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Les Livres russes en France

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Les Livres russes en France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 78 (p. 823-841).
LES
LIVRES RUSSES
EN FRANCE

Publications de 1886. — I. Tolstoï : Souvenirs, traduction d’Arvède Barine ; les Cosaques, chez Hachette. Katia, traduction de M. d’Hauterive ; les Deux Générations, A la recherche du bonheur. Mes Mémoires, la Mort, traductions de M. Halpérine, chez Perrin ; Dernières Nouvelles, traduction de Mme E. Tsakny, à la Nouvelle Librairie parisienne. — II. Dostoïevski : Souvenirs de la maison des morts, traduction de M. Neyroud ; les Possédés, 2 vol., traduction de M. Derély ; KrotkaIa, l’Esprit souterrain, traductions de MM. Halpérine et Morice, chez Plon. — III. Tourguénef : un Bulgare, traduction de M. Halpérine, chez Hetzel. — IV. Pissemsky : Mille Ames, 2 vol. ; les Faiseurs, traductions de M. Derély. — V. Gontcharof : Mare le Nihiliste, adaptation de M. Gothi. — VI. Krestovsky : Madame Ridnief, traduction de M. Derély, chez Pion. — VII. L. Sichler : Histoire de la littérature russe, chez Dupret.


Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche…
Il neigeait, il neigeait toujours.


Oui, c’est comme dans les Châtimens : ce qu’ils appellent là-bas le métel, le tourbillon qui ensevelit en un instant la terre sous les neiges amoncelées, qui égare l’homme dans un pays chimérique, créé par un caprice de la fée blanche. Voici qu’un vent du nord a chassé le tourbillon de notre côté. Ils arment en lignes compactes, profondes. C’est la revanche de 1812. Ils ne brûleront point Paris, nous n’avons pas besoin qu’on nous aide pour cette besogne. Ils le noieront sous l’encre d’imprimerie. Tout l’été, ils ont pullulé subrepticement ; il en est sorti de toutes les presses. Je reviens de Russie, et je la retrouve sur ma table, l’encombrante amie, détaillée en in-18 tout bourrés de sa « moelle substantifique. » Je cherche un volume de Voltaire, il a disparu sous une pile de Tolstoï ; mon Racine, il est effondré sous les Dostoïevsky. Que faire ? Il faut tâcher de s’orienter dans ce désordre. L’année s’en va, ou plutôt s’en retourne là où l’on remet à neuf les vieilles années ; car ce sont toujours les mêmes qui resservent, si j’en juge par les redites de l’histoire. C’est l’heure des bilans ; faisons celui de ce nouveau bureau de change, où l’on travaille avec tant de zèle, un peu trop peut-être, à la traduction des livres russes. Je voudrais vérifier le titre des pièces qu’on refrappe à notre usage et dire ensuite une petite inquiétude qui m’est venue.


I

Tolstoï garde toujours le premier rang dans la faveur publique. C’est justice. On trouve chez d’autres plus de passion, plus d’exotisme et de surprises ; il a pour lui plus de large humanité, et, ce qui ne passera jamais, la vérité dite simplement. A quelques bribes près, toute l’œuvre du romancier est aujourd’hui traduite ; on aborde celle du réformateur religieux et social. Les volumes qu’on vient de nous donner contiennent des emprunts faits à l’une et à l’autre ; il en résulte un peu de confusion pour le lecteur qui voudrait suivre la curieuse spirale décrite par la pensée de Tolstoï ; quelques dates, quelques mots d’avertissement n’eussent pas été inutiles pour classer ces ouvrages à leur plan respectif. Parmi ceux de la première époque, il faut citer tout d’abord les Cosaques et les Tableaux du siège de Sébastopol ; je n’ai pas à y revenir ici ; puis l’autobiographie à peine déguisée : Enfance, Adolescence, Jeunesse, Je reçois, à deux jours d’intervalle, deux traductions de ce livre sous des titres différens : Mes Mémoires, — Souvenirs. De même pour la Mort d’Ioan Ilytch dont je parlerai plus loin ; écrit par l’auteur au mois de mars de cette année, ce récit est déjà traduit en double à Paris. Juste ciel ! c’est une course. Pour ce qui est des Souvenirs, je voudrais tenir la balance égale entre la version de M. Halpérine et celle d’Arvède Barine ; on m’objectera qu’alors il n’eût pas fallu nommer ce dernier en un lieu où l’audience de nos lecteurs lui est acquise à tant de titres.

Elle est un peu fatigante à lire, cette micrographie acharnée ; l’homme retourne se chercher dans l’enfant, il dissèque sans pitié le petit être pour surprendre en lui les premiers linéamens de ses défauts et de ses passions. Et pourtant le livre nous retient, parce que chacun y retrouve des parties de soi, chacun se reconnaît dans ces chagrins bêtes et cuisans que son imagination d’adolescent a forgés avec des riens. Ce livre donne la clé de l’intelligence de Tolstoï ; toute son œuvre ultérieure est en germe dans les Souvenirs. Vous y verrez déjà quel est le grand ressort de la comédie humaine, telle que le romancier la comprend : la vanité, et plus particulièrement la préoccupation de l’effet qu’on produit. Prenez tous les personnages de Guerre et Paix, le héros des Cosaques, ceux du Siège de Sébastopol ; ce que l’analyste discerne avant tout au fond de leurs âmes, dans les momens les plus passionnés ou les plus tragiques, c’est l’inquiétude du jugement d’autrui, le désir de paraître d’une façon avantageuse. Voilà le mobile des meilleures comme des pires actions, pour ce La Rochefoucauld russe. S’il y rapporte toute la vie avec tant de certitude, c’est qu’il l’a discerné dans sa propre conscience, ce mobile, dès les premières heures de l’enfance ; avec une sincérité parfaite, il nous le montre à l’origine de tous ses raisonnemens, de tous ses actes. Et si Tolstoï célèbre avec tant de joie son entrée dans la lumière, depuis qu’il a enfin trouvé une explication rationnelle de la vie, c’est qu’il croit avoir étouffé cet ennemi. Mais depuis ce moment, et pour la première fois, notre analyste manque de clairvoyance ; bien loin qu’il ait triomphé de son démon intérieur, le démon l’a aveuglé en se faisant invisible pour lui et bien plus visible pour les autres.

Ceci nous ramène à l’autre obsession de Tolstoï ; si vous lisez avec attention les Souvenirs, vous y trouverez le lien caché de ses deux idées maîtresses. Tout enfant, il est déjà sollicité vers l’homme du peuple, vers le simple d’esprit ; il lui donne la préférence sur les gens cultivés au milieu desquels il vit. Pourquoi ? Parce que, dans le monde de ses pareils, il a découvert, à la racine de toutes les pensées, cette préoccupation vaniteuse de l’effet à produire ; il a reçu d’eux la contagion qu’il subit et qu’il déteste le plus. Quiconque en sera exempt lui paraîtra digne d’envie et d’admiration. Or ce sentiment n’a pas de prise sur le bas peuple russe ; tandis que chez d’autres, surtout dans les races méridionales, l’esprit est naturellement vantard et théâtral, le moujik agit d’instinct en bien ou en mal, comme s’il était seul dans l’univers ; il ne lui viendra jamais à l’idée de tourner les yeux sur lui-même pour voir quelle figure a son action. Tolstoï, qui ne fait pas autre chose à chaque minute ; s’éprend de cette simplicité ; il prête à la créature naïve toutes les qualités qu’il cherche vainement en lui-même et dans sa société habituelle. Plus il vit, plus il se méprise et méprise cette société ; et, par réaction, plus il exalte la portion d’humanité qui lui parait meilleure, étant moins connue de lui. Car, ne vous y trompez pas, dans ce réaliste accompli il y a un grand idéaliste. Il déjoue notre vigilance par un tour de prestidigitation ; nous n’apercevons pas tout d’abord l’idéaliste, parce qu’il renverse l’idéal ; il le met en bas, là où nous n’avons pas l’habitude de le chercher. Ses livres font penser aux marines qu’on ébauche dans les ateliers, en manière de plaisanterie, avec deux touches de bleu : une pour la mer, une pour le ciel ; on retourne le tableau sens dessus dessous, et ce qui était la mer devient le ciel, seulement il est d’un bleu plus triste que le premier. Je ne suis pas fâché d’aller une bonne fois jusqu’au fond du secret de Tolstoï et d’y vérifier l’axiome que je rencontre au bout de chaque enquête littéraire : quel que soit son déguisement, tout grand écrivain qui s’empare des hommes est nécessairement un idéaliste.

C’est encore du Tolstoï d’autrefois, le très simple récit qu’on a baptisé du nom de Katia ; on eût mieux fait de lui laisser le titre imaginé par l’auteur pour résumer sa pensée : Bonheur de famille. Ce récit a été très goûté chez nous. Le début est un peu gris, mais les trente dernières pages rachètent tout. Sur la terrasse du jardin, par une de ces tièdes pluies de printemps qui remuent la vie dans la terre et dans les cœurs, le mari et la femme s’interrogent sur la nuance de leurs sentimens ; un enfant joue entre eux deux ; ils constatent que leur bonheur est entier, mais mûri, des fruits au lieu de fleurs ; et la femme, plus jeune, pense encore au parfum de ce qui ne refleurira pas. Tout au fond de ce bonheur présent, fixé pour jamais, on sent une larme furtive où tremble le mirage de l’autre bonheur, celui qui n’avait pas de fond. En écrivant Katia, il semble que Tolstoï ait dérobé à Tourguénef quelques perles dans les eaux mélancoliques où ce dernier puisait sans rival ; il lui a pris sa note voilée et pénétrante ; on dirait d’un motif de Chopin rencontré dans une symphonie de Beethoven. — En un autre genre, les Deux Générations rappellent la donnée première de Pères et Fils. C’est une légère esquisse des mœurs de la jeunesse russe à deux époques, très rapprochées dans le temps, très éloignées par la rapidité avec laquelle la Russie marche vers un nouvel état social. Ces études fragmentaires n’ajouteront pas beaucoup à la gloire de l’écrivain ; il n’y faut voir, je crois, que des matériaux préparés pour servir à ses grands romans. Avec les autres publications, nous passons au Tolstoï de la dernière période, celle de l’apostolat. Le volume intitulé : A la recherche du bonheur, contient quelques-unes de ces petites paraboles que le réformateur écrit pour les paysans. Ce sont des contes moraux ; ils ne ressemblent guère à ceux de Marmontel. La morale n’en est pas toujours très claire, les paysans russes seront bien subtils s’ils la découvrent du premier coup ; par exemple, dans les Trois Vieillards de la Mer-Blanche, où la conclusion a une saveur si marquée d’ascétisme hindou. Cette légende est d’ailleurs une de celles où Tolstoï a mis le plus de couleur ; je regrette que le traducteur ne l’ait pas comprise dans son choix. J’y trouve, en revanche, le plus célèbre et le plus touchant de ces petits récits : De quoi vivent les hommes. Mais la prédication populaire change de physionomie en passant dans notre langue ; c’est une transposition impossible. Et puis, ces alimens spirituels, préparés pour des âmes primitives, sont-ils bien à notre usage ? Je crains qu’ils s’adressent aux seuls lettrés, curieux d’étudier des pastiches habiles, où l’auteur a fondu les vieux fabliaux russes et le style biblique. On me vante l’admirable simplicité de cette littérature du village. Il y aurait beaucoup à dire. M’est avis que, si la critique prenait ses bonnes lunettes, elle trouverait plus de vraie simplicité dans les grandes scènes des romans où l’écrivain parle pour tous les hommes, sans se mettre à la portée d’un auditoire enfantin.

J’ai hâte d’arriver à la dernière et plus retentissante production de Tolstoï, la Mort d’Ivan Ilytch. Je viens de constater en Russie l’enthousiasme sans réserve qu’elle excite dans le public ; je retrouve en France l’écho de ces applaudissemens. A Pétersbourg et à Paris, on répète en chœur que le lion n’a jamais mieux rugi. Sans doute, l’œuvre porte sa griffe, le talent éclate en maint endroit, et le meilleur éloge qu’on en puisse faire, c’est qu’il est impossible d’oublier cette lecture. Mais est-ce bien toujours le même talent qui tenait un compte si juste des divers aspects de la vie, qui faisait la somme exacte des sentimens humains, en balançant les bons et les mauvais ? Il me semble que cette fois, la nécessité de pousser sa thèse comme un sermonnaire a dérangé l’admirable équilibre de l’artiste. « L’histoire d’Ivan Ilytch, nous dit son biographe, est la plus simple, la plus ordinaire, et la plus horrible histoire. » En effet, le pessimisme de l’auteur s’en est donné à cœur-joie, si l’on peut allier ces mots. — Ivan Ilytch est un substitut de province ; le portrait est dessiné, m’a-t-on dit en Russie, d’après un modèle très réel, très connu ; mais il faut bien maintenir ce principe qu’en littérature la ressemblance avec tel ou tel modèle n’ajoute rien à la valeur d’un type général. Ce magistrat suit sa carrière comme tous les autres, avec les mêmes petites préoccupations à ras de terre ; il plaide, ni bien ni mal ; il se marie, ni bien ni mal ; il obtient l’avancement qu’il convoitait ; on nous le présente, à ce moment, tout occupé à installer sa nouvelle maison avec un luxe bourgeois. Comme il suspend ses tableaux, il tombe d’une échelle et se lèse quelque organe intérieur ; une légère douleur l’en avertit, elle grandit insensiblement ; les médecins qui le traitent n’y voient goutte. Tolstoï n’est jamais tendre pour les médecins. Ivan Ilytch dépérit, son caractère s’aigrit, il devient insupportable à son entourage ; sa femme et sa fille vont au bal au lieu de le soigner. Seul le moujik de la cuisine, — toujours le moujik, — procure à son maître un peu d’assistance physique et morale, au lecteur le soulagement de voir enfin une figure qui n’est ni odieuse ni ridicule. L’agonie commence, très longue, très douloureuse ; Tolstoï, qui sonde les reins tout autant que le cœur de son malade, ne nous fait grâce d’aucun détail répugnant, d’aucun hoquet ; et nous sommes un peu comme ces dames, qui attendent avec impatience d’être délivrées du moribond. Il nous tourmente longtemps encore ; le romancier a rigoureusement vidé ce cerveau de toute pensée consolante, pour ne lui laisser que des affres morales et des sensations physiques. Ivan Ilylch expire. A cette minute, il voit enfin de la clarté et ressent un grand contentement. « C’est fini de la mort ! » murmure-t-il. Est-ce une illumination de l’esprit ou la détente du corps ? L’idée de l’auteur reste fort obscure. Autant que je puis comprendre, il n’y a dans ce soupir d’allégement que l’aise de la machine animale, qui se dissout avec la conscience qu’elle a cessé de souffrir.

Pour qui connaît la disposition de Tolstoï et l’ensemble de ses écrits, l’intention est évidente ; l’histoire d’Ivan Ilytch doit nous épouvanter en nous montrant combien sont affreuses la vie et la mort d’un homme dépourvu de tout idéal moral ou religieux. Mais l’écrivain ne risque-t-il pas de manquer son but en se restreignant à la pure esthétique naturaliste ? On sait quel est le grand écueil du réalisme poussé à bout ; là même où il veut être sérieux, ses photographies trop ressemblantes et trop minutieuses frisent fatalement la caricature ; il refait avec plus de solennité les charges d’Henri Monnier. Voyez, dans la Mort d’Ivan Ilytch, les consultations médicales, la description de l’appartement, l’entrée des magistrats dans la chambre du défunt, presque toutes les scènes épisodiques ; elles appellent invinciblement le sourire au coin des lèvres. C’est moins sensible pour le lecteur français, qui n’est pas frappé par la justesse typique de mille petits détails ; mais quand on fit le livre à haute voix en Russie, on est sûr de voir courir dans l’auditoire, à certains passages, ce sourire amusé. C’est drôle, il n’y a pas d’autre mot ; or l’intention de Tolstoï n’était certes pas d’être drôle. En revanche, la description de l’agonie nous laisse de l’horreur et un peu de dégoût, le sentiment qui nous fait nous détourner des dernières convulsions d’une bête mourante.

Pour mettre cette nouvelle étude à sa vraie place, qui n’est pas la première, il la faut comparer aux autres créations de Tolstoï sur le même thème. M. Halpérine a devancé ma pensée ; à la suite de sa traduction, il a groupé dans le volume quelques épisodes similaires des anciens romans, la mort du frère de Lévine dans Anna Karénine, celle du prince André dans Guerre et Paix, celle de Michaïlof à Sébastopol, enfin les Trois Morts ; ce dernier récit est peut-être celui qui éclaire le mieux les conceptions philosophiques de l’écrivain, et c’est l’un de ses morceaux les plus remarquables ; on l’a lu ici et sans doute oublié, car à l’époque où il parut, Tolstoï n’était pas encore à la mode [1]. Mais je ne veux faire porter la comparaison que sur la mort de Nicolas Lévine ; je tiens ce chapitre d’Anna Karénine pour un des chefs-d’œuvre du genre dramatique dans le roman. La mort d’Ivan Ilytch n’est que la répétition du même tableau. Ce Lévine est un misérable, il finit dans des circonstances à peu près identiques, aussi étranger qu’Ivan Ilytch à toute croyance. D’où vient donc la différence d’impression pour le lecteur ? Pourquoi n’est-il pas un instant tenté de sourire dans le premier cas ? Pourquoi la qualité de l’épouvante, si je puis dire, est-elle si supérieure ? Comment, sans presque faire d’allusion aux problèmes que soulève la mort, l’auteur nous force-t-il d’entrevoir derrière ce mourant, subitement grandi de cent coudées, tout un abîme d’ombre mystérieuse, tout le possible de l’inconnu ? La différence tient à des nuances si subtiles qu’il faut renoncer à les énumérer ; mais je ne doute pas qu’elles ne frappent tous ceux qui auront la curiosité de lire les deux textes, et qu’elles ne déterminent leur préférence en faveur du premier. On peut expliquer en partie sa supériorité par une raison purement littéraire. Dans la Mort d’Ivan Ilytch, l’auteur se substitue à ce qui va être un cadavre, il nous décrit sans intermédiaire les sensations du sujet, il les suit jusqu’au dernier râle ; et comme nous sommes en plein réalisme documentaire, nous avons quelque peine à accepter cette fiction ; quand vient le moment qu’aucun guillotiné n’a jamais raconté, nous refusons notre créance au médecin qui décide gravement que ce patient souffre encore, ne souffre plus… Au contraire, quand Lévine expire, une tierce personne, son frère, établit la communication entre lui et nous ; nous percevons les sentimens du mourant dans l’esprit d’un autre acteur du drame, d’un homme qui pense et tremble avec lui, qui suppose enfin, à l’heure où l’on ne peut plus que supposer. L’intensité de l’émotion, que je ne retrouve pas au même degré cette fois, justifie une des règles les plus certaines de l’art dramatique : le spectacle des choses, celui même de l’âme humaine, prennent pour nous une valeur de représentation plus tragique, quand nous les voyons réfléchis dans le miroir d’une autre âme, qui les agrandit involontairement.

En voilà assez, n’est-ce pas ? Je viens de relire toutes ces morts de Tolstoï ; désireux de comparer ce que nous pouvons leur opposer dans notre littérature, j’ai relu la mort du poitrinaire, dans Bel-Ami, et des pages analogues de M. Zola. L’inspiration première diffère, je la sens plus haute chez Tolstoï, mais les moyens se ressemblent, la vue finale est la même, aussi désolée, aussi obstinément rivée sur ce cadavre qui les fascine tous. On croit voir les élèves du docteur Tulp, dans la Leçon d’anatomie, penchés sur ce corps exsangue qui tire à lui toute la lumière et toute la pensée du tableau de Rembrandt. Seigneur ! quel vent de cimetière souffle donc sur notre fin de siècle ? On devait être plus rassuré à la veille de l’an mille. Si nos neveux lisent ces récits d’agonies, — et ils les liront s’ils lisent quelque chose de nous, car c’est là que nous avons mis le plus vigoureux, le plus personnel de notre art, — ils se féliciteront de n’avoir pas vécu dans ce temps-ci, nos neveux ! Ils se demanderont quel poids d’angoisse a oppressé la conscience de nos écrivains, et pourquoi cela sentait la mort d’un bout à l’autre de l’Europe. Pourtant, le monde est le même. Je relève les yeux sur lui, en quittant mes lugubres compagnons de nuit. L’aube est claire, le rouge soleil de décembre monte dans l’air pur, à travers les branches défeuillées. A tous les coins de la ville, des timbres, des cloches sonnent allègrement la première heure du jour nouveau, avec l’accent de clairons qui appellent une troupe à la bataille ; et la journée se met en branle, active et vaillante elle parait bien résolue, la brave petite journée, à faire comme les sœurs mortes son œuvre de vie, durant le moment qu’elle passe dans l’éternité. Son bruit qui s’éveille redit aux artistes, à ceux qui nourrissent notre imagination et notre pensée, la dernière parole d’un autre Russe, du poète Tutchef, qui expira en disant aux siens : « Faites de la vie ! faites de la vie ! »


II

Des chats ! des chats ! Des chats avec des âmes vertueuses et philosophiques, emprisonnées par quelque magicien dans les nerfs vicieux de ces étranges bêtes. Tels nous apparaissent, dans ces nouveaux romans, tous les personnages de Dostoïevsky. Pour arriver à les comprendre, pour se représenter matériellement leurs conversations, leurs attitudes, leurs regards, leurs colères et leurs amours, il faut observer sur un toit la vie électrique de la gent féline ; allures d’ombres, approches sournoises, fuites sans motifs, caresses cauteleuses, rêveries et paresses inquiétantes de l’animal toujours ramassé pour bondir. Ainsi se comportent, dans les chambres d’étudians, de conspirateurs et de filles où nous introduit Dostoïevsky, ces démoniaques réunis pour s’entr’aimer ou s’entre-haïr, sans qu’on puisse savoir au juste lequel des deux sentimens les martyrise ; d’habitude tous deux en même temps. Krotkaïa, l’Esprit souterrain, les Possédés nous ramènent dans ce monde auquel Crime et Châtiment nous avait apprivoisés. On y est toujours éperdu de tendresse et de pitié pour ses semblables, avec un besoin instinctif de leur tirer du sang, de les faire souffrir dans leur propre intérêt. On y dépense plus de vertu et de sensibilité que dans tous les romans du XVIIIe siècle, on y commet plus de crimes et de plus odieux que dans tout le répertoire de l’Ambigu ; mais tandis qu’à l’Ambigu les bons et les méchans se font symétriquement vis-à-vis du côté cour et du côté jardin, ici crimes et vertus logent de compagnie dans les mêmes cœurs. C’est une exagération d’un autre genre ; elle est plus près de la vérité. Ai-je besoin d’ajouter qu’il y a au moins un épileptique dans chacun de ces récits, et que l’auteur fait de lui son héros de prédilection ? Pourtant, à quelques exceptions près, ce n’est point de la littérature fantastique ; le fou n’est pas fantastique, au sens exact du mot, il est tragique et très réel ; or la plupart de ces gens passeraient pour fous en Occident, ils sont en train de le devenir même en Russie. Personne n’est aussi logique qu’un fou, on le voit bien aux discours que tiennent ceux de Dostoïevsky, à leur application sur une idée ; mais il est logique dans une seule direction et jusqu’au bout. Le sens commun ne serait-il en dernière analyse que de l’illogisme pratique ?

Quand le romancier veut s’essayer dans le fantastique à la manière d’Edgar Poë, comme il le fit en écrivant l’Esprit souterrain, il est inférieur à lui-même. Les êtres impalpables qui passent dans cette sarabande hallucinée ne touchent pas terre ; avec l’attention la plus patiente, on ne parvient pas à démêler leurs rapports, leurs sentimens ; tant les indications du metteur en scène sont brouillées, convulsives, bornées parfois à quelques cris hystériques. La seconde partie est illisible. O les cinquante pages du monologue métaphysique d’Ordinof ! Voilà de ces sacrifices au devoir professionnel qui vous seront comptés ! Je défie le plus déterminé « symboliste, » — si on ne le regarde pas tandis qu’il lit, — de soutenir jusqu’au bout cette gageure. On s’égaiera en revanche au sermon que ce même Ordinof s’avise de faire à Lisa, dans une chaire singulièrement choisie et en des circonstances que je ne saurais rapporter. C’est là l’ébauche maladroite de la situation qui fournira plus tard à Dostoïevsky un de ses meilleurs tableaux, les amours de Sonia et de Raskolnikof.

La petite nouvelle intitulée : Krotkaïa, est un morceau achevé ; je ne puis trop la recommander à ceux qui n’auraient pas le courage d’affronter les grandes compositions du romancier ; elle donne une idée complète de son talent. Ici nous rentrons dans le monde réel, sinon dans le monde ordinaire. Cet usurier qui fait l’usure pour se dégrader en punition d’une faute, qui épouse une pauvre orpheline à la fois par bonté d’âme et par besoin d’avoir quelqu’un à tyranniser, la lutte sourde, féroce, de ces deux êtres entre lesquels il y a de l’amour, leurs malentendus nés d’un orgueil diabolique, enfin la soudaine explosion du cœur quand il est trop tard, — tout cela est très humain, surtout très russe ; vérité d’exception, vérité néanmoins. Voilà du bon Dostoïevsky, j’entends de celui qui vous gâte toute une nuit et qu’on admire en le maudissant. Et ce même homme qui nous tenaille avec des pinces rougies rencontre des idées d’une grâce infinie, des petites fleurs qui embaument son hôpital ; par exemple, quand il nous montre Krotkaïa déjà bien malade et s’oubliant à chanter… « Ce n’est pas que la chanson fût trop triste, c’était une romance quelconque, mais il y avait dans sa voix quelque chose de brisé ; on eût dit qu’elle ne pouvait surmonter ce qui l’empêchait de sortir, on eût dit que c’était la chanson qui était malade. » Pour rendre à chacun son dû, il n’est pas inutile d’ajouter que cette nouvelle fut écrite en 1847 ; on n’avait pas encore inventé la grande névrose, et Dostoïevsky était bien seul dans son triste domaine, à ce moment-là.

Les Possédés nous ont déjà occupés ; cette œuvre touffue ne se prête guère à l’analyse. Je persiste à penser que l’étranger désireux de se renseigner sur le nihilisme ne trouvera nulle part un document plus instructif. Ce livre n’en donne pas une idée claire, — il faut renoncer aux idées claires quand on aborde de pareils sujets, — mais il nous permet d’entrevoir l’explication philosophique et la représentation vivante d’une tragédie nihiliste. Dans leurs études inspirées par une préoccupation analogue, Tourguénef, Gontcharof et Pissemsky semblent nous présenter des tableaux plus exacts, parce qu’ils sont mieux dessinés et plus conformes aux règles habituelles de l’optique ; mais Dostoïevsky a regardé plus loin, quelques-uns de ses traits confus sont plus révélateurs. Il faut leur faire subir une double élimination ; il faut d’abord en retirer ce goût excessif du mélodrame que l’écrivain gardait de ses premières fréquentations chez Eugène Sue et dont il n’a jamais pu se débarrasser entièrement ; ensuite il est nécessaire de rabattre l’exagération naturelle à sa pensée, de la baisser de quelques tons. Après cette mise au point, on aura une vue juste du phénomène. On comprendra comment les nihilistes ont puisé leur force dans « l’organisation de l’obéissance, » et de quelle façon ils l’ont organisée. Ce qui prouverait, entre parenthèse, qu’on n’a pas encore trouvé d’autre secret, même dans le camp de l’anarchie, pour produire de grands effets avec de petits moyens. Mais je reviens aux questions d’art. Le livre est horriblement mal composé. On arrive à grand’peine, à travers un fouillis d’incidens et de digressions, aux scènes capitales de l’œuvre ; dès qu’on les atteint, on y trouve la puissance du dramaturge égale à la pénétration du psychologue. Et qu’on ne se récrie pas devant l’invraisemblance de certains types, celui de Stavroguine, par exemple, ce mélange d’héroïsme, de perversité, de bizarrerie à froid. Il y a de tout dans le monde. Si l’on écrit jamais l’histoire tout entière, — c’est peu probable, — nous retrouverons Stavroguine dans une sphère bien éloignée du nihilisme, sous les traits d’un personnage historique très réel, qui a tenu l’Europe attentive au bruit de son nom, et qui devait l’étrangeté de sa physionomie à quelques-unes des contradictions du caractère, à quelques-unes des aventures prêtées par le romancier à son héros. — En résumé, après qu’on l’aura étudié dans ces nouveaux livres, Dostoïevsky restera pour nous le talent, le génie si l’on veut, le moins équilibré, le plus original et le plus énigmatique de ce temps ; il faudra toujours expliquer ces livres par l’homme, qui les remplit de sa personnalité, et si peu de goût qu’on ait pour ce genre de critique, il faudra expliquer l’homme par sa pathologie exceptionnelle. On en reviendra toujours à constater que la nature, en un moment de caprice ironique, incarna l’intelligence la plus subtile et le cœur le plus généreux dans l’enveloppe d’un chat malade. Le mot ne peut blesser personne : il se qualifiait ainsi lui-même.

Sous ce titre : un Bulgare, on a rajeuni un des romans de Tourguénef les plus ignorés en France, bien que M. Delaveau l’eût déjà traduit il y a quelque vingt ans. Il s’appelait alors Hélène. Suivant son procédé constant, le romancier s’efforce de fixer la physionomie de la Russie durant une des crises d’idées qu’elle a traversées, et, dans cette physionomie générale, il étudie deux ou trois types particuliers de son pays. Ici, le moment choisi est la veille de l’émancipation, d’où le titre du livre dans l’original : A la veille ; le type symbolique est celui de la jeune fille russe, personnifiée par cette adorable Hélène, si délibérée et si touchante dans le don qu’elle fait de sa vie. On retrouve dans ce roman toutes les qualités de l’inimitable artiste, le courant continu de pensée et d’émotion, et ce style qui semble fait avec les soupirs d’un orgue touché par une fée errante. Que de rencontres charmantes à chaque page ! Soit qu’il analyse l’attrait de la nature, si puissant sur nous, « parce qu’elle contient, comme l’amour, la vie et la mort, et qu’elle nous parle en même temps de l’une et de l’autre, » soit qu’il nous explique le charme des étoiles : « Souris aux étoiles ; elles te regardent toutes, elles ne regardent que toi ; elles ne font pas autre chose que de regarder les amoureux ; voilà pourquoi elles sont si belles ; » soit qu’il nous montre la jeune fille dans le premier enchantement de la passion : la nuit, les yeux ouverts dans l’ombre, et comme elle ne se sent vue de personne, un sourire mystérieux erre sur ses lèvres… Au matin, quand le premier rayon de soleil entre dans sa chambre, elle referme ses bras sur lui, elle étreint dans un chaste embrassement cette caresse de la lumière. Et ce journal d’Hélène, avec quelle vérité et quelle finesse il relate les premières incertitudes, puis la révélation du sentiment qui l’envahit ! Je voudrais souhaiter bonne fortune à la nouvelle traduction de ce livre exquis ; mais je sais bien que je parle dans le désert. Il est encore trop tôt pour combattre l’injuste réaction qui éloigne le public de Tourguénef. Je la constate au même degré en Russie et en France, sans la comprendre, surtout en France. Supposons un instant que nous ignorions tout de la littérature russe ; quelqu’un viendrait nous dire : « Parmi ces étrangers qu’on va proposer à votre admiration, la plupart ne tiennent aucun compte de votre longue tradition intellectuelle ; ils heurteront tous vos goûts artistiques, toutes vos habitudes de pensée, ils exigeront de vous une initiation laborieuse. Un seul, à talent égal, s’est soucié d’écrire pour vous ; sans rien abdiquer de son originalité et de son caractère national, il a plié son art à votre discipline classique, il a surpris les secrets de vos maîtres ; au lieu de vous envoyer le parfum russe dans un tonneau, avec la négligence des autres, il vient vous l’offrir dans un flacon travaillé comme vous les aimez. » — Voilà notre homme, nous écrierions-nous, celui qui fera fortune chez nous ! C’est tout le contraire qui arrive. Le public l’abandonne et court aux écrivains les plus réfractaires à notre code latin, les plus choquans pour un bachelier français. C’est un temps à passer. On lui reviendra, s’il est vrai que la littérature ait comme l’histoire sa justice immanente ! M. Derély achève de traduire l’œuvre de Pissemsky. Après Mille Ames, il nous a donné, cette année, les Faiseurs. J’ai souvent entendu les Russes placer le romancier de Moscou au même rang ou peu s’en faut que ses illustres rivaux. Je dois donc me tromper en jugeant tout différemment. Mais si cette enquête offre quelque intérêt, c’est par l’absolue sincérité des impressions. Or, j’ai beau m’y reprendre, les Faiseurs ne me disent rien. Qu’on change le décor et les noms russes, je croirai lire l’essai d’un honnête élève de Balzac, qui refait Nucingen avec des procédés connus. Ni dans la pensée, ni dans la vision, ni dans le style, je n’aperçois aucune originalité ; de l’observation sans doute, mais facile et toute de surface. Ces gens-là sont à mi-relief, pâles et vides ; je vois bien qu’ils marchent, mais je ne vois pas les muscles qui les font marcher, comme chez les vivans de Tolstoï, ni, à défaut de muscles intérieurs, la main puissante qui les pousse, comme chez les créatures de nos grands dramaturges. C’est du bien vilain monde, ces faiseurs, tous hommes et femmes de rapine ; il n’en manque pas en Russie, mais je les y ai vus moins naïfs. Et quand on n’a pas de génie, ce n’est pas prudent de nous amener dans le vilain monde. Un romancier médiocre, — chacun mettra le nom qu’il voudra, — peut encore nous attacher avec le roman du vieux moule, où l’on trouve, comme disent les lectrices, « quelqu’un à qui s’intéresser. » Si usés que nous soyons par la pratique littéraire, nous restons tous un peu lectrices. Mais pour nous retenir parmi les coquins, il faut être de la race des forts, il faut avoir ce don de vérité qui nous fait crier : C’est laid, mais c’est la vie ; regardons. Comment « s’intéresser » au seul honnête homme de la bande, à ce vieux Biégouchef, idéaliste conçu dans le cabinet, sans chair ni os ? Encore une fois, je dois être trop sévère, mais ils m’ont trop ennuyé !

Gontcharof est un autre homme, il s’est taillé dans le roman une province que personne ne peut lui disputer. C’est précisément pour cela que je ne veux point, n’ayant pas en encore l’occasion de parler de lui, le présenter à nos lecteurs par une porte dérobée. On nous invite à le juger sur une adaptation, fort imparfaite d’ailleurs, du moins heureux de ses trois grands romans. Elle porte cette étiquette à sensation : Marc le Nihiliste. Si l’on savait combien de pareilles amorces jurent avec la philosophie discrète et l’horreur des effets voyans qui distinguent ce méditatif ! Que ne nous rend-on plutôt son Oblomof, dont une vieille traduction a péri sur les quais ? Voilà son vrai titre de gloire ; il a créé dans ce livre un des types les plus célèbres et les plus représentatifs de la littérature russe. J’attends le jour où nous l’aurons sous les yeux pour payer ma dette à Ivan Alexandrovitch. Est-ce tout ? Mon Dieu non ! Voici encore Madame Ridnief, de Krestovsky, le même qui a écrit les Mystères de Pétersbourg à l’instar des Mystères de Paris. C’est dire assez son genre de talent, qui n’a rien de nouveau pour nous. Je crois qu’on a traduit dernièrement quelque chose de Chtchédrine ; n’ayant pas reçu ce volume, j’ignore quel fragment on a choisi dans l’œuvre du satirique ; peut-être un de ceux qui visent l’Allemagne ; ce Russe l’a drapée dans une série d’articles humoristiques intitulée : Au-delà de la frontière, et on aura pensé lui faciliter ainsi le chemin de notre cœur. Mais s’il s’agit de ses pamphlets sur la politique nationale, je doute que le public français puisse goûter et comprendre la gaîté enragée de ces allusions, dérobées sous un triple voile ; les pamphlets qui passent entre les ciseaux des censeurs russes sont condamnés à rester obscurs s’ils veulent passer. Il faudrait une page de commentaires à chaque ligne, — et qu’est-ce qu’un feu d’artifice avec des commentaires ? — pour nous rendre intelligible l’auteur du Cochon triomphant. Avant de clore cette longue liste, je dois signaler l’Histoire de la littérature russe de M. Sichler. « Histoire, » le mot est peut-être un peu bien gros ; ce répertoire se contente d’être un excellent dictionnaire historique, très renseigné, très complet ; nous n’avions encore rien de pareil ; grâce à M. Sichler, ceux qui suivent le mouvement russe pourront désormais mettre un peu d’ordre dans les noms rébarbatifs dont on leur emplit la mémoire.


III

Je m’arrête. J’ai sans doute oublié quelques maraudeurs dans le dénombrement de l’armée d’invasion ; qu’ils me pardonnent, mais je veux dire maintenant la petite peur qu’elle me fait. J’espère n’être pas soupçonné d’hostilité à l’endroit des Russes. Le divin Hérodote a très bien expliqué quel genre de chagrin on peut ressentir en voyant défiler des soldats qu’on aime. Comme l’armée des barbares s’assemblait dans les champs d’Abydos pour submerger la Grèce, « Xerxès se déclara heureux ; après cela, il se prit à pleurer. » Son oncle Artabane lui tint ce langage : « O roi, comme maintenant et tout à l’heure tu as fait des choses différentes ! Après t’être estimé heureux, voilà que tu pleures ! » L’autre répondit : « Il est vrai qu’il m’est venu une pitié au cœur, ayant calculé combien est brève toute existence humaine, puisque, de tous ceux-là qui sont si nombreux, nul dans cent ans ne survivra. » — Cela est aussi vrai des existences littéraires, de la plupart au moins. Eh bien ! j’eusse souhaité ne voir passer la frontière qu’aux livres qui survivront, je ne dis pas dans cent ans, mais dans dix ans. Les autres embarrassent la marche, et s’ils allaient nuire aux premiers ! Dans ce public qui a accueilli si favorablement des hôtes de choix, il me semble apercevoir un léger frisson de réaction. Oh ! ce n’est rien encore, mais on fera bien de tenir compte du symptôme. Nous gardons en dépit de tout un fond de légèreté, disent nos ennemis, un tact exquis, disent nos flatteurs, — prenez, si vous voulez, la moyenne, — mais, en tout cas, un sentiment de la mesure qui rend toujours opportun le mot de cet autre : « Glissez, mortels, n’appuyez pas. » Ce public français est d’admirable composition ; en littérature comme en politique, on le mène où l’on veut, on lui fait tout digérer ; seulement il y a une limite à ne pas dépasser. Si on le surcharge, un beau jour il renvoie les indiscrets à leurs chères études, qu’ils fabriquent des livres ou des lois.

Et on le surcharge. Éditeurs et traducteurs ont profité du goût déclaré pour les livres de Russie ; c’est chose bien naturelle ; comme nous n’avons pas de convention littéraire avec ce pays, la prise était superbe. Mais, avec l’esprit d’audace que la Bourse a introduit dans nos mœurs, on a poussé la littérature russe comme une valeur à primes, comme un Sud-Amérique ou une Banque des pays slaves. J’ai peur du krach. Je viens d’énumérer beaucoup, beaucoup de livres ; j’en vois bien d’autres annoncés. Dans le nombre, il en est de nécessaires ; par exemple, l’Idiot de Dostoïevsky, œuvre unique, où l’on trouvera la pensée intime de cette âme exaltée. Il en est du même auteur qui sont moins indispensables, ne fût-ce que la Femme d’un autre, facétie que le plus modeste de nos vaudevillistes ne voudrait pas signer. Et les Mémoires du prince Néklioudof, cette rallonge à la biographie philosophique de Tolstoï, ajouteront-ils beaucoup à ce que nous savons du grand écrivain ? Après avoir vidé les tiroirs des Russes du premier rang, on aborde ceux du second. Vous aurez là de cruelles déceptions. Les Russes qui ne sont plus du premier rang sont bien vite du dixième. Le propre de ce pays des extrêmes, sa supériorité peut-être, c’est que le talent n’y est pas monnayé à l’infini comme chez nous ; on n’y connaît guère de milieu entre le génie et la médiocrité.

J’applaudis à l’émulation des traducteurs qui nous ont déjà rendu tant de services ; mais un peu plus d’entente préalable ne nuirait pas. J’ai signalé deux traductions de la Mort d’Ivan Ilytch sous des titres différens, et le même fait s’est reproduit pour un autre livre de Tolstoï : Enfance, Adolescence, Jeunesse. Je me figure l’honnête Parisien, fanatique du maître, qui s’empressera d’acheter tous ces volumes ; le Français économe prend fort mal ces plaisanteries-là ; en voilà un qui n’aimera plus la littérature russe ! Notez, d’autre part, que ces romanciers se distinguent par la puissance plus que par la variété ; ils se répètent uniformément dans la note douloureuse ou la note lugubre. Deux ou trois livres de Dostoïevsky sont une gymnastique passionnante, mais déjà pénible pour le cerveau ; quand on essaie de lire son œuvre tout d’une haleine, on se demande en arrivant au bout si l’on n’ira pas frapper chez le docteur Blanche. J’en sais quelque chose. Oui, on se lasserait vite de retrouver chaque soir sur sa table ce choix de volumes qui vous regardent avec leurs titres macabres : la Mort, les Trois Morts, la Maison des morts, les Possédés, l’Esprit souterrain… Les gens nerveux hésiteraient à rentrer seuls dans leur cabinet. Sans doute, c’est de la manne pour les délicats, il est convenu qu’ils sont tous pessimistes. Mais le nuage noir qui assombrit les sommets intellectuels n’est pas encore descendu sur la masse du peuple de France. Ces jours derniers, la dame qui tient un fonds de nouveautés littéraires dans mon quartier me fit l’honneur de me consulter sur la Mort de Tolstoï. — Ceci, monsieur, est-ce bien ? — Mais oui, c’est très bien. — C’est égal, je n’ai pas envie de mettre ce livre dans la devanture : ça attristerait trop la vitrine. — Le peuple de France est comme cette dame : il n’aime pas qu’on attriste trop sa vitrine.

En indiquant ces appréhensions, je n’entends rien retirer de ce que j’ai écrit à cette place. Je crois toujours que nous pouvons trouver grand plaisir et grand profit dans la lecture de quelques œuvres maîtresses. Avec tous ses défauts, j’admire plus que jamais un art aussi sincère, et surtout l’âme sérieuse qui l’inspire ; je demeure persuadé que la littérature de métier, qui se dessèche et s’éloigne de l’homme, doit se retremper à ces sources vraiment humaines. Mais il n’y faudrait puiser qu’avec discernement, et ce que notre génie en peut supporter. Encore une fois, c’est une question de mesure. Tous ceux qui ont navigué savent qu’en entrant la nuit dans les rades mal connues, les marins donnent au diable de bon cœur ces petites lumières de la ville basse, qui brouillent à leurs yeux les indications des phares. Si on les écoutait, ils ne voudraient d’autres feux à terre que les grands phares, qui désignent sûrement les points d’abordage. Il me semblait qu’en allant reconnaître des côtes aussi neuves, nous devions nous garer des illusions et pointer uniquement sur les hautes lumières. Mais je vais traînant de vieux rêves. Nous ne vivons pas dans un jardin d’Académus, où l’on ait le souci des choix logiques et des belles ordonnances intellectuelles. Peut-être la démocratie que nous sommes veut-elle des foulées profondes, en littérature comme en toute chose. On me dira que pour agir sur elle, ce qui n’est pas trop n’est pas assez, et qu’il faut répéter le coup mille fois, sur cette sourde enclume de la foule, pour y faire pénétrer un idée nouvelle. On n’aura pas tout à fait tort, je le sens bien. Laissons donc passer le tourbillon. — C’est égal, j’ai peur du krach.

Du moins, cette concurrence effrénée peut nous rendre plus exigeans sur la valeur des traductions. C’est le lieu d’en toucher quelques mots. Ah ! qu’il y aurait de choses à dire sur ce sujet, quand on a eu l’occasion d’y penser longtemps, de beaucoup comparer et de mettre soi-même la main à l’outil ! On est d’autant plus indulgent, je me hâte de l’ajouter, qu’on a reconnu dans cet art ingrat, mal récompensé, l’un des plus difficiles entre tous les arts. Il est incomparablement plus aisé d’écrire de l’honnête prose avec l’imagination qu’on a. La première condition pour le traducteur, c’est de disposer d’assez de loisir et de patience pour passer une demi-journée sur une page, à la recherche du mot propre ; il n’y en a jamais qu’un, et il vient moins vite en traduisant qu’en écrivant de son cru ; d’ailleurs, on peut modifier sa pensée quand on ne lui trouve pas d’expression ; on doit rester esclave de la pensée étrangère, il faut la servir coûte que coûte. Nos pères le savaient, et, sous ce rapport comme sous bien d’autres, ils étaient plus scrupuleux que nous. Le nom du malheureux Perrot d’Ablancourt reste chargé d’un stigmate deux fois séculaire, parce qu’il avait pris quelques libertés avec Tacite. Aujourd’hui, on croit volontiers qu’on peut traduire une œuvre de style comme un dossier d’affaires commerciales, à la grosse. Je constate deux opinions erronées sur la pratique de cet art. D’abord il y a les personnes du monde russe qui ont eu une institutrice française et des revers de fortune ; elles se persuadent que ces deux particularités les constituent traductrices. Le malheur est toujours respectable, mais il ne fait pas seul un bon traducteur. Les gens de sens plus rassis estiment qu’il suffit de posséder dans la perfection les deux langues. Quiconque a vécu en Orient et employé les services des drogmans sait par une expérience pratique quelle erreur c’est là. Le meilleur drogman n’est pas toujours le plus savant arabisant ; tel autre qui en a appris moins long rendra bien mieux votre pensée dans une conversation délicate ; il a le don de trouver rapidement l’équivalent, la moyenne entre le génie des deux idiomes. Car c’est un don, une adaptation spéciale du cerveau ; on l’a ou on ne l’a pas, ce n’est point l’étude des grammaires qui y supplée.

Il est impossible, en ces matières, de décider par avance et d’après des règles fixes. Je n’en veux d’autres preuves que les traductions présentées par M. Halpérine, le plus fécond ouvrier de ce laborieux atelier. Je suis bien à l’aise pour parler de ses travaux. M. Halpérine nous prévient modestement qu’il se contente de donner le sens du texte russe, — et il le donne fort exact, — à des collaborateurs français qui ignorent sa langue et se chargent de la rédaction. A première vue, ce procédé ne promet rien qui vaille. Pourtant, par je ne sais quelle opération d’alchimie qui m’échappe, il a fourni à tour de rôle des versions médiocres, d’autres fort estimables, une, enfin, qui est hors de pair. Je suis bien forcé de ranger dans la première catégorie les Deux Générations, quand j’y glane sur une même page des phrases comme celles-ci : « Peut-être était-ce un effet de sa confusion de petite provinciale, qu’elle avait fait semblant de dormir. » — « Il eût payé cher à présent de pouvoir recommencer. » Voilà du français pénible. Je trouve pis encore dans Katia, et ici M. Halpérine n’est plus en cause. « Parmi les jeunes gens qui brillaient au sein de cette saison d’eaux… » Voilà du français douloureux. En revanche, un Bulgare est très convenablement traduit ; et Dieu sait qu’il n’est pas aisé de faire passer dans notre langue un peu de la magie du maître styliste. Le cas le plus curieux, pour ceux qui s’intéressent à ce genre de travaux, est celui de l’Esprit souterrain. M. Morice appartient à cette jeune école qui entreprend avec tant de confiance la refonte de notre pauvre langue. J’avais la de sa prose, j’avais compris quelquefois, avec effort. Il me revint que le novateur voulait appliquer son esthétique à l’interprétation d’un roman de Dostoïevsky. Je tremblais. Toute question d’école à part, le souci du traducteur doit être d’interposer une vitre limpide, invisible s’il se peut, entre nos yeux et le paysage inconnu sur lequel il perce une fenêtre. Je goûte fort les versions de M. Derély, parce qu’elles répondent à cette exigence. Mais si le traducteur s’amuse à tailler son cristal à facettes, nous ne voyons plus le paysage. L’Esprit souterrain m’arrive : j’ouvre le livre avec méfiance, et comme je n’y mets aucun préjugé, je suis vite contraint de saluer la traduction la plus vigoureuse, la plus artistique dont un auteur russe ait encore en le bénéfice. Il y a bien par-ci par-là quelques vocables aventureux, quelques souffles révolutionnaires ; et aussi des fausses notes qui jurent avec le sentiment russe, comme ce mot « mignon, » pour rendre les diminutifs si simplement affectueux qu’on emploie là-bas. Mais la révision serait bientôt faite, et il resterait, je le répète, une tentative hors de pair, avec des pages écrites pour la joie de l’oreille et des yeux. Pourquoi faut-il que M. Morice ait appliqué ce don à une des œuvres les plus discutables du romancier ? En le lisant, je songeais à ce que donneraient, sous une plume d’autant de ressources, les Récits d’un chasseur de Tourguénef, ce bijou dont nous n’avons qu’une déplorable imitation. Mais je crois qu’ici nous ne nous entendrions plus. M. Morice tient peut-être Tourguénef en petite estime, et je crains bien qu’il ait choisi l’Esprit souterrain parce qu’il voit un chef-d’œuvre symbolique là où je n’aperçois que des divagations outrées. Gardons chacun nos humeurs et nos dieux.

Et maintenant, après avoir causé de ces curiosités littéraires avec ceux qui font métier de tout lire, je me souviens que nous devons écrire ici pour une fin plus pratique ; chacun dans notre partie, nous essayons de jalonner les routes où nos lecteurs auront le plus d’agrément à passer. Je suppose qu’un ami de province, homme occupé de son état, m’écrive en ces termes : — « J’ai la Guerre et Paix, Anna Karénine, Crime et Châtiment ; j’ai pris goût à ces Russes. Mais je suis dans le notariat, je n’ai que peu de temps à donner aux romans. Votre nomenclature m’effraie ; pour lire tout cela, je devrais vendre mon étude. Que me conseillez-vous de choisir dans le tas pour ne prendre que le meilleur ? » — Je lui répondrais : « Vous êtes un sage. Des écrivains comme de tous les hommes, il ne faut prendre que le meilleur. A quoi bon le reste ? Prenez chez Tolstoï les Cosaques, Katia, et, si vous voulez, la Mort d’Ivan Ilytch ; chez Dostoïevsky, Krotkaïa, et, si vous avez plus de loisir et de courage, les Possédés ; prenez un Bulgare, et je vous fais grâce du surplus. » — Post scriptum. — « Tenez, ne prenez rien. Relisez Guerre et Paix, et les vieux romans de Tourguénef, qui sont toujours jeunes. Tout le reste tient là dedans. On ne jouit bien que de ce qu’on relit. La supériorité des beaux contes sur les romans de la vie réelle, c’est qu’ils souffrent une seconde lecture. Les uns n’ont même été faits que pour nous consoler des autres. » — A quoi mon provincial répliquerait sans doute : « Relire ! y pensez-vous ? Et trois gros volumes encore ! Mais il me faut du nouveau, de l’inédit ! Je ne vous consulterai plus, vous n’êtes pas de votre temps. » — Ce notaire aurait peut-être raison.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.

  1. Voyez la Revue du 15 août 1882.