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Les Mémoires de Footit et Chocolat/Chapitre III

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Pierre Lafitte et Cie (p. 27-33).


CHAPITRE III

Les débuts de Footit



Cette souplesse de Footit, cette facilité tranquille et surprenante avec laquelle il accomplissait les sauts les plus prodigieux, tout cela trouvait merveilleusement son emploi dans les pantomimes fantastiques qui étaient une des spécialité du cirque Sanger, lorsque, l’hiver venu, rentée à Londres, la troupe s’installait soit au Fasley Amphitheatre, soit à Covent Garden Circus.

Dans une pantomime notamment, Ern le chasseur, qui était alors célèbre, Footit qui, en maillot vert et, sur la tête, une ramure de cerf, personnifiait Ern lui-même, le chasseur maudit que poursuit la course infernale, — Footit du toit d’une maison, devait s’élancer à la cime d’un arbre dont les branches, ployant puis revenant, le rejetaient dans la coulisse, de l’autre côté de la scène ; vous voyez que l’aventure de l’auberge n’avait pu que constituer pour lui un excellent entraînement.

Le triomphe d’Ern le chasseur fit, cette saison, du cirque Sanger le cirque à la mode ; et le duc de Clarence, qui avait l’honneur de recevoir, dans son château des environs de Londres, la reine Victoria et toute la famille royale, eut l’idée de leur donner, chez lui, le spectacle du cirque, et fit venir le cirque Sanger.

On dressa les tentes dans le parc ; il faisait un froid terrible, et Footit, qui devait paraître, débouchant du fond du parc avec ses six chevaux, Footit a gardé le souvenir d’une de ces onglées qui marquent dans la vie, ou pour le moins, dans les mains d’un homme !

Et il n’empêche que cette onglée demeure le plus beau jour de sa vie, — et pour un peu, vraiment, il se demanderait si ce grand froid lui vint de la température, et non plutôt de l’émotion, — l’émotion de « travailler » devant la reine !

Car Footit est un excellent Anglais, et un Anglais très loyaliste ; il se plaît à rappeler que le roi Édouard, alors prince de Galles, était un habitué de Covent Garden Circus, et qu’il le manda un soir dans sa loge, non pour de vains compliments, mais pour lui remettre une somme de cinq livres, qu’il le priait de boire, lui et ses camarades, à sa bonne santé !…

Après cette saison exceptionnellement brillante, le cirque Sanger quitta à nouveau Londres et le Covent Garden, et, comme l’année précédente, retourna en France.

Et ce fut, au cours de cette tournée, à Bordeaux, — il convient, en effet, de situer avec précision cet événement historique, — ce fut là que se décida la carrière de clown de Footit.

On ne connaissait jusqu’alors, en dehors de la pantomime, on ne connaissait que Footit écuyer, Footit le propriétaire de Tom o’Shanter, — car Footit, comme tous les écuyers de haute école, avait dû acquérir ce cheval, son cheval, pour devenir libre maître de ses exercices et de son dressage.

Or, Footit avait deux passions : son cheval et le jeu ; et il advint que ces deux passions se rencontrèrent de la façon la plus malheureuse.

Dans un petit café qui, pendant leur séjour à Bordeaux, était le quartier général de tout le personnel du cirque, Footit faisait régulièrement, chaque jour, sa partie de poker ; et, régulièrement, depuis huit jours, il perdait tout ce qu’il voulait, tout ce qu’il pouvait, jusqu’au moment où, n’ayant plus un sou, il ne pouvait plus rien perdre.

Plus rien ? Et Tom o’Shanter ?

Tom o’Shanter contre vingt-cinq louis !…

Footit gagna les vingt-cinq louis ; mais en trois coups suivants, il reperdait les vingt-cinq louis, et, avec, Tom o’Shanter.

Et le pis est que le cheval avait été gagné par un écuyer, dont la femme cherchait précisément un cheval dressé avec lequel elle pût faire un numéro de cirque ; naturellement elle ne consentirait plus à prêter Tom o’Shanter à Footit ; elle se le réservait ; Footit était à pied, — et cette expression, quand il s’agit d’un écuyer, s’emploie vraiment dans toute sa force.

Que devenir ? il fallait vivre.

Et Footit demanda à prendre rang parmi les clowns de la troupe.

Footit me l’a dit, et je le crois aisément, ce n’est pas une mince préoccupation que de s’improviser clown.

Songez qu’il s’agira de parler, tout à coup, devant cette foule, sur cette piste, où l’on avait accoutumé d’évoluer en silence.

La première surprise, et la crainte d’entendre ainsi résonner sa voix !

Et cette voix sera-t-elle, non seulement claire, non seulement nette, mais sera-t-elle « comique », aura-t-elle chance de plaire au public, de provoquer son rire et sa sympathie ?

Car c’est le premier point : il faut qu’au premier mot, une sorte de courant sympathique se soit établi entre le clown et le public, sinon tous les efforts du malheureux, et ses grimaces, et ses culbutes ne serviront à rien, n’atténueront pas l’échec lamentable et trop fatal…

Donc Footit prononça les sacramentelles paroles :

— « Voulez-vous jouer avec moâ ? »

(Et sans doute, à l’instant même, pensait-il qu’il eût été préférable pour lui de ne jamais proposer de jouer à personne, — de jouer, s’entend, au poker…)

— « Voulez-vous jouer avec moâ ? »

Un mouvement d’attention dans la foule, une rumeur joyeuse : le courant sympathique était établi, Footit avait partie gagnée, il était sacré clown par le public bordelais.

Footit avait choisi pour son début une scène traditionnelle, celle du mannequin sur qui le clown fait pleuvoir en toute sécurité gifles et coups de pied, jusqu’à ce que le mannequin ayant été remplacé par un écuyer véritable, les coups de pied et les gifles se retournent, comme d’eux-mêmes et miraculeusement, contre le clown. Mais l’ingéniosité de Footit devait aussitôt s’exercer à la recherche de divertissements plus nouveaux.

Quelquefois, à ses débuts, comme il avait une physionomie fine et jeune, on l’avait habillé en femme, et quand il paraissait ainsi transformé, avec un tricorne coquettement posé sur sa perruque, le public, de bonne foi, avait été souvent émerveillé par la science et l’intrépidité de cette charmante écuyère.

Footit eut l’idée de recommencer la chose, mais en parodie, et c’est ce « numéro » de la parodie de l’écuyère qui établit sa réputation : après tout, c’était encore un souvenir de Tom O’Shanter !…

C’est dans cette parodie de l’écuyère que Paris applaudit Footit pour la première fois : au fond il déplaisait à l’oncle Sanger que son neveu, à qui il avait imposé le métier de clown comme une punition, y eût réussi ; Footit s’en rendait compte, et, sans qu’ils se fussent d’ailleurs fâchés ensemble, au lieu de rentrer en Angleterre avec son oncle, il vint à Paris, où il trouva bientôt un engagement à l’Hippodrome de l’avenue de l’Alma.

Paris est la ville qui consacre toutes les réputations, même celles des clowns.

Footit était déjà notoire quand, pendant la clôture de l’Hippodrome, il vint au Grand Cirque de Madrid donner une série de représentations.

Le premier soir, comme il y avait eu courses, ce jour-là, à Madrid, tous les clowns s’étaient habillés en toréadors grotesques, avec la petite natte au ras de la nuque.

Footit fit son entrée, très correctement vêtu en toréador, drapé majestueusement dans sa cape, — mais avec une longue natte de femme dans la dos, une longue et épaisse natte qui lui traînait jusqu’aux talons, et dans laquelle il trébucha d’abord deux ou trois fois de suite, pour venir enfin s’étaler de tout son long au milieu de l’arène.

Un tel rire, gros, énorme, retentit soudain, en dehors même du public, près de la barrière où se tient d’ordinaire le personnel du cirque, le personnel subalterne, que Footit, presque malgré soi, se retourna : un nègre était là, un petit nègre d’une quinzaine d’années, qui s’était faufilé parmi les écuyers, et qui riait, qui riait convulsivement, de toutes ses dents blanches…

Ce petit nègre, c’était Chocolat.