Les Illuminés (1868)/Quintus Aucler

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List2.svg Pour les autres éditions de ce texte, voir Quintus Aucler (Nerval).

Œuvres complètes de Gérard de Nerval
Michel Lévy frères (IV. Les Illuminés. Les Faux Saulniersp. 238-268).

QUINTUS AUCLER

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

LA THRÉICIE
« Je croyais, dit Candide, qu’il n’y avait plus de manichéens. — Il y a moi, dit Martin. »
Voltaire.

I

SAINT-DENIS

Une visite à Saint-Denis par une brumeuse journée d’automne rentre dans le cercle oublié de ces promenades austères que faisaient jadis les rêveurs de l’école de Jean-Jacques Rousseau.

Rousseau est le seul entre les maîtres de la philosophie du xviiie siècle qui se soit préoccupé sérieusement des grands mystères de l’âme humaine, et qui ait manifesté un sentiment religieux positif, qu’il entendait à sa manière, mais qui tranchait fortement avec l’athéisme résolu de Lamettrie, de d’Holbach, d’Helvétius, de d’Alembert, comme avec le déisme mitigé de Boulanger, de Diderot et de Voltaire. « Écrasons l’infâme ! » était le mot commun de cette coalition philosophique ; mais tous ne portèrent pas les mêmes rudes coups au sentiment religieux considéré d’une manière générale. On ne s’étonne pas de cette hésitation chez certains esprits plus disposés que d’autres à l’exaltation et à la rêverie.

Il y a, certes, quelque chose de plus effrayant dans l’histoire que la chute des empires, c’est la mort des religions. Volney, lui-même, éprouvait ce sentiment en visitant les ruines des édifices autrefois sacrés. Le croyant véritable peut échapper à cette impression ; mais, avec le scepticisme de notre époque, on frémit parfois de rencontrer tant de portes sombres ouvertes sur le néant.

La dernière qui semble encore conduire à quelque chose, cette porte ogivale, dont on restaure avec piété les nervures et les figurines frustes ou brisées, laisse entrevoir toujours sa nef gracieuse, éclairée par les rosaces magiques des vitraux. Les fidèles se pressent sur les dalles de marbre et le long des piliers blanchis où vient se peindre le reflet colorié des saints et des anges. L’encens fume, les voix résonnent, l’hymne latine s’élance aux voûtes au bruit ronflant des instruments ; seulement prenons garde au souffle malsain qui sort des tombes féodales où tant de rois sont entassés ! Un siècle mécréant les a dérangés de l’éternel repos, que le nôtre leur a pieusement rendu.

Qu’importent les tombes brisées et les ossements outragés de Saint-Denis ! La haine leur rendait hommage ; l’homme indifférent d’aujourd’hui les a replacées par amour de l’art et de la symétrie, comme il eût rangé les momies d’un musée égyptien.

Mais est-il un culte qui, triomphant des efforts de l’impiété, n’ait plutôt encore à redouter l’indifférence ?

Quel est le catholique qui ne supporterait la folle bacchanale de Newstead-Abbey, et les compagnons d’orgie de Noël Byron parodiant le plain-chant sur des vers de chansons à boire, — affublés de robes monastiques et buvant le claret dans des crânes, — plus volontiers que de voir l’antique abbaye devenir fabrique ou théâtre ? Le ricanement de Byron appartient encore au sentiment religieux, comme l’impiété matérialiste de Shelley. Mais qui donc aujourd’hui daignerait être impie ? On n’y songe point !

Encore un regard dans cette basilique fraîchement restaurée, dont l’aspect a provoqué ces réflexions. Sous les arceaux gothiques des bas-côtés, l’on ne peut se lasser d’admirer les monuments des Médicis. Anges et saints ! ne frémissiez-vous pas dans les plis roides de vos robes et de vos dalmatiques en voyant croître et fleurir, sous vos tutélaires ogives, ces pompes d’art païen qu’on décore du nom de renaissance ? Quoi ! le cintre roman, la colonne de marbre aux acanthes de bronze, le bas-relief étalant ses nudités voluptueuses et son dessin correct, au pied de vos longues figures hiératiques que l’ironie accueille désormais ! Rien n’est donc plus vrai que ce que disait un moine prophète de l’époque : « Je te vois entrer nue dans la demeure sainte et poser un pied triomphant sur l’autel, impudique Vénus ! »

Ces trois Vertus sont assurément les trois Grâces, ces anges sont les deux amours Éros et Antéros ; cette femme si belle, qui repose à demi nue sur un lit exhaussé dont elle a rejeté les voiles, n’est-ce pas Cythérée elle-même ? et ce jeune homme, qui près d’elle semble dormir d’un sommeil plus profond, n’est-il pas l’Adonis des mystères de Syrie ?

Elle repose affaissée dans sa douleur ; sa taille se cambre avec cette volupté dont elle ne peut oublier l’attitude, ses seins se dressent avec orgueil, sa figure sourit encore, et cependant près d’elle le chasseur meurtri dort d’un sommeil de marbre où ses membres se sont roidis.

Écoutons la légende que répète à tous l’homme de l’Église : « Voici la tombe de Catherine de Médicis. Elle a voulu de son vivant se faire représenter endormie dans le même lit que son époux Henri deuxième, mort d’un coup de lance de Montgomméry. »

Qu’elle est noble et séduisante cette reine aux cheveux épars, belle comme Vénus, et fidèle comme Arthémise, et qu’elle eût bien fait de ne pas se réveiller de ce gracieux sommeil ! elle était encore si jeune, si aimante et si pure. Mais elle frappait déjà la religion sans le vouloir, comme plus tard, au jour de la Saint-Barthélemy.

Oui, l’art de la renaissance avait porté un coup mortel à l’ancien dogme et à la sainte austérité de l’Église avant que la révolution française en balayât les débris. L’allégorie succédant au mythe primitif, en a fait de même jadis des anciennes religions… Il finit toujours par se trouver un Lucien qui écrit les Dialogues des dieux, et, plus tard, un Voltaire, qui raille les dieux et Dieu lui-même.

S’il était vrai, selon l’expression d’un philosophe moderne, que la religion chrétienne n’eût guère plus d’un siècle à vivre encore, ne faudrait-il pas s’attacher avec larmes et avec prières aux pieds sanglants de ce Christ détaché de l’arbre mystique, à la robe immaculée de cette Vierge mère, — expression suprême de l’alliance antique du ciel et de la terre, — dernier baiser de l’esprit divin qui pleure et qui s’envole !

Il y a plus d’un demi-siècle déjà que cette situation fut faite aux hommes de haute intelligence et se trouva diversement résolue. Ceux de nos pères qui s’étaient dévoués avec sincérité et courage à l’émancipation de la pensée humaine se virent contraints peut-être à confondre la religion elle-même avec les institutions dont elle parait les ruines. On mit la hache au tronc de l’arbre, et le cœur pourri comme l’écorce vivace, comme les branchages touffus, refuge des oiseaux et des abeilles, comme la lambrunche obstinée qui le couvrait de ses lianes, furent tranchés en même temps, — et le tout fut jeté aux ténèbres comme le figuier inutile ; mais l’objet détruit, il reste la place, encore sacrée pour beaucoup d’hommes. C’est ce qu’avait compris jadis l’Église victorieuse, quand elle bâtissait ses basiliques et ses chapelles sur l’emplacement même des temples abolis.

II

LA FÊTE DE L’ÊTRE SUPRÊME

Ces questions préoccupaient beaucoup, au moment le plus ardent de la révolution française, le citoyen Quintus Aucler. Ce n’était pas une âme à se contenter du mysticisme allégorique inventé par Chaumette, Hérault de Séchelles et la Revellière-Lepaux. La montagne élevée dans la nef de Notre-Dame, où était venue trôner la belle madame Momoro en déesse de la Raison, n’imposait pas plus à son imagination que ne le fit plus tard l’autel des théo-philanthropes, chargé de fruits et de verdure. Il n’eut certes aucun respect pour l’extatique Catherine Théot, ni pour dom Gerle son compère, dont Robespierre favorisait les pratiques. — Et quand ce dernier lui-même, soigneusement poudré, avec son profil en fer de hache, portant le frac bleu de Werther, sur le dos duquel ondulait sa catacoua fraîchement enrubannée ; avec son gilet de piqué à pointes, sa culotte de basin et ses bas chinés, se mit en tête d’offrir un gros bouquet à l’Être Suprême, comme un enfant timide qui célèbre la fête de son père, les vieux jacobins secouèrent la tête, la foule rit beaucoup de l’incendie manqué qui, en brûlant le voile de la statue de la déesse, l’avait rendue noire comme une Éthiopienne ; mais Quintus Aucler se sentit plein d’indignation ; il maudissait ce tribun ignorant qui ne l’avait pas consulté ; il lui aurait dit : « Quel égarement te porte à t’adresser au ciel sous ces habits et sans avoir préalablement accompli aucun des rites sacrés ? Il serait simple encore de cacher ton costume risible sous la robe des flamines ; mais as-tu seulement consulté les augures, les victimes sont-elles préparées, les poulets sacrés ont-ils mangé l’orge ? a-t-on du moins orienté avec le lituus la place où tu devais accomplir le sacrifice ? C’est ainsi qu’on s’adresse aux Dieux, qui ne dédaignent pas alors de répondre avec leur tonnerre ; tandis que toi, tu menaces en invoquant, et tu sembles dire : « Être Suprême, la nation veut bien t’offrir quelques fleurs pour ta fête. Nous avons tiré le canon : réponds par un coup de tonnerre, ou sinon prends garde ! »

Mais assurément l’Être suprême, salué par Robespierre, et en faveur duquel Delille de Salle avait composé un mémoire, n’était encore qu’une vaine allégorie comme les autres aux yeux de Quintus Aucler. Il soupçonnait même Robespierre d’avoir gardé au fond du cœur un vieux levain de ce christianisme dans lequel il ne voyait, lui, qu’une mauvaise queue de la Bible. Dans sa pensée intime, les chrétiens n’étaient que les successeurs dégradés d’une secte juive expulsée, formée d’esclaves et de bandits.

Combien de fois il maudissait la tolérance de Julien qui les avait trop méprisés pour les craindre.

— De là, disait-il, la chute de la grande civilisation grecque et romaine qui avait couvert le monde de merveilles. De là, le triomphe des barbares et les ténèbres de l’ignorance répandues sur la terre pendant quinze cents ans !

Pouvait-on douter en effet qu’une doctrine issue de la négation divine formulée par un petit peuple d’usuriers et de voleurs ne fût accueillie avec transport par ces hordes de barbares lointains dont elle favorisait les brigandages ? Longtemps maintenus par la gloire romaine aux confins du monde civilisé, il fallut qu’un empereur, coupable de crimes sans nom, rompît pour eux cette digue morale qui maintenait au monde romain la faveur des dieux tout-puissants ! La réponse des hiérophantes à Constantin : Sacrum commissum quod neque expiare poterit, impie commissum est ! fut l’arrêt fatal du paganisme. La loi des dieux ne connaissait pas d’expiation pour les crimes de l’empereur, et il fut exclu de la célébration des mystères, comme l’avait été Néron. — L’Église nouvelle fut moins sévère et dès lors son triomphe fut assuré. Il devenait clair, d’après cela, que tous les déprédateurs et tous les barbares embrasseraient à leur tour une religion qui tenait des pardons tout prêts à qui saurait les payer en richesses et en puissance.

Voici quelques-unes des pages de la Thréicie publiée par Aucler :

« … Et ces religions dont les chefs étaient des hommes de mauvaises mœurs, ces religions atroces qui ont employé de si horribles moyens pour se maintenir, prétendent avoir apporté aux hommes de nouvelles vertus inconnues jusqu’à elles, la charité universelle et le pardon des injures. « Nous ne sommes pas nés pour nous seuls, » disait Platon, « nous sommes nés pour la patrie, pour nos parents, pour nos amis et pour tout le reste des hommes. » — « La nature elle-même a prescrit, » disait Cicéron, « qu’un homme s’intéresse à un autre homme, quel qu’il soit, et par cela seul qu’il est homme. » — « Nous sommes tous les membres d’un même corps, » disait Sénèque ; « la nature ne nous a-t-elle pas faits tous alliés ? C’est elle qui nous donne cet amour mutuel que nous avons les uns pour les autres ; et cette maxime était même sur les théâtres : Je suis homme, disait ce vieillard dans Térence, et rien de ce qui peut regarder un homme ne me doit être étranger. » Les Perses n’avaient-ils pas leur fameuse loi d’ingratitude, selon laquelle ils punissaient tous les manques d’amour envers les dieux, les parents, la patrie, les amis ; les Égyptiens ne s’étaient pas non plus bornés à de simples préceptes, ils en avaient aussi fait une loi.

» Mais ne sait-on point, ou ce serait qu’on ne le voudrait pas savoir, que cette charité universelle était le premier point de la morale des mystères ? « Quel est l’homme bon, » demande Juvénal, « digne du flambeau mystérieux, et tel que l’hiérophante de Cérès veut que l’on soit, qui pense que les maux d’autrui lui sont étrangers ? »

» C’est sur nous seuls, » dit un chœur dans Aristophane, « que luit l’astre du jour, nous qui sommes initiés, et qui exerçons envers le citoyen et envers l’étranger toute sorte d’actes de justice et de piété. »

» Ont-ils enseigné aux hommes le pardon des injures ? Mais les livres mêmes des Juifs, malgré leur horrible zélotipie, en ont des préceptes : « Vous ne chercherez point la vengeance, » dit le Lévitique ; « vous ne verrez point le bœuf ou l’âne de votre ennemi tomber dans un fossé sans le relever. » — « Quand bien même vous auriez souffert l’injure, » disait Platon, « il ne faut point se venger, parce que se venger, ce serait faire injure, et qu’il n’en faut point faire. » — « Ce mot de vengeance, » disait Sénèque, « n’est pas le mot d’un homme, c’est celui d’une bête féroce. » — « C’est d’une bête et non d’un homme, » disait Musonius, « de chercher comment on rendra morsure pour morsure. » — « J’aime mieux recevoir de vous injure que de vous en faire, » disait Phocion aux Athéniens. — « Tout ce que je demande aux dieux, » disait Aristide en sortant d’Athènes pour s’en aller en exil, « c’est que les Athéniens n’aient jamais besoin d’Aristide. »

» D’autres ont beaucoup estimé la morale de ces religions particulières, et n’ont pas su que tout ce qu’il y a de bon dans cette morale, le renoncement à soi-même, à la corruption de la chair, la rentrée de l’homme en son essence, le mépris des choses terrestres, la victoire de ses passions, la charité universelle se trouvent dans toutes les nations ; mais cette morale, surtout dans la religion chrétienne, portée au point où les disciples de Jésus l’ont mise, a produit toutes les horreurs, tous les crimes, les mensonges et les calomnies que je viens de décrire.

» Vous n’avez pas plus la morale que la doctrine de Jésus. Jésus, semblable à ceux qui l’avaient instruit, ne voulait avoir qu’un petit nombre de disciples : il savait bien que les choses sublimes et hors du sens commun des hommes ne peuvent être goûtées que d’un petit nombre ; il en avait même donné le précepte à ses disciples : « Ne semez pas vos perles devant les pourceaux, » leur disait-il, « de peur que n’en connaissant pas le prix, ils ne les foulent aux pieds, et que se tournant contre vous, ils ne vous déchirent. » Mais ses disciples brûlant d’être chefs de secte, voulaient avoir des disciples qui propageassent leur doctrine : ainsi ils les voulaient outrés et furieux, et ils les ont faits tels. Il y a tant de différence entre de certaines choses et d’autres portées dans les discours de Jésus, qu’il est impossible que la même personne les ait prononcées toutes. Par exemple, Jésus commence son premier discours suivi, en disant : « Heureux les pauvres d’esprit ! » il n’entend pas ici ceux qui en manquent, ni les imbéciles ; mais ceux qui embrassent la pauvreté volontaire et le mépris des choses terrestres, « parce que, » dit-il, « le règne des cieux est à eux, » et cela dans la prédiction qu’il leur faisait du renouvellement du monde. « Heureux ceux qui sont doux, parce qu’ils posséderont la terre (c’est-à-dire la terre qui allait être renouvelée). Heureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés (dans le renouvellement de toutes choses). Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés (dans le jugement qui allait avoir lieu). »

» Ils y ont ajouté : « Heureux ceux qui souffrent la persécution pour la justice, parce que le règne des cieux est à eux. » Remarquez que la conséquence, ici, est la même que celle de la première béatitude proposée, et par conséquent doit avoir été ajoutée ; mais cette maxime est outrée. L’homme de bien doit souffrir courageusement la persécution pour la justice, ne se relâcher en rien ; mais pourquoi se réjouirait-il de cette persécution ? quelque cause qu’elle ait, elle est toujours un mal. Il vaudrait bien mieux pouvoir pratiquer la vertu sans souffrir la persécution.

» Ils ont ajouté encore : « Vous serez heureux, lorsqu’on vous persécutera, lorsqu’on vous maudira, lorsqu’on inventera des calomnies contre vous. » Il n’y a qu’un fou qui puisse se réjouir et se trouver heureux qu’on le persécute, qu’on le maudisse, qu’on invente contre lui des calomnies ; mais les chefs du christianisme avaient besoin de pareils hommes.

» Jésus avait dit, que l’homme de bien essuierait des contradictions, mais que celui qui persévérerait jusqu’à la fin serait sauvé : cela est vrai ; avec la persévérance on vient à bout de tout, même de monter jusqu’au sommet du roc escarpé où est le temple de la vertu. Ils lui ont fait dire qu’il était venu mettre le feu sur la terre, diviser le père d’avec le fils, la fille d’avec la mère, la bru d’avec la belle-mère, les frères d’avec les frères ; qu’il était venu apporter le glaive et la guerre sur la terre et non la paix ; qu’où cinq personnes seraient dans une maison, trois seraient divisées contre deux, deux contre trois ; que les pères livreraient à la mort leurs enfants, que les enfants y livreraient leurs pères ; mais il leur fallait de pareils hommes. Ô fourberie ! ô imposture ! ô fanatisme abominable qui a fait le malheur du monde !

» Quant au précepte de ne point résister au mal, de tendre la joue gauche pour recevoir un soufflet, quand on en a reçu un sur la droite, c’est un précepte fou, furieux, insensé, injuste, qui met le faible à la merci du violent et de l’injuste, qui soumet les bons à une servitude basse et indigne devant un brigand audacieux. C’est pervertir toutes les idées de morale et de justice. »

Ici arrive la partie dogmatique succédant à cette démolition passionnée du catholicisme :

« Je vais maintenant vous parler de la religion qui ne peut être autre ; j’entreprends une grande tâche. Comment me ferai-je entendre ? Cette religion est toute sublime, bien différente de la religion des Juifs ; elle est toute aux cieux, et vous n’avez que des idées terrestres. Élevez donc vos esprits et vos cœurs ; prenez des idées spirituelles, et défaites-vous des préjugés de l’éducation et de l’enfance, dans lesquels, qui que vous soyez, vous êtes enveloppés, je dis même les plus grands philosophes de nos jours.

» La première leçon qui doit vous être donnée en ce genre, est de vous demander qui vous êtes ; et quand vous voyez que tout a un but, si vous pensez que c’est sans but que vous êtes sur la terre ? Le soleil est fait pour la lune, il darde sur elle ses rayons, stimule par eux ce qu’il y a en elle de lumineux, et ainsi elle nous éclaire ; la lune est faite pour le soleil, elle ouvre son sein pour recevoir ses rayons et ses influences qu’elle nous verse ; tous les astres sont faits les uns pour les autres, tous reçoivent les uns des autres, et dans une contrariété de mouvements, formant une harmonie universelle, ils entretiennent partout le mouvement et la vie. Quand tout a un but dans la nature, n’est-il pas insensé de penser que le séjour de l’homme sur la terre est sans but ?

« Puisque le mal n’est pas l’ouvrage du principe, qu’ainsi il n’est inhérent à aucun être, et puisque nous sentons l’ardeur du bien, toute notre tâche sur la terre doit être notre régénération, et si le mal nous a éloignés du principe qui ne peut l’admettre en lui, tout notre but doit être, par cette régénération, notre réunion à notre principe : telle est toute la tâche religieuse que nous avons à remplir sur la terre. J’ai dit plus haut comment les bêtes, n’ayant pas admis le mal, ressentent les effets du mal. Il y a d’autres êtres qui ressentent les effets du mal ; mais, pour que je pusse vous en parler, il faudrait que je pusse parler la langue des dieux que je ne sais point parler, et que vous sauriez moins entendre.

» Cherchons donc les moyens de cette régénération ; ils sont universels et les mêmes dans toutes les nations. Le consentement unanime de toutes les nations a été pour les plus grands philosophes de l’antiquité une preuve certaine de vérité : en effet, une idée générale de tous les hommes ne peut être une erreur, ou leur principe les aurait faits pour l’erreur, ce qui ne peut se supposer ; d’où il suit que les moyens de cette régénération étant universels et les mêmes dans toutes les nations, ou ont été enseignés à toutes les nations par la Divinité, ou sont une production naturelle de l’esprit humain, et dans l’un ou l’autre cas astreignent tous les hommes à les employer, et qu’un particulier qui décline de cette instruction universelle, ou de cette conception naturelle, se crée une solitude et se creuse un précipice et un gouffre de perdition.

» Ce n’est point par l’esprit que nous avons admis le mal ; l’esprit ne se trompe point sur la nature du mal, même dans ses plus grands écarts, et quand il tâche à se prouver que le mal n’est point mal, afin de pouvoir s’y livrer ; mais c’est par le cœur : ainsi, le premier moyen de cette régénération doit être une vertu de cœur, qui est la piété. Mon opinion est que les dieux ont enseigné aux hommes ces moyens de régénération : mon malheureux siècle qui ne peut choisir qu’entre cette opinion et celle que ces moyens de régénération sont une conception naturelle, choisira cette dernière opinion : il ne m’importe pour ce que j’ai à lui prouver et à lui proposer. La piété est donc la première vertu qui puisse nous régénérer ; mais il faut savoir à qui l’adresser ; il faut connaître les êtres à qui l’adresser.

» De quelle langue pourrai-je me servir maintenant ; comment pourrai-je me faire entendre ; quels arguments assez convaincants pourrai-je employer pour détruire l’effet des idées terrestres et des préjugés dans lesquels vous ont enveloppés vos religions particulières qui sont sorties de ces documents universels des dieux ou de cette conception naturelle ? Et encore, de ces ineffables mystères, je ne dois vous produire qu’une partie de ce que je sais et de ce que je conçois. Ouvrez les yeux de vos cœurs ; aplanissez votre entendement ; qu’il soit comme une surface unie qui reçoive et qui conserve les formes de ce que je vais vous dire. Imposez silence un moment à la voix des préjugés de votre enfance et de vos religions et songez qu’il n’y a rien de vrai que ce qui est général, et qu’il n’y a point de vérité dans le particulier : que la Divinité, qui a voulu, sans doute, que les hommes se régénérassent, se réunissent à elle, n’a pu donner à tous les hommes que les mêmes moyens de cette régénération.

» Puisque tous les êtres que nous connaissons ne font pas leur sort eux-mêmes, il faut bien qu’il y ait un Être unique, universel, qui tienne les sorts de tous les êtres en ses mains, et qui en soit le principe. Cet Être je ne dirai pas a produit d’abord, mais produit éternellement des êtres dans lesquels il puisse verser toutes ses productions ou plutôt les idées de ses productions. Cet être est la Prothirée des hymnes d’Orphée : ô vénérable Mère et réceptacle de toutes les idées des choses, qui tiens sous ta protection tous les êtres qui enfantent, parce que tu as la première enfanté ; grande Déesse ! mère ineffable ! épouse du grand Dieu, qui, par analogie, s’il peut y en avoir, soulages les travaux de toutes les femmes qui enfantent, entends-moi ; sois favorable à mon ouvrage ; conduis ma plume, que je dise des choses dignes de toi : mais comment ? du moins des choses qui ne contrarient pas ta nature, c’est assez ; que je demeure victorieux dans cet ouvrage, et le flambeau que je porte aux hommes dissipe l’erreur dans laquelle ils sont plongés : flambeau que la grande Pallas m’a montré ; et que le palladium dont elle a revêtu devant moi les couleurs et les accoutrements, me défende contre l’envie et contre l’ignorance, et fasse produire à mon ouvrage des fruits qui te soient agréables ! Mais cet Être n’a pu recevoir dans son sein les productions du principe qu’avec un certain ordre et un certain arrangement, et il a fallu une force pour les produire : c’est le logos, le Verbe ineffable ; c’est la déesse Pallas ; c’est, sous un autre rapport, Iacchus démembré par les géants ; c’est le νούς ; c’est le mens, le Primigène des hymnes d’Orphée ; c’est la force de la nature et la production de tous les êtres ; et cet ordre et cet arrangement sont la lumière qui illumine tout homme venant en ce monde.

Qui crederam extersti cæcis caliginem ocellis.

» Voilà le premier anneau de la chaîne, tous les autres doivent lui être semblables, hors la position ; plus un anneau est prochain de ce premier anneau, de cet anneau-principe, plus il lui est semblable ; et la nature de ce premier anneau se continue dans toute la série de la chaîne, et un anneau admet d’autant plus de la nature de ce premier anneau, qu’il lui est plus près ou qu’il lui est plus semblable. De là tous les dieux et les différents ordres de génies, d’intelligences que toutes les nations, le monde universel a honorés avant qu’un particulier s’avisât de couper la chaîne et de n’en proposer que le premier anneau réduit dans son expression ineffable. Eh ! qui êtes-vous pour vous refuser à cette instruction universelle ? vous qui avez été instruits par des hommes dans l’erreur, dont l’un vous a dit même que sa religion n’était point céleste, qu’elle était terrestre, qu’elle était à vos pieds, qu’elle avait sa cause dans la grossièreté de son peuple ?

» Peut-on joindre des êtres divers de nature sans un moyen ; c’est ainsi que la terre se joint à l’eau par sa frigidité, l’eau à l’air par son humidité ; l’air au feu par sa chaleur, le feu à l’éther par sa subtilité et sa ténuité ; l’ordre surélémentaire ne doit pas être autre. Le second anneau est semblable au premier ; le troisième au second : ainsi jusqu’à l’infini, partout la production ressemble au producteur. Tout ce que le producteur produit est déjà en lui en puissance et en idée. Oh ! la belle analogie qu’il y a entre nous, misérables mortels et le producteur de tout, ce premier anneau de la chaîne, pour que nous puissions nous joindre à lui sans intermédiaire ! Oh ! la belle physique, qui, quand tout est plein, quand tout est rempli d’habitants, fait un désert immense depuis ce premier anneau de la chaîne jusqu’à nous ! Tout pourrait-il subsister avec une pareille lacune dans l’univers ? Ô malheureux que vous êtes ! resserrés et contraints dans vos idées ! Élargissez-vous enfin, sortez des langes de vos religions qui ne sont point au ciel ; montez-y, voyez-y une troupe innombrable, infinie, ineffable d’êtres, de dieux, de génies intermédiaires entre vous et le premier anneau de la chaîne, qui ont tous leurs vies, leurs occupations, leurs emplois, leurs affections, leurs natures, leurs manières d’exister selon leurs genres, et qu’ils sont plus ou moins éloignés du centre universel de tous les êtres.

» Comme j’ai dit que nous trouvions dans ce centre des êtres, trois hypostases, l’Être, le Verbe et la grande Déesse, la grande Prothirée, qui reçoit, par les idées que lui transmet le Verbe, les semences de tous les autres, ces personnes se trouvent différentes du premier anneau de la chaîne : ainsi on ne leur attribue pas l’être qui est l’apanage incommunicable de l’Être qui existe par lui-même. Ainsi, dans les hymnes attribuées à Orphée, qui contiennent toute cette doctrine, après Prothirée et Primigène, on trouve Saturne et Rhéa, ensuite Jupiter et Junon, Janus et la Terre, ainsi de suite jusqu’au dernier anneau de la chaîne des êtres spirituels, qui est l’Homme dont la femme est tirée de sa substance.

« Ces hymnes, » dit Pausanias, « sont les plus religieuses et les plus saintes de toutes : on s’en servait dans les mystères ; elles sont encore plus que cela, et vous y trouverez toute la doctrine que je veux ici vous montrer. Jupiter est aussi pris quelquefois, comme vous l’avez vu, pour le père des dieux et des hommes, parce qu’alors il est le sacré quaternaire par qui tout existe et qui meut toute la nature. Ainsi soit dit des dieux intellectuels et invisibles. »

» Vous avez des idées bien grossières : vous pensez que ces globes lumineux qui gardent toujours leurs places dans un fluide qui ne peut les soutenir, qui, dans des oppositions et divers aspects, ont des marches toujours régulières, ont été placés sur vos têtes pour amuser vos yeux et les calculs de vos astronomes ! Il n’y a dans la nature que des corps morts ou vivants ; tout ce qui est mort n’est pas vivant, tout ce qui est vivant n’est pas mort. Il y a un ferment universel qui est l’esprit qui joint l’âme au monde : son action est continuelle, il change tout ; c’est le grand Protée ; il dissout tous les êtres morts, et il les prépare en les dissolvant à être le lieu où de nouveaux êtres, d’une manière que vous ne pouvez pas même maintenant soupçonner, viennent du grand abîme de la nuit se corporifier. Si vous savez interpréter l’hymne à la Nuit, d’Orphée, vous aurez un des premiers points de la doctrine, vous saurez comment tout se forme, vous pourrez voir vos yeux sans miroir, et ébranler les cornes du taureau. Ce ferment n’agit pas sur les corps vivants, parce que l’animus qui les informe, les maintient, est plus fort que le ferment qui tend à les dissoudre, étant d’une nature supérieure. Si le ferment pouvait quelque chose sur les êtres, il les disposerait à recevoir de nouveaux animus, qui, de l’abîme de la nuit, viendraient s’y corporifier ; ainsi il les dissoudrait. Il faut donc qu’ils aient quelque chose en eux qui repousse les atteintes du ferment, et qui soit supérieur à cet esprit ; il faut donc qu’ils aient en eux chacun un animus qui les informe, qui maintient leur forme et qui repousse l’action du ferment ; ainsi ils vivent donc. Si la terre n’était pas animée le ferment aussi la dissoudrait, et la disposerait à recevoir de nouveaux êtres qui rongeraient les récoltes, tourmenteraient les espèces primitives, leur nuiraient, les détruiraient, et elles ne seraient plus alors une simple altération ; mais ne ressembleraient plus aux idées archétypes.

» Le propre du cadavre est de tomber : c’est là l’étymologie primitive de ce mot ; le propre de l’être vivant est de se dresser et de se soutenir parce qu’il a le principe de son mouvement et sa vie en lui. C’est ainsi que je soutiens mon bras, que je dresse ma tête : si les astres n’étaient que des cadavres, ils tomberaient, c’est-à-dire qu’ils se rassembleraient dans un même lieu selon les lois de la pesanteur.

» Voyons maintenant s’ils sont intelligents. Il n’y a dans l’univers que deux sortes d’êtres ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, et ceux qui sont inhérents à un autre être : de cette dernière espèce sont les plantes, les arbres, les minéraux, qui suivent le sort du sol auquel ils sont attachés ; ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes, sont les animaux, les hommes, les dieux ; ils ont un moi particulier qu’ils doivent conserver : pour en mettre en œuvre les moyens, les choisir, les conserver, il leur faut une ratiocination ; ainsi, les astres sont donc cette ratiocination. Les bêtes sont à elles-mêmes leur propre règle, parce qu’elles ne sont dirigées que par l’instinct ; l’homme peut négliger sa règle, parce qu’il a sa conduite et qu’il peut choisir ses actions ; les astres suivent toujours leur règle par l’excellence de leur intelligence, parce que les êtres purs ne peuvent en dévier : il n’y a rien en eux d’hétérogène qui puisse faire varier leurs actions ; ils sont toujours tout ce qu’ils sont, hors qu’ayant leurs pensées à eux, ils peuvent en concevoir de mauvaises ; ce qui n’arrive pas, parce qu’ils sont dans l’unité, parce qu’ils lisent dans l’universalité des êtres, parce qu’ils voient dans le Verbe tout ce qui est beau et tout ce qui est bon ; que, si quelques-uns d’entre eux ont pu se détériorer dans un temps que nous ne pouvons guère concevoir, ils ne le peuvent plus maintenant, par l’habitude où ils sont du beau et du bon, par l’identité qu’ils ont en quelque sorte avec lui : ainsi, la régularité des marches des astres parmi leurs oppositions, les différents aspects attestent l’excellence de leur intelligence ; qu’ils sont dans l’unité ; qu’ils voient le beau et le bon ; qu’ils sont initiés aux causes du destin qu’ils font ; enfin, qu’ils sont des dieux.

» C’est ce qu’exprime en deux mots Orphée dans l’indigitation à Ouranos : Calice terrestris (ô ciel céleste et terrestre) ! et, dans son indigitation aux astres : Cœlica terrestris gens ! et c’est ainsi que l’hymne à tous les dieux commence ainsi : Maje Jovi, tellus… (grand Jupiter, et toi, terre) ! En effet, que voyez-vous ? vous voyez au ciel les plus grands objets de la nature, et, comme dit encore fort bien Proclus, nous avons aussi un soleil et une lune terrestres, mais selon la qualité terrestre ; nous avons au ciel toutes les plantes, toutes les pierres, tous les animaux, mais selon la nature céleste, et ayant une vie intellectuelle.

» Sans doute que les dieux ont appris ce dogme aux hommes ; mais je dis que, quand ils ne le leur auraient pas appris, ces derniers auraient pu le concevoir d’eux-mêmes. Voyant que la lune recevait sa lumière du soleil, ils purent concevoir comment tous les êtres avaient été produits, et, voyant que ces deux principaux moyens de production n’étaient pas seuls au ciel, qu’il y avait une multitude d’autres êtres qui leur étaient semblables, ils purent concevoir qu’ils étaient aussi des moyens de production ; que tous entre eux se répartissaient ces moyens selon la conscience qu’ils avaient, numina conscia veri, de l’unité de l’œuvre qu’ils avaient à remplir. Si Mars versait sur la terre tout ce qu’il y a de torride et d’igné, il brûlerait tout ; si Saturne y versait tout ce qu’il y a de froid, il glacerait tout. Ce n’est pas l’éloignement du soleil qui donne aux astres leurs différentes qualités. Mars est plus torride et plus igné que Mercure et Vénus, qui sont moins éloignés de ce centre de feu. Saturne est bien plus près de ce foyer, de ce cœur du monde, que l’astre embrasé de la canicule. Mais, de la température de ces différentes influences, émises avec intelligence, se forme une influence générale, que le ciel verse sur la terre. Ainsi, dans le monde sensible, le ciel est le premier agent des dieux ; mais si la terre émettait des influences contraires à celles qu’elle reçoit, rien ne se ferait dans la nature ; ainsi le monde supérieur crée continuellement le monde inférieur ; ainsi le monde inférieur est l’emblème du monde supérieur, et cela ne peut être autrement. Toute production doit présenter l’idée de son producteur ; tout être donne ce qu’il a ; et plus reçoivent des influences de chaque astre les êtres qui sont plus propres à les recevoir. Ainsi l’or, par sa couleur, par sa splendeur, par sa solidité, appartient au soleil ; l’argent, par sa couleur douce, par sa splendeur moins éclatante, par sa mollesse et sa ductilité appartient à la lune ; ainsi les deux premiers métaux en beauté appartiennent aux deux luminaires de ce monde. Car, comme dit fort bien Ptolémée, quand il y aurait d’autres astres plus lumineux, ces deux astres n’en seraient pas moins, par leur influence et par leur beauté, les deux luminaires de la terre. C’est ainsi que la plante nommée héliotrope par sa figure, par son disque composé de corps à quatre pans, dont émanent des globules, d’où s’échappent des fleurs à cinq pointes, qui tous expriment les différentes générations du feu et émanations de la lumière ; qui, par diverses teintes de sa couleur d’or, par les pointes de sa corolle, qui s’échappent de son disque en flammes, ou en pyramides torses, formes que l’on sait être celles du feu, par ses feuilles en cœur, et par la faculté qu’a cette plante de se tourner vers son astre, de manière que sa tige en est souvent torse, par ses nombres quatre et cinq, qui sont les nombres de toutes générations dans les divers mondes, se fait connaître être solaire ; et cette plante est le soleil terrestre sur la terre ; il en est de même de plusieurs autres arbres et plantes. »

On a besoin sans doute aujourd’hui, pour supporter de tels raisonnements, de songer toujours à l’époque où ils furent posés. Au temps où Quintus Aucler écrivait, il y avait table rase en fait de religion, et attaquer le christianisme était devenu un lieu commun ; aussi n’est-ce là qu’une introduction historique à la thèse qu’il veut soutenir. Pour Aucler, il y a deux sortes de religions : celles qui organisent la civilisation et le progrès, et celles qui, nées de la haine, de la barbarie ou de l’égoïsme d’une race, désorganisent pour un temps plus ou moins long l’effort constant et bienfaisant des autres. — C’est Typhon, c’est Arimane, c’est Siva, ce sont tous les esprits maudits et titaniques qui inspirent ces religions du néant : « Qu’adorez-vous ? dit-il aux croyants des cultes unitaires. Vous adorez la Mort ! Où sont les civilisations régulières ? Chez tous les peuples polythéistes : l’Inde, la Chine, l’Égypte, la Grèce et Rome. Les peuples monothéistes sont tous barbares et destructeurs ; puissants pour anéantir, ils ne peuvent rien constituer de durable pour eux-mêmes… Que sont les Hébreux ? Dispersés. Qu’est devenu l’empire de Constantin une fois converti ?… Qu’ont su fonder les Turcs, vainqueurs de la moitié du monde ? Et qu’est-il advenu du grand édifice féodal ? Des ruines partout. Et si la civilisation commence à rayonner en Europe depuis le xve siècle, c’est que la foi au monothéisme s’y est à peu près perdue. En voulez-vous la preuve ? Comparez l’Espagne et l’Italie croyantes à l’Allemagne, à l’Angleterre hérétiques et à la France indifférente. »

III

LES MOIS

Le paradoxe de Quintus Aucler finit ainsi :

« Français et Belges, races gauloises et celtiques, vous vous êtes débarrassés enfin du culte où s’étaient rattachés les barbares ; cependant, tout peuple a besoin d’une religion positive. Qu’étiez-vous donc avant l’apostasie de Clovis ? Vous apparteniez à ce grand empire romain dont vous êtes les démembrements et qui était venu répandre parmi vous la civilisation et les lumières de la pensée et des arts, qui vous avait donné l’organisation communale et vous avait faits citoyens de la grande unité romaine. Votre langue, votre éducation et vos mœurs l’attestent encore aujourd’hui : par conséquent, délivrés désormais de l’obstacle, vous devez songer à vous régénérer pour être dignes de rappeler sur vos provinces la faveur des douze grands Dieux. Cette chaîne éternelle qui lie notre monde au pied de Jupiter n’est point rompue, mais obscurcie à vos regards par les nuées de l’ignorance. Les dieux trônent toujours dans leurs astres étincelants, ils président à vos destinées et, les ayant rendues fatales, ils les rendront bienheureuses lorsque vos prières auront rétabli l’accord des cieux et de la terre. Adressez-vous aux dieux d’abord, comme on fait les Codrus et les Décius, par la formule du dévouement. Les poètes en ont écrit l’hymne sacré :

Cui dabit partes scelus expiandi
Jupiter ? Tandem venias precamur
Nube candentes humeros amictus
Augur Apollo[1].

« Apollon vous pardonnera d’avoir méconnu sa lumière spirituelle, car elle n’a cessé de verser sur votre sol ses rayons bienfaisants… Mais que ferez-vous pour désarmer les astres-dieux que vous ne voyez que la nuit, et dont les influences président à vos destinées ainsi qu’à la formation et à la santé des animaux et des plantes qui vous sont utiles ? Comment apaiser Mars, dieu violent et terrible, « marqué du sceau de la raison double, insensé, furieux, comme l’exprime l’indignation d’Orphée, par qui toutes les espèces se dévorent les unes les autres ? » C’est Mars qui domine le premier mois de l’année sacrée. Comme Janus, il a la clef du temple de la paix et de la guerre, que l’un ouvre et que l’autre ferme… et vous voyez assez que c’est lui qui règne en ce moment.

» Heureusement déjà votre calendrier lui a rendu sa place ; mais que ferez-vous ensuite pour la grande Vesta, divinité non moins terrible, meilleure pourtant ; commencement et principe des choses, qui produit et vivifie tout, toujours pure, toujours chaste, se mêlant aux choses terrestres sans en contracter la souillure, présidant aux portes et aux vestibules des maisons, protégeant les pénates et les génies tutélaires des familles ?

» C’est dans ce mois, consacré à Mars et à Vesta, qu’il faut renouveler les lauriers des flamines et adresser à Mars une nouvelle invocation, pour qu’il ne nuise pas à la fécondité des femmes. Puis on pense à Saturne, dont le règne heureux succéda jadis à ceux de Mars et de Janus, et qui vous bénira mieux qu’aux saturnales, en voyant revenir la véritable et sincère égalité.

» Ensuite, et seulement à la veille des nones, vous ferez le sacrifice à Vesta. Puis viendra la fête de Liber, qui enseigna aux hommes le culte et les lois : à lui les libations et les prémices des fruits. C’est sous ses auspices que vos enfants prendront la robe virile. Deux jours après le 11 des calendes, arrive la fête de Minerve, à qui tous les arts doivent leurs hommages. Puis les hilaries, fêtes de joie dédiées à la grande Mère des dieux. Alors les jours deviennent plus longs que les nuits, et le ciel donne à la terre le signal de cette fête.

» Avril est consacré à Vénus, mais c’est encore la Mère des dieux qui préside aux fêtes célébrées la veille des Nones. On promène la pompe de son cortège au milieu des danses formées par les curètes et les corybantes, accompagnés des flûtes, des cymbales et des tambours. — C’est le jour des calendes que l’on sacrifie à Vénus, que l’on invoque sous le nom de Verticordia, afin qu’elle détourne nos esprits des amours illégitimes : « Belle Uranie, écartez de nos cœurs les désirs terrestres qui brûlent et consument sans vivifier ! » Le mois se termine par les fêtes à Cérès et par les floralies qui couronneront ce doux mois de floréal.

» Les calendes en mai sont dédiées aux lares. C’est alors que les femmes célébreront dans les maisons les fêtes de la bonne Déesse, dont tous les mâles sont exclus, même les animaux ; on en couvre même les portraits. Tout homme doit sortir alors de sa maison, même le grand pontife. Le lendemain, les lares sont honorés dans les carrefours ; on leur offre des têtes de pavots, ainsi qu’à leur mère Amanie. À leurs fêtes succèdent les lemurales, qui durent trois nuits. On invoque les ombres heureuses, et l’on jette aux autres des fèves, — dont la fleur exprime les portes de l’enfer, — en répétant neuf fois : « Par ces fèves, je rachète mon âme. » Les âmes aiment le nombre neuf, qui est celui de la génération, parce qu’elles espèrent toujours rentrer dans le monde[2].

» Ensuite viennent les argées et les agonales. Ce mois est consacré au Corybante, génie de la terre.

» Puis vient le mois dédié à Mercure. On fait des sacrifices à Mars et à la déesse Carnéa, qui préside aux parties vitales du corps. On mange des fèves et du lard. Le 3 des ides, arrivent les matralies, ou fêtes de Leucothoé, déesse de la mer, — mystères spéciaux aux femmes, qui les célèbrent en secret. Le cinq, les vestalies, jour de purification. On dîne en famille et l’on envoie une partie des mets au temple de Vesta.

» Le mois de Jupiter vient ensuite. Le jour des nones, les femmes sacrifient à Junon sous des figuiers sauvages, dans une intention de fécondité.

» Le mois de Cérès amène des sacrifices à Hercule et à Diane. Pour ces derniers, les dames sortent des habits blancs avec des flambeaux allumés, et font des processions dans les bois.

» Le septième mois est dédié à Vulcain. C’est aux ides de ce mois que le premier consul doit planter un clou sacré dans le temple de Minerve.

» Les autres mois présentent moins de fêtes obligées. On fait des sacrifices à Mars furieux ; on lui sacrifie un cheval, puis on couronne de fleurs les puits et les fontaines. Ensuite vient le mois de Diane victorieuse des géants. Aux ides, on célèbre le lectisterne, jour où Jupiter invite à sa table les dieux et les héros… (Qui de nous, s’écrie ici Quintus Aucler, sera digne de s’y asseoir ?)

» Le dixième mois appartient à Vesta ; il contient les fêtes de Faunes, les agonales, puis les saturnales, qui durent sept jours. Le jour des sigillaires, les amis s’envoient des cierges allumés.

» Le onzième mois, dédié à Janus, voit se fêter les carmentales, fêtes où l’on prie pour la santé des enfants et qui ne peuvent être célébrées que par les femmes chastes. (De quel front s’écrie Quintus Aucler, les adultères et les débauchées oseraient-elles, ce jour-là, se présenter aux temples des dieux et prier pour des enfants illégitimes !)

» Le dernier mois, qui correspond en partie à février, est dédié à Neptune. Le 15 des calendes, on fête les lupercales, dédiées à Pan. C’est alors que des jeunes gens se répandent dans la ville et frappent les femmes avec des lanières tirées de la peau des victimes, afin de leur donner de la fécondité. Les terminales finissent l’année. On visite les bornes des champs, et les voisins prennent Hermès à témoin de leur bonne intelligence. »

On voit que dans l’année païenne, dont Quintus Aucler proposait le rétablissement, les jours de fête ne manquaient pas. À ces féries obligées, il venait encore s’en joindre d’autres, dites conceptives, et dont les points devaient varier selon que les saisons étaient plus ou moins hâtives. Telles étaient les ambarvales, les amburbiales, le grand lustre, qui ne revient que tous les cinq ans, fête de purification générale, où l’on se prépare à la célébration des dionysiaques, — les féries sémentives, les paganales, la naissance d’Iacchus, la délivrance des couches de Minerve, ainsi que les fêtes du solstice et de l’équinoxe.

Les familles devaient aussi avoir leurs fêtes. Chacun, à l’anniversaire de sa naissance, devait sacrifier un porc à son génie. Les pauvres pouvaient se contenter de lui offrir du vin et des fleurs. Il y avait aussi des sacrifices de bout de l’an pour les âmes des parents morts et pour les dieux mânes, puis des novembdiales, quand on se croyait menacé de quelque malheur ; et des lectisternes pendant lesquelles on se réconciliait avec ses ennemis. Les jours de jeûne devaient avoir lieu la veille des grandes solennités et pendant tout le mois qui correspond à février. Aux ides de novembre se trouvait la fête des morts. C’est le jour où les mânes se répandent sur la terre. — Ce jour-là, le monde est ouvert ; les ombres viennent juger les actions des vivants et s’inquiètent de la mémoire qu’on leur a gardée.

En examinant tout ce système de restauration païenne, on ne serait pas étonné de le voir s’accorder avec les principales fêtes de l’Église, qui, dans le principe, s’accommoda sur bien des points au calendrier romain.

L’observation du jeûne et l’abstinence de certains aliments préoccupent beaucoup l’hiérophante nouveau. Il lance l’anathème contre les impies qui se nourrissent de la viande des solipèdes, des oiseaux de proie et des animaux carnassiers. — Manger de la viande de cheval lui paraît une abomination que ne peuvent excuser les plus grandes extrémités. « Des libertins, par vaillantise, dit-il, ont mis leur gloire dans le vice jusqu’à manger de la chair de chat, et le peuple s’est relâché parfois à mettre un corbeau dans son potage… De ces excès résultent un déplorable abrutissement et les crimes les plus atroces. Ainsi, le peuple doit éviter de se nourrir de solipèdes, d’unguicules et de polysulques… » Mais les hiérophantes et les véritables initiés doivent faire plus encore, afin de se rendre propres à la contemplation. Ils n’useront donc ni du pourceau qui, quoique bisulque, est entièrement privé de défense, ni, entre les poissons, de ceux qui n’ont ni nageoires ni écailles. « Certes, il n’y a pas au monde de spectacle plus hideux que celui d’une âme bestiale vieillie dans le corps d’un pourceau ; — quant aux poissons cités plus haut, ils se trouvent privés du bouclier de Mars, et ont ce rapport avec l’homme de n’avoir ni arme ni vêtement naturels. » — Entre les plantes, il est bon de s’abstenir des fèves, qui sont consacrées aux morts.

« C’est ainsi, ajoute Quintus Aucler, que nous en avons toujours usé dans notre famille, dont l’origine remonte aux races hiérophantiques. » Il ne doute pas de la pureté de sa généalogie romaine, dont les rejetons ont traversé les siècles sans se mêler aux familles profanes, parce que les dieux, dans leurs desseins, le gardaient lui-même pour renouveler un culte opprimé si longtemps. Il profite de cette digression pour louer sa femme de sa fidélité aux observances du culte, et même son fils, qui doit un jour transmettre au monde le dépôt confié à ses ancêtres depuis l’époque où la civilisation gallo-romaine céda aux armes de Clovis.

À dater de ce moment, nous commençons à comprendre l’existence de cette famille hiérophantique, conservée à travers les siècles. « Les secrets de l’astrologie, dit Quintus Aucler, sont les mêmes que ceux de la religion ; ainsi, les dieux qui président aux mois de l’année correspondent également aux signes du zodiaque. Les dieux celtiques, traduits de la langue de nos aïeux gaulois, se trouvent être, en réalité, les mêmes que ceux du calendrier romain. La semaine en est composée : Moontag (lundi) est le jour de la Lune ; Tues-Tag (mardi) est le jour de Mars ; Wednes-Tag, le jour de Mercure ; Theuus-Tag, le jour de Jupiter ; Frey-Tag, le jour de Vénus ; Saders-Tag, celui de Saturne, et Sun-Tag est le jour du Soleil. — Ceci en langage indien, particulier aux primitives tribus celtiques émigrées des hauts plateaux de l’Asie, se rend par : Tinguel, Ghervai, Boudda, Viagam, Velli, Sani, Nair, qui expriment les divinités correspondantes. »

C’est donc un culte vieux comme le monde que l’apostasie de Clovis est venue renverser pendant une misérable quinzaine de siècles. « Et encore, s’écrie-t-il, si les barbares avaient compris que le dieu nouveau qu’ils imposaient par l’épée n’était autre que Chris-na, le Bacchus indien, — c’est-à-dire le troisième Bacchus des Mystères d’Éleusis, qu’on appelait Iacchus, pour le distinguer de Dionysius et de Zagréus, ses frères ! — Mais ils n’ont pas su reconnaître dans leur dieu le favori de Cérès, le Ἰησοῦς, couronné de pampres, et, sans se préoccuper du symbole, ils en ont seulement gardé le rite consécratif du pain et du vin ; ignorants tous, — les barbares comme les Pères de l’Église, — autres barbares, dont les œuvres naïves ont été refaites par des sophistes gagés ! »

C’est à ce point de vue que Quintus Aucler recommande aux néo-païens une certaine tolérance pour les croyants spéciaux d’Iacchus-Iésus, plus connu en France sous le nom de Christ. Imbu des principes de Rome, il ne fermait son panthéon à aucun dieu. En effet, selon lui, ce n’est pas comme chrétienne que l’ancienne Église avait été persécutée, mais comme intolérante et profanatrice des autres cultes.

IV

LES RITES

On peut s’étonner aujourd’hui de la nouveauté rétrospective de ces idées ; mais il fallait certainement qu’un tel livre parût pendant le cours de l’ancienne révolution. Du reste, on doit peut-être savoir gré à Quintus Aucler d’avoir, dans une époque où le matérialisme dominait les idées, ramené les esprits au sentiment religieux, et aussi à ces pratiques spéciales du culte qu’il croyait nécessaires à combattre les mauvais instincts ou à assouplir l’ignorante grossièreté de certaines natures.

Les jeûnes, les vigiles, l’abstinence de certains aliments, les mœurs de la famille et les actes générateurs soumis à des prescriptions pour lesquelles le paganisme n’a pas été moins prévoyant que la Bible, ce n’était certes pas de quoi plaire aux sceptiques et aux athées de l’époque, et il y avait quelque courage à proposer la restauration de ces pratiques.

Quant au choix même de la religion païenne, il était donné par la situation ; les fêtes civiques, les cérémonies privées, le culte des déesses, allégorique, il est vrai, comme dans les derniers temps de Rome, ne se refusaient nullement à l’assimilation d’un dogme mystique, qui n’était après tout qu’une renaissance de la doctrine épurée des néo-platoniciens. Il s’agissait simplement de ressouder le xviiie siècle au ve et de rappeler aux bons Parisiens le fanatisme de leurs pères pour cet empereur Julien, qu’ils accompagnèrent jusqu’au centre de l’Asie. « Tu m’as vaincu, Nazaréen ! » s’était écrié Julien, frappé de la flèche du Parthe. Et Paris aurait proclamé de nouveau, dans le palais restauré de Julien et dans le Panthéon qui l’avoisine, le retour cyclique des destinées qui rendaient la victoire au divin empereur. — Les vers sibyllins avaient prédit mille fois ces évolutions rénovatrices, depuis le Redeunt Saturnia regna jusqu’au dernier oracle de Delphes, qui, constatant le règne millénaire de Iacchus-Iésus, annonçait aux siècles postérieurs le retour vainqueur d’Apollon.

La réforme toute romaine du calendrier, de la numération des idées politiques, des costumes, tout cela voulait-il dire autre chose ? et l’aspiration nouvelle aux dieux, après les mille ans d’interruption de leur culte, n’avait-elle pas commencé à se montrer au xve siècle, avant même que, sous le nom de renaissance, l’art, la science et la philosophie se fussent renouvelés au souffle inspirateur des exilés de Byzance ? Le palladium mystique, qui avait jusque-là protégé la ville de Constantin, allait se rompre, et déjà la semence nouvelle faisait sortir de terre les génies emprisonnés du vieux monde. Les Médicis, accueillant les philosophes accusés de platonisme par l’inquisition de Rome, ne firent-ils pas de Florence une nouvelle Alexandrie ?

Le mouvement s’étendait déjà à l’Europe, semait en Allemagne les germes du panthéisme à travers les transitions de la Réforme ; l’Angleterre, à son tour, se détachait du pape ; et dans la France, où l’hérésie triomphe moins que l’indifférence et l’impiété, voilà toute une école de savants, d’artistes et de poëtes, qui, aux yeux, comme à l’esprit, ravivent sous toutes les formes la splendeur des olympiens. — C’est par un caprice joyeux, peut-être, que les poëtes de la Pléiade sacrifient un bouc à Bacchus ; mais ne vont-ils pas transmettre leur âme et leur pensée intime aux épicuriens du grand siècle, aux spinosistes et aux gassendistes, qui auront aussi leurs poëtes, jusqu’à ce qu’on voie apparaître au-dessus de ces couches fécondées par l’esprit ancien, l’Encyclopédie tout armée, achevant en moins d’un siècle la démolition du moyen âge politique et religieux ?

Et même dans l’éducation comme dans les livres offerts à ces générations nouvelles, la mythologie ne tenait-elle pas plus de place que l’Évangile ? Quintus Aucler ne fait donc, dans sa pensée, que compléter et régulariser un mouvement irrésistible. Voilà seulement comment on peut s’expliquer une pensée qui semble aujourd’hui toucher à la folie et qu’on ne peut saisir tout entière que dans les minutieuses déductions d’un livre qui impose le respect par l’honnêteté des intentions et par la sincérité des croyances ; c’est comme un dernier traité des apologies platoniciennes de Porphyre ou de Plotin égaré à travers les siècles, et qui, à l’époque où il a reparu, ne put rencontrer un dernier père de l’Église pour lui répondre du sein des ruines abandonnées de l’édifice chrétien.

Il ne faut pas croire, du reste, que la doctrine de Quintus Aucler fût la manifestation isolée d’un esprit exalté qui cherchait sa foi à travers les ténèbres. Ceux qu’on appelait alors les théosophes n’étaient pas éloignés d’une semblable formule. — Les martinistes, les philalètes, les illuminés et beaucoup d’affiliés aux sociétés maçonniques professaient une philosophie analogue, dont les définitions et les pratiques ne variaient que par les noms. On peut donc considérer le néo-paganisme d’Aucler comme une des expressions de l’idée panthéiste, qui se développait d’autre part, grâce aux progrès des sciences naturelles. — Les vieux croyants de l’alchimie, de l’astrologie et des autres sciences occultes du moyen âge avaient laissé dans les sociétés d’alors de nombreux adeptes raffermis dans leurs croyances par les étonnantes nouveautés que Mesmer, Lavater, Saint-Germain, Cagliostro venaient d’annoncer au monde avec plus ou moins de sincérité. — Paracelse, Cardan, Bacon, Agrippa, ces vieux maîtres des sciences cabalistiques et spagyriques, étaient encore étudiés avec ferveur.

Si l’on avait cru aux influences des planètes, — signalées encore par les noms et par les attributs des dieux antiques, même pendant le règne du christianisme, — il était naturel qu’à défaut de religion positive, on retournât à leur culte. Aussi Aucler consacre-t-il bien des pages à la description du pouvoir matériel des astres. Il ne craint pas moins le furieux Mars que le froid Saturne. Mercure l’inquiète parfois. Vénus n’a pas une très bonne influence sur le globe, depuis que ses autels sont négligés… Quant à Jupiter, il est trop grand pour se souvenir des outrages. Il suffit de lui consacrer les plantes et les pierres qui lui appartiennent : le chêne et le peuplier, le lys et la jusquiame, l’hyacinthe et le béril. Saturne aime le plomb et l’aimant, et, parmi les herbes, l’asphodèle. Vénus a la violette, la verveine et le polithricon ; son métal est le cuivre ; ses animaux sont le lièvre, le pigeon et le passereau. Quant à Apollon, il a toujours eu, comme on sait, une influence particulière sur le coq, sur l’héliotrope et sur l’or. — Tout se suit ainsi ; il n’est rien dans les trois règnes de la nature qui échappe à l’influence des dieux ; les libations, les consécrations et sacrifices se composent donc d’éléments analogues à l’influence de chaque divinité.

Les divinités placées dans les astres n’agissent pas seulement sur les diverses séries de la création, mais elles président aux destinées par les conjonctions de leurs astres, qui influent sur le sort des hommes et des peuples. — Il serait trop long de suivre l’auteur dans l’explication des et des cycles millénaires qui minent les grandes révolutions d’empires. Toute cette doctrine platonicienne est connue, d’ailleurs, depuis longtemps.

Plusieurs philosophes de cette époque suivirent Quintus Aucler dans cette rénovation des idées de l’école d’Alexandrie. C’est vers la même époque que Dupont (de Nemours) publia sa Philosophie de l’univers, fondée sur les mêmes éléments d’adoration envers les intelligences planétaires.

Il établit de la même manière, entre l’homme et Dieu, une chaîne d’esprits immortels qu’il appelle optimates et avec lesquels tout illuminé peut avoir des communications. C’est toujours la doctrine des dieux ammonéens, des éons ou des éloïms de l’antiquité. L’homme, les bêtes et les plantes ont une monade immortelle, animant tour à tour des corps plus ou moins perfectionnés, d’après une échelle ascendante et descendante, qui matérialise ou déifie les êtres selon leurs mérites. Haller, Bonnet, Leibnitz, Lavater, avaient précédé l’auteur dans ces vagues suppositions. Elles semblaient, du reste, si naturelles alors, que Dupont (de Nemours), président du conseil des Anciens, en entretenait parfois l’assemblée, ou en faisait l’objet des séances de l’Institut.

Le livre de Senancourt, qui depuis se réfugia dans le scepticisme de Lucrèce, contenait un système tout pareil, qu’il fit disparaître avec soin des éditions suivantes.

Nous n’avons plus à citer que Devisme parmi ceux qui méritent quelque attention. Ses idées se rapprochent beaucoup plus du christianisme et reproduisent presque entièrement la doctrine de Swedenborg, qui a conservé en France des adeptes fidèles ; ces derniers forment une petite Église à la tête de laquelle on a vu quelque temps Casimir Broussais.

L’école particulière de Quintus Aucler survivait encore en l’an 1821, si l’on s’en rapporte à un ouvrage intitulé Doctrine céleste, d’un nommé Lenain qui paraît avoir obscurément continué le culte des dieux dans la ville d’Amiens.

Quant à l’hiérophante lui-même, il n’a publié que ce seul livre intitulé : la Thréicie, titre qu’il avait emprunté au surnom donné par Virgile à Orphée : Threicius vates. C’est, en effet, la doctrine des mystères de Thrace que Quintus Aucler propose aux initiés. Ce théosophe était né à Argenton (Indre) ; il est mort à Bourges, en 1814, repentant de ses erreurs, si l’on en croit les vers très-faibles d’une brochure intitulée l’Ascendant de la religion, ou récit des crimes et fureurs d’un grand coupable, qu’il publia en 1813.

Ainsi se termina la vie du dernier païen. Il abjura ces dieux qui, sans doute, ne lui avaient pas apporté au lit de mort les consolations attendues. — Le Nazaréen triompha encore de ses ennemis ressuscités après treize siècles. La Thréicie n’en est pas moins un appendice curieux au Misopogon de l’empereur Julien.



  1. À qui Jupiter donnera-t-il l’emploi d’expier le crime ? Venez, divin augure Apollon, les épaules revêtues d’une nuée brillante.
  2. Le nombre 9 est particulièrement générateur et mystique ; multipliez-le par lui-même, vous trouverez toujours 9 — 18, par exemple : (1 et 8 : 9), — 3 fois 9 : 27 (2 et 7 : 9) ; 4 fois 9 : 36 (3 et 6 : 9) ; 5 fois 9 : 45 ; ainsi de suite. Le nombre 9 est le nombre de la matière.