Les Liaisons dangereuses/1782/Tome 1

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LES LIAISONS


DANGEREUSES.
LES LIAISONS

DANGEREUSES

ou

LETTRES

Recueillies dans une Societé, & publiées

pour l’instruction de quelques autres.

Par M. C… de L



J’ai vu les mœurs de mon temps, & j’ai publié ces lettres.

J. J. ROUSSEAU, Préf. de la Nouvelle Héloïse.



PREMIERE PARTIE


Laclos - Liaisons, 1782, T1, Front.png

À AMSTERDAM ;

Et se trouve à Paris,

Chez Durand Neveu, Libraire, à 1

Sagesse, rue Galande.



M. DCC. LXXXII.

Bayerischen Staatsbibliothek München.

Laclos - Liaisons, 1782, T1, Avert1.png

AVERTISSEMENT
DE L’ÉDITEUR.


Nous croyons devoir prévenir le Public, que, malgré le titre de cet Ouvrage & ce qu’en dit le Rédacteur dans ſa Préface, nous ne garantiſſons pas l’authenticité de ce Recueil, & que nous avons même de fortes raiſons de penſer que ce n’eſt qu’un Roman.

Il nous ſemble de plus que l’Auteur, qui paroît pourtant avoir cherché la vraiſemblance, l’a détruite lui-même & bien mal-adroitement, par l’époque où il a placé les événements qu’il publie. En effet, pluſieurs des perſonnages qu’il met en ſcene ont de ſi mauvaiſes mœurs, qu’il eſt impossible de ſuppoſer qu’ils aient vécu dans notre ſiecle ; dans ce ſiecle de philoſophie, où les lumières, répandues de toutes parts, ont rendu, comme chacun ſait, tous les hommes ſi honnêtes & toutes les femmes ſi modestes & ſi réſervées.

Notre avis eſt donc que ſi les aventures rapportées dans cet ouvrage ont un fonds de vérité, elles n’ont pu arriver que dans d’autres lieux ou dans d’autres temps ; & nous blâmons beaucoup l’Auteur, qui, ſéduit apparemment par l’eſpoir d’intéreſſer davantage en ſe rapprochant plus de ſon ſiecle & de ſon pays, a oſé faire paroître ſous notre coſtume & avec nos uſsages, des mœurs qui nous ſont ſi étrangeres.

Pour préſerver au moins, autant qu’il eſt en nous, le Lecteur trop crédule de toute ſurpriſe à ce ſujet, nous appuierons notre opinion d’un raiſonnement que nous lui propoſons avec confiance, parce qu’il nous paroît victorieux & ſans réplique ; c’eſt que cependant nous ne voyons point aujourd’hui de Demoiselle, avec soixante mille livres de rente, se faire Religieuse, ni de Présidente, jeune & jolie, mourir de chagrin.


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Laclos - Liaisons, 1782, T1, Pref1.png

PRÉFACE
DU RÉDACTEUR


Cet Ouvrage, ou plutôt ce Recueil, que le Public trouvera peut-être encore trop volumineux, ne contient pourtant que le plus petit nombre des lettres qui composoient la totalité de la correspondance dont il est extrait. Chargé de la mettre en ordre par les personnes à qui elle étoit parvenue, & que je savois dans l’intention de la publier, je n’ai demandé, pour prix de mes soins, que la permission d’élaguer tout ce qui me paroîtroit inutile ; & j’ai tâché de ne conserver en effet que les Lettres qui m’ont paru nécessaires, soit à l’intelligence des événements, soit au développement des caractères. Si l’on ajoute à ce léger travail, celui de replacer par ordre les Lettres que j’ai laissé subsister, ordre pour lequel j’ai même presque toujours suivi celui des dates, & enfin quelques notes courtes & rares, & qui, pour la plupart, n’ont d’autre objet que d’indiquer la source de quelques citations, ou de motiver quelques-uns des retranchemens que je me suis permis, on saura toute la part que j’ai eue à cet ouvrage. Ma mission ne s’étendoit pas plus loin [1].

J’avois proposé des changements plus considérables, & presque tous relatifs à la pureté de diction ou de style, contre laquelle on trouvera beaucoup de fautes. J’aurois désiré aussi être autorisé à couper quelques Lettres trop longues & dont plusieurs traitent séparément, & presque sans transition, d’objets tout-à-fait étrangers l’un à l’autre. Ce travail, qui n’a pas été accepté, n’auroit pas suffi sans doute pour donner du mérite à l’ouvrage, mais lui aurait au moins ôté une partie de ses défauts.

On m’a objecté que c’étoient les lettres mêmes qu’on voulait faire connoître, & non pas seulement un Ouvrage fait d’après ces lettres ; qu’il serait autant contre la vraisemblance que contre la vérité, que de huit à dix personnes qui ont concouru à cette correspondance, toutes eussent écrit avec une égale pureté. Et sur ce que j’ai représenté que loin de-là, il n’y en avoit au contraire aucune qui n’eût fait des fautes graves, & qu’on ne manqueroit pas de critiquer ; on m’a répondu que tout Lecteur raisonnable s’attendroit sûrement à trouver des fautes dans un Recueil de Lettres de quelques Particuliers, puisque dans tous ceux publiés jusqu’ici de différents Auteurs estimés, & même de quelques Académiciens, on n’en trouvoit aucun totalement à l’abri de ce reproche. Ces raisons ne m’ont pas persuadé, & je les ai trouvées, comme je les trouve encore, plus faciles à donner qu’à recevoir ; mais je n’étois pas le maître, & je me suis soumis. Seulement je me suis réservé de protester contre, & de déclarer que ce n’étoit pas mon avis ; ce que je fais en ce moment.

Quant au mérite que cet ouvrage peut avoir d’ailleurs, peut-être ne m’appartient-il pas de m’en expliquer ; mon opinion ne devant ni ne pouvant influer sur celle de personne. Cependant ceux qui, avant de commencer une lecture, sont bien aises de savoir à peu près sur quoi compter ; ceux-là, dis-je, peuvent continuer. Les autres feront mieux de passer tout de suite à l’Ouvrage même ; ils en savent assez.

Ce que je puis dire d’abord, c’est que si mon avis a été, comme j’en conviens, de faire paroître ces Lettres, je suis pourtant bien loin d’en espérer le succès ; & qu’on ne prenne pas cette sincérité de ma part pour la modestie jouée d’un auteur ; car je déclare, avec la même franchise, que si ce Recueil ne m’avait pas paru digne d’être offert au Public, je ne m’en serois pas occupé. Tâchons de concilier cette apparente contradiction.

Le mérite d’un ouvrage se compose de son utilité ou de son agrément, & même de tous deux, quand il en est susceptible : mais le succès, qui ne prouve pas toujours le mérite, tient souvent davantage au choix du sujet qu’à son exécution, à l’ensemble des objets qu’il présente, qu’à la maniere dont ils sont traités. Or ce recueil contenant, comme son titre l’annonce, les Lettres de toute une société, il y regne une diversité d’intérêts qui affoiblit celui du Lecteur. De plus, presque tous les sentimens qu’on y exprime, étant feints ou dissimulés, ne peuvent même exciter qu’un intérêt de curiosité toujours bien au-dessous de celui de sentiment, qui, sur-tout, porte moins à l’indulgence, & laisse d’autant plus appercevoir les fautes qui s'y trouvent dans les détails, que ceux-ci s’opposent sans cesse au seul desir qu’on veuille satisfaire.

Ces défauts sont peut-être rachetés, en partie, par une qualité qui tient de même à la nature de l’ouvrage : c’est la variété des styles ; mérite qu’un auteur atteint difficilement, mais qui se présentoit ici de lui-même, & qui sauve au moins l’ennui de l’uniformité. Plusieurs personnes pourront compter encore pour quelque chose un assez grand nombre d’observations, ou nouvelles, ou peu connues, & qui se trouvent éparses dans ces Lettres. C’est aussi là, je crois, tout ce qu’on y peut espérer d’agréments, en les jugeant même avec la plus grande faveur.

L’utilité de l’Ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c’est rendre un service aux mœurs, que de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, & je crois que ces lettres peuvent concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve & l’exemple de deux vérités importantes qu’on pourroit croire méconnues, en voyant combien peu elles sont pratiquées : l’une, que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans mœurs, finit par en devenir la victime ; l’autre, que toute mère est au moins imprudente, qui souffre qu’un autre qu’elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l’un & de l’autre sexe pourroient encore y apprendre que l’amitié que les personnes de mauvaises mœurs paraissent leur accorder si facilement, n’est jamais qu’un piège dangereux, & aussi fatal à leur bonheur qu’à leur vertu. Cependant l’abus, toujours si près du bien, me paraît ici trop à craindre ; &, loin de conseiller cette lecture à la jeunesse, il me paroît très-important d’éloigner d’elle toutes celles de ce genre. L’époque où celle-ci peut cesser d’être dangereuse & devenir utile, me paraît avoir été très bien saisie, pour son sexe, par une bonne mere, qui non seulement a de l’esprit, mais qui a du bon esprit. « Je croirois, me disoit-elle, après avoir lu le manuscrit de cette Correspondance, « rendre un vrai service à ma fille, en lui donnant ce Livre le jour de son mariage. » Si toutes les mères de famille en pensent ainsi, je me féliciterai éternellement de l’avoir publié.

Mais, en partant encore de cette supposition favorable, il me semble toujours que ce Recueil doit plaire à peu de monde. Les hommes & les femmes dépravés auront intérêt à décrier un Ouvrage qui peut leur nuire ; &, comme ils ne manquent pas d’adresse, peut-être auront-ils celle de mettre dans leur parti les Rigoristes, alarmés par le tableau des mauvaises mœurs qu’on n’a pas craint de présenter.

Les prétendus esprits forts ne s’intéresseront point à une femme dévote, que par cela même ils regarderont comme une femmelette, tandis que les dévots se fâcheront de voir succomber la vertu, & se plaindront que la Religion se montre avec trop peu de puissance.

D’un autre côté, les personnes d’un goût délicat seront dégoûtées par le style trop simple & trop fautif de plusieurs de ces Lettres, tandis que le commun des Lecteurs, séduit par l’idée que tout ce qui est imprimé est le fruit d’un travail, croira voir dans quelques autres la manière peinée d’un Auteur qui se montre derrière le personnage qu’il fait parler.

Enfin, on dira peut-être assez généralement, que chaque chose ne vaut qu’à sa place ; & que si d’ordinaire le style trop châtié des Auteurs ôterait en effet de la grâce aux Lettres de société, les négligences de celles-ci deviennent de véritables fautes & les rendent insupportables, quand on les livre à l’impression.

J’avoue avec sincérité que tous ces reproches peuvent être fondés : je crois aussi qu’il me serait possible d’y répondre, & même sans excéder la longueur d’une Préface. Mais on doit sentir que pour qu’il fût nécessaire de répondre à tout, il faudroit que l’Ouvrage ne pût répondre à rien ; & que si j’en avois jugé ainsi, j’aurois supprimé à la fois la Préface & le Livre.
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LES LIAISONS
DANGEREUSES.

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LETTRE Iere.

Cécile Volanges à Sophie Carnay, aux Ursulines de…


Tu vois, ma bonne amie, que je te tiens parole, & que les bonnets & les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi. J’ai pourtant vu plus de parures dans cette seule journée que dans les quatre ans que nous avons passés ensemble, & je crois que la superbe Tanville[2] aura plus de chagrin à ma premiere visite, où je compte bien la demander, qu’elle n’a cru nous en faire toutes les fois qu’elle est venue nous voir in fiocchi. Maman m’a consultée sur tout ; elle me traite beaucoup moins en pensionnaire que par le passé. J’ai une Femme-de-chambre à moi ; j’ai une chambre & un cabinet dont je dispofe, & je t’écris à un secrétaîre très-joli, dont on m'a remis la clef, & où je peux renfermer tout ce que je veux. Maman m’a dit que je la verrois tous ies jours à son lever ; qu’il suffisoit que je fusse coiffée pour dîner, parce que nous serions toujours seules, & qu’alors elle me diroit chaque jour l'heure où je devrois l’aller joindre l’après midi. Le reste du temps est à ma disposition, & j’ai ma harpe, mon dessin, & des livres comme au Couvent ; si ce n’est que la Mère Perpétue n’est pas là pour me gronder, & qu’il ne tiendrait qu’à moi d’être toujours à rien faire : mais comme je n’ai pas ma Sophie pour causer & pour rire, j’aime autant m’occuper.

Il n’est pas encore cinq heures ; je ne dois aller retrouver Maman qu’à sept : voilà bien du temps, si j’avois quelque chose à te dire ! Mais on ne m’a encore parlé de rien ; & sans les apprêts que je vois faire, & la quantité d’Ouvrieres qui viennent toutes pour moi, je croirois qu’on ne songe pas à me marier, & que c’est un radotage de plus de la bonne Joséphine[3]. Cependant Maman m’a dit si souvent qu’une Demoiselle devoit rester au Couvent jusqu’à ce qu’elle se mariât, que puisqu’elle m’en fait sortir, il faut bien que Joséphine ait raison.

Il vient d’arrêter un carrosse à la porte, & Maman me fait dire de passer chez elle tout de fuite. Si c’étoit le Monsieur ? Je ne suis pas habillée, la main me tremble & le cœur me bat. J’ai demandé à la Femme-de-chambre si elle savoit qui étoit chez ma mere : « Vraiment, m’a-t-elle dit, c’est M. C*** ». Et elle rioit. Oh ! je crois que c’est lui. Je reviendrai sûrement te raconter ce qui se sera passé. Voilà toujours son nom. Il ne faut pas se faire attendre. Adieu, jusqu’à un petit moment.

Comme tu vas te moquer de la pauvre Cécile ! Oh ! j’ai été bien honteuse ! Mais tu y aurois été attrapée comme moi. En entrant chez Maman, j'ai vu un Monsieur en noir, debout auprès d’elle. · Je l’ai salué du mieux que j’ai pu, & suis restée sans pouvoir bouger de ma place. Tu juges combien je l’examinois ! « Madame, a-t-il dit à ma mere, en me saluant, voilà une charmante Demoiselle, & je sens mieux que jamais le prix de vos bontés ». A ce propos si positif, il m’a· pris un tremblement, tel que je ne pouvais me soutenir ; j’ai trouvé un fauteuil, & je m’y suis assise, bien rouge & bien déconcertée. J’y étois à peine, que voilà cet homme à mes genoux. Ta pauvre Cécile alors a perdu la tête ; j’étois, comme a dit Maman, toute effarouchée. Je me suis levée en jetant un cri perçant ;… tiens, comme ce jour du tonnerre. Maman est partie d’un ·éclat de rire, en me disant : « Eh bien ! qu’avez-vous ? Asseyez-vous, & donnez votre pied à Monsieur ». En effet, ma chere amie, le Monsieur était un Cordonnier. Je ne peux te rendre combien j’ai été honteuse : par bonheur il n’y avoit que Maman. Je crois que, quand je serais mariée, je ne me servirai plus· de ce Cordonnier-là.

Conviens que nous voilà· bien savantes ! Adieu. Il est près de six heures, & ma Femme-de-chambre dlt qu’il·faut que je m’habille. Adieu, ma chere Sophie ; je t’aime comme si j’étois encore au Couvent.

P. S. Je ne sais par qui envoyer ma Lettre : ainsi j’attendrai que Joséphine vienne.

Paris, ce 3 Août 17**.
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LETTRE II.

La Marquise de Merteuil au Vicomte
de Valmont au Château de •••


Revenez, mon cher Vicomte, revenez ; que faites-vous, que pouvez-vous faire chez une vieille tante dont tous les biens vous sont substitués ? Partez sur le champ ; j’ai besoin de vous. Il m’est venu une excellente idée, & je veux bien vous en confier l’exécution. Ce peu de mots devrait suffire ; &, trop honoré de mon choix, vous devriez venir, avec empressement, prendre mes ordres à genoux : mais vous abusez de mes bontés, même depuis que vous n’en usez plus ; & dans l’alternative d’une haine éternelle ou d’une excessive indulgence, votre bonheur veut que ma bonté l’emporte. Je veux donc bien vous instruire de mes projets : mais jurez-moi qu’en fidèle Chevalier, vous ne courrez aucune aventure que vous n’ayez mis celle-ci à fin. Elle est digne d’un Héros : vous servirez l’amour & la vengeance ; ce sera enfin une rouerie ([4]) de plus à mettre dans vos Mémoires : oui, dans vos Mémoires, car je veux qu’ils soient imprimés un jour, & je me charge de les écrire. Mais laissons cela, & revenons à ce qui m’occupe.

Mde de Volanges marie sa fille : c’est encore un secret ; mais elle m’en a fait part hier. Et qui croyez-vous qu’elle ait choisi pour gendre ? Le Comte de Gercourt. Qui m’auroit dit que je deviendrois la cousine de Gercourt ? J’en suis dans une fureur . . . . . Eh bien ! Vous ne devinez pas encore ? oh ! l’esprit lourd ! Lui avez-vous donc pardonné l’aventure de l’Intendante ? Et moi, n’ai-je pas encore plus à me plaindre de lui, monstre que vous êtes [5] ? Mais je m’apaise, & l’espoir de me venger rassérene mon ame.

Vous avez été ennuyé cent fois, ainsi que moi, de l’importance que met Gercourt à la femme qu’il aura, & de la sotte présomption qui lui fait croire qu’il évitera le sort inévitable. Vous connoissez ses ridicules préventions pour les éducations cloîtrées & son préjugé plus ridicule encore, en faveur de la retenue des blondes. En effet, je gagerais que, malgré les soixante mille livres de rente de la petite Volanges, il n’aurait jamais fait ce mariage, si elle eût été brune, ou si elle n’eût pas été au Couvent. Prouvons-lui donc qu’il n’est qu’un sot : il le sera sans doute un jour ; ce n’est pas là qui m’embarrasse : mais le plaisant seroit qu’il débutât par là. Comme nous nous amuserions le lendemain en l’entendant se vanter ! Car il se vantera ; & puis, si une fois vous formez cette petite fille, il y aura bien du malheur si le Gercourt ne devient pas, comme un autre, la fable de Paris.

Au reste, l’Héroïne de ce nouveau Roman mérite tous vos soins : elle est vraiment jolie ; cela n’a que quinze ans, c’est le bouton de rose ; gauche à la vérité, comme on ne l’est point, & nullement maniérée : mais, vous autres hommes, vous ne craignez pas cela ; de plus, un certain regard langoureux qui promet beaucoup de vérité : ajoutez-y que je vous la recommande ; vous n’avez plus qu’à me remercier & m’obéir.

Vous recevrez cette Lettre demain matin. J’exige que demain à sept heures du soir, vous soyez chez moi. Je ne recevrai personne qu’à huit, pas même le régnant Chevalier : il n’a pas assez de tête pour aussi grande affaire. Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pas. À huit heures je vous rendrai votre liberté, & vous reviendrez à dix souper avec le bel objet ; car la mere & la fille souperont chez moi. Adieu, il est midi passé : bientôt je ne m’occuperai plus de vous.

Paris, ce 4 août 17**
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Lettre III

Cécile Volanges à Sophie Carnay
.

JE ne sais encore rien, ma bonne amie. Maman avait hier beaucoup de monde à souper. Malgré l’intérêt que j’avais à examiner, les hommes sur-tout, je me suis fort ennuyée. Hommes & femmes, tout le monde m’a beaucoup regardée, & puis on se parloit à l’oreille ; & je voyois bien qu’on parloit de moi : cela me faisoit rougir ; je ne pouvois m’en empêcher. Je l’aurois bien voulu ; car j’ai remarqué que quand on regardoit les autres femmes, elles ne rougissoient pas ; ou bien c’est le rouge qu’elles mettent, qui empêche de voir celui que l’embarras leur cause ; car il doit être bien difficile de ne pas rougir quand un homme vous regarde fixement.

Ce qui m’inquiétoit le plus étoit de ne pas savoir ce qu’on pensait sur mon compte. Je crois avoir entendu pourtant deux ou trois fois le mot de jolie ; mais j’ai entendu bien distinctement celui de gauche ; & il faut que cela soit bien vrai, car la femme qui le disoit est parente & amie de ma mère ; elle paroît même avoir pris tout de suite de l’amitié pour moi. C’est la seule personne qui m’ait un peu parlé dans la soirée. Nous souperons demain chez elle.

J’ai encore entendu, après souper, un homme que je suis sûre qui parloit de moi, & qui disoit à un autre : « Il faut laisser mûrir cela, nous verrons cet hiver. » C’est peut-être celui-là qui doit m’épouser ; mais alors ce ne seroit donc que dans quatre mois ! Je voudrois bien savoir ce qui en est.

Voilà Joséphine, & elle me dit qu’elle est pressée. Je veux pourtant te raconter encore une de mes gaucheries. Oh ! je crois que cette dame a raison !

Après le souper on s’est mis à jouer. Je me suis placée auprès de Maman ; je ne sais pas comment cela s’est fait, mais je me suis endormie presque tout de suite. Un grand éclat de rire m’a réveillée. Je ne sais si l’on rioit de moi, mais je le crois. Maman m’a permis de me retirer, & elle m’a fait grand plaisir. Figure-toi qu’il étoit onze heures passées. Adieu, ma chère Sophie ; aime toujours bien ta Cécile. Je t’assure que le monde n’est pas aussi amusant que nous l’imaginions.

Paris, ce 4 août 17**

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Lettre IV

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil, à Paris.

Vos ordres sont charmants ; votre façon de les donner est plus aimable encore ; vous feriez chérir le despotisme. Ce n’est pas la première fois, comme vous savez, que je regrette de ne plus être votre esclave ; & tout monstre que vous dites que je suis, je ne me rappelle jamais sans plaisir le temps où vous m’honoriez de noms plus doux. Souvent même je désire de les mériter de nouveau, & de finir par donner avec vous, un exemple de constance au monde. Mais de plus grands intérêts nous appellent ; conquérir est notre destin ; il faut le suivre : peut-être au bout de la carrière nous rencontrerons-nous encore ; car, soit dit sans vous fâcher, ma très belle Marquise, vous me suivez au moins d’un pas égal ; & depuis que, nous séparant pour le bonheur du monde, nous prêchons la foi chacun de notre côté, il me semble que dans cette mission d’amour, vous avez fait plus de prosélytes que moi. Je connois votre zele, votre ardente ferveur ; & si ce Dieu-là comme l’autre nous juge sur nos œuvres, vous serez un jour la Patronne de quelque grande ville, tandis que votre ami sera au plus un Saint de village. Ce langage vous étonne, n’est-il pas vrai ? Mais depuis huit jours, je n’en entends, je n’en parle pas d’autre ; & c’est pour m’y perfectionner, que je me vois forcé de vous désobéir.

Ne vous fâchez pas, & écoutez-moi. Dépositaire de tous les secrets de mon cœur, je vois vous confier le plus grand projet que j'aie jamais formé. Que me proposez-vous ? de séduire une jeune fille qui n’a rien vu, ne connoît rien ; qui, pour ainsi dire, me seroit livrée sans défense ; qu’un premier hommage ne manquera pas d’enivrer, & que la curiosité mènera peut-être plus vite que l’amour. Vingt autres peuvent y réussir comme moi. Il n’en est pas ainsi de l’entreprise qui m’occupe ; son succès m’assure autant de gloire que de plaisir. L’amour qui prépare ma couronne, hésite lui-même entre le myrte & le laurier, ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous-même, ma belle amie, vous serez saisie d’un saint respect, & vous direz avec enthousiasme : « Voilà l’homme selon mon cœur. »

Vous connoissez la présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austeres. Voilà ce que j’attaque ; voilà l’ennemi digne de moi ; voilà le but où je prétends atteindre ;

Et si de l’obtenir je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l’honneur de l’avoir entrepris.

On peut citer de mauvois vers, quand ils sont d’un grand poète [6].

Vous saurez donc que le Président est en Bourgogne, à la suite d’un grand procès (j’espère lui en faire perdre un plus important). Son inconsolable moitié doit passer ici tout le temps de cet affligeant veuvage. Une Messe chaque jour, quelques visites aux Pauvres du canton, des prieres du matin au soir, des promenades solitaires, de pieux entretiens avec ma vieille tante, & quelquefois un triste wisk, devoient être ses seules distractions. Je lui en prépare de plus efficaces. Mon bon Ange m’a conduit ici, pour son bonheur & pour le mien. Insensé ! je regrettois vingt-quatre heures que je sacrifiois à des égards d’usage. Combien on me puniroit en me forçant de retourner à Paris ! Heureusement il faut être quatre pour jouer au wisk ; &, comme il n’y a ici que le Curé du lieu, mon éternelle tante m’a beaucoup pressé de lui sacrifier quelques jours. Vous devinez que j’ai consenti. Vous n’imaginez pas combien elle me cajolle depuis ce moment, combien sur-tout elle est édifiée de me voir régulièrement à ses prières & à sa Messe. Elle ne se doute pas de la Divinité que j’y adore.

Me voilà donc, depuis quatre jours, livré à une passion forte. Vous savez si je désire vivement, si je dévore les obstacles : mais ce que vous ignorez, c’est combien la solitude ajoute à l’ardeur du desir. Je n’ai plus qu’une idée ; j’y pense le jour, & j’y rêve la nuit. J’ai bien besoin d’avoir cette femme, pour me sauver du ridicule d’en être amoureux : car où ne mène pas un désir contrarié ! O délicieuse jouissance ! Je t’implore pour mon bonheur & sur-tout pour mon repos. Que nous sommes heureux que les femmes se défendent si mal ! nous ne serions auprès d’elles que de timides timides esclaves. J’ai dans ce moment un sentiment de reconnoissance pour les femmes faciles, qui m’amène naturellement à vos pieds. Je m’y prosterne pour obtenir mon pardon, & j’y finis cette trop longue lettre. Adieu, ma très belle amie : sans rancune.

Du Château de . . ., ce 5 Août 17**.

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La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont.


Savez-vous, Vicomte, que votre lettre est d’une insolence rare, & qu’il ne tiendroit qu’à moi de m’en fâcher ? mais elle m’a prouvé clairement que vous aviez perdu la tête, & cela seul vous a sauvé de mon indignation. Amie généreuse & sensible, j’oublie mon injure pour ne m’occuper que de votre danger ; & quelqu’ennuyeux qu’il soit de raisonner, je cède au besoin que vous en avez dans ce moment.

Vous, avoir la présidente Tourvel ! mais quel ridicule caprice ! Je reconnais bien là votre mauvaise tête, qui ne sait désirer que ce qu’elle croit ne pouvoir pas obtenir. Qu’est-ce donc que cette femme ? des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais sans grâce : toujours mise à faire rire ! avec ses paquets de fichus sur la gorge, & son corps qui remonte au menton ! Je vous le dis en amie, il ne vous faudroit pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-vous donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, & où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu’un, & rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors, vous désirerez cette femme ? Allons, vicomte, rougissez vous-même, & revenez à vous. Je vous promets le secret.

Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent ! quel rival avez-vous à combattre ? un mari ! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ! Quelle honte si vous échouez ! & même combien peu de gloire dans le succès ! Je dis plus ; n’en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes ? j’entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s’épure par son excès, ces biens de l’amour ne sont pas connus d’elles. Je vous le prédis ; dans la plus heureuse supposition, votre Présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, & dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on reste toujours deux. Ici c’est bien pis encore ; votre prude est dévote, & de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire : vainqueur de l’amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable ; & quand, tenant votre Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son cœur, ce sera de crainte & non d’amour. Peut-être, si vous eussiez connu cette femme plutôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose ; mais cela a vingt-deux ans, & il y en a près de deux qu’elle est mariée. Croyez-moi, vicomte, quand une femme s’est encroûtée à ce point, il faut l’abandonner à son sort ; ce ne sera jamais qu’une espece.

C’est pourtant pour ce bel objet que vous refusez de m’obéir, que vous vous enterrez dans le tombeau de votre tante, & que vous renoncez à l’aventure la plus délicieuse & la plus faite pour vous faire honneur. Par quelle fatalité faut-il donc que Gercourt garde toujours quelqu’avantage sur vous ? Tenez, je vous en parle sans humeur : mais, dans ce moment, je suis tentée de croire que vous ne méritez pas votre réputation ; je suis tentée sur-tout de vous retirer ma confiance. Je ne m’accoutumerai jamais à dire mes secrets à l’amant de Mde de Tourvel.

Sachez pourtant que la petite Volanges a déjà fait tourner une tête. Le jeune Danceny en raffole. Il a chanté avec elle ; & en effet elle chante mieux qu’à une Pensionnaire n’appartient. Ils doivent répéter beaucoup de Duos, & je crois qu’elle se mettroit volontiers à l’unisson : mais ce Danceny est un enfant qui perdra son temps à faire l’amour, & ne finira rien. La petite personne de son côté est très farouche ; &, à tout événement, cela sera toujours beaucoup moins plaisant que vous n’auriez pu le rendre : aussi j’ai de l’humeur, & sûrement je querellerai le chevalier à son arrivée. Je lui conseille d’être doux, car, dans ce moment, il ne m’en coûteroit rien de rompre avec lui. Je suis sûre que si j’avais le bon esprit de le quitter à présent, il en seroit au désespoir ; & rien ne m’amuse comme un désespoir amoureux. Il m’appelleroit perfide, & ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir ; c’est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille d’une femme, & il est moins pénible à mériter. Sérieusement je vais m’occuper de cette rupture. Voilà pourtant de quoi vous êtes cause ! aussi je le mets sur votre conscience. Adieu. Recommandez-moi aux prières de votre Présidente.

Paris, ce 7 Août 17**.


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Lettre VI

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil.


Il n’est donc point de femme qui n’abuse de l’empire qu’elle a su prendre ! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l’être, & vous ne craignez pas de m’attaquer dans l’objet de mes affections ! De quels traits vous osez peindre madame de Tourvel ! . . . . quel homme n’eût pas payé de sa vie cette insolente audace ? à quelle autre femme qu’à vous n’eût-elle pas valu au moins une noirceur ? De grâce, ne me mettez plus à d’aussi rudes épreuves ; je ne répondrois pas de les soutenir. Au nom de l’amitié, attendez que j’aie eu cette femme, si vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau de l’amour ?

Mais que dis-je ? A-t-elle besoin d’illusion ? non ; pour être adorable il lui suffit d’être elle-même. Vous lui reprochez de se mettre mal ; je le crois bien : toute parure lui nuit ; tout ce qui la cache la dépare. C’est dans l’abandon du négligé qu’elle est vraiment ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un déshabiller de simple toile me laisse voir sa taille ronde & souple. Une seule mousseline couvre sa gorge ; & mes regards furtifs, mais pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n’a nulle expression. Et qu’exprimeroit-elle, dans les moments où rien ne parle à son cœur ? Non, sans doute, elle n’a point, comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois & nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vuide d’une phrase par un sourire étudié ; &, quoiqu’elle ait les plus belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l’amuse. Mais il faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre l’image d’une gaîté naïve & franche ! comme, auprès d’un malheureux qu’elle s’empresse de secourir, son regard annonce la joie pure & la bonté compatissante ! Il faut voir, sur-tout au moindre mot d’éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa figure céleste, ce touchant embarras d’une modestie qui n’est point jouée ! . . . Elle est prude & dévote, & de là, vous la jugez froide & inanimée. Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, & pour aimer toujours un être toujours absent ? Quelle preuve plus forte pourriez-vous désirer ? J’ai su pourtant m’en procurer une autre.

J’ai dirigé sa promenade de manière qu’il s’est trouvé un fossé à franchir ; &, quoique fort leste, elle est encore plus timide : vous jugez bien qu’une prude craint de sauter le fossé[7] ! Il a fallu se confier à moi. J’ai tenu dans mes bras cette femme modeste. Nos préparatifs & le passage de ma vieille tante avoient fait rire aux éclats la folâtre Dévote : mais, dès que je me fus emparé d’elle, par une adroite gaucherie, nos bras s’enlacerent mutuellement. Je pressai son sein contre le mien ; &, dans ce court intervalle, je sentis son cœur battre plus vite. L’aimable rougeur vint colorer son visage, & son modeste embarras m’apprit assez que son cœur avoit palpité d’amour & non de crainte. Ma tante cependant s’y trompa comme vous, & se mit à dire : « L’enfant a eu peur » ; mais la charmante candeur de l’enfant ne lui permit pas le mensonge, & elle répondit naïvement : « Oh ! non, mais...... » Ce seul mot m’a éclairé. Dès ce moment, le doux espoir a remplacé la cruelle inquiétude. J’aurai cette femme ; je l’enlèverai au mari qui la profane ; j’oserai la ravir au Dieu même qu’elle adore. Quel délice d’être tour à tour l’objet & le vainqueur de ses remords ! Loin de moi l’idée de détruire les préjugés qui l’assiègent ! ils ajouteront à mon bonheur & à ma gloire. Qu’elle croie à la vertu, mais qu’elle me la sacrifie. Que ses fautes l’épouvantent sans pouvoir l’arrêter, &, qu’agitée de mille terreurs, elle ne puisse les oublier, les vaincre que dans mes bras. Qu’alors, j’y consens, elle me dise : « Je t’adore » ; elle seule, entre toutes les femmes, sera digne de prononcer ce mot. Je serai vraiment le Dieu qu’elle aura préféré.

Soyons de bonne foi ; dans nos arrangemens, aussi froids que faciles, ce que nous appellons bonheur est à peine un plaisir. Vous le dirai-je ? je croyois mon cœur flétri ; & ne me trouvant plus que des sens, je me plaignais d’une vieillesse prématurée. Mde de Tourvel m’a rendu les charmantes illusions de la jeunesse. Auprès d’elle, je n’ai pas besoin de jouir pour être heureux. La seule chose qui m’effraie, est le temps que va me prendre cette aventure ; car je n’ose rien donner au hasard. J’ai beau me rappeler mes heureuses témérités, je ne puis me résoudre à les mettre en usage. Pour que je sois vraiment heureux, il faut qu’elle se donne ; & ce n’est pas une petite affaire.

Je suis sûr que vous admireriez ma prudence. Je n’ai pas encore prononcé le mot d’amour ; mais déjà nous en sommes à ceux de confiance & d’intérêt. Pour la tromper le moins possible, & sur-tout pour prévenir l’effet des propos qui pourroient lui revenir, je lui ai raconté moi-même, & comme en m’accusant, quelques-uns de mes traits les plus connus. Vous ririez de voir quelle candeur elle me prêche. Elle veut, dit-elle, me convertir. Elle ne se doute pas encore de ce qu’il lui en coûtera pour le tenter. Elle est loin de penser qu’en plaidant, pour parler comme elle, pour les infortunées que j’ai perdues, elle parle d’avance dans sa propre cause. Cette idée me vint hier au milieu d’un de ses sermons, & je ne pus me refuser au plaisir de l’interrompre, pour l’assurer qu’elle parlait comme un prophete. Adieu, ma très-belle amie. Vous voyez que je ne suis pas perdu sans ressource.

P. S. A propos, ce pauvre chevalier s’est-il tué de désespoir ? En vérité, vous êtes cent fois plus mauvais sujet que moi, & vous m’humilieriez si j’avois de l’amour-propre.

Du Château de . . ., ce 9 Août 17**.


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Lettre VII.

Cécile Volanges à Sophie Carnay [8].

Si je ne t’ai rien dit de mon mariage, c’est que je ne suis pas plus instruite que le premier jour. Je m’accoutume à n’y plus penser, & je me trouve assez bien de mon genre de vie. J’étudie beaucoup mon chant & ma harpe ; il me semble que je les aime mieux depuis que je n’ai plus de Maître : ou plutôt c’est que j’en ai un meilleur. M. le chevalier Danceny, ce Monsieur dont je t’ai parlé, & avec qui j’ai chanté chez Madame de Merteuil, a la complaisance de venir ici tous les jours, & de chanter avec moi des heures entieres. Il est extrêmement aimable. Il chante comme un Ange, & compose de très jolis airs dont il fait aussi les paroles. C’est bien dommage qu’il soit Chevalier de Malte ! Il me semble que s’il se marioit, sa femme seroit bien heureuse . . . Il a une douceur charmante. Il n’a jamais l’air de faire un compliment, & pourtant tout ce qu’il dit flatte. Il me reprend sans cesse, tant sur la musique que sur autre chose : mais il mêle à ses critiques tant d’intérêt & de gaieté, qu’il est impossible de ne pas lui en savoir gré. Seulement quand il vous regarde, il a l’air de vous dire quelque chose d’obligeant. Il joint à tout cela d’être très-complaisant. Par exemple, hier, il étoit prié d’un grand concert ; il a préféré de rester toute la soirée chez maman. Cela m’a bien fait plaisir ; car, quand il n’y est pas, personne ne me parle, & je m’ennuie : au lieu que quand il y est, nous chantons & nous causons ensemble. Il a toujours quelque chose à me dire. Lui & Mde de Merteuil sont les deux seules personnes que je trouve aimables. Mais adieu, ma chere amie ; j’ai promis que je saurois pour aujourd’hui une ariette dont l’accompagnement est très-difficile, & je ne veux pas manquer de parole. Je vais me mettre à l’étude jusqu’à ce qu’il vienne.

De… ce 7 Août 17**.
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Lettre VIII.

La Présidente de Tourvel à Mde de Volanges

On ne peut être plus sensible que je le suis, Madame, à la confiance que vous me témoignez, ni prendre plus d’intérêt que moi à l’établissement de Mlle de Volanges. C’est bien de toute mon âme que je lui souhaite une félicité dont je ne doute pas qu’elle ne soit digne, & sur laquelle je m’en rapporte bien à votre prudence. Je ne connais point M. le comte de Gercourt ; mais, honoré de votre choix, je ne puis prendre de lui qu’une idée très-avantageuse. Je me borne, Madame, à souhaiter à ce mariage un succès aussi heureux qu’au mien, qui est pareillement votre ouvrage & pour lequel chaque jour ajoute à ma reconnoissance. Que le bonheur de mademoiselle votre fille soit la récompense de celui que vous m’avez procuré ; & puisse la meilleure des amies être aussi la plus heureuse des mères !

Je suis vraiment peinée de ne pouvoir vous offrir de vive voix l’hommage de ce vœu sincère, & faire, aussitôt que je le désirerois, connaissance avec Mlle de Volanges. Après avoir éprouvé vos bontés vraiment maternelles, j’ai droit d’espérer d’elle l’amitié tendre d’une sœur. Je vous prie, Madame, de vouloir bien la lui demander de ma part, en attendant que je me trouve à portée de la mériter.

Je compte rester à la campagne tout le temps de l’absence de M. de Tourvel. J’ai pris ce temps pour jouir & profiter de la société de la respectable Mde de Rosemonde. Cette femme est toujours charmante : son grand âge ne lui fait rien perdre ; elle conserve toute sa mémoire & sa gaieté. Son corps seul a quatre-vingt-quatre ans ; son esprit n’en a que vingt.

Notre retraite est égayée par son neveu le vicomte de Valmont, qui a bien voulu nous sacrifier quelques jours. Je ne le connaissais que de réputation, & elle me faisoit peu désirer de le connaître davantage ; mais il me semble qu’il vaut mieux qu’elle. Ici, où le tourbillon du monde ne le gâte pas, il parle raison avec une facilité étonnante, & il s’accuse de ses torts avec une candeur rare. Il me parle avec beaucoup de confiance, & je le prêche avec beaucoup de sévérité. Vous qui le connoissez, vous conviendrez que ce seroit une belle conversion à faire : mais je ne doute pas, malgré ses promesses, que huit jours de Paris ne lui fassent oublier tous mes sermons. Le séjour qu’il fera ici sera au moins autant de retranché sur sa conduite ordinaire ; & je crois que, d’après sa façon de vivre, ce qu’il peut faire de mieux est de ne rien faire du tout. Il sait que je suis occupée à vous écrire, & il m’a chargée de vous présenter ses respectueux hommages. Recevez aussi le mien avec la bonté que je vous connais, & ne doutez jamais des sentiments sincères avec lesquels j’ai l’honneur d’être, etc.

Du Château de..., ce 9 Août 17**.


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Lettre IX.

Madame de Volanges à la Présidente de Tourvel

Je n’ai jamais douté, ma jeune & belle amie, ni de l’amitié que vous avez pour moi, ni de l’intérêt sincère que vous prenez à tout ce qui me regarde. Ce n’est pas pour éclaircir ce point, que j’espère convenu à jamais entre nous, que je réponds à votre Réponse : mais je crois ne pas pouvoir me dispenser de causer avec vous au sujet du vicomte de Valmont.

Je ne m’attendois pas, je l’avoue, à trouver jamais ce nom-là dans vos Lettres. En effet, que peut-il y avoir de commun entre vous & lui ? Vous ne connoissez pas cet homme ; où auriez-vous pris l’idée de l’âme d’un libertin ? Vous me parlez de sa rare candeur : Oh ! oui ; la candeur de Valmont doit être en effet très rare. Encore plus faux & dangereux qu’il n’est aimable & séduisant, jamais, depuis sa plus grande jeunesse, il n’a fait un pas ou dit une parole sans avoir un projet, & jamais il n’eut un projet qui ne fût mal-honnête ou criminel. Mon amie, vous me connoissez ; vous savez si des vertus que je tâche d’acquérir, l’indulgence n’est pas celle que je chéris le plus. Aussi, si Valmont étoit entraîné par des passions fougueuses ; si, comme mille autres, il étoit séduit par les erreurs de son âge, en blâmant sa conduite je plaindrois sa personne, & j’attendrois, en silence, le temps où un retour heureux lui rendroit l’estime des gens honnêtes. Mais Valmont n’est pas cela. Sa conduite est le résultat de ses principes. Il sait calculer tout ce qu’un homme peut se permettre d’horreurs sans se compromettre ; & pour être cruel & méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes. Je ne m’arrête pas à compter celles qu’il a séduites ; mais combien n’en a-t-il pas perdues ?

Dans la vie sage & retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu’à vous. Je pourrois vous en raconter qui vous feroient frémir ; mais vos regards, purs comme votre âme, seroient souillés par de semblables tableaux : sûre que Valmont ne sera jamais dangereux pour vous, vous n’avez pas besoin de pareilles armes pour vous défendre. La seule chose que j’aie à vous dire, c’est que, de toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il n’en est point qui n’aient eu à s’en plaindre. La seule marquise de Merteuil fait l’exception à cette règle générale ; seule elle a su lui résister & enchaîner sa méchanceté. J’avoue que ce trait de sa vie est celui qui lui fait le plus d’honneur à mes yeux : aussi a-t-il suffi pour la justifier pleinement aux yeux de tous de quelques inconséquences qu’on avoit à lui reprocher dans le début de son veuvage[9].

Quoi qu’il en soit, ma belle amie, ce que l’âge, l’expérience & surtout l’amitié, m’autorisent à vous représenter, c’est qu’on commence à s’apercevoir dans le monde de l’absence de Valmont ; & que si on sait qu’il soit resté quelque temps en tiers entre sa tante & vous, votre réputation sera entre ses mains ; malheur le plus grand qui puisse arriver à une femme. Je vous conseille donc d’engager sa tante à ne pas le retenir davantage ; & s’il s’obstine à rester, je crois que vous ne devez pas hésiter à lui céder la place. Mais pourquoi resteroit-il ? que fait-il donc à cette campagne ? Si vous faisiez épier ses démarches, je suis sûre que vous découvririez qu’il n’a fait que prendre un asile plus commode, pour quelque noirceur qu’il médite dans les environs. Mais, dans l’impossibilité de remédier au mal, contentons-nous de nous en garantir.

Adieu, ma belle amie ; voilà le mariage de ma fille un peu retardé. Le comte de Gercourt, que nous attendions d’un jour à l’autre, me mande que son Régiment passe en Corse ; & comme il y a encore des mouvemens de guerre, il lui sera impossible de s’absenter avant l’hiver. Cela me contrarie ; mais cela me fait espérer que nous aurons le plaisir de vous avoir à la noce, & j’étois fâchée qu’elle se fît sans vous. Adieu ; je suis, sans compliment comme sans réserve, entièrement à vous.

P. S. Rappelez-moi au souvenir de Mme de Rosemonde, que j’aime toujours autant qu’elle le mérite.

De, . . . . , ce 12 Août 17**
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Lettre X.

La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

Me boudez-vous, vicomte ? ou bien êtes-vous mort ? ou, ce qui y ressembleroit beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre Présidente ? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide & esclave ; autant vaudroit être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités. Vous voilà donc vous conduisant sans principes, & donnant tout au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l’amour est, comme la médecine, seulement l’art d’aider à la nature ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes : mais je n’en prendrai pas d’orgueil ; car c’est bien battre un homme à terre. Il faut qu’elle se donne, me dites-vous : eh ! sans doute, il le faut ; & aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais, pour qu’elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l’amour ! Je dis l’amour ; car vous êtes amoureux. Vous parler autrement, ce seroit vous trahir ; ce seroit vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues ; croyez-vous les avoir violées ? Mais quelque envie qu’on ait de se donner, quelque pressée que l’on en soit, encore faut-il un prétexte ; & y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l’air de céder à la force. Pour moi, je l’avoue, une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive & bien faite, où tout se succède avec ordre, quoiqu’avec rapidité ; qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû profiter ; qui sait garder l’air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, & flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la défense & le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare qu’on ne croit, m’a toujours fait plaisir, même alors qu’il ne m’a pas séduite, & que quelquefois il m’est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle dans nos anciens Tournois, la beauté donnoit le prix de la valeur & de l’adresse.

Mois vous, vous qui n’êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh ! depuis quand voyagez-vous à petites journées & par des chemins de traverse ? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste & la grande route ! Mais laissons ce sujet, qui me donne d’autant plus d’humeur qu’il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez-moi plus souvent que vous ne faites & mettez-moi au courant de vos progrès. Savez-vous que voilà huit jours que cette ridicule aventure vous occupe, & que vous négligez tout le monde ?

A propos de négligence, vous ressemblez aux gens qui envoient régulièrement savoir des nouvelles de leurs amis malades, mais qui ne se font jamais rendre la réponse. Vous finissez votre dernière lettre par me demander si le Chevalier est mort. Je ne réponds pas, & vous ne vous en inquiétez pas davantage. Ne savez-vous plus que mon amant est votre ami-né ? Mais rassurez-vous, il n’est point mort ; ou s’il l’étoit, ce seroit de l’excès de sa joie. Ce pauvre Chevalier, comme il est tendre ! comme il est fait pour l’amour ! comme il sait sentir vivement ! la tête m’en tourne. Sérieusement, le bonheur parfait qu’il trouve à être aimé de moi, m’attache véritablement à lui.

Ce même jour, où je vous écrivois que j’allois travailler à notre rupture, combien je le rendis heureux ! Je m’occupois pourtant tout de bon des moyens de le désespérer, quand on me l’annonça. Soit caprice ou raison, jamais il ne me parut si bien. Je le reçus cependant avec humeur. Il espéroit passer deux heures avec moi, avant celle où ma porte seroit ouverte à tout le monde. Je lui dis que j’allois sortir : il me demanda où j’allois : je refusai de le lui apprendre. Il insista ; où vous ne serez pas, repris-je avec aigreur. Heureusement pour lui, il resta pétrifié de cette réponse ; car, s’il eût dit un mot, il s’ensuivoit immanquablement une scène qui eût amené la rupture que j’avois projettée. Etonnée de son silence, je jetai les yeux sur lui sans autre projet, je vous jure, que de voir la mine qu’il faisoit. Je retrouvai sur cette charmante figure cette tristesse à-la-fois profonde & tendre, à laquelle vous-même êtes convenu qu’il étoit si difficile de résister. La même cause produisit le même effet ; je fus vaincue une seconde fois. Et de ce moment, je ne m’occupai plus que des moyens d’éviter qu’il pût me trouver un tort. Je sors pour affaire, lui dis-je avec un air un peu plus doux, & même cette affaire vous regarde ; mais ne m’interrogez pas. Je souperai chez moi, revenez, & vous serez instruit. Alors il retrouva la parole ; mais je ne lui permis pas d’en faire usage. Je suis très-pressée, continuai-je. Laissez-moi ; à ce soir. Il baisa ma main & sortit.

Aussi-tôt, pour le dédommager, peut-être aussi pour me dédommager moi-même, je me décide à lui faire connoître ma petite maison dont il ne se doutoit pas. J’appelle ma fidelle Victoire. J’ai ma migraine ; je me couche pour tous mes gens ; &, restée enfin seule avec la véritable, tandis qu’elle se travestit en laquais, je fais une toilette de Femme-de-chambre. Elle fait ensuite venir un fiacre à la porte de mon jardin, & nous voilà parties. Arrivée dans ce temple de l’amour, je choisis le déshabillé le plus galant. Celui-ci est délicieux ; il est de mon invention : il ne laisse rien voir, & pourtant fait tout deviner. Je vous en promets un modele pour votre Présidente, quand vous l’aurez rendue digne de le porter.

Après ces préparatifs, pendant que Victoire s’occupe des autres détails, je lis un chapitre du Sopha, une lettre d’Héloïse & deux contes de La Fontaine, pour recorder les différents tons que je voulois prendre. Cependant mon Chevalier arrive à ma porte, avec l’empressement qu’il a toujours. Mon Suisse la lui refuse, & lui apprend que je suis malade : premier incident. Il lui remet en même temps un billet de moi, mais non de mon écriture, suivant ma prudente regle. Il l’ouvre, & y trouve, de la main de Victoire : « A neuf heures précises, au boulevard, devant les Cafés. » Il s’y rend ; & là, un petit Laquais qu’il ne connoît pas, qu’il croit au moins ne pas connaître, car c’étoit toujours Victoire, vient lui annoncer qu’il faut renvoyer sa voiture & le suivre. Toute cette marche romanesque lui échauffoit la tête d’autant, & la tête échauffée ne nuit à rien. Il arrive enfin, & la surprise & l’amour causoient en lui un véritable enchantement. Pour lui donner le temps de se remettre, nous nous promenons un moment dans le bosquet ; puis je le ramene vers la maison. Il voit d’abord deux couverts mis ; ensuite un lit fait. Nous passons jusqu’au boudoir, qui étoit dans toute sa parure. Là, moitié réflexion, moitié sentiment, je passai mes bras autour de lui & me laissai tomber à ses genoux. « O mon ami ! lui dis-je, pour vouloir te ménager la surprise de ce moment, je me reproche de t’avoir affligé par l’apparence de l’humeur ; d’avoir pu un instant voiler mon cœur à tes regards. Pardonne-moi mes torts : je veux les expier à force d’amour. » Vous jugez de l’effet de ce discours sentimental. L'heureux Chevalier me releva, & mon pardon fut scellé sur cette même ottomane où vous & moi scellâmes si gaiement & de la même manière notre éternelle rupture.

Comme nous avions six heures à passer ensemble, & que j’avois résolu que tout ce temps fût pour lui également délicieux, je modérai ses transports, & l’aimable coquetterie vint remplacer la tendresse. Je ne crois pas avoir jamais mis tant de soin à plaire, ni avoir été jamais aussi contente de moi. Après le souper, tour-à-tour enfant & raisonnable, folâtre & sensible, quelquefois même libertine, je me plaisois à le considérer comme un Sultan au milieu de son Serrail, dont j’étois tour-à-tour les Favorites différentes. En effet, ses hommages réitérés, quoique toujours reçus par la même femme, le furent toujours par une Maîtresse nouvelle.

Enfin au point du jour il fallut se séparer ; &, quoi qu’il dît, quoi qu’il fît même pour me prouver le contraire, il en avoit autant de besoin que peu d’envie. Au moment où nous sortîmes, & pour dernier adieu, je pris la clef de cet heureux séjour, & la lui remettant entre les mains : « Je ne l’ai eue que pour vous, lui dis-je ; il est juste que vous en soyez maître : c’est au Sacrificateur à disposer du temple. » C’est par cette adresse que j’ai prévenu les réflexions qu’auroit pu lui faire naître la propriété, toujours suspecte, d’une petite maison. Je le connois assez, pour être sûre qu’il ne s’en servira que pour moi ; & si la fantaisie me prenoit d’y aller sans lui, il me reste bien une double clef. Il vouloit à toute force prendre jour pour y revenir ; mais je l’aime trop encore, pour vouloir l’user si vite. Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on veut quitter bientôt. Il ne fait pas cela, lui ; mais, pour son bonheur, je le fais pour deux.

Je m’aperçois qu’il est trois heures du matin, & que j’ai écrit un volume, ayant le projet de n’écrire qu’un mot. Tel est le charme de la confiante amitié : c’est elle qui fait que vous êtes toujours ce que j’aime le mieux ; mais, en vérité, le Chevalier est ce qui me plaît davantage.

De . . . . ce 12 Août 17**.



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LETTRE XI.

La Présidente de Tourvel à Madame de Volanges

Votre Lettre sévère m’auroit effrayée, Madame, si par bonheur, je n’avois trouvé ici plus de motifs de sécurité que vous ne m’en donnez de crainte. Ce redoutable M. de Valmont, qui doit être la terreur de toutes les femmes, paroît avoir déposé ses armes meurtrières avant d’entrer dans ce Château. Loin d’y former des projets, il n’y a pas même porté de prétentions ; & la qualité d’homme aimable que ses ennemis mêmes lui accordent, disparoît presque ici, pour ne lui laisser que celle de bon-enfant. C’est apparemment l’air de la campagne qui a produit ce miracle. Ce que je puis vous assurer, c’est qu’étant sans cesse avec moi, paroissant même s’y plaire, il ne lui est pas échappé un mot qui ressemble à l’amour, pas une de ces phrases que tous les hommes se permettent, sans avoir, comme lui, ce qu’il faut pour les justifier. Jamais il n’oblige à cette réserve, dans laquelle toute femme qui se respecte est forcée de se tenir aujourd’hui, pour contenir les hommes qui l’entourent. Il sait ne point abuser de la gaieté qu’il inspire. Il est peut-être un peu louangeur ; mais c’est avec tant de délicatesse, qu’il accoutumeroit la modestie même à l’éloge. Enfin, si j’avois un frère, je désirerois qu’il fût tel que M. de Valmont se montre ici. Peut-être beaucoup de femmes lui désireroient une galanterie plus marquée ; & j’avoue que je lui sais un gré infini d’avoir su me juger assez bien pour ne pas me confondre avec elles.

Ce portrait diffère beaucoup de celui que vous me faites ; &, malgré cela, tous deux peuvent être ressemblans en fixant les époques. Lui-même convient d’avoir eu beaucoup de torts, & on lui en aura bien aussi prêté quelques-uns. Mais j’ai rencontré peu d’hommes qui parlassent des femmes honnêtes avec plus de respect, je dirois presque d'enthousiasme. Vous m’apprenez qu’au moins sur cet objet il ne trompe pas. Sa conduite avec Mde de Merteuil en est une preuve. Il nous en parle beaucoup ; & c’est toujours avec tant d’éloges & l’air d’un attachement vrai, que j’ai cru, jusqu’à la réception de votre Lettre, que ce qu’il appelloit amitié entr'eux deux étoit bien réellement de l’amour. Je m’accuse de ce jugement téméraire, dans lequel j’ai eu d’autant plus de tort, que lui-même a pris souvent le soin de la justifier. J’avoue que je ne regardois que comme finesse, ce qui étoit de sa part une honnête sincérité. Je ne sais ; mais il me semble que celui qui est capable d’une amitié aussi suivie pour une femme aussi estimable, n’est pas un libertin sans retour. J’ignore au reste si nous devons la conduite sage qu’il tient ici, à quelques projets dans les environs, comme vous le supposez. Il y a bien quelques femmes aimables à la ronde ; mais il sort peu, excepté le matin, & alors il dit qu’il va à la chasse. Il est vrai qu’il rapporte rarement du gibier ; mais il assure qu’il est mal-adroit à cet exercice. D'ailleurs, ce qu’il peut faire au-dehors m’inquiète peu, & si je désirois le savoir, ce ne seroit que pour avoir une raison de plus de me rapprocher de votre avis ou de vous ramener au mien.

Sur ce que vous me proposez, de travailler à abréger le séjour que M. de Valmont compte faire ici, il me paraît bien difficile d’oser demander à sa tante de ne pas avoir son neveu chez elle, d’autant qu’elle l’aime beaucoup. Je vous promets pourtant, mais seulement par déférence & non pas par besoin, de saisir l’occasion de faire cette demande, soit à elle, soit à lui-même. Quant à moi, M. de Tourvel est instruit de mon projet de rester ici jusqu’à son retour, & il s’étonneroit, avec raison, de la légèreté qui m’en feroit changer.

Voilà, madame, de bien longs éclaircissements ; mais j’ai cru devoir à la vérité, un témoignage avantageux à M. de Valmont, & dont il me paroît avoir grand besoin auprès de vous. Je n’en suis pas moins sensible à l’amitié qui a dicté vos conseils. C’est à elle que je dois aussi ce que vous me dites d’obligeant à l’occasion du retard du mariage de Mlle votre fille. Je vous en remercie bien sincèrement : mais, quelque plaisir que je me promette à passer ces momens avec vous, je le sacrifierois de bien bon cœur au désir de savoir Mlle de Volanges plustôt heureuse, si pourtant elle peut jamais l’être plus qu’auprès d’une mere aussi digne de toute sa tendresse & de son respect. Je partage avec elle ces deux sentiments qui m’attachent à vous, & je vous prie d’en recevoir l’assurance avec bonté.

J’ai l’honneur d’être, etc.

De . . . ce 13 Août 17**.


Laclos - Liaisons, 1782, T1, L11b.png
  1. Je dois prévenir aussi que j’ai supprimé ou changé tous les noms des personnes dont il est question dans ces Lettres ; & que si, dans le nombre de ceux que je leur ai substitués, il s’en trouvoit qui appartinssent à quelqu’un, ce seroit seulement une erreur de ma part, & dont il ne faudroit tirer aucune conséquence.
  2. Pensionnaire du même couvent.
  3. Tourriere du Couvent.
  4. (1) Ces mots roué & rouerie, dont heureusement la bonne compagnie commence à se défaire, étoient fort en usage à l'époque où ces Lettres ont été écrites.
  5. Pour entendre ce passage, il faut savoir que le comte de Gercourt avait quitté la marquise de Merteuil pour l’intendante de ***, qui lui avoit sacrifié le vicomte de Valmont, & que c’est alors que la marquise & le vicomte s’attacherent l’un à l’autre. Comme cette aventure est fort antérieure aux événements dont il est question dans ces Lettres, on a cru devoir en supprimer toute la Correspondance.
  6. La Fontaine.
  7. On reconnoît ici le mauvais goût des calembours, qui commençoit à prendre, & qui depuis &a fait tant de progrès
  8. Pour ne pas abuser de la patience du Lecteur, on supprime beaucoup de Lettres de cette Correspondance journaliere ; on ne donne que celles qui ont paru nécessaires à l’intelligence des événemens de cette société. C’est par le même motif qu’on supprime aussi toutes les Lettres ·de Sophie Carnay & plusieurs de celles des Acteurs de ces aventures.
  9. L’erreur où est Madame de Volanges, nous fait voir qu’ainsi que les autres scélérats, Valmont ne décéloit pas ses complices.