Les Liaisons dangereuses/Lettre 169

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J Rozez (volume 2p. 270-273).


Lettre CLXIX

Le chevalier Danceny à madame de Rosemonde

Madame,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui étrange ; mais, je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, & ne voyez ni audace ni témérité, où il n’y a que respect & confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous ; & je ne me les pardonnerais de ma vie, si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien assurée, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets ; & je peux ajouter encore avec sincérité, que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice ; & de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins & mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire, jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont, & qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, Madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable & à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse ; & en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame pour mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse, pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, & je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié, et, surtout, dans sa confiance ; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours ; mais lisez, si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté, & je n’en ai distrait que deux Lettres que je me suis permis de publier.

L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont & de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, & dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru, de plus, que c’était rendre un véritable service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l’est Mme de Merteuil, & qui, comme vous pourrez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de Valmont & moi.

Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la seconde, pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore & sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d’abuser. Je crois, Madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes ; & je leur sauve l’embarras de les recevoir de moi, & de me savoir instruit d’aventures que sans doute, elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet, que cette correspondance, ci-jointe, n’est qu’une partie d’une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma présence, & que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j’ai vu, de Compte ouvert entre la marquise de Merteuil & le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, Madame, votre, etc.

Quelques avis que j’ai reçus, & les conseils de mes amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque temps : mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une réponse, je vous prie de l’adresser à la Commanderie de ***, par P***, & sous le couvert de M. le Commandeur de ***. C’est de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.

Paris, 12 décembre 17…