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Les Indiens de la baie d'Hudson/Partie 1/Chapitre 23

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Traduction par Édouard Delessert.
Amyot (p. 227-241).

CHAPITRE XXIII.


Le 6 janvier 1848, il y eut un mariage à Edmonton. La mariée était fille du commandant ; le marié, M. Rowand fils, résidant à Fort-Pitt, situé à deux cents milles de l’établissement. La cérémonie terminée, nous passâmes une agréable soirée à danser après le repas jusqu’à minuit. J’acceptai l’invitation d’accompagner le jeune couple dans son voyage, car je commençais à trouver mes amusements un peu monotones.

Le lendemain, les aboiements des chiens et le bruit des clochettes suspendues à leurs colliers, accompagnés des cris des hommes qui les forçaient à coups de bâtons à se laisser atteler aux traîneaux et aux carrioles, me réveillèrent en sursaut. En arrivant dans la cour, je trouvai la compagnie prête à partir. Elle se composait de M. et Mme Rowand et de neuf hommes. Nous avions six traîneaux et trois carrioles attelés chacun de quatre chiens, ce qui forma, quand nous fûmes en route, une longue et pittoresque cavalcade. Les chiens étaient coquettement décorés ; des franges brodées de la manière la plus fantastique, avec une quantité de clochettes et de plumes, ornaient leurs housses de couleurs variées. Nos carrioles étaient aussi décorées avec profusion, celle de la mariée en particulier ; faite exprès pour cette occasion, elle était soigneusement peinte, et traînée par un attelage de chiens nouvellement apportés du Bas-Canada, par M. Rowand. La carriole ne porte qu’une seule personne ; le siège est une planche mince d’environ dix-huit pouces de largeur, recourbée sur le devant et munie à l’arrière d’une autre planche qui forme dossier. On garnit les côtés avec des peaux de bison sans poils, qui ressemblent à du gros parchemin, et on recouvre le tout d’épaisses fourrures.

Nous partîmes au point du jour, et les chiens se mirent aussitôt à courir avec une vitesse extraordinaire, comme ils font toujours en se mettant en route ; il faut alors toute la force et l’agilité des hommes pour empêcher les traîneaux de se renverser ; ils l’évitent en tenant une corde attachée par derrière aux deux côtés. Deux hommes, chaussés de raquettes, ouvraient la marche, et traçaient un sentier que les chiens suivaient instinctivement ; on relevait ces hommes toutes les deux heures, car cet exercice est très-fatigant. Les chiens dont on se sert généralement, sont d’une race particulière ; ils ressemblent extraordinairement pour le caractère et l’instinct, aux loups ; on s’y trompe même souvent. Quelques-uns d’entre eux attaquèrent cet hiver-là un cheval attelé à un traîneau, appartenant à M. Harriett ; en revenant environ une demi-heure après, il trouva son traîneau attaqué par les chiens qui déchiraient le cheval à belles dents ; il en tua cinq avant de leur faire lâcher leur proie. Le cheval à moitié mangé, mourut presque immédiatement.

M. Rundell fut lui-même assailli un soir qu’il se promenait à quelque distance du fort, par une bande de ces féroces animaux qui appartenaient au fort ; ils le renversèrent, et, sans le secours d’une femme que ses cris attirèrent, il succombait à leurs attaques. En quittant le fort, nous gagnâmes de suite la rivière Saskatchawan ; sur sa glace, nous voyageâmes toute la journée.

Comme de véritables voyageurs, nous nous en rapportions à notre habileté de chasseurs pour notre nourriture durant le voyage, et nous n’avions littéralement pris avec nous que les ustensiles de cuisine ; nous ne pûmes donc rompre notre jeûne qu’après avoir tué une vache grasse que nous avalâmes bientôt entière avec l’aide de nos chiens. Les voyageurs affectent souvent cette imprévoyance par pure bravade. Pour nous, nous aurions certainement emporté toutes les provisions nécessaires, mais les bisons abondaient, et nous étions presque certains de ne pas en manquer.

9 janvier. — Départ du campement trois heures avant le jour ; à l’aurore trois bisons tués ; après quoi on s’arrête ; on déjeune. La neige tombe toute la journée, accompagnée d’un vent violent et froid. Après le déjeuner nous laissons les contours sinueux de la rivière pour couper à travers les plaines nues et glacées ; nous sommes exposés à toute la violence du vent, mais nous abrégeons ainsi notre route de plusieurs milles. Dans la soirée, nous tuons deux bisons et nous campons près d’un bouquet de pins, dernier abri que nous devions nous attendre à rencontrer sur notre route.

10 janvier. — Notre thermomètre était ce matin à 47 degrés au-dessous de zéro Fahr. Ne pouvant absolument pas me réchauffer dans ma carriole, malgré les fourrures et les couvertures, je me chaussai d’une paire de raquettes, et je marchai tout le jour. La neige avait trois pieds d’épaisseur et le vent la chassait contre nos visages avec tant de violence, qu’elle nous aveuglait. Malgré cela, nos guides ne semblaient éprouver aucune difficulté à nous conduire, tant est grande la faculté presque instinctive que possèdent ces hommes de retrouver leur chemin au milieu de ce désert où l’on n’aperçoit aucun sentier et où il n’y a pas même un buisson qui puisse les guider dans la direction à suivre. Vers le soir, nous arrivâmes à une sorte de clôture évidemment construite par les Pieds-Noirs, pour servir de défense contre les Crees, auxquels cette contrée appartient, mais où les Pieds-Noirs viennent quelquefois voler des chevaux. Dans la soirée, nous ne pûmes prendre qu’une vache qui suffit à peine à satisfaire nos chiens.

11 janvier. — Nous partîmes, comme de coutume, trois heures avant le jour ; par des journées aussi courtes, il fallait nécessairement se mettre en route de bonne heure pour permettre aux hommes de s’arrêter et d’établir le campement avant la nuit. Nous rencontrâmes deux hommes de la compagnie qui se rendaient de Carlton à Edmonton. Nous tuâmes un seul bison, et fûmes obligés de dormir sur la neige, faute de branches de pin pour faire des lits. Cette literie nous manqua extrêmement, car elle ajoute beaucoup au confortable d’un campement.

12 janvier. — Nous retournâmes sur la rivière. Notre provision de viande, reste de notre souper de la veille, ne suffisait pas pour tout le monde, une partie de la troupe partit en avant pour chasser, tandis que nous, nous faisions un maigre repas. Deux heures après, nous les retrouvâmes assis autour d’un bon feu sur lequel cuisait une vache grasse dont ils expédièrent bientôt les meilleurs morceaux. Pendant la journée un petit accident arriva ; il nous divertit fort, mais pourtant il aurait pu avoir de graves conséquences. Un troupeau de bisons descendu sur la glace ne s’aperçut de notre approche que quand les chiens du premier traîneau furent assez près pour le voir. Nos intrépides animaux ne purent se contenir à cette vue, et s’élancèrent de toute leur vitesse à la poursuite des bisons, malgré tous les efforts de leurs conducteurs pour les arrêter ; cette ardeur se communiqua immédiatement à toute la ligne, et nous fûmes bientôt, traîneaux et carrioles, engagés dans une course effrénée à la poursuite du troupeau. Celui-ci alla donner enfin contre un banc de neige, et chercha à remonter la rive qui était assez escarpée en cet endroit ; le premier était presque en haut quand il glissa, et dans sa chute il fit tomber tous ceux qui le suivaient ; le troupeau tout entier vint alors rouler dans un amas de neige où se trouvaient déjà les hommes et les chiens qui faisaient de vains efforts pour se dégager. Il serait impossible de décrire la scène de confusion qui suivit. Quelques-uns de nos traîneaux se brisèrent, et l’un des nôtres fut presque tué ; mais à la fin l’ordre se rétablit, et nous pûmes continuer.

13 janvier. — Nous nous mîmes en route à une heure du matin et nous suivîmes un sentier tracé par les bisons le long de la rivière ; nos carrioles versèrent plus d’une fois dans les ornières. Après avoir tué trois bisons sur le rivage, nous déjeunâmes ; deux veaux, appartenant sans doute aux animaux tués, restèrent à quelque distance de notre feu, tout le temps que dura notre repas.

Quittant alors la rivière, nous franchîmes successivement plusieurs collines ; à la nuit nous arrivâmes à la loge d’un chef nommé Bras-cassé, qui nous reçut très-amicalement. Il étendit des peaux de bisons pour nous faire asseoir, et nous servit ce qu’il put trouver de meilleur dans ses provisions. Après le souper, le chef coupa du tabac et remplit une élégante pipe de pierre ; il y fuma pendant quelques instants, puis me la tendit ; mais, quand je voulus la lui rendre, il me pria de l’accepter comme un présent de sa part. La loge se remplit bientôt d’indiens, curieux de voir les étrangers, et d’apprendre les nouvelles. Parmi les visiteurs se trouvait le gendre du chef. Selon la coutume indienne, il s’assit le dos tourné à son beau-père et à sa belle-mère, et ne leur adressa la parole que par l’entremise d’un tiers. Cette grande réserve se garde jusqu’à ce que le gendre se soit montré digne de s’adresser personnellement aux parents de sa femme en tuant un ennemi à cheveux blancs ; on lui permet alors de porter une robe garnie des cheveux des scalps enlevés à l’ennemi. Je remarquai que l’une des jambes de la culotte du jeune homme était tacheté avec de la terre rouge, tandis que l’autre ne l’était pas ; j’en demandai la raison, et l’on me répondit que la jambe tachée avait été blessée, et que la terre rouge représentait le sang.

Nous restâmes debout fort tard à converser avec le chef qui semblait prendre un vif plaisir à notre société. La conversation l’amena à parler des travaux des missionnaires au milieu de son peuple. Il ne semblait pas croire à leurs succès, car, bien qu’il ne se mêlât pas des croyances religieuses de ses sujets, il savait que beaucoup d’entre eux pensaient comme lui sur ce point, et voici quelles étaient ses idées. M. Rundell, M. Hunier et M. Thebo étaient venus, l’un après l’autre, lui exposer leurs doctrines, chacun d’eux lui disant que la sienne seule enseignait le chemin du ciel, tandis que celle des autres faisait fausse route ; aussi pensait-il qu’ils devaient se réunir tous trois pour discuter ces choses et se mettre d’accord, mais que jusque-là il ne voulait pas se joindre à eux. IL nous raconta ensuite une tradition de sa tribu sur un Indien qui avait embrassé le christianisme. Cet homme avait vécu dans le bien, et à sa mort il avait été enlevé dans le ciel des blancs, dans ce lieu magnifique où tous étaient heureux au milieu de leurs parents et de leurs amis ; mais l’Indien ne pouvait partager cette joie et ce bonheur, car il ignorait tout, il ne rencontrait aucun des esprits de ses ancêtres, et personne ne lui souhaitait la bienvenue ; pas de chasse, pas de pêche, aucun de ces plaisirs dans lesquels il avait trouvé autrefois son bonheur, et son esprit devint tout triste. Alors le grand Manitou l’appela, et lui dit : « Pourquoi es-tu triste dans ce beau ciel que j’ai fait pour ta joie et ton bonheur ? » L’Indien lui répondit qu’il soupirait après la compagnie des esprits de ses ancêtres, et qu’il se sentait seul et triste. Alors le grand Manitou lui dit qu’il ne pouvait pas l’envoyer dans le ciel indien, puisqu’il avait choisi l’autre pendant sa vie, mais que, comme il avait été un homme de bien, il le renverrait de nouveau dans le monde, et lui donnerait ainsi une nouvelle chance de bonheur.

14 janvier. — Nous voyageâmes tout le jour dans une contrée montagneuse et nous arrivâmes le soir à un autre camp d’environ trente huttes. Nos chiens se précipitent dans les tentes, tirent les carrioles et les traîneaux après eux ; aussitôt tous les chiens du camp les attaquent ; tous ils hurlent, aboient et se battent si bien, qu’à la fin les traîneaux sont renversés et à moitié brisés. Il se passe une demi-heure avant qu’on puisse rétablir l’ordre au milieu de ces animaux enragés.

Les Indiens avaient à une petite distance du camp une embuscade à bisons remplie des carcasses de ces animaux. En approchant du Fort-Pitt, il s’en trouve deux tout à fait sur notre chemin ; mais, comme nous n’avions pas besoin de viande, nous voulions les laisser échapper ; nous comptions sans les penchants destructifs de nos hommes, qui les tuèrent. Nous atteignîmes le fort peu de temps après la chute du jour, après un voyage de sept jours. Nous avions tué dix-sept bisons, tant pour notre nourriture que pour celle de nos chiens.

On n’avait jamais vu un nombre aussi grand de ces animaux dans la contrée, et ils ne s’étaient jamais tant approchés des établissements de la compagnie ; on en tua même quelques-uns dans l’enceinte du fort.

Mais tout cela ne donne encore qu’une faible idée du nombre de bisons qui couvraient le pays. Dans tout le cours de notre voyage, nous avions toujours devant nous plusieurs de leurs grands troupeaux ; nous chassions tout en continuant notre chemin. Ils émigraient probablement alors vers le nord, à cause de l’envahissement rapide de la population, qui se faisait chaque jour dans les régions de l’est et de l’ouest, où se trouvaient leurs pâturages.

Je passai un mois très-agréable et très-intéressant à Fort-Pitt, entouré des Indiens Cree qui s’y tiennent en grand nombre, et je pus à l’aise étudier leurs mœurs et leurs coutumes.

Je fis un dessin très-détaillé d’un porteur de pipe et de sa pipe magique.

La tribu élit pour quatre ans le porteur de pipe ; il ne doit pas garder cette distinction au delà de ce temps. Tous ceux qui ont le moyen de se le payer peuvent briguer ce poste, mais la dépense est considérable ; car le nouveau candidat doit payer à son prédécesseur les emblèmes de sa dignité. On évalue les frais à quinze ou vingt chevaux. Lorsque le postulant ne possède pas les moyens suffisants, ses amis viennent généralement à son aide ; autrement on refuserait bien souvent cette dignité. Cependant on doit l’accepter lorsqu’on est assez riche pour la remplir.

Les insignes officiels du porteur de pipe sont fort nombreux. D’abord c’est une tente de peaux très-ornée dans laquelle il doit toujours demeurer, puis une peau d’ours sur laquelle on dépose la pipe quand les circonstances exigent qu’elle soit tirée des nombreuses enveloppes sous lesquelles on la cache. Ces circonstances sont : soit un conseil de guerre, soit une danse de magiciens, soit enfin une querelle dans la tribu ; dans ce dernier cas, le magicien la sort et la fait fumer par les parties adverses. Leur superstition leur fait craindre que, s’ils se refusent à cette cérémonie réconciliatrice, le Grand Esprit ne leur envoie quelque grande calamité pour les punir de leur entêtement présomptueux. Enfin, pour achever la liste, une crécelle magique dont les magiciens se servent dans leurs danses, et une écuelle de bois dans laquelle le dignitaire prend sa nourriture. Il porte ce dernier objet constamment sur sa personne, soit à la main, soit sur sa tête. Puis viennent une foule de menus objets, trop longs à énumérer.

Il faut deux chevaux pour transporter tout ce bagage lorsqu’on change de campement. Alors on confie la pipe, en général, à l’épouse favorite du dignitaire, et si par malheur elle la laisse tomber, cette circonstance passe pour un très-mauvais augure, et il faut de nombreuses cérémonies pour la relever.

Un jeune métis m’assura qu’un porteur de pipe lui avait une fois confié sa précieuse charge pour aller à une partie de chasse, et que, curieux de voir ce qu’il en arriverait, il avait jeté cette pipe à terre et l’avait envoyée de côté et d’autre à coups de pied ; peu de temps après ce sacrilège, le porteur de pipe fut tué par les Pieds-Noirs. Depuis ce temps, ce jeune homme était un fervent adepte. On me raconta cette histoire sous le plus grand secret, comme bien l’on pense.

Le porteur de pipe se tient toujours du côté droit pour celui qui entre dans la tente, et on regarde comme un manque de respect à sa personne de passer entre lui et le feu, qui occupe toujours le milieu de la loge. Il ne doit pas condescendre à couper lui-même sa viande ; une de ses femmes (il en a généralement cinq ou six) se charge de ce soin. L’un des plus grands inconvénients de cette dignité, particulièrement pour un Indien, qui a toujours un grand nombre d’insectes parasites sur sa personne, c’est que le porteur de pipe n’ose pas gratter sa propre tête, sous peine de compromettre sa dignité ; il lui faut l’intervention d’un bâton qu’il porte toujours avec lui pour cet usage.

La pipe couverte de ses enveloppes se met dans un grand sac de drap ; il vaut mieux qu’il soit de différentes couleurs, lorsqu’on peut se le procurer ainsi, et on suspend ce sac à l’extérieur de la tente. Car jamais la pipe ne peut entrer à l’intérieur, ni le jour ni la nuit ; on ne doit pas non plus la découvrir en présence d’une femme.

Une quinzaine de jours après mon arrivée, Kee-akee-ka-sa-coo-way, « l’Homme qui pousse le cri de guerre, » dont j’ai fait mention plus haut, quand je le rencontrai sur le Saskatchawan, arriva à Fort-Pitt avec son sous-chef, Muct-e-too, « la Poudre. »

Kee-a-ka-sa-coo-way est chef principal de tous les Crees et il se rendait alors successivement dans tous les camps pour engager ses sujets à prendre le tomahawk et à l’accompagner dans une expédition de guerre au printemps suivant. Dix pipes sacrées l’accompagnaient ; six d’entre elles appartenaient à des chefs inférieurs qui avaient déjà consenti à le suivre sur le sentier de la guerre. Curieux d’assister à la cérémonie de l’exposition de ces pipes, je me rendis avec le chef au camp qui est situé à quelques milles du fort.

À notre arrivée, on débarrassa les pipes de leurs enveloppes et elles furent portées processionnellement tout autour du camp ; le chef en personne les précédait. La procession fit halte presque devant chaque loge et le chef débita une harangue destinée à engager les Crees à prendre les armes pour venger la mort des guerriers tués dans les combats précédents.

Pendant tout son discours, il ne cessa de verser des larmes abondantes. C’est ce que les Indiens appellent pleurer pour la guerre.

Il semblait si absorbé par son sujet, qu’à demi-nu il se montrait insensible à un froid très-intense, le thermomètre marquant 30 à 40 degrés au-dessous de zéro.

Le jour suivant, j’essayai de le décider à ouvrir l’étui des pipes ; il me refusa d’abord, mais ayant entendu dire que j’étais un grand magicien et qu’en les dessinant j’augmenterais de beaucoup leur efficacité quand on les ouvrirait ensuite sur le champ de bataille, il les ouvrit avec les cérémonies suivantes. D’abord, il prit un charbon dans le feu et répandit dessus les feuilles sèches d’une plante recueillie dans les montagnes Rocheuses. La fumée qui en sortait remplit la place d’une odeur parfumée, pareille à celle de l’encens. Pendant ce temps, il remplit les fourneaux des pipes avec du tabac mélangé à une autre herbe, puis il ôta ses vêtements, à l’exception de sa culotte.

Voyant que je regardais avec une sorte de méfiant mépris les vêtements qu’il venait de quitter, il me dit qu’il en possédait de meilleurs, mais que les coutumes de sa tribu ne lui permettaient pas de les porter, parce qu’il portait le deuil de quatre parents tués par les Pieds-Noirs l’année d’avant. Il mit cependant ses beaux habits quelques moments après, parce que je lui dis que la reine verrait mon dessin. Jetant alors sur ses épaules la peau d’un loup, ornée à la mode indienne, il enleva les enveloppes de cuir qui couvraient un des tuyaux, l’introduisit dans un des fourneaux rempli de tabac et commença une chanson dont il me fut impossible de comprendre un mot.

La chanson terminée, il alluma sa pipe, en aspira une pleine bouffée, et tournant sa face en haut, il pointa le tuyau dans la même direction et poussa en l’air un long jet de fumée, faisant en même temps appel au Grand-Esprit et lui demandant de faire de nombreux scalps, de réussir à la guerre, puis d’endormir leurs ennemis pour emmener leurs chevaux et de conserver leurs femmes vertueuses comme aussi de les empêcher de vieillir. Après quoi il pencha le tuyau vers la terre et poussa une autre bouffée de fumée, invoquant la terre et lui demandant de produire une grande abondance de bisons et de racines pour la saison prochaine. Puis il tourna le tuyau vers moi, me suppliant, si je possédais quelque influence sur le Grand-Esprit, de vouloir bien intercéder pour lui, afin d’en obtenir tout ce qui leur manquait. À ce moment, une femme métis vint à regarder dans l’intérieur, et on interrompit immédiatement la cérémonie.

Après quelques autres cérémonies consistant principalement en ce que les assistants fument dans chaque tuyau à mesure qu’on les ouvre, il me permit de les dessiner, mais ne quitta pas un instant l’enceinte jusqu’à ce que j’eusse fini et qu’il les eût soigneusement recouverts et replacé les pipes dans leur étui.

Il me dit qu’il avait été faire cette cérémonie guerrière dans presque chaque camp de sa tribu et qu’il les visiterait tous. Il devait pour cela parcourir encore six ou sept cents milles avec des raquettes à neige. La coutume des Indiens, après cet appel, est de se réunir à une place indiquée sur la rivière Saskatchawan, où ils festoient et dansent sans discontinuer pendant trois jours, avant de se mettre en marche pour le pays de leur ennemi. Arrivés là, ils sortent les pipes et les vêtements de magie. Ils se couvrent de tous les ornements qu’ils possèdent et les conservent ainsi sur eux en s’avançant jusqu’à l’ennemi ; mais aussitôt qu’ils l’aperçoivent, ils s’en dépouillent complètement et combattent tout nus.

Une année avant mon arrivée parmi eux, un corps d’armée de sept cents hommes partit pour le pays des Pieds-Noirs, que la nation des Crees regarde comme leurs ennemis naturels. Après une marche de quinze à vingt jours, une épidémie éclata au milieu d’eux ; elle en emporta quelques-uns et en rendit malades un bon nombre ; quelques-uns de leurs grands hommes considérèrent cette épidémie comme une punition infligée par le Grand-Esprit pour quelque faute précédente, et sur leur avis ils revinrent chez eux sans rien faire de plus : dans une autre circonstance, une armée aussi nombreuse en vint aux mains avec un grand guerrier, célèbre parmi les Pieds-Noirs, appelé la Grande-Corne, qui avec six de sa tribu, était sorti pour le but légitime de voler des chevaux, car le plus grand dérobeur de chevaux, n’est-ce pas le plus grand guerrier ? Cette petite bande voyant son infériorité numérique essaye de fuir. La fuite est impossible ; les guerriers creusent instantanément des trous assez profonds pour s’y retrancher et de là ils font pleuvoir une grêle de balles et de flèches pendant près de douze heures, et tiennent ainsi à distance ce corps d’armée considérable en abattant chaque homme qui s’aventure à leur portée. À la fin, sans munitions et sans flèches, ils sont une proie facile, mais trente de leurs ennemis jonchaient le sol. Les Crees les coupèrent en morceaux et mutilèrent leurs cadavres de la plus horrible façon, emportant triomphalement leurs scalps.

On dit que pendant le combat la Grande-Corne sortait souvent du retranchement et outrageait les assaillants, criant le nombre d’entre eux qu’il avait détruit, racontant arrogamment ses exploits et détaillant les scalps des Crees qui ornaient sa hutte. Aussi après le combat, les Crees arrachèrent le cœur de son corps encore frissonnant et le dévorèrent sauvagement entre eux.

Je retournai à Edmonton par la même route et de la même manière que pour venir, et comme rien de remarquable ne m’arriva, je supprime les détails de ma route.