Les Limiers (trad. Masqueray)/Notice

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Les Limiers (trad. Masqueray)
Traduction par Paul Masqueray.
Sophocle, Texte établi par Paul MasquerayLes Belles LettresTome 2 (p. 227-233).
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NOTICE

Le volume IX des Oxyrhynchus Papyri, publié par A. S. Hunt en 1912, contient sous le n° 1174, p. 30-86, environ quatre cents vers, plus ou moins intacts, des Ἰχνευταί, drame satyrique de Sophocle, dont il ne restait jusqu’à cette date à peu près rien. De nombreux hellénistes se sont occupés de ces importants fragments et j’ai sous les yeux, outre le texte de Hunt[1], celui d’E. Diehl, Bonn, 1913, de N. Terzaghi, Firenze, 1913, d’A. C. Pearson, Cambridge, 1917, de R. J. Walker, London, 1919. Chez nous les Ἰχνευταί ont été étudiés, traduits par Th. Reinach[2] et par F. Allègre[3]. Aussi n’ai-je pas cru pouvoir terminer cette édition de Sophocle sans y ajouter les Limiers.

Il est vrai que la juxtaposition dans ce livre de ce drame satyrique avec l’Œdipe à Colone fait un effet singulier. Le lecteur jugera qu’il est purement fortuit. Et cela lui rappellera une dernière fois combien Sophocle avait l’esprit souple. Les deux pièces, qui ne sont pas du tout de la même époque, n’appartiennent pas non plus au même genre. Cela ne les empêche pas d’être du même auteur. Le fragment 294 de Nauck, cité par Athénée comme appartenant aux Ἰχνευταί de Sophocle, — fragment reproduit par Eustathe sans le nom de la pièce, — est aujourd’hui au vers 275 sq. de notre texte[4].

Le sujet de ce petit drame est fort simple. Hermès, né des amours de Zeus et de Maïa, n’a encore que quelques jours. Ils lui ont suffi pour voler les génisses d’Apollon et pour inventer la lyre. Tout cela est raconté longuement dans l’Hymne à Hermès dont sont tirés les Ἰχνευταί[5], comme le Cyclope d’Euripide est tiré de la Κυϰλωπεία du livre IX de l’Odyssée. On remarquera seulement ici que dans l’Hymne homérique Hermès invente la lyre avant de voler les bœufs, tandis que dans Sophocle il suit l’ordre opposé, parce que cet ordre est plus logique. On a déjà trouvé ailleurs[6] des exemples de ces inversions.

Les personnages sont Apollon qui récite le prologue, la nymphe Cyllène qui élève Hermès et qui lui sert de τροφός, Silène, père des Satyres qui forment le chœur des Limiers. Entendez par là que ces Satyres, comme des chiens de chasse, dès qu’ils arrivent sur le théâtre, se mettent en quête et cherchent les traces qu’a dû laisser sur le sol le voleur d’Apollon et son troupeau. Ces Limiers ont donné leur nom à la pièce.

Il n’y a pas d’autres personnages dans les scènes retrouvées. Il manque donc Hermès, qui n’apparaissait que dans la seconde partie pour se réconcilier avec Apollon : il lui remettait sa lyre[7] qui devint dès lors son attribut, de même qu’Apollon lui abandonnait ses bêtes, pour faire de lui le dieu des troupeaux et des pasteurs. Tels sont, du moins, les faits racontés dans l’Hymne, mais dans notre texte ils s’arrêtent au moment où l’on entrevoit à la XVIe ou plutôt à la XVIIe colonne du papyrus, que les génisses sont retrouvées et qu’Apollon donne aux Satyres et à Silène la récompense qu’il leur avait promise.

Il faut regretter l’absence d’Hermès. Il incarnait divinement l’intelligence adroite, créatrice, artiste. Ce sont des qualités qui n’étaient pas étrangères à Sophocle. Celui-ci le prouve bien par l’effet extraordinaire que produisent sur ses personnages les sons, qu’ils n’ont jamais encore entendus, de la lyre divine. Elle fait oublier à l’enfant qui l’a inventée tout chagrin, en le plongeant dans une joie qui le met hors de lui ; elle fait surgir devant les yeux de ceux qui l’écoutent une floraison de visions brillantes[8]. Il y a là dans la pièce quelques vers significatifs. La lyre a toujours été chez les Grecs l’instrument national par excellence, et Sophocle en jouait mieux que personne[9]. Sans doute, elle nous paraît aujourd’hui pauvre, sans sonorité, sans ampleur, mais ses sons, parce qu’ils sont purs et graves, et aussi, comme on l’a si bien dit, « parce qu’ils ont je ne sais quel air de sérénité vraiment virile[10] » ont enchanté ce peuple jeune. Un dieu seul pouvait inventer cet instrument divin, Hermès, ce prodigieux nouveau-né que cherche le chœur avec tant de passion, de cris, de gambades, et sur lequel veille la douce Cyllène avec un mélange si savoureux de tendresse et d’épouvante.

Le Cyclope a 709 vers. Il est probable que les Limiers étaient d’une longueur analogue. Nous n’en avons donc guère que la moitié, la première. Et de ces quatre cents vers deux tiers à peine sont à peu près intacts ; l’autre tiers a été restauré par les modernes. On peut discuter à l’infini sur chacune de leurs conjectures. J’ai choisi celles qui m’ont paru raisonnables, sans me faire plus d’illusion sur leur valeur que ceux qui les ont proposées[11]. Et comme dans les passages mutilés, qui sont très nombreux, chacun a refait le texte à sa façon, je me suis contenté de ne citer le plus souvent que deux conjectures, pour ne pas donner aux notes critiques de cette petite pièce une longueur démesurée.

Un mot sur le papyrus des Limiers. D’après Hunt, il est de la fin du IIe siècle après J.-C, c’est-à-dire de la même époque que le plus ancien des papyrus de Sophocle, le n° 875, publié par le même helléniste dans la même collection[12]. Celui-ci, le 1174 se compose de nombreux fragments qui par bonheur s’ajustaient les uns avec les autres. On a pu ainsi reconstituer 15 colonnes, de chacune 25 à 27 vers. Un certain nombre de variantes sont citées en marge. Elles proviennent de Nicandre ou Nicanor, d’Aristophane ou Aristonicos ou Aristarchos et surtout d’un certain Théon[13]. Ce dernier, sur le compte duquel Wilamowitz déclare ne rien savoir, est peut-être le grammairien de l’époque d’Auguste qui fit un lexique de la langue des comiques et qui travailla aussi sur le texte des poètes alexandrins[14].

Ce papyrus, revisé comme le texte de nos éditions critiques, n’est pas exempt de fautes graves. J’en ai relevé un certain nombre. Elles sont analogues aux fautes de tous les papyrus. Elles prouvent un fait important : si les gens de l’antiquité, contemporains de Lucien et de Plutarque, lisaient encore de Sophocle une foule de pièces que nous n’avons plus, le texte de ces pièces, comme celui de celles que nous lisons encore, n’était pas sensiblement meilleur que celui de nos manuscrits, postérieurs de huit à dix siècles à ces papyrus.

Dans celui des Limiers des signes stichométriques sont placés dans la marge de gauche, avec une exactitude plus ou moins rigoureuse, toutes les 100 lignes. Actuellement ils tombent aux vers 94, 197, 292, 392. L’irrégularité de la première centaine est surprenante. Elle provient peut-être du fait que le titre et la liste des personnages, qui sont perdus l’un et l’autre, étaient compris dans le compte des lignes.

Sur la date des Limiers on ne peut formuler que des présomptions, mais on s’accorde pourtant à les regarder comme une œuvre ancienne. C. Robert cite même le chiffre de 460[15]. Il est certain que, même en tenant compte de la différence des genres, la manière du poète, moins fondue ici que partout ailleurs, a encore quelque chose d’un peu âpre[16]. Si d’après un texte bien connu[17], l’ensemble de son œuvre s’était peu à peu modifié de telle façon qu’après avoir d’abord imité le faste d’Eschyle, il avait ensuite exagéré la rudesse et l’artifice de sa propre manière, pour finir par le genre de style le plus naturel, et si des tragédies comme le Philoctète et l’Œdipe à Colone, dont nous savons la date, justifient exactement cette triple évolution, puisqu’elles appartiennent de toute évidence à la troisième, à leur tour les Limiers ne peuvent être classés tout au plus que dans la seconde. On peut même avancer que les expressions de Plutarque conviennent mieux à ce petit drame qu’à l’Ajax.

En s’appuyant sur des faits techniques on a voulu aller plus loin, mais on n’est arrivé à aucune certitude précise. On a noté, par exemple, que Sophocle ne met jamais ici en scène trois personnages en même temps[18], mais cela ne donne guère d’indication, puisqu’il en est de même dans tout l’Ajax, sauf au début et à la fin, et que nous n’avons pas la seconde moitié des Limiers. On a aussi remarqué que l’équilibre antistrophique, comme dans les Sept et les Euménides, n’existait pas, quand le chœur apparaît dans le théâtre, mais outre qu’il est bien risqué de rapprocher un drame satyrique de ces tragédies, l’indice serait plus probant si le texte était mieux conservé. Wilamowitz ajoute qu’aucun trimètre des Ἰχνευταί n’est réparti entre plusieurs personnages. Le vers 199, tel qu’il est divisé sur le papyrus, lui donne tort[19]. Pour trouver un trimètre analogue à celui-là, il faut même descendre jusqu’au Philoctète[20]. Or, pour les Limiers, on ne peut songer un seul instant à une date analogue.


  1. Ce texte a été réimprimé par le même helléniste dans les Tragicorum graecorum fragmenta papyracea nuper reperta, Oxonii, 1912.
  2. Revue bleue, 20 juillet 1912. — Revue de Paris, Ier août 1912. — Ajouter REG., 1913, p. 98-100.
  3. REA., 1913, p. 237-263. Allègre dans sa très substantielle étude a traduit un tiers environ des fragments des Ἰχνευταί, et sa traduction m’a été très utile, de même que celle de Th. Reinach.
  4. La correction de Meineke ϰοὐϰ ἔτι σχολάζεται a été confirmée par le papyrus. — Le fragment 293, cité par Pollux X, 34, comme appartenant aux Limiers de Sophocle, a été replacé, non sans retouches, par H. Schenkl, aidé de C. Robert au v. 309. — Hunt veut retrouver le verbe ῥιϰνοῦσθαι cité par Photius, Suidas et Hésychios dans le participe ϰατερριϰνωμένος du v. 295. — Enfin βοῦϰλεψ cité par Athénée IX, p. 409 c comme étant, dans Sophocle, une épithète d’Hermès conviendrait bien, comme l’a remarqué Wilamowitz, à l’Hermès des Ἰχνευταί.
  5. Cf. L. Köttgen, Quæ ratio intercedat inter Indagatores fabulam sophocleam et hymnum in Mercurium qui fertur homericus, Bonn, 1914.
  6. Ainsi, dans les Trachiniennes, le poète place les travaux d’Héraclès après son union avec Déjanire, (cf. Notice, p. 11) dans le Philoctète, l’arrivée de Néoptolème à Troie avant celle du fils de Pœas (cf. Notice, p. 73).
  7. Dans l’Antiope d’Euripide, fragm. 190, Hermès faisait la même chose.
  8. Limiers, 317 sqq. Je comprends les vers 322 sq. comme Allègre, loc. cit. p. 241. C’est aussi le sens préféré par Pearson.
  9. Voir le βίος, § 5. — Ce que Sophocle a fait pour le Thamyris, où il jouait lui-même de la cithare sur la scène, peut avoir été renouvelé par lui sous le masque d’Hermès. Cf. Wilamowitz (loc. cit. p. 461) qui rappelle l’exemple d’Amphion dans Euripide (Fragm. 1023).
  10. A. Croiset, Hist. de la Litt. gr. II, p. 23.
  11. Outre les éditeurs ou critiques dont j’ai déjà cité les noms, ceux qui ont étudié le texte des Limiers et qui m’ont été utiles, sont par ordre de date : Wilamowitz, Neue Jahrbücher, 1912, p. 453-476 ; C. Robert, Hermes, 1912, p. 536-561 ; P. Maas, Berl. phil. Woch. 1912, col. 1075-7 ; F. Bucherer, ibid. col. 1107 sq., ibid. 1913, col. 577-80 ; O. Rossbach, ibid., 1912, col. 1460 sq., H. Schenkl, Hermes, 1913, p. 153-6 ; G. Vollgraff, Mnemosyne, 1914, p. 81-90, p. 165-177.
  12. Voir l’Introduction de cette édition, vol. I, p. XXIII sqq. — Ajouter le papyrus des Trachiniennes. Supra, p. 3, note 1.
  13. Les noms sont cités toujours en abrégé : θε ou θεω pour ce dernier. La formule ordinaire, complétée, est : οὕτως ἦν ἐν τῷ Θέωνος.
  14. Voir F. Susemihl, Gesch. d. griech. Litt. in der Alexandrinerzeit, II, p. 215-7.
  15. Die Spürhunde, ein Satyrspiet von Sophokles, frei ûbersetzt und ergänzt, 2te Aufl., Berlin, 1913, p. 87. Cf. du même, Hermes, 1912, p. 560 sq.
  16. Voir, en particulier, les vers 321 sqq. où après avoir vivement dépeint l’effet produit sur lui par les sons de la lyre, le chœur déclare, sans transition, que celui qui a inventé des sons pareils est aussi le voleur des génisses d’Apollon. Le style en ce passage bien conservé est aussi gauche que la conclusion est inattendue. Il est vrai que cette conclusion était peut-être formulée avec des hésitations, ce qui en expliquerait la maladresse d’expression intentionnelle. Je reconnais d’ailleurs que l’explication est très risquée, car le mètre employé, l’iambique, est ici très net.
  17. Plutarque, De vrofectibus in virtute, c. 7. Je lis avec Bergk, Griech. Literaturgesch. III, p. 373, διαπεπλαϰώς, au lieu de l’inintelligible διαπεπαιχώς, et naturellement τῆς αὑτοῦ ϰατασϰευῆς, puisque le texte traditionnel est incorrect. Cf. M. Croiset, Hist. de la Litt. gr. III, p. 242.
  18. Il n’est pas du tout certain, comme on l’a prétendu, que les drames satyriques se jouaient régulièrement avec deux acteurs. Weil, Notice de l’Oreste, admet la chose, mais il paraît s’être trompé, car dans le Cyclope, v. 197 sqq., la suite des personnages est Silène, Ulysse, le Cyclope, c’est-à-dire qu’elle nécessite la présence simultanée des trois acteurs. — Il est bon d’ajouter que deux acteurs seulement pouvaient jouer l’Alceste qui tenait lieu, comme on sait, d’un drame satyrique.
  19. G. Vollgraff, loc. cit., p. 87, conserve aussi cette division.
  20. Phil. 753. — L’hiatus de τί ἔστιν, déjà rencontré au v. 114, a été employé ailleurs par Sophocle. Cf. Phil. 733, 753. Rapprocher O. R. 959.