Les Liaisons dangereuses/Lettre 133

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J Rozez (volume 2p. 171-176).


Lettre CXXXIII

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil

Quels sont donc, ma belle amie, ces sacrifices que vous jugez que je ne ferais pas, & dont pourtant le prix serait de vous plaire ? Ah ! faites-les moi connaître seulement, & si je balance à vous les offrir, je vous permets d’en refuser l’hommage. Comment me jugez-vous donc depuis quelque temps, si, même dans votre indulgence, vous doutez encore de mes sentiments ou de mon énergie ? Des sacrifices que je ne voudrais ou ne pourrais pas faire ! Ainsi donc, vous me croyez amoureux, subjugué ? & le prix que j’ai mis au succès, vous me soupçonnez de l’attacher à la personne ? Ah ! grâce au Ciel, je n’en suis pas encore réduit là, & je m’offre à vous le prouver. Oui, je vous le prouverai, quand même ce devrait être envers Mme de Tourvel. Assurément, après cela, il ne doit plus vous rester de doute.

J’ai pu, je crois, sans me compromettre, donner quelque temps à une femme, qui a au moins le mérite d’être d’un genre qu’on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure, m’a fait m’y livrer davantage ; & encore à présent, qu’à peine le grand courant commence à reprendre, il n’est pas étonnant qu’elle m’occupe presque en entier. Mais songez donc qu’il n’y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins, & ne m’avait pas tant coûté ! & jamais vous n’en avez rien conclu contre moi.

Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l’espèce d’empressement que j’y mets ? la voici. Cette femme est naturellement timide ; tous les premiers jours, elle doutait sans cesse de son bonheur, & ce doute suffisait pour le troubler : en sorte que je commence à peine à pouvoir remarquer jusqu’où va ma puissance en ce genre. C’est une chose que j’étais pourtant curieux de savoir ; & l’occasion ne s’en trouve pas si facilement qu’on le croit.

D’abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir & n’est jamais que cela ; & auprès de celles-là, de quelque titre qu’on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l’activité fait tout le mérite, & parmi lesquels, celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd’hui, la célébrité de l’amant, le plaisir de l’avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières : nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l’espèce de bonheur dont elles jouissent ; mais il tient plus aux circonstances qu’à la personne. Il leur vient par nous, & non de nous.

Il fallait donc trouver, pour mon observation, une femme délicate & sensible, qui fît son unique affaire de l’amour, & qui, dans l’amour même, ne vît que son amant ; dont l’émotion, contrariant la route ordinaire, partît toujours du cœur, pour arriver aux sens ; que j’ai vue, par exemple (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée, & le moment d’après retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin, il fallait y réunir encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l’habitude de s’y livrer, & qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son cœur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares ; & je puis croire que sans celle-ci, je n’en aurais peut-être jamais rencontré.

Il ne serait donc pas étonnant qu’elle me fixât plus de temps qu’une autre ; & si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse, pourquoi m’y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier ? Mais de ce que l’esprit est occupé, s’ensuit-il que le cœur soit esclave ? Non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m’empêchera pas d’en courir d’autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables.

Je suis tellement libre, que je n’ai seulement pas négligé la petite Volanges, à laquelle pourtant je tiens si peu. Sa mère la ramène à la ville dans trois jours ; & moi, depuis hier, j’ai su assurer mes communications : quelque argent au portier, & quelques fleurettes à sa femme, en ont fait l’affaire. Concevez-vous que Danceny n’ait pas su trouver ce moyen si simple ? & puis, qu’on dise que l’amour rend ingénieux ! il abrutit au contraire ceux qu’il domine. Et je ne saurais pas m’en défendre ? Ah ! soyez tranquille. Déjà je vais, sous peu de jours, affaiblir, en la partageant, l’impression peut-être trop vive que j’ai éprouvée ; & si un seul partage ne suffit pas, je les multiplierai.

Je n’en serai pas moins prêt à remettre la jeune pensionnaire à son discret amant, dès que vous le jugerez à propos. Il me semble que vous n’avez plus de raisons pour l’empêcher ; & moi, je consens à rendre ce signalé service au pauvre Danceny. C’est, en vérité, le moins que je lui doive pour tous ceux qu’il m’a rendus. Il est actuellement dans la grande inquiétude de savoir s’il sera reçu chez Mme de Volanges. Je le calme le plus que je peux, en l’assurant que, de façon ou d’autre, je ferai son bonheur au premier jour : & en attendant, je continue à me charger de la correspondance, qu’il veut reprendre à l’arrivée de sa Cécile. J’ai déjà six lettres de lui, & j’en aurai bien encore une ou deux avant l’heureux jour. Il faut que ce garçon-là soit bien désœuvré !

Mais laissons ce couple enfantin, & revenons à nous ; que je puisse m’occuper uniquement de l’espoir si doux que m’a donné votre lettre. Oui, sans doute, vous me fixerez, & je ne vous pardonnerais pas d’en douter. Ai-je donc jamais cessé d’être constant pour vous ? Nos liens ont été dénoués, & non pas rompus ; notre prétendue rupture ne fut qu’une erreur de notre imagination : nos sentiments, nos intérêts, n’en sont pas moins restés unis. Semblable au voyageur qui revient détrompé, je reconnaîtrai comme lui, que j’avais laissé le bonheur pour courir après l’espérance ; & je dirai comme d’Harcourt :

Plus je vis d’étrangers, plus j’aimai ma patrie.

Ne combattez donc plus l’idée, ou plutôt le sentiment qui vous ramène à moi ; & après avoir essayé de tous les plaisirs dans nos courses différentes, jouissons du bonheur de sentir qu’aucun d’eux n’est comparable à celui que nous avions éprouvé & que nous retrouverons plus délicieux encore !

Adieu, ma charmante amie. Je consens à attendre votre retour : mais pressez-le donc, & n’oubliez pas combien je le désire.

Paris, ce 8 novembre 17…