Les Juifs et l’Antisémitisme/02

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Les Juifs et l’Antisémitisme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 105 (p. 157-201).

II. LE GRIEF NATIONAL. — LA RACE JUIVE ET L’ESPRIT DE TRIBU. [1]


Après le grief religieux, le grief national. Ce que le juif semble mettre en péril, ce n’est pas seulement la religion et les bases traditionnelles de nos sociétés chrétiennes, c’est notre nationalité avec notre culture indigène et notre génie historique. Or, aux yeux des peuples modernes, pas de crime plus grand ; tout se pardonne, sauf cela : c’est le péché irrémissible.

Sous le juif, on a retrouvé le sémite, grave découverte pour les fils d’Abraham ! On ne s’en prend plus seulement à leur foi, mais au sang qui coule dans leurs veines. Le juif, dit-on, est un élément étranger, d’une race exotique ; il n’a rien de commun avec nous. Israël nous apparaît comme une tribu orientale disséminée au milieu des peuples modernes. S’ils n’ont plus à redouter le fanatisme religieux, les juifs ont vu se dresser contre eux quelque chose de non moins passionné et de non moins exclusif, les antipathies de races. Le XIXe siècle aura été dans l’histoire le siècle des nationalités. Le sentiment national, succédant brusquement au cosmopolitisme du XVIIIe siècle, a été la plus grande puissance peut-être des cent années qui ont suivi la Révolution. Il a, sous nos yeux et, en grande partie, par nos mains, transformé l’Europe, accomplissant des miracles, tels que l’histoire ne se souvient point d’en avoir jamais vu, ressuscitant les morts et faisant marcher les paralytiques. Cette formidable puissance, il est périlleux de l’avoir contre soi ; c’est ce que, en plusieurs pays, ont éprouvé les juifs. Il ne dépendait pas d’eux de n’en pas faire l’expérience. Le sentiment national, surexcité par ses triomphes ou par ses souffrances, devait, en son exaltation, s’attaquer à ces hommes d’un autre sang, venus d’autres cieux, parfois à une époque récente. Chacun s’en prend, chez soi, à ce qui, dans les chairs de la nation, lui paraît un corps étranger. C’est ainsi que, en Allemagne, l’exclusivisme germanique s’est soulevé contre les « sémites. » Le juif se croyait en sécurité à l’abri de la tolérance moderne, et voilà que des voisins sont venus lui signifier son congé, non plus au nom de la croix et du Christ, mais au nom de ses pères, Isaac et Jacob.

Rien de surprenant si l’antisémitisme a fait son apparition dans le nouvel empire des Hohenzollern. C’était un berceau tout préparé pour lui. Déjà, après 1815, les juifs d’Allemagne avaient été victimes des victoires allemandes. Ils avaient été affranchis par l’ascendant de la France ; ils se virent dépouillés des droits que leur avait valus la prépondérance française. Les teutomanes, délivrés de Napoléon, s’indignaient que des juifs pussent se donner pour Allemands. Du Rhin à la Vistule, avait retenti le vieux cri de hep ! hep ! A soixante ans de distance, Sedan a failli avoir, pour les juifs, les mêmes conséquences que Waterloo. L’écho des fanfares qui ont salué la chute de la France a été, de nouveau, le signal de la Judenhetze. Et cela était naturel. Comme la guerre de l’indépendance, la restauration de l’empire germanique devait réveiller la teutomanie, ou ce que l’historien juif appelle die christliche Deidschlümelei [2]. A l’heure où, dans l’enivrement de sa force retrouvée, le germanisme exaltait tout ce qui lui semblait teuton, de la hache d’Arminius à la Bible de Luther, les défiances tudesques devaient facilement se tourner contre Israël. Était-il possible, disait le Junker prussien, que le germanisme, vainqueur des Welches de France, se laissât humilier par les sémites et dompter par le judaïsme ? Entre ces deux termes : germanisme et judaïsme, Germanenthum et Judenthum, le pédantesque patriotisme d’outre-Rhin découvrait un antagonisme naturel. N’entendait-on pas, vers la même heure, opposer l’un à l’autre, comme deux ennemis éternels, le germanisme et le « romanisme, » le nouveau trône impérial et l’antique chaire papale ? Le fier Germain, qui repoussait le joug de Rome, pouvait-il accepter la domination de Jérusalem ? Par ce côté, l’antisémitisme allemand se présente comme le pendant, et non plus comme la contre-partie de l’anticléricalisme et du Kulturkampf [3]. Nés, tous deux, de l’orgueil teutonique, il est naturel qu’ils soient venus au jour en même temps. C’étaient deux frères ennemis, on pourrait dire deux frères jumeaux qui, de même qu’Ésaü et Jacob, luttaient dans le sein de leur mère.

Plus rien que d’allemand en Allemagne ; telle semblait, durant les premières années, la devise du nouvel empire. Du sol de la patrie refaite, il fallait arracher tout plant étranger. L’Allemagne semblait se livrer à une sorte d’épuration nationale. Assez longtemps les Allemands avaient servi sous des maîtres étrangers ; ils aspiraient à s’émanciper de tout servage politique, intellectuel, économique, — français, romain ou juif. Notre âge a le goût des savantes formules ; l’Allemand surtout aime à revêtir ses haines d’un vernis scientifique. Aux fils d’Israël, les conquérans de l’Alsace-Lorraine appliquèrent leurs modernes théories sur les races et les nationalités. Ils s’avisèrent que, non content de n’être pas de sang teutonique, le juif n’était même pas de souche aryenne, ou, comme dit Berlin, de souche indo-germanique. C’était un « Asiate, » un « sémite, » frère de l’Arabe et cousin du Carthaginois ; à ce titre il n’y avait pas de place pour lui, sous les ailes gothiques de l’aigle des Hohenzollern. Bien plus, sa présence au milieu des Germains était une menace pour le génie allemand, un danger pour la deutsche cultur, mère et nourrice de la civilisation moderne [4]

Et le cri d’alarme de l’Allemagne du prince Bismarck s’est répercuté autour d’elle, avec la résonnance que donnent à la voix des peuples les clairons de la victoire. L’appel parti de Berlin trouva de l’écho sur toutes les frontières de l’Allemagne. Le sentiment national n’était ni moins puissant, ni guère moins jaloux chez ses voisins ; à l’est comme à l’ouest, les passions tudesques l’avaient encore irrité. De même qu’en Allemagne, le juif dut s’entendre dénoncer comme un intrus de race ennemie. Ainsi en Autriche-Hongrie, où les Allemands de Vienne n’ont fait que suivre l’exemple de leurs congénères de Berlin ; ainsi en Russie ; ainsi parfois en France même. La différence était qu’à Pest et à Moscou le germanisme était remplacé par le slavisme ou par le magyarisme, également menacés par la conquête sémitique. C’était toujours à l’étranger que s’en prenaient les adversaires du juif.

Ce grief national me semble moins nouveau qu’il n’en a l’air. Il était, virtuellement, au fond de tous les reproches adressés au juif depuis des siècles. Pour découvrir que les juifs constituaient un État dans l’État et un peuple dans le peuple, nos pères n’avaient pas attendu les contemporaines théories sur la lutte des races et la concurrence vitale. L’Espagne de la Renaissance eût eu quelques notions d’ethnologie, que le nom de sémites eût été infligé aux juifs par les Ibères de Castille, dès le temps de Ximenès et de Torquemada. C’était bien, sans peut-être s’en rendre compte, le sémite, l’homme d’un autre sang, autant que l’israélite, l’homme d’une autre foi, que poursuivait, dans ses Judios, l’Espagne des rois catholiques. S’il y eût jamais péril sémitique, c’était assurément poulies Espagnes, annexées à l’Afrique par la conquête arabe et ressoudées à l’Europe par la croix. En s’attaquant aux juifs et aux musulmans, elles cherchaient instinctivement à se « désémitiser, » à se « désafricaniser. » Ainsi s’expliquent les rigueurs de leur inquisition contre les juifs et les nuevos cristianos. Si elle n’eût écouté que l’intérêt de la foi, l’Espagne eût prêté l’oreille aux conseils de Rome ; elle n’eût pas renchéri sur les sévérités du saint-office.

Remontons plus haut : il y a déjà de l’antisémitisme dans les émeutes des grandes villes de l’antiquité contre les juifs. A Rome, à Antioche, à Alexandrie, c’est à l’étranger et, sinon à la race, c’est aux mœurs étrangères et à la culture étrangère, autant qu’aux ennemis des dieux, que s’attaque la plèbe grecque ou romaine. De même des écrivains classiques. M. le professeur Von Treitschke a eu parmi eux d’illustres devanciers. Juvénal ou Tacite, quand ils s’en prennent au sabbat ou à la circoncision, s’inquiètent déjà delà « judaïsation » de la société antique ; ce qui les effraie, c’est la substitution des lois ou des coutumes hébraïques aux coutumes romaines [5]. Bien mieux, l’antisémitisme, c’est-à-dire le grief national contre le judaïsme envisagé comme une tribu étrangère, est antérieur à la ruine de Jérusalem et à la dispersion d’Israël. Il date, pour le moins, de la captivité de Babylone, si ce n’est de la servitude d’Egypte. On en trouve la formule dans la Bible ; les juifs eux-mêmes nous l’ont conservée ; elle a été donnée par l’Aman du livre d’Esther et le Pharaon de l’Exode. M. le pasteur Stœcker n’aurait eu qu’à se l’approprier. « Alors Aman dit au roi Assuérus : Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant pas les lois du roi. » En ce temps-là, on ne reculait pas devant les solutions nettes ; et Aman ajoutait : « Si le roi le trouve bon, qu’on écrive l’ordre de le faire périr [6]. » Les juifs ont la mémoire longue ; ils n’ont pas perdu le souvenir du ministre d’Assuérus ; aujourd’hui encore, chaque année, à la fête des Pourim, tout Israël célèbre avec allégresse la chute d’Aman.


I

Vingt-cinq siècles ont passé depuis que la beauté d’Esther a sauvé Israël, et le propos d’Aman, fils d’Hammédatha, l’Agaguite, n’a pas perdu toute vérité. Que les Juifs, répandus de l’Orient à l’Occident, aient longtemps formé un peuple au milieu des peuples environnans, comment le contester ? Israël avait été brisé en morceaux, et les débris des tribus, projetés au loin, semblaient pareils à ces éclats de bronze qui défient les siècles. On eût dit les fragmens d’un peuple concassé. Les juifs ont, durant quelque quinze cents ans, présenté ce phénomène, presque unique, d’une nation sans territoire. Au milieu des états chrétiens ou musulmans, ils ressemblaient aux lits de silex épars dans la craie des côtes normandes. Les juifs, tout les premiers, disaient habituellement d’eux-mêmes : notre peuple, notre nation. La loi était, pour eux, autant un lien national qu’un lien religieux. Ils vivaient du souvenir de Jérusalem, restée la patrie de leurs âmes et de leurs espérances. Sion était toujours la mystique capitale de Juda dispersé ; il en appelait la restauration dans ses prières ; il l’attendait des promesses de Jéhovah, et comptant sur la parole de ses prophètes, il campait en pèlerin parmi les peuples au milieu desquels l’exil avait dressé ses tentes.

Mais peut-on toujours juger de l’avenir par le passé ? et le passé du juif n’est-il point déjà, en plusieurs pays, démenti par le présent ? La question est de savoir si le judaïsme doit, en tous lieux et à jamais, constituer un peuple, en même temps qu’un culte ; ou, en d’autres termes, le juif établi parmi les nations en majorité chrétiennes y sera-t-il toujours un intrus étranger, séjournant dans leur sein sans s’incorporer à elles ? Pour qui veut que la nationalité découle de la communauté des croyances ou de la parenté du sang, aucun doute : le juif ne sera jamais ni Français ni Allemand, ni Hongrois, ni Russe ; il ne sera jamais que juif. Mais est-il vrai que la nationalité dépende de la race ou de la religion ? N’y a-t-il d’unité nationale que dans l’unité de foi ou dans la communauté d’origine ? A nous, Français du XIXe siècle, pareille question semble d’une autre époque ou d’un autre monde. C’est en autre chose, en quelque chose de plus ample et de plus subtil, que nous faisons consister la nationalité française. Nous ne saurions, toutefois, juger des autres peuples par nous-mêmes ; ce serait être injuste envers eux. Aussi, pour surannée qu’elle nous semble, la question vaut qu’on s’y arrête.

Qu’est-ce qu’une nation ? Rien peut-être de plus difficile à définir. Nous pouvons, heureusement, renvoyer à la belle conférence de M. Renan. La nationalité, pour nous, Français, s’identifie avec la conscience nationale. Une nation est, avant tout, le produit de l’histoire ; ce qui la crée ou la maintient, c’est une communauté d’intérêts, de traditions, de sentimens. La nationalité a d’habitude plusieurs facteurs, et, dans plus d’un pays, la religion a été un de ces facteurs. Ainsi en Espagne, ainsi encore en Russie. C’est une des raisons pour lesquelles le Russe ou l’Espagnol a tant de peine à regarder un juif comme son compatriote.

Il y a plus ; en certaines contrées, dans presque tout l’Orient, la notion de nationalité n’existe point, ou bien, elle se confond avec la religion. Ainsi des musulmans, d’abord ; le vrai croyant ne connaît d’autre patrie que l’Islam ; pour lui, toutes les différences nationales s’effacent devant l’unité de foi. C’est là l’infériorité, ou, si l’on veut, la supériorité de l’Islam. Le plus grand changement qui puisse s’accomplir dans le monde oriental serait la formation d’un sentiment national distinct de toute foi religieuse. Déjà, chez certaines populations, et jusque chez le musulman d’Asie ou d’Europe, chez l’Arnaute d’Albanie, chez l’Arabe de Syrie, il semble parfois que la nationalité tende obscurément à se dégager de la religion. Mais l’Islam les a si fortement tressées ensemble que, si jamais l’une parvient à se détacher de l’autre, il faudra, pour cela, des générations. Chez les chrétiens d’Orient, à l’inverse des musulmans, la religion n’a point, d’habitude, oblitéré le sentiment national ; elle s’est en quelque sorte fondue avec lui, si bien que, chez eux aussi, tous deux semblent inséparables. Dans un pareil monde, là où chrétiens et musulmans identifient la nationalité avec la religion, ou font de la seconde le signe de la première, l’israélite ne peut, lui aussi, avoir d’autre nationalité que sa religion. Le juif est forcément juif, de même que l’Arménien est Arménien, de même que le Grec est Grec.

Et ici, qu’on nous permette une remarque. Là où coexistent, depuis des siècles, à l’abri d’églises ou de religions distinctes, des nationalités juxtaposées, en Syrie, en Asie-Mineure, en Mésopotamie, le cas du juif n’est pas isolé. Ce n’est pas en tant que juif, c’est en tant qu’Oriental ou Asiatique, qu’il n’a d’autre nationalité que sa religion. La durée même d’Israël, retranché dans sa foi et dans ses rites, pour merveilleuse qu’elle semble, n’est pas, comme on l’imagine souvent, un prodige unique, sans pareils dans l’histoire ; le monde contemporain est encore témoin de miracles analogues. La terre d’Orient nous a conservé, à travers les âges, plusieurs de ces nations mortes et, pour ainsi dire, de ces momies de peuples enroulés et comme embaumés dans la vieille religion. Les Coptes d’Egypte, les Maronites et les Druses du Liban, les Parsis de l’Inde, voire les Arméniens et les Grecs d’Asie nous offrent, à des degrés divers de conservation, d’autres exemples de peuples ou de tribus survivant à leur ruine politique. La grande différence entre tous ces Orientaux et les juifs, c’est que ces derniers sont plus dispersés, ou que l’aire de leur dispersion est plus vaste ; et cela parce qu’ils ont été, depuis plus longtemps, et plus complètement, déracinés de leur patrie ancienne. Par là même, il leur est singulièrement plus malaisé de jamais se réunir en corps de nation.

Quoi qu’il en soit, là où le juif continue à former un peuple à part, il ne fait que se soumettre à la tradition orientale. Et, en mainte contrée, partout où règne encore l’antique confusion de la nationalité et de la religion, il ne dépend point de lui de s’en émanciper. Ni le musulman ni le chrétien d’Asie ne lui permettraient de se dire Turc ou Arabe, Grec ou Arménien. Force lui est de demeurer un peuple fermé. Il ne peut avoir d’autre patrie qu’Israël. Cela est si vrai que, ainsi que ses voisins « aryens » ou « touraniens, » un juif d’Asie qui change de religion croit, en même temps, changer de nationalité. J’ai eu, il y a quelque vingt ans, comme drogman aux environs de Jérusalem, un juif de langue allemande. Je lui demandai de quelle nation il était : « Je suis Américain, » me répondit-il avec fierté. Voici le fait : s’étant laissé baptiser par des missionnaires américains, il s’imaginait être devenu leur compatriote. En devenant chrétien, il était sorti de sa « nation. » N’est-ce pas ainsi que s’appellent encore, officiellement, chez le Turc, les diverses communautés religieuses ?

Cette identification de la religion et de la nationalité n’a pas toujours été propre à l’Orient. L’intolérance ou la politique ont tenté de la faire prévaloir chez nous, en Occident, ici au profit de Rome, là au profit de la réforme. En France, en Angleterre, en Hollande, en Autriche-Hongrie, en Pologne, dans les états allemands ou Scandinaves, ce fut le grand effort du XVIe ou du XVIIe siècle. Si Louis XIV et Guillaume III y ont également échoué, c’est qu’en cela ils allaient contre l’esprit de l’Occident. Au temps où il semblait qu’un Anglais ne pût être papiste, ou un Français être protestant, il était tout simple qu’un juif ne pût être ni Anglais ni Français. Certains états de l’Europe en sont encore là, — un au moins, le plus vaste. La loi ou l’opinion y persiste à enchaîner la nationalité à la religion. Par ce côté, la Russie est encore tout orientale ; elle tient plus à l’Asie qu’à l’Europe. Moscou n’a pas été impunément en contact avec le Byzantin et le Tatar. A ses yeux, il n’y a de vraiment russe que l’orthodoxe. La triple immersion du baptême pravoslave est, pour le gouvernement du tsar, non moins que pour le moujik, le plus sûr garant de la nationalité russe. De là, le prosélytisme officiel du très saint synode ; de là les vexations et restrictions imposées aux ministres des cultes dissidens. Aussi bien, pour les feuilles de Moscou, non moins que pour les chancelleries pétersbourgeoises, ce sont des cultes étrangers ; et, chrétiens ou non chrétiens, c’est sous ce nom de « confessions étrangères, » que les désigne officiellement la loi. A cet égard, le protestant et le catholique ne sont pas toujours plus favorisés que l’israélite. Le seul privilège de ce dernier est d’exciter plus d’aversion. La poussée nationale qui, de Moscou, pèse sur toutes les populations non orthodoxes exerce sa plus lourde pression sur le juif, sur le « Sémite, » doublement étranger par la race et par la religion.

Il ne faut pas s’y méprendre en effet ; ce qui, en Russie, poursuit le juif, c’est moins l’intolérance religieuse qu’une sorte d’intolérance nationale, un patriotisme étroit et soupçonneux qui s’en prend, à la fois, aux luthériens des provinces baltiques, aux catholiques de Lithuanie ou de Russie-Blanche, aux infortunés uniates de Podlachie, aux juifs de l’Ouest. Et si le patriotisme russe garde une teinte confessionnelle, la Russie n’en est pas entièrement responsable. La faute en est, avant tout, à l’histoire [7]. Le grand empire slave n’a pas encore su se dégager de son passé oriental. La « sainte Russie » en est demeurée à la tradition byzantine ; au risque de s’aliéner 30 ou 40 millions de sujets, elle cherche l’unité politique dans l’unité religieuse. C’est que, — M. E.-M. de Vogué le disait un jour, — elle est, elle aussi, un Islam, — et, j’ajouterai, un Islam plus absorbant que l’autre. Comme autrefois, à Stamboul, pour devenir Turc, il fallait « prendre le turban, » veut-on être tenu pour Russe, il faut passer par les cuves orthodoxes.


II

Pour nous, Occidentaux d’Europe ou d’Amérique, ce point de vue oriental est manifestement suranné. Je m’imagine qu’il en sera bientôt de même de l’opinion qui fait dépendre la nationalité, non plus de la religion, mais de la race. J’entends dire que, toute nation ayant pour base l’unité de race, les juifs, qui sont une race à part, ne peuvent faire partie d’aucune nation. En sommes-nous bien sûrs ? A parler franc, l’Allemand qui veut faire reposer la nationalité sur l’unité de race me paraît non moins arriéré que le Russe qui la fait dépendre de l’unité de religion. Pour avoir un aspect scientifique et un air moderne, cette confusion de la nationalité et de la race n’en appartient pas moins au passé, et à un passé lointain. C’est encore là une notion archaïque ; et c’est encore là une notion orientale. Elle n’est, du moins, applicable qu’à l’Orient, là où, depuis des siècles, vivent côte à côte, sans se mêler, des communautés séparées par de hautes barrières religieuses ; où chaque tribu, chaque groupe national, demeure à l’écart des autres, enclos et cloîtré dans son église et dans son rituel. On est ainsi ramené, par un détour, à l’identification de la nationalité et de la religion, car, entre des peuples voisins, la religion seule peut interposer des cloisons étanches. Pour préserver la pureté d’une race, il ne faut rien moins que d’épaisses murailles de rites ; et encore, en Orient même, pour peu que l’on remonte un peu haut, on trouve que les groupes ethniques les mieux clos, à commencer par Israël, sont loin d’avoir toujours échappé à tout mélange. Si elle a fermé la porte des antiques communautés nationales du Levant, la religion avait gardé une clé pour les ouvrir, le prosélytisme. Les juifs eux-mêmes nous en fourniront tout à l’heure la preuve.

Quant aux peuples modernes de l’Europe ou de l’Amérique, quel est celui dont la nationalité est fondée sur l’unité de race ? Est-ce l’Angleterre avec son amalgame de Bretons, de Saxons, de Danois, de Normands ? Est-ce la France avec ses Kymris, ses Gaulois, ses Ibères, ses Germains, ses Latins ? Est-ce l’Allemagne, où le Teuton est si fortement croisé de Celtes à l’Orient, de Slaves à l’Est, qu’en mainte contrée de l’Allemagne la majorité des Allemands a perdu les yeux bleus et les cheveux blonds des vieux Germains ? Est-ce la Russie, l’ancienne Moscovie, avec son conglomérat de Scythes et de Sarmates, de Slaves, de Tatars, de Finnois, aujourd’hui encore à peine russifiés ? Seraient-ce les États-Unis d’Amérique, qui, depuis cent ans, ont reçu des colons de tous les pays de l’Europe ; ou les républiques hispano-américaines, qui ont inventé toute une gamme de tons et de demi-tons pour dénommer les diverses nuances de métis issus du croisement de l’Européen avec l’Indien et avec le nègre ? Toutes les nations contemporaines sont une mixture de races et de peuples plus ou moins fondus ensemble : Français, Russes, Allemands, Anglais, Italiens, Epagnols, Hongrois, Grecs, Roumains, Bulgares, — nous sommes tous des half-bred, des sang-mêlés. Grands ou petits, Occidentaux ou Orientaux, qu’ils s’intitulent Germains, Anglo-Saxons, Latins, Slaves, je ne vois point, parmi les peuples modernes, de pur sang.

Oui, dira-t-on ; mais Celtes, Latins, Germains, Slaves, les élémens ethniques dont sont composées la plupart des nations modernes sont des élémens homogènes : Français, Italiens, Allemands, Anglais, Russes, nous sommes tous parens ; nous sortons d’une souche commune, nous descendons des Aryas, nous appartenons à la grande famille indo-européenne, à la race noble et progressive entre toutes. Le juif, au contraire, est un u Sémite. » Les fils d’Abraham, d’Isaac et de Jacob appartiennent à une race hétérogène, douée d’instincts opposés aux nôtres. Entre Israël et nous, pas d’affinité : le juif ne nous est pas assimilable, il ne peut s’incorporer à nos nations aryennes.

L’objection est connue ; j’avoue qu’elle me touche peu. L’argument aurait plus de force, s’il n’était jamais entré dans la composition des nations modernes que des élémens aryens. Mais l’œil des anthropologistes y a découvert d’autres matériaux ethniques, d’origine plus humble. Au-dessous des couches dépopulations aryennes : celtes, latines, germaniques, on a reconnu, dans notre Europe, des stratifications plus anciennes, que les alluvions indo-européennes semblent avoir simplement recouvertes. Les races européennes fossiles, la race de Cro-Magnon ou celle de Neanderthal, n’ont pas entièrement disparu devant les Aryas d’Asie. L’homme quaternaire compte encore des descendans parmi nous. Rien ne permet de croire que nous soyons tous des aryens : le Français ou l’Allemand qui s’imagine être de pur sang indo-germanique peut provenir de l’homme des cavernes. En réalité, il n’y a peut-être pas, aujourd’hui, plus de « race aryenne » qu’il n’y a de « race latine [8]. »

Laissons là les temps préhistoriques et les problèmes insolubles. Ne connaissons-nous point, dans l’Europe de l’histoire, — que dis-je, n’avons-nous pas rencontré, chez plusieurs nations contemporaines, d’autres « allogènes » ou « allophyles » que le Sémite juif ? Au milieu de nos peuples soi-disant aryens, je vois, au moins deux élémens ethniques étrangers aux Aryas, deux races dont, après le dénivellement de notre continent par le flot des immigrations aryennes, émergent encore, du sol européen, de nombreux témoins. Qu’est-ce, en effet, que les Ibères ou les Ligures d’Espagne, de Provence et d’Italie ? Qu’est-ce que les Finnois de Hongrie, de Finlande, de Russie ? Seraient-ce donc des Aryens ? ou le Sémite nous serait-il plus étranger que les Ibères de la Péninsule ou les Finnois de la Baltique ? Je ne crois pas que ce soit l’avis des ethnographes. En tout cas, pour qui a pu comparer le juif à l’Esthe du golfe de Finlande ou au Tchérémisse du Volga, il est malaisé de ne pas reconnaître que, du Finnois et du Sémite, c’est ce dernier qui est le plus près de nous. Or, si les Ibères d’Espagne, si les Finnois de Hongrie ou de Finlande ont pu s’approprier notre civilisation « aryenne, » on ne voit point pourquoi le Sémite juif en serait incapable.

Il nous répugne de nous arrêter ici sur ces questions d’ethnographie, si confuses, si obscures pour les spécialistes mêmes. Nous y apportons, le plus souvent, une ignorance naïve. Nous parlons de « race sémitique, » sans seulement être sûrs qu’il ait jamais existé un groupe ethnique qui doive être ainsi désigné. On en a fait la remarque plusieurs lois : ce nom de sémitique n’est en réalité qu’un terme de linguistique ; il ne correspond peut-être à aucun groupement de race. Nous appelons les juifs sémites, parce que les anciens Hébreux parlaient une langue dite sémitique ; et la langue, nous le savons de reste, ne prouve rien quant au sang. Un peuple peut changer de langue, sans pour cela changer de race. Les Irlandais, pour avoir appris l’anglais, n’en sont pas devenus Anglo-Saxons ; et les noirs de nos Antilles, qui parlent français, ne sont point, pour cela, de race « aryenne. »

Le terme de sémite est peut-être plus propre à embrouiller la question qu’à l’éclairer. Il ne nous renseigne guère sur les origines et la parenté d’Israël ; il risque de nous induire à de trompeuses affinités et à des analogies mal fondées. Peu importe, gardons-le, faute d’autre nom à lui substituer. Est-ce que le Sémite juif est noir ou jaune ? Est-ce que, par sa structure physique ou mentale, il est si éloigné de nous qu’il forme comme une autre humanité, une autre espèce ou sous-espèce ? Est-ce qu’en s’unissant à nos fils ou à nos filles, il donne des mulâtres ou des métis ? Peut-on comparer la présence de ces Sémites parmi nous à celle des Chinois ou des noirs parmi les. Américains ? Le juif nous expose-t-il à des embarras semblables à ceux qu’ont à redouter, du nègre émancipé, certains états de la grande république transatlantique ? Y a-t-il bien là, en présence, deux races irréductibles ? Regardons-nous et regardons les Sémites ; se distinguent-ils de nous par la couleur de la peau, ou par la forme du crâne ? Ne nous faut-il pas quelque attention pour les reconnaître ? — Parce que, d’habitude, la courbe de leur nez est plus marquée que celle du nôtre, peut-on dire que, entre eux et nous, il n’est rien de commun ?

S’en tient-on aux vagues notions de races et aux classifications plus ou moins incertaines des ethnologues, nul doute sur la parenté des Sémites avec nous. Qu’ils le veuillent ou non, l’Aryen et le Sémite sont frères ; tous leurs traits en témoignent. Tous deux appartiennent à cette grande race blanche, caucasique, méditerranéenne, comme on voudra l’appeler, qui prétend à l’empire du monde. Au point de vue ethnographique même, en admettant la réalité d’un groupe aryen et d’un groupe sémitique, le Sémite est plus près de l’Aryen que le Touranien ; le juif nous est souvent plus proche parent que le fier Magyar ou le dédaigneux Moscovite, l’un et l’autre fortement mâtinés de Finno-Turc. Et si, laissant de côté les obscurs problèmes de filiation, nous considérons le génie, l’esprit, les aptitudes ou les habitudes intellectuelles, comment ne pas avouer que le Sémite juif est plus voisin de nous que le brahme de l’Inde, qui se vante de la pureté de son sang aryen ?

Aryens, Sémites, Touraniens, autant de dénominations dont on a étrangement abusé. Il y a autre chose dans l’histoire du monde que des conflits de races. A cet égard, la science du XIXe siècle a peut-être, plus d’une fois, fait fausse route. Si les luttes de races et de tribus ont été un des élémens de l’histoire religieuse et intellectuelle de l’humanité, elles n’en ont pas été le seul facteur. Une des causes de la vogue de la théorie des races, c’est son apparente simplicité. C’était peut-être plutôt une raison de s’en défier. On le sent aujourd’hui. Après la théorie des races, qui prétendait tout résoudre par la diversité des origines, est venue la théorie des milieux, qui s’efforce de tout expliquer par les influences de lieu, de temps, de climat. En faisant la part d’exagération de chacune, il faut, au moins, les redresser et les compléter l’une par l’autre. Voici Iran et Touran, le type classique des antagonismes de races ; ils semblaient personnifier deux individualités ethniques, tranchées entre toutes. On s’est aperçu qu’ils représentaient moins deux races que deux régions, — deux génies hostiles que deux terres opposées. Il en est de même, à bien des égards, de l’Aryen et du Sémite. Le Sémite, isolé des solitudes de l’Asie ou de l’Afrique, perd beaucoup de ce qui semblait faire son originalité. Une bonne part des traits longtemps prêtés aux fils de Sem n’appartiennent, en fait, qu’à l’Arabe, — et encore moins à l’Arabe qu’à l’Arabie, moins à l’homme qu’au désert.

Il est passé, le temps où l’on pouvait faire pivoter toute l’histoire de notre monde sur l’éternel antagonisme de l’Aryen et du Sémite. Quoi qu’en puissent penser les pédans de collèges, le pillage des boutiques juives par les moujiks de la Petite-Russie ou par les ouvriers des faubourgs de Vienne n’est pas l’épilogue du long duel d’Annibal et de Scipion, d’Abd-er-Rahman et de Charles Martel, de Saladin et de Cœur-de-Lion. Ni les Carthaginois ni les Sarrasins n’ont rien à démêler dans les querelles du pasteur Stœcker et des rabbins ; et le prétendu antagonisme, d’instincts et de génie, des Aryas et des Sémites n’a que faire dans les luttes électorales du prince Aloys Liechtenstein et du docteur Kronawetter. Bien mieux, cette hostilité légendaire de l’Aryen et du Sémite, on n’en trouve nulle trace dans les livres hébreux ou dans l’histoire d’Israël. Ni la Bible, ni l’Évangile n’en ont eu connaissance. Le juif y est toujours demeuré étranger. Les imprécations des prophètes sont tombées de préférence sur des villes ou des tribus sémitiques. Les destructeurs d’Israël et de Juda, l’Assyrien et le Chaldéen, passent pour des Sémites ; et le libérateur de la maison d’Israël, celui que le Dieu de Juda appelait « son berger et son oint, » celui que Jéhovah a conduit par la main [9], Cyrus, est regardé comme Aryen. Que si, plus tard, les juifs se sont révoltés contre les Grecs d’Antiochus ou contre les Romains de Titus, ils s’étaient courbés devant Alexandre et devant Pompée ; et jamais, que je sache, le sanhédrin de Jérusalem n’a songé à disputer le monde à la phalange macédonienne ou à la légion romaine.

L’opposition fondamentale entre le Sémite et l’Aryen, force nous est d’y renoncer. Depuis qu’on connaît mieux l’Orient, et qu’on a étudié, de plus près, les peuples de langues sémitiques, on a vu surgir entre eux des différences de mœurs, de croyances, de gouvernement, qui ne permettent plus de leur attribuer le même génie. L’unité de l’esprit sémitique a été brisée ; la simplicité qu’on se plaisait à lui attribuer s’est évanouie. On a vu s’effacer, un à un, les traits, intellectuels ou moraux, dont on avait composé la figure idéale du Sémite ; et, du même coup, a disparu le contraste entre le Sémite et l’Aryen. Le génie sémitique, les instincts sémitiques, la civilisation sémitique, sont devenus des abstractions. A côté des Hébreux et des Arabes, il a fallu faire rentrer dans ce groupe tous les peuples voisins de langues analogues, non-seulement les Assyriens et les Chaldéens, mais le Phénicien et le Chananéen, les ennemis traditionnels des Hébreux, des peuples qu’Israël a toujours regardés comme lui étant étrangers par le sang, aussi bien que par les croyances, des tribus que la Bible range dans la postérité de Cham et non dans celle de Sem [10]. Par suite, il ne reste plus, en religion du moins, d’esprit sémitique, de génie sémitique. Il s’est trouvé que, tout comme les Aryens, la plupart des Sémites ont longtemps été idolâtres et polythéistes. Eux, aussi, ont divinisé les forces de la nature ; et, de la mythologie sémitique à la mythologie aryenne, il y a moins loin que de Baal, ou d’Astarté, au Dieu du Sinaï. « Depuis que la création de l’épigraphie sémitique et la découverte de Babylone et de Ninive nous ont introduits dans l’intimité des dieux sémites, on a été étonné de voir combien ils diffèrent peu, au fond, de leurs vis-à-vis aryens [11]. » Les barrières des deux panthéons vont s’amincissant de jour en jour. Mâles ou femelles, les dieux de l’Aryen et du Sémite sont parens. Bien plus, le polythéisme aryen dans sa plus haute expression, le polythéisme grec nous apparaît, aujourd’hui, imprégné des traditions religieuses sémitiques. Les autels des Hellènes n’ont pas attendu la Panagia ou l’apôtre « du Dieu inconnu » pour faire des emprunts aux cultes de Syrie. L’Aphrodite de Praxitèle est née de l’écume de la mer phénicienne, et en entrant dans l’Olympe classique, Adonis a gardé ses grâces asiatiques, et Cybèle, son cortège oriental.

On ne saurait donc plus dire que le monothéisme est l’apanage du Sémite, par opposition à l’Aryen. L’esprit monothéiste n’appartient, en somme, qu’aux Hébreux, adorateurs de Jéhovah, et après eux, et grâce à eux, aux Arabes, à demi judaïsés par Mahomet. A ce titre, — et ce n’est pas là une remarque sans portée, — le juif, l’Hébreu est isolé entre tous les peuples de race ou de langue sémitique. Il est unique dans son groupe, plus encore que ne l’est le Grec dans le sien. Il est seul, et n’a point de pareil parmi « les nations. » Non-seulement, il est hors ligne, mais il est hors cadre. Pour l’y faire rentrer, pour le ramener au niveau des Sémites voisins, il a fallu supposer, chez lui, un polythéisme primitif, plus ou moins analogue à celui du Syrien ou du Phénicien. Iahveh ne serait qu’un Baal, ou un Jupiter, qui aurait dévoré ses rivaux. Mais, avec cette théorie nouvelle, disparaît la dernière trace du contraste ancien entre le génie sémitique et le génie aryen [12]. Ainsi, rien dans la religion ne sépare radicalement l’Aryen et le Sémite ; rien ne révèle en eux des instincts fatalement divergens. Entre leurs notions du divin, plus de différences irréductibles. Or, c’était sur le contraste de leurs conceptions religieuses qu’on faisait reposer l’antagonisme de la pensée aryenne et de la pensée sémitique. Cette prétendue opposition écartée, que reste-t-il, au point de vue intellectuel ou moral, du gouffre naguère creusé entre le monde de Sem et le monde de Japhet ? A peine un fossé, que les études contemporaines vont comblant chaque jour.

Lorsqu’on nous parle des Sémites, il faut au moins nous avertir de quels Sémites, car, entre ces derniers, nous apercevons des différences presque aussi grandes qu’entre eux et les Aryas. « Le génie sémitique, a écrit un maître en ces matières [13], est essentiellement simple ; il ne comprend ni les nuances, ni la complexité. Le vieil esprit sémitique est, de sa nature, antiphilosophique et antiscientifique… Les peuples qu’on appelle sémitiques manquent de cette variété, de cette largeur, de cette étendue d’esprit qui sont les conditions de la perfectibilité. » Cela peut être vrai des Arabes, en dépit des écoles de Bagdad ou de Cordoue, peut-être même des anciens Hébreux ; mais est-ce vrai des juifs modernes, élevés ou grandis à notre contact ? S’il y a une différence entre l’Européen et l’Asiatique, entre les Occidentaux et l’Oriental, — différence de date assez récente, du reste, et qui ne me semble pas tenir à la race, — c’est bien l’idée du progrès, cette notion moderne de la perfectibilité, devenue, autour de nous, comme une foi aveugle à laquelle croient superstitieusement savans et ignorans. Mais tout montre que cette idée du progrès n’a rien qui répugne au juif. S’il ne l’a pas tirée de son propre fonds, le juif s’en imprègne sans peine, jusqu’à en devenir un des plus ardens et des plus impatiens propagateurs. Tour ce qui est de l’esprit philosophique, il me paraît malaisé de le refuser aux congénères de Spinoza. Peut-on, du reste, juger des peuples contemporains, ou des races vivantes, par leurs ancêtres des plus lointaines périodes de l’ancienne histoire ? Quand les Hébreux de la Palestine eussent été de purs Sémites, serait-on en droit d’assimiler le juif de nos jours aux Beni-Israël, ou aux Sémites syriens d’il y a deux ou trois mille ans ? Mieux vaudrait appliquer aux Français tous les traits des Gaulois des Commentaires de César, ou peindre les Allemands modernes et les Slaves russes d’après la Germania de Tacite et la Chronique de Nestor.

Le caractère est ce qui change peut-être le moins dans une race ; ainsi, chez les Français de la troisième république, on peut encore retrouver tel trait des Gaulois de Vercingétorix. Si ce n’est par le génie et l’intelligence, est-ce par le caractère et le tempérament que le Sémite, juif ou non, se distingue essentiellement de nous ? Peut-être davantage ; nous verrons, prochainement, comment et pourquoi, au moins chez le juif. C’est ici, d’habitude, que les ethnologues de rencontre se donnent carrière, opposant les vices du « Sémite » aux vertus de « l’Aryen. » On représente l’un comme âpre au gain, cupide, sec de cœur, bas, astucieux, servile, vindicatif, coutumier de toutes les lâchetés et de toutes les faussetés ; — l’autre comme généreux, ouvert, fier, chevaleresque, désintéressé et délicat, ayant toutes les noblesses et toutes les candeurs.

Je me défie, pour ma part, de ces portraits à grands coups de brosse, où tout est en noir d’un côté, où tout est en clair de l’autre ; ce n’est pas avec un procédé aussi simple qu’on peut nous peindre de vieilles races embrassant vingt nations diverses. Je voudrais quelque chose de plus fondu et de plus nuancé. Le Romain, par exemple, n’était guère moins sec, moins dur, moins âpre que le Carthaginois ; et l’image qu’on nous donne du Sémite conviendrait souvent tout autant au Grec moderne, à l’Arménien, au Parsi, qui passent pour Aryens, qu’au juif, classé comme Sémite. « Le caractère sémitique, a dit M. Renan, est en général dur, étroit, égoïste. » Cela peut être vrai, — et non seulement de l’Arabe, — encore que, pour le juif, l’explication en soit plutôt dans l’éducation historique que dans la race. Car, si elle nous semble fréquente chez Israël, la sécheresse d’esprit ou de cœur, il est bon de nous le rappeler, est en grande partie imputable à l’existence que nous lui avons faite.

Il y a, en tout cas, une chose que nous perdons trop souvent de vue, et dont il nous est interdit de ne pas tenir compte. Quand nous parlons de la dureté, de l’étroitesse, de l’âpreté sémitiques, nous ne devons pas oublier que ce qu’il y a de plus doux, de plus délicat ; de plus suave sous le ciel, l’Évangile, est sorti des tribus sémitiques. Sur cette rocailleuse terre de Syrie a germé le lis des champs dont, après dix-neuf siècles, le parfum embaume encore le monde. Le plus beau mot des langues humaines, le mot de charité, est tombé de la bouche de ces fils de Sem. C’est par des Sémites qu’a été annoncée la bonne nouvelle ; c’est à des foules sémitiques, en dialecte sémitique, qu’a été prêché le Sermon sur la Montagne, et c’est par des Sémites, bravant la faim et la soif, que les neuf béatitudes ont été révélées au monde antique. Ici encore, dans sa race et ses ancêtres, aussi bien que dans sa Bible, on ne peut atteindre Israël qu’à travers le Christ. Il est singulier que des chrétiens aient besoin qu’on les en fasse souvenir : la croix du renoncement nous a été apportée sur des épaules juives, cette croix qui fit le scandale de l’Hellène et que, durant trois ou quatre siècles, les fidèles n’osèrent montrer aux adorateurs des dieux de Paros que voilée d’emblèmes mystérieux. Le sang versé sur le Calvaire pour la rédemption des hommes, le sang que nos vieux peintres nous montrent recueilli par des anges en des calices ou des patènes d’or, était du sang juif, du sang sémitique. Ni Marie, mère de Jésus, ni Jean, le disciple bien-aimé, ni Simon, dit Céphas, ni aucun des douze, n’étaient de souche aryenne.

Pour qui veut remonter aux origines, — pour qui surtout croit que l’Église a été constituée et ordonnée, dès le début, par les apôtres, — le christianisme lui-même est un produit du sémitisme ; il ne l’est guère moins que le judaïsme. On nous entretient souvent de la conquête sémitique ; si le monde a jamais été conquis par les Sémites, c’est par le glaive de Paul de Tarse, l’Annibal ou l’Alexandre chrétien. La bataille de Cannes n’a pas été la plus grande victoire du Sémite. Là où avait échoué le fils d’Amilcar a triomphé le petit juif de Cilicie. Par lui, et par les douze, se sont réalisées les orgueilleuses promesses des voyans d’Israël et, grec ou romain, le monde aryen a été courbé sous le sceptre du fils de David. L’empire élevé par les légions romaines a été légué aux successeurs du pêcheur de Galilée. Les statues des Césars ont été renversées de leur piédestal, et les imperatores qui personnifiaient le mieux les armes latines et la sagesse hellénique, les Trajan et les Marc-Aurèle, ont été précipités de leurs colonnes de marbre pour faire place à Pierre et à Paul, les capitaines de Jésus de Nazareth. La louve de Romulus, victorieuse des éléphans du Carthaginois, a été terrassée par le lion de Juda : vicit leo de tribu Juda, est-il gravé sur la base de l’obélisque dressé par Sixte-Quint. L’Église a raison : le Nazaréen a vaincu.

Voilà la vraie conquête sémitique, et le génie aryen ne s’en est pas relevé. Entre les antisémites, — les plus conséquens, les seuls logiques peut-être, sont ceux qui, pour secouer le joug sémitique, repoussent l’Évangile aussi bien que la Bible, s’insurgeant également contre la crèche de Bethléem et contre les tables du Sinaï [14]. Ce n’est qu’en s’affranchissant de toute idée chrétienne que le monde se « désémitisera. »


III

Mais, assez parler des juifs anciens. Les juifs modernes sont-ils de purs Sémites ? Sommes-nous seulement certains qu’il y ait une race juive, ou que les israélites d’Europe, d’Asie, d’Afrique soient tous également les fils de Jacob et les descendans des Beni-Israël de la terre de Chanaan ? Rien ne le prouve. Longtemps, sur la foi des juifs eux-mêmes, nous avons cru que, dans le judaïsme, la race et la religion étaient deux termes corrélatifs, impossibles à isoler l’un de l’autre. Cette vue ne s’accorde pas toujours avec les données de l’histoire. Il est permis de mettre en doute la pureté du sang de Juda. Le juif, dans son odyssée de vingt siècles à travers cent peuples divers, paraît avoir subi plus d’un croisement. De l’antiquité à la fin du moyen âge, bien des ruisseaux de sang étranger ont pénétré dans les veines de Jacob. Pour s’allier aux fils ou aux filles des nations, le juif n’a même pas attendu la dispersion. Les mélanges ethniques semblent remonter à la captivité de Babylone. Quand Juda serait, sous les saules de l’Euphrate, resté pur de toute mésalliance, il est difficile que les colons envoyés d’Assyrie au royaume d’Israël n’aient point laissé de traces en dehors des Samaritains, eux-mêmes, du reste, résorbés peu à peu par le judaïsme. La question des mariages mixtes est une de celles qui passionnèrent Jérusalem après le retour de la captivité. Les restaurateurs de Sion, les Esdras et les Néhémie, ont beau interdire toute alliance avec les femmes étrangères, la défense des réformateurs du Ve siècle montre combien fréquentes étaient devenues de pareilles unions. Le livre de Ruth, la Moabite, en est une preuve : certains exégètes ont même supposé que cette patriarcale idylle était un plaidoyer contre les rigoristes, en faveur des femmes étrangères.

Ce fut bien autre chose à l’époque grecque et à l’époque romaine. Ce n’est plus seulement du sang chananéen, syrien, chaldéen, c’est du sang grec, du sang égyptien, du sang latin, peut-être du sang gaulois ou espagnol qui, par divers canaux, s’est mêlé au vieux sang sémitique. On croyait, naguère encore, que la diffusion des juifs, à la veille ou au lendemain de la chute du Temple, était un fait d’ordre purement ethnographique, le résultat de l’émigration des juifs de Palestine. C’était là une vue incomplète : la brusque expansion du judaïsme en Egypte, en Asie-Mineure, en Europe même, dès avant l’ère chrétienne, est, en grande partie, un fait d’ordre moral ; elle provient, pour une bonne part, de la propagande juive. En cela encore, le judaïsme a été le devancier, et comme le pionnier du christianisme ; il lui a frayé la voie en Occident, aussi bien qu’en Orient. Il lui avait ouvert, d’avance, les portes de la gentilité, en affiliant à la loi de Moïse des païens de toute nation. C’est dans les synagogues, parmi les colons d’Israël et parmi les prosélytes des juifs, que les apôtres ont recruté leurs premiers disciples [15]. Le juif contemporain des Asmonéens et des Hérodes n’avait point pour le prosélytisme l’aversion témoignée plus tard par les rabbins. Loin de là, les juifs hellénistes, en contact avec les Gentils, cherchaient à gagner au culte du vrai Dieu le Grec et le barbare. N’osant, pour les convaincre, faire parler Isaïe ou Daniel, les Alexandrins avaient remplacé les prophètes par les vieilles sibylles, chargées de prêcher aux païens l’unité de Dieu et la venue du Messie, avec la gloire future d’Israël [16].

Le monde classique n’était pas sourd à la voix de ses oracles transformés en échos de Sion ; il éprouvait pour le monothéisme d’Israël une attraction qui, de l’ancienne loi, se détourna bientôt vers la nouvelle [17]. Juifs, Grecs ou Latins, les auteurs anciens en tombent d’accord. « De grandes multitudes, dit l’historien Josèphe, sont prises de zèle pour notre manière d’adorer Dieu, si bien qu’il n’y a pas une seule ville, grecque ou barbare, il n’y a pas une nation où ne se pratique l’usage du sabbat, de nos jeûnes, de nos lampes, de nos prescriptions relatives à la nourriture [18]. » La Judée palestinienne n’était plus guère alors que le noyau du judaïsme. L’audacieuse prédiction des prophètes parut un instant sur le point de s’accomplir : il semblait que les peuples allassent se mettre en route pour venir adorer à Jérusalem. Les sibylles ne s’étaient pas trompées : Isis, Sérapis et les dieux des nations devaient succomber devant le Dieu d’Israël. Si le monde ne fut devenu chrétien, il fût peut-être devenu juif. Car, ce n’était pas seulement le dogme de l’unité divine et la morale du Décalogue ; ce n’était même pas uniquement la pratique du sabbat et les prières juives qu’adoptaient les païens convertis à la foi d’Israël, c’étaient parfois les observances rituelles, à commencer par le signe distinctif des descendans d’Abraham, la circoncision. A côté des simples prosélytes restés à mi-chemin, des hommes craignant Dieu, metuentes Deum, comme le centurion Corneille converti par saint Pierre [19], se rencontraient des gentils qui franchissaient les dernières barrières, adoptant, avec le sceau sanglant des fils de Jacob, toutes les coutumes judaïques. L’antiquité juive et païenne nous a laissé sur ce point des textes catégoriques. Josèphe dit formellement qu’un grand nombre d’Hellènes faisaient partie de la communauté juive d’Alexandrie [20]. Beaucoup de juifs de Cyrène, d’Antioche, de Palmyre, les grandes juiveries orientales, paraissent également avoir été de sang grec ou gréco-égyptien [21]. Aux juifs hellénisans se mêlaient les Hellènes judaïsans. Chose plus surprenante, il en a été ainsi, parfois, à Rome même. Juvénal, dans le fameux passage de sa XIVe satire, distingue entre les simples prosélytes et les convertis passés entièrement au judaïsme. Il nous montre les pères se contentant d’observer le sabbat et de s’abstenir de porc, tandis que les fils, renchérissant sur le zèle paternel, vont jusqu’à la circoncision : mox et prœputium ponunt, dit, dans son latin énergique, le satiriste du Ier siècle [22]. Vers le même temps, Tacite, parlant des recrues de toutes sortes faites par le judaïsme, dit la même chose en sa langue elliptique [23]. Au IIe siècle, l’empereur Antonin juge nécessaire d’interdire aux juifs de circoncire d’autres que leurs fils. Au IIIe siècle même, vers 225, Dion Cassius, un sénateur, parlant des guerres de Palestine, dit encore que, à côté des juifs originaires de Judée, il y a d’autres hommes « qui ont adopté les institutions de ce peuple, quoique étant d’une autre race [24]. » « Et, ajoute l’ancien consul, il y a, parmi les Romains, beaucoup de gens de cette sorte ; ce qu’on a fait pour les arrêter n’a fait que les multiplier. » Quand ce dernier passage devrait, en partie, s’entendre des chrétiens, de pareils textes forcent à croire que, en Orient comme en Occident, un grand nombre des juifs de l’antiquité descendaient de païens convertis. Ces israélites n’étaient que les fils adoptifs d’Abraham et de Jacob. A Rome même, les juifs dont nous pouvons visiter les catacombes sur la voie Appienne, ou sur la via Portuensis, n’avaient peut-être pas beaucoup plus de sang sémitique que leurs voisins chrétiens des cimetières de Calixte ou de Pontien, dont les plus anciennes inscriptions sont, elles aussi, en langue grecque.

Nous ne pouvons donc plus nous représenter Israël comme un ethnos, pur de tout mélange, d’autant que, à son berceau même, les Asmonéens et les Hérode, pratiquant le compelle intrare, avaient introduit dans le judaïsme, par la circoncision, de nombreuses populations de l’Idumée, de l’Iturée, du Hauran et des régions syriennes voisines. L’afflux de sang étranger n’a même pas pris fin à l’époque talmudique, alors qu’Israël vaincu se resserra sur lui-même. Après avoir été sur le point de devenir une religion universelle, le judaïsme en effet redevint, de nouveau, un culte national. Les docteurs, craignant de voir Juda se dissoudre dans les nations ou se fondre dans le christianisme, se plurent à isoler le juif. « Les prosélytes furent traités de fléau, de lèpre d’Israël. » La synagogue, se concentrant en elle-même, ferma ses portes ; mais malgré la répugnance des rabbins, nombre de prosélytes s’y glissèrent encore, aux extrémités surtout du monde juif. On trouve des juifs recrutant des convertis en Arabie ; des tribus arabes passent tout entières à la loi de Moïse. Mahomet, tout le premier, est le disciple des juifs, et l’Islam n’est qu’une adaptation grossière du judaïsme. En Europe même, des missionnaires juifs disputent aux missionnaires chrétiens les régions ponto-caspiennes. Vers le VIIIe siècle, au nord de la Mer-Noire, dans les steppes scythiques, un peuple de souche finno-turque, les Kozars ou Khazars passent en corps à l’ancienne loi [25]. Ce n’est peut-être pas le seul exemple de pareilles conversions sur les confins de l’Europe et de l’Asie. A Tiflis, on m’a cité une tribu juive du Caucase, de mœurs guerrières, qui, par le type comme par les habitudes, diffère des autres israélites. La fièvre m’empêcha de la visiter. Il est probable que ces juifs montagnards sont apparentés aux populations indigènes du Caucase [26].

En Occident, nous ne connaissons rien d’analogue à la conversion en masse des Khazars. Nous rencontrons, dès l’époque des Mérovingiens, de nombreux juifs en Gaule et en Espagne. Les israélites de Grégoire de Tours étaient-ils bien tous des juifs de race, qui avaient pénétré en Gaule par le Rhône et la Saône ? ou beaucoup étaient-ils simplement des Gaulois convertis au judaïsme ? M. Renan et plusieurs savans avec lui opinent pour cette dernière origine [27]. Ce n’est là, malheureusement, qu’une hypothèse invérifiable, — sur ce point, les données positives nous font défaut, — ce qui est d’autant plus à regretter que les juiveries d’Allemagne et d’Angleterre sortaient de celles de France.

Quand ils eussent été du sang d’Israël, les juifs des Gaules et d’Espagne n’en ont pas moins, par divers canaux, reçu, à diverses époques, un afflux de sang indigène. Le mélange du sang juif et du sang chrétien qui, après les croisades, ne s’est guère fait qu’au profit des chrétiens, par la conversion des juifs, s’est opéré souvent encore au profit des juifs, durant la première moitié du moyen âge. Il y avait alors, pour passer de l’église à la synagogue, deux portes que l’Église a eu peine à fermer : l’esclavage et le mariage. Pour l’esclavage aucun doute ; le commerce des esclaves était fort lucratif ; les juifs, en bons trafiquans, s’en sont beaucoup occupés, et, pour mettre d’accord leur piété avec leurs intérêts, ils ont souvent circoncis leur marchandise humaine. On en a la preuve par les décrets des conciles et les actes des papes et des évêques. Un des soucis de l’épiscopat, en pays slaves notamment, souci fort légitime, du reste, était la protection spirituelle des esclaves détenus par les juifs. On interdit à leurs maîtres de les convertir au judaïsme. On finit par défendre aux juifs de circoncire les esclaves païens, et de posséder des esclaves chrétiens. C’est à cette même préoccupation que remonte la défense faite aux juifs d’avoir des servantes ou des serviteurs chrétiens. Cette prohibition, en usage dans les deux Églises, était naguère encore inscrite dans les lois russes, et certains sujets du tsar ont tenté récemment de la remettre en vigueur.

De même pour les mariages. La défense, tant de fois répétée, faite aux juifs d’épouser des chrétiennes, et aux chrétiens d’épouser des juives, montre que de mal a eu le clergé des deux rites pour empêcher de pareilles unions. Les chrétiens n’avaient point alors pour le juif l’aversion qu’il leur a depuis inspirée. Aux yeux des barbares nouvellement baptisés, le judaïsme était une religion comme une autre, une façon d’hérésie ou de secte chrétienne. En Occident, à Lyon, l’archevêque Agobard, comme quatre siècles plus tôt, Chrysostome à Antioche, se plaint de ce que les chrétiens prennent part aux fêtes des juifs et assistent aux sermons des rabbins. Il fallut à l’Église un long effort pour amener tous ses enfans à distinguer nettement l’ancienne loi de la nouvelle. Le besoin de tracer entre les deux cultes une ligne de démarcation a été une des raisons des précoces sévérités du droit canon contre les juifs. L’Église n’entendait pas persécuter les débris d’Israël, ni exciter contre eux le fanatisme de masses ignorantes ; elle voulait surtout séparer la loi mosaïque de la loi du Christ, empêcher qu’on ne les confondît, ou qu’on ne les unît dans le même respect [28]. Peut-être fut-ce là, aussi, un des motifs de sa répugnance à remettre l’Ancien-Testament aux mains des laïques. Toutes les prescriptions du droit canon vis-à-vis du juif ont eu pour point de départ le désir de l’isoler du chrétien, afin de soustraire les fidèles à son influence. C’est ainsi que le moyen âge a été peu à peu conduit à élever un mur entre le juif et le chrétien. La hiérarchie ne fut rassurée que lorsqu’elle eut entouré le bercail du Christ d’une palissade assez haute pour mettre ses ouailles à l’abri de la séduction des rites judaïques.

Il ne faut pas oublier que, parmi les hérésies, il y en a eu plusieurs à tendances juives ; que, parfois même, le judaïsme semble avoir fait des prosélytes malgré lui. Rappelons-nous que, en Russie, à Novgorod et à Moscou, les « judaïsans » ont été fort puissans aux XIVe et XVe siècles ; que, aujourd’hui encore, il reste çà et là, dans le peuple, des communautés de soubbotniki, de sabbatistes qui, avec le respect du sabbat, se sont approprié plusieurs des prescriptions de l’ancienne loi [29]. J’ai même entendu signaler, au Caucase, un groupe de sectaires qui, non contens d’adopter les observances judaïques, auraient fait venir des juifs pour leur réciter des prières en hébreu. On a parfois supposé que ces sabbatistes étaient des juifs de race, une espèce de marranes russes, autrefois baptisés par contrainte ; c’est plutôt l’inverse, ce sont des chrétiens d’origine, épris des coutumes juives.

Si dans les artères d’Israël coule du sang étranger, païen ou chrétien, il est plus certain encore que les peuples chrétiens ont du sang juif. Durant des siècles, les conversions, volontaires ou forcées, ont fait entrer des milliers de familles israélites dans le sein des nations chrétiennes. Il n’est peut-être pas un peuple européen, et, par suite, un peuple américain, qui soit pur de tout mélange avec le Sémite juif. De l’Espagne des Wisigoths à l’Allemagne des croisades, et des nuevos cristianos de Castille ou des marranes du Portugal aux « frankistes » de Pologne, tous ont reçu, à diverses époques, une infiltration de sang israélite. Ce qu’a coûté à Israël, depuis une quinzaine de siècles, le baptême, libre ou contraint, des fils d’Abraham, qui nous le dira ? Le chiffre ne peut en être évalué que par millions. A voir la rapidité de l’accroissement numérique des juifs, depuis les quelque cent années qu’ils jouissent de la tolérance, il est permis de supposer que, si la croix ne lui eût, à chaque génération, enlevé des milliers de ses enfans, le judaïsme compterait aujourd’hui quatre ou cinq fois, peut-être dix fois plus d’adhérens. La différence est passée dans les nations chrétiennes. Quelques-unes, comme l’Espagne ou le Portugal, ont absorbé tant de sang juif qu’elles en ont été pour ainsi dire imbues.

Des édits de Théodose et d’Héraclius à la révolution française, Israël a été comme une île ou un archipel dont les bords, rongés par les flots, s’éboulaient peu à peu dans la mer, si bien que, à plus d’une époque, il a paru menacé d’une submersion totale. De la postérité de Jacob, le petit nombre seulement, une minorité infime peut-être est, jusqu’au bout, demeurée fidèle à la foi de ses pères. La grande majorité des douze tribus a passé sous le joug de la croix ; elle est depuis longtemps fondue avec nous : l’eau du baptême l’a dissoute dans les nations. Qui que nous soyons, nous ne saurons jamais si, parmi nos ancêtres, nous ne comptons pas quelque maigre juif du Nord ou du Midi. Quand on songe aux croisemens séculaires, effectués de l’un à l’autre, on a peine à reconnaître, dans l’antipathie du juif et du chrétien, l’antagonisme fatal du Sémite et de l’Aryen.
IV

Ce que l’histoire nous fait soupçonner, l’anthropologie et l’étude de l’homme vivant le confirment. La race juive n’est pas pure : tous les juifs ne peuvent être considérés comme des Sémites, pas plus que tous les chrétiens n’ont droit à se dire Aryens. Et d’abord, qu’entendons-nous par type sémitique ? Pour nous le faire toucher des yeux, on nous renvoie parfois aux Chaldéens et aux bas-reliefs de Ninive ; je connais, il est vrai, des juifs qu’on croirait détachés des murailles du palais de Khorsabad ; mais c’est le petit nombre. Le type sémitique, pour ceux qui en mènent le plus de bruit, n’est, d’habitude, que le type juif ; et le type juif lui-même n’a pas autant d’unité, ou de fixité, qu’on l’imagine souvent. La preuve en est que, pour qu’on ne pût les confondre avec eux, chrétiens et musulmans ont, durant des siècles, imposé aux juifs des signes distinctifs. Aujourd’hui même, c’est une question de savoir s’il y a un type juif, ou s’il n’y en a pas plusieurs. J’incline à croire, quant à moi, qu’il y a un type juif dominant, que l’on peut, si l’on veut, appeler type sémitique. Rembrandt nous en a laissé, à l’Hermitage, d’admirables études [30]. Le visage long, et le plus souvent ovale, le front étroit, les sourcils arrondis et relevés, les yeux parfois clignotans et les paupières lourdes, comme à demi fermées, le nez long, busqué et serré à la base, les lèvres minces, le menton plutôt fuyant, tel est, me semble-t-il, le type classique du juif. Mais force nous est de reconnaître que tous les juifs ne s’y laissent pas ramener. On ne retrouve même point, chez tous, le trait caractéristique d’Israël, le trait sémitique, s’il en est un : le nez recourbé. Il y a, parmi eux, plusieurs types secondaires ou sous-types qui attestent des croisemens divers. C’est ainsi qu’on peut souvent, à première vue, distinguer les juifs des différens pays. Il faut, d’abord, mettre à part certains groupes d’israélites qui n’ont peut-être pas dans les veines une goutte de sang hébreu. Tels, les juifs noirs d’Abyssinie, les 200,000 Falachas, manifestement de sang africain. En certaines contrées, vivent même côte à côte, sans se confondre, des juifs dont la diversité d’origine est indiquée par la couleur de la peau. On signale ainsi, à Bombay, trois sortes de juifs : des blancs, semblables à ceux du Levant ; — des bruns, à peau foncée, appelés du vieux nom de Beni-Israël, et qu’on croit indigènes de l’Inde ; — des noirs, qui paraissent descendre d’anciens esclaves nègres convertis. En Perse, aussi, on remarque deux sortes de juifs, différens par l’aspect et le type physique.

Il n’y a point, chez le juif d’Europe, de contraste aussi marqué. Mais, là même où les israélites ne sont pas séparés par la coutume en groupes distincts, un œil attentif perçoit souvent, parmi eux, des types ou sous-types encore mal fondus. Et cela n’est pas seulement vrai des grandes juiveries de l’Est. Il y a ainsi des juifs de haute taille et des juifs de petite taille ; il y en a de bruns, et il y en a de blonds ; on rencontre, chez eux, des yeux noirs et des yeux bleus, et des nez épatés ou retroussés à côté des nez minces et crochus. Pareilles différences, si l’on regarde la forme du crâne ou du squelette. Les caractères anthropologiques ne sont pas les mêmes pour les juifs de tous les pays ; ils varient parfois pour les juifs du même pays [31]. Il ne se rencontre pas là, d’habitude, de caractères assez constans pour distinguer nettement les israélites de leurs voisins d’autres religions [32].

Entre tous les groupes de populations qui prétendent se rattacher à Jacob, les deux plus intéressans peut-être, les deux plus singuliers à coup sûr, sont les Karaïm et les Samaritains. Rejetant également le Talmud, Samaritains et Karaïm sont, depuis des siècles, isolés du gros d’Israël. Je les ai visités les uns et les autres, avec la curiosité d’un naturaliste en face d’espèces en voie d’extinction. Il était intéressant, pour moi, de les comparer aux juifs talmudistes des mêmes régions. J’ai rencontré, sur le mont Garizim, les débris des Samaritains rassemblés, sous trois tentes, pour la fête de Pâques ; ils vont encore, chaque année, sur la montagne sainte d’Éphraïm, immoler l’agneau pascal. Le lendemain, je visitai leur synagogue de Naplouse, et je causai avec leur rabbin pendant qu’il me montrait leur fameux manuscrit du Pentateuque, le seul livre dont ils reconnaissent l’autorité. « Nous sommes cent quatre-vingts Samaritains, me disait, en anglais, le chef de leur communauté, tout en déroulant devant moi l’antique volumen ; — c’est, sans doute, la religion la moins nombreuse du globe, ce n’est pas une raison pour que notre religion ne soit pas la vraie. » J’avoue que, dans leur visage, je ne trouvai, chez ces Samaritains, séparés des autres israélites depuis vingt-cinq siècles, rien de bien caractéristique. Ils me parurent seulement plus grands, plus forts, plus sains d’apparence que les juifs orthodoxes du voisinage. Au point de vue physique, ces Samaritains qui, avant cent ans peut-être, auront disparu, ont incontestablement l’avantage sur leurs frères ennemis de Judée ; peut-être parce que, n’ayant point passé par le douloureux exode de ces derniers, ils ont moins souffert et ont été moins dégradés. Nous savons, par la Bible, que les Samaritains proviennent d’un mélange d’Hébreux et de colons assyriens, établis sur le territoire de Samarie. S’il n’en reste pas un plus grand nombre, c’est peut-être que beaucoup d’entre eux sont peu à peu rentrés au giron du judaïsme orthodoxe.

Bien que détachés du tronc d’Israël douze ou quinze siècles plus tard, les Karaïm [33] que j’ai visités, ceux de Grimée, du moins, m’ont paru plus différens des autres rameaux de Jacob. A les en croire, ils seraient les seuls représentons du pur mosaïsme, les autres juifs, les talmudistes, ayant substitué à l’autorité de la Bible celle des rabbins. On dit la secte née au milieu du VIIe siècle en Babylonie, alors encore le principal centre intellectuel d’Israël. Après avoir, autrefois, compté de nombreuses communautés en Asie, en Europe, en Afrique même, ces protestans du judaïsme ne sont guère, aujourd’hui, que cinq ou six mille, dont plus de la moitié est groupée en Grimée. Eux aussi, probablement, se sont peu à peu fondus avec les juifs orthodoxes ; ils ont été résorbés par le judaïsme talmudique. J’ai fait, dans la montagne, au-dessus de Baktchi-Saraï, la ville tatare, un pèlerinage à Tchufut-Kalé, la ville morte des Karaïm, et à l’antique cimetière voisin qu’ils appellent leur vallée de Josaphat. La Jérusalem des juifs de Tauride est aujourd’hui déserte ; ses habitans sont descendus dans la plaine, et ses maisons sont en ruines. Les Karaïm y ont conservé une synagogue, où ils montent à certaines fêtes. J’y ai trouvé, au milieu de fragmens d’anciens manuscrits et de rouleaux à demi effacés de la Thora, un vieux rabbin à barbe blanche, qui semblait l’image de sa religion expirante. Ces Karaïm de Grimée, restés en partie cultivateurs, n’ont presque rien du type juif. Ils ressemblent plutôt à leurs voisins tatares de Baktchi-Saraï. Leurs traits ne paraissent pas plus sémitiques que beaucoup des noms gravés sur les pierres tombales de leur sauvage vallée de Josaphat.

Dans cet antique cimetière de Tauride, Firkovitcha découvert des inscriptions hébraïques du VIIIe siècle, portant en hébreu des noms de forme turque, comme celui de Toktamich. Ce Toktamich était sans doute un Tatar, un Nogaï converti, ou plutôt, car l’inscription est antérieure à l’invasion des Mongols, c’était un Khazar, en tout cas, un Finno-Turc, un Touranien. « Est-ce qu’un juif d’origine palestinienne, demande M. Renan, se serait jamais appelé Toktamich, au lieu de s’appeler Abraham, Lévy ou Jacob ? » Ces Karaïm de Crimée semblent plutôt les prosélytes que les descendans des Karaïm de Babylone. Ces juifs n’ont peut-être aucune goutte de sang hébreu dans les veines, de même que beaucoup de Tatars du voisinage n’ont, ethnologiquement, presque rien de tatar, n’étant souvent que les rejetons des anciens Goths ou des anciens Grecs, convertis tardivement à l’Islam, sous la domination des khans de Crimée [34]. Du juif karaïte qui croit descendre de Jacob, et du soi-disant Tatar qui s’enorgueillit de son origine turque, le moins turc ou tatar peut être le musulman.

Ces Karaïm de Crimée ne sont probablement pas les seuls sujets du tsar qui soient juifs de religion, sans être juifs de race. On suppose qu’ils proviennent des anciens Khazars, ce peuple scythique converti au judaïsme. Les trois ou quatre mille Karaïm de la Tauride sont-ils les seuls descendans du vieux peuple finno-turc ? N’est-il pas probable que, parmi les quatre millions de juifs russes, il y en a des milliers qui se rattachent, eux aussi, aux Khazars de la steppe ? L’étude des types israélites en Pologne et en Petite-Russie porte à le croire. Il semble qu’il y ait souvent chez eux un alliage finno-turc. Un jour, à Varsovie, — peut-être la plus grande communauté juive du monde, —je visitais, en compagnie d’un savant polonais de mes amis, les écoles professionnelles israélites. On me fit remarquer que, parmi les enfans juifs, on pouvait distinguer trois ou quatre types différens : un d’abord, le plus connu de nous, que mon guide appelait le type proprement juif ou sémitique ; — un second qu’il rattachait aux Khazars ou aux Touraniens, et dont le principal trait était un nez court, parfois retroussé, avec des pommettes saillantes ; — un troisième, au front bas, aux lèvres épaisses, au teint noir, qui lui paraissait avoir quelque chose d’africain ; — un quatrième enfin, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, qui semblait plutôt aryen ou germanique. Le fait est que les juifs de l’empire russe présentent des différences de traits et de types qu’on ne peut guère expliquer que par des différences d’origine. On pourrait faire des observations analogues à Jérusalem, à Berlin, à Vienne, à Londres, à Paris même, partout où se rencontrent des israélites de divers pays.

Ces modifications du type juif, faut-il les attribuer uniquement au mélange des races ? Non, assurément ; il faut aussi faire la part des influences de milieu. Le juif garde l’empreinte des contrées et des climats traversés par ses pères. Des ksour du Sahara aux aouls des steppes turcomanes, et des orangers du Guadalquivir aux bouleaux de la Duna, Israël n’a pu, impunément, vivre deux mille ans sous les ciels les plus opposés. De là, pour les juifs, là même où le sang hébraïque a subi le moins de croisemens, une autre cause de diversité. On sait que l’histoire a partagé les fils de Jacob en deux grands groupes, d’importance numérique inégale : les Séphardim et les Askenazim, les juifs du Midi, appelés juifs portugais ou espagnols, et les juifs du Nord, dits juifs allemands ou polonais [35]. C’est là, on doit le remarquer, une distinction tout historique ou géographique, qui n’a rien à voir avec les anciennes tribus d’Israël. Les distinctions de tribus ont disparu pour faire place à de nouveaux groupemens selon la langue ou les pays d’origine.

Séphardim et Askenazim ne diffèrent pas seulement par leurs traditions et leurs rites ; les uns et les autres conservent souvent encore, dans leurs traits, la marque des migrations auxquelles les a condamnés l’intolérance des siècles. Des deux groupes, les Séphardim semblent le plus pur d’alliage étranger. Ils se sont toujours regardés comme l’élite de la nation, jusqu’à ne pas vouloir être confondus avec les autres juifs. Ayant longtemps vécu au milieu de Sémites ou de demi-Sémites, ils ont probablement plus de sang sémitique. Leurs traits ont, d’habitude, plus de finesse : c’est parmi les Sêphardim des deux sexes que se rencontrent les plus beaux exemplaires du type juif. Ce type prend parfois, chez eux, une noblesse qui est plus rare chez les juifs du nord. Quelques-uns, cependant, en Portugal ou en Afrique, ont pu, comme les Portugais eux-mêmes, se mésallier parfois à des esclaves de race noire. Chez les Askenazim, le vieux sang d’Israël s’est davantage mêlé à celui des nations ; il a été, pour ainsi dire, largement étendu de sang barbare. La race se ressent des croisemens anciens avec les pesantes populations du nord-est, en même temps qu’elle a été marquée au visage par le rude climat du nord. Les traits se sont fréquemment alourdis : le nez est devenu plus gros, les lèvres, plus épaisses ; et ces différences physiques semblent parfois se retrouver au moral. — « Comment, me disait un Russe, voulez-vous qu’avec nos longs hivers, avec nos rhumes et nos catarrhes, les ailes du nez sémitique aient conservé leur finesse orientale ? » Le climat, cependant, n’a pu suffire à changer des nez aquilins en nez retroussés ou en nez camards, tels que nous en montrent certaines faces de juifs polonais.

Quoi qu’il en soit de ces différences, Askenazim et Séphardim n’en sont pas moins également juifs. Quelques savans, préoccupés surtout des caractères ethniques, ont voulu voir en eux deux populations ou deux races distinctes, ne reconnaissant comme foncièrement juifs, juifs d’origine et de sang, que les Séphardim [36]. C’est donner, chez Israël, trop d’importance à la race. Même au point de vue physiologique, la race n’est ni l’unique, ni peut-être le principal facteur du juif. Et ce que je dis de la race, je le dirais, à plus forte raison, du sol, du climat, du milieu physique. Il faut autre chose pour expliquer le juif. Israël est bien moins le fruit d’une race que l’œuvre de l’histoire. Deux choses surtout ont fait le juif et lui ont donné, sous toutes les latitudes, un aspect particulier : l’isolement séculaire et le rituel traditionnel, la séquestration sociale et les pratiques religieuses.

Le juif, en effet, n’est pas le produit naturel d’un sol ou d’un climat ; c’est un produit artificiel, le produit d’une double tradition et d’une double servitude : c’est ce qui, en des pays si divers, malgré tant de mélanges de sangs, a donné aux juifs une incontestable unité d’aspect et de physionomie, d’aptitudes et de caractère. Le juif, en tant que race, a été élaboré par deux agens opposés : par le confinement auquel nous l’avons soumis, par les observances auxquelles lui-même s’est astreint. Il a été fait, en partie par nos lois, en partie par les siennes ; on pourrait dire qu’il a été façonné, de compte à demi, par nos canonistes et par ses rabbins.

Si jamais les influences de milieu ont été puissantes, c’est autour du juif, condamné, durant des générations, à un isolement rigoureux. Le juif moderne est le produit du « parcage, » de tout ce que résume le nom de ghetto. C’est bien, en ce sens, le ghetto qui a fait le juif, et la race juive, c’est-à-dire c’est nous, chrétiens, nos lois civiles, notre droit canon, notre clergé et nos princes. A ce titre, on l’a fort bien dit ici même, « les différences qu’il y a entre les juifs et nous, ce n’est pas la race qui les y a mises, c’est nous-mêmes et nos pères [37]. » Le type juif a été élaboré et immobilisé par le ghetto. Le ghetto a suscité ou développé, entre les juifs de diverse origine, des similitudes physiques ou morales, qui tiennent moins à la parenté du sang qu’à l’identité du genre de vie. C’est dans ce fétide et douloureux creuset, à la chaleur des bûchers, que s’est faite, au moyen âge, la fusion des divers élémens ethniques d’où est sorti ce métal, d’une dureté et d’une ductilité étonnantes, le juif moderne. Le chrétien avait laborieusement créé, autour de l’israélite, un petit monde fermé dont les habitans, relégués derrière les murs de leurs juiveries, exclus de presque toutes les professions, contraints de se marier entre eux, devaient naturellement tendre à former, au milieu des peuples, une race nouvelle. Qui sait ce qu’eût donné, pour toute autre religion, un pareil régime prolongé durant quelques centaines d’années ! Des musulmans en eussent fait l’expérience sur des chrétiens qu’il ne leur eût peut-être pas fallu dix générations pour obtenir un type aussi tranché.

Imaginez des animaux, des chevaux ou des chiens, enfermés pendant quatre ou cinq cents ans dans un parc clos, strictement isolés de tous leurs congénères, et astreints à une diète uniforme. C’est, à peu près ainsi qu’on a procédé avec les juifs. On a formé une race humaine, comme des éleveurs créent une race animale. Après cela, il est permis de dire que le juif est le produit du groupement obligatoire et des conditions économiques ou politiques, autant et plus que des conditions ethnographiques. Ce qui fait son originalité, au point de vue même de la race, c’est moins le sang oriental hérité de ses ancêtres lointains, les Beni-Israël, que le genre d’existence auquel ses pères ont été plies par les nôtres. Cela est si vrai que, à mesure que tombent les clôtures des anciennes juiveries, les particularités du type et du caractère juifs semblent aller s’effaçant ou s’atténuant.


V

Le juif est ainsi une création de notre moyen âge ; il est l’œuvre factice d’une législation hostile. Mais, si nous avons fait le juif, nous ne l’avons pas fait à nous seuls. Le ghetto d’Italie, la carrière de Provence, la judengasse d’Allemagne, le mellah du Maroc, la hara de Tripoli, n’ont été que le moule, la matrice où a été coulé le juif ; ils ne lui ont donné que sa forme extérieure. Outre les lois du dehors et les influences externes, le juif a aussi été formé par un agent interne dont l’action, plus continue, a peut-être été plus puissante encore. Cet agent, c’est sa loi, ses observances, en un mot sa religion. Comme l’a dit M. Renan, le juif est moins le produit d’une race que d’une tradition ; ou, comme dit M. J. Darmesteter, le juif est moins une œuvre de la chair qu’une œuvre de l’esprit. Il a été façonné, pour ne pas dire fabriqué, par ses livres et par ses rites. Il est sorti des mains de ses rabbins.

En ce sens, le juif a été fait par la synagogue. Si le ghetto est la maison où il a été élevé, sa mère est la Bible, son père est le Talmud. Et il a gardé la ressemblance des parens qui l’ont engendre. Il ne s’agit pas seulement ici d’une génération spirituelle ; ce n’est pas uniquement par la loi, par l’idée, que la Thora et la Guémara ont enfanté le juif ; c’est d’une manière matérielle et pour ainsi dire charnelle, par les pratiques et les observances de toute sorte. Il y a là une influence séculaire, dont on ne tient pas assez compte. Le judaïsme n’est pas, comme le christianisme, une religion presque toute spirituelle où, selon la parole dite au puits de Jacob, les vrais adorateurs adorent en esprit et on vérité. Le judaïsme talmudique est, à plus d’un égard, un ensemble de pratiques corporelles : c’est une religion du corps, autant que de l’âme. C’est là, comme il vous plaira, son infériorité ou sa supériorité. La loi s’occupe de la chair, non moins que de l’esprit ; la loi a contribué à les former tous deux l’un par l’autre. En ce sens, le juif est une œuvre de la chair en même temps qu’une œuvre de l’esprit. En ce sens surtout, le principal facteur du juif et de la race juive a été le judaïsme. Jamais peut-être l’homme n’avait été, à ce point, pétri par sa croyance. La Thora, avant la Mischna, avait fait des règles de l’hygiène des commandemens de Dieu. L’Islam n’a fait que l’imiter, mais en restant bien en-deçà. Rien de plus étranger, pour ne pas dire de plus contraire au judaïsme, — au moins depuis les antiques Esséniens, — que le mépris témoigné au corps par certains de nos ascètes. La loi a un constant souci du corps ; que ce soit, ou non, pour le corps en soi, peu importe ; le résultat est le même. Aussi comprend-on que, parmi les saint-simoniens qui prêchaient la réhabilitation de la chair, il y ait eu de nombreux israélites.

La grande préoccupation du juif, durant vingt-cinq ou trente siècles, a été d’être pur, ce qui s’entend non moins de la pureté légale, de la netteté corporelle que de la pureté de l’âme. Ce souci le poursuit de la naissance à la mort, de la circoncision par le couteau de pierre au lavage du cadavre sur la table funéraire ; il l’accompagne partout, dans sa nourriture, dans ses vêtemens, dans le lit de sa femme. La pureté légale est, chez lui, une obsession ; le juif talmudiste en est comme hypnotisé. La loi et les docteurs ont tout prévu, tout réglé, jusqu’aux actes les plus secrets de la vie individuelle ou conjugale. Ce code minutieux, le petit juif l’étudiait, dès le jeune âge, dans le héder ou le talmudtora. On a calculé que l’israélite orthodoxe était astreint à 613 lois ou commandemens, dont 248 positifs et 365 négatifs. La plupart regardent la purification du corps, des vêtemens, des alimens. Un juif, disait Salomon Maimon, le cynique rabbin philosophe, ne peut boire, manger, se coucher, se laver, satisfaire les besoins de la nature, sans observer d’innombrables lois. Le juif pieux vit dans une perpétuelle terreur de se contaminer. Pour que, à ses yeux, les mets, les liquides, le linge, les sièges, les meubles soient frappés d’impureté, il suffit du contact d’une personne ou d’une chose impure. C’est à éviter ces souillures que s’est, de tout temps, appliquée la dévotion juive. La sixième section ou séder de la Mischna, qui comprend neuf traités, s’appelle Toharoth, les Puretés. La casuistique rabbinique entre dans les détails de physiologie et de médecine les plus indiscrets ; elle a des raffinemens de pureté qui, pour nous, ont quelque chose d’écœurant. Qui veut s’en rendre compte doit lire, dans le Talmud, le traité Niddah. On y voit à quelle surveillance, de tous les jours et presque de toutes les heures, sont astreintes « les femmes prudentes, » les épouses des cohanim surtout, qui veulent rester pures. Il ne suffit pas au judaïsme de l’examen de conscience prescrit, quotidiennement, par d’autres religions ; le juif et la juive sont en outre assujettis à une sorte d’examen du corps. On ne saurait dire, en français, les étranges précautions prises par Tobit, la servante de Rabbi Gamaliel, quand elle mettait en cruche le vin de son maître ; et Tobit est louée par le Talmud, comme une femme prudente.

Quels qu’en soient le sens et l’origine, il est impossible que de pareilles pratiques, transmises héréditairement pendant des siècles, soient demeurées sans action sur l’homme et sur la femme, partant sur la race. Israël s’est toujours vanté d’être un peuple pur : la pureté devant l’Éternel a été son privilège, sa marque distinctive, parmi les nations. « Car tu es un peuple saint pour l’Éternel ton Dieu, » lui répète, à plusieurs reprises, la Thora [38] ; et chez le juif, ancien ou moderne, la sainteté tend à se confondre avec la pureté légale. Sa longue répugnance pour les incirconcis provenait de ce que, à ses yeux, ils étaient immondes. Israël seul connaissait et pratiquait les lois de la pureté morale et physique. Ces lois, il y était si attaché que, ainsi que les Machabées, il préférait mourir plutôt que de les violer. Si excessives que nous en semblent parfois les minutieuses prescriptions, ce code de pureté a été une force pour Israël, pour son corps et pour son âme. Certes, le juif avili et appauvri en a souvent moins observé l’esprit que la lettre. Dans la puanteur de la « rue aux Juifs, » la pureté corporelle est devenue, pour lui, une affaire de forme ; il s’est acquitté des ablutions et des lustrations comme d’une formalité légale, n’y voyant qu’un rite religieux, sans plus se soucier de la propreté que de l’hygiène. Encore aujourd’hui, en certaines bourgades juives d’Orient, le bassin de la mikva, la piscine où doivent venir, une fois par mois, se purifier les femmes, ne contient qu’une eau corrompue et nauséabonde, moins propre à purifier qu’à infecter. D’une observance salutaire, l’ignorance et la routine ont, parfois, fait une cérémonie repoussante. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Le bénéfice de toutes ces prescriptions hygiéniques n’a pas été entièrement perdu pour la race. En dépit de leur saleté extérieure, souvent voulue et forcée, le juif et la juive ont longtemps, pour la propreté personnelle, été supérieurs aux chrétiens, riches ou pauvres. Il ne faut pas oublier, du reste, que, pendant des générations, le juif n’a eu de sécurité qu’à la condition de paraître sordide et misérable ; la saleté, comme la pauvreté, était, pour lui, un moyen de défense, de même que, à certains animaux, leur laideur. La force de résistance du juif à la malpropreté, à la fétidité, dans laquelle il était contraint de vivre, lui est venue, pour une bonne part, de ses fastidieuses et parfois répugnantes observances.

La Loi a fait d’Israël une race pure, en même temps qu’une race chaste ; partant, à travers toutes ses souffrances, il est resté une race saine. L’insuffisance de sa nourriture et l’air empesté du ghetto ont pu affaiblir ses muscles ; sa chair n’a pas été rongée par les ignobles pratiques de l’Orient. Le vice honteux de l’Aryen, grec ou romain, ou du Sémite, arabe ou syrien, n’a pas corrompu dans sa source le sang de Juda. Si, en quelques pays, la pauvreté ou la cupidité poussent ses filles à la débauche publique, c’est là une plaie récente, et les membres d’Israël n’en ont pas été contaminés. Il a eu beau, en Orient surtout, abuser des mariages précoces, unissant des garçons de quatorze ou quinze ans à des filles de douze ou treize ans, le respect du mariage, la chasteté de la vie conjugale et la pureté de la vie de famille, la discipline des mœurs, en un mot, a fortifié le juif et renforcé la race. Et ce que nous avons dit des purifications et lustrations de la loi est peut-être plus certain encore des prescriptions concernant la nourriture, de la viande hacher notamment. On prétend que le juif possède des immunités vis-à-vis de certaines maladies ; si cela est vrai, le juif le doit surtout, — nous le verrons, — à ses observances, à sa loi.

Israël est-il, comme on l’a dit, le produit d’une tradition, ce n’est pas uniquement d’une tradition spirituelle, c’est autant, et davantage peut-être, d’une tradition hygiénique et prophylactique. Parla aussi, sous l’action lente des siècles, Israël a tendu à devenir, ou à redevenir une race. Quand on parle du juif, on a le droit de tenir compte de l’hérédité et des influences, physiques ou morales, accumulées durant des générations. Il eût suffi de nos lois restrictives et de ses lois religieuses pour que l’israélite, le Sémite métissé d’Aryen et mâtiné de Touranien, devînt de plus en plus différent de ses voisins d’autre religion. Alors même qu’il était leur parent par le sang, il perdait le sentiment de cette parenté. Israël était ramené, bon gré mal gré, à former un peuple, une tribu.
VI

Israël redevenait une tribu. C’est là un point capital. Il avait beau, par ses origines, ne plus constituer un ethnos, il n’en persistait pas moins à se regarder comme la postérité d’Abraham. Il était le rejeton des patriarches ; que ce fût par le sang, ou par adoption, lui-même l’ignorait, et peu importait : tout juif circoncis appartenait à « la Maison de Jacob. »

Israël redevenait une tribu sous la double influence qui tendait à refaire de lui une race ; sous l’action de nos lois civiles qui l’isolaient des peuples par la force, — sous l’action de ses lois religieuses qui l’en isolaient par les rites. Ici encore, les autorités chrétiennes et les autorités judaïques, les unes agissant du dehors, les autres du dedans, poussaient, inconsciemment, dans le même sens. Droit canon et code talmudique se prêtaient main-forte ; l’église et la synagogue, la royauté et le kahal, les évêques et les rabbins, en s’appliquant à le séparer de nous, travaillaient, de concert, à faire du juif une tribu étrangère aux nations. Israël, pelotonné sur lui-même, formait, bon gré mal gré, une cité dans la cité, ou, comme on dit aujourd’hui, un État dans l’État. Nos lois civiles renforçaient ses lois religieuses, et notre esprit d’exclusion alimentait son exclusivisme.

L’esprit de tribu a été, tour à tour, la cause et l’effet de « la séquestration à la fois volontaire et imposée d’Israël. » De même que le juif vaincu par Rome, le juif opprimé du moyen âge s’est serré autour de sa loi. Cette loi fut la règle absolue de la vie de Juda. « Israël l’eut devant les yeux comme une plaque hypnotique, » a dit M. Renan. Or, nous savons ce qu’est la loi, ce qu’est le Talmud, qui, en l’interprétant, en a pris la place, quelles minutieuses pratiques imposent aux fils de Juda la Thora et la Mischna. Les observances légales, nous l’avons dit, étaient, pour le juif, un isolant. Et, de fait, isoler le juif, le mettre à part des nations semble bien avoir été le but des rédacteurs de la Thora et des compilateurs de la Guémara. C’est bien une haie que ses rabbins ont plantée autour d’Israël pour le garder intact. La pratique des rites contraignait les juifs à vivre serrés les uns contre les autres, sans se mêler aux incirconcis. La loi tendait, à la fois, à fomenter chez eux le sentiment de solidarité, et à les tenir à l’écart des Gentils. La loi leur donnait ainsi l’esprit de clan. En ce sens, on pourrait dire que le judaïsme talmudique était une religion de séparatisme social ; il aboutissait à faire des juifs une société fermée au milieu des sociétés humaines.

Entre Israël et les goïm se dresse, comme une barrière, la pratique de la loi. Le juif qui prétend observer les prescriptions rabbiniques ne peut vivre avec les autres hommes ; manger à leur table serait violer la loi. On l’a dit ici même : « Les fervens se seraient laissés mourir de faim plutôt que de toucher à des alimens préparés en dehors des prescriptions mosaïques. Toute nourriture, ou mieux, toute cuisine chrétienne leur est en abomination [39]. » C’est le mot de l’Écriture : manger des mets prohibés est une abomination. Cette répulsion pour tout contact intime avec les Gentils est une des choses dont le christianisme a eu le plus de peine à triompher. « Lorsque Pierre fut monté à Jérusalem, les fidèles circoncis lui adressèrent des reproches en disant : Tu es entré chez des incirconcis et tu as mangé avec eux [40]. »

Le Talmud, qui renchérit sur la Thora, tend à faire des juifs une sorte de caste séparée des autres hommes, comme les castes de l’Inde, par le souci de la pureté légale. Par là, le juif talmudiste est resté oriental. Méprisé de ceux qui l’entourent, il évite tout rapprochement avec eux ; il ne voudrait ni s’asseoir à leur table, ni goûter à leurs mets ; il tient à garder sa caste. Ce coudra ou ce paria sordide craint de se souiller, il redoute les contacts impurs. Il répugne à se servir des ustensiles des Gentils, ou à les laisser user des siens. J’étais allé, un jour, d’une seule traite, de Jérusalem au tombeau des patriarches, à Hébron, encore, pour les juifs, une des quatre villes saintes de la Palestine. J’avais un drogman d’origine juive qui me mena coucher dans une maison juive, chez des Hassidim, si j’ai bonne mémoire. Pour souper, il fallut attendre que le schächter israélite fût venu saigner la volaille. Nous n’avions apporté ni cuillères, ni fourchettes ; nos hôtes ne se souciant point de nous en fournir, nous fûmes obligés d’en faire demander à de moins rigoristes. Ainsi sont encore nombre de juifs d’Orient.

Il n’en est pas de même, il est vrai, en Occident. J’ai passé, dans ma jeunesse, trois mois, à Dresde, en pension, chez une famille israélite. Je ne sais si j’ai mangé de la viande kacher ; mais j’aurais désiré, chez la maîtresse de maison, plus de scrupules quant au saucisson et à la charcuterie. Il ne faut pas croire, du reste, que tous les juifs d’Europe fassent bon marché des prescriptions sur la nourriture. Partout où il y a une population israélite, elle a ses boucheries et ses sacrificateurs. Il y a même, en certaines de nos villes de France, des hôtels spéciaux pour les voyageurs israélites. J’en ai découvert un, l’hiver dernier, dans une de nos stations des Alpes-Maritimes. L’enseigne portait, dans les trois lettres hébraïques, le mot kacher. La clientèle était exclusivement composée d’israélites de l’Est ou du centre de l’Europe. Il y a de ces auberges ou de ces restaurans juifs dans les grandes villes d’eaux, à Vichy notamment ; j’en connais à Paris même. Pour le catholique ou le protestant en voyage, l’important est d’avoir une église ou une chapelle, avec un prêtre qui lui dise la messe le dimanche, ou un pasteur qui lui récite un sermon. Pour le juif le plus dévot, la synagogue est chose secondaire ; l’essentiel, c’est la boucherie et le shohet.

Les observances rituelles et les prescriptions sur la nourriture n’ont pas été seules à entretenir chez les juifs l’esprit de tribu. Le culte y a peut-être autant contribué que la loi. Il est encore tout imprégné des souvenirs de Jérusalem ; il a gardé, à travers les siècles, un caractère national ; ses fêtes et ses jeûnes ne sont, pour la plupart, que la commémoration des joies ou des deuils d’Israël. Après dix-huit cent vingt et un ans, il ne se lasse pas de pleurer sur la ruine du Temple. Cette empreinte nationale, le Talmud et les rabbins, au lieu de la laisser effacer par la rouille des siècles, se sont scrupuleusement appliqués à la conserver, ou à la raviver. Comme aux jours des Machabées, la piété juive a longtemps ressemblé à une ferveur patriotique, le souvenir de Sion étant redevenu toute la patrie d’Israël. Juda a été ramené, en quelque sorte, au particularisme, national et religieux, des anciens Hébreux. Comme le jahvéisme primitif, le judaïsme talmudique est redevenu un culte de tribu. C’est, lui aussi, une religion nationale, ou, si l’on aime mieux, « ancestrale. » A cet égard encore, il est en opposition avec le christianisme, qui, par la bouche de Paul, s’est présente au monde comme une religion universelle, n’appartenant en propre à aucun peuple. Avec le ritualisme talmudique, la religion, épurée et élargie par les prophètes, s’est matérialisée à la fois et rétrécie. Pour nombre de juifs, Jéhovah semblait moins le Dieu unique et universel d’Isaïe et de Jérémie que la divinité tutélaire des Beni-Israël. C’était le Dieu du monde ; mais c’était, avant tout, le Dieu du juif, le Dieu de ses pères, Isaac et Jacob.

Il y aurait mauvaise grâce à nous en scandaliser, car, en dépit de l’esprit de la loi nouvelle, en dépit même du beau nom de catholique, plus d’un peuple chrétien a, lui aussi, apporté dans sa piété envers le Rédempteur des hommes une sorte de particularisme national. Le Moscovite de la sainte Russie, le Castillan de la catholique Espagne, l’Anglais de l’île des Saints, le Français même de la France très chrétienne, ne s’est-il pas souvent regardé comme une sorte de nouveau peuple de Dieu, auquel le Christ, la Vierge et les anges marquaient, du fond des cieux, une prédilection et une protection spéciales ? Et le protestant, le puritain d’Ecosse ou d’Angleterre, n’est pas toujours, à cet égard, resté en arrière du papiste ou de l’orthodoxe. Hélas ! elle a eu de la peine à descendre au fond du cœur de ceux qui se croient ses disciples, la parole de Jésus à la Samaritaine : « L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père ! »

La différence entre le christianisme et le judaïsme, c’est que le particularisme national, l’esprit de tribu, et, avec lui, l’esprit de secte, répugnent au christianisme, tandis que par ses origines, par ses traditions, par ses rites même, le judaïsme a peine à s’en dégager. Or, pour que le juif puisse entièrement se nationaliser dans les divers pays qu’il habite, il faut que le judaïsme se dénationalise. S’il veut que l’israélite soit partout un citoyen comme un autre, Israël doit, avant tout, se défaire de l’esprit de tribu. Et, comme cet esprit de tribu, le judaïsme talmudique en est imprégné, on peut dire que le juif ne sera complètement Français, Anglais, Allemand, Russe, Hongrois, — il ne sera tout à fait Européen ou Américain, qu’en s’affranchissant des excès du ritualisme rabbinique. La haie d’épines, plantée autour d’Israël par les thanaïm et les amoraïm, il faut qu’elle soit coupée ou arrachée. En d’autres termes, pour que le juif devienne vraiment un homme moderne, le judaïsme doit se « détalmudiser, » se « dérabbiniser. » Ce qu’avaient tenté, dans l’antiquité, les juifs hellénistes, les Alexandrins notamment, pour adapter la loi juive à la culture grecque, les juifs contemporains ont à le faire, à leur tour, pour la mettre d’accord avec notre culture moderne. Les pratiques isolantes dont Israël avait été enveloppé par le Talmud, il les leur faut abandonner. Les juifs d’Occident l’ont compris ; voilà longtemps déjà qu’ils ont découvert que le judaïsme n’était pas rivé au Talmud. Sous l’influence de notre civilisation et de nos libertés occidentales s’opère, spontanément, dans la synagogue, un travail d’épuration du culte et du rituel. A mesure que le juif devient plus Français, plus Italien, plus Allemand, le judaïsme, et le juif avec lui, devient moins juif. N’est-ce pas, en ce sens, qu’il faut entendre la transformation du juif en israélite ? Il n’y a guère qu’une centaine d’années que cette évolution a commencé, et, en certains pays, elle est presque achevée. Que serait-ce, si elle avait pu se produire sept ou huit siècles plus tôt ? — Pourquoi a-t-il fallu qu’elle fût entravée et rendue impossible par nos lois d’exclusion ?


VII

C’est là cependant, il faut le reconnaître, une œuvre essentiellement délicate. Une religion n’est pas comme un batracien ou un insecte qui, l’âge venu, se métamorphose à l’heure marquée. Or, c’est bien une sorte de mue ou de métamorphose par où passe le judaïsme ; et, à bien compter, c’est la troisième ou la quatrième de sa longue histoire. C’est, en tout cas, la dernière et la plus difficile, celle qui doit l’amener à l’état parfait, si l’on peut ainsi dire. A semblable transformation, il y a, pour le judaïsme, une difficulté particulière : ses pratiques cérémonielles, ses rites, ses traditions ethniques ne sont point, pour lui, de simples enveloppes extérieures, dont il puisse se dépouiller à volonté. Ses pratiques, ses observances font plus ou moins corps avec lui. Deux choses surtout constituent une religion ; deux choses la font vivre et durer : les croyances et les rites, le dogme et le culte. Or, à l’inverse de la plupart des autres religions, — des religions contemporaines du moins, — le dogme, dans le judaïsme, tient peu de place ; son Credo est d’une telle simplicité, que l’y ramener tout entier, c’est presque le réduire à ce que le naïf optimisme de nos pères appelait la religion naturelle. J’en dirai autant de sa morale ; elle a passé dans les religions sorties de lui et dans les civilisations nourries de ses livres ; elle ne lui appartient plus en propre. La seule chose qui soit réellement à lui, c’est sa loi, ses pratiques rituelles. La loi forme vraiment la charpente, l’ossature de la religion d’Israël : elle seule lui donne du corps ; sans elle, le judaïsme risque de s’évaporer en vague déisme.

Plus d’un israélite, les jugeant surannées, regarde les observances légales et les pratiques cérémonielles comme vouées à disparaître peu à peu avec le vieil esprit talmudique. Il en est qui, après trois mille ans, rêvent pour la Thora de jeunes destinées. Ils attendent que Jéhovah rouvre la source du rocher de l’Horeb, et ils espèrent que son peuple ne sera plus seul à s’y désaltérer. Ayant dans la mission d’Israël la foi que lui conserve tout juif en son cœur, ils le croient appelé à faire, pour la seconde fois, au monde civilisé, devenu de nouveau incrédule à ses dieux, le don divin d’une religion, — et cette fois, d’une religion sans pratiques gênantes et sans dogmes durs à la raison, sans miracles ni mystères. Pour gagner le monde ancien au rigide monothéisme de la Thora, qu’eût-il fallu, leur semble-t-il ? Que le judaïsme contemporain de Philon et de Josèphe sût faire le sacrifice de ses rites nationaux. Ce n’est qu’à ce prix que la foi d’Israël eût pu conquérir l’univers. La circoncision a été la pierre d’achoppement où est venue butter la fortune de Juda ; le couteau de silex du péritomiste lui a coûté l’empire religieux de l’humanité. Pour que la synagogue ne fût pas évincée par l’église, il lui eût peut-être suffi d’un Saül de Tarse, qui lui apprît à rejeter ses chaînes rituelles. Le sacrifice qu’il n’a pas su faire, à la chute du Temple, Israël doit s’y résigner aujourd’hui ; il en sera quitte pour avoir perdu deux mille ans. Alors, enfin, la foi de Juda, affranchie de tout esprit de tribu et purifiée de toute scorie nationale, deviendra la loi de l’humanité. Le monde, qui raillait la patience d’Israël, verra se vérifier les promesses dont l’aveuglement des scribes et l’entêtement des rabbins ont retardé, de vingt siècles, l’accomplissement. Selon la parole des prophètes, les nations viendront prendre leçon de Juda, et les peuples s’attacheront aux pans de ses vêtemens, disant : « Allons, montons à la montagne de Jéhovah, à la maison du Dieu d’Israël, pour qu’il nous instruise dans ses voies. » La religion d’esprit et de vérité vers laquelle, après Luther et après Voltaire, soupire encore le monde, Israël la lui enseignera. Il n’a, pour cela, qu’à laisser tomber ses pratiques vieillies, comme le chêne, au printemps, secoue les feuilles mortes de l’hiver. Le dépôt divin, le legs des prophètes, qu’il a gardé intact sous son lourd rituel, Juda, délivré de la servitude des rites, le transmettra aux Gentils. Ce sera l’avènement de la religion vraiment universelle et définitive, humaine à la fois et divine. C’est alors seulement, après avoir fait passer l’esprit de la Thora dans l’âme des peuples, qu’Israël, ayant rempli sa vocation, pourra se dissoudre parmi les nations.

Le rêve est grand, et tout juif, — souvent à son insu, — on porte un pareil au fond de lui. Plus d’une chose l’y encourage, l’anarchie intellectuelle de nos vieilles sociétés chrétiennes, la souffrance religieuse, la plus intime des souffrances humaines, le besoin de foi et la difficulté de croire, l’évolution du protestantisme et des sectes rationalistes qui, sous le couvert de la Bible, en reviennent, ainsi que les unitaires, au jaloux monothéisme de Jéhovah. Mais pareil rêve est-il à la portée du juif ? Laissons de côté le christianisme, dont le vieux tronc fendu garde encore plus de sève que d’aucuns ne le croient. Ne considérons que le judaïsme. Quand il lui resterait assez de force, et assez de foi, pour soulever de nouveau le monde, Israël aurait toujours peine à lui apporter une religion, car une religion n’est pas seulement une doctrine plus ou moins définie ; et la croyance a un Dieu vivant ne distingue plus si bien le judaïsme qu’elle suffise à lui constituer un dogme propre. Une religion, nous l’avons dit, a besoin d’un culte, de cérémonies, de liens liturgiques pour relier visiblement les âmes. Le rituel lui est peut-être plus essentiel que le dogme ; le rituel peut du moins survivre au dogme. Les vieilles religions ressemblent souvent aux vieux arbres, dont le tronc évidé n’en continue pas moins à porter des feuilles et des fleurs. Aucune religion, au contraire, ne saurait longtemps se passer de rituel. Israël lui-même, c’est à ses observances qu’il a dû de traverser les siècles. Or, la condition première du triomphe de l’ancienne loi, c’est l’élimination des pratiques cérémonielles, c’est-à-dire l’abrogation de la loi. En d’autres termes, pour devenir universel, il faudrait en quelque sorte que le judaïsme commençât par se supprimer lui-même. Sa victoire ne peut être achetée qu’au prix du suicide.

Cela n’est pas fait pour effrayer les israélites, à demi déjudaïsés, dont les rêves messianiques se bornent à de vagues espérances humanitaires. Il n’en est pas de même des fervens de la synagogue, de ceux qui ont gardé la foi d’Israël et l’amour de sa loi. Ceux-là ne se soucient point de voir la loi se dissoudre en morale de manuel d’enseignement civique, et l’essence de la Thora se volatiliser en vide déisme, ou en humanitarisme plus décevant encore. Ils veulent que la religion d’Israël demeure un culte positif, une religion vivante. Ils consentent à laisser élaguer les observances et ébrancher le rituel, mais à condition de ne pas toucher au tronc ou à la souche du vieil arbre. Ils tiennent aux coutumes léguées par leurs pères, et ils appréhendent de rompre avec la tradition, car ils sentent que le judaïsme a ses racines dans la tradition, et qu’il ne les peut couper sans se flétrir.

C’est que, en effet, le judaïsme n’est pas une confession ou une église comme une autre ; c’est moins une foi, un dogme révélé de Dieu qu’un culte, une loi, un ensemble de rites et de pratiques hérités des ancêtres et vénérés comme tels. Chez lui, le culte et le rituel ne sont pas seulement les formes de la religion, ils sont, en quelque façon, la religion même ; leur importance ou leur valeur, aux yeux des croyans, vient moins des dogmes qu’ils symbolisent, que des ancêtres qui les ont transmis, de génération en génération, comme un legs de famille. Pour nombre de juifs, c’est là, aujourd’hui, la principale raison de durée du judaïsme. Ils y tiennent, comme à une tradition héréditaire. Par là, s’explique leur peu de goût pour le prosélytisme. Leur religion est en quelque sorte le culte domestique de la maison de Jacob : à quoi bon en imposer les observances à qui n’est pas de la maison d’Israël ? Pour le juif, les pratiques cérémonielles ne sont pas seulement le sceau de l’alliance d’Israël avec Jéhovah ; elles sont un signe de ralliement du juif avec le juif. Les rites constituent le lien d’unité ; ils forment la chaîne qui relie l’israélite à l’israélite. Repousser, comme certains juifs réformés d’Allemagne ou d’Angleterre, tout ce qui, dans le judaïsme, n’a pas un caractère exclusivement religieux, tout ce qui rappelle ses origines nationales ; effacer le nom de Sion et le souvenir de Jérusalem, abolir la circoncision ou les prescriptions sur la nourriture, remplacer le sabbat par le dimanche, substituer, dans le chant des psaumes, la langue vulgaire à l’hébreu, ce n’est pas seulement relâcher le lien d’unité, desserrer les nœuds qui rattachent le juif à ses frères, en même temps qu’à ses pères ; c’est supprimer peu à peu tout ce qui fait l’originalité du judaïsme, c’est le réduire insensiblement à n’être plus qu’un nom ou une ombre.

L’historien allemand des juifs, le docteur Grætz, a raison [41]. Le judaïsme ne peut laisser trancher toutes ses racines palestiniennes, car c’est d’elles que lui vient sa sève. Les synagogues réformées qui éliminent du culte tout ce qui est proprement hébraïque risquent fort de n’être que des étapes sur la route du christianisme, ou sur la pente banale de la libre pensée. On l’a bien vu, à la fin du XVIIIe siècle, dans le « cercle éclairé » de Berlin, parmi les héritiers de Moïse Mendelssohn et les admirateurs de la belle Henriette Herz.

Nous avons signalé le péril que font courir au judaïsme l’esprit moderne et cette civilisation qui lui a ouvert le monde en l’affranchissant [42]. Voici, pour lui, un autre danger, non moindre peut-être. Pour se plier à notre culture occidentale, il lui faut se « moderniser ; » pour s’adapter à la vie nationale des peuples contemporains, il lui faut se dénationaliser ; et, pour l’un comme pour l’autre, il lui faut se « dérabbiniser, » simplifier ses rites, abroger la plupart de ses observances. Mais, en même temps, en se modernisant, en se dénationalisant, en renonçant à ses pratiques rituelles, il risque de se déjudaïser, partant, de se désagréger. Il quitte ses enveloppes protectrices ; il abandonne l’abri de la haie talmudique ; il se dépouille de ce qui l’a fait vivre et l’a fait durer. La Synagogue a reposé, durant les siècles, sur la forte colonne de la Loi ; abroger la Loi, ou la laisser tomber en désuétude, n’est-ce pas ébranler le fondement de la Synagogue ? Rarement, l’histoire religieuse a présenté pareil problème. Bien téméraire cependant qui le dirait insoluble. Les religions ont un art à elles de passer à travers les antinomies ; elles possèdent un instinct merveilleux de s’adapter aux lieux et aux temps. Le judaïsme, en particulier, est déjà sorti, sans y succomber, de deux ou trois crises qui semblaient lui devoir être mortelles. Il a une vitalité étrange ; il en adonné tant de preuves qu’il serait en droit de nous en vouloir de paraître inquiet de son sort. Nous avons des traditions ou des légendes qui disent que le judaïsme durera jusqu’à la fin du monde ; elles peuvent bien avoir raison. Après tout, qu’Israël fasse, ou non, un nouveau bail avec les siècles, c’est son affaire. Ce que nous savons, c’est que, dût-il y périr, il sera contraint de se dénationaliser et de se dérabbiniser. Et n’est-ce point ce qu’il fait, sous nos yeux, de l’Occident à l’Orient, ici plus vite, là-bas plus lentement ? Les jours du vieux talmudisme sont comptés ; les rabbins nourris de la Guémara pleurent en vain sur l’esprit des temps nouveaux. Le vent de l’Ouest s’est levé sur Israël, et rien, chez Jacob, ne résistera au souffle qui vient de l’Occident.


VIII

Si malaisée qu’elle semble, la transformation s’accomplit. Elle ne se fait pas seulement dans la synagogue et le talmud-thora, mais aussi dans la maison, dans la famille, dans la vie domestique. Ce n’est pas uniquement le culte ou le rituel d’Israël qui tend à se « moderniser, » ce sont ses habitudes, ses mœurs, ses idées, sa vie entière. Et ici le changement ne rencontre point les mêmes obstacles que dans l’intérieur de la synagogue. S’il n’est pas loisible à la synagogue d’oublier ses traditions palestiniennes et de perdre son antique caractère national, il n’en est pas de même de la maison du juif. Rien ne l’oblige à demeurer un Oriental ; rien ne le contraint à garder des coutumes isolées, une langue ou un costume à part, des usages civils étrangers à ses voisins d’autres cultes. C’est là surtout que la transformation est frappante, et c’est là surtout qu’elle est importante. Au point de vue social, ou national, c’est la seule qui nous intéresse. Celle de la synagogue ne nous touche qu’autant qu’elle en est la condition.

Or, par tout l’Ouest de l’Europe, dans les grands centres même de l’Orient, le vieux juif à long caftan et à longues papillotes se métamorphose en homme moderne. Cette conversion du juif en israélite, elle tend à se faire partout où nos lois, ou nos préjugés, n’y mettent pas obstacle. Les juifs subissent de plus en plus l’influence du milieu où ils naissent et où ils vivent. Ils quittent peu à peu ce qu’on pourrait appeler leurs mœurs nationales. Les pratiques intimes, les rites domestiques, qui tenaient tant de place dans la maison du ghetto, vont elles-mêmes se perdant. En certains pays, dans notre France, comme en Angleterre, il n’en reste déjà plus guère qu’un souvenir poétique. Elles reculent et s’effacent, au grand regret des amateurs du pittoresque, les vieilles mœurs juives avec leur caractère biblique, leur dignité naïve, leurs touchantes légendes, « leur sentiment si vif de la vie patriarcale. » Pour les retrouver, il faut aller dans quelque village perdu de l’Alsace ; bientôt il faudra pousser jusque dans les campagnes de Pologne. A la façon dont le changement s’opère, les derniers vestiges en auront peut-être disparu avant la fin du XXe siècle. L’ancienne vie juive familiale, tout imprégnée des souvenirs de l’Orient et de la Bible, ne vivra plus que chez les conteurs de Bohême ou de Galicie, tels que Kompert ou Sacher-Masoch. Israël subit la loi commune : il va, lui aussi, s’effaçant sous le rouleau d’uniformité qui passe sur le monde.

L’étonnant est que le Talmud ait réussi à le tenir quinze siècles cloîtré dans ses rites. La synagogue et le Kahal y eussent échoué, dès longtemps, si le séparatisme rabbinique n’eût été doublé de l’exclusivisme chrétien. Elles se fussent écroulées, sous le poids des âges, les lourdes murailles talmudiques, n’était qu’elles ont été consolidées, et comme arc-boutées du dehors, par nos lois canoniques et nos lois civiles. Chaque fois que le juif faisait mine d’en sortir, nous le ramenions à la Judengasse. En l’expulsant de notre société, nous le condamnions à demeurer parqué dans la sienne ; en lui interdisant de faire partie de notre commune, de notre peuple, de notre nation, nous lui enjoignions de demeurer l’homme de sa tribu. On connaît le supplice de l’emmurement ; nous l’avons infligé à des générations de juifs. Tout le droit chrétien et musulman semblait combiné à dessein pour maintenir Israël à l’état de corporation ou de clan, calfeutré dans ses coutumes héréditaires. Sous ce rapport, rien de plus instructif que l’étude des lois du moyen âge et des lois de l’ancien régime [43]. Elles expliquent comment Juda, dispersé, s’est coagulé en minces grumeaux à la surface des nations, sans que les siècles aient réussi à le fondre avec elles, pareil à des gouttes d’huile qui flottent sur un étang.

Ils n’ont donc pas tort, les juifs, quand ils nous disent : Vous vous plaignez de notre exclusivisme, et vous avez tout fait pour le fomenter et pour le prolonger. Nos rabbins nous avaient emprisonnés dans le Talmud, et vous avez barricadé les portes, pour que nous ne pussions les ouvrir. De peur d’être confondus avec nous, ou de nous voir nous mêler à vous, vous nous avez relégués dans des quartiers spéciaux, et vous nous avez infligé des costumes distinctifs et des signes infâmans. Quoi d’étonnant si, ne pouvant être citoyens de vos états ou bourgeois de vos villes, nous n’avons pu être autre chose que juifs, ne connaissant d’autre patrie qu’Israël et d’autre gouvernement que le Kahal ? — Et, de fait, comment s’est, le plus souvent, formé le sentiment national ? C’est, nous le savons, par réaction contre l’étranger, par le besoin de se défendre contre un oppresseur ou un ennemi commun. Or, durant des siècles, toute la conduite et toute la législation des peuples chrétiens envers les juifs ont tendu à leur inculquer une conscience nationale juive. — Supposez, disait Macaulay, que, pendant un millier d’années, les hommes aux cheveux roux aient partout été soumis à des restrictions et des vexations spéciales à la couleur de leur chevelure ; il est évident que les hommes roux de tous pays se seraient regardés comme compatriotes et parens, alors même que de sang différent.

Le reproche que nous lui adressons, le juif peut, ici encore, nous le retourner. Si, en tant de pays, il persiste à former une tribu ou une société à part, c’est, en grande partie, que nous l’y avons forcé ou habitué. Aujourd’hui même que nous lui avons donné la clé du ghetto, lui ouvrons-nous toujours spontanément notre porte ? Français, Allemands, Slaves, Hongrois, Roumains, l’engageons-nous volontiers à s’asseoir à notre table ? Ce qui nous arrête, ce n’est plus pourtant le défaut de langue commune pour nous entretenir avec lui, ou le regret de ne pouvoir lui faire manger hacher. — « Pourquoi ne jouez-vous pas avec cette petite fille ? entendais-je, un jour, au parc Monceau, demander à des enfans. — Maman, parce qu’elle est juive. — De quel côté, surtout, vient l’exclusivisme aujourd’hui ? Dans la plus grande partie de l’Europe, en France notamment, il semble moins venir des juifs que des chrétiens. Le juif est, le plus souvent, jaloux de se mêler à nous ; il en est parfois importun. Ce qu’on lui reproche, ce n’est plus tant de s’enfermer avec ses pareils et de s’éloigner de nous ; c’est plutôt, au contraire, de s’imposer à nous ; c’est de s’introduire, bon gré mal gré, dans notre société ou dans notre monde, de forcer les portes de nos cercles et de nos salons ; c’est d’envoyer ses enfans, avec les nôtres, à nos écoles et à nos collèges, au lieu de les laisser au héder ou au mélamed ; c’est, en un mot, d’enjamber toutes les barrières sociales ou mondaines que nous prétendions maintenir entre lui et nous. Les murs du ghetto sont tombés, l’esprit du ghetto survit souvent, — chez ceux même qui s’en croient affranchis.

D’où vient cette persistante et involontaire antipathie ? N’a-t-elle d’autre raison que d’instinctives réminiscences des préjugés de nos pères ? A parler franc, je n’oserais l’affirmer. Pour se l’expliquer, il faut examiner de plus près cette race juive, dont le contact répugne encore à tant d’hommes de sang moins noble. Aussi bien, pour la connaître, il ne nous suffit point de savoir de quels élémens, ethniques ou religieux, elle est la combinaison. Avant de voir quelle place les nations contemporaines doivent faire aux juifs, il est bon de rechercher ce qu’est l’esprit, le caractère, le génie juifs. Il y aura là, me semble-t-il, un curieux chapitre de psychologie.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue du 15 février.
  2. Graetz, Geschichte der Juden von den ältesten Zeiten, t. XI, p. 338. — Cf. G. Valbert. Hommes et choses du temps présent, p. 78, 79.
  3. Voyez la Revue du 15 février, p. 797-798.
  4. Cette idée a été exprimée dans des milliers de journaux et des centaines de brochures. Je citerai particulièrement W. Marr, Sieg des Judenthums über das Germanenthum vom nicht confessionnellen Standpunkt aus betrachtet ; Berne, Costenoble, 1879.
  5. Romanas autem soliti contemnere leges,
    Judaïcum ediacunt et servant ac metuunt jus
    Tradidit arcano quodcumque volumine Moses.
    (JUVENAL, satire XIV, vers 100 et suiv.)
    Cf. Tacite. — (Historiœ, V, 5.)
  6. Esther, III, 8, 9. — Comparez, dans l’Exode (I, 8, 10), le langage du Pharaon : « Voilà les enfans d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous, etc. »
  7. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. III, la Religion, liv. I, chap. II et liv. IV, chap. I. (Hachette, 1889.)
  8. Voyez un récent travail de M. le professeur Huxley : Nineteenth Century, novembre 1890.
  9. Isaïe, XLV, 2, 3.
  10. Genèse, IX, 6, 19.
  11. M. James Darmesteter, Race et tradition. (Journal le Parlement, 28 mars 1883.) — Selon le même savant (ibidem) : « La caractéristique des deux familles semble être dans la mythologie aryenne la prédominance des mythes d’orage, dans la mythologie sémitique la prédominance des mythes de saison. »
  12. De même si, dans les traditions ou les cérémonies d’Israël, on a cru relever des influences sémitiques, chaldéennes notamment, on a pu, aussi bien, signaler des emprunts de Juda aux croyances ou aux rites des aryens de Perse, les sectateurs de Zoroastre.
  13. M. Renan, Mélanges d’histoire et de voyages ; — les Peuples sémitiques, cf. Histoire générale des langues sémitiques, p. 1, 20.
  14. A ce titre, je dois mentionner ici deux livres peu connus, dont le premier grief contre le « sémitisme » est d’avoir donné naissance au christianisme. L’un, publié vers la fin de l’empire, est le Molochisme juif de Tridon, depuis membre de la Commune de 1871 ; l’autre, daté de 1890 (Dentu), est intitulé : Aryens et Sémites : le Bilan du judaïsme et du christianisme, par A. Rognard, t. Ier, le seul qui ait paru.
  15. Le fait est constaté mainte fois par les Actes des apôtres, passim.
  16. Gaston Boissier, la Fin du paganisme, t. II, p. 23, 24 ; Hachette, 1891. — Les livres sibyllins ont été généralement composés par des juifs.
  17. Voyez notamment Renan : les Origines du christianisme, t. V, p. 227 et suiv. ; cf. Kuenen : Judaïsme et christianisme (Revue de l’Histoire des religions, t. VII, n° 2, 1883, p. 208, n° 9). — Graetz : Die jüdischen Proselyten im Römerreich (Breslau, 1884). — Isr. Sack : Die Altjüdische Religion (Berlin, 1880), p. 384-87.
  18. Josèphe : Contre Apion, II, 39. — L’assertion de l’écrivain juif est confirmée par l’auteur chrétien des Actes des apôtres (II, 5) : « Or, il y avait en séjour à Jérusalem des juifs, hommes pieux, de toutes les nations qui sont sous le ciel. » Suit une énumération où figurent tous les peuples anciens, des Mèdes et des Parthes aux habitans de Rome, et, dans cette foule, l’écrivain sacré mentionne expressément les « prosélytes » à côté des juifs proprement dits : « Et ceux qui sont venus de Rome, juifs et prosélytes. » (Actes, II, 10.) — De même, dans les villes et les synagogues d’Asie et d’Europe, où prêchent les apôtres, les Actes signalent partout les prosélytes à côté des juifs d’origine ; ainsi XIII, 17 ; XIV, 1 ; XVI, 14 ; XVII, 4 et 17 ; XVIII, 4 et 7, etc.
  19. Actes des apôtres, X, 2.
  20. Josèphe : Guerre des Juifs, liv. VII, ch. III, 3. — M. Renan (le Judaïsme comme race et comme religion, 1883) a rassemblé les principaux textes grecs et latins qui montrent la fréquence de ces conversions au judaïsme.
  21. Voyez Mommsen : Römische Geschichte, t. V (1885), p. 492-494.
  22. Juvénal : Satire XIVe, vers 95.
  23. « Circumcidere genitalia instituere, ut diversitate noscantur. Transgressi in morem eorum, idem usurpant. » — (Tacite, Historiœ, liv. V, 5.)
  24. Καίπερ ἀλλοεθνεῖς ὄντες (Kaiper alloethneis ontes) ; Dion Cassius, liv. XXXVIII, ch. XVII, texte cité par M. Renan : le Judaïsme comme race et comme religion.
  25. D’après la Chronique dite de Nestor (chap. XL), des juifs khazars proposèrent à Vladimir, grand-prince de Kief, alors encore païen, d’embrasser, lui aussi, le judaïsme. On trouve dans les Monumenta historica Poloniœ de Bielowski (t. I, p. 50 et suiv.) une lettre du roi khazar Joseph au rabbin de Cordoue, Kazdaï, où le chef khazar dit formellement : « Nos pères ont reçu la foi Israélite ; Dieu leur a ouvert les yeux, » et il raconte comment s’est effectuée la conversion d’un de ses prédécesseurs, après une sorte d’enquête sur les diverses religions, analogue à celle prêtée par la Chronique de Nestor au Russe Vladimir ; cf. L. Léger : Cyrille et Méthode. — Quelle que soit l’authenticité de la lettre du khan Joseph, le passage des Khazars au judaïsme ne fait aucun doute.
  26. Il en est ainsi, croyons-nous, des juifs du Daghestan, appelés en turc Dagh-Tchoufout (juifs de la montagne), venus autrefois de Perse et lisant encore le Talmud en persan ; ils se sont, en grande partie, tatarisés.
  27. E. Renan, ibidem. Chose à noter, le savant qui s’est appliqué à ruiner l’ancienne conception du judaïsme envisagé comme une race fermée, est celui qui avait le plus contribué à répandre chez nous la théorie des races, celui même qui semblait fonder toute l’histoire religieuse sur l’antagonisme de l’Aryen et du Sémite. Il y a là un rare exemple de probité scientifique.
  28. Cette vérité a été loyalement reconnue par un savant Israélite, M. Isidore Loeb : Nouveau Dictionnaire de géographie universelle de M. Vivien de Saint-Martin (article Juifs, p. 998).
  29. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. III. — La Religion, liv. III, ch. X. — Des missionnaires écossais du milieu du siècle ont rencontré en Palestine, à Saphed, un Russe converti au judaïsme, et le cas, disaient-ils, n’était pas isolé. (Narrative of a Mission of inquiry to the Jews from the Church of Scotland, in 1839.) Anonyme, Edimbourg, 1844, p. 283.
  30. On peut rapprocher des portraits de Rembrandt, empruntés aux Séphardim ou juifs portugais d’Amsterdam, les juifs du peintre hongrois Munkacsy dans sa grande toile : le Christ devant Pilote. Voyez aussi les Contes juifs de Sacher-Masoch, dont les illustrations ont toutes été exécutées par des artistes israélites. On remarquera qu’en voulant accentuer les traits de la race, les dessinateurs sont parfois tombes dans la caricature (Paris, 1888 ; Quantin).
  31. On ne saurait attacher grande importance à « l’indice céphalique » des juifs. Les observations portent sur un trop petit nombre d’individus. D’après Pruner-Bey et Lombroso, les juifs d’Afrique ou d’Italie seraient plutôt sous-dolichocéphales. — D’après les mensurations prises par MM. Koperniki et Majer, les juifs de Pologne seraient généralement brachycéphales ou sous-brachycéphales.
  32. Voyez les observations réunies par M. Loeb. (Article Juifs du Nouveau Dictionnaire de géographie universelle.)
  33. Karaïm ou karaïtes, de kara (lire) ou mikra (Bible), parce que, à l’opposé des juifs, dits rabbanites, ils n’admettent d’autre autorité que celle de l’Ancien-Testament, repoussant la tradition et les décisions rabbiniques.
  34. Voyez l’Empire des tsars et les Russes, t. I, liv. II, ch. III.
  35. Séphardim vient de Séphardi, nom biblique de l’Espagne ; Askenazim. vient d’Askenaz, ancêtre supposé des Allemands, d’après les généalogies bibliques. Aux Sêphardim, aujourd’hui, de beaucoup les moins nombreux, se peuvent rattacher les juifs d’Italie, et ceux du Comtat et du midi de la France.
  36. Voyez, par exemple, M. G. Lagneau, Anthropologie de la France, p. 676.
  37. Voyez, dans la Revue du 1er juin 1886, l’étude de M. Brunetière.
  38. Deutéronome, XIVv, 2, 21.
  39. M. Maxime Du Camp, la Bienfaisance israélite, dans la Revue du 15 août 1887.
  40. Actes des apôtres, XI, 2, 3.
  41. Grætz, Geschichte der Juden, t. XI, p. 170 et suiv.
  42. Voyez la Revue du 15 février, p. 810, 811.
  43. C’est encore, à bien des égards, la législation de la Russie et de la Roumanie, et les effets en sont analogues.