Les Liaisons dangereuses/Lettre 91

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J Rozez (volume 2p. 10-12).


Lettre XCI

Le Vicomte de Valmont à la Présidente Tourvel

Consterné par votre lettre, j’ignore encore, Madame, comment je pourrai y répondre. Sans doute, s’il faut choisir entre votre malheur & le mien, c’est à moi à me sacrifier, & je ne balance pas ; mais de si grands intérêts méritent bien, ce me semble, d’être avant tout discutés & éclaircis ; & comment y parvenir, si nous ne devons plus nous parler ni nous voir ?

Quoi ! tandis que les sentiments les plus doux nous unissent, une vaine terreur suffira pour nous séparer, peut-être sans retour ! En vain l’amitié tendre, l’ardent amour, réclameront leurs droits ; leurs voix ne seront point entendues ; & pourquoi ? quel est donc ce pressant danger qui vous menace ? Ah ! croyez-moi, de pareilles craintes, & si légèrement conçues, sont, à elles seules, de puissants motifs de sécurité.

Permettez-moi de vous le dire, je retrouve ici la trace des impressions défavorables qu’on vous a données sur moi. On ne tremble point auprès de l’homme qu’on estime ; on n’éloigne pas, surtout, celui qu’on a jugé digne de quelque amitié : c’est l’homme dangereux qu’on redoute & qu’on fuit.

Cependant, qui fut jamais plus respectueux & plus soumis que moi ? Déjà, vous le voyez, je m’observe dans mon langage ; je ne me permets plus ces noms si doux, si chers à mon cœur, & qu’il ne cesse pas de vous donner en secret. Ce n’est plus l’amant fidèle & malheureux, recevant les consolations & les conseils d’une amie tendre & sensible ; c’est l’accusé devant son juge, l’esclave devant son maître. Ces nouveaux titres imposent sans doute de nouveaux devoirs ; je m’engage à les remplir tous. Ecoutez-moi, & si vous me condamnez, j’y souscris, & je pars. Je promets davantage ; préférez-vous ce despotisme qui juge sans entendre ? vous sentez-vous le courage d’être injuste ? ordonnez, & j’obéis encore.

Mais ce jugement, ou cet ordre, que je l’entende de votre bouche. Et pourquoi ? m’allez-vous dire à votre tour. Ah ! que si vous faites cette question, vous connaissez peu l’amour & mon cœur ! N’est-ce donc rien que de vous voir encore une fois ? Eh ! quand votre bouche portera le désespoir dans mon âme, peut-être un regard consolateur l’empêchera d’y succomber. Enfin s’il me faut renoncer à l’amour, à l’amitié, pour qui seuls j’existe, au moins vous verrez votre ouvrage, & votre pitié me restera : cette faveur légère, quand même je ne la mériterais pas, je me soumets, ce me semble, à la payer assez cher, pour espérer de l’obtenir.

Quoi ! vous allez m’éloigner de vous ! Vous consentez donc à ce que nous devenions étrangers l’un à l’autre ? que dis-je ? vous le désirez ; & tandis que vous m’assurez que mon absence n’altérera point vos sentiments, vous ne pressez mon départ que pour travailler plus facilement à les détruire.

Déjà, vous me parlez de les remplacer par de la reconnaissance. Ainsi le sentiment qu’obtiendrait de vous un inconnu pour le plus léger service, votre ennemi même, en cessant de vous nuire, voilà ce que vous m’offrez ! & vous voulez que mon cœur s’en contente ! Interrogez le vôtre : si votre amant, si votre ami, venaient un jour vous parler de leur reconnaissance, ne leur diriez-vous pas avec indignation : "Retirez-vous, vous êtes des ingrats ? "

Je m’arrête & réclame votre indulgence. Pardonnez l’expression d’une douleur que vous faites naître ; elle ne nuira point à ma soumission parfaite. Mais je vous conjure à mon tour, au nom de ces sentiments si doux, que vous-même vous réclamez, ne refusez pas de m’entendre ; & par pitié du moins pour le trouble mortel où vous m’avez plongé, n’en éloignez pas le moment. Adieu, Madame.

De … ce 27 septembre 17… au soir.