Les Liaisons dangereuses/Lettre 158

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J Rozez (volume 2p. 247-248).


Lettre CLVIII

Le Vicomte de Valmont à la Marquise de Merteuil (A son réveil.)

Hé bien, Marquise, comment vous trouvez-vous des plaisirs de la nuit dernière ? n’en êtes-vous pas un peu fatiguée ? Convenez donc que Danceny est charmant ! il fait des prodiges, ce garçon-là ! Vous n’attendiez pas cela de lui, n’est-il pas vrai ? Allons, je me rends justice ; un pareil rival méritait bien que je lui fusse sacrifié. Sérieusement, il est plein de bonnes qualités ! Mais surtout, que d’amour, de constance, de délicatesse ! Ah ! si jamais vous êtes aimée de lui comme l’est sa Cécile, vous n’aurez point de rivales à craindre : il vous l’a prouvé cette nuit. Peut-être à force de coquetterie, une autre femme pourra vous l’enlever un moment ; un jeune homme ne sait guère se refuser à des agaceries provocantes : mais soyez tranquille, un seul mot de l’objet aimé suffit, comme vous voyez, pour dissiper cette illusion ; ainsi il ne vous manque plus que d’être cet objet-là, pour être parfaitement heureuse.

Sûrement vous ne vous y tromperez pas ; vous avez le tact trop sûr pour qu’on puisse le craindre. Cependant l’amitié qui nous unit, aussi sincère de ma part que bien reconnue de la vôtre, m’a fait désirer, pour vous l’épreuve de cette nuit ; c’est l’ouvrage de mon zèle, il a réussi : mais point de remerciements ; cela n’en vaut pas la peine : rien n’était plus facile.

Au fait, que m’en a-t-il coûté ? un léger sacrifice, & quelque peu d’adresse. J’ai consenti à partager avec le jeune homme les faveurs de sa maîtresse : mais enfin il y avait bien autant de droits que moi ; & je m’en souciais si peu ! La lettre que la jeune personne lui a écrite, c’est bien moi qui l’ai dictée : mais c’était seulement pour gagner du temps, parce que nous savions à quoi l’employer. Celle que j’y ai jointe, oh ! ce n’était rien, presque rien ; quelques réflexions de l’amitié, pour guider le choix du nouvel amant : mais en vérité, elles étaient inutiles ; il faut dire la vérité, il n’a pas balancé un moment.

Et puis, dans sa candeur, il doit aller chez vous aujourd’hui vous raconter tout ; & sûrement ce récit-là vous fera grand plaisir ! il doit vous dire : Lisez dans mon cœur ; il me le mande : & vous voyez bien que cela raccommode tout. J’espère qu’en y lisant tout ce qu’il voudra, vous y lirez peut-être aussi que les Amants si jeunes ont leurs dangers ; & encore, qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour ennemi.

Adieu, Marquise ; jusqu’à la première occasion.

Paris ce 6 décembre 17…