Les Indigènes algériens/02

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Les Indigènes algériens
Revue des Deux Mondes5e période, tome 50 (p. 615-649).
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Les indigènes algériens


II. LA NÉCESSITÉ D’UN PROGRAMME POLITIQUE NOUVEAU ET L’AVENIR DES RACES INDIGÈNES


I. Mesures propres à sauvegarder la propriété foncière et la fortune mobilière des indigènes. [1]

La politique de domination et la politique d’assimilation ont aujourd’hui fait leur temps. La première eut sa raison d’être à l’époque où elle fut appliquée ; on peut même dire qu’elle fut imposée par les circonstances. Les administrateurs civils expérimentés faisant défaut, force fut bien, au lendemain de la prise d’Alger, de recourir à l’élément militaire qui offrait, lui, des cadres tout prêts, et il faut bien reconnaître que, sauf quelques défaillances, nos officiers surent remplir, à leur honneur, les fonctions qu’ils avaient dû assumer. Mais le régime militaire appliqué à une colonie ne peut avoir qu’une durée éphémère. La sécurité établie, il doit faire place à un instrument plus souple, plus apte, par une préparation antérieure, à étudier les questions complexes que soulèvent la mise en valeur et l’exploitation du pays conquis et à leur donner les solutions pratiques qu’elles comportent. Quant à la politique d’assimilation, elle ne pouvait réussir.

Notre erreur fut d’avoir voulu imposer nos goûts, nos mœurs, nos lois, nos habitudes d’esprit à une race qui a, de la famille, de la société, de la propriété, des conceptions différentes des nôtres, et d’avoir cru qu’il suffisait d’étendre les institutions françaises aux indigènes pour en faire des Français, comme si l’on pouvait couler tous les esprits dans le même moule, incliner tous les peuples sous les mêmes lois, imposer les mêmes règles à des Français et à des Africains, à des sédentaires et à des nomades. Avec notre tendance à tout généraliser, nous avons cherché à réaliser partout l’uniformité et la symétrie. Nous avons eu même la prétention de leur faire parcourir tout d’un coup le chemin qui sépare le Coran de nos codes. Mais les mœurs ne se modifient pas du jour au lendemain, surtout lorsque les coutumes civiles et religieuses sont intimement liées les unes aux autres, et il ne faut donner à un sol que la semence qui lui convient.

Mais si la politique de domination est un anachronisme qui n’a plus de partisans aujourd’hui, si la politique d’assimilation est une utopie, il ne s’ensuit pas qu’il n’y ait pas d’autre politique à adopter vis-à-vis des indigènes. Jadis, au cours du XVIIe et du XVIIIe siècle, nous avions montré qu’on pouvait s’y prendre autrement avec eux. Au Canada, aux Indes notamment, le principe fondamental de notre politique coloniale était alors le respect scrupuleux des mœurs, des traditions, des croyances, le maintien des institutions économiques et sociales des peuples soumis et protégés. Nous avions su adapter notre administration aux conditions si diverses des milieux, des climats et des races. Nos fonctionnaires avaient appris à s’accommoder des habitudes et des mœurs des populations placées sous leur autorité et ne cherchaient pas à imposer à ces populations nos habitudes et nos goûts. Cette manière d’agir, c’est ce qu’on appelle la politique indigène qui consiste à se mesurer avec la complexité des problèmes que soulève la diversité des races et des civilisations différentes, à faire entrer les indigènes dans la voie du progrès, en s’inspirant de leurs mœurs et de leur caractère et, en un mot, à les faire évoluer eux-mêmes non pas dans notre civilisation, mais dans la leur. Celle nouvelle conception de la politique à suivre vis-à-vis des indigènes repose essentiellement sur l’idée que notre civilisation exerce un prestige sur eux moins grand peut-être que notre infatuation ne se l’imagine, mais réel cependant ; que dans tous les états de société, il existe des aspirations vers un sort meilleur et, par conséquent, des intérêts à satisfaire, et qu’en apportant à ces intérêts le concours de nos méthodes plus savantes et de nos capitaux, on peut lier partie avec eux et créer un accord profitable à tout le monde, au progrès en général aussi bien qu’aux contractans en particulier. Elle admet comme conséquence que toute politique qui ne laisse pas à l’indigène un profit quelconque est mauvaise ; que, du moment qu’on colonise, on doit avoir en vue l’amélioration du sort d’autres hommes ; que les premiers avantages à leur assurer sont d’ordre matériel et moral ; que les profits matériels doivent découler du respect absolu qu’on aura pour le sol travaillé par les premiers occupans et par la réserve d’étendues assez vastes pour permettre à ceux-ci de se développer dans des conditions supérieures à celles dont ils jouissaient auparavant ; et que, quant aux avantages moraux, il ne faudra changer ni modifier les institutions sociales, politiques et religieuses que les populations se sont données qu’avec le plein acquiescement des intéressés et, autant que possible, par le seul fait de l’influence extérieure, laquelle est surtout affaire de patience, de temps et de persuasion.

Il nous est loisible de renouer la chaîne des traditions anciennes et d’appliquer cette politique à l’Algérie. Sans doute, on ne peut revenir sur certains erremens du passé. Il ne saurait être question aujourd’hui de restituer aux indigènes la terre qui leur a été enlevée, pas plus que de reconstituer l’ancienne tribu avec les grands pouvoirs des caïds et de rétablir la propriété collective. Ce qui est fait est fait, mais, dans l’état où se trouve actuellement la société arabe, nous pouvons encore faire beaucoup pour elle et améliorer son sort. Assurer à nos sujets une existence matérielle qui soit confortable et décente est la première préoccupation qui s’impose dans cet ordre d’idées ; et pour cela, il est nécessaire avant tout de mettre un terme aux pratiques qui tendent à dépouiller les indigènes des terres qui leur restent. Ces terres sont aujourd’hui d’étendue limitée. La statistique agricole de 1902-1903 n’attribue plus aux indigènes du territoire civil qu’une superficie de 5 791 255 hectares en toute propriété. Sur ce territoire, la population agricole indigène qui forme d’ailleurs plus des quatre cinquièmes de la population indigène totale, monte à 2 850 397 personnes. L’indigène n’a par tête qu’une moyenne de 2 hectares 3 ares 2 centiares ; et encore faut-il remarquer que la part individuelle varie fortement suivant les régions. Si pour le département d’Oran, elle est de 3 hectares 155, elle est de 1 hectare 65 par tête, dans celui de Constantine, de 1 hectare seulement, dans l’arrondissement de Sidi-bel-Abbès. A vrai dire, l’indigène a encore pour son bétail la jouissance d’environ deux millions d’hectares de communaux et l’usage de près d’un million de terrains domaniaux ouverts aux parcours. Mais les terres qu’il possède ne sont pas toutes cultivables ; les meilleures, prises dans leur ensemble, ne valent pas celles qui sont aux mains des Européens, et la part des communaux qu’il laboure ainsi que le bénéfice qu’il tire des parcours ne compensent pas cette infériorité de ses terrains. Sans doute, il peut en tirer meilleur parti par l’amélioration de son outillage et de son cheptel, mais il est à prévoir que l’augmentation du rendement de son exploitation sera, en ce cas, tout au plus juste assez pour faire face à l’accroissement d’une population à forte natalité et qui n’est pas contenue comme jadis par la famine et la guerre. Cet accroissement depuis 1870 suit une marche d’un demi-million toutes les décades. De 2 388 562 habitans en 1870, elle est passée à 2 652 716 en 1880, à 3 432 140, en 1891, à 4 091 131 en 1903. Coïncidant avec la réduction considérable de la propriété foncière indigène, cette augmentation crée une situation économique telle qu’il ne faut plus, dès maintenant, songer à diminuer l’étendue des surfaces cultivées par les indigènes.

Et, à ce sujet, il y a lieu de faire remarquer ici, qu’aujourd’hui même, et malgré les leçons de l’expérience, tout un système nouveau s’édifie à l’abri de la loi de 1851 qui a autorisé l’expropriation pour cause de création de villages, lequel aurait pour résultat ultime d’enlever aux indigènes ce qu’il peut leur rester encore de bonnes terres.

Sans doute, on n’ose plus, comme jadis, procéder à l’expropriation forcée et sans compensations de toute une collectivité, mais lorsque l’administration a besoin de terrains pour la création d’un village européen, elle n’en exproprie pas moins les indigènes, au moyen de soultes, d’échanges, d’indemnités diverses, et elle les transfère, les installe ailleurs, les « recase » suivant l’expression adoptée. Ce n’est plus même le système du cantonnement, c’est celui du déracinement qu’on voudrait mettre en pratique. Que les indigènes soient nombreux sur un terrain fort restreint, que leurs propriétés soient exiguës, qu’ils n’aient pas de terres ailleurs, cela est secondaire. On prendra possession de leurs terrains et on les « recasera » sur les terres à proximité, en surveillant leur déplacement et leur manière de cultiver. Et s’il se forme un prolétariat de déracinés, on n’hésitera pas à les fixer avec baux à long terme sur des communaux restans ou au besoin achetés. En somme, c’est le rétablissement, sous une forme atténuée, du servage. C’est en s’aidant de pratiques de ce genre que, de 1891 à 1905, on a continué à évincer les indigènes dans le département d’Alger d’une partie de la Kabylie et du Chéliff ; dans le département d’Oran, d’une partie du plateau de Bel-Abbès, de la vallée de la Mékerra, de la vallée de la Mine ; dans le département de Constantine, d’une partie du plateau constantinois et sétifien, et du grand massif côtier de l’Est dans la direction de la Calle ; que, non content de ces emprises, on les a recherchés jusque sur les hauts plateaux, autour de Batna, derrière Tébessa, sur les coteaux qui dominent le Sersou et jusque dans le Grand Atlas, en plein Sahara, à Méchéria, à Aïn-Sefra, empiétant ainsi dans les régions purement pastorales, vers le Djebel Amour, sur le versant méridional de l’Atlas central. Que cette pratique se poursuive et se généralise, et c’est le système du « refoulement » qu’on appliquera aux indigènes. Dans nos procédés avec eux, nous aurons reculé de plus de cinquante ans en arrière ! Le seul moyen de couper court aux velléités et aux pratiques de ce genre, c’est d’abroger la partie de l’article de la loi de 1851 qui vise l’expropriation pour la création de tout village officiel.

Il faudrait aussi soustraire les indigènes aux spéculations spoliatrices dont ils sont l’objet de la part de ceux qui, leur prêtant des sommes minimes, s’introduisent soit comme acquéreurs, soit comme créanciers d’un des ayans droit dans la communauté indigène, s’arment, pour réclamer la licitation, de l’article 827 du code civil, font racheter à bon compte les immeubles mis en vente et dépossèdent des groupes entiers. Notre code ruine l’Arabe, à ce point qu’un écrivain algérien a pu dire, non sans quelque raison, que, si l’on continue à étendre la juridiction française à tous les actes de la vie arabe, avant trente ans les indigènes ne posséderont plus un pouce de terrain dans le Tell. Ceux-ci s’en rendent parfaitement compte ; et tout dernièrement les conseillers municipaux, les négocians indigènes et cent notables musulmans de Tlemcen adressaient une pétition à la Chambre, en demandant le maintien du régime successoral actuel établi par la loi musulmane ; et la Chambre, estimant qu’il est souhaitable que la législation comme la religion musulmane soit respectée et même protégée, était d’avis de transmettre la pétition au ministre de l’Intérieur. Il est vrai que la loi du 16 février 1897 relative à la propriété foncière a réalisé dans cette voie un réel progrès. Abrogeant les procédures instituées par celles de 1873 et de 1887, elle dispose que, dans les instances en partage ou licitation d’immeubles ruraux appartenant aux indigènes, le tribunal devra, si faire se peut, attribuer au demandeur sa part de l’immeuble en nature. Si l’immeuble n’est pas commodément partageable, l’article 827 du code civil ne sera pas applicable. Le partage aura lieu par famille, et les membres de la famille restés co-propriétaire du demandeur pourront éviter la licitation de leur lot, en payant au demandeur une somme représentative de la valeur de ses droits sur l’immeuble. Une mesure non moins bonne serait de faire revivre une disposition fort sage de la loi de 1851 qui constituait une exception en faveur des musulmans, et qui décidait que l’action en retrait, connue sous le nom de droit de cheffa dans la loi musulmane, pourrait être accueillie par la justice française contre tout Européen qui, achetant une part indivise, aurait pu introduire la perturbation dans toute une famille musulmane, en la soumettant, pour l’exercice de ses droits, à l’application de la loi française. Ce droit de cheffa qui s’exerce, d’après la loi musulmane, contre tout acquéreur à titre onéreux d’une part indivise dans un immeuble, a lieu moyennant l’offre du prix et des frais et appartient à tout héritier.

On a conseillé aussi, dans le même ordre d’idées, de rendre les domaines indigènes de certaines proportions, ainsi que leur mobilier et leur cheptel, insaisissables. La propriété familiale serait ainsi maintenue intacte et soustraite à l’avidité des créanciers. Pareille organisation serait certes fort utile pour le petit et le moyen propriétaire arabe. Quelques colons ont objecté, il est vrai, q »m le’ système de l’homestead rendrait la propriété familiale, ainsi constituée, inaliénable pour ses possesseurs et entraverait ainsi le mouvement d’acquisition des terres par les Européens ; mais cet argument n’est pas fondé en l’espèce, car le propriétaire, quoique insaisissable dans son homestead, n’en serait pas moins libre d’aliéner de gré à gré, si l’on jugeait que cette aliénation est avantageuse à l’ensemble de la société.

Enfin, pour compléter la série des mesures destinées à ne pas diminuer les ressources que les indigènes peuvent retirer de la terre, il est bon d’abolir le régime forestier inauguré par l’application à l’Algérie de notre code de 1827. Ce régime, qui fait supporter à la collectivité des dommages résultant des incendies causés par la faute de quelques-uns, est inique puisqu’il inflige à toute une population des souffrances imméritées. On l’a bien compris dans ces derniers temps, puisque, le 21 février 1903, a été promulgué un nouveau code dans lequel on s’est efforcé de tenir plus de compte des mœurs des indigènes, ainsi que de l’industrie pastorale. Ce code attribue de préférence aux groupes européens ou indigènes riverains des forêts la location des pâturages, permet au gouverneur d’autoriser le parcours des moutons dans certaines forêts, réduit les restrictions apportées à la construction d’habitations et d’établissemens industriels près des terrains forestiers, et permet aux propriétaires de défricher, moyennant certaines garanties, les broussailles comprises dans les périmètres forestiers. Malheureusement, ce code laisse encore subsister, en cas d’incendie, la responsabilité collective des douars et l’interdiction, pendant six ans, aux usagers, du droit de pacage dans les forêts.

Ne pas déposséder les indigènes de leurs terres, c’est bien ; mais on ne doit pas davantage les dépouiller de leur argent. En matière d’impôts, le fisc devrait leur prendre le moins possible, car tout prélèvement chez ce peuple dénué de capitaux porte sur le nécessaire, et non pas sur le superflu. Qui pourrait avancer qu’il en est ainsi aujourd’hui ? Sous le nom d’impôts arabes, les indigènes payent l’achour ou dixième du produit net de la récolte, le zekkat ou dîme sur le bétail, le hokkor, sorte de rente foncière due à l’Etat, la lezma, taxe prélevée sur les palmiers, la capitation en Kabylie prélevée sur les habitans mâles adultes. L’unité imposable pour, l’achour et le hokkor est la charrue : c’est la superficie que peut labourer en trois journées une charrue attelée d’une paire de bœufs, soit en moyenne 10 hectares. Le montant de ces deux impôts est d’environ 50 francs par charrue. Le taux du zekkat est fixé uniformément à 4 francs par tête de chameau, 3 francs par tête de bœuf, 25 centimes par chèvre, 20 centimes par mouton. La lezma des palmiers varie suivant les localités de 25 à 50 centimes par pied. La capitation kabyle s’élève de 5 francs à 100 francs en passant par des taux intermédiaires, suivant les ressources des contribuables.

Et ce n’est pas tout. Au principal des impôts arabes se superposent des centimes additionnels. Les indigènes payent, en outre, la contribution foncière sur la, propriété bâtie et les centimes additionnels à cette contribution, l’impôt des patentes, les droits de timbre et d’enregistrement, sont soumis aux corvées, aux prestations, aux taxes municipales, aux amendes forestières, etc. En fait, on estime que sur cent millions payés en Algérie à l’Etat, aux départemens et aux communes par l’ensemble des contribuables, plus de la moitié est fournie par les indigènes. On a calculé qu’un Arabe de l’intérieur, domicilié en dehors des grands centres de colonisation, ne doit guère posséder un revenu annuel supérieur à 100 francs. Or, d’après les statistiques les plus autorisées, cet indigène acquitte au moins 50 francs en impôts de toutes sortes ; il ne possède donc en propre que 50 francs par an. Avec cette somme dérisoire, c’est souvent pour lui un insoluble problème que de se procurer, même dans les bonnes années, les moyens d’existence que son sol ne lui fournit pas.

Le fisc devrait devenir plus humain et abandonner, pour commencer, une part de ce gros morceau qu’on appelle les impôts arabes. Une métropole qui a conscience de ses devoirs ne peut, en plein XXe siècle, maintenir en l’aggravant par les centimes additionnels un système de fiscalité créé par Mahomet il y a mille trois cents ans et maintenu sous le régime turc. Il ne devrait y avoir en Algérie, qu’un impôt foncier rural frappant, sans distinction de race et de religion, ceux qui cultivent le sol, en prélevant par exemple 5 pour 100 du revenu net comme en France, et non pas 15 pour 100 et plus sur le revenu brut des indigènes comme en Algérie.

On pourra objecter, sans doute, qu’un tel dégrèvement ouvrirait un fort déficit dans le budget algérien, mais peut-être la perte serait-elle moins importante qu’on ne l’imagine. D’abord, l’agriculture indigène serait ainsi encouragée à devenir féconde, au lieu qu’elle est plutôt détournée aujourd’hui des gros rendemens qui ne s’obtiennent que moyennant beaucoup de frais qu’on ne déduit pas dans le calcul de la perception de l’impôt. On pourrait d’ailleurs retrouver d’un côté ce qui manquerait de l’autre. Les Kabyles, qui sont les favorisés en Algérie et ne payent qu’une capitation légère ne dépassant pas 100 francs par tête quand elle atteint des millionnaires dont on rencontre quelques-uns en Kabylie, verseraient un plus fort contingent au fisc. Quant aux Européens, ils participeraient aussi aux charges publiques. Que si l’on juge que, pour le moment, une refonte complète est dangereuse, il est facile, du moins, de réaliser de suite des améliorations de détail. C’est ainsi qu’une commission spéciale, instituée à la fin de 1891 pour étudier cette question, a proposé de réunir le hokkor à l’achour et d’assujettir à ce dernier impôt les Européens cultivant en pays arabe. De même, tout troupeau élevé sur terres indigènes serait passible du zekkat, quelle que fût la nationalité de son propriétaire. C’étaient là d’excellentes mesures qui sont depuis 1893 malheureusement restées à l’état de projet.

Si encore ces impôts variés, mal répartis et excessifs, profitaient à l’amélioration du sort des indigènes ! Mais il n’en saurait être ainsi, l’organisation communale actuelle, en communes de plein exercice et en communes mixtes, n’étant pas faite pour assurer une équitable répartition des ressources du budget en faveur de ces derniers. Bien que dans les communes de plein exercice qui comptaient en 1902 564 000 Européens et 900 000 indigènes, ceux-ci soient en majorité, ils ne participent ni à la nomination du maire et des adjoints ni à la désignation des délégués pour les élections sénatoriales. Ce sont les municipalités françaises qui, en réalité, administrent seules, et il arrive parfois que les représentans de quelques douzaines d’Européens, comme par exemple dans la commune de Condé-Smendou qui compte 412 Européens pour 12 168 indigènes, ont en mains les intérêts moraux et matériels de plusieurs milliers d’indigènes. Cependant, ce sont ces derniers qui font vivre presque partout la commune de plein exercice. Les douars annexés au centre européen apportant leur contingent de taxes, de prestations, leurs parts d’octroi de mer grossissent d’autant les ressources de son budget. On a calculé qu’un indigène rapporte en moyenne deux francs à la commune dont il dépend, que les contributions indigènes fournissent à certaines communes de plein exercice les neuf dixièmes de leur budget, et l’on a entendu déclarer officiellement par le gouvernement général qu’il serait généralement impossible de constituer, sans l’adjonction des douars, des communes offrant des conditions de prospérité. Et cependant, l’on voit le centre européen absorber presque toujours pour ses besoins factices ou réels les ressources du budget, tandis que les annexes indigènes sont négligées, que les fontaines, les abreuvoirs, les chemins ne sont pas entretenus, que les travaux de petite vicinalité les plus nécessaires ne sont pas exécutés. Même des municipalités se sont emparées, pour les aliéner à leur profit, des biens que le sénatus-consulte de 1863 avait reconnus en propre aux douars.

Quant aux communes mixtes qui renferment le plus grand nombre des indigènes du territoire civil, soit 2 607 000 et seulement 50 000 colons, elles ont bien une commission municipale où la majorité appartient à des caïds ou à des adjoints indigènes et où les colons ne forment qu’une minorité. Mais qu’on ne croie pas que les indigènes aient une part plus effective dans l’administration. Si les indigènes ont la majorité, les colons ont l’influence. Ceux-ci sont nommés librement à l’élection par leurs concitoyens, ceux-là sont choisis par le pouvoir central. Ils sont entièrement à la dévotion de l’administrateur civil qui, à côté des fonctions de maire, exerce une action politique, surveille les populations arabe et kabyle et dirige les différens services des finances, de l’instruction publique et des travaux publics. Dans ces conditions, la commune mixte n’est que la parodie de notre régime municipal, dont un bon observateur, qui a passé par leur administration, a pu dire en 1897 : « La Commission municipale n’a rien de municipal ; le budget n’a rien d’un budget communal ; le fonctionnement ne ressemble en rien à celui d’une organisation municipale ; personne n’y est dans son rôle. » Un autre administrateur a décrit ainsi ce que deviennent alors les séances du Conseil. Les colons se mettent d’un côté de la salle et les indigènes se rangent de l’autre : les colons ne savent pas l’arabe, les indigènes ne savent pas le français. Un interprète est censé traduire les débats. En réalité, les colons discutent entre eux. On explique aux indigènes ce qu’ils ont décidé, et, sur un signe de l’administrateur, les indigènes acquiescent. Si l’administrateur essayait de résister aux colons, il se mettrait à des toutes les influences électorales du département. Et les indigènes ne résistent jamais à l’administrateur ; ils finissent toujours par lui dire : « Tu es notre maître. Que cela soit, puisque tu le veux ! »

Les indigènes sont en réalité dans un état de vassalité vis-à-vis des colons, et ce sont ces derniers qui disposent de leurs intérêts. Aussi, quel nid d’abus ! On voit, par ce système, quelques colons avoir pouvoir quelquefois sur trente ou quarante mille indigènes, car la commune mixte est toujours très étendue ; les plus petites dépassent encore la superficie d’un de nos cantons ; il y en a qui sont presque aussi grandes qu’un départe ment. Et ce pouvoir dégénère en tyrannie de deux façons. En premier lieu, par la façon dont les impôts communaux sont employés ; encore ici les indigènes en payent la plus grande partie et reçoivent très peu de services en échange : les prestations leur deviennent ainsi particulièrement odieuses, car souvent on les envoie à plusieurs journées de chez eux pour faire des routes aux villages européens. En second lieu, par la façon dont on crée des revenus à la commune. Non seulement les villages que l’on crée sur son territoire sont établis sur des terres prises d’une manière ou de l’autre aux indigènes, mais le conseil de la commune trouve encore le moyen de leur disputer le reste. Les terres qu’ils conservent étant des terres indivises qui forment la propriété du douar, on assimile cette propriété à un communal, et le conseil s’arroge le droit d’en disposer à ce titre et de le mettre en location.

Le but vers lequel il nous paraît bon de tendre pour remédier, à ces inconvéniens est de chercher à donner à nos sujets musulmans la plus grande autonomie communale possible, à rendre moins étroite la tutelle des administrateurs et à les laisser maîtres de leur budget, bien entendu sous le contrôle de l’autorité préfectorale. Par exemple, les populations indigènes des communes de plein exercice pourraient participer d’une manière plus large à l’emploi des ressources budgétaires. Et y aurait-il un inconvénient tellement majeur à ce que les électeurs musulmans prissent part à l’élection des maires, ou tout au moins des adjoints ? Et si on ne veut pas pour le moment aller jusque-là, qu’est-ce qui empêcherait de détacher des communes de plein exercice, pour les faire rentrer dans le périmètre des communes mixtes, les douars arbitrairement annexés ? M. Burdeau, puis M. Jonnart ont préconisé cette solution ; et si l’on objecte que la diminution des contribuables indigènes aurait pour conséquence de troubler gravement l’économie budgétaire des communes de plein exercice, ne pourrait-on abandonner à ces communes la totalité de l’impôt de l’octroi de mer ? Ainsi la commune de plein exercice ne compterait plus, en fait d’indigènes, que ceux qui vivent réellement mêlés aux agglomérations européennes, et les autres rentreraient dans le cadre de la commune mixte. Un travail inverse s’opérerait d’ailleurs dans cette dernière catégorie de communes qui pourrait demeurer le cadre administratif normal où les populations indigènes s’essaieraient à la vie municipale, tandis que les groupemens européens s’en détacheraient peu à peu. En attendant, on pourrait donner aux indigènes une part plus grande dans l’administration et la gestion des affaires municipales et entrer plus avant dans la voie qu’a ouverte l’arrêté du 11 septembre 1895 qui a reconstitué les djemaas de douar dans les communes mixtes, et a reconnu, à elles seules, le pouvoir de décider, sauf approbation du gouvernement, l’aliénation ou l’échange des biens communaux. Cette approbation ne devrait être donnée qu’à bon escient et dans des cas exceptionnels.


II. Le programme de la nouvelle politique indigène.

Avec la sauvegarde de la propriété indigène, le programme nouveau, dans ses grandes lignes, doit être établi sur l’emploi simultané des moyens par lesquels on peut agir sur les hommes : la raison et l’intérêt. C’est par l’école qu’on s’adressera à la raison. Mais sur ce point, que de fautes à réparer, que de chemin à parcourir !

Avant notre arrivée, il y avait quantité d’écoles indigènes dans la Régence appelées zaouias et medersas. La sagesse aurait voulu que nous en tirassions parti pour y faire pénétrer nos méthodes et un peu de notre esprit. Fidèles à nos idées de faire disparaître chez les indigènes tout ce qui ne se rapprocherait pas de nos institutions, nous détruisîmes cette organisation, et nous essayâmes des collèges arabes et des écoles arabes-françaises. Puis, à la suite des événemens de 1871, les collèges arabes furent supprimés, les écoles franco-arabes disparurent peu à peu, et en 1882, il n’en restait plus que 13 pour toute l’Algérie, ne comptant pas plus de 3 172 enfans musulmans inscrits. Une telle situation, si désastreuse au point de vue de notre influence sur la race indigène, ne pouvait durer. Le 14 février 1883 paraissait un décret d’organisation qui édictait le principe de l’obligation scolaire pour les enfans indigènes du sexe masculin, et le 30 octobre 1886, la loi sur l’instruction primaire, qui fut déclarée applicable à l’Algérie. Un décret de 1892 fixa l’organisation des écoles, la procédure des créations, le traitement du personnel, détermina que toute commune d’Algérie devrait être pourvue d’écoles en nombre suffisant pour recevoir tous les garçons indigènes d’âge scolaire, et institua des commissions scolaires de notables musulmans pour concourir à l’exécution de la loi. Pourtant, et malgré toutes ces mesures, l’instruction des indigènes ne s’organise que lentement. C’est ainsi qu’en 1902 l’effectif des élèves indigènes ne s’élevait qu’à 25 921. Ce n’est pas que ceux-ci soient réfractaires, comme on l’a dit, à l’enseignement. Bien au contraire. Les documens officiels montrent en effet que l’effectif moyen des classes d’indigènes est plus élevé que celui des classes européennes (41,38 contre 39,36) et que la fréquentation y est plus régulière, puisque la proportion des absens chez les indigènes a été de 11,04 pour 100 contre 11,42 pour 100. Mais c’est que l’ouverture des écoles dépendant en grande partie de la bonne volonté des communes, celles-ci ne s’empressaient guère de provoquer ces créations, et il a fallu que, dans le dernier emprunt que le gouvernement de l’Algérie a demandé à la métropole de conclure, une somme spéciale fût réservée, sur les instances du gouvernement français, à l’ouverture d’écoles indigènes, de telle façon que, dans un avenir peu éloigné, la plus grande partie des enfans indigènes du sexe masculin puissent recevoir une instruction primaire dans des locaux appropriés.

Les lois et décrets dont nous venons de parler ne s’appliquent qu’à l’enseignement primaire, mais on ne saurait négliger non plus l’enseignement supérieur donné aux indigènes dans les medersas, écoles musulmanes qui sont surtout destinées au recrutement des fonctionnaires musulmans. Ces écoles qui étaient tombées au rang de médiocres écoles primaires ont été l’objet d’une sérieuse réforme et peuvent fournir aujourd’hui des fonctionnaires aussi instruits dans leur langue et leurs sciences qu’ils le sont dans les autres pays de l’Islam. On peut attendre beaucoup de cette institution, et peut-être est-il permis d’espérer constituer par ce moyen une aristocratie intellectuelle qui remplacera l’ancienne aristocratie militaire et religieuse que nous avons supprimée et qui nous servira d’intermédiaire auprès des indigènes.

Mais l’évolution d’un peuple en retard de tant de siècles, figé dans sa foi religieuse, vivant dans ses traditions et ses routines, ne peut pas être réalisée en un jour par la seule force de la raison. C’est plutôt la force autrement déterminante de l’intérêt qui sollicitera son énergie et la dirigera vers l’effort par le progrès : on peut en espérer aussi des résultats plus immédiats.

Le développement des sociétés de prévoyance qui habituent les indigènes à l’économie et qui les préservent des famines, le développement de l’enseignement professionnel qui leur met des métiers entre les mains, la multiplication des œuvres d’assistance, telles que les infirmeries, les dispensaires, les tournées de femmes-médecins pouvant aller porter leurs soins au milieu des familles, la suppression des rigueurs de police, telles que l’internement administratif et le permis de voyage, la faculté de plus en plus grande donnée aux indigènes d’accéder aux emplois, la résurrection des anciennes industries locales, principalement celle des tapis, toutes ces mesures apprendront à nos sujets que l’Etat français est un maître capable de grands bienfaits et leur donneront un bien-être assez réel pour que notre domination leur apparaisse comme la plus avantageuse des solutions politiques et qu’à ce titre ils s’y attachent sincèrement.

Dans ces dernières années, nous sommes entrés dans la voie de l’application de ce programme assez complexe comme on voit. Nous avons commencé par pousser à la création de sociétés de prévoyance, de secours et de prêts mutuels, qui ont pour objet de protéger les indigènes contre la famine et l’usure, et dont la nécessité se faisait vivement sentir. Avant la constitution de ces sociétés, dès qu’une récolte manquait, — et le cas est fréquent dans un pays où les pluies sont très irrégulières, — les indignes, n’ayant point de réserves, en étaient réduits à se nourrir de mauves cuites et de racines sauvages. Et le gouvernement était obligé d’intervenir. S’il n’avançait pas le grain nécessaire, des tribus entières se trouvaient dans l’impossibilité d’ensemencer pour l’année suivante. Le premier, le général Liébert comprit quel avantage il y aurait à apprendre aux Arabes à se procurer eux-mêmes des garanties contre les mauvaises chances possibles et créa en 1809 une caisse de secours à Miliana. Depuis, les sociétés de prévoyance ont pris un admirable développement. A la fin de 1905, on en comptait 173, dont 86 dans les communes de plein exercice, 73 dans les communes mixtes, chiffre égal au nombre de ces communes, qui en sont ainsi toutes pourvues, 14 dans les territoires de commandement. Leur organisation est très simple. Il existe une société par commune avec aillant de sections que la commune compte de douars ou de tribus. Composée exclusivement de membres indigènes ayant leur domicile réel dans la commune, elle est administrée par un conseil pris parmi les sociétaires qui versent une cotisation en argent ou en nature. La loi du 14 avril 1893 leur a reconnu la personnalité civile, et elles comptent aujourd’hui 482 682 sociétaires possédant un actif de 14 millions. Leur capital dépasse ainsi dès maintenant de beaucoup toutes les sommes que le gouvernement aurait jamais pu mettre à la disposition des populations en cas de calamité. Non seulement elles viennent en aide à leurs adhérens dans les mauvaises années, donnent des secours temporaires aux ouvriers agricoles ou cultivateurs pauvres gravement atteints par les maladies ou les accidens, mais elles les aident de leur crédit pour leur permettre soit d’étendre leurs cultures, soit d’améliorer leur bétail et de se procurer des instrumens agricoles perfectionnés : c’est en grande partie par leur intermédiaire que, dans la seule province d’Oran, les indigènes ont acheté près de 10 000 charrues françaises depuis quelques années.

Les œuvres d’assistance publique se développent de leur côté. Jusqu’en ces dernières années, on s’était contenté d’ouvrir aux indigènes l’accès de nos hôpitaux civils. Mais ces établissemens, organisés surtout pour nos nationaux, ne répondaient ni par leur aménagement, ni par leur régime, à leurs besoins. En outre, ils étaient trop peu nombreux et situés à de trop grandes distances les uns des autres pour assurer le service hospitalier d’un territoire aussi vaste que celui de la colonie comptant une population aborigène sur laquelle sévissaient de nombreuses affections. Un premier progrès sérieux fut fait, en 1853 par la création des médecins de colonisation dont les soins étaient dus aux indigens, qu’ils fussent européens ou indigènes. Plus tard, on eut l’idée d’organiser des hôpitaux spécialement affectés aux indigènes. Mais c’est surtout à partir de 1900 qu’un système d’assistance médicale fut organisé réellement. Le programme qui fut élaboré alors comporte l’établissement d’infirmeries spéciales aux indigènes sur tous les points où le besoin s’en fait sentir, l’institution de cliniques à l’usage des femmes et enfans dans les principaux centres sous la direction de doctoresses, chargées en même temps d’un service de consultations gratuites, l’organisation d’un service de consultations gratuites tant dans les villes que dans les douars et l’installation d’un service spécial destiné à combattre les ophtalmies. Dès aujourd’hui, 70 infirmeries indigènes fonctionnent, des consultations médicales gratuites ont lieu à certains jours déterminés dans toutes les tribus, un corps spécial d’auxiliaires médicaux indigènes a été créé, des mesures prises contre l’ophtalmie et le paludisme. Dans les infirmeries spéciales offrant les garanties nécessaires de solidité, d’hygiène et de propreté, les malades indigènes trouvent un genre de vie qui se rapproche sensiblement de leur mode d’existence ordinaire. Il y a lieu d’ajouter que les notables indigènes auprès desquels ces œuvres sont en grande faveur, offrent fréquemment de fortes subventions soit en argent, soit en nature.

On s’est préoccupé également d’encourager et de rénover les industries d’art indigène, et dans ce dessein, on s’est attaché à développer l’enseignement professionnel et à orienter l’instruction dans les écoles indigènes vers les travaux manuels et les connaissances pratiques. C’est ainsi que, dans les écoles de garçons musulmans, on se livre au travail du fer et du bois ; dans celles de filles, à côté des exercices ordinaires de couture, de tricot, de confection de vêtemens usuels, on enseigne la fabrication des tapis et des broderies indigènes. Des cours spéciaux d’apprentissage ou ateliers de fabrication de tapis ont été annexés aussi à diverses écoles publiques de filles indigènes.

Enfin, il serait bon de compléter ces mesures par la révision et même l’abolition complète de cet ensemble de règlemens qui est connu sous le nom de code de l’indigénat, qui a peut-être eu sa raison d’être autrefois, mais qui a fait son temps et n’est plus en rapport avec la politique indigène inaugurée aujourd’hui. De par ce code ont été attribués d’énormes pouvoirs disciplinaires aux administrateurs, qui condamnent chaque année à la prison ou à l’amende 4 pour 100 de la population adulte mâle pour des faits tels que retard dans le paiement de l’impôt, dissimulation de la matière imposable, habitation isolée non autorisée, tapage et scandale sur les marchés. Des condamnations sont prononcées pour réclamations non fondées. Un indigène, même notable, ne peut sortir de la commune sans permission. Singulière méthode éducatrice et conciliatrice ! Ce n’est pas en tenant nos sujets ainsi asservis et sans droits que nous ferons disparaître le fossé qui nous sépare. En vain objecterait-on d’ailleurs qu’en ne réprimant pas ces actes par une procédure sommaire et instantanée, on risquerait de troubler gravement l’ordre public. On ne voit pas en quoi la plupart de ces actes sont inconciliables avec l’ordre public, et quant à ceux qui peuvent fournir matière à une légère répression, l’argument porte aujourd’hui moins que jamais. Ne vient-on pas d’assurer une répression prompte, simple et peu coûteuse par le décret du 29 mars 1902, qui a institué au chef-lieu de chaque justice de paix un tribunal chargé de juger les délits commis par les indigènes ? Pourquoi dès lors maintenir l’autorité répressive des administrateurs ?

En résumé, dès maintenant, et comme entrée en matière de la politique indigène, nous devons traiter nos sujets musulmans avec plus de justice et de bienveillance que nous n’avons fait par le passé. Par plus de justice, on entend que l’on cesse de les dépouiller de leur patrimoine par le système des expropriations forcées ou amiables, par la création des centres de colonisation et des licitations abusives, qu’on supprime la responsabilité collective des douars, qu’il soit attribué une part proportionnelle aux impôts qu’ils paient, que les prestataires ne soient pas contraints d’aller à plusieurs jours de chez eux faire des chemins dans les centres européens, que la jouissance de leurs communaux ne soit pas enlevée aux douars, que le service des forêts respecte leurs droits d’usage. Par plus de bienveillance, on entend que notre domination ne se fasse pas connaître, non seulement par des corvées, des impôts et des exigences de toutes sortes, mais qu’elle leur fournisse la direction fraternelle dont ils ont besoin ; et pour cela, qu’elle s’occupe de multiplier parmi eux les institutions de prévoyance, d’améliorer leur agriculture, de relever certaines industries pour lesquelles ils peuvent entrer en concurrence sur le marché international, de répandre largement parmi eux l’instruction à tous les degrés, et de supprimer les mesures disciplinaires exceptionnelles qu’une sévérité qui n’a plus sa raison d’être aujourd’hui fit adopter jadis.


III. Les indigènes sont-ils perfectibles et peuvent-ils se rapprocher de nous ?

Mais notre nouvelle politique ayant été orientée vers le perfectionnement des races soumises et leur rapprochement avec la race conquérante, on va se demander si les indigènes sont perfectibles, et si ce rapprochement si désirable est possible. Cette question a beaucoup passionné en d’autres temps l’opinion. Résolue affirmativement par les colons libres de la première heure qui, de 1830 à 18io, firent de si grandes choses en s’appuyant sur le concours des indigènes, elle l’a été négativement par les colons soutenus par l’administration qui suivirent, et qui ont fait prévaloir l’avis que le musulman est un fanatique incorrigible et réfractaire à tout progrès. Et, aujourd’hui encore, certains s’en tiennent à cette opinion toute faite. Mais une pareille manière de voir est-elle fondée, et trouve-t-elle sa confirmation dans ce qu’on a vu autrefois et dans ce qui se déroule, actuellement, sous nos yeux en Algérie ?

Dans le passé, les Arabes ont connu une époque de civilisation brillante, alors que l’Europe était plongée dans les ténèbres. Ils ont beaucoup contribué à la connaissance du globe par leurs innombrables voyages et par leurs publications géographiques. Dix siècles avant notre Académie des Sciences, le kalife Al-Mamoun avait, à deux reprises, employé ses astronomes à déterminer la mesure exacte de la longueur d’un degré du méridien terrestre. Leurs connaissances étaient étendues en mathématiques, en astronomie, en médecine ; ils ont découvert l’algèbre. C’est par leur intermédiaire que nous avons connu l’antiquité grecque et latine.

Dans le présent, bien des indices généraux tendent à démontrer que la population indigène n’est nullement en voie de dépérissement. Tout d’abord, il est à relever que les excédens de la natalité vont sans cesse croissant : après avoir oscillé de 0,6 à 3 pour 1 000 de 1876 à 1895, ils s’élèvent à 8 pour 1 000 de 1896 à 1900, à 9,60 les années suivantes. Dans le domaine où leur activité peut s’exercer seulement aujourd’hui, c’est-à-dire dans la culture de la terre, la vitalité des indigènes s’affirme encore. Leur race se relève par le travail. Ils en sont arrivés à gagner soixante-dix millions de salaires environ, et compensent ainsi, dans une certaine mesure, la privation de ressources qui résultent pour eux de la moindre quantité de terres cultivées à leur disposition. Sur leurs terres restreintes, ils font preuve d’initiative et d’énergie. La société indigène est restée avant tout une société agricole, productrice de céréales et éleveuse de bétail ; elle utilise soit en cultures annuelles, soit de plus en plus sur jachère biennale, à peu près tout ce qui est défriché. Sans doute, les surfaces cultivées n’ont guère augmenté et on conquiert peu de terres nouvelles parce que le défrichement est au-dessus des moyens matériels de l’indigène. Seulement, ces terres, mieux travaillées, rendent sensiblement davantage et plus régulièrement. Les rendemens indigènes en céréales ont passé de 9 807 756 quintaux en 1870, à 15 021 851 quintaux en 1904, soit une hausse de plus de 50 pour 100. La situation est analogue en ce qui concerne l’élevage. Plus significative encore dans cet ordre d’idées, est la part que prend l’élément kabyle, dans les transactions foncières. Il n’est pas d’économies qu’il ne fasse pour arriver à récupérer partie des terrains dont on le dépouille. Si la colonisation officielle l’exproprie de ses terres et si la colonisation privée lui en achète, lui aussi rachète des terres, et l’on peut dire que l’obstination mise par l’administration à appliquer le système du refoulement n’a d’égale que l’âpreté et la continuité des efforts de la population indigène à racheter à leur tour à beaux deniers comptans les terres dont ils ont été dépossédés. La lutte pour la possession de la terre est poursuivie par eux avec des chances qui paraissent tourner en ces derniers temps en leur faveur. De 1877 à 1888, les Européens achetaient en moyenne et par an 28 721 hectares de terres indigènes pour 2 772 104 francs et vendaient aux Arabes et aux Kabyles 3 373 hectares pour 749 573 francs. Ceux-ci achetaient alors un peu moins du neuvième de ce qu’ils vendaient et versaient un peu moins du quart de ce qu’ils touchaient. De 1889 à 1898, les Européens n’achètent plus que 21 911 hectares par an et pour 232 3005 francs ; tandis que les indigènes achètent 9 090 hectares pour 1 109 259 francs. Enfin, dans la dernière période de 1898 à 1904, les Européens achètent annuellement 20 848 hectares et les indigènes 13618, mais les premiers paient leurs acquisitions 2 450 000, tandis que les seconds les paient 2 500 000 francs. A ne considérer que la valeur des transactions, les indigènes ont, pendant ces six dernières années, acheté aux Européens plus qu’ils ne leur ont vendu. Il est curieux d’étudier comment se produit contrée par contrée ce fait économique significatif.

Dans le département d’Alger, l’équilibre demeure ou à peu près, dans la Mitidja, le Sahel, le Dahra et le Sud. Il est rompu au profit des indigènes à Médéah, Aumale, dans le Chéliff, à Miliana et à Tizi-Ouzou. Dans le département d’Oran, l’équilibre se maintient dans quelques circonscriptions presque totalement colonisées et dans une partie du Chéliff. Ailleurs, ils lâchent pied. A Tiaret et à Saïda, ils ont vendu vingt fois plus qu’ils n’ont acheté. Dans le département de Constantine, à Jemmapes et à Kerata, les Européens prennent de l’avance ; l’équilibre se maintient dans la Soummam, à la Galle, Souk-Ahras, dans le Sud. Il est rompu partout ailleurs, à Bordj-bou-Arréridj, Guelma et Batna.

La région orientale est surtout celle où il y a une reprise plus marquée des concessions par les indigènes. A partir de la Kabylie, le mouvement se dessine ; à Bougie, actuellement, les indigènes ont racheté un cinquième des concessions, un tiers à Oued-Amizour et à Akbou, plus de la moitié à la Medjana et une situation analogue se constate dans l’arrondissement central, à Philippeville et à Batna. C’est dans la Grande Kabylie que se trouve le centre du mouvement d’achat de terres européennes par les indigènes et de là ce mouvement gagne les plateaux constantinois et les vallées adjacentes jusqu’à l’Aurès. Il est situé dans un pays où la propriété a conservé le caractère melk ou privé et où ce caractère a atteint son apogée par l’infini morcellement des terres. En revanche, le mouvement est moindre, peu sensible, ou même nul dans les contrées à terres arch ou collectives. Cette constatation montre que, chez les possesseurs de terres arch, il y a plutôt indifférence et absence de ressort, tandis que l’initiative, la prévoyance, l’amour du travail, le désir du bien-être sont le lot des propriétaires de terres melk. Cela ne doit pas être pour surprendre. Le propriétaire melk en Algérie est très souvent un kabyle cultivateur, qui est habitué à l’effort individuel et à ne compter que sur lui. La constitution de la propriété individuelle n’a pas changé sa manière de vie ; il se plie sans difficultés au nouvel état de choses et sait en tirer parti. Le propriétaire arch est au contraire presque toujours un Arabe adonné à la vie pastorale, depuis un temps immémorial. Son atavisme social pèse sur lui, et le pasteur qui transportait sa tente et ses troupeaux d’un pays à un autre, suivant la richesse des pâturages, épuisant l’herbe aujourd’hui pour continuer sa migration demain, ne peut pas devenir du jour au lendemain cultivateur. La propriété individuelle le prend au dépourvu. Se trouvant dans une ignorance lamentable de l’agriculture, sachant à peine gratter son champ, n’ayant pas le sens de la culture intensive, ou tout au moins d’une utilisation systématique de la terre, il se rebute, vend le morceau de terre qu’on lui attribue et tombe dans le prolétariat. La constitution de la propriété individuelle qui facilite l’aisance au Kabyle ruine l’Arabe. En brisant les cadres anciens et en rompant l’équilibre traditionnel, l’introduction de la vie économique moderne dans la société indigène a ouvert aux habiles et aux économes des chances plus belles et plus rapides, a exposé aux chances mauvaises les faibles et les imprévoyans. Où résiste le Kabyle l’Arabe succombe, et ce n’est pas un des moindres torts de notre administration que de hâter la chute du plus faible. Nouvel exemple de l’erreur qui consiste à appliquer à tous et partout la même méthode et les mêmes procédés de gouvernement.

D’ailleurs, qu’on ne croie pas que ces terres islamisées à nouveau par les rachats de certains indigènes fassent retour à la culture précaire de leurs premiers maîtres et qu’il y ait de ce chef recul économique. Les indigènes sont entrés aujourd’hui dans la voie des améliorations en agriculture. Aux cultures qu’ils pratiquaient en 1830, ils ont ajouté, sous l’influence des Européens, le blé tendre, l’avoine, le seigle, le millet, la pomme de terre, la mandarine et les vins. On peut citer des propriétaires musulmans qui ont aujourd’hui de 20 à 50 hectares de vigne. Beaucoup de grands propriétaires exploitent leur domaine tout à fait à la française, fument leurs terres, font des labours de printemps, emploient les instrumens les plus perfectionnés, ont des moissonneuses et des batteuses à vapeur. Les uns ont recouru à des indigènes ayant fait leur apprentissage chez des Européens. Les autres engagent des contremaîtres et des chefs de culture européens. C’est ainsi que le chef de la confrérie qui passe pour le plus hostile aux chrétiens, le mokaddem des Senoussis, possède sur sa propriété de l’Hillil le matériel agricole le plus complet et a pour chef de culture un Français.

Il ne faut point croire que ces innovations soient uniquement le fait de la classe riche. La masse tend à s’assimiler de plus en plus nos moyens de travailler la terre. En 1904, on recensait 29 757 charrues françaises pour 26 885 l’année précédente, et cette progression s’appliquait également aux faucheuses, aux herses et semoirs mécaniques, aux moyens de transport des récoltes et à la plupart des instrumens aratoires ou de culture.

En trois ans, dans la province d’Oran, 6 235 indigènes ont acheté 10 908 charrues européennes. L’usage de ces charrues s’est répandu jusqu’aux confins du désert, il en existe près d’un millier dans le Djebel-Amour. Il y a vingt ans, aucun indigène ne se servait de voiture ; ils faisaient encore tous leurs transports à des de chameau ou de cheval. Aujourd’hui, dans le seul arrondissement d’Oran, on en compte près de 400 qui sont imposés pour des carrioles, des breaks ou des charrettes. Le mouvement a donc un caractère général et s’étend à des couches de plus en plus profondes de la population.

Mêmes changemens dans l’industrie et le commerce. Les indigènes apprécient parfaitement l’utilité des machines à vapeur. On en trouve dans les trois provinces qui ont monté des usines pour fabriquer l’huile, moudre les céréales, tanner les peaux, scier le bois, manufacturer le tabac, posséder des tuileries et des minoteries à vapeur. On en voit qui achètent des automobiles. Les cas d’association commerciale entre Européens et indigènes ne sont plus rares. Nombreux sont les indigènes qui se sont assimilé nos mœurs commerciales. Leurs maisons fonctionnent à l’instar des nôtres ; une comptabilité régulière, dans les formes exigées par la loi, est tenue par des comptables européens ; enfin le chiffre d’affaires, importations et exportations, est considérable. Ces grands commerçans sont des quincailliers et des épiciers en gros, des marchands de céréales et de bétail, des marchands d’étoffe et des primeuristes.

Dans l’ordre intellectuel, le préjugé qui représente l’indigène comme rebelle à l’instruction française n’est pas plus fondé. Si nous comptons un nombre d’élèves musulmans qui n’est pas en rapport avec le chiffre de la population, c’est que jusqu’ici nous avons ouvert un nombre d’écoles tout à fait insuffisant. Mais si peu que nous ayons fait pour renseignement des indigènes, le nombre de ceux qui sont instruits n’en est pas moins considérable : officiers, médecins, avocats, professeurs, interprètes. Beaucoup d’entre eux sont arrivés presque tout seuls, par leurs propres forces. Des indigènes remplissent des emplois dans la plupart des administrations, et s’il n’y en a pas davantage, ce n’est pas parce qu’ils manquent de capacité, mais parce que les Européens se réservent les places à eux-mêmes.


IV. Le relèvement des races indigènes et leur avenir.

On ne peut donc nier que, malgré les conditions inférieures dans lesquelles se trouve la généralité des indigènes par suite de leur appauvrissement, un effort considérable n’ait été fait par certains d’entre eux pour s’approprier nos procédés perfectionnés et notre instruction ; et si, comme il est vrai, cet effort n’a pas eu pour résultat de compenser les pertes que leur ont causées les procédés de notre politique à leur égard, et l’état précaire où presque tous se trouvent, il n’en est pas moins réel et digne de retenir notre attention. Cette évolution est le résultat de trois mouvemens convergens. Il y a d’abord une évolution sociale due à l’influence continue des institutions françaises. Il y a ensuite une évolution intellectuelle, due à l’instruction, si parcimonieusement distribuée encore soit-elle. Il y a une évolution morale due au contact des hommes et des idées modernes. Sous cette triple action, les indigènes algériens, gagnés aux idées françaises, oublient leurs traditions de défiance, n’hésitent pas à emprunter à l’Europe ce qu’elle a de bon et créent ainsi une nouvelle nationalité franco-africaine. La force qui entraîne la population indigène, c’est la civilisation moderne. L’indigène est accaparé lentement, mais sûrement, par la voie européenne qui le transforme, soit en le contraignant à son insu, soit en soumettant son intelligence à des raisonnemens décisifs ; parmi les musulmans, les plus indépendans, les plus hardis font les premiers pas, et leurs succès entraînent les autres. La pénétration européenne transforme certaines coutumes et abaisse les barrières qui séparaient naguère le croyant de l’infidèle. La femme notamment a aujourd’hui des exigences qu’elle n’eût jamais osé manifester il y a trente ans. Et cela seul indique bien que la civilisation déteint sur le musulman. Commencé avec l’ouverture des nouvelles écoles, ce mouvement est dû à l’orientation très heureuse donnée à l’enseignement des futurs maîtres d’écoles indigènes. Nous ne sommes plus à l’époque où, entraînés par la perspective de l’assimilation, nous donnions aux indigènes une instruction purement livresque et où nous voulions les forcer à connaître les subtilités de la grammaire ou les démêlés de Frédégonde et de Brunehaut. L’enseignement est devenu pratique et professionnel. Des manuels où sont condensés par le texte et l’illustration les notions élémentaires dont la mise en pratique régénérerait rapidement l’agriculture arabe sont mis entre les mains des élèves. Sous une forme familière accessible aux intelligences encore incultes, la substance des lois agronomiques y est exposée. On leur apprend la vie de la plante, la vie de l’animal domestique ; on leur montre comment des pratiques raisonnées doivent se substituer à des pratiques mauvaises, insuffisantes, ruineuses. Par une innovation originale et heureuse, on rattache les conseils de l’agronomie moderne à ceux que donnaient, dès le XIIe siècle, les savans de l’Islam et que ne renierait pas le meilleur élève de nos institutions agronomiques. Tel ce dicton kabyle : « Un tas de fumier bien garni vaut mieux qu’un panier plein de grains, » ou cet autre : « Un champ est comme un homme : s’il se tient propre, il est bien portant, mais s’il vit dans l’ordure, il est toujours malade. » Le résultat de cet enseignement pratique se manifeste au-delà des murs de la classe ; on a remarqué que les enfans sont plus propres et plus polis, leur caractère a plus de franchise, de probité et de loyauté. Peu à peu se préparent dans les tribus des foyers d’où partent les bonnes paroles et les exemples fructueux. Les suggestions des maîtres d’école déterminent les agriculteurs indigènes à laisser de côté leurs outils rudimentaires et leurs routines ancestrales pour demander au sol une meilleure rémunération de leur travail. Les habitations présentent un peu plus de confortable ; les jardins sont travaillés avec plus de goût ; les arbres sont mieux soignés. Ils sont taillés chaque année et beaucoup de sauvageons sont greffés. De nouveaux produits entrent dans l’alimentation indigène.

Ce mouvement qui va se généralisant, qu’est-ce qui pourrait l’enrayer désormais ? Ce n’est pas la différence de langue. Le fond de la population indigène est d’origine berbère. Or, les Berbères ont montré à travers l’histoire une aptitude particulière à apprendre les langues. Ils ont parlé punique avec les Carthaginois, latin avec les Romains, arabe avec les Arabes. Rien ne s’oppose à ce qu’ils apprennent sous notre domination le français. Déjà ceux qui peuvent s’instruire ont compris que la meilleure voie pour cela est d’adopter la lecture des journaux et des revues rédigés en français. L’enseignement du français a pris parmi eux le pas sur celui de l’arabe.

Serait-ce l’organisation sociale qui imposerait aux indigènes un genre de vie incompatible avec la vie européenne ? Mais nous avons vu que les tribus elles-mêmes se disloquent et se désagrègent, que la divisibilité des biens et le régime individuel introduits par l’administration française ont rompu les cadres de la société musulmane ; que la vieille aristocratie qui a essayé de conserver l’ancien genre de vie disparaît, ruinée, et qu’elle est remplacée par une aristocratie d’argent qui doit son élévation à son adoption des méthodes européennes. L’idéal d’autrefois, savoir manier un cheval et un fusil, n’a plus de sens. Les indigènes s’aperçoivent que parler le français et être instruit à l’européenne sont les véritables armes pour triompher maintenant dans la lutte pour l’existence, et se détachent de la collectivité indigène, qui ne leur sert de rien, pour se mettre sous la tutelle européenne, qui peut beaucoup pour eux.

Et ce n’est point non plus la religion qui empêchera ce mouvement. Nous savons bien que la société musulmane présente le spectacle d’une civilisation où le domaine spirituel et le domaine temporel sont restés confondus. La vie civile et la vie religieuse s’y ordonnent d’après les mêmes principes. La morale, le droit public et privé s’y déduisent d’une source unique, à savoir les enseignemens du Prophète fixés une fois pour toutes dans la collection des textes sacrés que constituent, d’une part, le Coran et, d’autre part, la Sonna qui est le recueil des traditions transmises par les contemporains de Mahomet. Mais, parce qu’il dépend si étroitement de deux livres, le monde musulman n’est point figé comme on se l’imagine communément. Si les textes restent les mêmes, les interprétations qu’on en tire se modifient avec le temps et, comme toutes les choses humaines, l’Islam évolue. L’évolution matérielle que nous avons signalée chez les indigènes provoque en effet une évolution dans leur manière de penser. Certes, il ne se produit pas parmi eux un mouvement de libre pensée, comme celui que l’on voit se développer en Europe ; mais dès maintenant, sans rompre avec l’orthodoxie, sans sortir du cadre de l’islamisme, dans l’intérieur même de la religion, beaucoup d’indigènes à l’esprit cultivé que tourmente le besoin de logique et de vérité cherchent des conceptions appropriées à cette existence nouvelle qui commence pour eux.

On voit poindre en ce moment chez les musulmans de notre Afrique du Nord un mouvement semblable à celui qui se produisit en Europe quand le protestantisme entreprit de réformer le monde chrétien, en prenant son point d’appui sur la Bible et en soutenant que l’Eglise romaine en avait dénaturé l’esprit. Des jeunes gens qui ont reçu une éducation plus ou moins européenne essaient de démontrer à leurs coreligionnaires que si les sociétés arabes sont en ce moment si arriérées par rapport aux sociétés européennes, c’est parce qu’elles ne sont pas restées fidèles à l’esprit libéral et progressiste du Coran. Ce mouvement, né en Egypte, recrute des adhérens de jour en jour plus nombreux en Algérie et en Tunisie.

A ce point de vue, l’ouvrage que viennent de faire paraître de jeunes Tunisiens, MM. Benattar, Ettealdi et Sebaï, l’Esprit libéral du Coran, est un témoignage symptomatique du travail qui s’opère ainsi. Nous pensons volontiers en Europe que si les pays musulmans sont tombés dans l’état de décrépitude où ils sont aujourd’hui, c’est parce que la race arabe intelligente et fine avait été remplacée dans la direction de l’Islam par des races plus lourdes, les Berbères et les Turcs. Nos écrivains tunisiens attribuent, eux, cette décadence aux commentateurs qui ont été innombrables dans la littérature arabe et dont les gloses réactionnaires ont fini par complètement oblitérer le sens réel du Coran, et surtout au développement des confréries religieuses qui propagent les plus basses superstitions. Le grand effort de Mahomet avait été d’établir le culte de Dieu dans une parfaite pureté. Et à ce culte, les confréries ont substitué un culte des saints d’une grossièreté qui a été funeste à tout progrès. Les indigènes à qui l’on fait croire qu’il suffit de l’intercession d’un marabout non seulement pour gagner le paradis, mais encore pour réussir dans leurs affaires terrestres, deviennent incapables par-là de toute initiative et de toute vraie moralité. Pour que les musulmans reprennent leur supériorité intellectuelle des premiers temps et deviennent un des élémens vivans de la civilisation moderne, il leur faut revenir aux enseignemens du Prophète ; et si les commentateurs ont tiré anciennement du Coran les principes les plus étroits et les plus fanatiques, les auteurs de l’Esprit libéral du Coran en extraient à leur tour des règles de conduite qui feraient honneur aux pays les plus éclairés. Avec force citations, ils démontrent que Mahomet n’a prescrit ni le voile ni la réclusion des femmes, qu’il a recommandé la tolérance, qu’il a enseigné que les Juifs et les chrétiens peuvent faire leur salut dans tour religion, comme les musulmans dans la leur, qu’il a permis le mariage entre musulmans et chrétiennes et qu’il a fait de l’instruction une obligation pour les croyans. Aucun des obstacles qui ont empêché autrefois les musulmans de se tenir en contact avec l’Europe et de s’associer à ses travaux scientifiques n’a donc de fondement dans leur religion.

Et ce qui tendrait à prouver le bien-fondé de cette opinion, c’est que, parallèlement à cette évolution de la pensée dans l’élite intellectuelle, une transformation des pratiques religieuses s’opère en même temps dans la masse. Sans doute, cette dernière reste, elle aussi, fidèle aux principes essentiels d’une religion qui est la base de son état social, mais certains indices permettent de croire que le côté extérieur et rituel est de moins en moins observé et que l’influence des chefs religieux décroît. Ces chefs qui vivent de quêtes publiques, voyant le produit de ces quêtes sans cesse diminuer, demandent aujourd’hui au commerce, à l’industrie, à l’agriculture, aux fonctions administratives ce que les adeptes ne leur fournissent plus. Au dire d’un écrivain indigène algérien, Ismaël Hamet, qui a publié un livre intitulé les Musulmans du Nord de l’Afrique, qui est le résultat d’une longue enquête dans les trois départemens de la colonie, la population musulmane serait devenue une société laïque et les descendans de ces anciens maîtres spirituels et politiques n’exerceraient plus sur elle qu’une influence éloignée. La majeure partie des indigènes ne prierait jamais. En fait, les préventions contre le costume européen diminuent, et des indigènes le portent sans offusquer personne. L’obligation de faire la police religieuse est presque oubliée de tous ceux qui mangent et boivent publiquement en temps de jeûne ne sont plus hués ni maltraités par la foule. L’usage du vin, du porc et de la viande des animaux non égorgés selon le rite musulman s’est répandu et n’est plus réprouvé. Les écoles françaises sont fréquentées sans souci de l’instruction religieuse. M. Ismaël Hamet va jusqu’à parler du « positivisme croissant » des indigènes, et il prévoit que la marche en aboutira « à la neutralité religieuse que connaissent les sociétés européennes et dans les mêmes conditions ; c’est-à-dire que cette neutralité sera toujours en rapport avec le degré de culture des différentes classes de la population. » De son côté, un autre indigène tunisien, M. Bechir Sfar, président des Habous, a défini, au dernier congrès des Sociétés de Géographie, à Tunis, l’état d’esprit actuel de ses coreligionnaires. « Politiquement, a-t-il dit, les Arabes qui régentèrent pendant plusieurs siècles l’Asie, l’Afrique et une bonne partie de l’Europe, semblent laisser à d’autres le soin de la direction mondiale, et, se contentant d’un bagage historique suffisamment glorieux, n’aspirent qu’à un repos suffisamment mérité. Il n’en est pas de même au point de vue intellectuel. Le musulman a soif de s’instruire et, en dépit de tous les obstacles, il prendra part au mouvement général de progrès et de civilisation. »

Cette transformation intellectuelle et morale que saluent les hommes de lettres musulmans ne passe pas non plus inaperçue des Européens qui font de la société indigène l’objet de leurs études. L’un d’entre eux, M. Mercier, qui, par de sérieux travaux d’histoire, s’est mis en état de comparer le passé des indigènes algériens avec leur présent, signale [2] cette évolution dans des termes qui sont presque identiques aux termes employés par les auteurs, musulmans. Il fait tout d’abord justice du prétendu fanatisme irréductible qu’on a si longtemps attribué aux indigènes.

« Le musulman, dit M. Mercier, est un croyant d’une espèce particulière ; forcé de s’incliner devant la nécessité des temps, il a abdiqué toute idée de prosélytisme et il est revenu à la tolérance qui, en somme, est le fond de la doctrine islamique. Mais s’il voit sans le moindre dépit pratiquer autour de lui d’autres cultes, il ne permet pas qu’on gêne ou qu’on méprise sa religion. Intransigeance absolue pour tout ce qui touche à la pratique personnelle de leur culte ; tolérance, indifférence même à l’égard des infidèles maîtres du pays, et de leurs manifestations religieuses, voilà ce qui caractérise sa manière de voir au point de vue religieux. L’esprit de conquête, de domination et de propagande de l’Islam n’existe plus chez eux. A peine en conservent-ils un lointain et vague souvenir. C’est à tort qu’on attribue la résistance des indigènes au fanatisme et à la haine du chrétien. » Nous n’avons pas dit autre chose, quand nous avons attribué la persistance et l’âpreté des luttes soutenues par les indigènes contre nous, non à leur fanatisme, mais à la spoliation de la terre dont ils furent victimes. M. Mercier explique ensuite que l’indigène n’est pas immuable, que le paysan kabyle d’aujourd’hui n’est pas semblable au compagnon du Prophète d’il y a quatorze siècles, que les marabouts eux-mêmes ne sont pas invariablement des artisans de révolte comme on les représente, que ce sont au contraire des hommes qui se consacrent plus spécialement à la vie religieuse et qui, enrichis par les aumônes et étant propriétaires, n’ont pour la plupart aucun intérêt au désordre. Par la vénération qu’ils inspirent aux masses ; ces derniers constituent même une force morale qui peut être utilisée par les maîtres du pays. Les Turcs se les attachaient par des ménagemens et il est de notre intérêt de faire de même.

Les confréries religieuses ne seraient pas non plus les terribles associations secrètes que l’on nous a représentées. « Rapprochant les statuts des Khouan de ceux de sociétés célèbres, trompés par des récits de voyageurs ou des appréciations d’écrivains pleins d’imagination, nous en avons fait, dit M. Mercier, un monstre peu conforme à la réalité. » Et il ajoute que les confréries sont nées du besoin de pratiquer le culte en commun ; un musulman en préfère une aux autres comme un chrétien se fait affilier à une confrérie parce qu’il a plus de confiance dans le vocable sous lequel elle est érigée. Mais là encore il y aurait si peu de fanatisme que lorsque les membres d’une confrérie ont un différend entre eux, ils prennent pour arbitre la plupart du temps l’autorité française.

Ce mouvement de transformation chez les musulmans algériens est donc réel ; et, étant donné que l’extension de la civilisation européenne qui l’a provoqué se poursuit avec une rapidité que les faits attestent et que les différences qui existent entre les populations indigènes et nous ne sont pas irréductibles au point de les empêcher de s’élever, dans une certaine mesure, jusqu’à nos conceptions, il ne peut faire autrement que de s’accentuer de jour en jour parmi les jeunes générations musulmanes. Jusqu’où ira-t-il ? Très loin sans aucun doute. Les musulmans instruits prévoient toutes les conséquences du mouvement qui les entraîne, les appellent de leurs vœux et y poussent de toutes leurs forces. Se rendant compte de la situation internationale actuelle, ils sentent que le rôle politique de l’Islam est fini, et ils se résignent à cet effacement comme inévitable, mais en même temps ils entendent apporter leur quote-part aux efforts que nécessitent les conquêtes pacifiques des arts, des sciences et de l’industrie.

Leur programme pour l’avenir est très net. Soit comme récompense des progrès déjà accomplis, soit comme moyen d’en préparer d’autres, les musulmans transformés demandent pour eux une place dans les corps élus de la colonie, c’est-à-dire des représentans « avec voix consultative » dans les conseils municipaux, les conseils généraux et le conseil supérieur, une participation à l’élection des députés et des sénateurs, et une naturalisation à deux degrés, le premier degré rendant électeurs, mais non éligibles les indigènes qui voudraient conserver leur statut personnel, et le deuxième conférant tous les droits du citoyen français à ceux qui y renonceraient. Ces propositions peuvent sans doute être discutées ; elles n’en laissent pas moins entrevoir la possibilité de doubler la production algérienne par la diffusion croissante des procédés européens parmi les indigènes et grâce à leur bonne volonté, et permettent d’espérer, sans trop d’illusions, que le jour viendra où nos sujets musulmans pourront être autre chose que des mineurs dans la famille française.

On peut d’ailleurs considérer qu’un progrès sérieux vient d’être fait dans la voie de réalisation de ce programme. Le décret du 23 août 1898, en instituant les délégations financières algériennes, a fait une place dans ces assemblées à l’élément indigène. Un sait que ces délégations sont composées de trois groupes : les colons, les contribuables français autres que les colons, enfin les indigènes ; d’où trois délégations financières distinctes. Chacun des deux premiers groupes est composé de 24 membres élus au scrutin individuel, à raison de huit par département. Quant à la délégation des indigènes musulmans, elle comprend 21 membres, savoir : 9 délégués représentant, à raison de 3 par département, les indigènes des territoires civils, élus au suffrage restreint par les conseillers municipaux indigènes des communes de plein exercice et par les membres indigènes des commissions municipales des communes mixtes ; 6 représentant, à raison de 2 par département, les indigènes des territoires de commandement et désignés par le gouverneur, 6 délégués représentant la Kabylie et élus au scrutin individuel. Chaque délégation délibère séparément, mais toutes les trois peuvent se réunir en assemblée plénière en vue de délibérer sur des questions d’intérêt commun. La collation à l’Algérie d’un budget spécial, de la personnalité civile et du droit d’emprunter pour l’exécution de grands travaux publics appelle l’institution nouvelle à jouer un rôle financier important auquel participe l’élément indigène.


V. Utilité et nécessité d’une politique indigène largement pratiquée.

Si, au temps où nous luttions pied à pied pour établir notre domination en Algérie, nous avions bien connu le caractère des populations indigènes, en même temps que leur vie civile, morale et religieuse, et leur organisation de la propriété, combien de fausses appréciations qui ont trouvé fortune presque jusqu’à nos jours n’eussent pas été émises et combien de difficultés et d’erreurs eussent été évitées ! Qui sait de combien d’années la guerre longue, coûteuse et meurtrière que nous avons soutenue eût pu être abrégée, si nous avions usé en connaissance de cause des moyens d’action pacifique qu’une science mieux informée de l’Islam aurait pu mettre entre nos mains !

Ne nous y trompons pas, en effet. Si tant de fois il a paru que notre conquête nous échappait, si, à une époque relativement récente, des insurrections ont éclaté qui ont compromis une situation que d’aucuns espéraient définitivement assise, c’est parce qu’au début, sans mauvaise intention et en toute inconscience, puis, dans la suite, par routine, des mesures ont été prises que les populations ont jugées attentatoires à leurs traditions. C’est parce que, à notre insu, nous avions blessé les convictions, les mœurs, les usages, entravé l’exercice de ce qui est, pour un musulman, le code même de sa conduite. Nous avons voulu successivement repousser les indigènes au-delà de l’Atlas et les rejeter dans le Sahara, puis les fondre avec la population européenne en leur imposant, soit par la contrainte, soit par la propagande, nos mœurs et nos lois ; nous avons voulu, à un moment donné, consolider leurs coutumes et rendre inviolables leurs propriétés ; nous avons enfin tâché d’agir sur eux en nous efforçant d’amener entre eux et les Européens la concorde et l’harmonie. Nous avons pratiqué l’un après l’autre les systèmes du refoulement, du fusionnement, de l’abstention et du rapprochement. On n’a d’ailleurs jamais adopté complètement et résolument aucun de ces régimes : on a flotté de l’un à l’autre ; on les a mêlés ; on n’a jamais eu de principes nets. Les indigènes ont été inquiétés par une ingérence incohérente dans leurs affaires, par des demi-mesures qui les ont irrités sans les affaiblir, par des violations de leurs droits de propriété ou de jouissance. Aujourd’hui, des expériences qui ont duré plus de trois quarts de siècle ont fourni des élémens suffisans de précision et fixé la meilleure méthode à suivre en matière de politique coloniale.

Nous savons désormais qu’il n’y a que deux manières de concevoir l’administration des indigènes : l’une est ce que l’on est convenu d’appeler la manière forte qui, ne tenant compte ni des besoins, ni des aspirations du peuple soumis, a en vue surtout la domination par la compression ; l’autre, la manière douce, qui repose sur la persuasion et associe les indigènes à l’œuvre de progrès et de prospérité du pays.

La méthode forte, qui a été, au courant du XIXe siècle, notre conception de la colonisation, a longtemps prévalu en Algérie ; on sait avec quels résultats. Ce n’est que tout à fait en ces derniers temps que nous sommes arrivés à nous former une politique indigène. On peut regretter que nous ayons tant tardé. Mais, comme dit le proverbe : « Mieux vaut tard que jamais. »

Sans doute, nous ne nous sommes engagés dans cette voie que d’une manière hésitante et timide : c’est que tout un passé d’erreurs pèse sur nous et que nous sommes liés par les fautes commises. Mais l’orientation est prise et quel bien pouvons-nous faire encore, à commencer par l’abandon du système du refoulement et du « recasement ! » Les indigènes acceptent sans la moindre résistance tout ce qu’on leur demande au nom de la domination ; mais protestent ouvertement ou secrètement, directement ou indirectement, contre toute emprise de leurs terres pour le développement de la colonisation officielle. Il n’est pas bien difficile de leur donner satisfaction, et il n’est pas au-dessus de nos forces, en servant bien leurs intérêts matériels et moraux, de ne plus les compter comme d’irréductibles ennemis. Le bien-être rend pacifique : augmentons le leur. C’est un effort auquel nous ne pouvons nous dérober, alors même qu’il nous coûterait quelque argent.

En dehors d’ailleurs des considérations tirées du bonheur à assurer aux indigènes, cette politique s’impose dans l’intérêt des colons eux-mêmes, de la prospérité générale de la colonie et de la sécurité de notre Empire africain.

La prospérité de la colonie européenne est intimement liée au bien-être et au développement intellectuel de la race indigène. Entre les populations indigènes d’une colonie, les colons et la nation directrice, il y a concordance d’intérêts. Plus ces populations sont prospères, plus la nation directrice y trouve de richesses à échanger et de ressources pour l’organisation des services publics. En sorte que ce n’est pas seulement humain, c’est encore l’habileté suprême que de développer parmi elles le bien-être. Le simple bon sens, à défaut des leçons du passé, est là qui doit suffire à nous convaincre. En effet, privé de ses biens, l’indigène réduit à la misère ne peut amasser de capital : ses facultés d’achat tombent au minimum ; il limite sa consommation et l’Européen ne trouve pas chez lui à qui vendre ses produits ; le commerce local ne peut se développer d’une manière normale et continue. Même au point de vue de la valeur vénale du sol détenu par le colon, la misère de l’indigène produit des résultats non moins fâcheux. Dans les cas nombreux de l’existence où l’Européen se trouve forcé de réaliser tout ou partie de ses propriétés immobilières, il ne trouve pas chez l’indigène l’élément qui puisse lui fournir la contre-partie ; il ne peut morceler sa propriété en parcelles qu’achèteraient les natifs ; et ne peut vendre ou vend mal. La misère de l’indigène cause non moins de préjudices à la métropole qu’au colon, car les finances de la mère patrie sont non seulement privées des ressources que lui procureraient un mouvement actif des échanges, une population blanche riche et une population native aisée, mais sont encore obligées de subvenir aux dépenses d’utilité publique que la colonie est le plus souvent hors d’état de payer. Ces vérités commencent à être comprises d’ailleurs en Algérie même. Dans ces derniers temps, de nombreux conseils municipaux ont approuvé les mesures prises pour améliorer la situation matérielle et morale des indigènes et amener un rapprochement plus intime entre les deux races. Grâce au contact incessant, la solidarité des intérêts s’accroît et devient de jour en jour plus manifeste. Le rapprochement qui a lieu permet d’espérer qu’à une domination assise sur la force succédera une communauté d’existence fondée sur la tolérance réciproque des deux populations au point de vue de leurs croyances, de leur conception de la vie et de leurs mœurs, et sur le concours bienveillant des colons et des indigènes à l’œuvre économique générale. Juxtaposées, rapprochées autant que possible, réconciliées sans être confondues, les deux races peuvent unir librement leurs efforts pour la production et le progrès ; et à bien considérer, c’est la vraie harmonie qui est indispensable à la paix, à la prospérité, à la civilisation.

Au surplus, il est nécessaire d’ajouter que des considérations de haute politique tirées des changemens récens apportés dans la carte de l’Afrique nous commandent de suivre une politique de bienveillance à l’égard de nos sujets algériens.

Par suite de l’énorme accroissement de notre Empire africain, la France est devenue une puissance musulmane, et musulmane doit être sa politique. Notre Empire musulman est maintenant trop étendu pour que cette considération ne paraisse pas décisive, et c’est par la force des choses que nous avons dû appliquer cette politique à chacun des nouveaux territoires que nous acquérions, et cela dès le jour même où nous y établissions notre domination. Cette politique s’est d’abord affirmée en Tunisie, puis de là au Soudan, dans les hautes vallées du Niger et dans les régions du lac Tchad. Et ce n’est pas un des moindres sujets d’étonnement des musulmans algériens que de se voir encore maintenus à l’écart sous le système du refoulement et sous le régime du code de l’indigénat et de la commune mixte, tel qu’il fonctionne encore aujourd’hui, alors que leurs voisins et coreligionnaires de Tunisie jouissent, sous notre domination, des bienfaits d’une administration bienveillante, paternelle et exempte de tracasseries. La différence de notre politique en ces deux pays, pourtant si semblables, est encore si grande que les indigènes, pour qui les deux mots de colonie et de protectorat ne représentent pas deux choses bien différentes, n’arrivent pas à comprendre pourquoi notre méthode est ici plus douce et là si rigoureuse. Les Algériens musulmans ne voient pas sans amertume le meilleur sort réservé aux Tunisiens. Ils se disent que nous avons deux poids et deux mesures, et cette inégalité n’est pas pour produire sur eux la meilleure impression.

Quelle logique y aurait-il à traiter nos populations musulmanes de Tunisie, du Soudan et de l’Afrique occidentale avec douceur et à nous départir de cette manière d’agir vis-à-vis des Algériens seuls ? Et qui ne comprend qu’un mode d’administration antipathique à l’indigène d’Algérie pourrait avoir une répercussion sur la totalité des habitans de ces vastes régions et rendrait notre domination, en même temps que très onéreuse à nos finances, infiniment précaire en Afrique ? Et combien la tâche que nous avons assumée de contribuer à inaugurer une ère nouvelle de pacification dans l’Empire marocain deviendrait plus compliquée ! Dans ce pays où, plus que nulle part ailleurs, il faut compter avec les confréries religieuses, les marabouts, les muftis, où tous, collectivités ou individus, peuvent devenir des instrumens politiques, et peuvent être, suivant la façon dont on les traite, des instrumens ou très utiles ou très dangereux, à quel résultat désastreux aboutirions-nous, si nous pratiquions une politique de compression en Algérie ? Ces populations peu dociles, en voyant la manière dont nous nous comportons vis-à-vis de leurs coreligionnaires algériens, seraient poussées à devenir nos ennemis, au lieu d’être nos auxiliaires. N’est-il pas plus dans l’ordre naturel des choses d’adopter une ligne de conduite uniformément bienveillante vis-à-vis de toutes nos populations musulmanes ? Et n’est-ce pas le meilleur moyen d’assurer notre sécurité et celui de la permanence incontestée de la domination française en Afrique ? Dans ces conditions, accrue à la faveur de la paix française, la population indigène ne pourra « qu’évoluer à notre contact dans sa propre civilisation, » suivant l’expression de M. Waldeck-Rousseau ; et de sujets vaincus et résignés, nous aurons fait des associés satisfaits, confians, et dont les progrès seront à notre bénéfice moral et matériel.


ROUIRE

  1. Voyez la Revue du 15 janvier.
  2. La Question indigène en Algérie au commencement du XXe siècle, par Mercier, passim.