Les Italiens dans l’Erythrée

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Les Italiens dans l’Erythrée
Rouire

Revue des Deux Mondes tome 134, 1896


Les Italiens dans l’Erythrée


La fortune a trahi cruellement les armes italiennes. L’armée du général Baratieri, après avoir eu l’un de ses détachemens écrasé à Amba Alaghi, et un autre obligé de capituler à Makallé, vient de subir en bataille rangée un terrible désastre. Que ce désastre, s’il n’est pas promptement réparé, doive avoir d’importantes conséquences, tant au point de vue de la situation intérieure de l’Italie qu’au point de vue de sa politique étrangère et peut-être des intérêts généraux de l’Europe, c’est ce qui n’est pas douteux. Il est plus difficile de les discerner exactement, et, pour en dégager la signification comme pour en mesurer la portée, l’événement est encore trop rapproché de nous. Nous nous contenterons donc aujourd’hui d’exprimer le vœu que ce qui vient de se passer en Erythrée n’ait pas de répercussion grave dans d’autres régions de l’Afrique, et surtout dans le monde musulman, où la défaite de l’Italie serait considérée comme une victoire de l’élément indigène sur le conquérant européen. Mais, quelque curiosité qui s’attache aux questions coloniales, si les circonstances qui ont amené les Italiens sur le littoral de la Mer-Rouge, les événemens qui en ont suivi, la politique enfin qui a créé la situation actuelle, ne sont peut-être connus qu’en gros, c’est le moment de les retracer ; et c’est ce que nous essaierons de faire dans les pages qui suivent.


I

A peine constituée en corps de nation, l’Italie rêva d’expansion coloniale. Elle n’avait encore ni Venise ni Rome que déjà ses regards se portaient vers de lointains horizons, au-delà des frontières de la péninsule trouvées trop étroites. Ses hommes d’Etat et ses poètes parlaient volontiers de primato, de prépondérance méditerranéenne. S’il faut en croire certaines paroles officielles prononcées tout récemment au-delà des monts, l’occupation italienne de la Tunisie aurait été, dès 1864, décidée en principe. Quelles considérations déterminèrent l’Italie à renoncer à cette résolution ? Les influences extérieures qui l’auraient encouragée dans cette voie aventureuse cessèrent-elles, au moment décisif, de se manifester dans un sens favorable à ses aspirations ? Ou bien les ressources financières du jeune peuple parurent-elles à ses hommes d’Etat peu en rapport avec la grandeur de l’entreprise ? C’est là un point d’histoire qui n’a pas encore été suffisamment éclairci. Toujours est-il que l’esprit de prudence l’emporta, et que le projet d’expédition fut abandonné ; et quand, plus tard, ayant complété son unité, disposant d’une situation financière plus assurée, l’Italie voulut reprendre et réaliser l’idée caressée en 1864, elle trouva la route barrée devant elle, et ce fut la France, devenue plus soucieuse de ses intérêts algériens, qui s’installa à Tunis.

C’est hors des rives méditerranéennes que la destinée de l’Italie réservait à ses ambitions coloniales un champ d’action. Lorsqu’on étudie l’histoire du partage politique de l’Afrique, il est curieux d’observer combien de faits d’une importance jugée minime tout d’abord ont eu de graves conséquences au point de vue de l’expansion coloniale des puissances européennes dans cette partie du monde. L’occupation sur l’estuaire du Gabon d’un point destiné à servir de relâche pour nos navires chargés de la répression de la traite a été, pour la France, le point de départ d’un empire qui atteint le lac Tchad et le bassin du Nil. L’escale de Saint-Louis du Sénégal, considérée par les Anglais comme de peu de valeur et laissée à ce titre en 1815 à la France, nous a amenés à Tombouctou et demain nous amènera à Saï sur le Niger et à Barroua sur le Tchad. Quelques traités signés furtivement et à la hâte, dans la nuit du 15 juillet 1884, par le docteur Nachtigal avec de petits chefs du Cameroun ont conduit en dix ans les Allemands aux rives du Chari. L’établissement d’un dépôt de charbon sur un point à peu près désert de la Mer-Rouge par une compagnie de navigation a donné aux Italiens près de 3 000 kilomètres de côtes sur la Mer-Rouge et l’Océan-Indien, les a mis en possession d’une partie du plateau abyssin et peut-être leur permettra d’être un jour les maîtres de l’Ethiopie.

A la suite de l’ouverture du canal de Suez, une compagnie italienne, la compagnie Rubattino, cherchait sur le littoral de la Mer-Rouge un point qui pût servir de lieu de relâche et de ravitaillement à ses navires se rendant dans l’Océan-Indien. Le port d’Assab se trouva à sa convenance et fut acheté à la fin de 1869. L’établissement ne tarda pas à s’accroître à la suite de contrats passés avec des chefs indigènes, et peu à peu la compagnie devint propriétaire de tout le littoral de la baie d’Assab ainsi que des îles comprises dans les limites de cette baie. L’acquisition de la compagnie Rubattino passa d’abord à peu près inaperçue et ne fut pas considérée comme une colonie officielle. Les choses restèrent en l’état jusqu’au commencement de 1882. A cette époque, la France avait pris pied en Tunisie. Le ministère italien était accusé de n’avoir pas su montrer l’habileté ou l’énergie nécessaires pour empêcher cette occupation. Il fallait un dédommagement à l’opinion publique surexcitée. On se souvint alors fort à propos de l’acquisition faite par la compagnie Rubattino. La baie d’Assab fut rachetée le 10 mars 1882 par le gouvernement italien, qui en assuma l’administration directe. C’était un excellent poste d’observation qui lui permettait de surveiller de près le Choa et le midi de l’Ethiopie. Les événemens ne devaient pas tarder à lui fournir l’occasion de s’établir au nord de ce pays.

Vers le milieu de cette même année 1882, l’Angleterre songeait à établir un ordre de choses nouveau sur les bords du Nil. Les troupes anglaises, que la France laissa agir seules, furent victorieuses à Tell-el-Kébir et s’installèrent à Alexandrie et au Caire. Le cabinet anglais demanda alors à l’Italie tout récemment établie à Assab le concours que la France n’avait pas voulu lui donner. Tout d’abord, le gouvernement italien répondit par un gran rifiuto (grand refus). Cependant, morceau par morceau, l’empire fondé par Méhémet-Ali et ses successeurs dans le Soudan se détachait de l’Egypte. La puissance du mahdi grandissait. Seules, quelques places, étroitement surveillées d’ailleurs par les madhistes, représentaient encore l’autorité du khédive dans la vallée du Haut-Nil. Parmi elles, se trouvaient, avec Khartoum, les places de Géra, de Galabat et de Kassala aux extrêmes limites de la frontière du Soudan et de l’Ethiopie. Se sentant impuissante à arrêter la marée montante du mahdisme, l’Angleterre résolut d’évacuer la Nubie et le Soudan. Gordon fut envoyé à Khartoum, et l’amiral Hewett alla solliciter le négus Johannès de délivrer les garnisons de Géra, de Galabat et de Kassala. Pour prix de son concours il lui offrit, au nom de l’Egypte, Kéren et le pays des Bogos que convoitait le négus. Mais le roi Johannès, qui se montra peu scrupuleux diplomate, s’installa à Kéren et chez les Bogos et fit la sourde oreille quand il s’agit d’aller secourir les garnisons égyptiennes que cernaient les derviches. Il fallut de nouvelles sollicitations et la promesse de 10 000 fusils et d’une forte somme pour le décider à délivrer Géra et Galabat. Il laissa d’ailleurs Kassala à son triste sort. Gordon restait toujours enfermé dans Khartoum.

Un grand mouvement d’opinion se manifesta alors en Italie en faveur d’une alliance avec l’Angleterre. Une expédition anglaise, devant partir des bords du Nil et du rivage de la Mer-Rouge, s’organisait pour porter secours à Gordon. Pourquoi les troupes italiennes n’iraient-elles pas se joindre aux troupes anglaises et coopérer à la délivrance du héros ? Pourquoi ne pas saisir au Soudan l’occasion d’intervention qu’on avait eu le tort de dédaigner sur le Nil ? En vain quelques hommes prudens firent-ils ressortir la pénurie des finances italiennes ; le. côté plus utile de la colonisation à l’intérieur et notamment en Sardaigne ; le caractère des populations arabes et abyssines, aussi sauvages qu’hostiles. avec lesquelles on allait se trouver en contact. Leurs voix ne furent pas écoutées. Pour justifier la coopération des troupes italiennes au Soudan, toute une série de considérations sentimentales furent invoquées. L’Italie, disait-on, devait affirmer sa situation de grande puissance. Elle devait accepter une mission dont le but était à la fois chevaleresque et utile. En allant donner main-forte aux troupes de Gordon serrées de trop près par les hordes du Mahdi, elle se faisait le champion de la civilisation et de l’humanité. Ce concours apporté à la plus grande puissance maritime du globe devait lui procurer honneur, gloire, profit. Dans ce langage imagé qui caractérise l’éloquence d’au-delà les monts, une voix autorisée s’éleva dans le Parlement déclarant que l’heure des « hautes hardiesses » allait s’ouvrir. On s’écria même que l’on allait, avec l’appui de l’Angleterre, « pêcher dans les eaux de la Mer-Rouge les clefs de la Méditerranée » !

Le gouvernement italien donna satisfaction à cette manifestation de l’opinion. Le 5 février 1885, l’amiral Caïmi débarquait à Massaouah et annonçait aux habitans « que le gouvernement italien, ami de l’Angleterre, de la Turquie et de l’Egypte, lui avait donné l’ordre de prendre possession de la ville. » Une garnison égyptienne occupait la place ; on la toléra quelques mois, puis le 22 novembre 1885, le gouverneur égyptien fut prévenu par les autorités militaires italiennes d’avoir à se retirer avec ses troupes. Toute résistance était impossible et le gouverneur dut s’exécuter. La ville de Massaouah avait été bien choisie comme base d’opérations en vue d’une intervention à l’intérieur contre les bandes mahdistes. Cette ville est le port naturel de l’Ethiopie du nord, le centre de tout le trafic qui par Khartoum et Kassala provient du Soudan. C’est la tête d’étapes de la route qui mène à ces deux villes. Il y avait donc lieu d’espérer que les Italiens, maîtres de Massaouah, marcheraient sur Kassala et combattraient les troupes d’Osman-Digma, le lieutenant du Mahdi, qui bloquaient cette place, quand un adversaire auquel ils n’avaient pas pensé avoir affaire tout d’abord vint contrecarrer leurs projets.

Le roi Johannès, négus d’Ethiopie, qui avait réussi à ramener sous son autorité les diverses parties de ce pays livré à l’anarchie après la mort de Théodoros, convoitait la possession du littoral de la Mer-Rouge, qui eût ouvert à ses Etats un accès à la mer. Tant qu’il avait eu en face de lui les Égyptiens, souvent battus et qui avaient laissé quantité de munitions, d’approvisionnemens et vingt mille des leurs sur les champs de bataille de Gundet, de Gura et en d’autres rencontres partielles, il avait espéré atteindre le but désiré. En 1884, il avait été même sur le point de réussir. Des négociations avaient été entamées par lui avec l’Egypte en vue d’obtenir l’évacuation de Massaouah ou au moins la promesse que cette ville ne tomberait pas entre les mains d’une tierce puissance ; et voilà que, du haut de ses montagnes, le négus voyait sa proie lui échapper, une puissance européenne occuper Massaouah et les débouchés de ses Etats se fermer vers la mer ! Il en conçut une irritation profonde ; mais, reculant devant une guerre ; longue et coûteuse, ne se sentant pas très rassuré sur la fidélité de ses vassaux et ayant surtout à faire face aux troupes mahdistes qui pouvaient, d’un moment à l’autre, envahir ses États, il consentit à abandonner toute prétention sur Massaouah, à la condition toutefois que les Italiens ne dépasseraient pas l’enceinte de la ville.

Mais ces derniers, qui pourtant avaient accepté ces conventions, n’en tinrent nul compte. Massaouali était pour eux un cul-de-sac. Ils avaient le sentiment d’y être enfermés comme dans une impasse. Il fallait que les soldats, ne fût-ce que pour refaire leur santé, anémiée sur le littoral, allassent sur les hauts plateaux. La garnison de Massaouah fut donc augmentée ; un grand nombre de bachi-bouzouks qui avaient fait partie des troupes égyptiennes furent enrôlés ; peu à peu les troupes italiennes occupèrent toutes les localités situées dans la plaine comprise entre les escarpemens du plateau et la mer, — Arkallo, Monkullo, Otumbi Saati, Arafalli, Vua, — s’avançant toujours ainsi progressivement vers l’intérieur. Les Italiens ont fait du négus Johannès un portrait peu flatté. Ils l’ont dépeint comme un personnage faux, cruel, plein de jactance, et atteint d’alcoolisme chronique. Mais il y a une chose qu’ils n’ont pu lui contester : son courage personnel et son esprit de décision. Furieux de voir les Italiens ne pas observer les conventions intervenues, le négus retint prisonnière la mission Salimbeni que ces derniers lui avaient envoyée et demanda que les troupes italiennes évacuassent tous les points occupés en dehors de Massaouah. La réponse ayant été négative, le ras Aloula, gouverneur du Tigré pour le compte du négus, vint prendre position au sud de Saati, occupé par les Italiens.

Le 25 janvier 1887, la position fut attaquée et le ras Aloula repoussé. Le lendemain, une colonne commandée par le colonel de Cristofori se portait au secours de la garnison de Saati. Arrivé à peu près à mi-chemin de Massaouah et de Saati, à l’endroit nommé Dogali, elle fut, vers les 8 heures du matin, attaquée à l’improviste par les troupes du ras Aloula dont l’approche avait été cachée par les collines voisines. Au bout d’une demi-heure, les mitrailleuses encrassées ne purent fonctionner. Cristofori demanda du secours à Massaouah. Mais les munitions ne tardèrent pas à manquer. Un combat eut lieu à l’arme blanche. Cernés par d’innombrables ennemis, les Italiens succombèrent. Pas un seul n’échappa au désastre pour apporter à Massaouah la nouvelle de cette hécatombe. Quand, le lendemain, les renforts demandés par l’infortuné Cristofori furent arrivés sur le lieu de l’action, les troupes italiennes eurent sous les yeux un spectacle inoubliable. Les Abyssins avaient enlevé leurs morts, et l’on voyait, dans leur position de défense dernière, tous les Italiens tombés en ordre et leurs cadavres comme alignés. Dans la lutte corps à ‘corps, aucun n’avait reculé. Tous avaient succombé à leur place de bataille. C’est à peine si, de ce monceau de morts, on put retirer un officier et 90 soldats encore à demi vivans.

Les Abyssins furent tout étonnés de leur victoire. Le ras Aloula n’osa pas poursuivre ses succès et, au lieu de marcher sur Massaouah, il se retira dans l’intérieur du Tigré. Effrayé des pertes qu’avait fait subir à ses troupes la bravoure italienne, le négus Johannès demanda la paix en termes pressans. « Je ne suis pas coupable, fit-il écrire au gouverneur de Massaouah ; la faute en est à vous. Vous avez fortifié Vua et Saati qui m’appartenaient. Soyons amis de nouveau comme autrefois en restant chacun sur notre territoire. Je vous adresse cette lettre pour faire la paix. » Mais l’émotion produite en Italie avait été trop profonde pour que les propositions de paix faites par le négus eussent chance d’être acceptées.

Chez le peuple italien, né d’hier à l’indépendance, le patriotisme a toute l’exubérance de la jeunesse. A la nouvelle du combat glorieux de Dogali, une explosion d’enthousiasme dans la péninsule éclata. C’était la première fois que, depuis sa réorganisation, la nouvelle armée italienne était appelée à faire ses preuves sur les champs de bataille, et partout dans le royaume on se disait avec orgueil que la lutte héroïque soutenue par les jeunes troupes de l’Italie honorerait la plus vieille, la plus aguerrie des armées. Les quelques rares survivans blessés, échappés au désastre, furent accueillis à Naples par une foule en délire. « L’histoire gardera un souvenir impérissable du combat de Dogali », disait de son côté le roi Humbert aux troupes partant pour porter secours à leurs frères d’armes sur la terre abyssine. Cinq millions furent votés d’urgence ; les régimens de la péninsule se dégarnirent au profit du corps expéditionnaire ; en une année, du 30 juin 1887 au 30 juin 1888, 60 millions furent dépensés pour l’armée d’Abyssinie ; 20 000 hommes de troupes italiennes furent envoyés à Massaouah.

Le 7 janvier 1888, l’armée expéditionnaire forte de 30 000 hommes, dont 10 000 de troupes indigènes, se mit en marche et réoccupa Saati. Quatre armées abyssines pouvaient être opposées aux forces italiennes : l’armée du ras Aloula ou armée du nord, comptant 50 000 hommes ; l’armée du Tigré ayant une force égale ; l’armée du Godjam évaluée à 20 000 hommes ; et l’armée du Choa comprenant 80 000 hommes que commandait Ménélik. Ce dernier, il est vrai, ne bougea pas. A la tête des trois armées du nord, du Tigré et du Godjam, le négus vint se présenter devant Saati. Sur ce point, les Italiens avaient accumulé les moyens de défense ; ils avaient construit un vaste camp retranché défendu par des forts en acier et des torpilles terrestres et l’avaient pourvu de toutes les ressources que peut fournir la science moderne : voies ferrées, télégraphe ordinaire et télégraphe optique, téléphone, phares électriques et aérostats. Abondamment approvisionnés par la voie de mer, ils pouvaient de là défier les 100 000 hommes du roi Johannès. Ce dernier eut beau multiplier les démonstrations devant Saati et chercher à attirer les Italiens en rase campagne, ceux-ci restèrent dans leurs retranchemens. Bientôt le manque d’eau et de vivres se fit sentir dans le camp du négus, la maladie se mit parmi ses troupes, et il dut se retirer précipitamment.

Les opérations furent suspendues pendant l’été, et une bonne partie du corps expéditionnaire dut rentrer en Italie. Quelque temps après, un nouvel échec atteignit les troupes italiennes laissées en Afrique. Un fort détachement, composé en très grande partie de troupes indigènes, surtout de bachi-bouzouks à la solde de l’Italie, fut surpris par les Abyssins à Saganéiti. Près de la moitié des soldats et tous les officiers, à l’exception d’un seul, restèrent sur le carreau. L’échec fut dû, il est vrai, à la trahison des indigènes qui, au début de l’action, passèrent à l’ennemi et tirèrent sur les troupes italiennes.

Malgré la grandeur de l’effort entrepris par l’Italie, Dogali n’était donc pas vengé. On s’était contenté d’occuper le pays fortement jusqu’à une distance de 30 kilomètres dans l’intérieur et la campagne se terminait en réalité par un nouvel échec. De grands sacrifices étaient de nouveau nécessaires et la lutte paraissait devoir se prolonger au grand détriment des finances italiennes. Mais, depuis son unification, l’Italie joue, on le sait, de bonheur, et la fortune qui veut qu’en Europe chacune de ses défaites soit suivie d’une augmentation territoriale devait lui continuer la même faveur en Afrique. Le 10 marsl889, le roi Johannès fut tué dans une bataille livrée aux derviches près de Métamneh, à la limite de la frontière éthiopienne et du Soudan égyptien, et cette mort changea complètement la face des choses au profit de l’Italie.

Sur le champ de bataille de Métamneh, se sentant frappé à mort, le négus avait désigné pour lui succéder son fils naturel, Mangascia ; mais les Italiens, qui depuis longtemps menaient de front les expéditions militaires et les intrigues politiques, avaient fait entrer dans leurs calculs l’éventualité de la mort de Johannès et cherché le meilleur moyen d’en tirer parti. Depuis leur établissement à Assab, ils étaient entrés en négociations avec Ménélik II, roi du Choa et vassal du négus, et espéraient faire de lui un empereur d’Ethiopie qu’ils auraient placé sous leur protectorat. Dans ce dessein, ils avaient accrédité auprès de lui un homme fort expert dans la connaissance des affaires d’Abyssinie, l’explorateur Antonelli. Ce dernier, ayant su capter les bonnes grâces du roi du Choa, le poussa à entrer en lutte avec Johannès et à devenir le maître de toute l’Ethiopie. Sous l’influence de ces conseils, Ménélik prit une attitude des plus équivoques avec le négus. Il commença par augmenter considérablement son armée qui finit par compter jusqu’à 80 000 hommes, dont un tiers armé de fusils à tir rapide ; puis, pour l’aguerrir, il alla attaquer Harrar, dont la prise fit tomber entre ses mains 20 000 remingtons et quantité de munitions. Après le combat de Dogali, il trouva divers prétextes pour ne pas joindre ses forces à celles du négus devant les lignes de Saati. Enfin, le 20 février 1889, il prit définitivement parti contre son suzerain, déclara qu’il entendait s’ouvrir la route de l’Aoussa vers la mer, et prit position sur le Nil-Bleu, à la frontière des Etats du négus.

Le malheureux Johannès se trouva donc avoir affaire à trois adversaires à la fois : aux Italiens à l’est, à Ménélik au sud, aux madhistes au nord et à l’ouest, et se vit enveloppé sur toutes ses frontières. Il se tourna d’abord contre Ménélik. Aussitôt les derviches envahirent ses Etats et entrèrent à Gondar, sa capitale. Courant au plus pressé, le négus fit volte-face, et ce fut alors qu’il engagea avec les madhistes cette sanglante bataille de Métamneh où il trouva la mort.

Le moment attendu par Ménélik et les Italiens était venu. Le 2 mai 1889, six semaines seulement après la mort de Johannès, au camp d’Ucciali, un traité cimenta l’alliance du roi de Choa et de l’Italie. Ménélik II se faisait proclamer négus, au mépris des dernières volontés de Johannès. Reconnu en cette qualité par l’abouna, le chef du clergé d’Ethiopie, il recevait la soumission de la plupart des chefs abyssins et obligeait Mangascia, l’héritier désigné de Johannès, à se réfugier dans le Tigré. En même temps, les Italiens, sous prétexte d’aider Ménélik, franchissaient la plaine sise au bas du plateau abyssin et pénétraient dans le Tigré. Le 2 juin 1889. ils entraient sans coup férir à Kéren. Deux mois après, ils occupaient dans les mêmes conditions Asmara, et faisaient fuir devant eux le ras Aloula, lieutenant de Mangascia, jusqu’à la rivière Belessa. Ils voulurent alors se donner la satisfaction d’entrer dans la capitale du Tigré, et le 26 janvier 1890, trois ans jour pour jour après le désastre de Dogali, ils occupèrent Adoua. Pris entre les troupes du Choa et les troupes italiennes, Mangascia se soumit à Ménélik, le reconnut comme négus, et accepta de lui la vice-royauté du Tigré.

Alors la diplomatie italienne put se réjouir des résultats que sa politique avait obtenus. Ménélik II était reconnu roi des rois, négus d’Ethiopie. D’autre part, les Italiens avaient pu enfin aborder le plateau abyssin et occuper Asmara et Kéren. Ils étaient liés au nouveau négus par un traité qui paraissait alors avoir été conclu à l’entière satisfaction des deux parties contractantes. Même, pour donner plus d’éclat à l’acte qui cimentait l’alliance italo-éthiopienne, Ménélik avait envoyé en Italie une mission de vingt personnes dirigée par son cousin, le dejiac Makonnen, et chargée de demander au roi d’Italie la ratification du traité du 2 mai 1889. Débarquée à Naples le 22 août en compagnie du comte Antonelli, la mission fut reçue avec tout le cérémonial diplomatique par le roi Humbert. Le 29 septembre 1889 le traité d’Ucciali était ratifié.

Par ce traité, chacune des parties contractantes pouvait nommer un agent diplomatique et des consuls auprès de l’autre. Une partie du plateau abyssin avec Kéren et Asmara était laissée en toute souveraineté à l’Italie. Celle-ci prenait l’engagement d’assurer la sécurité de la frontière d’Ethiopie vers la mer, et en échange Ménélik consentait à user de l’intermédiaire de l’Italie dans ses relations avec l’étranger. Par des dispositions subsidiaires, le gouvernement italien s’assurait de grandes facilités pour son commerce, organisait les services douaniers, fixait la composition et la valeur de la monnaie d’échange. Cette monnaie devait avoir la forme des écus de Marie-Thérèse portant l’inscription de Humbert Ier, roi d’Italie. Les quatre lettres F. E. R. T. qui existent sur les pièces italiennes devaient être remplacées par une formule rappelant le protectorat de l’Italie. En même temps, quatre millions remboursables en vingt annuités au taux de 5 et demi pour 100 étaient prêtés au négus par la Banque nationale italienne sur la garantie de l’Etat. L’article de la convention italo-éthiopienne établissant le protectorat fut notifié le 12 octobre aux puissances signataires de l’acte général de la conférence de Berlin. La France, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, le Portugal, le Danemark, la Suède et Norvège, la Belgique, la Hollande, donnèrent acte de la notification. Seule, la Russie garda le silence.


II

Ainsi les Italiens, débarqués à Massaouah en 1885, étaient parvenus en 1889 à s’installer sur le plateau abyssin, à Asmara et à Kéren, et à établir d’une manière prépondérante leur influence sur l’Ethiopie. A ce résultat, fort beau cependant, ne s’étaient pas bornées en ces quatre années les manifestations de leur activité coloniale. Tout en avançant sur le plateau, ils n’avaient cessé de s’étendre le long du littoral de la Mer-Rouge au nord et au midi de Massaouah. Alors même qu’ils étaient réduits à une situation des plus critiques, et que le roi Johannès les retenait immobiles derrière les retranchemens de Saati, ils prenaient successivement possession des divers points de la côte comprise entre Assab et Massaouah.

A la fin de janvier 1885, une section de marins occupait Béilul, au nord d’Assab. Zoula, à 56 kilomètres au sud de Massaouah, avait une garnison égyptienne composée de bachi-bouzouks : l’Italie prit tout d’abord cette garnison à sa solde ; puis, en 1888, déclara cette ville possession italienne. La France, à la vérité, pouvait faire valoir certains droits sur Zoula, car, en 1840, une zone de terrain le long de la baie d’Adulis ainsi que l’île de Dessi lui avaient été cédées par un souverain du Tigré ; néanmoins, satisfaite des avantages que lui donnait la possession d’Obock, elle eut la générosité de ne pas protester et laissa l’Italie s’installer dans la baie d’Adulis. A quelque temps d’intervalle, les tribus qui vivent à l’ouest et au nord-ouest de Kéren, gagnées par les subsides et les cadeaux des gouverneurs de Massaouali, reconnaissaient la suzeraineté italienne ; il en fut de même des tribus habitant au sud et au sud-ouest de Massaouali. Restaient les Etats du sultan de Rahéita entre Assab et notre colonie d’Obock. L’Italie déclara les comprendre dans sa sphère d’influence, et toute la côte, depuis les limites du territoire d’Obock jusqu’au ras Kassar au midi de Souakim, sur une étendue de 1 100 kilomètres, fut placée sous son protectorat. Au mois de mars 1890, un décret royal organisa l’ensemble des possessions italiennes sur la Mer-Rouge et leur donna le nom officiel de colonie d’Erythrée.

Dès lors une longue bande de littoral italien se trouva interposée entre l’Ethiopie et la Mer-Rouge. Le royaume des négus n’eut plus d’accès vers cette mer. A l’est par l’Erythrée, au nord par la prise d’Asmara et de Kéren, il se trouva enfermé dans un demi-cercle de postes fortifiés occupés par les Italiens. Cerné d’autre part à l’ouest par les Etats du Mahdi, il n’eut que sa frontière méridionale qui resta ouverte. Mais là encore les Italiens se hâtèrent de fermer cette issue de l’Ethiopie sur le monde extérieur.

La frontière méridionale de l’Ethiopie regarde vers l’Océan-Indien. Entre elle et le littoral se trouvent le pays des Gallas et les territoires de parcours des tribus en majeure partie nomades des Somalis. Divisés en de nombreuses tribus sans cohésion politique, Gallas et Somalis sont constamment en guerre, et leurs frontières sont, pour ainsi dire, dans un état continuel de migration. La côte somâl s’étend, sur l’Océan-Indien, du golfe de Tadjourah, à l’extrémité méridionale de notre colonie d’Obock, jusqu’à l’embouchure de la Tana, sur une longueur d’environ 2 200 kilomètres. Le fleuve Juba, dont le nom revient souvent dans les traités de délimitation conclus depuis quelques années, la divise en deux parties inégales au nord et au midi. Au midi du Juba est le sultanat de Witou, Hohenzollern-Hafen (Port-Durnford) et Kismayou ; au nord, les ports zanzibarites de Rrawa, Merka, Magadoxo et Warsheik, que l’on désigne sous le nom de ports de la côte de Ben-Adir, puis les sultanats d’Opia et de Medjourtines. Le sultanat d’Opia s’étend de Warsheik au cap Aouad, celui de Medjourtines du cap Aouad au cap Guardafui et jusqu’aux possessions anglaises du golfe d’Aden.

L’Egypte autrefois occupait une partie de la côte somâl, du golfe de Tadjourah au 49e degré de longitude (Greenwich). Mais l’invasion mahdiste ayant eu pour résultat de couper en deux l’immense domaine des khédives, les Anglais en profitèrent pour occuper successivement Zéilali, Boulhar, Berbéra, Bender-Ghacem ; bref, tous les points de la côte jusqu’au 49e degré de longitude. Ils avaient entendu ainsi acquérir un pays qui fût, pour leur colonie d’Aden, un centre d’approvisionnement et de ravitaillement, les Somalis étant agriculteurs et pasteurs et élevant de nombreux troupeaux de bétail. Ils négligèrent toutefois de s’étendre au-delà du 49e degré de longitude et laissèrent au reste de la côte son indépendance.

Ce furent les Allemands, alors en quête d’annexions coloniales, qui jetèrent les premiers les yeux sur cette vaste région sans maître. Au commencement de septembre 1885, un agent de la compagnie de l’Afrique orientale allemande, M. Hœrnecke, arrivait à Halloula, résidence du sultan des Medjourtines, et y concluait un traité par lequel ce chef cédait à la compagnie le monopole du commerce, le privilège exclusif de cultiver les terrains vacans, d’exploiter les mines et les forêts, de pêcher les perles, etc. A la compagnie était en outre attribué le droit d’entretenir des troupes, d’élever des fortifications, de percevoir les taxes douanières. Ces droits exorbitans furent reconnus à la compagnie dans toute l’étendue du territoire que le sultan déclarait lui appartenir, c’est-à-dire, depuis la limite orientale des possessions anglaises du golfe d’Aden jusqu’au cap Aouad, par 5° environ de latitude nord. Le lieutenant von Anderten fut laissé comme résident auprès du sultan. Quelques mois après, le sultan des Medjourtines, ayant reçu la visite du sultan d’Opia, son parent et son allié, von Anderten en profita pour signer avec ce dernier un nouveau traité assez semblable au premier, qui mit tout le pays depuis le cap Aouad jusqu’à Warsheik sous l’influence de la compagnie allemande. Là ne s’arrêtèrent pas encore les acquisitions de l’ambitieuse compagnie. Il fallait qu’elle devînt maîtresse de la côte somâl tout entière. L’arrangement du 29 octobro-1er novembre 1886 relatif à la délimitation des sphères d’influence anglaise et allemande dans l’Afrique orientale n’était pas encore signé que le docteur Jühlke, un autre agent de la compagnie, hissait le drapeau allemand à Port-Durnford, qu’il appela Hohenzollern-Hafen, et conclut avec des chefs somalis du littoral de l’Océan-Indien des traités qui donnèrent à la compagnie tous les territoires de la côte de Ben-Adir, depuis Warsheik jusqu’à l’embouchure de la Tana. La convention du 29 octobre-1er novembre avait reconnu en outre à l’Allemagne la souveraineté sur le sultanat de Witou.

Toute la côte somâl tomba dès lors dans la dépendance de la compagnie de l’Afrique orientale allemande. Elle put se vanter d’avoir acquis plus de 1 800 kilomètres de côtes sur l’Océan-Indien et, après l’accord de 1886 qui plaça dans la sphère d’influence allemande la partie méridionale du sultanat de Zanzibar, eut quelque raison de se considérer comme l’une des compagnies territoriales les plus puissantes du monde. Mais cette illusion fut de courte durée. Précisément au moment où elle pouvait espérer se livrer en toute sécurité à l’exploitation des ressources de la côte somâl, la plus grande des déceptions vint l’atteindre. Le gouvernement allemand, doutant de la valeur du pays somâl, ne ratifia pas les traités conclus par les agens de la compagnie et les chefs indigènes de la côte. Trouvant suffisantes les concessions qui lui avaient été reconnues à la suite de son entente avec l’Angleterre dans la délimitation de leurs sphères d’influence respective à la côte orientale d’Afrique, il ne voulut pas s’engager dans la voie que lui avait ouverte la compagnie de l’Afrique orientale allemande, et de toute la côte somâl il ne garda que le sultanat de Witou.

Ce fut alors que, l’Allemagne se dérobant, l’Italie entra en scène.

La vaste région dont l’Allemagne ne voulait pas avait pour les intérêts italiens une importance de premier ordre. Sans doute la côte somâl est d’une fertilité fort médiocre en elle-même : le rivage est aride, la plaine qui le continue dans l’intérieur est monotone, peu accidentée ; les puits y sont avares ; les ruisseaux y sont remplis d’eau saumâtre ; la flore y est maigre et desséchée. au-delà l’Ogadine n’est qu’une immense steppe où les cultures sont rares et insignifiantes. Tout le pays est brûlé par un implacable soleil. Les tribus qui parcourent ces vastes solitudes sont réputées féroces et hostiles aux Européens. Mais la côte somâl est le débouché naturel du pays galla et par conséquent de l’Ethiopie méridionale vers l’Océan-Indien et le golfe d’Aden. Le possesseur du littoral devient le maître incontesté, au point de vue commercial et économique, de ces contrées. En l’occupant, les Italiens restaient fidèles à leur plan d’isoler l’Ethiopie de la mer, de la tourner, de l’envelopper de manière que cette dernière ne pût communiquer avec le reste du monde que par leur intermédiaire. Déjà maîtres de l’Erythrée, ils continuaient autour de la frontière méridionale le cercle qu’ils avaient commencé à tracer le long de la frontière septentrionale et de la frontière occidentale. La prise de possession de la côte d’Erythrée avait isolé l’Ethiopie de la Mer-Rouge ; l’occupation de la côte somâl eut pour but de séparer le royaume éthiopien de l’Océan-Indien et de l’investir complètement du côté du midi.

Mue sans doute par ces considérations, l’Italie résolut de se substituer à l’Allemagne dans l’occupation du littoral somâl. Elle fit offrir ses bons offices au sultan d’Opia. Ce dernier, voyant que les promesses qui lui avaient été faites au nom de l’Allemagne n’étaient pas tenues, se laissa convaincre et fit demander, à la fin de 1888, au consul italien de Zanzibar la protection italienne. Aussitôt le chevalier Filonardi accourut à Opia, et à bord même du Dogali, le 9 février 1889, fut signé l’acte de protectorat. Le sultan des Medjourtines suivit l’exemple de son allié, le sultan d’Opia, et le 7 avril suivant accepta le protectorat italien. Ces traités furent notifiés aux puissances européennes, conformément à l’article 34 de l’acte de la Conférence de Berlin. Depuis Warsheik jusqu’au cap Bédouin par 8°30’ nord, tout le littoral, de par un trait de plume, fut ainsi placé sous l’influence de l’Italie.


III

L’établissement des Italiens à la côte somâl les a rendus les voisins des Anglais à la côte orientale d’Afrique. Ceux-ci, en effet, profitant du partage des Etats de Zanzibar, s’étaient implantés dès 1886 le long du littoral de l’Océan-Indien. La Compagnie anglaise, en contact avec les possessions anglaises de la côte de l’Afrique orientale, s’était fait accorder l’administration du pays depuis la rivière Wanga jusqu’à l’embouchure de la Tana avec les cinq ports de la côte de Ben-Adir : Kismayou, Brawa, Merka, Magadoxo et Warsheik. Mais, au lieu de contrecarrer leurs efforts comme l’ont fait malheureusement jusqu’ici les puissances européennes à la côte occidentale d’Afrique, Italiens et Anglais établis à la côte orientale ont eu la sagesse de comprendre que leur intérêt véritable est de marcher d’accord. Leur but était commun : la pénétration à l’intérieur de l’Afrique ; pourquoi ne se prêteraient-ils pas un mutuel appui ? Jadis, lors de l’occupation de Massaouah, le sentiment public en Angleterre et en Italie avait vu d’un œil favorable la possibilité d’une entente entre les deux nations pour la répression de l’insurrection mahdiste. Depuis, il est vrai, Khartoum avait succombé, et Gordon avait été massacré. Après Khartoum, Kassala avait dû capituler. Assiégée dès le mois d’octobre 1883 par les troupes d’Osman-Digma, chargé de conquérir le Soudan oriental pour le compte du mahdi, la ville avait soutenu un de ces sièges qui rendent le nom d’une ville glorieux à jamais. La garnison égyptienne ne comptait que quinze cents hommes de troupes régulières. Vingt mois elle repoussa les assauts des mahdistes, comptant sur des secours venus du dehors. Mais le roi Johannès, malgré la parole engagée aux Anglais, ne donnait pas signe de vie. D’autre part, les Italiens étaient trop occupés à Massaouah pour pouvoir voler au secours de Kassala. La disette se fit sentir dans la place. Sommé de se rendre, le gouverneur répondit simplement qu’il était là pour défendre son poste, non pour le livrer. Les ânes, toutes les bêtes de somme furent mangés. Tout fut dévoré. Le 15 juin, la petite garnison, affamée, fit une sortie furieuse. Trois mille mahdistes furent tués et des troupeaux de bétail capturés. Cet héroïque effort ne put que prolonger l’agonie de la ville qui, le 30 juillet 1885, dut ouvrir ses portes à Osman-Digma. Ce dernier, au mépris des engagemens pris lors de la capitulation, fit mourir le gouverneur et les principaux chefs et, pour échapper à un pareil sort, le reste des défenseurs de Kassala dut entrer dans les rangs des mahdistes.

Mais, en dépit de la chute de Khartoum et de la reddition de Kassala, l’objectif poursuivi par les deux nations n’avait pas varié. La situation en 1890 était, au fond, la même qu’en 1885. C’était toujours le mahdi que devait viser l’Angleterre ; c’était toujours l’Ethiopie que convoitait l’Italie. Les Anglais avaient toujours besoin d’un allié pour reprendre les régions du Haut-Nil occupées par les mahdistes, et d’autre part les Italiens ne pouvaient être assurés de la tranquille possession de l’Ethiopie que, si la paix régnait au Soudan égyptien. C’est de cette solidarité d’intérêts que sont sortis les derniers traités anglo-italiens.

Les deux puissances contractantes ont cherché à délimiter leur sphère d’influence respective à la côte orientale d’Afrique et à la côte de la Mer-Rouge de manière à éviter dans l’avenir toute cause de malentendu. Le premier traité, dont le protocole a été signé le 24 mars 1891 par le marquis di Rudini et lord Dufferin, fixe le point de démarcation des territoires anglais et des territoires italiens à la côte somâl, puis détermine la frontière entre l’Ethiopie et le Soudan égyptien. Sur le littoral, la ligne de démarcation remonte le thalweg de la rivière. luba depuis son embouchure dans l’Océan-Indien, presque sous l’équateur jusqu’au 6e latitude nord. L’Angleterre abandonnait généreusement à l’Italie les quatre ports zanzibarites de Brawa, Merka, Magadoxo, Warsheik, situés au nord du Juba, ne se réservant, des cinq villes de la côte de Ben-Adir, que la seule ville de Kismayou. La frontière suit le 6e parallèle jusqu’au 35e longitude est (Greenwich), puis ce 35e méridien jusqu’au Nil-Bleu. Au nord du Nil-Bleu cette frontière ne fut pas tout d’abord prolongée. La délimitation du côté de l’ouest ne fut complétée que le 15 avril suivant. Une ligne irrégulière fut alors tracée, qui, partie du Nil-Bleu, sous le 35e méridien, atteignit l’Atbara, à 30 kilomètres en amont de Kassala, et aboutit sur le littoral de la Mer-Bouge, au ras Kassar. Toute l’Ethiopie avec ses dépendances du Choa et du Kaffa, fut ainsi placée dans la sphère d’influence italienne. Il en fut de même de certaines villes situées aux confins du Soudan égyptien qui avaient fait partie, avant l’insurrection mahdiste, de l’Egypte. Quant à Kassala, le droit d’occuper cette place fut bien reconnu à l’Italie, mais à titre temporaire, et seulement si les intérêts de la défense de l’Erythrée exigeaient cette occupation. Les droits de l’Egypte étaient d’ailleurs réservés, et Kassala devait lui être restituée dès qu’elle se déclarerait en mesure d’y assurer le maintien de l’ordre.

Il ne resta plus à délimiter que le territoire italien du côté des possessions anglaises du golfe d’Aden. Sur cette partie de la côte somâl que baignent les eaux de ce golfe, l’Angleterre occupait le littoral à l’orient du golfe de Tadjourah jusqu’au 49e de longitude est de Greenwich. Dans cette direction, les Italiens s’étendaient jusqu’au ras Hafoun. Entre ce cap et le 49e de longitude est de Greenwich, le pays était indépendant. Le cap Guardafui, qui forme la pointe extrême de la grande corne africaine, était considéré comme res nullius, un de ces pays que les Anglais nomment no man’s land, territoire de personne.

L’Angleterre s’est montrée ici fort libérale. Par le traité du 5 mai 1894, elle a cédé à l’Italie le cap Guardafui et le pays environnant, se contentant de reculer les limites de l’hinterland de ses possessions du golfe d’Aden à 300 kilomètres environ dans l’intérieur du continent. La limite des sphères d’influence de la Grande-Bretagne et de l’Italie dans ces régions est constituée désormais par une ligne à délimitations compliquées, laquelle part du point de Gildessa, arrive au 8e parallèle nord, suit ce parallèle jusqu’à son intersection avec le méridien de 48e de longitude est de Greenwich, atteint ensuite l’intersection du 9e parallèle nord et du 49e longitude est de Greenwich et suit ce méridien jusqu’à la mer. Une disposition subsidiaire stipule que les deux gouvernemens se conformeront, dans les régions du protectorat britannique et dans celles de l’Ogadine italien, aux stipulations de l’acte général de Berlin et de la déclaration de Bruxelles relatives à la liberté du commerce. En outre, dans le port de Zéila, il doit y avoir égalité de traitement pour les sujets et protégés des deux nations en ce qui concerne leurs personnes, leurs biens, et l’exercice de leur commerce et de leur industrie. En somme, tout le bastion formé par la grande corne orientale africaine dont le cap Guardafui constitue le front saillant fut reconnu possession italienne. Depuis le cap Hafoun jusqu’au 49e longitude est de Greenwich, c’est un développement de côtes d’environ 400 kilomètres dont ils ont bénéficié. Dans leur ensemble, les territoires somalis aujourd’hui soumis à l’influence italienne s’étendent sans interruption depuis le fleuve Juba presque sous l’équateur, jusqu’au-delà du cap Guardafui vers le 49e de longitude est, sur le littoral du golfe d’Aden, et atteignent un développement de côtes d’environ 2 000 kilomètres.


IV

Si l’Italie eût été prudente et sage, elle eût dû rester pour le moment sur les avantages que lui avaient acquis ces traités. Le souci de sa situation militaire en Europe ; ses ressources financières précaires, son état économique peu brillant, eussent du inspirer la ligne de conduite qui était à suivre en Afrique. Installée solidement à Asmara. à Kéren et à Massaouah, munie de traités qui lui assuraient un vaste hinterland pour l’avenir, elle eût pu adopter une politique expectante et ajourner toute idée d’extension ultérieure jusqu’à l’époque où, devenue plus forte sur le terrain économique et militaire, elle se serait trouvée en mesure de faire correspondre ses moyens d’action à ses hautes visées. D’ici là d’ailleurs sa politique d’expansion coloniale ne fût pas restée complètement inactive. Elle eût pu chercher à consolider sa position juridique vis-à-vis de la France en s’entendant avec cette dernière pour fixer les limites du territoire italien d’Assab et de la colonie française d’Obock et pour concilier de communes prétentions sur le Harrar. Elle eût pu faire œuvre colonisatrice en détournant sur le plateau érythréen quelques-uns de ces émigrans qui chaque année vont se perdre en Amérique sans profit pour la métropole, et en attirant à Massaouah une partie du commerce éthiopien. Vis-à-vis des indigènes qui pouvaient s’opposer à son expansion future, elle eût continué à user de la tactique qui lui avait si bien réussi jusqu’alors, et cherché à diviser pour mieux régner. Elle eût entretenu les mésintelligences qui sont à l’état chronique entre le négus et ses ras. Surtout elle se fût bien gardée d’attaquer, au risque de les réunir contre elle dans une action commune, les derviches et les Abyssins.

Il semble bien que telle ait été tout d’abord l’intention du gouvernement italien, et maintes fois, au lendemain de l’occupation d’Asmara, fut faite à Monte-Citorio la déclaration que l’on ne dépasserait pas le triangle Massaouah, Asmara et Kéren. Mais les événemens furent-ils plus forts que la volonté des gouvernans ? ou plutôt ces derniers, séduits et entraînés par l’exemple de la France et de l’Angleterre, ont-ils voulu « faire grand » en matière d’expansion coloniale et ne se sont-ils pas laissé arrêter par la perspective des sacrifices d’hommes et d’argent que coûte une pareille politique ? Toujours est-il que la ligne de conduite avisée qu’avait préconisée le gouvernement italien ne tarda pas à être abandonnée et à la période d’action diplomatique ne tarda pas à succéder 1ère de conquête et d’occupation effective.

Le premier résultat de cette politique active fut l’entrée des troupes italiennes à Kassala, située à 180 kilomètres à l’ouest de Kéren. Tombée aux mains des mahdistes au mois de juillet 1885, cette place était devenue depuis leur centre d’opération contre Souakini et Kéren. Là ils concentraient en secret leurs troupes, amassaient les munitions et les approvisionnemens, puis envahissaient brusquement la partie nord du plateau abyssin, pillant et brûlant les villages, massacrant les habitans ou les réduisant en esclavage. Voulant se débarrasser de ces voisins incommodes, les Italiens réunirent à Kéren toutes leurs forces disponibles, puis construisirent le fort d’Agordal, à 120 kilomètres de Kassala, et celui de Mahallo. Cette invasion progressive du pays mahdiste n’eut pas lieu sans combats. En 1892, le lieutenant du mahdi, Osman-Digma, livra aux troupes italiennes une sérieuse bataille, que d’ailleurs il perdit. En décembre 1893, le fort d’Agordat faillit être surpris par les derviches. La lutte fut meurtrière de part et d’autre ; toutefois l’armée d’occupation réussit à mettre encore une fois en déroute les mahdistes. C’est à la suite d’une incursion de ce genre que Kassala fut enfin repris aux Soudanais. Une troupe considérable de derviches avait fait, au commencement de juillet 1894, une razzia aux environs d’Agordat. Aussitôt prévenu, le général Baratieri, qui se trouvait à Kéren, accourut à Agordat avec toutes les forces dont il pouvait disposer. Se lançant à la poursuite des derviches, il arrivait inopinément le 17 juillet devant Kassala. Surprise, la garnison n’en fit pas moins une vigoureuse résistance, surtout dans l’intérieur de la ville. Mais après une charge de cavalerie et une ferme attaque des troupes d’infanterie, les derviches durent céder la place. Bon nombre d’entre eux, ne pouvant franchir le Mareb, dont les eaux avaient grossi, furent faits prisonniers ou se noyèrent dans la rivière.

Une forte garnison installée à Kassala, l’Italie voulut porter toute son attention sur les affaires éthiopiennes. Déjà, dès 1890, se trouvant trop à l’étroit dans les limites du triangle Massouah, Asmara et Kéren, elle avait cherché à s’étendre à l’ouest et au midi de cette ligne et porté sa frontière jusqu’au Mareb à la suite d’un accord conclu avec Mangascia, le vice-roi du Tigré. Mais cette extension ne fut pas encore suffisante pour l’appétit italien. Sous prétexte d’intrigues nouées par Mangascia avec les derviches, le général Baratieri franchit, au mois de décembre 1894, la rivière Mareb, entra à Adoua et conquit l’Agamé. Mangascia fut battu à Coatit, puis à Sénafé, et au courant de l'année 1895 des postes italiens furent installés à Adigrat, à Makallé et à Amba-Alaghi, à 400 kilomètres de Massaouah. Tout le Tigré fut soumis jusqu’à la frontière choane.

Tout paraissait sourire à l’Italie, et déjà, dans la péninsule, les esprits escomptaient la soumission entière de l’Ethiopie lorsque le désastre d’Amba-Alaghi est venu montrer ce qu’avaient de factice les conquêtes aventureuses du général Baratieri.

C’est que depuis longtemps, les relations du négus Ménélik avec le gouvernement italien avaient cessé d’être bonnes. De graves dissentimens avaient surgi entre les deux anciens alliés. En signant le traité d’Ucciali, Ménélik s’était laissé dicter certaines dispositions fort habilement imaginées du reste, qui pouvaient aliéner son indépendance vis-à-vis de l’Italie. Indépendamment de la cession d’une moitié du Tigré avec Asmara et Kéren, le traité d’Ucciali admettait l’ingérence du gouvernement italien dans les relations intérieures de l’Ethiopie. Débarrassé de l’hostilité de Mangascia et des autres ras, Ménélik ne tarda pas à se repentir de l’énormité des concessions qu’il avait faites plus ou moins consciemment. Néanmoins, quand le ras Makonnen et le comte Antonelli, de retour de leur mission en Italie, rentrèrent au Choa, il consentit à ratifier le traité déjà signé par le roi Humbert. Mais de nouvelles prétentions de la part des Italiens achevèrent de l’indisposer contre eux. Le comte Antonelli ayant voulu, comme représentant du roi d’Italie, ceindre la couronne à Ménélik, ce dernier refusa. Dès la fin de 1890, de graves divergences de vues surgirent entre les deux alliés. Elles portaient sur deux points du traité d’Ucciali : sur l’interprétation à donner de l’article 17 et sur la détermination de la nouvelle frontière italo-éthiopienne. « Le roi des rois, disait cet article, iccialauccial (devra ou pourra ? ) se servir de la diplomatie italienne pour traiter toutes ses affaires avec les puissances européennes. » Le texte italien traduisit le mot iccialauccial par « devra » ; Ménélik soutint que ce mot voulait dire simplement : pourra, s’il lui plaît. « J’ai stipulé, écrivait-il dans une lettre adressée au mois de septembre 1890 au roi Humbert, que par amitié les affaires éthiopiennes pourraient être traitées par la diplomatie italienne, mais je n’ai pas entendu prendre cet engagement par traité. Votre Majesté doit comprendre qu’aucune puissance indépendante ne ferait jamais pareille chose. » Quant à la question de délimitation de frontière, l’empereur d’Ethiopie prétendit qu’il n’avait entendu céder par le traité d’Ucciali qu’une partie de l’Asmara, tandis que l’Italie lui réclamait la plus grande partie du Tigré. Le comte Antonelli, envoyé pour aplanir ces difficultés, ne put régler ni la question de frontière, ni la forme dans laquelle devait s’exercer le protectorat que l’Italie entendait s’arroger sur l’Ethiopie, et au mois de février 1893 le négus écrivit au roi Humbert qu’il entendait résilier le traité d’Ucciali et reprendre toute sa liberté d’action.

L’arrivée des troupes italiennes à la frontière choane a obligé Ménélik à quitter le terrain des protestations plus ou moins stériles et à entrer à son tour en action. Occupé à guerroyer dans le sud de l’Ethiopie, sur les confins éloignés des pays gallas, le monarque abyssin, comprenant toute l’étendue du danger, a rassemblé en hâte ses forces, et, au camp de Borromieda, a déclaré solennellement qu’il ne serait jamais le protégé de l’Italie et qu’il entendait avoir d’autres frontières du côté de l’Erythrée que celles qu’il avait consenties par le traité d’Ucciali, puis il s’est mis en marche vers le nord. Contians dans les intrigues qu’ils avaient nouées avec le roi du Godjam et le ras Makonnen, et aussi dans l’inaction où s’était complu jusqu’alors Ménélik, les Italiens avaient commis la lourde faute de réduire leurs troupes au minimum. C’est à peine si, au moment du désastre d’Amba-Alaghi, le corps d’occupation comptait 18 000 hommes, et encore, sur ce nombre, n’y avait-il que quatre bataillons européens. Ces troupes étaient d’ailleurs éparpillées un peu partout le long du littoral et sur le plateau ; il y avait des garnisons à Massaouah, à Kéren, à Asmara, a Kassala, à Makallé, etc., sur une longueur de 600 kilomètres. À l’extrémité de cette ligne démesurément étendue se trouvait le major Toselli, à Amba-Alaghi, sur la frontière choane.

Le 7 décembre 1895 le choc eut lieu. Les 2 500 hommes du major Toselli se trouvèrent aux prises avec l’avant-garde de l’armée abyssine, comprenant 20 000 hommes commandés par Makonnen. Le combat dura six heures. Après une résistance acharnée, les ailes italiennes, trop faibles en nombre, étaient débordées, tournées, et la résistance du centre rendue inutile. Le major Toselli dut battre en retraite. Il fut enveloppé de toutes parts. A ses côtés se tenaient presque tous les officiers et sous-officiers italiens avec une poignée de braves, épuisés. On échangeait des coups de fusil à dix pas, et la petite phalange diminuait d’instant en instant, semant les morts le long de la route. Bientôt le major Toselli tomba, et avec lui presque tous ses lieutenans. Trois cents fuyards à peine réussirent à rallier une colonne qui s’était portée au secours du détachement d’Amba-Alaghi, et quand le général Arimondi demanda au capitaine Bodrero qui accourait seul : « Où est votre bataillon ? — Il n’est plus, » put répondre l’officier échappé à la sanglante hécatombe.

La capitulation de Makallé, où l’on a vu une garnison italienne de 1 500 hommes laissés sans secours à la merci de l’ennemi, a suivi de six semaines le désastre d’Amba-Alaghi. Ménélik est entré à Adoua, à Axoum, et a battu le général Baratieri, qui a dû reculer jusqu’à la rivière Belessa et a perdu ainsi tout le fruit de la campagne de 1895. Le général Baldissera, envoyé d’Italie, a pris le commandement en chef du corps expéditionnaire porté par des renforts successifs à 65 000 hommes. Les troupes envoyées contre Ménélik auront été trois fois plus nombreuses que celles qui furent envoyées contre Johannès. C’est que l’armée éthiopienne est aujourd’hui autrement redoutable que celle qui obéissait à Johannès. En 1883, la plus grande partie de cette dernière était armée de fusils à piston, d’espingoles, de lances et de sabres ; on n’y voyait d’autres fusils modernes que quelques milliers de Remington enlevés par Johannès aux Egyptiens dans les combats de Gudda-Guddi et de Gura en 1875-1876, tandis qu’aujourd’hui l’armée de Ménélik posséderait des Martini-Henry donnés au négus par les Anglais, des fusils Gras et des Wetterli envoyés en cadeau au moment de l’entente « ménéliko-italienne ». D’après des correspondances italiennes venues d’Erythrée, Ménélik aurait mis en ligne, pendant la campagne de 1895, 65 000 fusils dont la plupart appartiennent aux meilleurs systèmes. Le négus possédait en outre une quarantaine de Hotchkiss de 56 millimètres.

L’armée italienne a en outre à compter avec les difficultés du pays. Celles-ci peuvent faire de la conquête de l’Ethiopie une entreprise des plus rudes. On a bien avancé que le royaume du négus était aux possessions italiennes de l’Erythrée ce qu’est la Kabylie aux possessions françaises d’Algérie, et que la soumission de l’Ethiopie ne présenterait pas d’autres difficultés que n’en avait présenté celle de la région kabyle, mais la comparaison ne nous paraît guère juste. La Kabylie n’offre point d’obstacles considérables ; on peut atteindre à cheval les sommets des hauteurs ; d’assez bons chemins sillonnent le pays. De plus, il existe en Kabylie des centres construits ; la population y est sédentaire ; elle cultive la terre et se livre à l’industrie. Tout autre est l’Ethiopie, vraie citadelle de montagnes, aux escarpemens abrupts, aux vallées profondes, aux dangereux défilés, où les plateaux s’échelonnent et se superposent en lignes de défenses successives et se couronnent de sommets inaccessibles à une armée. Les villes y sont rares, la capitale se déplace et se trouve là où, temporairement, sont plantées les tentes du négus et de ses feudataires. La demeure ordinaire de l’indigène est la paillotte. La population y est rude, pourvoit volontiers à sa subsistance par la rapine et est toujours prête à suivre ses chefs à la guerre. Ajoutez que les Français ont pu investir de tous côtés la Kabylie, tandis que les Italiens ne peuvent attaquer l’Ethiopie que par le littoral.

Mais, en admettant même que la fortune favorise enfin les armes italiennes, l’ère des difficultés sera bien loin d’être close. Ce serait s’abuser étrangement que de croire qu’un traité avec Ménélik assurant le protectorat de l’Italie mettra cette dernière en possession effective de l’Abyssinie, du Harrar, de l’Ogadine et de tous les pays gallas qui s’étendent entre le haut Nil, le fleuve Juba, et le littoral de la Mer-Rouge. Et puis, la conquête politique terminée, ne faudra-t-il pas tenter la conquête morale de ce peuple de sept à huit millions d’âmes, ne possédant que quelques primitifs rudimens de civilisation, chrétiens d’un culte spécial qui n’est pas celui de l’Italie et fort attachés à ce culte, réfractaires jusqu’ici à notre civilisation. En même temps s’imposera le problème de la colonisation et de la mise en valeur du plateau éthiopien et de la ceinture de terres adjacentes. Il faudra étudier les conditions dans lesquelles pourront être détournés dans l’Afrique orientale, dans une terre à elle et sous son drapeau, les centaines de milliers d’émigrans qui vont sous d’autres cieux se perdre chaque année sans profit pour la mère-patrie. Sans doute il est bon que l’Italie ait des colonies et spécialement des colonies de peuplement : le pays est pauvre et peu susceptible, pour une partie du moins, d’amélioration notable ; la population y est dense, s’accroît dans de fortes proportions et envoie à l’étranger de deux à trois cent mille émigrans par an. Sans doute encore, l’Abyssinie, avec son climat tempéré et salubre, avec sa population clairsemée, réunit des conditions très favorables à l’expansion de la nationalité italienne. Mais le moment a-t-il été bien choisi pour courir une si grosse aventure ? Les ressources présentes de l’Italie sont-elles à la hauteur du but poursuivi par elle ? Et le pays à conquérir sera-t-il jamais assez riche pour la dédommager des immenses sacrifices d’hommes et d’argent qui lui sont imposés ? Nous aimons à être persuadé que le gouvernement italien voudra procéder avec la plus grande prudence dans l’occupation progressive et la colonisation de l’Erythrée ; sera-t-il servi par les événemens ? Nul n’est maître de sa destinée, a dit le poète, et sa parole est surtout vraie, appliquée aux peuples qui veulent avoir une politique coloniale active. On devait se borner au début à n’occuper que l’îlot de Massaouah, et on s’est étendu sur plus de 3 000 kilomètres le long du littoral de la Mer-Rouge et de l’Océan-Indien. On ne devait pas franchir le fameux triangle stratégique Massaouah, Asmara et Kéren, et on est allé à Kassala, à Makallé et à Amba-Alaghi. Demain il faudra dominer au cœur de l’Ethiopie et plus loin, vers le Nil et le Juba. Ce qui est certain, c’est que, quel que soit le sort que l’avenir réserve à la colonisation de l’Erythrée, ce pays absorbera une partie non négligeable des ressources nationales, et dès aujourd’hui il est à prévoir que le peuple italien, si désireux qu’il soit de faire grand, trouvera dans l’immense région que baignent la Mer-Rouge et l’Océan-Indien un élément suffisant à son activité coloniale et n’aura plus besoin, pour la satisfaire, d’acquérir cette prépondérance méditerranéenne que faisaient luire à ses yeux, au temps où ils ne soupçonnaient pas encore le côté onéreux et absorbant de la politique d’expansion coloniale, ses poètes et ses littérateurs.


ROUIRE.