Les Jeunes-France/Daniel Jovard

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher


DANIEL JOVARD


OU


LA CONVERSION D’UN CLASSIQUE


Quel saint transport m’agite, et quel est mon délire !
Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre ;
Ô Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
Daignez guider mes pas dans le sacré vallon !
Soutenez mon essor, faites couler ma veine,
Je veux boire à longs traits les eaux de l’Hyppocrène,
Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,
Occuper les échos à redire mes vers.

Daniel Jovard, avant sa conversion.


Par l’enfer ! je me sens un immense désir
De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

Le même Daniel Jovard, après sa conversion.


J’ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché car, pour peu qu’on prononce à la gasconne b pour v, ces deux infortunées syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.

Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil d’archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d’archal, comme il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale d’alors, et qu’il menaçait de devenir électeur, il crut qu’il était de sa dignité d’homme établi, de sergent en fonction et d’électeur en expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante (trois lll) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de tant de prérogatives avenues ou à venir.

Il est vrai qu’il était difficile de trouver quelque chose de plus prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard. Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la paternité, nous dirons que c’était un gros garçon joufflu, bon enfant dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand’peine à faire l’éloge. Il n’était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et le menton ensuite ; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux d’une couleur quelconque. Dire qu’il avait bonne tournure, ce serait mentir ; dire qu’il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il n’avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde : c’était le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n’était plus facile que de le prendre pour un autre.

Son costume n’avait rien de remarquable, rien d’accrochant l’œil ; il lui servait seulement à n’être pas nu. D’élégance, de grâce et de fashion, il n’en faut pas parler ; ce sont lettres closes dans cette partie du monde non encore civilisé qu’on appelle rue Saint-Denis.

Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu’ils étaient bleus, et si l’on s’étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans détour que c’étaient les bas de son trousseau de collège qu’il finissait d’user.

Il avait une montre au bout d’une chaîne de métal, au lieu d’avoir comme doit faire tout bon viveur, au bout d’une élégante tresse de soie, une reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.

Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres ; il avait, selon l’usage, doublé sa rhétorique, il avait fait autant de pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu’un autre. Je vous le peindrai en un mot : il était fort en thème ; du latin et du grec, il n’en savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le français.

Vous voyez que c’était un personnage de haute espérance que le jeune Daniel Jovard.

Avec de l’étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis voyageur et un délicieux second clerc d’avoué.

Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l’homme établi, le sergent, l’électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette au collège la Pucelle et la Guerre des Dieux, les Ruines de Volney et autres livres semblables : c’est pourquoi il était esprit fort comme M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. Le Constitutionnel n’avait pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue ; il en voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu’en politique en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court ; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient dansé autour du buste de Racine après le succès d’Hernani ; s’il avait pris du tabac, il l’aurait infailliblement pris dans une tabatière Touquet ; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et s’accommodait assez de gloire, suivi ou précédé de victoire ; en sa qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et l’opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons : il aimait fort aussi le gigot à l’ail et la tragédie en cinq actes.

Il faisait beau, les dimanches soir, l’entendre tonner dans l’arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands maîtres pour un jargon hybride et inintelligible ; il faisait encore bien plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de la voisine.

Cet excellent Daniel Jovard ! il aurait plutôt nié l’existence de Montmartre que celle du Parnasse ; il aurait plutôt nié la virginité de sa petite cousine dont, suivant l’usage, il était fort épris, que la virginité d’une seule des neuf Muses. Bon jeune homme ! je ne sais pas à quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu’il était. Il est vrai qu’il ne croyait pas en Dieu mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. Arnault et en M. Baour mêmement ; il croyait au quatrain du marquis de Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions de M. Jay, il croyait jusqu’aux promesses des arracheurs de dents et des porte-couronnes.

Il était impossible d’être plus fossile et antédiluvien qu’il ne l’était. S’il avait fait un livre, et qu’il lui eût accolé une préface, il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes ; car, outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au public et à la postérité.

Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée complète de l’homme, nous dirons qu’il chantait fort joliment Fleuve du Tage et Femme sensible, qu’il déclamait le récit de Théramène aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu’il dessinait avec un grand succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.

Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d’or (vieux style), s’écoulaient semblables l’un à l’autre ; il n’avait ni vague à l’âme, ni passion d’homme dans sa poitrine d’homme ; il n’avait pas encore demandé de genoux de femme pour poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et s’acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie : personne n’aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme futur.

Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre ; le jeune Achille s’éveilla à la vue d’une épée : voici comment s’éveilla le génie de l’illustre Daniel Jovard.

Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s’épurer la diction, je ne sais plus quelle pièce ; c’est-à-dire je sais fort bien laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un provincial.

Dans l’entr’acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les loges et les galeries.

À l’avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un binocle d’or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.

Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait voir un gilet d’une couleur éclatante, et taillé en manière de pourpoint ; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches ; une chaîne d’or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa poitrine ; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le liséré blanc, de rigueur à cette époque.

On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique, rien n’y manquait, l’illusion était des plus complètes.

Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une physionomie différente de celle qu’il lui avait connue jadis, Daniel Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n’était autre que Ferdinand de C*** avec qui il avait été au collège. Lecteur, je vous vois d’ici faire une moue d’un pied en avant, et crier à l’invraisemblance. Vous direz qu’il est déraisonnable de jucher dans une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un jour de représentation classique. Vous direz que c’est le besoin de le faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m’a fait employer ce ressort forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d’autres.


Je m’en soucie auMais… foi de gentilhomme,
Je m’en soucie autant qu’un poisson d’une pomme.


Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme ayant tort.

Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait aux Français ce soir-là.

Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle d’un bon seigneur caduc, vénérable et jaloux, qu’il ne pouvait voir que difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.

Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du monde, la Polynésie y comprise ; la terrasse des Feuillants et le bois des marronniers du côté de l’eau, étant si européennement reconnus comme lieux solitaires, que l’on n’y peut faire trois pas sans marcher sur les pieds de quelqu’un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.

Je vous assure que je n’ai pas d’autre raison à vous donner que celle-là, et que je n’en chercherai pas une seconde ; vous aurez donc l’extrême obligeance de vous en contenter.

Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux sortit pendant l’entr’acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit aussi ; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu’ils se rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et s’avança vers lui ; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour n’être pas obligé de le reconnaître ; mais un regard jeté autour de lui l’ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et attendit son ancien camarade de pied ferme ; C’est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand de C***.

Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parier de la pièce qu’on représentait. Daniel Jovard l’admirait bénévolement, et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d’une opinion tout à fait différente de la sienne.

— Mon très-cher, lui dit-il, c’est plus que faux-toupet, c’est empire, c’est perruque, c’est rococo, c’est pompadour ; il faut être momie ou fossile, membre de l’Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d’un froid à geler les jets d’eau en l’air ; ces grands dégingandés d’hexamètres qui s’en vont bras dessus bras dessous, comme des invalides qui s’en reviennent de la guinguette, l’un portant l’autre et nous portant le tout, sont vraiment quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais ; ces grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui s’amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés académiquement, tout cela n’est-il pas étrangement misérable et ennuyeux à faire bâiller les murailles ?

— Et Aristote et Boileau et les bustes ? objecta timidement Daniel Jovard.

— Bah ! ils ont travaillé pour leur temps ; s’ils revenaient au monde aujourd’hui, ils feraient probablement l’inverse de ce qu’ils ont fait ; ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d’autres qui les valent, et dont il n’est plus question ; qu’ils dorment comme ils nous font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m’y oppose pas. Ils ont pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment le poivre ; va pour le poivre : voilà tout le secret des littératures. Trinc ! c’est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute chose ; boire, manger, c’est le but ; le reste n’est qu’un moyen : qu’on y arrive par la tragédie ou le drame, n’importe, mais la tragédie n’a plus cours. À cela, tu me diras qu’on peut être savetier ou marchand d’allumettes, que c’est plus honorable et plus sûr ; j’en conviens, mais enfin tout le monde ne peut pas l’être, et puis il faut un apprentissage : l’état d’auteur est le seul pour lequel il n’en faille pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l’orthographe. Voulez-vous faire un livre ? prenez plusieurs livres ; ceci diffère essentiellement de la Cuisinière bourgeoise, qui dit : Voulez-vous un civet ? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là, vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme, vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus joli petit succès qu’il soit possible de voir. Une chose qu’il faut soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand, en espagnol, en arabe ; si vous pouvez vous en procurer une en chinois, cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous trouverez insensiblement possesseur d’une mignonne réputation d’érudit et de polyglotte, qu’il ne tiendra qu’à vous d’exploiter. Tout cela te surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et naïf comme tu l’es, tu croyais bourgeoisement qu’il ne s’agissait que de faire son œuvre avec conscience ; tu n’as pas oublié le « nonum prematur in annum » et le « vingt fois sur le méfier remettez votre ouvrage » ; ce n’est plus cela : on broche en trois semaines un volume qu’on lit en une heure et qu’on oublie en un quart d’heure. Mais tu rimaillais, à ce qu’il me semble, quand tu étais au collège. Tu dois rimailler encore ; c’est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du tabac, du jeu et des filles.

Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement ; Ferdinand, qui s’en aperçut, continua ainsi :

— Je sais bien qu’il est toujours humiliant de s’entendre accuser de poésie, ou tout au moins de versification, et qu’on n’aime pas à voir dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports. Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries et les mignardises imaginables ; il y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu’on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois devant la porte d’un mauvais lieu sans oser y entrer il faut les tirer par la manche et leur dire : Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et flottants qui ont besoin d’être relancés chez eux par nos entremetteurs (ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar des libraires ; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler soi-même son ballon…

La sonnette annonça qu’on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à Daniel Jovard, et s’esquiva en l’invitant à le venir voir. Un instant après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent les stores et… Mais c’est l’histoire de Jovard et non celle de Ferdinand que nous avons promise au lecteur.

Le spectacle fini, Daniel s’en retourna à la boutique paternelle, mais non pas tel qu’il en était sorti. Pauvre jeune homme ! il s’en était allé avec une foi et des principes ; il revint ébranlé, flottant, mettant en doute ses plus graves convictions.

Il ne dormit pas de la nuit ; il se tournait et se retournait comme une carpe sur le gril. Toutes les choses qu’il avait adorées jusqu’à ce jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision ; il était exactement dans la même situation qu’un séminariste bien niais et bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Le discours de Ferdinand avait éveillé en lui ces germes hérétiques de révolte et d’incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience. Comme les enfants à qui l’on fait croire qu’ils naissent dans les feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands excès, quand ils sentent qu’ils ont été la dupe d’une fiction, de classique pudibond qu’il avait été et qu’il était encore la veille, il devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d’Hernani. Chaque mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles perspectives dans son esprit, et, quoiqu’il ne se rendît pas bien compte de ce qu’il voyait à l’horizon, il n’en était pas moins persuadé que c’était le Chanaan poétique, où jusqu’alors il ne lui avait pas été donné d’entrer. Dans la plus grande perplexité d’âme que l’on puisse imaginer, il attendit impatiemment que l’Aurore aux doigts de rose ouvrît les portes de l’Orient ; enfin l’amante de Céphale fit luire un pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d’un seul trait sa tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d’un air malicieux et goguenard, d’un sourire d’homme établi, de sergent et d’électeur, et conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux.

Ô Daniel ! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière ; tu n’es déjà plus compris et te voilà en position d’être poëte élégiaque ! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et l’on n’a pas pensé juste. Ô grand homme ! l’on te croit amoureux d’une passementière ou tout au plus d’une marchande de modes, et c’est de la Gloire que tu es amoureux ! Tu planes déjà au-dessus de ces vils bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus d’une basse-cour ! Tu peux dès à présent t’appeler artiste, il y a maintenant pour toi un profanum vulgus.

Dès qu’il pensa qu’il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la demeure de son ami. Quoiqu’il fût onze heures, il n’était pas levé, ce qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l’attendant, il passa en revue l’ameublement de la pièce où il se trouvait ; c’étaient des meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des infinités d’objets incongrus dont Daniel Jovard n’avait jamais soupçonné l’existence et ne pouvait deviner l’usage ; des dagues, des pipes, des narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries ; car, à cette époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus par la police, et qu’il n’y avait que les marins qui pussent fumer sans se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d’une robe de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du thé ; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques, étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu’il était assis à peu prés sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son camarade, il prit quelques brins d’un tabac blond et doré contenu dans une boîte de laque, les entoura d’une feuille de papel qu’il détacha de son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n’osa pas refuser. Le pauvre Jovard, qui n’avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l’on eût dit un singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu’il faisait. Quand il eut fini, Ferdinand l’engagea à bisser ; mais il n’y réussit pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature. En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd’hui politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses idées.

En ce temps-là, on était possédé d’une rage de prosélytisme qui vous aurait fait prêcher jusqu’à votre porteur d’eau, et l’on vit de jeunes hommes employer à disserter le temps d’un rendez-vous qu’ils auraient pu employer à toute autre chose. C’est ce qui explique comment le dandy, le fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade de collège. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance ; il lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se donner de la tournure et du caractère ; il lui révéla le sens intime de l’argot en usage cette semaine-là ; il lui dit ce que c’était que ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique ; il lui apprit ce que voulait dire cartonné, égayé, damné ; il lui ouvrit un vaste répertoire de formules admiratives et réprobatives : phosphorescent, transcendantal, pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu’il serait fastidieux de rapporter ici ; il lui fit voir l’échelle ascendante et descendante de l’esprit humain : comment à vingt ans l’on était Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu’à vingt-cinq ans, et Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l’on eût été à Saint-Denis ou à Saint-Cloud ; comment ensuite l’on ne comptait plus, et que l’on arrivait par la filière d’épithètes qui suivent : ci-devant, faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au dernier degré de la décrépitude, à l’épithète la plus infamante : académicien et membre de l’Institut ! ce qui ne manquait pas d’arriver à l’âge de quarante ans environ ; — tout cela dans une seule leçon. Oh ! le grand maître que c’était que Ferdinand de C*** !

Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec un tel aplomb et une telle volubilité, que, s’il eût voulu vous persuader, mon cher lecteur, que vous n’êtes rien autre chose qu’un imbécile, il en serait venu à bout en moins d’un quart d’heure, en moins de temps que je n’en prends pour l’écrire. Dès cet instant, le jeune Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré une poitrine humaine.

En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait le Constitutionnel, et il l’appela garde national ! Après une seule leçon, employer garde national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès ! quel pas de géant ! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau), jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu’il ne le remettrait de sa vie ; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu, brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques qu’il avait, les siens comme les autres, et ce n’est que par miracle que ceux qui nous servent d’épigraphe ont échappé à cette combustion générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu’il eût une royale assez confortable pour se présenter à l’univers. La royale se fit attendre six semaines ; elle n’était pas encore très-fournie, mais du moins l’intention d’en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s’était fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet dans le dernier goût romantique, et, dés qu’il fut fait, il s’en revêtit avec ferveur, et n’eut rien de plus pressé que de se rendre chez son ami. L’ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue Saint-Denis ; l’on n’était pas accoutumé à de pareilles innovations. Daniel avançait majestueusement, accompagné d’une queue de petits polissons criant à la chienlit ; mais il n’y faisait seulement pas attention, tant il était déjà cuirassé contre l’opinion, et dédaigneux du public : deuxième progrès !

Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui. Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu’au bout ; après quoi Ferdinand, achevant ce qu’il avait commencé d’une manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour différents styles, tant en prose qu’en vers. Il lui apprit à faire du rêveur, de l’intime, de l’artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la Bible ; l’intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau cassé, avec son beefsteak brûlé pu toute autre déception morale aussi douloureuse ; l’artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu, en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et pardessus tout, en appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari ; le dantesque, au moyen de l’emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c’est pourquoi ; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah ! oh ! anathème ! malédiction ! enfer ! ainsi de suite, jusqu’à extinction de chaleur naturelle.

Il lui fit voir aussi comment on s’y prenait pour trouver la rime riche ; il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la jambe d’un alexandrin à la figure de l’alexandrin qui vient après, comme une danseuse d’opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse qui se trémousse derrière elle ; il lui monta une palette flamboyante : noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, une véritable queue de paon ; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes d’anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître passé en la gaie science du romantisme.

Chose horrible à penser ! quelques jours avaient suffi à détruire une conviction de plusieurs années ; mais aussi le moyen de croire à une religion tournée en ridicule, surtout quand l’insulteur parle vite, haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un costume incroyable ?

Daniel fit comme les prudes dès qu’elles ont failli une fois, elles lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu’il soit possible de voir ; il se crut obligé à être d’autant plus romantique qu’il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais mémorable : Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps ! et cet autre, non moins célèbre : À la guillotine, les classiques ! qu’il cria debout sur une banquette du parterre, à une représentation de l’Honneur castillan. Tant il est vrai qu’il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à l’hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.

Jusqu’à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front ; mais, à peu près comme monsieur Jourdain parlait en prose, sans s’en douter ; il n’y avait pas fait la moindre attention. Ce front n’était ni très-haut ni très-bas ; c’était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à autre chose. Daniel résolut de s’en faire un front incommensurable, un front de génie, à l’instar des grands hommes d’alors. Pour cela, il se rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l’agrandit d’autant, et se dégarnit tout à fait les tempes ; au moyen de quoi il se procura un haut de tête aussi gigantesque que l’on pût raisonnablement l’exiger.

Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également immense, sinon de réputation, du moins de famosité.

Mais comment jeter au milieu d’un public insouciant et railleur les six lettres ridicules qui formaient son nom patronymique ? Daniel, cela allait encore ; mais Jovard ! quel abominable nom ! Signez donc une élégie Jovard ! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus magnifique poëme.

Pendant six mois, il fut en quête d’un pseudonyme ; à force de chercher et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le nom bourré d’autant de k, de doubles w et autres menues consonnes romantiques, qu’il fut possible d’en faire tenir dans huit syllabes : il aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour l’épeler.

Cette belle opération terminée, il ne s’agissait plus que de l’apprendre au public. Daniel mit tout en œuvre ; mais sa réputation était loin d’aller aussi vite qu’il l’aurait voulu ? un nom a tant de peine à se glisser dans les cervelles, entre tant d’autres noms ! entre le nom d’une maîtresse et celui d’un créancier, entre un projet de bourse et une spéculation sur le sucre ! Le nombre des grands hommes est si formidable, qu’à moins d’avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier, il est bien difficile d’en savoir le compte. Je n’aurais jamais fini si je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du pauvre Daniel Jovard.

Il eut maintes fois le désir d’écrire son nom sur toutes les murailles, entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures de l’époque, détrônées aujourd’hui par la poire de Philippon.

Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à l’angle de chaque rue ! Il aurait voulu s’appeler Crédeville, même au prix de l’épithète de voleur, qui l’accompagne imperturbablement.

Il eut l’idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les épaules et la poitrine de l’homme-affiche, ou de le faire broder sur son propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les Saint-Simoniens.

Il délibéra quinze jours s’il ne se suiciderait pas, pour faire mettre son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la condamnation à mort d’un criminel, il eut la tentation d’assassiner quelqu’un pour se faire guillotiner et occuper de lui l’attention publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge, heureusement pour lui et pour nous.

De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires : il composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.

Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d’oiseau, par derrière, dans tous les sens imaginables. Il n’est pas que vous n’ayez vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la prunelle en haut, ainsi qu’il est d’usage pour les génies byroniens. Le nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de cabale ou une rune de l’Edda, vous le fera facilement reconnaître.

Tous les moyens de détourner l’œil sur lui, il les emploie : son chapeau est plus pointu que tous les autres ; il a plus de barbe à lui seul que trois sapeurs, sa renommée croit en raison de sa barbe ; vous avez aujourd’hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate. Regardez-le un peu, je vous prie ! il se donne tant de mal pour obtenir un de vos regards, il mendie un coup d’œil comme un autre une place ou une faveur ; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la tête et monterait à cheval à rebours.

Ce qui m’étonne, c’est qu’il n’ait pas encore mis des gants à ses pieds et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On le rencontre partout : au bal, au concert, dans l’atelier des peintres, dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n’a pas manqué, depuis deux ans, une seule première représentation ; on peut l’y voir, sans rien payer par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent ordinairement les artistes et les littérateurs : ce spectacle-là vaut souvent l’autre : il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit : Mon cher, et lui donne la main ; les figurantes le saluent, la prima donna lui parlera l’année prochaine. Vous voyez qu’il fait son chemin rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train ; il a lecture pour un drame qu’il ne manquera pas de faire ; il va avoir le feuilleton d’un grand journal, et j’apprends qu’un éditeur à la mode est venu pour lui faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme il suit M.....us Kwpl... un roman ; dans six mois on en mettra le titre, le premier substantif quelconque qui lui passera par l’idée ensuite, on mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, et, avant qu’il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.

Lecteur, mon doux ami, je t’ai donné ici, en te donnant l’histoire de Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir du génie, ou du moins pour s’en passer fort commodément. J’espère que tu m’en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu’à toi d’être un grand homme, tu sais comment cela se fait en vérité, ce n’est pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c’est que je ne l’ai pas voulu : j’ai trop d’orgueil pour cela. Si tout ce bavardage ne t’a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.