Les Livres d’étrennes, 1879

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Anonyme
Les Livres d’étrennes, 1879
Revue des Deux Mondes3e période, tome 36 (p. 936-947).

Voilà longues années déjà que le livre d’étrennes a cessé d’être le modeste in-octavo mal imprimé, mal illustré, mal cartonné surtout, que l’on donnait aux enfans bien sages pour cultiver en eux, — économiquement, — le goût de la lecture. Les vilains volumes que c’étaient, avec leur gaufrage et leur dorure prétentieuse ! car ils étaient dorés partout, au dos, sur les plats, sur la tranche. On les lisait pourtant : ils contenaient de si jolies histoires ! J’aime à croire qu’ils circulent encore, ces honnêtes petits livres, et qu’ils continuent de faire la fortune de ceux qui les éditent. Il est une saison pour les amusemens scientifiques, il en est une aussi pour des amusemens moins sévères, et je sais bien tels livres infiniment plus instructifs si l’on veut, et surtout plus luxueux, pour lesquels jamais je n’aurais donné l’incomparable Histoire d’Ali Baba et des quarante voleurs. Peut-être aujourd’hui traite-t-on de trop haut même les contes de nourrices. Les contes de nourrices, ces contes comme dit le poète :

Où l’on voit des géans très bêtes
Vaincus par des nains pleins d’esprit,

ils ont du bon. La littérature enfantine de noire temps manque un peu de naïveté. Beaucoup de livres s’adressent à la jeunesse, peu de livres s’adressent à l’enfance. Deux publications que nous avons là sous les yeux, le Journal de la jeunesse [1] et le Magasin d’éducation et de récréation [2] supposent de jeunes lecteurs fort avancés ou même d’une curiosité d’esprit déjà toute scientifique. A quel âge peut-on s’intéresser à la condition des acteurs dans l’antiquité, par exemple, ou à l’ouverture d’un chemin de fer transsaharien ? Il faut bien avoir de douze à quinze ans, j’imagine. Mais on répondra que jusque-là les polichinelles et les soldats de plomb, les poupées qui parlent et les chevaux à mécanique suffisent au bonheur de l’enfance. On aura peut-être raison. Quand ces demoiselles en auront assez d’habiller, de déshabiller et de bercer leur fille, comme quand ces messieurs auront éventré un nombre suffisant de polichinelles, alors dans la bibliothèque Hachette, et dans la bibliothèque Helzel, ils ou elles n’auront plus que l’embarras du choix. Citons en passant dans la première de ces collections Robert Darnetal, de M. Ernest Daudet, un Nid, de Mme de Witt, le Neveu de l’oncle Placide, de M. J. Girardin ; et dans la seconde le Petit Loup de mer, du célèbre conteur Mayne Reid et deux livres dont il faut faire mention tout spécialement : le Voyage involontaire, de M. Lucien Biart, et l’Histoire d’un dessinateur, de M. Viollet Le Duc. Ce n’est pas aux lecteurs de la Revue qu’il sera besoin de recommander longuement un récit de M. Lucien Biart et surtout un récit qui les reportera vers les contrées lointaines d’où M. Biart nous a jadis rapporté de si jolies nouvelles. Quant à l’Histoire d’un dessinateur, c’est la dernière œuvre de M. Viollet Le Duc, œuvre posthume d’un artiste célèbre, consommé dans la connaissance de toutes les parties de son art et qui s’était donné, comme on se le rappelle, dans ses dernières années, la tâche de mettre à la portée non-seulement de la jeunesse, mais un peu de tout le monde, sous une forme familière à la fois et précise, les notions de son art et de l’histoire de son art. La réputation de Viollet Le Duc ne peut désormais que grandir, et comme après tout, en ce qui touchait à son art, il a toujours su demeurer uniquement un artiste, ce volume, ainsi que ceux qui Pont précédé dans la même collection, l’Histoire d’une maison, l’Histoire d’une forteresse, l’Histoire d’une cathédrale, etc., servira, nous l’espérons, à le faire connaître de bonne heure de toute jeunesse intelligente et studieuse.

Quant au livre d’étrennes proprement dit, il semble que ce soit désormais aux hommes qu’il s’adresse, aux amateurs même et presque aux bibliophiles. Par les dimensions du format, la beauté du papier, le choix des caractères, par la diversité de l’illustration, le livre d’étrennes est devenu dans notre temps le dernier mot du luxe des livres. Il resterait pourtant un progrès encore à faire : ce serait, en matière d’illustrations, sinon de se borner, du moins de se conformer aux lois d’un goût plus difficile. Comme on dispose aujourd’hui pour illustrer le livre d’un nombre de procédés si grand que la place nous manquerait à pouvoir ici les décrire, vous diriez que dans la plupart de ces beaux livres on veuille à tout prix nous donner au moins un échantillon de chacun de ces procédés. Gravure en taille-douce, eau-forte, gravure sur bois, héliogravure, chromolithographie, quoi encore ? Car c’est de quoi s’y perdre, et j’ajoute sans que le plaisir ni même l’éducation de l’œil y gagnent vraiment quelque chose. La faute n’en est pas aux éditeurs uniquement, qui suivent en cela le goût du public. Le public aime les images, on lui donne donc des images, il aime surtout le chromolithographies, on lui donne donc des chromolithographies. Mais pourquoi les éditeurs n’essaieraient-ils pas de diriger un peu le goût de leur public ? Je crois qu’ils n’auraient qu’à vouloir. On se plaindrait peut-être moins qu’ils ne pensent, et l’on achèterait tout aussi bien leurs livres, s’ils se faisaient une loi de n’employer qu’un seul procédé, par exemple, à l’illustration d’un même livre, tantôt la gravure, la gravure sur bois, puisqu’il paraît que le public ne veut plus payer la gravure en taille-douce, et tantôt la chromolithographie, puisqu’il paraît que le public y tient. Tachons, pour beaucoup de bonnes raisons, de retenir l’art sur la pente de l’industrie.

Que cette uniformité de l’illustration contribue pour beaucoup à la beauté du livre, nous avons au surplus de bons exemples à citer pour le prouver. Ainsi le Théâtre choisi de Corneille, édité par la maison Marne [3]. Le volume contient les cinq chefs-d’œuvre classiques, le Cid, Horace, Cinna, Polyeucte et le Menteur. En tête une courte notice, en avant de chaque pièce les Dédicaces, Avertissemens et Examens de Corneille, pas une note au bas de la page, pas même une indication de variante ; au commencement de chaque acte une vignette, gravée à l’eau-forte et fixée dans le texte, voilà le vrai livre de luxe, et si seulement le caractère était un peu plus gros, le papier moins satiné, ce qui le rendrait moins cassant, nous proposerions volontiers le volume comme un modèle. Il fait partie d’une collection de classiques déjà fort avancée, qui sera précieuse un jour pour les gens du monde, justement parce qu’elle ne renferme que les textes, débarrassés de tout appareil d’érudition et de critique ; collection à l’usage de ceux qui lisent les classiques pour le seul plaisir de les relire et de se distraire de beaucoup de choses ennuyeuses en conversant avec de grands esprits. Ceux-là, trop de notes les ennuieraient, et c’est à eux surtout que s’adressent les livres d’étrennes. C’est aussi ce que nous pouvons dire de la traduction de Faust, éditée par la maison Quantin [4]. Rien de trop, — que quelques bois peut-être ; — mais de beau papier, de beaux caractères et des eaux-fortes signées de M. Lalauze, qui semble avoir voulu nous donner une illustration de Faust inspirée du souvenir des lithographies d’Eugène Delacroix. De toutes les interprétations, si diverses, comme on le sait, que l’on peut donner du drame épique de Goethe, celle d’Eugène Delacroix n’est peut-être pas la plus séduisante pour l’œil, mais nous savons qu’elle plaisait singulièrement à Goethe. C’est ce que nous rappelle, dans une remarquable préface dont les lecteurs de la Revue se souviendront qu’ils ont eu la primeur, M. Blaze de Bury. Comme la préface, la traduction est aussi de M. Blaze de Bury. On en connaît depuis longtemps la valeur : elle est encore aujourd’hui la plus fidèle et la plus poétique, la plus vivante surtout qu’il y ait dans notre langue, du chef-d’œuvre de Goethe. M. Blaze de Bury s’est fait, en France, comme un domaine du Faust de Goethe, et un domaine dont personne encore ne l’a dépossédé.

Que si maintenant les amateurs voulaient mieux encore ou plus luxueux que ce Corneille et ce Faust, le choix ne leur manquera pas, quoique un peu plus restreint cependant que les années précédentes.

En premier lieu le Livre de Tobie [5] publié par la maison Hachette, nouveau fragment de cette Bible que M. Bida s’est donné la tâche d’illustrer. Si jamais, comme il faut le souhaiter, M. Bida mène à terme cette grande entreprise, il n’y aura guère, je crois, de plus belle illustration, de la Bible. Il en est à la vérité, de l’Orient comme de la Grèce et de Rome : chaque siècle s’en fait une certaine image, et tout ce qu’on peut demander à l’artiste, c’est qu’il accommode cette image aux découvertes les plus récentes de l’archéologie du moment. Il n’y a donc pas à discuter l’interprétation que M. Bida nous donne de la Bible. Il suffit que ses compositions soient ingénieuses, et elles le sont ; simples et claires, et elles le sont, également éloignées de toute emphase et de tout excès de prétention archéologique, et elles le sont. Nous nous permettrons toutefois une légère critique : si ses figures ont du caractère, en général ; il nous paraît que quelques-unes manquent un peu d’individualité. Quelques autres nous semblent, en pareil sujet, un peu bien réalistes. En écrivant ce mot, je songe à certain jeune Tobie, soi-disant en prière, mais dont le nez retroussé, sans parler d’une mèche de cheveux qui sort impertinemment de dessous le bonnet, trahit en vérité plus de gaminerie que de ferveur. Mais c’est ici l’éternel procès. Rien ne s’opposa à ce qu’un personnage biblique ait le nez retroussé. Faut-il seulement traduire les personnages de la Bible ou généralement les figures de l’antiquité d’après les Arabes ou les Juifs de nos jours, ou faut-il en idéaliser le type, — dans une intention d’édification s’il s’agit de la Bible, — dans le sens de la force et de l’héroïsme s’il s’agit de Rome, — dans le sens de la noblesse et de la grâce s’il s’agit de la Grèce ! Nous retomberions dans la question que nous voulions éviter.

Un autre beau livre encore, mais que je ne vois pas trop bien de quel nom je pourrais nommer, histoire ou description, en tout cas très intéressant à lire et non pas seulement à feuilleter, c’est l’Égypte de M. George Ebers, traduit de l’allemand, par M. Maspero [6]. L’auteur et le traducteur sont l’un et l’autre égyptologues consommés ; ce qui ne laisse pas d’avoir son prix, encore bien qu’il s’agisse ici surtout de l’Égypte moderne. M. G. Ebers a cru s’apercevoir qu’au contact de la civilisation européenne « l’Égypte des Orientaux » était en train de mourir lentement, et que, « parmi les singularités de la vie orientale, nombre des plus charmantes auront disparu avant que cinq ans se soient écoulés, toutes peut-être, quand arrivera le nouveau siècle. » Ce sont précisément ces singularités expressives, ces traits caractéristiques, avant qu’ils s’effacent pour jamais, que M. Ebers a voulu fixer, en homme « qui aime l’Égypte et qui la connaît. » C’est M. Ebers qui se fait ce compliment à lui-même. Puisqu’il entend si bien l’art de se faire valoir, c’est encore à lui-même que nous demanderons ce qu’il faut penser de l’illustration de son texte, et il nous répondra « que les images dont ces feuilles sont le texte explicatif ont quelque chose d’incomparable dans leur genre. » Le bon de la chose, c’est qu’il faut convenir qu’il a raison ! c’est que le texte est véritablement des plus instructifs et l’illustration des mieux appropriées, des plus fidèles et des plus vivantes. A la suite d’un guide aussi bien informé, d’un observateur si curieux de toutes les choses du présent, d’un savant si bien instruit de toutes les choses du passé, c’est triple plaisir que de faire ce voyage d’Égypte et que de passer une revue pittoresque de l’histoire de cette terre dont « l’attrait merveilleux » restera toujours si puissant sur les imaginations. C’est la maison Didot qui a édité ce beau livre.

Comment passerai-je de la terre des Pharaons au XVIIIe siècle et à François Boucher ? En m’abstenant avec soin de chercher une transition. Le livre [7] que M. Paul Mantz publie chez l’éditeur Quantin fait aussi lui partie d’une collection commencée l’année dernière par la publication de l’œuvre d’Holbein. Même format, même papier, même caractère, même luxe aussi d’illustration, et même intérêt du texte. Peut-être aurait-on mieux aimé pour continuer une série qu’Holbein avait inaugurée, tout autre maître que François Boucher, cet homme unique, à ce que prétendait Diderot, « pour peindre des femmes dont les fesses étaient aussi fardées que leurs joues. » Mais M. Quantin nous promet que ces autres maîtres suivront, et M. Paul Mantz plaide si bien les circonstances atténuantes, que nous aurions vraiment mauvaise grâce à insister. Après tout, si Ton ménage les épithètes et que l’on prenne grand soin de ne pas enfler la voix, cet art du XVIIIe siècle, l’art même de Boucher, n’est pas si méprisable. M. P. Mantz le dit très bien, sans nulle exagération ni dans la pensée ni dans les termes : « On sait mal le XVIIIe siècle quand on ne connaît pas l’œuvre de Boucher et de ses amis. » C’est que, comme il le dit encore, cet œuvre, dans son ensemble et dans sa suite chronologique, traduit admirablement cette préoccupation de l’élégance qui fut l’une des grandes préoccupations de l’art français et, pourrait-on ajouter, d’une certaine littérature, au XVIIIe siècle. Que cette élégance, d’ailleurs, soit toute voisine du maniérisme et de l’afféterie, M. Mantz ne le dissimule pas, trop fidèle qu’il est au culte des vrais dieux pour se laisser séduire à cette charmante frivolité. Je dirai même que cette entière sincérité de critique donne un prix tout particulier à cette étude sur Boucher. Trop de biographes, infatués de leurs héros, ne se doutent pas de ce qu’ils perdent, eux, leur livre et leur libraire, à tourner toutes choses dans le sens de l’éloge. Ils me font songer à ce livre dont par le Macaulay, « qui lui semblait manufacturé en vertu d’un contrat par lequel la famille s’engageait à communiquer des papiers et le biographe à fournir des éloges. » Un livre est bon et bien fait quand l’éloge et la critique y sont à la juste mesure du personnage ou du sujet. Et c’est pourquoi, quand ce François Boucher n’aurait pas cette richesse d’illustrations qui en fait un véritable album de l’art du XVIIIe siècle, le texte seul devrait encore suffire à le porter et à le soutenir.

Autant en dirons-nous d’un livre moins luxueux sans doute, mais encore abondamment illustré. L’Histoire de la gravure, de M. George Duplessis [8], est certainement un des meilleurs livres d’étrennes que l’on ait publiés cette année. Le nom de l’auteur dit assez la sûreté des informations et la compétence des jugemens. C’est l’histoire générale de la gravure qu’il nous retrace en Italie, en Espagne, en Allemagne, dans les Pays-Bas, en Angleterre et en France, depuis les origines jusqu’à nos jours. Soixante-treize reproductions font passer sous nos yeux autant de planches célèbres de Marc-Antoine, Rembrandt, Holbein, Albert Dürer, Callot, Audran, etc. ; deux appendices ajoutent à l’intérêt de l’ouvrage et le recommandent au public spécial des amateurs. Dans le premier, l’auteur donne une brève idée des différens procédés en usage pour la gravure. Dans le second, il a pris la peine d’indiquer aux collectionneurs un choix de planches qui peuvent servir à former le premier fonds d’une collection. Il y a joint les indications qui permettront de classer les estampes, à volonté, selon les écoles ou selon l’ordre historique et chronologique. J’oubliais de dire que le volume fait partie d’une collection lui aussi. Il en serait le meilleur, s’il n’avait un rival au moins dans l’Histoire du costume, de M. Quicherat.

Nous ne sortirons pas encore des collections en signalant le dernier ouvrage de M. Paul Lacroix [9]. Celui-ci rejoint l’un à l’autre deux grands ouvrages du même auteur et forme ainsi sur ce qu’on pourrait appeler l’histoire de la vie privée des Français, depuis le moyen âge jusqu’à la veille de la révolution, un vaste répertoire de menus faits et de renseignemens curieux qu’en vain chercherait-on bien loin quelquefois et que la patience unique de M. Lacroix y a longuement et laborieusement rassemblés. Sur l’illustration, nous aurions bien quelque petite chose à dire, au moins sur la partie chromolithographique de cette illustration. Mais… barbarus hic ego sum, et quand nous trouvons ces chromolithographies un peu lourdes, quelques-unes même mal venues ou médiocrement composées, il est évident que c’est nous qui manquons de goût. Nous en louerons au contraire, sans restriction, la partie gravée dans le texte, nous louerons surtout là méthode qui y préside et d’après laquelle on n’admet à l’honneur d’illustrer ce texte que les pièces originales et les documens contemporains. A peine ai-je besoin d’ajouter que, comme dans les précédens volumes, les modes et costumes de l’époque contribuent, à l’illustration pour la plus large part.

Il faut croire que cette question du costume nous tient singulièrement à cœur. Serions-nous de l’avis de ce philosophe qui datait de l’invention du pantalon et de sa substitution à la culotte une des grandes révolutions de l’histoire ? Toujours est-il que voici encore un volume sur cette grande question : le Costume au moyen âge d’après les sceaux. Ce d’après les sceaux vous indique, à n’en pouvoir douter, que la question est du domaine des érudits. Ceux-ci s’appellent sigillographes. Je m’étonne un peu qu’on ait choisi ce moment de l’année pour faire paraître un ouvrage assurément très curieux et vraisemblablement très bien fait, mais assurément aussi d’un intérêt bien spécial. Combien sommes-nous, entre le 15 décembre et le 1er janvier, qui nous préoccupions de savoir comment Mabaut, comtesse d’Évreux, vers l’an 1160, mettait sa chainse et son bliaud ? Le livre de M. Demay n’appartient donc qu’à peine à cette rapide revue des livres d’étrennes, et nous ne l’eussions pas mentionné si le format, l’exécution matérielle, qui est fort belle, et l’illustration très sévère, très minutieuse et très bien faite, ne nous en avaient en quelque manière imposé l’obligation. Il y a deux chromolithographies.[10]


C’est ce genre d’illustrations tirées des monumens eux-mêmes qui fait une véritable nouveauté de la réédition de l’Histoire romaine de M. Duruy [11]. Quelle est la valeur du livre de M. Duruy, nul ne l’ignore. Ce livre est toute la vie d’historien de M. Duruy, et quand on considère ce qu’il y a mis de labeur, de conscience et de talent, on peut prédire qu’il durera. C’est le plus large tableau qu’on ait tracé de l’histoire romaine, c’en est le plus complet, puisque c’est le seul que l’on ait conduit, avec ce détail, depuis les origines fabuleuses de la ville éternelle, jusqu’à l’invasion des barbares, c’en est le plus vivant surtout, grâce à l’intérêt et à l’habileté de l’illustration. Paysages diversement célèbres, monnaies et médailles, monumens de l’architecture, bustes et statues, reproductions des peintures de Pompéi, tombeaux, bas-reliefs, jusqu’aux ustensiles de ménage, rien n’y manque et rien ne ressemble moins à ces images de fantaisie qu’on nous donne quelquefois dans les livres de ce genre. Ces amphores ont été dessinées sur les modèles du musée Campana ; ce lit dont vous voyez l’image est un lit retrouvé dans une maison de Pompéi ; cet as ou cette médaille, d’une attribution incontestable, figure dans quelque collection célèbre, et si la reproduction né vous en suffisait pas, vous avez au bas de la page toutes les indications qui vous permettront d’aller de vos yeux contempler l’original, de telle sorte que quand ce grand ouvrage enfin sera terminé, nous aurons, avec l’Histoire des Romains, rassemblée dans ces beaux volumes, une véritable encyclopédie des antiquités romaines.

Je voudrais pouvoir louer aussi largement le dernier volume de l’Histoire de France de M. Guizot [12] ; mais il y faudrait trop de bonne volonté. Ce dernier volume, sous le rapport de l’illustration, nous semble singulièrement au-dessous des précédens. Mais il n’y a que demi-mal, car beaucoup de personnes penseront qu’on eût bien fait d’arrêter à 1830 cette histoire contemporaine, et qu’il n’appartenait pas à M. Guizot de nous raconter à titre d’historien, c’est-à-dire de juge, les années qui se sont écoulées de 1830 à 1848.

Après les livres d’art, les livres d’histoire, après les livres d’histoire, les livres de voyages : et d’abord le cinquième volume de la Géographie universelle de M. Elisée Reclus [13]. Voilà un livre dont on peut dire qu’il a tenu toutes les promesses de ses commencemens, sans que la patience, l’érudition de l’auteur, la sûreté de ses informations, l’abondance de ses renseignemens, et son talent d’exposition aient un seul instant fléchi. Si l’on pouvait faire un seul reproche à M. Reclus, mais un reproche si rare qu’il vaut bien un éloge, ce serait qu’il se souvient trop parfois, en pareil sujet, qu’il est un écrivain, et qu’il donne à ses descriptions scientifiques une couleur presque trop poétique. Le présent volume contient la description de l’Europe Scandinave et de la Russie. Comme les précédens, il est illustré de nombreuses cartes et de très curieuses gravures. Quand M. Reclus aura terminé ce grand ouvrage, cette Géographie sera comme la carte générale où les récits des voyageurs viendront tracer les provinces, et leurs récits ne seront peut-être pas toujours beaucoup plus détaillés ni plus intéressans à lire que les pages de M. Reclus. Ce n’est pas au moins pour la Suisse de M. Jules Gourdault que nous disons cela [14]. Le premier volume avait paru l’année dernière, à cette même époque de fin d’année, le second complète l’ouvrage. Ce qui manque souvent aux récifs de voyages, c’est l’ampleur et l’abondance de détails : on y voudrait plus d’anecdotes caractéristiques et d’observations de mœurs, la nature étant sans doute fort intéressante pour l’homme, mais l’homme même bien plus intéressant encore. Il y a des voyageurs trop savans, beaucoup trop savans, qui n’enregistrent dans leur journal qu’observations scientifiques proprement dites, qui mesurent trop de montagnes et qui promènent avec eux trop de baromètres, thermomètres et autres instrumens. Comme disait Voltaire, on va « très commodément de Paris en Auvergne, sans qu’il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve. » Trop préoccupé de la latitude, on oublie de regarder le paysage et les habitans. M. Gourdault n’est pas de ces voyageurs distraits. C’est pour notre plus grand agrément qu’il se promène à travers les vingt-deux cantons. « J’étais là, nous dit-il, telle chose m’advint. « Il court les fêtes et les foires, il recueille curieusement les légendes, qui ne manquent pas en Suisse, merveilleuses et poétiques, il observe les mœurs, les coutumes, les types, il n’oublie pas les souvenirs historiques, et de toutes ces courses, de toutes ces études, il a rapporté ces deux volumes, magnifiquement illustrés, livres d’art, d’histoire et de voyages à la fois.

Le volume que la maison Quantin publie sous ce titre, l’Amérique du Nord [15] est de ceux encore que l’on n’hésite pas à recommander. Ici peu de légendes et peu d’histoire : ce sont les beautés naturelles de ces vastes contrées d’outre-mer qui font les frais de la description, c’est le présent qui fait les frais du récit. L’ouvrage, illustré de plus de 300 gravures, nous vient d’Amérique en droite ligne, et ce sont des écrivains américains qui en ont écrit le texte.

Comme volume de port moins imposant et d’apparence moins luxueuse, mais non pas moins instructif, signalons encore le Voyage au Cambodge de M. Delaporte [16] suivi d’une très curieuse étude et très neuve sur l’architecture khmer, dont les lecteurs de la Revue n’ont pas sans doute perdu le souvenir. Ce n’est plus ici seulement un voyage de plaisance dans une de ces contrées depuis longtemps entrées dans le cercle de notre civilisation. C’est un voyage d’exploration, à la recherche de l’inconnu. Ni les aventures, par conséquent, ni les anecdotes, ni les détails de mœurs n’y manquent. L’illustration en est très abondante et très variée. A peine est-il besoin d’ajouter qu’elle est curieuse au plus haut point. Nous sommes en présence d’un art tout différent du nôtre, créé d’original par des races qui n’ont avec nous que bien peu de traits communs, qui semblent moins en avoir à mesure qu’on les connaît davantage, tout à fait excentriques au mouvement de notre civilisation européenne, et d’autant mieux faites pour provoquer notre réflexion. Les lecteurs qui seraient plus particulièrement curieux de cet art asiatique en général feuilleteront avec plaisir et liront avec intérêt le beau volume où l’on a rassemblé sous ce titre, l’Art ancien à l’Exposition de 1878 [17], d’excellentes études vraiment dignes de demeurer comme un souvenir de l’exposition. La première partie traitant de l’art grec et romain, la seconde de l’art du moyen âge et la troisième de l’art asiatique, ils auront sous les yeux toutes les pièces du procès et une inépuisable matière de comparaison.

La Mongolie et le Pays des Tangoutes [18] de M. N. Prjévalski, est encore un récit de voyage et d’exploration. Il fait partie de cette collection déjà si riche que publie la maison Hachette et qui contient les grands voyages, voyages dramatiques, des Livingstone, des Stanley, des Baker, des Burton, sans oublier les récits humoristiques de M. Hepworth Dixon : la Conquête blanche et la Russie libre. Le récit original de M. Prjévalski, traduit du russe, est précédé, sous le titre modeste d’Observations préliminaires, d’un remarquable morceau de critique où sont appréciés et jugés, par un juge de beaucoup de science-et d’une compétence peu commune, les différens voyages d’exploration de la haute Asie que nous possédions à ce jour. On pourra compléter cette bibliothèque de voyages en y joignant le second volume de M. R. Cortambert, Mœurs et Caractères des peuples [19] : c’est une suite d’extraits, habilement faits, et tous ou presque tous signés de noms diversement célèbres, une page de Chateaubriand à côté d’une page de Lamartine, un fragment d’Abel Rémusat à côté d’un fragment du baron de Hübner, d’Anquetil-Duperron à côté de Dumont d’Urville.

Quant à ceux dont l’imagination aime à courir les aventures, c’est à M. Jules Verne que nous les adressons. Nous n’approuvons pas beaucoup, en dépit de l’Académie française, les Voyages extraordinaires de M. Jules Verne, et nous résistons pour notre part au succès qu’on leur a fait. Il y a quelque danger pour l’esprit de beaucoup de lecteurs dans ce mélange de la fiction avec la réalité scientifique, et d’autant plus grand que le mélange est plus habilement fait, que M. Jules Verne est un plus agréable conteur et qu’il a plus d’art et de talent d’écrire. A la vérité, son volume de cette année, les Tribulations d’un Chinois en Chine et les Cinq cents millions de la Bégum [20], n’offre pas sous ce rapport les mêmes dangers que tel Voyage au centre de la terre, quoiqu’il y eût beaucoup à dire encore sur la façon dont M. Jules Verne entrevoit, par exemple, l’artillerie de l’avenir. Nous convenons donc que rien ne se lit avec plus de rapidité, ni ne fait passer plus agréablement quelques heures, mais nous préférerons aux Voyages extraordinaires la série des Grands Voyages et les Grands Voyageurs[21]. Le présent volume est consacré à l’histoire des navigateurs du XVIIIe siècle. On y trouvera donc notamment les voyages de Bougainville, du capitaine Cook et de La Pérouse, sans compter nombre de voyages moins fameux peut-être, mais non pas moins dramatiques, ni moins curieux. Il est superflu d’ajouter que M. Jules Verne les raconte avec sa précision et sa facilité de style ordinaires.

Ces récits de voyages, qui sont œuvre déjà de vulgarisation scientifique, nous amènent à ces livras où l’on essaie, dans ce même temps des étrennes, sous une forme qui déguise la sévérité du fond, de mettre à la portée de la jeunesse des connaissances positives.

Ceux qui se sentent attirés par les sublimes mystères du firmament étoile apprendront avec satisfaction qu’un nouveau traité d’astronomie populaire, très bien fait et richement illustré, est venu cette année s’ajouter aux ouvrages du même genre que l’on possédait déjà[22]. Le livre de M. C. Flammarion, tout en étant au courant des plus récentes découvertes et remarquable par la clarté de l’exposition, se distingue par l’abondance des détails anecdotiques qui reposent l’esprit et, plus tard, aident le souvenir. Parmi les gravures que l’on rencontre dans son volume, il en est de fort curieuses qui témoignent honorablement des recherches auxquelles l’auteur a dû se livrer pour apporter du nouveau même dans les sujets qu’il n’a pas été le premier à aborder.

L’histoire naturelle offre une source inépuisable d’intérêt aux écrivains qui se donnent pour tâche d’instruire la jeunesse en s’adressant à sa curiosité. C’est la vie sous ses formes variées, tantôt sympathiques et touchantes, tantôt bizarres ou monstrueuses ; la vie universelle dans ses rapports avec notre propre existence, nous fournissant aujourd’hui des alliés, demain des ennemis. Enfans, les fabulistes nous ont déjà introduits dans l’intimité du règne animal ; il s’agit maintenant de mieux connaître tous ces personnages de la fable, de les dépouiller de leurs déguisemens légendaires, et d’observer leurs mœurs, leurs instincts, leurs ruses et leurs aimables qualités. Parmi les ouvrages nouveaux qui répondent le mieux à ce but d’instruction sans fatigue, nous citerons Plantes et Bêtes, par M. J. Pizzetta[23]. Ce sont des entretiens familiers que l’auteur attribue à un vieux savant le docteur Magnus, ami et compagnon d’iufortune de l’abbé Latreille pendant la tourmente révolutionnaire. Il y est question de tout, et une science de bon aloi se révèle dans ces causeries sans prétention qui promènent le lecteur à travers bois, à travers champs et aux bords de la mer.

S’il est un écrivain dont les pages ne vieillissent pas, au milieu des progrès incessans de la science, c’est assurément Buffon, et on ne se lassera pas de revenir à lui. Aussi faut-il saluer en passant cette Galerie d’histoire naturelle [24], tirée de ses œuvres, et précédée d’une étude de Sainte-Beuve sur le grand écrivain que la maison Garnier offre au public, ornée de belles planches, gravées et coloriées avec soin. Là, tout est à relire et à retenir. De belles planches, qui témoignent des progrès de la chromolithographie, ornent également les publications de la maison Rothschild : les Papillons de France et les Plantes à feuillage coloré [25]. Le peuple léger des papillons, s’il n’intéressait pas si vivement notre curiosité par les énigmes de ses métamorphoses, qui lui permettent de jouer son rôle sur la scène du monde sous tant de masques différent, justifierait encore les préférences des collectionneurs par l’incomparable richesse de son vêtement. Le livre que nous avons sous les yeux est l’un des meilleurs guides que l’on puisse souhaiter à un apprenti entomologiste. Il pourra ensuite compléter son instruction en consultant l’ouvrage de M. Depuiset, publié par le même éditeur. La nouvelle édition des Plantes à feuillage coloré, augmentée d’un second volume, sera de même un guide précieux pour l’amateur novice qui ne sait pas encore choisir entre les plantes colorées et distinguer celles dont le coloris est normal de celles où il n’est qu’une sorte d’infirmité résultat d’une altération maladive des tissus. Quelle que soit en effet la beauté de ces plantes magnifiques qui, par la noblesse du port, par la forme et les teintes du feuillage, ont capté la faveur du public et menacent déjà la suprématie séculaire des fleurs, ces plantes ont, pour l’horticulteur éclairé, une valeur inégale et il faut, pour les utiliser, apprendre à choisir. Le plaisir des yeux est lui-même soumis à des lois et gagne à être raisonné. — N’oublions pas de mentionner, parmi les livres d’étrennes scientifiques, les Animaux étranges, par Mme G. Demoulin [26] où l’on fait connaissance avec le monde obscur des plus humbles créatures qui font partie des embranchemens inférieurs. N’oublions pas non plus l’Ami Kips, qui enseigne la botanique en promenant ses jeunes amis de la cave au grenier et du premier sur les toits, découvrant à chaque pas des merveilles ignorées, — ni cette amusante histoire de l’exode d’une population d’insectes que le dessèchement d’une rivière chasse de son habitat, et que nous raconte avec humour le docteur Candèze [27].

  1. Hachette.
  2. Hetzel.
  3. Théâtre choisi de Corneille, avec une notice par M. Poujoulat. 25 sujets et un portrait gravés à l’eau-forte. Compositions de MM. Barrias et Foulquier, 1 vol. in-8°.
  4. Faust ; première partie, traduction et préface de M. Blaze de Bury, 10 grandes compositions, gravées à l’eau-forte par M. Lalauze, 1 vol. in-8° ; Quantin.
  5. Le Livre de Tobie, traduction de Lemaistre de Saci, 1 vol. in-folio.
  6. L’Égypte, Alexandrie et le Caire, par M. G. Ebers, traduction de M. G. Maspero avec 332 gravures sur bois et une carte, 1 vol. petit in-folio.
  7. François Boucher, Lemoyne et Natoire, par M. Pan ! Mantz, 1 vol. in-folio.
  8. Histoire de la gravure, par M. George Duplessis, 1 vol. in-8° ; Hachette.
  9. « XVIIe siècle. Institutions, usages et coutumes, par M. P. Lacroix, 16 chromolithographies et 250 gravures sur bois, 1 vol. in-8° ; Firmin-Didot.
  10. Le Costume au moyen âge d’après les sceaux, avec 600 gravures, par M. G. Demay, 1 vol. in-8° ; Dumoulin.
  11. Histoire romaine depuis les temps les plus reculés jusqu’à l’invasion des barbares, par M. Victor Duruy, t. II, 1 vol. gr. in-8pr 665 gravures, 10 chromolithographies.
  12. L’Histoire de France depuis 1789 jusqu’en 1848 racontée à mes petits-enfans, par M. Guizot. t. II, 1 vol. in-8° ; Hachette.
  13. Géographie universelle, t. V, l’Europe Scandinave et russe, par M. Elisée Reclus, 9 cartes en couleurs, 200 cartes dans le teste et 80 gravures, 1 vol. in-8° ; Hachette.
  14. La Suisse. Études et voyages, par M. Jules Gourdault, 1 vol. t. II, 375 gravures, in-4° ; Hachette.
  15. L’Amérique du Nord pittoresque, par M. Cullen Bryant, 1 vol. in-4° ; Quantin.
  16. Voyage au Cambodge, par M. Louis Delaporte, 1 vol. in-8°, orné de 173 gravures et d’une carte ; Delagrave.
  17. L’Art ancien à l’Exposition de 1878,1 vol. in-4° ; Quantin.
  18. La Mongolie et le Pays des Tangoutes, 1 vol. in-8° ; Hachette.
  19. Mœurs et Caractères des peuples, par M. R. Cortambert, 1 vol. in-8° ; Hachette.
  20. Les Tribulations d’un Chinois en Chine, par M. J. Verne, 1 vol. in-8° ; Hetzel.
  21. Les Grands Navigateurs au XVIIIe siècle, par M. Jules Verne, 1 vol. in-8° ; Hetzel.
  22. Astronomie populaire, Description générale du ciel, illustrée de 300 figures, planches en chromolithographies, etc., 1 vol. in-8° ; Marpon et Flammarion.
  23. Plantes et Bêtes, Causeries familières sur l’histoire naturelle, par J. Pizzetta, illustrées de 150 gravures sur Lois, 1 vol. in-8° ; Heannyer.
  24. Galerie d’histoire naturelle tirée des œuvres de Buffon, ornée de 32 gravures sur acier, coloriées, 1 vol. in-8° ; Garnier.
  25. Les Papillons de France, 1 vol. in-8° avec 110 vignettes et 19 chromolithographies. — Les Plantes à feuillage coloré, 2 vol. in-8°, avec 60 chromolithographies et 60 gravures sur bois ; Rothschild.
  26. Les Animaux étranges, par Mme G. Demoulin, 1 vol. in-8° illustré ; Hachette.
  27. L’Ami Kips. Voyage d’un botaniste dans sa maison, par M. George Aston, 1 vol. in-8° illustré. — La Gileppe, par le docteur Candèze, 1 vol. in-8° illustré ; Hetzel.