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Les Indiens de la baie d'Hudson/Partie 1/Chapitre 17

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Traduction par Édouard Delessert.
Amyot (p. 156-160).

CHAPITRE XVII.


12 juillet. — J’arrivai à Walla-Walla, petit fort construit avec des dubies ou blocs de boue cuits au soleil qui est très-chaud en cet endroit. Le fort Walla-Walla se trouve à l’embouchure de la rivière du même nom, au milieu du désert le plus sablonneux et le plus stérile qu’on puisse se figurer, à cinq cents milles de l’embouchure de la Columbia. On peut dire qu’il n’y pleut jamais, quoique, à un petit nombre de milles en aval de la rivière, il tombe des averses fréquentes. Par sa construction à l’entrée de la vallée creusée par la rivière Columbia à travers le pays montagneux qui mène à l’océan Pacifique, il subit de furieux coups de vent qui se précipitent entre les collines avec une inconcevable violence, et soulèvent la poussière en nuages si épais et si continus, qu’ils rendent fréquemment le voyage impossible. Cinq hommes et un employé gardent le fort. L’établissement n’est tenu que pour le trafic avec les Indiens de l’intérieur, car ceux des environs du poste possèdent peu de pelleteries à vendre.

Les Indiens walla-wallas ne vivent presque que de saumon pendant toute l’année. En été, ils habitent des huttes faites avec des nattes de joncs qu’ils étendent sur des perches. Sans forêts dans leur voisinage, ils dépendent pour la petite quantité de combustible dont ils ont besoin, du bois charrié par la rivière, et qu’ils recueillent au printemps. En hiver, ils creusent dans le sol une grande excavation circulaire, profonde de dix à douze pieds, et qu’ils couvrent avec des blocs de bois sur lesquels ils mettent une couche de boue ramassée dans la rivière. Ils ménagent, sur l’un des côtés du toit, une ouverture assez grande pour y entrer. Une poutre coupée de fortes entailles va jusqu’au fond de l’excavation, et sert d’échelle pour descendre dans la demeure souterraine et pour en sortir. Douze ou quinze individus s’y enterrent pendant l’hiver…

C’est souvent tout cru que le saumon leur sert de nourriture ; ils souffrent cruellement de la chaleur produite par tant de personnes réunies dans un si petit espace. Les fréquents tourbillons de sable les obligent sans cesse à fermer l’ouverture de la cave, et alors l’odeur et la chaleur deviennent insupportables pour ceux qui n’y sont pas habitués. Ces tourmentes présentent un caractère effrayant dans ce désert aride. Un grand nombre d’Indiens perdent ainsi la vue, et même ceux qui ne l’ont pas à ce point attaquée paraissent souffrir d’inflammation très-grande aux yeux. Le saumon, en séchant, se remplit tellement de sable, que les dents des Indiens s’usent à le manger ; aussi est-il rare de rencontrer un Indien de plus de quarante ans dont les dents ne soient pas rongées jusqu’aux gencives.

13 juillet. — Nous nous procurons trois chevaux et un homme, et partons pour le Paluce, ou rivière du Pavillon ; nous traversons une contrée sablonneuse ; l’eau nous fait défaut jusqu’à la rivière de Touchay, où nous rencontrons le P. José, missionnaire jésuite, qui avait quitté Walla-Walla la veille pour aller à sa mission de Cœur de Laine. Nous y campons.

14 juillet. — Partis à cinq heures du matin. Chaleur intense, point d’eau pendant la journée. Des Indiens nous passent en canot, hommes et bagages, sur la rivière Neyperees, large en cet endroit de deux cent cinquante yards. Quant à nos chevaux, ils traversent à la nage l’embouchure de la rivière Pelouse, affluent du Neyperees. Le chef qui commande ici se nomme Slo-ce-ac-cum. Il portait ses cheveux partagés en longues mèches collées avec de la graisse. Sa tribu ne compte pas plus de soixante-dix ou quatre-vingts guerriers, et se nomme Upputuppets. Il me dit que plus haut, dans la rivière Pelouse, se trouve une cascade que jamais homme blanc n’avait vue, et il offre de m’y conduire par le lit de la rivière, qui est heureusement assez basse pour former un gué. J’accepte et je m’engage à cheval dans une gorge profonde et sauvage, composée de roches basaltiques d’un brun foncé, amassées les unes sur les autres à la hauteur de mille à quinze cents pieds ; elle ressemble ici à l’intérieur d’une mine, plus loin à un cirque romain. Notre route au fond de cette gorge était très-pénible, car il nous fallait franchir des rochers éboulés et des broussailles épaisses. Le chef alors s’arrête, refusant de continuer, si je ne lui donne une couverture en payement ; mais je refuse net, et je pousse mon cheval, ordonnant à l’homme qui m’accompagnait de me suivre avec l’autre cheval. Le chef me rejoint au bout d’un mille et me guide jusqu’à la cascade par un des passages les plus sublimes et les plus effrayants que jamais homme ait contemplé.

Nous campâmes au pied de la cascade, et notre guide nous quitta fort satisfait d’un cadeau de tabac et de munition. La chute forme une nappe perpendiculaire de six cents pieds. Elle s’échappe de rochers d’un gris jaune qui s’élèvent encore à quatre cents pieds au-dessus. L’eau tombe dans un bassin de rochers avec un rugissement sourd et continu, puis elle se précipite avec violence pour se jeter dans le Neyperees. Un courant d’air continuel régnait autour de notre campement et y entretenait une délicieuse fraîcheur.

L’Indien me dit qu’après la saison des pluies la chute tombait avec un volume beaucoup plus considérable ; l’aspect doit donc être plus imposant encore.

15 juillet. — Nous quittâmes notre campement pour voir une cascade à quinze ou vingt milles plus haut ; il nous fallut abandonner le lit de la rivière et gagner le sommet des rochers par un ravin que nos chevaux peuvent gravir malgré sa rapidité. Dans les broussailles, nous trouvâmes des groseilles sauvages en quantité, ce qui nous rafraîchit singulièrement.

Parvenus au faite, nous découvrîmes, aussi loin que l’œil pouvait atteindre, un vrai désert de sable jaune, aride, avec çà et là d’énormes masses de rochers abruptes disséminés sur le sol. Pas un arbre, pas un buisson ne rompaient la monotonie de cette lande désolée. Quelques maigres touffes d’herbe fanée éparses au loin représentaient seules la végétation, et la vie animale y semblait complètement éteinte, car pendant tout mon voyage, je ne rencontrai ni animaux ni oiseaux, pas même des serpents ou des moustiques. Nous suivîmes le cours de la rivière et campâmes à la chute supérieure, où je restai à dessiner jusqu’au 17, enchanté de la beauté des paysages qui m’entouraient. Cette cascade n’a que quinze pieds de hauteur. Le long de la rivière, poussent de grandes herbes et des arbrisseaux dont la belle verdure contraste avec les collines de sable jaune environnantes.

Je désirais vivement rester dans le voisinage pendant huit ou dix jours encore, pour esquisser tous les détails de l’étrange pays où je me trouvais, mais le métis qui m’accompagnait me pressa tellement de partir, il devint si maussade et si importun, qu’il me gâta complètement mon séjour, et me força à revenir. Je découvris plus tard qu’il était jaloux de sa femme, habitant en ce moment au fort. Je dus donc à mon grand regret redescendre la rivière par le même chemin et le soir du 17 je campai de nouveau sur les bords du Neyperees. Nous vîmes dans la journée une nombreuse troupe de beaux chevaux en liberté ; ils appartenaient jadis à un chef très-honoré dans sa tribu, et comme témoignage de respect, celle-ci décida à la mort du chef que ses chevaux ne serviraient à personne et vivotent à l’état sauvage ; aussi leur nombre s’augmentait-il tous les jours.