Les Jésuites en Chine autrefois et aujourd’hui

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LES
JÉSUITES EN CHINE

I. Voyages et Missions du père Alexandre de Rhodes, de la compagnie de Jésus, en la Chine et autres royaumes de l’Orient, 1854 ; réimpression de la première édition de 1653. — II. Mémoire sur l’état actuel de la Mission du Kiang-nan (1842-1855), par le R. P. Broullion, de la compagnie de Jésus.

Ce fut dans le courant du xvie siècle que les missionnaires catholiques pénétrèrent en Chine. Après avoir prêché la foi au Japon, saint François-Xavier, le grand apôtre, vint mourir en 1552 à Sancian, sur le seuil même de ce vaste empire, qui recueillit de ses lèvres expirantes le premier souffle du catholicisme. À sa suite, les vaillans disciples de Loyola se précipitèrent sur cette terre nouvelle, ouverte désormais à leur intrépide génie de propagande. Bientôt on les vit à Pékin, dans l’enceinte même du palais impérial, admis à la cour, et contribuant par leur science et par leurs vertus aux splendeurs naissantes de la dynastie tartare. Les Mémoires concernant les Chinois attestent les immenses travaux des jésuites ; c’est un monument impérissable de leur séjour dans ce pays merveilleux, que les premiers ils ont fait connaître à l’Europe, et auquel ils ont en même temps porté les premières notions de la civilisation occidentale. Les jésuites cependant furent expulsés du Céleste Empire. L’implacable loi d’exil qui leur ferma successivement l’accès des principaux états européens les poursuivit jusqu’en Chine, et ces vigoureux soldats de Rome durent abandonner la conquête promise à leur drapeau ; mais les jésuites, on le sait, ne connaissent point les exils éternels, et leurs milices, parfois dispersées, se sont toujours retrouvées, après les plus terribles orages, debout et prêtes à affronter de nouveaux périls. Partout chassés, ils sont rentrés partout. Les voici qui reparaissent en Chine, non plus, comme autrefois, par la grande et libre route qu’avait ouverte à leur ordre la faveur impériale, non plus pour siéger dans les académies de lettrés ou pour diriger les travaux de l’observatoire de Pékin ; ce ne sont que de simples missionnaires, franchissant en contrebande les frontières interdites à leur foi, et cherchant à découvrir dans un immense empire les régions fidèles où ils pourront ressaisir la trace, déjà bien effacée, des anciennes prédications. C’est dans la province de Kiang-nan que les jésuites modernes ont entrepris d’inaugurer la nouvelle propagande. L’un d’eux, le père Broullion, vient de rendre compte du résultat de leurs premiers efforts. En même temps la compagnie de Jésus a fait réimprimer, sur une édition qui date de 1653, la narration des voyages accomplis en la Chine et autres royaumes de l’Orient par le père Alexandre de Rhodes, de 1619 à 1649. La publication simultanée de ces deux ouvrages fournit la matière de comparaisons intéressantes et de curieux rapprochemens. On se le figure aisément rien que d’après les dates, que deux siècles séparent ! Les voyages en Chine, que le moindre touriste peut se permettre aujourd’hui, ne ressemblent guère aux voyages en la Chine exécutés au xviie siècle. La Chine elle-même, quelque immuable qu’on la suppose, n’est pas demeurée absolument telle qu’elle était il y a deux cents ans. Et les jésuites ! On s’attend bien à ne pas trouver dans le père Broullion, notre contemporain, l’exacte copie du père de Rhodes : le même habit ne saurait, à deux siècles de distance, faire le même moine. Le père de Rhodes nous reporte au temps de la première campagne des jésuites dans le Céleste Empire ; le père Brouillon nous raconte les débuts de la seconde croisade entreprise par les soldats de saint Ignace : ce sont deux périodes également remarquables dans l’histoire du catholicisme et dans la vie de cette compagnie fameuse, dont le nom seul, aujourd’hui encore, passionne les âmes et remue les empires ! — Que l’on se rassure pourtant : les deux jésuites dont nous allons suivre les pérégrinations n’ont, en vérité, rien de terrible ; ils n’emportent dans leur mince bagage ni manuels de politique ni instrumens d’inquisition. Commençons par le père Alexandre de Rhodes.

I.

En ce temps-là, on ne songeait pas encore à percer l’isthme de Suez, et pour se rendre de Rome dans l’Inde il fallait non-seulement faire le tour de l’Afrique et affronter le cap des Tempêtes, mais encore se rendre par terre jusqu’à Lisbonne. Or ce voyage par terre offrait de grandes difficultés. Parti de Rome, au mois d’octobre 1618, avec la bénédiction du pape Paul V et un très grand nombre d’indulgences, l’âme fortifiée par un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, le jeune missionnaire traversa en plein hiver les neiges des Alpes, échappa, près de Lyon, à un groupe de calvinistes qui voulaient le jeter dans le Rhône, coupa « allègrement » par le Languedoc, fit son entrée à Saragosse le 1er janvier 1619, et fuyant Madrid, où peut-être on l’eût empêché, en sa qualité de Français, de passer aux Indes, se dirigea en toute hâte sur Lisbonne. Il n’avait pas mis moins de quatre mois et demi pour accomplir cette première partie du voyage. À Lisbonne, il se reposa de ses fatigues. Le père de Rhodes nous fait connaître qu’à cette époque les jésuites possédaient dans la capitale du Portugal quatre maisons « où, dit-il, nos pères travaillent fort utilement en toutes les choses qui sont propres à notre compagnie, laquelle embrasse tout ce qui peut servir au salut des âmes. » L’université de Coïmbre brillait également du plus vif éclat ; elle renfermait, lors de la visite du missionnaire, trois cents jésuites, riche pépinière de savans et d’apôtres, d’où la société expédiait par-delà les mers ses inépuisables rejetons.

Le Portugal était alors dans toute sa splendeur. La mer lui appartenait, et avec la mer le commerce du Nouveau-Monde et la propagande catholique. De Lisbonne partaient plusieurs fois l’an les paquebots de la foi chrétienne, avec leurs chargemens de moines pour les églises naissantes de l’Asie. On voyait dans son port, non plus les caravelles du temps de Colomb, ni ces frêles barques sur lesquelles avaient pâli les équipages de Gama, mais de grands et solides vaisseaux, que les progrès de l’art nautique avaient faits dignes de porter le pavillon du Portugal et de commander aux deux Océans. Ce fut sur le navire la Sainte-Thérèse que le père de Rhodes s’embarqua le 4 avril 1619. Il y avait à bord quatre cents personnes, parmi lesquelles on comptait six jésuites, trois prêtres et a trois autres qui étudiaient la philosophie. » Le capitaine du navire, François de Lirea, était un personnage de grande condition, car il n’y avait pas pour la noblesse portugaise de profession plus enviée que celle d’officier de marine. Le père de Rhodes se loue beaucoup de son capitaine, qui était fort pieux, assistait au catéchisme après dîner, faisait dire la messe tous les jours, pourvu qu’il n’y eût point de tempête, et présidait aux communions générales, de telle sorte que, suivant l’expression du missionnaire, la Sainte-Thérèse semblait être un monastère flottant. — Le 20 juillet, le cap de Bonne-Espérance, ce passage tant redouté, fut doublé sans péril, et l’on célébra une messe solennelle pour remercier la Providence de cette visible marque de protection ; mais le 25 survint une tempête qui ne dura pas moins de dix-huit jours, tempête si violente, que les passagers, désespérant de revoir jamais la terre, « ne pensaient plus qu’au paradis. » Les nuages ne furent dissipés que le jour de Sainte-Claire, et sans doute par une grâce particulière de cette douce patronne. À peine échappé à ce danger, le navire faillit se perdre dans le détroit de Madagascar, puis le scorbut se mit dans l’équipage. Il était temps d’arriver à Goa, où la Sainte-Thérèse aborda le 9 octobre 1619, après six mois de traversée.

Le voyageur qui visite aujourd’hui Goa ne peut se défendre d’un profond sentiment de tristesse, lorsque, après avoir remonté la rivière et passé devant la ville neuve, il aperçoit sur sa droite la place où fut le vieux Goa. Ce ne sont que ruines d’églises et de couvens. Trois églises seulement sont encore entretenues. L’une d’elles conserve pieusement le tombeau de saint François-Xavier. Un petit nombre de fidèles, quelques moines viennent prier sous leurs dômes, où l’on voit encore étinceler par intervalles l’or des vieux lambris. Dans un arsenal qui avoisine ces édifices, autrefois splendides, gisent à terre plusieurs canons de bronze du temps d’Albuquerque. J’ai parcouru il y a peu d’années ces espaces désolés où l’on foule à chaque pas de grands souvenirs et où revivent en quelque sorte, à travers la brume de deux siècles, la gloire militaire et les religieuses traditions du Portugal. En lisant dans le récit du père de Rhodes la description de Goa tel qu’il était en 1619, et en me reportant à mes souvenirs de voyage, il me semble que je découvre une ville nouvelle ; les églises s’animent et retentissent de chants sonores, de blanches files de moines remplissent les vastes corridors des couvens ; l’arsenal se repeuple de soldats, les canons brillent sur leurs affûts ; le long du fleuve se presse une population nombreuse qui charge et décharge les navires aux sons cadencés des chants indiens. Ici est le palais du vice-roi, là celui de l’archevêque, — deux puissans personnages, dont l’un envoie ses flottes et l’autre ses missionnaires jusqu’aux rives les plus reculées de l’Asie. Tel était Goa aux yeux du père de Rhodes, ville « pleine de toutes les plus grandes délices de l’Europe et de plusieurs autres qui lui sont propres. » La compagnie des jésuites y possédait trois maisons, érigées sous les auspices de saint François-Xavier, qui prêcha la foi dans trois cents royaumes, accomplit tant de miracles et baptisa plus de trois cent mille chrétiens. Dans son zèle à marcher sur les traces de ce grand saint, le père de Rhodes, tout en se livrant avec ardeur à l’étude de la langue canarine, commença l’exercice actif de son apostolat par « la chasse des enfans païens. » Les rois de Portugal s’étaient réservé le droit de prendre les petits enfans orphelins et de les faire baptiser, puis de les recueillir dans un établissement où on leur enseignait la religion chrétienne. Chaque année, à la Saint-Paul, s’accomplissait la cérémonie du baptême pour les orphelins que les jésuites avaient pu découvrir. Le père de Rhodes en vit ainsi baptiser six cents, ce qui était, dit-il, une assez heureuse chasse. Beaucoup de conversions à cette époque ne s’opéraient pas autrement ; on n’était pas difficile sur le choix des moyens, et les missionnaires catholiques procédaient avec une facilité singulière à la multiplication des chrétiens. Cela expliquerait, indépendamment des miracles de la grâce, les énormes chiffres de conversions dont s’enorgueillissaient les jésuites. — Le père de Rhodes allait donc à la chasse avec la plus sincère dévotion : c’est le plus bel exercice qu’il ait eu à Goa. Peut-être ne verra-t-on dans ce procédé, qui après tout sauve souvent les corps en même temps que les âmes, rien qui ne soit conforme aux sentimens d’humanité comme aux inspirations de la foi la plus vraie ; toutefois il est aisé de conclure des récits du père de Rhodes que parfois l’amour du gibier menait trop loin les pieux chasseurs, et qu’on se laissait aller à prendre violemment et jusque dans les bras de leurs mères des enfans qui eussent vécu heureux et aimés au foyer de la famille. Ce n’est pas tout : le père de Rhodes nous confessera que « l’on fait ordinairement grand honneur et beaucoup de caresses à ceux qui sont encore païens, et puis, quand ils sont baptisés, on ne daigne pas les regarder, et de plus, quand ils se convertissent, on les oblige à quitter l’habit du pays, et l’on ne saurait croire combien cela leur est rude. » En racontant ces détails, le missionnaire ne dissimule pas qu’ils lui ont causé un déplaisir bien sensible ; aussi ne faut-il pas abuser d’un secret si honnêtement révélé, ni demander un compte trop sévère à ce prosélytisme militant qui, au xviie siècle, s’était donné la tâche de conquérir par tous les moyens l’Asie à la foi romaine. N’oublions pas non plus que sur ces terres lointaines, où l’audacieux génie de quelques aventuriers avait enlevé à la pointe de l’épée de si vastes royaumes, il semblait naturel que la croix fût plantée avec une égale audace, et ne nous étonnons pas de voir les premiers missionnaires catholiques, jésuites en tête, apporter dans l’œuvre de la conversion ces allures expéditives et violentes qui trop souvent firent de leur croix une épée.

Le père de Rhodes demeura deux ans et demi à Goa ou à Salset, et le 12 avril 1622 il s’embarqua pour le Japon. Le capitaine du navire étant mort à Cochin, il prit un autre bâtiment sur lequel il eut à essuyer aux abords du cap Comorin une horrible tempête : heureux incident, car tout l’équipage, face à face avec la mort, demanda le baptême. Le cap fut enfin doublé, et le capitaine longea la côte dite de la Pêcherie, ainsi nommée à cause de la pêche des perles. « Ses habitans, dit le père de Rhodes, savent le temps de l’année propre à trouver ces belles larmes du ciel qui sont recueillies et endurcies dans les huîtres. C’est pour lors que les pêcheurs s’avancent en mer sur des barques ; l’un d’eux se plonge dedans, attaché sous les aisselles avec une corde, ayant la bouche pleine d’huile et un sac au cou ; il va jusqu’au fond et ramasse les huîtres qu’il trouve, il les met dans le sac, et quand il ne peut plus tenir son souffle, il fait signe, tirant la corde avec laquelle il est attaché. Ceux qui sont au bateau le tirent incontinent en haut ; on ouvre les huîtres qui sont dans le sac, où l’on trouve ordinairement plusieurs perles. » C’était à Tutucurin que du temps du père de Rhodes on pêchait les plus belles perles de l’Orient ; les Portugais y avaient une citadelle et les jésuites un collège fondé par saint François-Xavier. Un jour, les jésuites furent chassés de leur collège, et avec eux, par un juste châtiment du ciel, les huîtres se retirèrent ; plus de perles. Plus tard, les jésuites ayant été réintégrés dans leur collège, les perles revinrent. Du reste, toute cette région était pleine du nom et de la puissance des jésuites ; ils avaient des missions dans l’île de Manar, à Ceylan, sur la côte de Coromandel comme sur celle de Malabar, missions que le père de Rhodes, dans son cabotage apostolique, visite successivement, avant de s’embarquer pour Malacca, où il n’arrive que le 28 juillet 1622 à la faveur d’un miracle. Le navire étant échoué en vue du cap Bachado et presque perdu, il eut la pieuse idée de prendre dans un scapulaire un des cheveux de la sainte Vierge et de le plonger dans la mer en le liant avec une longue corde ; le bâtiment sortit immédiatement du sable où il était enfoncé, et le lendemain il entrait au port.

La ville de Malacca a subi de nombreuses vicissitudes. Fondée par les Portugais, attaquée et prise par les Hollandais, elle est aujourd’hui au pouvoir de la Grande-Bretagne. Comme Goa, c’est une grandeur déchue ; on n’y voit point de ruines cependant : les églises et les couvens sont encore debout, plusieurs édifices remontent au temps de la domination portugaise et rappellent de nobles souvenirs ; mais la croix ne surmonte plus les anciens temples, une génération hollandaise et une génération britannique, c’est-à-dire deux générations protestantes, ont peu à peu fait disparaître le catholicisme, jadis si florissant sur cette côte. Puis sont venus les Chinois, qui se sont établis en maîtres dans la ville, et qui forment le gros de la population. Du Portugal et des Portugais, il ne reste plus qu’un petit nombre de familles, dont quelques-unes ont mêlé leur sang avec celui de la race indigène. Lorsque je suis débarqué à Malacca, porté sur le dos d’un Malais (car à la mer basse les canots ne peuvent accoster la plage), j’avais peine à croire que ce port sans vaisseaux, que cette rive presque déserte eussent acquis au xviie siècle un si grand renom. Quelques barques de pêcheurs étaient couchées dans la vase, un cypaye ennuyé montait la garde pour l’Angleterre auprès d’une batterie de vieux canons : tout était silencieux et triste. Après avoir franchi un petit pont de pierre, j’entrai dans la principale rue, bordée d’habitations chinoises qui se reconnaissent à leurs boiseries vernissées, à leurs lanternes rondes et au cercueil en bois de teck qui attend, près de la porte, que le chef de la famille y soit étendu pour le dernier sommeil. Un Portugais qui me servait de guide m’indiqua l’établissement des missions catholiques, et pendant que je cherchais à saisir dans les détails de cet édifice quelques vestiges du passé, je fus distrait par des marchands de joncs, de bambous, de singes, de perroquets. Il n’y a plus d’autre commerce à Malacca. Les Anglais n’ont pas songé à ranimer cette ville morte. Combien était différente la physionomie de Malacca lorsque le père de Rhodes y fit son entrée ! Il trouva « une fort belle ville avec une citadelle bien forte et bien garnie, plusieurs églises richement ornées, où la dévotion des peuples était admirable, cinq paroisses seulement, mais de nombreux monastères, enfin le collège des jésuites, rempli de plusieurs grands personnages. » Notre missionnaire vécut neuf mois à Malacca en attendant que le renversement de la mousson lui permît de continuer sa route vers la Chine ; il employa pieusement son temps à seconder les jésuites dans leurs travaux à la ville comme à la campagne, et baptisa deux mille idolâtres. Heureuse chasse ! comme on aurait dit à Goa. Le père de Rhodes recueillit de son séjour à Malacca les souvenirs les plus agréables : il vante la fécondité du sol, l’abondance et l’excellent goût des fruits, le bel aspect des forêts de cocotiers, et à l’occasion du coco il fait une remarque qui mérite d’être citée. « C’est que pour rendre les cocotiers bien fertiles, il faut que les hommes habitent dessous leurs branches : je ne sais, ajoute-t-il, si c’est le souffle des hommes qui leur sert ou s’il y a quelque secrète sympathie que la nature nous a cachée. » Le père de Rhodes avoue que peu de gens avant lui avaient observé cette chose vraiment admirable : bien peu sans doute l’auront observée après lui ; mais pourquoi cette sympathie cachée, cette harmonie mystérieuse n’existerait-elle pas ? N’est-il pas vrai que sous le soleil tropical le cocotier a été donné à l’homme par la Providence comme un compagnon presque inséparable, comme un abri qui le couvre de son ombrage, qui le désaltère de son lait, qui l’habille de ses filamens, et qui lui donne son bois, ses feuilles, ses fruits, tout ce qu’il a pour le luxe et la commodité de la vie ? Auprès de la plus pauvre case veille le génie tutélaire à l’ombre duquel se repose le père de famille et s’ébattent les enfans demi-nus. Voulez-vous apprécier les richesses d’un village, comptez le nombre de ses cocotiers. J’ai vu une razzia en pays malais ; les habitans avaient fui ; on ne songeait même pas à brûler leurs misérables cabanes ; ce fut aux cocotiers que l’on fit la guerre, et les pauvres arbres, après une longue résistance, tombaient en gémissant sous les coups répétés de la hache. Oui, le cocotier est le bienfaiteur de l’habitant des tropiques, et, rassuré par l’orthodoxie évidente d’une opinion émise par le père de Rhodes, je veux supposer avec lui cette sympathie secrète qui me permet la reconnaissance, même envers un arbre !

Le père de Rhodes partit enfin pour la Chine. Après avoir heureusement échappé à la poursuite des Hollandais, qui étaient alors en guerre avec le Portugal, il arriva à Macao le 29 mai 1623. Il y avait près de cinq ans qu’il était parti de Rome ; il lui avait fallu plusieurs fois changer de navire, s’arrêter presque dans chaque port pour attendre le vent, courir mille dangers, affronter les ouragans, les écueils, les infidèles, les Hollandais enfin, « ces grands ennemis de toute piété » pour aborder aux rives de ce grand royaume après lequel il avait longtemps soupiré. Sans doute cette longue traversée n’avait pas été stérile pour le missionnaire. Il avait, chemin faisant, versé sur des milliers de fronts l’eau du baptême. La vue des tombeaux de saint François-Xavier et de saint Thomas avait retrempé son ardeur évangélique. Un miracle authentique avait récompensé sa foi en arrachant aux écueils le navire qui le portait. La Chine lui était bien due, et nous sommes impatiens d’y entrer avec lui. Que d’observations intéressantes, que de notions nouvelles ne va-t-il pas nous révéler sur cet empire, qu’il visitait au milieu du XVIIe siècle et où il a vécu plus de dix ans ! Il y a en effet, dans les vieilles descriptions des pays lointains, de ceux-là même que les voyageurs modernes nous ont fait connaître, un charme particulier de nouveauté. Malheureusement notre curiosité sera déçue. Par un étrange excès de modestie, le père de Rhodes juge superflu de s’étendre sur les « beautés et les grandes raretés du royaume de la Chine après tant de bons auteurs qui les ont écrites au long avant lui, » et il ne consacre à cette partie de son voyage que quelques chapitres d’une brièveté désespérante. Il vante beaucoup d’ailleurs la Chine et les Chinois ; il exalte la richesse du sol, l’intelligence et l’esprit des habitans. La plupart des missionnaires pendant les deux derniers siècles, notamment les jésuites, se sont montrés très favorables aux Chinois, et on leur a reproché l’exagération de leur oplimisme. Pourquoi blâmer cette impression à la fois si naturelle et si charitable ? Le prêtre indulgent qui dissimule les défauts et met en relief les vertus des peuples qu’il veut convertir n’inspire-t-il pas plus de sympathie et de respect que ce missionnaire morose qui, par dépit sans doute, médit orgueilleusement des âmes dont il n’a pas su trouver le chemin ? Le père de Rhodes reconnaît que les Chinois sont matérialistes, qu’ils adorent de faux dieux, parmi lesquels il range « un certain Confucius, » qu’ils croient aux sorciers, secte très nombreuse ; mais cela ne l’empêche pas d’établir, avant tout, qu’ils sont « pleins d’esprit, » ni d’espérer leur conversion à la vraie foi. En même temps il saisit l’occasion de déclarer qu’on a calomnié les jésuites quand on leur a imputé pour le culte des images chinoises une tolérance coupable, et j’avoue que, dans la bouche d’un tel homme, cette déclaration, faite en termes simples et nets, doit être tenue pour décisive. Est-ce à dire que le père de Rhodes ne se laisse pas aller parfois à d’innocentes exagérations ? A-t-il bien vu, par exemple, à Canton, « une rivière de deux grandes lieues de large, couverte de vingt mille bateaux ? » Ce serait beaucoup : il n’a cependant aucun intérêt à flatter les rivières. Peut-être a-t-il seulement entendu parler de l’espace qui, devant Canton, est occupé par la ville flottante, et qui, mesuré dans le sens du cours du fleuve, pourrait avoir à peu près l’étendue qu’il signale. Quoi qu’il en soit, ce ne serait qu’une erreur vénielle qui ne fait de tort à personne, et qu’il, faut certainement pardonner à un jésuite qui a tant voyagé !

La population de la Chine est un véritable problème, dont la solution se balance entre les chiffres de 150 à 300 millions. Au temps du père de Rhodes, le chiffre le plus généralement admis était celui de 250 millions ; on le conjecturait d’après le produit de l’impôt payé pour l’entretien de l’armée. Or l’armée se composait de sept cent mille hommes, et la taxe, dont le taux était évalué à six sous par tête, procurait au trésor une somme de 75 millions de francs environ (soit 107 francs par soldat). En rapportant ce calcul, le père de Rhodes ne se préoccupe que du grand nombre d’âmes qui chaque année descendent aux enfers et que les missions doivent conquérir à l’église ; vers 1640, il y avait en Chine 120 000 catholiques, et la compagnie des jésuites y comptait trente pères, répartis entre dix-sept résidences.

On sait que, dans la langue nationale, l’empire chinois s’intitule l’Empire du Milieu. L’origine de cette dénomination a donné lieu à de vives controverses. D’après M. l’abbé Huc, qui a publié récemment un ouvrage sur la Chine, elle remonte au xiie siècle avant notre ère, à une époque où la Chine était divisée en plusieurs principautés : le nom d’Empire du Milieu fut alors attribué à celle de ces provinces qui se trouvait placée au centre et où résidait habituellement l’empereur. M. Huc estime que telle est la véritable et seule origine du terme dont les Chinois se servent encore aujourd’hui ; il invoque le témoignage de Klaproth, et, comme en général il est très absolu dans la défense des idées qu’il a et même de celles qu’il prend à d’autres (ce cas est fréquent), il traite fort durement la plupart des livres européens qui ont indiqué une étymologie différente. Je demande grâce au moins pour le père de Rhodes, qui, dès 1653, s’est exposé à être d’un avis contraire à celui du père Huc : « La Chine, écrit-il, est divisée en quinze provinces qui sont chacune un bien grand royaume ; aussi la grande étendue de leur pays et l’abondance des biens que l’on y possède a rendu les Chinois si présomptueux, qu’ils se persuadent que la Chine est tout ce qu’il y a de plus beau dans toute la terre, et ils sont bien étonnés quand ils voient nos mappemondes, où leur pays paraît si petit en comparaison du reste de la terre. Ils en usent bien autrement, car en leurs cartes ils dépeignent le monde carré, mettent la Chine au milieu (aussi l’appellent-ils Chon-Choc, qui veut dire royaume du milieu), peignent la mer au-dessous, en laquelle ils sèment quelques petites îles ; l’une est l’Europe, l’autre l’Afrique, l’autre le Japon ; en quoi nous leur avons bien fait voir qu’ils étaient bien moins savans que nous. » Voici un autre voyageur qui, en 1716, écrivait dans le même sens ; c’est Le Gentil, auteur d’un Nouveau voyage autour du Monde : « L’empereur Kamhi a tout l’orgueil et le faste des princes asiatiques. Sa vanité ne peut souffrir que dans les cartes géographiques on ne mette pas son empire dans le centre du monde, et quoique, par les conversations fréquentes qu’il a eues avec nos missionnaires les plus habiles, il soit bien convaincu que ses états ne sont non-seulement pas situés dans le centre du monde, comme tous ses prédécesseurs l’ont prétendu, mais encore qu’ils ne font qu’une très petite partie de ce monde, il s’obstine par un trait de politique, où l’orgueil a beaucoup de part, à vouloir que, dans les cartes qu’on dresse par son ordre, on mette la Chine et les états qui en dépendent au centre du monde. Il fallut même autrefois que le père Mathieu Ricci, dans la carte chinoise du monde, qu’il dressa à Pékin, renversât l’ordre pour plaire à l’empereur et pour se conformer à ses idées. » Il serait facile de citer d’autres autorités ; mais pourquoi cette opinion serait-elle si ridicule ? L’ignorance des Chinois, en fait de géographie, éclate de la façon la plus grotesque sur les cartes les plus modernes. Il n’est personne qui ne connaisse ces charmans dessins qui représentent la mappemonde en usage à Canton. Les géographes du Céleste Empire sont de véritables fantaisistes ; leurs produits méritent de figurer, et figurent en effet, parmi les curiosités que les touristes rapportent d’un voyage en Chine. Les jésuites mêmes, comme on l’a vu dans le passage extrait de la narration de Le Gentil, auraient quelque peu sacrifié aux manies orgueilleuses de l’empereur Kanghi, pensant qu’après tout la concession était assez innocente. Le père de Rhodes affirme, de son côté, que les jésuites ont rectifié les idées erronées qui avaient cours à Pékin sur la situation de l’Empire du Milieu ; mais peu importent ces contradictions, qui n’incriminent la bonne foi de personne. Ce que j’ai tenu surtout à établir, c’est que l’opinion vulgaire, au sujet du titre que prend la Chine, peut être maintenue, n’en déplaise à Klaproth et au père Huc !

À l’époque où le père de Rhodes visitait la Chine, le thé était à peine connu en Europe ; on le vendait à Paris 30 francs la livre, et il ne coûtait aux Hollandais qui faisaient le commerce que 8 ou 10 sous. « C’est ainsi, dit le jésuite missionnaire, que nos braves François laissent enrichir les étrangers dans le négoce des Indes orientales, d’où ils pourraient tirer toutes les plus belles richesses du monde, s’ils avaient le courage de l’entreprendre aussi bien que leurs voisins, qui ont moins de moyens d’y réussir qu’eux. » Cette réflexion n’a pas cessé d’être vraie, et j’aime à la retrouver dans le récit de ce missionnaire, qui, parti à la conquête des âmes, ne dédaigne pas de signaler sur sa route les élémens de commerce et d’échange avec autant de soin que pourrait le faire un consul. Le thé est d’ailleurs pour le père de Rhodes l’objet d’une prédilection particulière ; il lui consacre tout un chapitre, et il décrit avec une sorte d’enthousiasme les vertus de ce précieux remède, auquel il doit, entre autres bienfaits, d’avoir pu ajourner le sommeil lorsqu’il était obligé de passer la nuit à confesser ses bons chrétiens. Le thé alors, ainsi que l’opium, n’était qu’un remède, et c’est seulement à ce titre que le père de Rhodes en recommande l’usage.

Le missionnaire demeura près d’un an à Macao, dans le collège que la compagnie des jésuites y avait établi dès l’origine de l’occupation portugaise, et qui fournissait des apôtres et des martyrs à toutes les missions de l’Orient. Il rappelle l’origine de cette petite colonie, et le nom de l’un de ses fondateurs, Pierre Veillo, « qui mérita par sa charité que saint François-Xavier lui promît qu’il saurait le jour de sa mort. » Les Portugais payaient à l’empereur de la Chine un tribut annuel de 22 000 écus. Dans les premiers temps, il leur était interdit d’ériger des fortifications, mais ils surent profiter d’une attaque des Hollandais pour obtenir la permission de construire des forts, où ils placèrent deux cents pièces de canon. Macao fut longtemps le centre d’un grand commerce ; il entretenait de fréquentes relations avec le Japon et avec les îles Philippines. Protégées par le pavillon du Portugal, les missions catholiques y étaient florissantes : de nombreuses et vastes églises attestaient la ferveur des fidèles. Ces souvenirs ne sont pas effacés par les temps : les forts bâtis au xviie siècle dominent les hauteurs de Macao, les édifices catholiques sont debout, et le père de Rhodes reconnaîtrait encore la charmante petite ville où il s’était préparé à entreprendre la périlleuse mission du Japon.

C’était en effet pour évangéliser le Japon que le père de Rhodes avait fait ce long voyage ; mais les persécutions en décidèrent autrement. Les martyrs s’étaient tellement multipliés au Japon, qu’il n’y restait pour ainsi dire plus de chrétiens. Les supérieurs des missions jugèrent que la Providence leur commandait de céder devant l’orage, et qu’il convenait de laisser quelque temps en friche cette terre ingrate où les confesseurs de la foi catholique ne trouvaient plus que des tombeaux. Le père de Rhodes fut donc envoyé dans les contrées qui s’étendent au sud de la Chine ; il visita ainsi à plusieurs reprises la Cochinchine et le Tonkin, et ce fut là que s’accomplirent les œuvres les plus brillantes et les plus méritoires de son apostolat.

Au temps du père de Rhodes, les géographes européens ne se souciaient guère de ces deux royaumes : doit-on les en blâmer ? Nos géographes d’aujourd’hui ne sont guère plus avancés sur la configuration du Tonkin, et bien que la Cochinchine soit un peu moins inconnue, on trouverait difficilement encore dans les ouvrages modernes une description approximative de ce curieux pays. Les missionnaires catholiques furent probablement les premiers voyageurs qui pénétrèrent en Cochinchine. Le père de Rhodes signale un Napolitain, le père François Busomi, et un Portugais, le père Diégo Carvalo, qui arrivèrent dans le pays en 1615. Il s’y rendit lui-même en 1624, et l’année suivante la jeune église de Cochinchine ne comptait pas moins de dix missionnaires, dont les prédications obtinrent d’abord un grand succès. Il en fut de même au Tonkin, où le père de Rhodes arriva en 1627, et fut immédiatement accueilli à la cour. Il faut voir comment l’habile missionnaire s’insinue dans les bonnes grâces du roi. Dès sa première audience, il lui présente un beau livre de mathématiques « fort bien doré, » ce qui amène naturellement la conversation sur le ciel et sur les astres, puis, par une pente insensible, sur le Seigneur du ciel. Le roi l’écoute deux heures durant, et, charmée de ses discours, il l’invite souvent à dîner. Un jour il le mande auprès de lui pour se faire expliquer le mécanisme d’une horloge à roues et d’un poudrier qui lui avaient été donnés en cadeau. Le père de Rhodes monte l’horloge, installe le poudrier, et annonce que l’heure sonnera lorsque toute la poussière sera descendue dans le compartiment inférieur. Je laisse le père de Rhodes raconter lui-même la scène, « Le roi trouva cela beau et voulut voir si je disais vrai. Je me retirai loin de l’horloge, crainte que l’on ne crût que je la touchais. Je commençai à faire un discours des éclipses en attendant l’heure. Le roi avait toujours l’œil au poudrier, et quand il le vit quasi tout passé, il le prit en main. « Le voilà, dit-il, coulé, et votre horloge ne sonne point. » Comme il dit cela, l’heure sonne. Le roi en fut ravi, et me dit que si je voulais demeurer avec lui une couple d’ans, il serait bien aise de me voir souvent. » Ce fut ainsi que sonna au Tonkin la première heure du catholicisme. Quel effet ne produiraient pas aujourd’hui à la cour de tant de souverains si prompts à s’étonner les merveilles de la science moderne ? J’ai vu l’ébahissement d’un mandarin chinois soumis à l’action d’une petite pile voltaïque. Tout récemment, lors de la conclusion de leur traité de commerce avec le Japon, les Américains ont donné aux ambassadeurs de la cour de Yédo le spectacle d’une locomotive glissant sur des rails, et ils ont fait merveille. Pour frapper ces imaginations asiatiques, il faut leur paraître quelque peu sorcier, et le père de Rhodes attribue très volontiers à la scène de l’horloge la bienveillance particulière dont le roi du Tonkin honora ses premiers sermons. En trois ans, il fit plus de sept mille chrétiens ; mais ce triomphe fut malheureusement de courte durée. Le catholicisme avait dans le pays deux ennemis irréconciliables : les femmes et les eunuques. Malgré tout leur désir de respecter autant que possible les mœurs et les coutumes, et de se plier à d’innocentes concessions qu’on leur a parfois reprochées comme étant des accommodemens coupables, les jésuites ne devaient point évidemment se prêter à la polygamie ; or le roi avait cent femmes, et les seigneurs suivaient l’exemple du roi. Les femmes répudiées par les nouveaux chrétiens se plaignirent hautement, et les économistes de la cour plaidèrent leur cause en faisant observer que la foi chrétienne allait arrêter les progrès de la population et diminuer le nombre des sujets de sa majesté. De leur côté, les eunuques, craignant de se trouver sans emploi, se prononcèrent contre les jésuites. La lutte entre les deux influences dura quelque temps, mais elle se termina par un édit de proscription contre les missionnaires, qui furent obligés de prendre le large sur un navire portugais.

D’après le récit du père de Rhodes, le Tonkin était alors un puissant royaume, presque aussi grand que la France, arrosé par cinquante rivières, riche en produits naturels de toute espèce. Il avait deux rois, luxe que se permettent encore plusieurs empires de l’Asie, notamment le Japon et Siam ; mais, selon l’usage, l’un de ces rois (Bua) n’avait qu’une autorité nominale, l’autre (Choua) était le souverain réel. Celui-ci avait une garde de cinquante mille soldats vêtus d’un uniforme violet, armés du mousquet, de la lance ou du cimeterre, et d’une bravoure éprouvée ; de plus, il entretenait cinq cents galères bien équipées, montées par des soldats et non point par des forçats, comme c’était alors l’usage en Europe. Quand le roi sortait, il était accompagné de dix à douze mille hommes et de trois cents éléphans. Il s’occupait assidûment des affaires de l’état, donnait chaque jour audience à ses sujets et veillait avec le plus grand soin à la bonne administration de la justice. Bref, s’il faut en croire le père de Rhodes, le royaume du Tonkin n’avait rien à envier aux principaux états de l’Europe. La Cochinchine n’était peut-être point aussi florissante ; cependant elle mettait en ligne une belle armée, une flotte de cent cinquante galères ; son sol, arrosé par vingt-quatre rivières, était des plus fertiles et recelait même des mines d’or. Le l’oi, entouré d’une cour brillante, résidait à Kehué[1]. La ville était bâtie en bois, mais la population avait des goûts de luxe, et les seigneurs portaient des habits superbes. Si après avoir lu dans le livre du père de Rhodes ces descriptions presque pompeuses, on envisage dans leur état actuel la Cochinchine et le Tonkin, on voit que ces deux royaumes ont depuis le xviie siècle singulièrement dégénéré. Sans contester la véracité du pieux missionnaire, il est permis de penser que peut-être sa narration se ressent à un certain degré des impressions trop bienveillantes que laisse souvent au voyageur le souvenir d’un pays lointain ; mais, alors même qu’il y aurait un peu d’exagération dans les détails, on doit admettre que le fond du tableau est vrai, et que ces régions à peine connues aujourd’hui ont eu leur temps de prospérité et de grandeur. N’est-ce point d’ailleurs un fait général que la décadence des empires de l’extrême Orient ? Ce fait ne s’est-il pas également manifesté en Chine, où l’on sait que pendant des siècles, qui sont déjà bien loin de nous, le génie humain a brillé du plus vif éclat ? Les missionnaires du xviie siècle ont vu les dernières lueurs de la civilisation qui a éclairé ces contrées de l’Asie : ce n’est pas leur faute si leurs peintures ont cessé d’être exactes.

Le père de Rhodes fit cinq voyages en Cochinchine. Là, comme au Tonkin, il eut à subir les fortunes les plus diverses. Tantôt il jouissait de la faveur des princes, auxquels il enseignait en retour « quelques secrets de la mathématique ; » il baptisait et prêchait librement ; il obtenait même des prosélytes parmi les dames de la cour, conquêtes précieuses pour la fol : c’étaient les beaux jours de la mission. Tantôt le vent de la persécution s’élevait contre l’église naissante et dispersait les fidèles : il fallait que le missionnaire rentrât dans l’ombre ; alors recommençaient pour lui les prédications secrètes, les confessions et les messes nocturnes, les fuites précipitées à l’approche des satellites, et les sereines anxiétés d’une âme partagée entre l’ardeur du martyre et la crainte d’être enlevée avant l’heure au troupeau qui vit de son souffle. Touchantes épreuves que le père de Rhodes raconte non comme un homme qui a souffert, mais comme un apôtre qui aurait voulu souffrir plus encore ! Mais enfin combien il est récompensé par les conversions qu’il accomplit, par les actes de courage dont il est témoin et que la foi inspire, par les miracles visibles qui viennent aux momens de crise appuyer sa parole et attester le Dieu qu’il prêche ! Les miracles abondent dans le livre du père de Rhodes ; des malades à l’agonie guérissent par la vertu du baptême, des morts ressuscitent, des âmes possédées du démon sont délivrées par la grâce, des apparitions surnaturelles soutiennent la piété chancelante ou déconcertent les rébellions orgueilleuses. On croirait lire les récits de la première église, on retrouve presque les scènes mystérieuses des catacombes, l’appareil émouvant des persécutions romaines, le gracieux dévouement des femmes, la foi des riches et des puissans attiédie par le respect humain et par l’intérêt, la foi vigoureuse qui prend jusque dans les rangs les plus humbles de la foule les âmes d’élite, et les exalte à d’héroïques martyres. Tout cela s’est reproduit au xviie siècle en Cochinchine, au Tonkin, en Chine, au Japon, et ce n’est pas un médiocre sujet d’orgueil pour le christianisme que cette similitude de faits, de sentimens, de miracles dans tous les temps et en tous pays. Je me figure que certains lecteurs ne pourront s’empêcher de sourire aux prodiges que le père de Rhodes se plaît à enregistrer dans son édifiante relation. Le temps n’est plus aux miracles, et à cet égard je n’ai point mission pour convertir les incrédules ; mais ce qui, même aux yeux de ces derniers, défendrait le père de Rhodes s’il avait besoin d’être défendu, ce qui le place au-dessus de toutes les moqueries des esprits forts et des sceptiques, c’est l’entière bonne foi, l’ardente conviction, la simplicité pénétrante de son récit. On peut croire, si l’on veut, qu’il s’est parfois exagéré les effets de la grâce, que ses regards sans cesse tournés vers un seul et même objet ont eu à certaines heures de pieux éblouissemens, et que son imagination, ce sixième sens ou plutôt cet unique sens des enthousiastes, l’a trop légèrement emporté dans les régions du surnaturel et dans la patrie des miracles. On reconnaîtra du moins qu’il n’y a là rien qui ne soit fort respectable. En tout cas, il n’est point nécessaire que le père de Rhodes recoure au merveilleux pour animer sa narration. Laissons là ses miracles, et retournons avec lui à la cour de Cochinchine, où il se passait en 1645 de curieuses choses. Un navire espagnol poussé par la tempête dans le port de Cham avait à bord quatre religieuses dont la venue mettait en émoi tout le pays. Bien que le christianisme ne fût pas alors en faveur, le roi et la reine voulurent absolument voir ces saintes filles, et l’on me saura gré, j’en suis sûr, d’emprunter au père de Rhodes le récit de cette singulière audience. « Ce fut environ vers les deux heures après midi que les religieuses allèrent au palais toujours bien voilées, en compagnie de deux pères religieux, du capitaine espagnol et d’environ cinquante soldats de sa garde, qui étaient tous fort bien couverts, et ne manquaient pas d’avoir cette belle gravité ordinaire à la nation. Le roi les attendait, appuyé sur une fenêtre qui regardait sur la grande basse-cour du palais ; la reine était sur une autre proche du roi. L’on avait préparé dans cette belle salle un réduit, environné de tapisseries et fort bien orné, où les religieuses pouvaient demeurer à couvert, sans être exposées aux yeux de toute cette grande cour. Le roi et la reine étaient magnifiquement vêtus ; les principaux du royaume s’y trouvèrent pour faire leur cour. La garde était alors de quatre mille hommes, divisés en quatre compagnies de mille hommes chacune, si bien rangés en divers quartiers, qu’ils ne couvraient aucunement les places du roi, de la reine, et l’endroit où les religieuses avaient leurs places. Les deux compagnies qui étaient plus proches du roi étaient vêtues de grandes robes de damas violet, avec des lames d’or sur l’estomac ; les deux autres portaient de longues casaques, tirant sur le noir, et chaque soldat avait un grand cimeterre tout garni d’argent ; ils étaient tous en leur rang, et pas un d’eux ne bougeait et ne disait mot. — Quand les religieuses entrèrent en la salle, on les conduisit en ce lieu couvert, à la main gauche du roi ; le capitaine espagnol, les deux principaux seigneurs de sa suite et les deux religieux s’approchèrent du roi, et lui firent toutes les révérences à l’espagnole, la tête découverte, et n’oubliant rien de leurs graves cérémonies. Le roi ne manqua pas de leur rendre libéralement pour le moins autant, avec plusieurs belles paroles d’estime et de courtoisie ; puis les fit tous asseoir en des sièges élevés, qu’on avait préparés pour eux, et commanda à tous les soldats de s’asseoir à terre, les pieds croisés, ce qu’ils firent en un instant et sans bruit. — La cérémonie commença par une belle collation, que l’on apporta sur plusieurs tables rondes, vernissées et dorées ; chacun avait la sienne ; elles étaient pleines de fort bonne viande, avec une magnificence royale ; le roi les invitait à manger, et priait de loin les dames religieuses de faire bonne chère ; pendant la collation, les demoiselles de la cour dansèrent un beau ballet, et messieurs les Espagnols avouaient qu’en leur pays on ne faisait pas mieux, ni même peut-être si bien. — La collation finie, le roi voulut que les religieuses sortissent hors de leur enclos et passassent vers la fenêtre où était la reine : elles sortirent, toujours bien voilées, passèrent devant le roi, et le saluèrent ; puis elles allèrent auprès de la reine, où elles s’assirent. La première chose que cette princesse leur demanda fut qu’elles posassent leur voile, parce qu’elle voulut voir s’il était bien vrai qu’elles rasassent leurs cheveux, ce que personne ne voulait croire en cette cour. Les religieuses dirent qu’elles ne pouvaient pas mettre bas leur voile, particulièrement à la vue de tant d’hommes ; mais elles le levèrent devant la reine, et lui firent voir leur visage. Le roi en fut un peu offensé, et dit que, puisqu’il leur montrait son visage, il ne savait pas pourquoi elles refusaient de se découvrir. — La reine, qui aime fort les idoles, leur demanda quelle était leur loi, et quelles sortes de prières elles chantaient ; ces bonnes religieuses répondirent constamment ce qu’elles devaient, mais la femme qui leur servait d’interprète ne rapporta pas fidèlement leurs réponses. Lors la reine commanda à l’une de ses dames de mettre la main sur la tête des religieuses, et de voir si elles étaient rasées comme l’on disait ; cette dame toucha la tête de la plus âgée, et n’y ayant point trouvé de cheveux, s’écria tout haut qu’il était bien vrai : cela fut tenu comme une très grande merveille. — Cet entretien dura plusieurs heures, pendant lesquelles on fit plusieurs jeux à la mode du pays, avec une magnificence véritablement royale. Quand la nuit commença, le roi fit allumer par tout le palais grande quantité de flambeaux, et, après que tout fut achevé, il donna bonne escorte de ses gens aux religieuses et aux Espagnols, qui, après avoir remercié le roi de ses faveurs, allèrent passer la nuit dans leurs galères, où ils croyaient d’être plus en repos, » — Voilà certes un charmant tableau de genre. Je n’ai pu résister au plaisir de le détacher de son cadre, et de donner en quelque sorte une seconde représentation de cette audience cochinchinoise au xviie siècle. Le roi et la reine avec leur garde silencieusement rangée, le capitaine espagnol et ses soldats pleins de leur belle gravité, les deux pères religieux vêtus de leurs longues robes, puis les héroïnes de la cérémonie, les quatre religieuses toujours « bien voilées, » — tous ces personnages sont groupés avec un art infini ; on croirait voir de vieux portraits dont les couleurs solides ressortent à travers la poussière du temps. La cour de Cochinchine ne donne plus aujourd’hui dépareilles fêtes, ni de si beaux ballets ; on n’y accueillerait plus avec tant d’égards et de respect la visite de pauvres religieuses. Le christianisme est frappé de proscription, l’entrée du pays est interdite aux missionnaires ; enfin, quand le capitaine d’un navire de guerre obtient une audience des mandarins, ce sont des troupes déguenillées qui portent les armes (une lance rouillée ou un vieux mousquet), et non plus, comme en 1645, ces magnifiques soldats au cimeterre garni d’argent ! La Cochinchine telle que l’a vue le père de Rhodes est donc bien loin de nous.

Il faut avoir un corps de fer pour résister aux perpétuelles fatigues d’une mission apostolique ; on use ses forces et on perd vite sa santé à guérir tant d’âmes. Le père de Rhodes tomba malade, et cet incident, très fâcheux sans doute, nous procure quelques détails assez curieux sur la médecine et sur les médecins du pays. En général, les missionnaires se sont montrés fort indulgens pour les médecins chinois. M. Huc, on s’en souvient, a déclaré qu’ils n’étaient pas plus mauvais que les autres, il leur a même décerné des brevets pour la guérison de plusieurs maladies qui en Europe sont réputées incurables. Le père de Rhodes rend également hommage aux médecins cochinchinois de son temps ; il leur reconnaît une habileté particulière à connaître le pouls et à deviner les maladies (car dans ce singulier pays c’est le médecin qui doit dire au malade ce que celui-ci éprouve, et s’il se trompe, il passe pour un âne) ; les drogues ne sont pas désagréables au goût et elles ne coûtent pas cher ; bien mieux, on ne paie le médecin qu’après guérison, et on obtient un rabais quand le malade est vieux. Voilà de grands avantages ; aussi le père de Rhodes penche-t-il décidément en faveur des médecins de Cochinchine, qui, avec leurs médicamens simples et économiques, « chassent la fièvre pour le moins aussi souvent que l’on fait en Europe avec tant de purgations, de lavemens et de saignées. » En comparant les renseignemens fournis par les deux missionnaires à deux siècles de distance, je remarque que la médecine chinoise, telle que l’a expérimentée M. Huc, ne diffère point de la médecine cochinchinoise qui excitait à un si haut degré l’admiration du père de Rhodes. Il y a même une autre similitude à signaler : c’est l’égale résistance opposée par les médecins des deux pays à toute idée de conversion. Enfin, si le père Huc indique les traitemens employés avec succès en Chine contre la rage et la surdité, le père de Rhodes nous donne de son côté une recette cochinchinoise contre le mal de mer : « Il faut prendre un de ces poissons qui ont été dévorés et qui sont dans le ventre des autres poissons, le bien rôtir, y mettre un peu de poivre et le prendre en entrant dans le navire ; cela donne tant de vigueur à l’estomac qu’il va sur la mer sans être ébranlé. » Le missionnaire ajoute que ce remède fit merveille sur lui et le délivra à tout jamais du mal de mer. On peut en essayer.

Le père de Rhodes était d’ailleurs, on doit le reconnaître, fort intéressé dans la question. Outre son voyage en Chine et ses cinq voyages en Cochinchine, il visita les îles Philippines et opéra son retour en Europe par Malacca, Jacatra (aujourd’hui Batavia), Macassar, Surate et Ormuz, où il prit terre pour traverser la Perse, l’Arménie et l’Anatolie ; il s’embarqua à Smyrne pour Rome. Pour un homme qui s’était condamné à voyager sur tant d’océans, l’exemption du mal de mer avait certes un grand prix. Je voudrais pouvoir suivre cet intrépide missionnaire dans ses pérégrinations du retour, raconter sa captivité à Jacatra, « les discours qu’il eut avec le gouverneur du royaume de Macassar, » son séjour à Aspaan (Ispahan), « une des plus grandes et des plus belles villes du monde, » son passage à travers les Turcs qui tremblaient au seul nom de Venise, enfin sa rentrée dans Rome le 27 juin 1647 (nous l’avons vu partir en 1619), après avoir affronté, comme il le dit lui-même, « tant de dangers par terre et par mer, tant de tempêtes, tant de naufrages, tant de prisons, tant de lieux déserts, tant de barbares, tant de païens, tant d’hérétiques et tant de Turcs. » De cette dernière partie de son voyage, il résulte avec la dernière évidence qu’au xviie siècle les peuples de l’Asie étaient plus puissans, plus riches, plus civilisés qu’ils ne le sont aujourd’hui, que la foi catholique comptait dans les îles de l’Inde et dans l’Asie centrale des établissemens nombreux et florissans, enfin que le nom français, porté là-bas par les missionnaires et par quelques aventuriers, y était grandement honoré. À ces divers points de vue, la relation du père de Rhodes présente un intérêt réel ; mais on me permettra de ne point m’y arrêter pour le moment, et de demeurer en Chine avec le père Broullion.

II.

Il y a treize ans à peine que les jésuites sont rentrés en Chine. En 1840, un décret de la propagande leur confia le soin d’évangéliser la province du Kiang-nan, où leurs missions avaient été autrefois très florissantes, et en 1842 trois prêtres de la compagnie de Jésus débarquèrent à Shanghai. Les années suivantes, d’autres missionnaires vinrent partager leurs travaux. Ainsi fut fondée la mission du Kiang-nan, dont le père Broullion a retracé l’origine et les développemens dans un Mémoire qui mérite de fixer l’attention.

Le rappel des jésuites en Chine comblait les vœux de l’illustre compagnie. C’était un acte de légitime réparation. Les jésuites avaient, aux xviie et xviiie siècles, pris une trop large part à la propagation du catholicisme dans le Céleste Empire pour ne pas être désireux de s’associer aux travaux des lazaristes et de la congrégation des missions étrangères, qui leur avaient succédé. La Chine était pour eux pleine de souvenirs dont ils avaient droit de se montrer fiers, et de traditions que l’esprit même de leur institution leur commandait de renouer. Le pape Grégoire XVI rouvrit donc à leur propagande le territoire de la Chine. Là du moins la présence des jésuites ne paraissait pas devoir être redoutable pour l’équilibre européen ni pour la paix intérieure des états.

On ne trouve pas dans le Mémoire du père Broullion les récits émouvans, les élans enthousiastes qui donnent tant d’intérêt à la relation du père de Rhodes. Le missionnaire du xixe siècle n’a point à nous raconter les mille incidens d’un long voyage. C’est sur un navire de l’état, et dans des conditions presque comfortables, qu’il est transporté en Chine ; il n’a à craindre ni la rencontre des pirates ni l’apparition d’une voile ennemie. Peut-être son rôle à bord est-il réduit à des proportions plus modestes qu’autrefois : il ne dit plus la messe tous les jours, comme on avait coutume sur la Sainte-Thérèse ; il ne confesse guère les matelots, et les miracles sont devenus plus rares ; aussi le père Broullion ne parle-t-il même pas de sa traversée ; il pénètre tout de suite dans la province de Kiang-nan.

La situation d’un missionnaire à l’intérieur de la Chine a été si souvent décrite, qu’il est superflu de rappeler les prodiges d’adresse et de courage à l’aide desquels cet obscur soldat de la foi parvient à s’introduire et à résider mystérieusement au milieu d’une immense population qui lui est le plus souvent hostile. Ce qui est moins connu, c’est l’organisation hiérarchique d’une mission, c’est le système adopté par les congrégations pour administrer les églises chinoises et pour propager, en dépit de tant d’obstacles, la religion chrétienne. À en juger par le mémoire du père Broullion, les jésuites ont dès l’origine solidement établi les fondemens de leur nouvelle mission. On est tout surpris de voir, en si peu de temps, des séminaires, des collèges, des écoles créés par eux dans le Kiang-nan, et formant, pour l’avenir, des prêtres indigènes, des catéchistes et des élèves qui, disséminés dans les rangs épais de la vieille société chinoise, y creuseront un jour à la civilisation comme aux croyances occidentales de larges sillons. Sans doute les jésuites des derniers siècles avaient laissé des traditions précieuses dont le souvenir n’était pas complètement effacé. Ils avaient fondé, sous les noms de confréries, de conférences, de congrégations, plusieurs associations indigènes, où leur influence avait résisté aux persécutions, et les nouveaux missionnaires pouvaient espérer de se voir accueillis, dès leur arrivée, par quelques pieuses familles de catéchistes, qui conservaient fidèlement le dépôt des idées chrétiennes ; mais ces familles, isolées, éloignées les unes des autres, condamnées à dissimuler leur croyance à tous les yeux, ne devaient être que d’un bien faible secours pour la reprise des prédications. Les difficultés étaient immenses pour arriver jusqu’à elles, et l’instinct même de la foi devinait à peine ces rares foyers sous la cendre qui les couvrait. Il s’agissait donc d’entreprendre réellement une œuvre nouvelle. La province du Kiang-nan est presque aussi grande que la France ; elle compte 50 millions d’habitans. La compagnie de Jésus n’a point calculé le nombre de ces infidèles, et elle s’est mise résolument en campagne.

Ce fut dans le village de Zi-ka-wei, voisin de Shanghai, qu’elle établit son quartier-général. De ce point, ses missionnaires rayonnèrent dans le diocèse, partagé en circonscriptions ou districts apostoliques. Chaque prêtre visite au moins une fois par an les chrétientés de son district, et c’est alors jour de fête pour les modestes bâtimens {kum-sou) qui sont consacrés aux prières de la communauté. « Les kum-sou, dit le père Broullion, sont de larges granges, bâties au fond d’un carré de maisons chrétiennes, dont un espace vide les sépare ; masquée par cette enceinte d’habitations, la chapelle échappe aux regards malveillans, qui n’y découvrent rien qu’on ne voie également dans les autres fermes du pays. En certains lieux, quand les aumônes recueillies parmi les pauvres membres de la communauté permettent d’accorder un peu de luxe à la piété, un vestibule vous introduit dans la cour, et des galeries couvertes, à droite et à gauche, vous mènent jusqu’aux longues portes qui forment toute la façade mobile de l’église. Les colonnes sont d’une seule pièce, les ornemens en bois sculpté ou verni, les poutres et chevrons peints, les tuiles badigeonnées, les murs blanchis, et toutes les briques de la bâtisse soutenues par de longs poteaux chevillés à des traverses horizontales. S’il y a un pavé, il n’est que de briques. Presque nulle part on ne voit forme de sanctuaire, car il importe qu’on puisse, en une demi-heure, convertir l’église en salle de réception, quand l’orage gronde et que les satellites font irruption. Naguère, un prêtre, ayant célébré la messe de Pâques dans le faubourg d’une grande ville, n’eut que le temps d’ôter son aube et d’enlever les vases sacrés : le kum-sou, envahi par les païens, fut pillé tout entier. L’architecture chrétienne nous est donc interdite par la prudence non moins que par la pauvreté. » — Aussitôt que l’arrivée du missionnaire est annoncée, les chrétiens accourent des points les plus éloignés du district, et se réunissent dans le kum-sou. On célèbre la messe : sauf le tsi-kin, coiffure chinoise qui était réservée aux docteurs impériaux sous la dynastie des Mings, et que les missionnaires catholiques ont obtenu du saint-siége l’autorisation de porter, le costume du prêtre est le même qu’en Europe. Les chrétiens se cotisent pour subvenir aux frais de la mission. Dès qu’il a visité un kum-sou, le missionnaire passe à un autre, et il ne se repose que pendant les mois de juillet et août, saison des grandes chaleurs. Sur cinq points seulement, un prêtre réside à poste fixe : partout ailleurs le missionnaire est nomade, et consacre dix mois de l’année à parcourir les églises du district fort étendu qui lui est confié. De 1851 à 1852, le père Brouillon visita ainsi trois cent soixante-neuf chrétientés.

J’ai vu en 1845, près de Shanghai, trois paroisses chinoises, fondées par les jésuites. Mgr de Besi était heureux de montrer à l’ambassade française les premiers résultats de la nouvelle mission. Les états-majors des navires de guerre qui, depuis cette époque, se sont arrêtés à Shanghai ont été également accueillis dans ces jeunes chrétientés, et on peut lire dans le voyage de M. Jurien de la Gravière un intéressant récit de l’excursion faite à Zi-ka-wei par les officiers de la Bayonnaise[2]. Ce qui me frappa surtout en 1845, ce fut la liberté absolue dont semblaient jouir ces villages catholiques pour la pratique de leur religion. On nous introduisit dans deux églises décorées de tous les ornemens du culte. Ces églises étaient desservies par des prêtres chinois, assistés de plusieurs catéchistes. Évidemment elles n’avaient point échappé à la surveillance des mandarins, peut-être même y avait-il de la part des jésuites un peu de bravade et beaucoup de politique dans cette occupation, très pacifique au reste, d’un territoire dont les lois du pays leur interdisaient l’accès. Ils se sentaient forts du voisinage de Shanghai, où résidaient plusieurs consuls ; ils comptaient sur la protection de l’escadre française, et je ne crois pas me tromper en ajoutant qu’ils abusaient à dessein des concessions que l’ambassade de M. de Lagrené venait d’obtenir du gouvernement chinois en faveur du catholicisme. Au risque de compromettre le succès des négociations encore pendantes et de créer des embarras à notre pavillon, ils semblaient prendre à tâche de révéler avec ostentation leur présence illicite, de défier les mandarins par la solennité de leurs cérémonies, et d’amener ainsi entre le gouvernement chinois et l’ambassade de nouveaux débats dans lesquels ils savaient bien que le représentant de la France n’abandonnerait point les concessions acquises. Ils n’avaient donc rien à perdre, et ils pouvaient gagner beaucoup en multipliant autour de Shanghai leurs œuvres de propagande. La création d’un consulat français dans cette ville vint bientôt augmenter leur confiance et favoriser, grâce à l’énergique attitude du consul, M. de Montigny, les audacieuses entreprises de leur apostolat. Depuis lors, le catholicisme est professé et pratiqué plus ouvertement que jamais dans les villages où il a été introduit par Mgr de Besi, et les mandarins ne disent mot. La même tolérance, on le pense bien, n’existe pas dans les autres districts de la mission du Kiang-nan. Dès qu’ils s’éloignent de Shanghai, les jésuites ne peuvent visiter leurs paroisses qu’en évitant, avec les plus grandes précautions, d’éveiller les soupçons des mandarins.

Depuis 1851, les jésuites ont construit deux églises, l’une à Zi-ka-wei, dédiée à saint Ignace ; l’autre, à Shanghai, sous l’invocation de saint François-Xavier. Le père Hélot fut l’architecte, et le père Ferrer le sculpteur de ces édifices, dont les coupoles, surmontées de la croix, s’aperçoivent au loin et dénoncent en quelque sorte l’ambition et les espérances du catholicisme. Le père Broullion décrit avec soin la cathédrale de Shanghai et l’église plus modeste de Zi-ka-wei. Il rappelle que le prêtre chargé de diriger les travaux « fit de curieuses observations sur les procédés employés par les Chinois pour la cuite et la trempe de la brique, sur leur chaux qu’il dit hydraulique, sur la manière de se passer de pilotis… Plus d’une fois le père Hélot put constater que l’art de bâtir est, en Chine, plus avancé qu’on ne se le figure communément. Ainsi, lorsqu’il entreprit la coupole (de Zi-ka-wei), travail très délicat, il remarqua que plusieurs coupes de charpente, accueillies en Europe comme des découvertes ou d’admirables traditions romaines, sont tout aussi bien des routines chinoises. » Curieuse remarque, en effet, qu’il faut joindre aux témoignages déjà si nombreux qui attestent l’habileté des Chinois en toutes choses et l’antiquité de leurs procédés. Je ne suis point surpris d’ailleurs de l’observation du père Hélot : je me souviens d’avoir vu une ogive percée sur la façade d’une pauvre maison chinoise ; l’architecte, à coup sûr, ne savait pas le premier mot du genre gothique.

En même temps qu’ils construisaient des églises sur le sol chinois et qu’ils élevaient, en face des pagodes bouddhiques et des temples dédiés à Confucius, les cathédrales du catholicisme dans le Kiang-nan, les jésuites préparaient habilement leurs armes de propagande. Les missionnaires, qui, dans le Nouveau-Monde, se sont voués à la conversion de tribus à demi sauvages, ont pu souvent faire de nombreux prosélytes en s’adressant à l’imagination ; les croyances mystérieuses, la solennité du culte, l’accent d’autorité que donne la foi et les élans du dévouement qu’elle inspire doivent nécessairement agir avec une grande jouissance sur des âmes simples, qui s’ouvrent sans résistance aux enseignemens d’une religion nouvelle ; mais en présence d’une société déjà vieillie, très civilisée, imbue de principes philosophiques, il ne suffit point de parler à l’imagination populaire : il faut recourir au raisonnement et s’emparer des esprits. Les jésuites comprirent que la société chinoise méritait cette attaque en règle ; ils virent que ce peuple de lettrés ne céderait, si jamais il doit céder, qu’à une science supérieure, et qu’il résisterait à toute propagande qui ne s’appuierait point sur un bon système d’éducation et d’instruction. De là les efforts qu’ils tentèrent, surtout à partir de 1850, pour multiplier les écoles à côté des kum-sou. En 1853, ils comptaient dans le Kiang-nan cent quarante-quatre écoles de garçons et trente de filles. De plus, un collège fut établi à Zi-ka-wei et reçut en peu de temps quarante élèves. Dans ce collège, les catholiques ne sont pas seuls admis ; les fils de « quelques honnêtes infidèles » figurent sur les bancs, où l’on enseigne non-seulement les matières qui conviennent au parfait chrétien, mais encore celles qui conviennent à tout bon Chinois. Il y a même parmi les professeurs des « bacheliers infidèles. » En cela, les jésuites ont fait preuve d’un grand tact. S’ils n’avaient voulu donner aux élèves qu’une instruction européenne et chrétienne, les familles chinoises ne leur auraient point confié leurs enfans. Au collège de Zi-ka-wei, comme dans les écoles païennes, on apprend les quatre livres canoniques des Chinois, on commente Confucius et Mencius, on s’exerce aux amplifications et dissertations exigées dans les concours, et on peut se présenter aux examens du district ou de la province pour obtenir les grades littéraires ; « car, dit le père Brouillon, il faut être bachelier, licencié et docteur, ou du moins porter à la cime de son chapeau un bouton de cristal ou de cuivre doré, pour être quelque chose dans le pays, pour s’assurer des droits nobiliaires, lesquels ne sont autres que les privilèges des lettrés, pour s’élever aux emplois, et quand même on n’y parviendrait pas, avoir au moins, grâce aux diplômes, ses entrées chez le mandarin, lui parler assis, troubler son repos en cas d’urgence, bref accuser et se défendre sans s’exposer, autant que les plébéiens, aux brutalités vénales de ce magistrat… » Que les élèves des jésuites obtiennent des succès dans les concours, qu’ils sachent expliquer Confucius aussi bien que les évangiles chinois du père Emmanuel Diaz, et qu’ils parviennent ainsi aux honneurs du mandarinat, ce sera pour le collège et pour les écoles de la mission le meilleur prospectus, et en même temps on aura trouvé le plus sûr moyen de convertir les Chinois. Les prosélytes ne se recruteront plus alors dans les couches inférieures de la société : on verra des conversions dans les classes moyennes et même dans les familles opulentes. Les catholiques deviendront plus influens, ils auront la main dans l’administration du pays. Ce ne sera certainement pas l’œuvre d’un jour, bien des années s’écouleront avant que les jésuites récoltent les fruits qu’ils ont semés ainsi en pleine terre chinoise ; mais le système, tel qu’il est exposé dans le mémoire du père Broullion, est sans contredit le mieux approprié aux habitudes de la nation et de toute manière le plus honorable. Les divers établissemens d’éducation fondés par les jésuites dans le Kiang-nan comptaient en 1853 près de treize cents élèves.

À ces institutions, il faut ajouter un séminaire, établi à Tsam-ka-leu. C’est la pépinière des prêtres indigènes. Là encore l’instruction est d’abord chinoise : l’étude de la langue de Confucius ne prend pas moins de sept à huit ans au séminariste qui, avant d’entrer dans les ordres, doit être apte à passer l’examen du baccalauréat ; puis viennent l’enseignement du latin, le cours de philosophie et le cours de théologie, de telle sorte que l’on ne peut guère arriver à la prêtrise avant l’âge de trente ans. Les prêtres indigènes sont encore peu nombreux en Chine. Ils doivent rendre plus tard de grands services, et ils remplaceront peu à peu les missionnaires européens qui ne seront plus que leurs auxiliaires. Toutefois les congrégations se montrent très difficiles pour les ordinations, et le père Broullion annonce que les jésuites ne procéderont à ces actes solennels qu’avec une extrême prudence. Je rapporte ces détails, parce qu’ils permettent d’apprécier sous un nouveau jour la politique religieuse adoptée en Chine par la compagnie. On sait que les jésuites ont été souvent accusés de se préoccuper plutôt du nombre que de la qualité de leurs convertis, et de ne point regarder de trop près à la parfaite orthodoxie des chrétiens inscrits sur leurs registres. N’avonsnous pas vu le père de Rhodes baptiser les infidèles par milliers et « aller à la chasse aux païens ? » L’accusation pouvait avoir à une autre époque quelque fondement : elle tombe aujourd’hui devant les faits. Après plus de dix ans de propagande active et intelligente, le père Broullion ne déclare que 72 000 chrétiens environ dans toute la mission du Kiang-nan, peuplée de 50 millions d’habitans.

Le chiffre de l’effectif catholique est donc encore bien modeste ; mais si on considère que la mission est à peine entrée dans la période militante, les premières années ayant été nécessairement consacrées au travail d’organisation, si l’on se rend compte des obstacles de toute espèce que les jésuites ont rencontrés à leur début sur un terrain nouveau pour eux, si enfin il est avéré que les 72 000 chrétiens sont solidement acquis à l’église, on demeurera convaincu que la mission n’a pas été stérile. Ces résultats sont dus non-seulement à une administration intelligente et libérale, mais encore à l’infatigable charité dont les prêtres européens ont fait preuve pendant les famines de 1849 et 1850. Ces famines furent terribles. Les débordemens du fleuve Yang-tse-kiang et des nombreux canaux qui sillonnent l’intérieur de la province inondèrent une vaste étendue de pays ; les récoltes de riz furent perdues ; dans certains districts, la population se vit obligée d’émigrer sur des barques. La faim et la peste enlevèrent, sur tous les points, des milliers de victimes. Nous ne pouvons plus, grâce à Dieu, dans nos contrées d’Europe, nous faire une idée des ravages causés par une famine. Les nations asiatiques, l’Inde, la Chine, connaissent encore ce genre de fléau, qui décime presque périodiquement, comme si c’était par une loi de la Providence, les rangs trop pressés de leurs populations. Le père Broullion retrace l’affreux spectacle que présentèrent, à la suite des inondations de 1849, les villes et les campagnes du Kiang-nan. En présence de cette calamité, les missionnaires ne faillirent pas à leur devoir ; par leurs soins, des secours furent organisés dans les districts voisins du siège de la mission. On distribua à Zi-ka-wei quatre mille rations de riz par jour. Païens et chrétiens étaient assistés sans distinction ; les jésuites se gardèrent bien de dénaturer cet acte de pure charité par une propagande intempestive, et de vendre leur obole contre une conversion arrachée à la misère. On faisait, il y a deux siècles, beaucoup de chrétiens de cette espèce ; ceux-ci étaient appelés « chrétiens de riz. » Mieux avisés, les jésuites n’exploitèrent ni la famine ni le typhus ; ils épuisèrent leurs modestes ressources ; plusieurs moururent au chevet des malades, et, le péril passé, la reconnaissance publique s’attacha au souvenir de leur dévouement. Si donc la mission ne compte pas un plus grand nombre de chrétiens, ce n’est pas que l’occasion de multiplier les baptêmes ait fait défaut : on doit y voir au contraire une preuve de la réserve apportée par les missionnaires dans le choix de leurs prosélytes, et cette réserve mérite d’autant plus d’être signalée qu’elle forme un contraste plus frappant avec les pratiques usitées en d’autres époques.

Le père Broullion ne dissimule pas les difficultés qui s’opposent en Chine, et notamment dans le Kiang-nan, à la propagation du catholicisme. Il consacre tout un chapitre à représenter sous les couleurs les plus sombres la situation morale du Céleste Empire. Suivant lui, la nation entière est vouée au matérialisme le plus abject. Quelles ressources peuvent offrir pour la foi une population avide de riz et de sapèques, des mandarins fumeurs d’opium et rapaces, « qui s’engraissent des sueurs du peuple, » des lettrés pour lesquels l’exercice des charges publiques n’est qu’un brigandage ? La Chine, telle que la peint le père Broullion, serait la plus méprisable nation de la terre, et le vernis de littérature et de politesse dont elle est encore parée aux yeux des gens superficiels ne serait qu’un masque vainement appliqué sur les rides de sa misérable décrépitude ! Nous connaissons déjà ce portrait : nous l’avons vu, tracé de main de maître, dans le livre de M. Huc, et malgré l’accord parfait qui existe entre les impressions des deux missionnaires, nous ne pouvons nous empêcher de solliciter en faveur de ces pauvres Chinois un peu d’indulgence et de charité. Le père Broullion prévoit bien que ses jugemens paraîtront peut-être trop rigoureux, et il s’efforce d’expliquer comment un peuple dont les anciens jésuites ont vanté l’heureux naturel et les qualités estimables inspire aux jésuites modernes tant de mépris. Il rappelle qu’autrefois les hauts emplois n’étaient donnés qu’au mérite, que les lettrés obtenaient légitimement leurs grades, que les magistrats savaient rendre la justice, que l’autorité était respectable et respectée. Il n’en est plus de même aujourd’hui : les grades littéraires se vendent au plus offrant ; il n’y a plus de justice, plus d’administration, plus de gouvernement. Tout s’est métamorphosé depuis deux siècles, l’âge d’airain a succédé à l’âge d’or, et la révolution qui s’est déchaînée sur la Chine, et qui en si peu de temps y a fait de si rapides progrès, atteste le désordre et la confusion qui règnent dans ce malheureux pays. — Telle est la thèse que soutiennent les missionnaires. Il nous semble qu’elle est trop absolue. Que l’administration en Chine soit déplorable, et que le pays se trouve dans une période marquée de décadence, on ne pourrait en douter ; mais que les Chinois depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, que la société chinoise tout entière soit dégradée, avilie au point de mériter les flétrissures qu’on lui inflige dans les récens écrits apostoliques, c’est ce qu’on admettra difficilement. Les Européens qui ont longtemps résidé en Chine se louent en général de leurs relations avec les habitans. Les négocians anglais et américains rendent hommage à la probité et à la délicatesse des principaux marchands de Canton et de Shanghai. Dans les boutiques de détail, l’étranger n’est certainement pas plus rançonné que ne le serait dans les magasins de Paris ou de Londres un mandarin du Céleste Empire. Les vertus qui charment le foyer domestique ne sont pas inconnues des Chinois, La grande majorité de la nation respecte « la famille et la propriété. » Si l’on descend dans les basses classes, on voit des agriculteurs et des artisans, non pas seulement pleins d’intelligence et d’adresse, mais encore patiens, laborieux, infatigables. On les attire, on les transporte à grands frais dans les colonies européennes. Quel est le gouvernement qui voudrait de cette nouvelle population, si elle n’introduisait à sa suite que des habitudes vicieuses et des instincts corrompus ? Partout où les Chinois sont établis, ils se sont placés peu à peu au premier rang, grâce à leur esprit d’ordre, à leur économie, à leur honnêteté dans les transactions. Ce n’est cependant pas l’élite de la nation qui émigre. Enfin je cherche vainement dans mes propres souvenirs des faits, des incidens, qui justifient l’anathème prononcé par le père Broullion. Sans avoir la ridicule prétention de connaître la Chine et les Chinois autant que doit les connaître un missionnaire qui a passé plusieurs années dans le Kiang-nan, je demande la permission d’exprimer, sur le compte d’anciens hôtes avec lesquels nous lie un traité de paix et d’amitié au moins pour dix mille ans, l’opinion plus indulgente d’un laïque. Notre pauvre humanité n’est certainement pas plus vertueuse en Chine qu’ailleurs ; mais je déclare n’avoir rencontré, ni à Canton, ni à Ning-po, ni à Shanghai, en un mot nulle part, les types monstrueux qui ont excité à un si haut degré la verve railleuse ou indignée du père Broullion et du père Hue, et je ne sache pas que les personnes avec lesquelles j’ai voyagé les aient davantage aperçus[3].

On se demande sans doute dans quelle pensée les missionnaires prendraient plaisir à attaquer ainsi la réputation de tout un peuple, car leur bonne foi est incontestable : ils disent et écrivent ce qu’ils pensent ; mais d’autre part ils ne sont pas exempts des faiblesses ni des passions humaines. Pourquoi ne seraient-ils point, comme tant d’autres, enclins à exagérer les obstacles qu’ils ont à vaincre, les périls qu’ils doivent braver ? Ce n’est là qu’une tentation fort naturelle, à laquelle les missionnaires, à l’instar des plus grands guerriers anciens et modernes, peuvent fort bien avoir cédé. En outre, habitués à juger tout, hommes et choses, au point de vue religieux, est-il étonnant qu’ils s’exaltent et se passionnent contre un peuple qui, rebelle à leur propagande, persiste à adorer Confucius, à s’agenouiller devant de hideuses divinités, et à commettre ainsi, aux yeux de tout bon catholique, les plus coupables profanations ! S’il s’agissait de sauvages, les missionnaires n’exprimeraient sans doute que des sentimens de commisération et de pitié ; mais il s’agit des Chinois, c’est-à-dire d’une nation très civilisée, qui raisonne et discute à la façon des philosophes, et qui pèche à la fois par pensée, par parole et par action : dès-lors plus d’indulgence ; la charité est lasse ; la notion du juste s’altère ; c’est le mépris, et le mépris le plus énergique, qui domine l’âme de ces hommes ardens, dont la volonté, irritée par les obstacles, s’acharne vainement à la conversion des infidèles. L’excommunication religieuse devient en même temps une excommunication morale. La Chine tout entière est mise à l’index, et son peuple dénoncé sans miséricorde à l’animadversion du monde chrétien. — Je ne puis m’expliquer autrement le pessimisme outré du père Broullion et l’impitoyable rigueur de ses jugemens sur les Chinois. Les missionnaires modernes ont parfois reproché aux jésuites du xviiie siècle une indulgence excessive pour les sujets de l’empereur Kang-hi : je ne pense donc pas commettre une irrévérence en constatant, dans les écrits des jésuites modernes, l’exagération du sentiment contraire.

Je comprendrais mieux, tout en les regrettant, les expressions peu charitables dont le père Broullion se sert à l’égard des missions protestantes. Ce sont les protestans qui ont ouvert le premier feu : dès l’origine de l’insurrection actuelle, ils ont imprimé dans leurs journaux que les prêtres catholiques étaient les instigateurs du mouvement, que, pour le triomphe de leur foi, ils prêchaient partout la révolte et soudoyaient une armée de bandits. Ces accusations, notoirement calomnieuses, pouvaient avoir pour effet de déconsidérer nos missionnaires aux yeux des gens paisibles, d’exciter contre le catholicisme la haine soupçonneuse des mandarins et de donner le signal de nouvelles persécutions. Par leurs correspondances avec l’Europe, par leur conduite en Chine, les jésuites, de même que les autres congrégations, ont protesté contre les perfides insinuations de leurs adversaires. J’aurais préféré que le père Broullion s’en tînt là. Si les jésuites étaient condamnés à se défendre toutes les fois qu’on les attaque, ils auraient vraiment trop à faire, et leur personnel, si nombreux et si habile qu’il soit, n’y suffirait pas. Il est douteux d’ailleurs que les querelles entre catholiques et protestans servent beaucoup en Chine la cause du christianisme. J’aime mieux le père de Rhodes louant avec effusion les façons courtoises d’un capitaine anglais qui l’avait reçu à son bord, et dans ce temps-là les catholiques ne frayaient guère avec les huguenots. — Les représailles contre les pasteurs protestans, outre qu’elles sont parfaitement inutiles, pourraient indisposer contre les missionnaires catholiques en Chine le gouvernement anglais, ses fonctionnaires, ses officiers de marine, qui ont, en diverses circonstances, prêté l’appui de leur influence à nos missions. Ainsi un autre jésuite, le père Clavelin, attestait, en 1843, les bons offices dont l’église naissante de Shanghai était redevable au consul anglais, M. Balfour ; il citait avec plaisir les marques d’égards que les autorités britanniques prodiguaient à Mgr de Besi, au point qu’un jour les officiers d’un navire de guerre offrirent à l’évêque un dîner servi tout en maigre, bien que ce fût un mardi. Le bon vouloir des Anglais s’est manifesté par des preuves plus solides. Il vaut mieux, je crois, et il est plus habile d’entretenir ces relations amicales que de les compromettre par une polémique inopportune avec quelques méthodistes.

Le dîner maigre par lequel les Anglais pensaient honorer leur hôte me fournit une transition toute naturelle pour arriver aux mangeurs d’herbe, secte chinoise qui se rencontre dans la presqu’île d’Haï-men et dont le père Broullion décrit les singulières pratiques. Bien que les Chinois soient en général très indifférons en matière de religion, il y a parmi eux de nombreuses sectes dont le fanatisme crée de puissans obstacles aux prédications des missionnaires. Les mangeurs d’herbe croient que les animaux sont doués d’une âme ; ils s’abstiennent donc de viande, de poisson, de laitage, et ne se nourrissent que de végétaux, ainsi que l’indique leur nom. Ils sont divisés en compagnies dont les directeurs se réunissent chaque année pour délibérer sur les affaires qui intéressent la communauté. Chaque année aussi les directeurs visitent leur compagnie : « ils soumettent à la correction du bâton tous ceux dont la conduite n’est pas exemplaire, et, faute d’amendement, après trois corrections, ils les bannissent de la société ; ensuite ils donnent trois avis aux associés : 1° d’avoir le cœur droit, d’en chasser toute mauvaise volonté, tout désir coupable ; 2° de régler leur conduite par la raison et par la justice ; 3° de composer leur extérieur, évitant de tourner la tête sans motif. » Après cet exposé, le père Brouillon reproduit quelques prières qui sont récitées par les adeptes et qui sont extraites des cinq mille quarante-huit volumes dont se compose la bibliothèque religieuse de la secte. — Il existe en Angleterre une société de ' légumistes, qui se réunit de même une fois l’an dans un festin dont les journaux ne manquent jamais de publier le menu, assaisonné de mille commentaires sur l’originalité de ces vertueux convives. Les légumistes de Londres n’ont rien inventé : ce ne sont que de serviles imitateurs des mangeurs d’herbe. — Après tout, la secte est assez innocente. Les jésuites opèrent dans son sein de fréquentes conversions, dont le premier acte se passe nécessairement à table. Le père Brouillon cite un néophyte qui, pendant vingt-sept ans, avait fidèlement suivi le régime de la secte, et qui, après ce long jeûne, a embrassé la foi chrétienne.

Les autres sectes, qui pullulent dans le Céleste Empire, sont plus rebelles à l’action du catholicisme et plus dangereuses pour le gouvernement. Elles se confondent avec les sociétés secrètes, qui, là comme ailleurs, appellent volontiers à leur aide la superstition et le fanatisme religieux pour mieux couvrir leurs projets de révolutions politiques ou de rénovation sociale. Il est probable que les sectaires de toute espèce ont fourni un fort contingent à l’insurrection actuelle, et que, sans se préoccuper d’abord de la diversité et de la contradiction de leurs croyances respectives, ils se sont coalisés contre le gouvernement tartare, sauf à se retourner ensuite les uns contre les autres après la chute de l’ennemi commun. L’opinion des missionnaires catholiques sur le caractère de ce mouvement est intéressante à connaître ; le père Broullion exprime à cet égard un avis conforme à celui du père Huc. Les deux prêtres, l’un de la compagnie de Jésus, l’autre de la congrégation de Saint-Lazare, celui-ci ayant parcouru le nord-est de la Chine, celui-là les provinces de l’ouest et du sud, sont d’accord pour attribuer à la corruption et à l’incurie du gouvernement tartare l’origine de l’insurrection, et pour déclarer que les doctrines religieuses prêchées dans les proclamations des chefs ne procèdent directement ni du catholicisme, ni du protestantisme, comme on l’avait pensé au début de la lutte. Ce n’est point que les idées chrétiennes, introduites depuis trois siècles à l’intérieur de l’empire, aient été absolument sans influence sur les événemens : on en retrouve l’empreinte, plus ou moins vague, dans les brochures qui ont été distribuées aux soldats de Tae-ping, et il est certain que les rédacteurs de ces livres bizarres ont eu sous les yeux de nombreux fragmens de la Bible ; mais le travestissement des dogmes est si grossier, qu’il n’y aurait ni honneur ni profit pour le christianisme à s’attribuer une part considérable d’initiative ou d’impulsion dans le mouvement révolutionnaire. La question paraît aujourd’hui décidée. La prétendue religion des rebelles n’est qu’un mélange confus de croyances empruntées aux différentes religions qui ont été prêchées en Chine, — au judaïsme et au mahométisme comme au christianisme. Il y a de tout, mais ce n’est rien. Seulement le père Broullion n’hésite pas à dire qu’il fonde sur la crise actuelle l’espoir d’une époque glorieuse pour les missions : il pense que le renversement du vieil ordre de choses aplanira les voies au catholicisme, et que sur les ruines du paganisme oriental, ébranlé par cette dernière secousse, la croix s’élèvera triomphante. Il se peut qu’il en soit ainsi. La Chine s’agite, et, suivant le langage de la foi, Dieu la mène. Malheureusement il faut songer qu’après de nombreuses crises, analogues à celles dont nous sommes aujourd’hui témoins, et malgré les efforts d’une énergique propagande, l’immense population du Céleste Empire ne compte pas encore un million de chrétiens.

Si le catholicisme doit un jour régner sur la Chine, la mission du Kiang-nan aura sans doute à revendiquer une grande part dans l’honneur de la conquête. On a vu comment les jésuites se sont établis et organisés dans le diocèse que le saint-siége leur a rendu. Arrivés d’hier, ils sont déjà prêts à la lutte. Sans méconnaître l’habileté ni le dévouement des autres congrégations, on peut dire que nul ordre religieux ne possède au même degré que celui de saint Ignace la science apostolique. C’est par la domination des esprits que les jésuites arrivent à la conversion des âmes. Il ne leur suffit pas de prêcher l’Évangile, de baptiser, de prier ; ils savent que les intérêts matériels tiennent une large place dans l’économie de toute société, et ils se mêlent hardiment aux affaires du monde pour mieux servir la cause du ciel. En Chine, où le culte des lettres est pour ainsi dire une institution, ils ouvrent des écoles, des collèges dans lesquels la génération qu’ils veulent convertir trouvera parmi les livres classiques les écrits de Confucius. Ce n’est pas tout : ils observent attentivement la marche de la politique européenne, que peut-être ils aspireraient à diriger dans ses rapports avec le Céleste Empire, et ils n’ont garde de négliger, comme choses secondaires, les investigations commerciales. Ce qu’ils ne peuvent faire par eux-mêmes, ils le conseillent aux autorités temporelles ; quand l’action directe leur est interdite, ils ont recours à l’influence. Nous lisons par exemple dans le mémoire du père Broullion des réflexions très-intéressantes sur la politique française en Chine, sur le rôle de notre navigation et de notre commerce, sur les fautes commises dans le passé, sur la conduite à tenir désormais. Le père Broullion rappelle avec raison que la France doit aux missions catholiques le haut renom dont elle jouit encore dans les pays de l’extrême Orient ; il demande qu’elle s’y montre plus hardie dans sa politique, plus entreprenante dans son commerce. Les missions profiteraient à leur tour des progrès accomplis par la France dans des pays où la prépondérance commerciale et maritime appartient aujourd’hui presque exclusivement aux nations protestantes. En donnant des conseils sur de pareils sujets, le père Broullion ne s’écarte point de ses devoirs de missionnaire, tels que les jésuites les comprennent et les pratiquent. Il provoque les intérêts matériels à seconder les efforts du catholicisme, et il spécule très légitimement sur le concours que prêteraient aux missions l’apparition plus fréquente du pavillon français et l’échange de nos produits contre ceux de la Chine. On peut être assuré que les jésuites du Kiang-nan useront largement de ce moyen d’influence, et je ne serais pas étonné d’apprendre que les renseignemens recueillis par eux et leur intervention active auprès des négocians ou des consuls eussent pour résultat, dans un avenir prochain, de développer les relations de nos ports avec Shanghai. Dira-t-on qu’en prenant un tel souci des affaires temporelles et même mercantiles, la compagnie demeure fidèle à ses traditions ambitieuses, et qu’elle veut réaliser jusqu’en Chine ses plans de domination universelle ? Les plus défians n’auraient pas à s’effrayer de cette tentative : on peut, sans le moindre inconvénient, livrer la Chine aux jésuites.

Sauf quelques correspondances insérées dans les Annales de la propagation de la foi, les nouveaux missionnaires du Kiang-nan n’avaient publié jusqu’ici aucun document qui indiquât d’une manière précise la direction et l’état de leurs travaux. La compagnie tiendra sans doute à honneur de continuer l’œuvre entreprise avec tant de succès par les anciens jésuites de Pékin, et c’est ainsi que le père Broullion vient d’ouvrir une seconde série de mémoires concernant la Chine. Il y a encore tant à dire sur ce pays si vaste, si singulier, que l’on connaît si peu ! On a beaucoup écrit, après le père de Rhodes, sur les mœurs et sur les institutions du Céleste Empire ; mais depuis quelques années la Chine a bien changé de face : elle a subi, à la suite de la guerre contre les Anglais et du traité de Mankin (1842), une révolution profonde dans sa politique à l’égard des étrangers : en ce moment même, elle est livrée à toutes les agitations d’une révolution intérieure. Pendant que les Européens, pénétrant plus avant sur son territoire, s’établissent dans ses ports et remontent ses larges fleuves, elle voit ses habitans se répandre par grandes masses au dehors, peupler l’Australie, la Californie, l’Inde, les Antilles, et se mettre peu à peu en contact avec le monde entier. Pourrait-elle aujourd’hui demeurer immobile et s’ensevelir dans le linceul de sa vieille civilisation ? D’irrésistibles influences la poussent désormais dans des voies nouvelles. Les jésuites arrivent donc à l’instant favorable pour reprendre, avec l’habileté et l’audace qu’on leur connaît, l’œuvre de la propagande. La science, comme la foi, est intéressée au succès de leur mission du Kiang-nan.

C. Lavollée.

  1. La capitale actuelle se nomme Huéfou, c’est sans doute la même ville que Kehué.
  2. Voyez la Revue des Deux Mondes du 15 mars 1852.
  3. Voici comment le père Brouillon apprécie (chapitre V) la vie sociale des Chinois : « … C’est un art sans perspective, une doctrine sans hase et sans méthode. Chez les hommes, la passion sans amour ; chez les femmes, la soumission aux lois du mariage sans affection véritable, et le respect des enfans pour leurs parens dénué de toute tendresse. Des transactions commerciales où la confiance n’est pour rien ; des magistrats qui jugent contrairement aux règles de la justice et du droit ; un gouvernement qui fonctionne dans le faux, non moins lâche que cruel ; des lettrés, véritables machines mnémotechniques, vous récitant sans broncher les sentences décousues de Kam-fou-tsé ou les périodes sonores de Men-tsé ; mais des pensées, de la logique, il ne faut pas en attendre d’eux. Enfin une culture polie, qui n’est ni la science ni la bonne éducation ; une finesse d’esprit qui n’a rien à démêler avec la conscience ; une perspicacité étroite, des intelligences mortes, des cœurs abâtardis. Et, si vous passez à l’extérieur, des corps sans nerfs qui, à l’instant d’accomplir un rit, s’empèsent comme une étoffe ou s’enraidissent comme une momie, et dont, le cérémonial une fois terminé, vous voyez les muscles se détendre et tous les membres se disloquer : véritable chair sans os, articulations sans jeu libre, vie d’ordonnance d’où est absente toute spontanéité. Telle est la nation que nous avons entrepris de réformer » Le Mémoire du père Brouillon contient d’autres portraits du même genre. Quels Chinois !