Les Liaisons dangereuses/Lettre 94

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J Rozez (volume 2p. 17-19).


Lettre XCIV

Cécile Volanges au Chevalier Danceny

Je ne conçois rien à votre lettre, sinon la peine qu’elle me cause. Qu’est-ce que M. de Valmont vous a donc mandé, & qu’est-ce qui a pu vous faire croire que je ne vous aimais plus ? Cela serait peut-être bien heureux pour moi, car sûrement j’en serais moins tourmentée ; & il est bien dur, quand je vous aime comme je fais, de voir que vous croyez toujours que j’ai tort, & qu’au lieu de me consoler, ce soit de vous que me viennent toujours les peines qui me font le plus de chagrin. Vous croyez que je vous trompe, & que je vous dis ce qui n’est pas ! vous avez là une jolie idée de moi ! Mais quand je serais menteuse comme vous me le reprochez, quel intérêt y aurais-je ? Assurément, si je ne vous aimais plus, je n’aurais qu’à le dire, & tout le monde m’en louerait ; mais, par malheur, c’est plus fort que moi ; & il faut que ce soit pour quelqu’un qui ne m’en a pas d’obligation du tout !

Qu’est-ce que j’ai donc fait pour vous tant fâcher ? Je n’ai pas osé prendre une clef, parce que je craignais que Maman ne s’en aperçût, & que cela ne me causât encore du chagrin, & à vous aussi à cause de moi ; & puis encore, parce qu’il me semble que c’est mal fait. Mais ce n’était que M. de Valmont qui m’en avait parlé ; je ne pouvais pas savoir si vous le vouliez ou non, puisque vous n’en saviez rien. A présent que je sais que vous le désirez, est-ce que je refuse de la prendre ? je la prendrai dès demain ; & puis nous verrons ce que vous aurez encore à dire.

M. de Valmont a beau être votre ami ; je crois que je vous aime bien autant qu’il peut vous aimer, pour le moins ; & cependant c’est toujours lui qui a raison, & moi j’ai toujours tort. Je vous assure que je suis bien fâchée. Ça vous est bien égal, parce que vous savez que je m’apaise tout de suite : mais à présent que j’aurai cette clef, je pourrai vous voir quand je voudrai ; & je vous assure que je ne voudrai pas, quand vous agirez comme ça. J’aime encore mieux avoir du chagrin qui me vienne de moi, que s’il me venait de vous : voyez ce que vous voulez faire.

Si vous vouliez, nous nous aimerions tant ! & au moins n’aurions-nous de peines que celles qu’on nous fait ! Je vous assure bien que si j’étais ma maîtresse, vous n’auriez jamais à vous plaindre de moi : mais si vous ne me croyez pas, nous serons toujours bien malheureux, & ce ne sera pas ma faute. J’espère que bientôt nous pourrons nous voir, & qu’alors nous n’aurons plus d’occasions de nous chagriner comme à présent.

Si j’avais pu prévoir ça, j’aurais pris cette clef tout de suite : mais, en vérité, je croyais bien faire. Ne m’en voulez donc pas, je vous en prie. Ne soyez plus triste, & aimez-moi toujours autant que je vous aime : alors je serai bien contente. Adieu, mon cher ami.

Du château de… 28 septembre 17…