Les Lunettes des Princes

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Les Lunettes des Princes
Édition de 1890 avec préface, note et index d’Olivier de Gourcuff
JEAN MESCHINOT
ET
LES LUNETTES DES PRINCES



La bibliographie a sauvé les Lunettes des Princes d’un oubli complet. Tant d’éditions ont été faites de cet ouvrage, et des imprimeurs si renommés, les Vostre, les Pigouchet, les Galiot du Pré, y ont mis la main, que les curieux s’en souviennent et le recherchent encore. Mais on peut douter que ceux mêmes qui l’ont placé sur le rayon de choix de leurs livres rares, entre deux incunables grecs ou latins, aient entrepris de le lire. Nul ne « se baigne en Meschinot » , comme au temps de Marot, et les Lunettes des Princes, que Charles-Quint ajustait sur son nez impérial, sont aujourd’hui sacrées à la façon des odes de Lefranc de Pompignan : personne n’y touche. Sur la foi du titre, on les rapproche parfois du Prince de Machiavel : c’est dire à quel point on les ignore.

Jean Meschinot n’est pas beaucoup mieux connu que son livre. Les anciens bibliographes se bornent à dire qu’il naquit à Nantes et fut maître d’hôtel des ducs de Bretagne. Guillaume Colletet n’avait eu garde de l’omettre dans ses Vies des poètes français ; nous avons extrait cette notice de la copie partielle du précieux manuscrit de Colletet que possède la Bibliothèque Nationale et l’avons publiée à part (à Vannes, Imprimerie Lafolye, 1889). Un seul écrivain moderne, M. P. Levot, dans la Biographie bretonne, a pu donner, sur la vie de Meschinot, quelques indications concluantes ; les renseignements qui suivent sont tirés de cet excellent travail. Nous avons consulté aussi la notice de Colletet.

Jean Meschinot, sieur des Mortières, connu aussi sous le nom de Banni de Liesse, qu’il se donne dans une requête adressée au duc de Bretagne François II, naquit vers 1430, probablement à Nantes. Il entra très jeune au service du duc Jean V,

De ce bon duc qui tant de bien faisoit ;

il remplit les fonctions de maître d’hôtel auprès de ce prince, de ses successeurs, Pierre, Artus et François II, et de la duchesse Anne, devenue reine de France. Il fit valoir ses talents poétiques à la cour, dans l’élite de beaux esprits qu’Anne de Bretagne avait su grouper autour d’elle. On le trouve honoré de la confiance de Guillaume de Crouÿ, le gouverneur de Charles-Quint, qui lui commanda des vers sur la mort de madame de Bourgogne, de l’estime des deux Marot, et de l’amitié de Georges Chastelain, le célèbre chroniqueur bourguignon, qui lui donnait des refrains ou princes de ballades. Il ne semble pas que ces fréquentations illustres et la protection des princes l’aient beaucoup enrichi; voici un douzain où il se représente vieux et indigent :

J’ay eu robes de martres et de bievre,
Oyseaulx et chiens à perdris et à lievre;
Mais de mon cas c’est piteuse besongne.
S’en celuy temps je fus jeune et enrievre,
Servant dames à Tours, à Meun sur Hievre,
Tout ce qu’en ay rapporté c’est vergongne.
Vieillesse aussi, rides, toux, boutz et rongne.
Et mémoire qu’il faut que mort me pongne,
Dont j’ay accès trop plus maulvais que fievre.
Car je congnois que tout plaisir m’eslongne.
Et à la fin que verité tesmongne :
Je me voy nud de sens comme une chievre.

Il continue sur ce ton de plainte :

Mes maistres morts, mon honneur est dechu,
Et tout malheur m’est en partage eschu. M. Levot ne croit pas à la sincérité de ces lamentations ; il y voit « ou une morosité fâcheuse, ou une cupidité que ne purent satisfaire les libéralités dont Meschinot convient lui-même avoir été l’objet ». Quoi qu’il en soit, le poète mourut dans une condition humble et dans un âge avancé.

La Croix du Maine et Du Verdier avaient prétendu « qu’il florissoit fort l’an 1500 ». Colletet, plus exact déjà, reportait sa mort à 1498 environ. M. Levot a tiré la solution véritable d’une épitaphe de Meschinot, qui se trouve dans une édition non datée des Lunettes des Princes, imprimée à Paris par Pierre Le Caron ; cette épitaphe, en dix-sept vers, commence ainsi :

Mil cinq cens neuf moins plus non
Douze en septembre…

Niceron et Goujet ont lu « 1509 », alors qu’il faut lire : Mil cinq cents (neuf en moins, et non en plus), ou 1491. Jean Meschinot est donc mort le 12 septembre 1491. D’ailleurs, la première édition des Lunettes des Princes, imprimée à Nantes, chez Larcher, en 1493, porte déjà : « feu Meschinot » ; on l’appelle aussi « noble homme, écuyer, en son vivant maître d’hôtel de la reine de France ».

Il est probable que Meschinot écrivain ne s’en tint pas aux Lunettes des Princes, mais ces fameuses Lunettes, sur lesquelles les contemporains ne tarissent pas d’éloges, éclipsèrent la réputation de ses autres écrits. Des juges bien superficiels ont pu seuls lui attribuer certains ouvrages de François Habert, d’Issoudun, qui prit, à son exemple, le surnom mélancolique du Banni de Liesse; les deux poètes, que près d’un siècle sépare, diffèrent du tout au tout : Meschinot parle la langue encore gothique d’Alain Chartier et d’Eustache Deschamps, Habert est un pur ronsardien.

On a toujours imprimé, à la suite des Lunettes des Princes, un recueil de vingt-cinq ballades, et, depuis la deuxième édition (1494), on n’a pas cessé d’y joindre des Additions, qui renferment des pièces très variées, depuis des vers sur la Passion et une oraison à la Vierge, sous forme d’acrostiche, jusqu’à une complainte sur le trépas de la duchesse de Bourgogne, à une prosopopée de la ville de Nantes qui se plaint de l’interdit, et à une requête très chagrine, en prose, adressée à François II, duc de Bretagne. Les ballades ne sont pas mal tournées, et plus d’une fait penser à Marot, nous n’osons dire à Villon; les additions sont de véritables mélanges où l’auteur passe sans transition d’un cantique à une supplique. Mais ballades et additions sont deux ouvrages absolument distincts des Lunettes, et que nous n’aurions pu, sans superfétation, réimprimer avec celles-ci.

Les Lunettes des Princes forment donc un tout complet. Dans un entretien qu’il a avec la Raison, et qui rappelle beaucoup les dialogues entre Boëce et la Sagesse, dans la Consolation de la Philosophie, Meschinot nous donne ainsi les raisons qui l’ont porté à choisir ce titre : « Saches, me dit la Raison en me présentant les lunettes, que je leur ay donné à nom les Lunettes des Princes, non pour ce que tu soyes prince ou grand seigneur temporel, car trop plus que bien loin es-tu d’un tel estât, valeur ou dignité, mais leur ay principalement ce nom imposé pour ce que tout homme peut estre dict prince en tant qu’il a reçu de Dieu gouvernement d’âme. »

Voici, au surplus, quelle est la composition, extrêmement rudimentaire, du livre.

Après des réflexions générales sur l’état misérable des hommes en quelque condition que les ait placés la Providence, il se lamente sur la mort des ducs de Bretagne, ses bienfaiteurs, du comte de Montfort, du connétable de Richemont ; puis, insistant sur ses propres infortunes, il donne à entendre que ses désordres ou son imprévoyance ont contribué à le mettre en cette triste situation; ensuite, il fait à Dieu une fervente prière. Dieu, pour reconnaître cet élan de piété, lui envoie la Raison qui lui prouve par maint exemple tiré de l’histoire sacrée et profane, de la Fable, et même du Roman de la Rose, qu’il n’a rien à envier aux puissants et aux heureux de la terre, que cette vie n’est qu’un temps de douloureuses épreuves. Il s’endort sur ces funèbres impressions. Mais la prévoyante Raison vient, sous forme de songe, lui montrer qu’elle n’entend pas l’abandonner à son malheureux sort. Elle lui apporte un petit livre, intitulé Conscience, puis des Lunettes destinées à éclaircir le sens du livre; sur l’un des verres est écrit Prudence, sur l’autre Justice; l’ivoire qui les enchâsse se nomme Force, et le fer qui les joint Tempérance, Meschinot s’éveille et cherche la Raison, qui a disparu; mais il trouve le livret au chevet de son lit, et, grâce aux lunettes, il y déchiffre de belles pensées qu’il formule en poétiques et morales réflexions sur les quatre vertus qui feront désormais la règle de sa vie.

Ces naïfs artifices de composition, cette personnification des vertus, cette préférence pour l’allégorie mystique, rattachent les Lunettes des Princes aux plus anciens monuments de notre poésie. Quoique placé au seuil du XVIe siècle, à l’aurore de la Renaissance, Jean Meschinot appartient tout entier au Moyen-Age; il est plus vieux d’allures que Villon, qu’Eustache Deschamps, et, des poètes du XVe siècle, Alain Chartier, le subtil auteur du Quadriloge, est le seul dont il pourrait se réclamer.

Son style a une couleur archaïque très prononcée, plus encore dans le ton général et les tournures de phrases que dans les termes. Une des curiosités de ce style poétique est l’extraordinaire richesse des rimes, qui ferait envie aux plus opulents de nos parnassiens. Dans son culte pour les doubles et triples consonnes d’appui, Meschinot va jusqu’à jouer sur les mots de la fin de ses vers :

Mais pour les rebelles mener
Aspre justice est le baston ;
Au teict (toit) te les faut ramener
En parlant haut, ou le bas ton :
Autrement point ne les bat-on
De rapine ne tyrannie.
Dieu paradis aux tyrans nie…
Justice la bien ordonnée
Ne veult estre pour or donnée…
Combien que vous nommez villains
Ceulx qui vostre vie soustiennent.
Le bon homme n’est pas vil, ains
Ses faits en vertu se maintiennent ;
Ceux qui à bonté la main tiennent
Plus qu’aultres desservent louenge.
On ne peut faire d’un loup ange.

Avant de quitter Meschinot poète, notons l’extrême liberté dont il use à l’égard des puissants de la terre. Il ne craint pas de dire que l’empereur