Les Mémoires de mon ami

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Les Mémoires de mon ami
Ernest Flammarion (pp. 3-62).




Les Mémoires de mon ami





Mon ami Charles L… est mort, la semaine dernière. Quand je dis que Charles L… fut mon ami, c’est beaucoup dire. Notre amitié consistait surtout à nous voir si rarement ! Tous les cinq ou six ans, nous nous rencontrions, par hasard, toujours courant, nous causions cinq minutes, à peine.

— Quel bon vent ?

— On ne se voit jamais !

— Que veux-tu ? C’est la vie !

— Il faudrait pourtant se voir un peu !

— Certainement !

— De vieux amis comme nous, c’est dégoûtant !

— Alors, à bientôt, n’est-ce pas ?

— À bientôt !

Et nous en avions pour cinq autres années à attendre le nouveau hasard d’une nouvelle rencontre !

— Quel plaisir de se revoir, hein ?

— Ne m’en parle pas ! Et qu’est-ce que tu fais ?

— Toujours la même chose ! Et toi ?

— Moi aussi ! Il faudrait pourtant se voir un peu !

— Ça oui, par exemple !

— Un de ces jours, hein ?

— C’est ça ! Un de ces jours, mon vieux ! Ah ! nous en avons des choses à nous dire ! Crois-tu ?

— Depuis le temps ! À un de ces jours !

Et nous étions aussi ignorants, aussi ignorés l’un de l’autre que si nous vivions, lui au fond de l’Australie, moi dans les glaces de la Laponie.

Tout ce que je soupçonnais de lui, c’est qu’il était un de ces braves gens dont il n’y a pas grand’chose à dire, sinon que ce sont des braves gens ! Et je n’en dirais rien, si sa veuve n’était venue me voir. Je ne la connaissais pas. C’était une petite bonne femme, sèche et pointue, avec des bandeaux gris, et une bouche si mince que, lorsqu’elle la fermait, on ne pouvait distinguer à première vue le trait des lèvres.

— Ah ! monsieur, me dit-elle, c’est un grand malheur pour moi, je vous assure !

Sa voix sans timbre m’étonna.

— Quand on a vécu si longtemps ensemble, continua-t-elle… une séparation si brusque… on a de la peine à s’y faire !

— Je vous crois, madame, et je vous plains infiniment.

Je la priai de s’asseoir. Elle ouvrit son châle, et j’aperçus un gros paquet, entouré de papier prune, qu’elle portait sous son bras.

— C’est un manuscrit fit-elle en le posant sur ses genoux.

Elle ne vit pas, sans doute, l’expression de terreur qui se peignit sur mon visage, à ce seul nom de manuscrit, car elle poursuivit :

— Je l’ai trouvé dans un tiroir, ce matin. Lui aussi, monsieur, il écrivait ! Il écrivait ses mémoires ! J’aurais pensé à tout de sa part, excepté à cela. Il n’avait pas l’air de quelqu’un qui écrit des livres, bien sûr ! Car, enfin, vous qui le connaissiez beaucoup, qui étiez son meilleur ami, vous devez savoir qu’il n’était pas fort, le pauvre homme !

Je m’inclinai avec un geste vague.

— Ah ! ce qu’il en a commis des bêtises, dans sa vie, non par méchanceté — il n’était pas méchant pour deux sous, — mais parce qu’il n’avait pas de jugement, pas d’intelligence ! C’était… enfin… quoi, c’était rien du tout !

Et elle soupira :

— Ah ! je n’ai pas toujours été heureuse avec lui.

Je craignis des confidences que je n’étais pas en humeur d’écouter. Et je ramenai à son point de départ la conversation qui menaçait de s’égarer dans les maquis du sentiment.

— Enfin, demandai-je, que voulez-vous de moi ? Et pourquoi m’apporter ce manuscrit ?

— Je voudrais, répondit-elle, que vous le lisiez. Mon Dieu ! je me doute bien que ce n’est guère intéressant. Si c’est sa vie qu’il raconte, là-dedans, ça ne doit pas être drôle ! Pourtant, on ne sait jamais ! Et puis, il m’a dit bien des fois que vous étiez son meilleur ami. Il avait pour vous une admiration sans bornes !

— Il était bien bon ! maugréai-je.

— Et si, par hasard, vous jugiez que cela puisse être publié… Dame, après tout ! Dans la position où je suis, ça ne serait pas une mauvaise chose. On m’a raconté qu’il y avait des livres qui rapportaient des mille et des cent !

Et elle déposa le manuscrit sur ma table.

— Je suis très flatté, madame, de la confiance que voulut bien me marquer votre mari. Mais vous savez combien on a peu de temps à soi. Pourquoi ne liriez-vous pas ce manuscrit vous-même ?

La veuve hocha la tête et tristement elle répliqua :

— C’est que moi, voyez-vous, je n’ai pas beaucoup de critique. Et puis, il faut tout vous dire, jamais je n’ai pu me faire à son écriture !

— Je me souviens bien, dis-je. Votre mari était caissier dans une maison de commerce ! Est-ce que vous connaissiez ses goûts littéraires ?

— Il ne parlait jamais de rien devant moi !

— Vous avez des enfants ?

— Non, monsieur. Heureusement… dans la position où je suis, qu’est-ce que j’en ferais ? J’ai déjà bien assez de ce manuscrit.

Je ne crus mieux faire, pour me débarrasser de cette lamentable veuve, que de la prier de me laisser ce manuscrit. Je lui promis de le lire et de lui en exprimer mon avis, un jour ou l’autre.

— Plutôt l’autre ! accentuai-je en la reconduisant.

Quand je fus seul, j’eus un instant l’idée de jeter au ordures ce paquet importun. Pourtant, je le débarrassai du papier goudronné qui le recouvrait, et sur la première page, écrits à l’encre rouge, j’aperçus ces deux mots : Mes mémoires.

Je retournai encore cette page et me mis à lire. Mais dès les premières phrases je demeurai stupide. C’était tout simplement admirable. Le reste de la journée, et toute la nuit, je les passai dans la lecture angoissante de ces pages que voici.


Aujourd’hui, je me suis regardé dans une glace. Il y a longtemps que cela ne m’était arrivé, car je fuis toutes les surfaces reflétantes où je pourrais, tout d’un coup, me trouver en face de moi-même. Parmi tous les spectacles, le spectacle de ma propre personne est celui qui me dégoûte le plus.

Aujourd’hui je me suis regardé dans une glace. C’était au détour d’une rue, devant une vitrine de magasin. Et je me suis croisé avec moi-même, comme on se croise avec un inconnu !

Ah ! le pauvre visage ! Aucun néant, aucune cendre, ne peuvent donner l’idée du pauvre visage que je suis !

Ma peau est jaune, de ce jaune malade qu’ont les plantes enfermées. Pourtant, mes pommettes conservent encore quelques zébrures d’un rose aqueux, ce qui prouve que, si délayé qu’il soit, un peu de sang circule en moi. Mes veines ne sont pas encore tout à fait des tuyaux vides. Par exemple, mes yeux sont morts ; aucun reflet ne glisse sur leurs globes éteints. Ma bouche est si mince, si desséchées sont mes lèvres qu’on dirait que jamais aucune parole ne passa sur elles. Elles sont pareilles à la margelle d’un puits dans lequel il n’y eut jamais d’eau fraîche. Mes doigts me font horreur. À force de manier de l’or, de compter de l’or, de peser de l’or, à force d’épingler des billets de banque et de ranger des titres dans des coffres de fer, mes doigts ressemblent à des serres d’oiseau de proie, même lorsqu’ils tiennent une fleur ! Et j’ai la face méfiante, le dos courbé, l’allure à la fois indolente et crispée d’un caissier !

Et c’est juste ! Quelle autre face, quel autre dos, quelle autre allure pourrais-je avoir puisque, depuis vingt-cinq ans, je suis celui qu’on nomme un caissier ? Puisque toutes les journées de ces vingt-cinq années, j’ai vu, par le rectangle grillagé d’un guichet, se succéder les mêmes figures grimaçantes et les sales passions, et les ignobles désirs, et de la vénalité, et du vol, et du crime, toutes les tares bourgeoises et tout ce que contient d’égoïsme féroce, de rapacité sournoise, de meurtre, de charité et de lâcheté, l’âme du gros capitaliste aussi bien que celle du petit rentier, et du prêtre, et du soldat, et de l’artiste, et du savant, et du pauvre, tout cela éclairé des reflets sinistres de l’or que je leur distribuai !

Ma destinée aura été vraiment d’une exceptionnelle ironie… Je puis le dire, moi seul qui sais ce que je suis, derrière mes lèvres vides et la peau morte de mes yeux, je puis le dire, avec un sûr orgueil : Jamais il n’exista un être humain aussi profondément vivant que je le fus : mon esprit est un vaste réservoir de forces créatrices, de justice et de beauté ! Il y a encore en moi un ardent foyer de pensées violentes et de bouillonnants désirs. J’ai connu toutes les audaces, et j’ai rêvé d’accomplir – et j’ai accompli, toutes les grandes choses… Non dans le rêve où tout se dilue en vapeurs, mais dans la vie ! Personne ne fut plus que moi au centre de la vie, personne ne fut plus contemporain de soi-même, que moi ! Dans les lettres, dans les arts, dans la science, dans la politique, dans la révolution, j’ai reforgé le monde à la forge inextinguible de mon cœur.

Eh bien ! je suis ce phénomène inconcevable. Je crois que jamais un homme ne se rencontra aussi chétif, aussi effacé, aussi tremblant, aussi silencieux que moi. Il n’y a pas d’exemple d’un homme plus dénué que je le suis de moyens physiques capables de donner l’essor à tout ce qui fermente en lui. J’ai été l’éternel prisonnier de moi-même, malgré moi-même, et pas une minute je n’ai pu me libérer de moi-même !

Alors que je fais passer à la refonte toutes les questions sociales, que je crée d’immenses poèmes, d’immenses philosophies, et des arts redoutables, un fauteuil recouvert de moleskine, une table de chêne, des livres, des registres, une clef, des titres et de l’or et de grands coffres, et un petit rouleau de papier buvard, voilà donc ce que je suis, et dans quel milieu, et parmi quels objets je me meus !

Quand je rentre de mon bureau, le soir, marchant à pas menus, les épaules effacées, un peu courbé, un peu cagneux, et de visage si impersonnel que j’en deviens invisible, c’est pour moi une chose douloureuse de voir qu’aucun être humain ne se doute que je porte en moi toutes les flammes de l’humanité !

Et quand je rentre dans mon appartement si pauvre, si anonyme lui aussi, c’est pour entendre ma femme glapir, d’une voix pareille au bruit que fait, dans les fentes d’une porte, l’aigre vent de Nord-Ouest.

— Qu’est-ce que tu as fait encore ? Pourquoi rentres-tu si tard ? Allons, dépêche-toi de descendre à la cave, pour le vin. Tu n’es bon qu’à ça !

Oh ! cette voix de ma femme, ces cheveux ternes, cette bouche sans jamais un sourire, et ces yeux de mouche charbonneuse, et ces mains hideuses et sèches, lorsqu’elle prend les cinq cents francs que je rapporte, chaque mois, de ces cavernes pleines d’or, où je vis !

Je ne sais, en vérité, comment et pourquoi je l’épousai. Ou plutôt, je le sais. Ce fut par cette incapacité absolue où je suis de dire : non ! à quelqu’un, de me défendre contre les gens et contre les choses.

Depuis dix ans que j’habitais Paris, tous les dimanches je dînais et passais la soirée chez de vieux amis de ma famille, petits commerçants dans le quartier du Marais. Cette obligation hebdomadaire m’était un supplice, mais, pour rien au monde, je n’y eusse manqué. Ah ! ces lamentables dimanches ! Et ces vieux amis, combien ils me pesaient sur le crâne ! C’étaient de pauvres gens d’une stupidité incurable et hargneuse et qui passaient leur temps à se plaindre que le commerce n’allait pas ! Certes, jamais je n’ai entendu dire à un commerçant que le commerce allât bien. Il ne va pas, pour toutes sortes de raisons comiques et contraires ; il ne va pas, un jour, à cause de l’Angleterre, un autre jour, à cause de l’Allemagne. Si les Chambres sont réunies, quel malheur pour le commerce ! si elles sont en vacances, quelle catastrophe ! Ce qui n’empêche pas tous ces braves gens de faire fortune, en peu de temps.

— Eh bien ! comment ça va-t-il ? demandais-je, régulièrement, chaque dimanche.

— Ça va mal ! répondaient-ils.

— Vraiment ? De quoi souffrez-vous ?

— Nous ne souffrons pas. Mais c’est le commerce qui ne va pas !

Et, de fait, par une exception fâcheuse, leur commerce, aux vieux amis de ma famille, n’allait pas du tout. Il n’allait pas, parce que, outre qu’ils étaient trop bêtes, ils étaient aussi trop laids.

On ne se doute pas du rôle déprimant que la laideur joue dans les relations sociales. Pour ma part, j’ai toujours remarqué que la laideur d’un boutiquier déteint sur toute sa boutique, car ce n’est pas seulement un objet déterminé que nous venons acheter chez lui, c’est une impression humaine qui s’échange, sans que l’on s’en doute, entre deux êtres dont l’un veut tromper l’autre et qui doivent lutter d’intelligence ou de grâce physique. Quand il entre dans un magasin, l’acheteur n’aime pas se trouver en présence de visages répugnants. Il en conçoit aussitôt une méfiance, et son humeur devient agressive.

Naturellement, les vieux amis de ma famille accusaient tout le monde, hormis eux-mêmes, de la triste condition de leur existence commerciale et ils eussent été bien étonnés si je leur avais expliqué mes théories à ce sujet. Mais vous devez comprendre que je ne leur expliquais rien du tout, et que notre intimité si cordiale se bornait aux propos indispensables, sans que jamais nous ayons eu à échanger le moindre sentiment ou la moindre idée.

Les vieux amis avaient une fille.

Une fille ! Hélas, oui ! Et je me demande encore, parfois, comment il a pu se faire que quelque chose ait pu naître de ce double néant !

Elle s’appelait Rosalie !…

Sèche de peau, sèche de cœur, anguleuse et heurtée, les yeux gris comme deux boules de cendre, les cheveux rares et ternes, la poitrine plate, elle avait, à vingt ans, l’aspect délabré d’une très vieille ruine ; sa laideur était si totale qu’elle était quelque chose de plus que de la laideur, rien… rien… rien !… Je ne la regardais pas sans terreur, car ce fut le seul être humain qui me représenta, exactement, cette chose incompréhensible… comment dirai-je ! oui, une chose « qui n’a pas été ».

On peut être très laid et garder une étincelle de cet admirable rayonnement que donne la vie ; on peut être très laid et avoir une flamme dans les yeux, un timbre musical dans la voix, un joli mouvement du buste, une jolie flexion des hanches… moins que cela encore, un vague frisson, par où le sexe se dévoile, avec toutes ses attirances profondes ! Rien de pareil ne relevait d’une lueur de vie l’absolu effacement de la pauvre créature. J’ai dit qu’elle était anguleuse. Elle eût pu avoir, par conséquent, un accent, un dessin, un modelé, où raccrocher un sentiment d’art et d’humanité, car la laideur a quelquefois des beautés terribles. Non, pas même cela. Elle était anguleuse sans angles, heurtée sans heurts, et si décolorée que, dans n’importe quelle lumière, aucun contour n’était apparent.

Et voici ce qui se passa, un dimanche.

Lorsque j’arrivai, à mon heure coutumière, chez les vieux amis de ma famille, je ne trouvai que le père. Il était fort grave, et plus cérémonieux que d’habitude, et je remarquai qu’il avait endossé la longue redingote des grands jours.

— Ces dames ne sont pas encore rentrées, me dit-il. Profitons de leur absence pour causer sérieusement. En deux mots, voici la chose.

Il me força à m’asseoir dans l’unique fauteuil du salon, et s’assit lui-même, en face de moi, sur un pouf de tapisserie, qui représentait un chien engueulant une perdrix !

— Voici la chose, répéta-t-il. Depuis longtemps, vous avez fait une impression profonde sur le cœur de ma fille. Elle vous aime, quoi ! Rosalie n’est pas démonstrative, c’est une personne sérieuse et qui a des principes, mais elle a une âme comme tout le monde ! Vous, vous n’êtes pas beau. Vous n’êtes pas un aigle. Mais enfin vous avez une bonne place, et puis vous êtes un brave garçon. C’est ce qu’il faut, dans un mariage. Sans compter que nous sommes de vieux amis, et que, si vous n’aviez pas eu des intentions sur ma fille, vous ne seriez pas venu, depuis dix ans, dîner, tous les dimanches, avec nous. C’est évident. Donc, il faut vous marier tous les deux, et le plus vite possible ! Je ne puis pas donner de dot à Rosalie, parce que le commerce ne va pas. Mais je sais que vous êtes un brave garçon. D’ailleurs, Rosalie a un trousseau, un tas de choses utiles dans le ménage.

Il parla longtemps. Je ne l’écoutais plus, et il se passait en moi des choses violentes.

À cette époque, j’étais vierge de corps, mais non de pensée. Au cours de ma chétive et silencieuse jeunesse, j’avais connu les plus terribles amours. Oui, dans ma petite chambre froide et toujours solitaire, j’avais par le cerveau, connu tous les mystères et toutes les secousses de l’amour. J’avais aimé des symboles de beauté, de volupté et de magnifique débauche, les Vénus et les Dianes, et les vierges sublimes, et les saintes martyres, et les princesses luxurieuses, et les sanglantes reines. Ma bouche s’était collée à toutes les nudités illustres, et j’avais soulevé les voiles les plus pudiques, et les plus lourds brocarts réservés aux caresses des rois.

Et voilà que tout cela allait disparaître, et que sur tout cela l’ombre grise et fétide de Rosalie allait s’allonger.

Le vieil ami de ma famille parlait toujours. Il parlait encore quand ces dames rentrèrent. Alors il se leva, et il dit :

— Vous ne savez pas ! Charles me demandait la main de Rosalie ! Charles n’est pas beau et ce n’est pas un aigle, mais je la lui ai donnée tout de même. Est-ce vrai, Charles ?

J’aurais voulu hurler, prendre une chaise et en asséner des coups furieux sur le crâne de ces trois hideux personnages. Je répondis :

— C’est vrai !

Et prenant ma main qu’il mit dans celle de Rosalie, il dit encore :

— Embrassez-vous, mes enfants !

Mon mariage fut quelque chose d’une ironie merveilleuse et, quand il m’arrive parfois d’y reporter mes souvenirs déjà lointains, c’est toujours avec une vive gaieté. Cette gaieté, souvent, je me la reproche comme un sentiment bas et indigne de moi. Mais je n’en suis pas le maître. Je sens tout ce que cette gaieté grinçante a de cruel pour ma femme, pour son pauvre visage d’alors, pour sa pauvre intelligence, et que si elle est la créature ridicule qu’elle est, ce ne fut pas sa faute. Née de ces larves visqueuses, dans ce milieu rabaissant et borné, où ne passaient que des caricatures d’humanité et des déformations de la vie, comment aurait-elle pu être autre qu’elle n’était ?

Je conviens qu’il eût été plus généreux d’éprouver de la pitié envers Rosalie, et par la pitié de l’amour, au lieu de m’exciter contre elle à de vulgaires et méchantes moqueries. Car, pour les âmes hautes, rien n’est plus sacré que les êtres qu’on appelle ridicules. On devrait les respecter et les plaindre comme on respecte les aveugles et comme on plaint les infirmes. Hélas ! Les bossus ne sont-ils pas l’objet des rires de tout le monde ?

Naturellement, lorsqu’ils apprirent mon mariage, mes parents accoururent de leur province, fort troublés. Ils ne le trouvaient pas à leur gré, ayant, paraît-il, rêvé pour moi « un établissement meilleur et conforme à notre situation sociale ». Même, ils m’accablèrent de reproches.

— À ton âge… caissier dans une bonne maison et de l’avenir devant toi… tu vas t’embarrasser d’une petite pimbêche, sotte et laide, et qui n’a pas le sou, comme Rosalie ! Mais c’est de la folie !

À toutes leurs questions, je répondais :

— Je ne sais pas.

Et ils ne pouvaient point me tirer autre chose.

Ah ! les soirées pénibles, et comiques aussi qui, chaque fois, menacèrent de se terminer par une brouille générale, entre tous ces vieux amis, dont l’intérêt crispait les âmes féroces ! Oh ! les discussions aigres, sournoises et colères, où il était attesté, d’une part, que le commerce n’allait pas et que je n’étais pas un aigle, d’autre part qu’on n’avait jamais vu, chez les parents qui mariaient leur fille, une telle ladrerie ! Car les vieux amis, en dépit de toutes les récriminations, persistaient à ne pas vouloir donner de dot à leur fille… mieux que cela, ils entendaient garder le piano, acheté par Rosalie, sur ses petites économies de jeune fille.

— Et comment voulez-vous que je démeuble mon salon ? criait le père.

Et ma mère répliquait :

— Le piano ne vous appartient pas. Il est à Rosalie.

— Rien, ici, n’est à Rosalie.

— Vous n’allez pas dépouiller Rosalie, au moment où elle entre en ménage !

Le père s’obstinait :

— Il n’est pas juste de dire que le piano appartienne à Rosalie, tout entier. Nous avons mis cent cinquante francs, de notre argent, à nous ! Il ne sortira pas d’ici.

— C’est honteux ! Vous êtes un mauvais père ! Et tout cela, je vous demande un peu, pour un piano !

— Mais mon salon ? Alors quoi ? ça ne sera plus un salon !

— Hé ! je me fiche un peu de votre salon ! Je ne pense qu’à ce qui est juste et au bonheur de ces enfants.

Et cela finissait par une crise de nerfs, dans laquelle la pauvre Rosalie sanglotait, et pleurait de sa voix blanche :

— Mon piano ! Il est à moi ! Je l’ai payé.

C’était ma mère qui, toujours, menait le débat. Elle était tout d’une pièce, hargneuse, tyrannique, et très violente. Mon père, lui, hochait la tête, approuvait silencieusement par de petits gestes courts et vifs, comme s’il attrapait, au passage, des vols de mouches. C’était un excellent homme et qui n’avait sur n’importe quoi et sur n’importe qui, aucune espèce d’idées. Jamais il ne se fût permis d’aller à l’encontre d’une opinion ou d’un désir exprimé par sa femme qui se chargeait de tout, dans sa maison, même de la besogne et des attributions qui incombent aux hommes.

Enfin, au bout d’un mois, elle finit par arracher aux vieux amis, outre le trousseau, une somme de cinq mille francs, et le piano. Et j’entends encore le père de Rosalie balbutier, dans une affreuse grimace, et d’une voix de vaincu :

— Vous me saignez aux quatre membres. Et qu’est-ce que je ferai de mon salon, désormais ? Ça n’est pas bien, pour de vieux amis, de nous prendre ainsi à la gorge ! surtout quand vous savez que le commerce ne va pas !

Je passe sur la cérémonie du mariage, sur la toilette blanche et sur le voile blanc, et la figure si effacée de Rosalie, dans le nuage nuptial. Et je passe aussi sur le landau et le repas dans une gargote de la banlieue ! Ce fut simplement hideux.

Et j’arrive au moment où, pénétrant dans la chambre qui nous avait été préparée, je l’aperçus, couchée dans un lit, et sa tête sortant hors des draps !

J’avais apporté un volume qui, d’ailleurs, ne me quittait jamais. C’était les Pensées, de Pascal. Je déposai le volume sur la table de nuit, et, après m’être déshabillé, je me glissai, à mon tour, dans le lit, près de Rosalie.

Rosalie n’avait pas bougé. Elle ne regardait rien. Elle tremblait un peu, et ses lèvres avaient un petit mouvement bizarre, comme en ont les moutons, qui ruminent.

— Rosalie, lui dis-je, savez-vous ce que c’est que l’amour ?

— Non !

— Alors, Rosalie, je vous l’apprendrai. Et quand vous connaîtrez ce que c’est que l’amour, vous verrez que c’est parfois une bien sale chose. Mais auparavant, laissez-moi vous lire quelques pages de Pascal. C’est un auteur admirable, plein de beautés effrayantes, et que vous ne comprendrez jamais.

Je me mis à lire. Durant plus d’une heure, je continuai de lire, m’interrompant seulement pour regarder Rosalie et voir l’impression que cette lecture faisait sur son âme. Elle avait ses pauvres cheveux ternes relevés et noués par un petit ruban bleu sur le sommet de son crâne. Une fois, je vis les coques maladroites de ce ruban s’agiter comme mues par des soubresauts nerveux. Une fois, je vis les yeux de Rosalie se mouiller de larmes silencieuses. Une fois, je vis que Rosalie était endormie, la bouche ouverte, et soufflant une odeur de pourriture ! Alors, je fermai le livre. Et, moi aussi, je m’endormis !

Telle fut la première nuit de nos noces !

Je crois que j’aurais pu aimer ma femme, et je crois aussi que ma femme eût pu m’aimer. Elle ne pouvait pas être méchante, puisqu’elle n’était rien. Elle pouvait être tout, de la passion, de la beauté, du rêve. Il fallait la faire naître à l’amour, voilà tout ! C’était une pauvre créature embryonnaire et qui, toujours, avait dormi dans les limbes de la création ! Que ne l’ai-je réveillée ? Que ne lui ai-je ouvert les yeux aux splendeurs de la vie ? Le pouvais-je ? Oui, j’ai aujourd’hui cette impression et ce remords que je le pouvais. Il n’était pas même besoin que je lui parlasse. On parle par le regard, par le geste et par la caresse. Il m’était facile de la pétrir et de la modeler jusqu’à ce que l’argile devînt de la chair, du sang, de la pensée. Jamais son esprit, jamais son cœur n’avaient été mis en face d’une beauté et d’une émotion. Je devais lui donner mon esprit, et mon cœur, je devais la recevoir dans mon esprit et dans mon cœur, comme dans un palais plein de musiques, de danses, de fêtes et de fleurs ! Et je l’en ai chassée !

Et pourtant, elle avait pleuré ! La nuit de notre mariage, si douloureusement pauvre, avec sa face grise et son petit ruban bleu qui nouait ses cheveux de vieille, elle avait pleuré de sensibilité, de souffrance, d’amour !

Pourquoi ne les ai-je pas bues, ces larmes qui étaient, j’en suis sûr, des larmes d’imploration silencieuse ? Pourquoi ce corps triste, cette chair grenue, qu’un peu de confiance eût transfigurés, pourquoi ne les ai-je pas attirés et retenus contre mon corps et contre ma chair ?

La vérité est que, depuis qu’elle avait pleuré, je me sentais pour elle une immense pitié. Il me fut impossible de la lui exprimer. Je suis atteint d’une impuissance singulière. J’éprouve les sensations les plus fortes et les plus violents enthousiasmes. Il y a des moments où il me semble que j’atteins aux cimes éblouissantes de l’absolu. Mais tout cela demeure caché en moi, et ne franchit jamais l’abîme de silence qu’est ma bouche.

Je ne dis donc rien à Rosalie, je ne lui dis jamais rien !

Un soir, pourtant, je lui parlai. C’était quinze jours après notre mariage. Je rentrais de mon travail. Et je trouvai Rosalie un peu pâle, assise dans sa chambre et qui pleurait.

— Pourquoi pleures-tu ? lui demandai-je. Est-ce qu’on t’a fait de la peine ? Est-ce que tu es malade ?

— Non !

— Alors, pourquoi pleurer ?

Et, se levant, elle se jeta dans mes bras, secouée par ses sanglots, et elle me dit :

— Oh ! mon petit homme ! mon petit homme !

Je fus très ému, et vraiment, à cette seconde, Rosalie resplendissait. Il y avait dans ses yeux une flamme nouvelle et ardente ; la peau de son visage rayonnait ; ses cheveux brillaient, une chaleur de vie intense s’échappait, comme d’un foyer, de son corps, qui se collait au mien.

— Allons ! allons ! lui dis-je, en la forçant à se rasseoir, il ne faut jamais pleurer. Et jamais il ne faut m’appeler votre petit homme.

Elle s’écriait, entre des spasmes :

— Non, je suis trop malheureuse !

Doucement, je lui demandai :

— Pourquoi êtes-vous malheureuse ? Il vous manque donc quelque chose ?

— Oui ! Il me manque quelque chose dans la tête, dans le cœur, dans les bras, partout ! Oui, il me manque d’être vivante, je vous assure. Et cette vie à laquelle j’aspire, vous ne voulez pas me la donner ! Je serai donc toujours morte ?

— Allons ! lui dis-je. Calmez-vous ! Il est temps que nous dînions !

C’est à partir de ce moment que Rosalie prit vraiment possession de notre ménage. Au lieu de rester calme et silencieuse, elle devint glapissante et aigre. Elle m’enleva tous mes droits d’homme dans la maison. Puis, bientôt, comme je ne résistais pas, heureux dans le fond d’esquiver les responsabilités, elle ne m’adressa plus la parole que pour me harceler de reproches que je ne méritais d’ailleurs pas. J’étais la cause de tout ce qui arrivait de fâcheux, la cause de la pluie, de la boue, de l’omnibus qu’elle avait raté, du petit bibelot qu’elle avait cassé, des incessantes disputes avec la femme de ménage.

Enfin, elle décida qu’elle aurait l’argent, comme elle avait déjà toutes les clefs, même celle de mon armoire à linge et de mon bureau. Et, tous les matins, pour me faire sentir mon servage, c’est elle qui me distribua les douze sous de mon omnibus.

Que m’importait d’entendre sa voix ? Je ne l’écoutais pas. Que m’importait de n’avoir pas d’argent ? Je n’avais aucun besoin, aucun vice antérieur, pas même le goût de la charité ! L’argent me dégoûtait. À force de manier l’or et les billets de ma caisse, j’en étais venu à le haïr.

Ma vie n’était ni dans ma maison, ni dans ma femme, ni dans l’argent ; ma vie était ailleurs : elle était en moi !

Mon temps était donc partagé entre ma maison et mon bureau.

En dépit des taquineries et des irascibilités de ma femme, je ne me sentais pas malheureux dans ma maison. Doué d’une puissance considérable d’abstraction, j’étais parvenu très vite à m’abstraire de sa présence matérielle. Les gens qui habitent près d’une gare s’accoutument rapidement à ne plus entendre les sifflets et les roulements des trains. C’est ce qui m’advint, pour ma femme. Elle avait beau être laide, je ne la voyais plus ; elle avait beau glapir ses reproches éternels, je ne l’entendais plus. À force de volonté, je m’étais créé une vie intérieure si fortement close aux extériorités de la vie, que je vivais comme si Rosalie n’eût pas été là, sans cesse près de moi. Il m’arriva même, habitant la même chambre qu’elle, et couchant dans le même lit, d’oublier totalement que je fusse marié et de reprendre mes rêves d’autrefois…

Croyez aussi que je ne négligeais pas mon esprit. Après le dîner, toujours silencieux de ma part et souvent bruyant de la part de ma femme, nous passions dans une petite pièce qui nous servait de salon. C’est là qu’avait été transporté le piano fameux si disputé lors de notre contrat de mariage. Il y avait aussi, sur la cheminée, une pendule, en bronze doré, qui représentait les Adieux de Marie Stuart, sous un globe ! Ma femme s’installait, devant un petit bureau, en faux bois de rose, où elle faisait ses comptes de la journée ; ou bien elle raccommodait d’ignobles chaussettes et de sales torchons. Moi, je m’étalais sur l’unique fauteuil et, les bras sur les accoudoirs, les jambes écartées, les yeux fixés au plafond, je pensais. Quand je serai arrivé au chapitre de mes idées et opinions, vous verrez tout ce que j’ai détruit, tout ce que j’ai reconstruit.

Quelquefois, ma femme s’irritait de ce silence que troublaient seulement, de temps en temps, les bruits de la rue. Et, tout d’un coup, fermant avec colère son bureau, ou jetant d’un geste rageur son ouvrage dans le panier, elle s’écriait :

— Est-ce une vie ? J’en ai assez à la fin ! Ça m’étouffe ! avoir un mari étalé comme un veau dans un fauteuil et qui ne parle jamais. Mais si tu étais incapable de faire une caresse à une femme, il fallait le dire !

Et comme je ne répondais pas :

— Mais dis donc quelque chose ! n’importe quoi ! ah misérable ! Il n’a même pas l’air de m’entendre ! Et ne jamais sortir… être toujours en prison, comme une criminelle ! Que suis-je ici ? Quelque chose de moins qu’une chienne ! une domestique, on lui parle, une chienne, on la caresse !

Alors, elle marchait dans la petite pièce, bousculant les meubles :

— Non… non… ça n’est pas possible de s’ennuyer comme ça ! Et je sens qu’à force de m’ennuyer, tu me feras commettre un crime.

Et elle retombait, accablée, sur sa chaise.

Moi, je répondais, parfois, d’une voix lente :

— Vous vous ennuyez, Rosalie ? C’est votre faute, et non la mienne. Vous n’avez rien en vous que vous-même. Il n’est pas étonnant que vous vous ennuyiez ! Mais faites comme je fais. Remontez les siècles et bousculez l’histoire. Et vous ne vous ennuierez plus !

Dans ces moments-là, ses contours effacés devenaient durs. Et elle quittait le salon, en coup de vent, claquait les portes ; et elle s’enfermait dans sa cuisine, où, jusqu’à minuit, elle épanchait sa colère et ses rancunes en récurant furieusement ses casseroles… Puis, calmée, elle revenait se coucher près de moi qui, sous des ciels de lit d’or, étreignais mes sublimes amantes, avec des cris de volupté ; et, souvent, jusqu’à l’aube, pauvre petite loque de chair abandonnée, elle pleurait ! Chose curieuse, rien de tout cela ne m’émouvait.

Chaque dimanche, nous allions dîner chez les parents de Rosalie. Ils étaient toujours les mêmes, stupides et vulgaires, et il n’y avait chez eux de changé que le salon, où l’enlèvement du piano avait produit un vide. Par amour-propre, sans doute, ma femme n’avait pas voulu confier à son père, ni à sa mère, ce qui se passait chez nous. Ceux-ci la croyaient heureuse, et ils disaient souvent :

— On voit bien que c’est toi qui portes les culottes. D’ailleurs, c’est juste, car ton mari n’est pas un aigle, et tout est ainsi pour le mieux !

Toutes les semaines, la même scène se reproduisait. Le père, goguenard, regardait le pauvre ventre plat de sa fille, et il s’écriait :

— Eh bien ! Ça ne s’arrondit pas encore ? Ah ! vous y mettez le temps, sapristi !

Et comme Rosalie baissait, les yeux :

— Eh bien, quoi ! expliquait-il. Il n’y a pas de honte ! Moi, avec ta mère, le premier mois ça y était ! Mais ce n’est peut-être plus la mode aujourd’hui ! Et, ma foi, après tout, ça vaut sans doute mieux ! Dans le temps où nous sommes, les enfants, ça coûte cher à élever et ça ne donne guère de satisfaction ! Amusez-vous, allez ! Amusez-vous !

— Et le commerce, beau-père ? demandais-je pour donner un autre tour à la conversation.

— Le commerce ? mon cher garçon. Jamais il n’a été plus mal… Voilà encore qu’on vient de nommer un député socialiste à Pantin !

— Et puis, appuyait la belle-mère d’un air méchant, il n’y a plus de religion ! il n’y a plus de famille !

— Parbleu ! Il n’y a plus rien de rien ! Et qu’est-ce que j’ai lu ce matin dans mon journal ? Il paraît que l’Angleterre fait encore des siennes ! Elle veut nous prendre je ne sais plus quoi. Comme si son commerce n’allait pas, à l’Angleterre !

Et quand, pour la centième fois de la soirée, il avait été constaté que « le commerce n’allait pas », nous rentrions chez nous.

On a pu voir à quel genre de créature humaine appartenait ma femme. Je ne veux plus raconter les mille incidents fastidieux de notre existence conjugale, s’il m’est permis d’appeler conjugale une existence qui le fut si peu. Pourtant, avant de reléguer la figure de ma femme dans l’ombre étanche d’où elle n’aurait jamais dû sortir, je voudrais dire deux mots d’un petit drame qui vint rompre la monotonie de notre si pauvre histoire.

Ma belle-mère, qui était, du reste, de vie chétive, tomba malade et mourut.

Elle mourut juste au moment où l’on se décidait à appeler le médecin.

— Ce n’est rien ! disait-elle. C’est une indigestion. J’ai sur l’estomac comme une boule.

À quoi mon beau-père ajoutait, en manière d’explication rassurante :

— Ce sont les haricots de l’autre jour. Moi aussi, je me suis senti tout chose après en avoir mangé. Mais ça n’est rien !

On fit boire beaucoup d’eau de mélisse à la malade et on lui administra quelques cuillerées d’huile de ricin. Et, comme son état empirait :

— Ça n’est rien ! disait-elle en nous regardant d’un regard un peu effrayé. Je sens que c’est une boule… là…

Un soir — c’était un samedi, je me souviens — le visage de ma belle-mère s’altéra tout à coup. Ses narines se pincèrent affreusement. Son regard, qui, déjà, ne voyait plus les mêmes choses que nous, devint trouble et vitreux. Elle respirait avec effort. Sur son front qui se bronzait, la sueur roulait en grosses gouttes glacées. Et semblant ne plus nous reconnaître, elle balbutiait péniblement :

— Ça… n’est rien… Partons… pour… la… campagne… pour… la… camp…

Elle ne put achever.

— Comme c’est long à passer ! observait le beau-père, dont le calme et la confiance persistaient. Moi, ça m’est arrivé, une fois, avec des escargots !

Il estima qu’elle devait prendre du rhum, qui est un remède souverain pour les indigestions.

— Quand elle aura pris du rhum, ce sera fini !

Moi, je sentais la mort sur elle.

— Elle est très mal ! dis-je gravement. Appelez vite un médecin !

— Mais non ! s’obstina le beau-père. Un médecin l’effrayerait. Si elle était si mal que vous le dites, elle le saurait mieux que nous, bien sûr !

Quand elle commença de râler il commença, enfin, de s’inquiéter.

— Je crois, en effet, dit-il, qu’elle ne va pas très bien. C’est curieux, tout de même, comme des haricots qui ne passent pas font du ravage !

Ce fut la belle-mère qui passa dans un petit cri rauque, sans convulsions, presque sans remuer…

Quand il eut été constaté qu’elle était bien morte, le beau-père s’écria :

— Ah !… par exemple !… C’est trop fort !… Mourir d’une indigestion !… pour des haricots qui ne passent pas ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi !

Et il s’écroula dans un fauteuil, en proie à une douleur profonde et à un non moins profond étonnement, répétant d’une voix hachée :

— Jamais je ne croirai ça ! Une indigestion de haricots !… C’est trop fort ! Est-ce que vraiment elle est morte ?

Dieu sait que la pauvre créature m’était quelque chose de très indifférent. Je ne jouissais même plus de ses ridicules, je ne m’amusais même plus de la caricature humaine qu’elle n’avait cessé d’être durant toute sa vie.

Et voilà que, dès qu’elle eut exhalé son dernier souffle, je me sentis pris d’un grand remords de ne l’avoir pas aimée ! Est-ce une chose mystérieuse et stupide que la mort ! Pourquoi l’aurais-je aimée ? Et pourquoi l’aimais-je maintenant ? Sans savoir pourquoi, sans chercher à raisonner cette impression soudaine, rien que parce qu’elle ne remuait plus, je découvris, en elle, d’émouvantes vertus et des beautés prodigieuses. Et je pleurai sur elle abondamment. Et, en pleurant sur elle, je pleurai sur moi, qui ne la verrais plus, sur ma femme et sur mon beau-père, et sur la voisine qui était venue faire la toilette de la morte, et sur la chambre et sur les meubles de la chambre, et sur la vie et sur tout, et sur rien !

Je revois le lamentable salon où nous passâmes le reste de la nuit à pleurer et à chanter sur les modes les plus tristes, les extraordinaires vertus de la morte.

— Pauvre Héloïse ! gémissait le beau-père. C’était une femme héroïque et qu’on ne connaissait pas. Et maintenant qu’elle est partie, que vais-je devenir ?…

— Père, père ! sanglotait Rosalie. Petit père chéri ! Quel affreux malheur !

— Je n’ai plus que vous, mes enfants, je n’ai plus que vous ! Ah ! vous ne saviez pas ce qu’était Héloïse ! Elle avait un bon sens merveilleux. Elle s’entendait au ménage comme pas une, et si économe ! Et puis, elle était l’âme de ma maison de commerce ! Je n’ai plus de ménage, plus de maison de commerce, plus rien, plus rien. Je n’ai plus que vous !…

— Et quelle belle-mère c’était pour moi ! m’exclamais-je. Comme elle renforçait notre union de ses chers conseils ! C’est horrible !

— Elle était si généreuse !… si dévouée !…

— Si intelligente !…

— Elle était si belle !…

Nous disions tout cela sans rire, avec des enthousiasmes sincères dont le comique me paraît, aujourd’hui, d’une folie à la fois macabre et singulièrement exhilarante.

Et ce qui fut plus comique encore, ce fut quand, après l’enterrement de l’admirable, héroïque, intelligente, généreuse et dévouée belle-mère, ma femme et moi nous rentrâmes dans notre appartement, changés tous les deux, et meilleurs, et sublimes, oui, en vérité, sublimes.

— Ah ! mon cher petit mari, s’écria ma femme, maintenant il faut nous aimer. C’est si peu de chose que la vie !

— Oui ! oui ! ma chère petite femme… Aimons-nous… serrons-nous l’un contre l’autre !

— Ne nous disputons plus jamais. La mort vient si vite !

— Nous nous aimerons toujours…

Ce furent des serments solennels. Notre douleur s’adoucissait de tant d’extases ! Je trouvais ma femme divinement belle, tant l’amour la transfigurait !

Deux jours après, je reprenais ma place sur le fauteuil Voltaire du salon ; ma femme reprenait sa place devant le petit bureau en faux bois de rose. Et elle m’injuriait d’une voix plus aigre encore qu’autrefois… Et, plus inerte, plus silencieux, plus lointain que jamais, je ne l’écoutais pas.

Avant de poursuivre mon récit, je voudrais remonter en arrière, dans mon enfance.

Je suis né dans une petite ville de Normandie, sale et triste. Mes parents, qui étaient marchands de bois, ne s’occupèrent pas de mon éducation. Ils m’avaient créé sans joie ; ils m’élevèrent sans amour. Je crois avoir dit qu’au point de vue intellectuel et moral, c’étaient de pauvres diables. Je ne parlerai pas de mon père, qui était sans autorité dans la maison. D’ailleurs, je le vis très peu. Il partait le matin dès l’aube, courant les sentes et les adjudications de bois, et ne rentrait que le soir, souvent fort tard. Je ne connus pour ainsi dire que ma mère. Elle ne n’aimait pas ; du moins elle semblait ne pas m’aimer. C’était une petite femme sèche et très nerveuse qui ne pouvait supporter l’agitation d’un enfant. Elle m’obligea au silence et à la solitude. Dès que je faisais mine de parler, elle me fermait la bouche par ces mots prononcés d’une voix coupante : « Un enfant ne doit jamais parler ». De très bonne heure, j’appris à vivre en moi, à parler en moi, à jouer en moi. Et j’avoue que ce ne me fut pas très douloureux. C’est à cette enfance silencieuse que je dois d’avoir acquis cette puissance de pensée intérieure qui m’a permis de vivre souvent des vies merveilleuses.

Mon père gagnait péniblement l’existence du ménage. Il ne faisait pas de très bonnes affaires ; il en faisait même souvent de mauvaises. Et c’était entre ma mère et lui des disputes continuelles, dans lesquelles il s’avouait, tout de suite, vaincu. Quand il rentrait de ses longues courses, transi de froid et la faim au ventre, il commençait par recevoir sur le dos une grêle de reproches, bien avant qu’il eût rien dit. Ces scènes se reproduisaient presque tous les soirs. Mais mon père en avait acquis l’habitude. Elles glissaient sur lui comme les averses sur un parapluie. Et, le dos rond, le visage indifférent, il se mettait à table et dévorait silencieusement sa soupe.

La plupart du temps, j’étais couché, lorsque mon père rentrait. Mais si, par hasard, je ne l’étais pas, c’était la même chose pour moi, car il ne m’adressait pas la parole, dans la crainte de déplaire à sa femme. Et il m’embrassait, pour la forme, d’une bouche que je sentais indifférente et lasse. Ah ! je le vois toujours avec sa grosse figure humble et servile et sa barbe malpropre, et sa toque, et sa peau de chèvre, qui lui donnaient l’air d’une grosse bête débonnaire et domestique !

Ce fut ma mère qui me donna mes premières leçons. Elle avait la prétention de m’apprendre à lire et à écrire. Vous pensez avec quel succès ! Vous voyez d’ici quel maître calme et patient j’avais en elle. Elle voulait que j’eusse répondu à ses questions avant qu’elle ne les eût formulées… Elle ne souffrait pas que je réfléchisse un seul instant. Aussi, au bout de huit jours, après m’avoir administré sur les joues force gifles, et sur les doigts force coups de règle, elle déclara que j’étais trop bête pour apprendre quoi que ce soit. Elle décida pourtant qu’on m’enverrait à l’école primaire chez les Frères. Là, je me montrai un élève studieux, rangé, intelligent, de quoi ma mère ne voulait pas convenir. Lorsqu’on lui parlait de moi avec éloges, elle s’emportait.

— Qu’est-ce que vous me dites ? s’écriait-elle. C’est un enfant indécrottable, on n’en peut rien tirer. C’est son père tout craché !

Il y avait dans la petite ville que nous habitions une sorte de petit collège communal, et dans ce petit collège, une sorte de petit professeur qu’on appelait « Monsieur Narcisse ». Ce Monsieur Narcisse venait souvent chez nous. C’était un petit brun, timide et prétentieux, d’une assez jolie figure et que ma mère prenait plaisir à recevoir. J’avais remarqué que Monsieur Narcisse était le seul être au monde envers qui ma mère se montrât douce et affectueuse. Sa voix, quand elle lui parlait, devenait subitement pleine de tendresse. Cela m’étonnait et me gênait infiniment. Je ne voyais jamais venir Monsieur Narcisse chez nous sans une sorte de peine et presque de honte. Monsieur Narcisse me tapotait la joue avec amabilité ; quelquefois, il me prenait sur ses genoux et m’embrassait avec de gentilles paroles. Mais, chose curieuse, je sentais très bien que ces paroles gentilles et ces caresses n’étaient pas pour moi. D’ailleurs, lorsqu’il était là, je ne restais jamais longtemps, et ma mère ne tardait pas à me dire :

— Allons, mon petit Georges, va jouer dans ta chambre.

Un jour, Monsieur Narcisse me dit :

— Est-ce que vous seriez content, mon petit Georges, si je vous apprenais le latin et le grec ?

— Il ne faut pas vous donner cette peine, répliqua ma mère en roulant des yeux humides de joie. Georges n’est pas un enfant comme les autres. Il n’apprendra jamais rien. C’est son père tout craché !

— Mais non, je vous assure, insista Monsieur Narcisse. Je pourrais venir deux fois par jour… le matin, avant la classe… et après midi… Est-ce que cela vous plairait ?

— Mon Dieu !… comme vous êtes bon !… s’écria ma mère… Mais quelle charge ce serait pour vous ! Vous êtes trop bon, Monsieur Narcisse… vous êtes…

Ma mère ne put pas achever, tant elle était émue. Et il y avait dans ses petits yeux noirs une flamme étrange, une flamme qui me fit presque pleurer. Et, tout à coup :

— Non ! criai-je. Je ne veux pas !

Et je me mis à fondre en larmes. Monsieur Narcisse essaya de me calmer, et j’entendis ma mère qui disait :

— Laissez-le donc ! Monsieur Narcisse ! Vous n’en tirerez rien ! Naturellement, il ne veut rien faire pour sa famille. Il aime mieux rester une bête toute sa vie ou que sa famille dépense des mille et des cent pour son éducation.

Enfin, malgré ma résistance qui avait d’ailleurs faibli sous les regards sévères de ma mère, il fut décidé que Monsieur Narcisse serait mon professeur, qu’il m’apprendrait le grec, le latin, l’histoire et la tenue des livres – la tenue des livres, surtout !

Une fois qu’il fut parti, ma mère me flanqua, d’abord, une gifle, puis une autre, puis une autre, et elle me dit, blanche de colère :

— Ah ! je t’apprendrai à pleurer et à faire la bête, devant Monsieur Narcisse ! Et que je te voie le regarder de travers, et le mal recevoir ! Tu auras à faire à moi, petit imbécile…

Et elle ajouta :

— Tu me feras le plaisir d’être levé et prêt, demain, à sept heures, pour ta première leçon. Un professeur comme ça…

Il fut, en effet, mon professeur, Monsieur Narcisse. Et vous allez voir de quelle manière, et ce qu’il m’enseigna.

Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de celle-ci que par une mince cloison de briques. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de paille en composaient le mobilier.

Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans à peine. Autrefois, elle servait de débarras. Moi, je couchais dans la chambre de mes parents, qui était bien plus belle, car il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat ; une peau de renard, un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis ; une toilette d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un globe. J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son indicible tristesse.

Une nuit, je fus réveillé en sursaut. La lampe brûlait encore sur la table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre. Quand on sort du sommeil, brusquement les bruits, les ombres, les objets, même familiers, prennent une intensité et des déformations extraordinaires. Que s’était-il passé ? Je ne saurais le dire exactement ; ce que je sais, c’est que sous l’impression de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui ressemblaient à des gémissements et à des râles… je me dressai, soudain, hors des draps, et, d’une voix qui appelait au secours, je me mis à crier :

— Papa qui bat maman ! Papa qui tue maman !

Un gros juron. Puis la lampe s’éteignit. Puis, dans les ténèbres :

— Veux-tu bien te taire, animal ! Qu’est-ce qui lui prend, à ce petit imbécile ?

C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et furieuse…

— Oh ! cet enfant ! ce maudit enfant !

C’était la voix de ma mère.

Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh ! l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des siècles.

Je m’étais recouché tout tremblant, et je me faisais si petit, si petit que j’espérais disparaître, me fondre dans ces draps ; et pour ne plus rien entendre j’avais accumulé par-dessus ma tête les couvertures.

Pourtant, j’entendis encore ma mère qui disait, tout bas :

— Non. Plus maintenant ! Je suis sûre qu’il n’est pas rendormi ! Il est si sournois… si vicieux… avec son air de ne rien voir et de ne rien dire !

Et quelque temps après :

— Il est trop grand maintenant ! affirmait mon père… Il faudra qu’il couche dans la chambre à côté…

— Tais-toi donc ! Je suis sûre qu’il entend tout ce que nous disons. Il faut dormir.

— C’est embêtant !

Et, au bout d’un quart d’heure, j’entendis un double ronflement, qui emplissait la chambre, redevenue paisible, de sonorités de violoncelle.

Le lendemain, aidée de la femme de ménage, ma mère débarrassait la chambre d’à côté. Elle ne me dit rien, ne me fit aucun reproche. Mais elle avait un air dur et rancunier. Quand ce fut fini, elle déclara d’un ton bref :

— Voici ta chambre. Tu y coucheras ce soir !

Et c’est là que, depuis deux ans, je dormais, je rêvais, je songeais !

On se souvient que, dès le lendemain de la visite que j’ai racontée, Monsieur Narcisse devait venir pour me donner sa première leçon. À sept heures, j’étais levé et habillé. Mon père était déjà parti, ma mère dormait encore, et la femme de ménage balayait l’escalier. Il faisait un petit jour sournois et triste qui rendait plus intolérablement pauvre, ma chambre. Et cependant, la veille, ma mère l’avait décorée de nouveaux meubles, à l’intention de mon professeur. Elle avait ajouté une sorte de vieux fauteuil, un tapis devant la cheminée, et elle avait couvert la table de bois blanc d’un antique châle brun mangé de mites.

M. Narcisse entra. En me voyant :

— Ah ! ah ! c’est très bien ! dit-il. Déjà prêt !

Il posa sur la table une pile de livres qu’il avait apportés, enleva son chapeau et son pardessus élimé, puis, se frottant les mains, il répéta :

— C’est très bien ! Tiens ! j’ai rencontré votre père en cabriolet, dans la rue des Trois-Hôtels. Il est matinal aussi, le papa !

Il prit un livre dans la pile et l’ouvrit :

— Ah ! ah ! fit-il. Savez-vous ce que c’est que ce livre ?

— Non, monsieur Narcisse.

— Eh bien ! c’est une grammaire latine, mon enfant ! Et voici ce que nous allons faire. Asseyez-vous.

Quand je fus assis, en face de la table, il étala le livre devant moi :

— Vous voyez… ceci… Rosa, la rose… Rosæ (génitif), de la rose… etc. Vous allez m’apprendre cela par cœur… Ce n’est pas difficile… et quand vous le saurez vous me le réciterez… jusqu’ici !…

Il faisait mouvoir son doigt, en mouvements cadencés, comme un chef d’orchestre son bâton, il répéta :

Rosa, la rose… Rosæ, de la rose… Vous avez compris ?

Puis brusquement :

— Et votre mère ? me demanda-t-il. Je voudrais bien la voir… J’ai à lui parler de choses très importantes. Est-ce qu’elle ne va pas venir ?

— Maman n’est pas levée, répondis-je. Je crois que maman dort…

— Ah ! sapristi. C’est fâcheux.

Mais la porte s’ouvrit à ce moment et ma mère parut.

— Ah ! monsieur Narcisse ! dit-elle simulant une surprise joyeuse. Vous êtes là ?… Comme vous êtes exact !

M. Narcisse s’inclina et il répondit :

— On le serait à moins, madame !…

Ma mère dit encore :

— Vous avez entrepris là une tâche bien difficile, monsieur Narcisse.

— Avec votre concours, madame, répliqua le professeur dont les yeux prenaient des expressions d’extase… avec votre concours… croyez-moi… nous arriverons au but… Et, à ce propos, j’aurais des choses à vous dire… des instructions… des conseils à vous demander…

— Mais certainement.

Et elle fit entrer dans sa chambre M. Narcisse, qui, avant de disparaître derrière la porte, se tournant vers moi, me recommanda.

Rosa la rose… Rosæ, de la rose… Apprenez cela par cœur… Faites bien attention !

— Tu entends !… appuya ma mère, dont le regard, un instant adouci par la présence de M. Narcisse, redevint dur et menaçant, en se fixant sur moi…

Je restai seul dans la chambre. Quelles choses importantes M. Narcisse avait-il donc à confier à ma mère ? Je ne voulus pas y songer. Sans prendre garde aux recommandations de cet étrange professeur, je quittai la table et j’allai vers la fenêtre. Le jour s’était éclairci. De grands nuages bas glissaient, dans le ciel, au-dessus des maisons. Et, sans savoir pourquoi, j’étais triste, triste à mourir…

Je ne veux pas faire un récit détaillé des rapports trop familiers de ma mère avec M. Narcisse. Il serait trop mélancolique pour moi et, peut-être même, gênant pour ceux qui liront ces lignes. On n’aime pas qu’un fils descende trop profondément dans les intimités de ses parents.

La scène que j’ai contée se reproduisit exactement pareille, durant toute une année, trois fois par semaine. Et je finis par comprendre quel était le véritable caractère des visites de M. Narcisse. Je n’en souffris pas trop, et même je n’en souffris pas du tout, car je leur dus une tranquillité relative. En somme, ce fut une trêve dans ma vie. Non seulement je n’eus plus à subir les tracasseries journalières et les incessants reproches de ma mère, mais encore je remarquai qu’elle gagnait en beauté physique, comme elle avait gagné en beauté morale. Ses yeux s’étaient adoucis, sa peau, un peu cendreuse, s’était éclairée et colorée, sa démarche, ses gestes, avaient pris de la souplesse et de la langueur. Ce qui me frappa aussi, c’est qu’elle devenait sentimentale et poétique… Bien des fois je fus étonné de la voir qui regardait les choses avec des yeux mouillés.

Quant à M. Narcisse, il était très bon avec moi et il faisait de son mieux pour me plaire. Naturellement, occupé de ma mère comme il l’était, il n’avait pas le temps de m’instruire sur le latin, mais il m’apportait des livres que je dévorais, et bien qu’ils fussent presque tous d’une grande stupidité, ils développèrent en moi le goût de réfléchir et de penser.

Le dimanche, M. Narcisse dînait chez nous. Sur le désir de ma mère, il m’apprenait à calculer, si bien qu’au bout de peu de temps, surprise de mes aptitudes, elle me confiait en quelque sorte la tenue des livres de la maison. Ah ! ces dimanches, après toute une journée de travail, lorsque, le soir, après dîner, nous étions réunis autour de la table où nous jouions au bog ; où M. Narcisse, qui était très pauvre, n’ayant que son maigre traitement, passait par toutes les transes et par toutes les joies de la perte ou du gain ! Un soir, je me souviens, la guigne s’acharna sur le misérable professeur. Il perdit trois francs, ce qui ne s’était pas encore vu ! Et ces trois francs, c’était mon père qui les avait gagnés. Narcisse ne les possédait pas. Il dut s’excuser.

— Quand on n’a pas le sou, on ne joue pas ! proféra mon père.

Et il s’exprima, en termes presque insultants, sur le compte de M. Narcisse.

Alors ma mère, très pâle, intervint.

— Ce n’est pas à toi de parler ! dit-elle à son mari. Puisque tu acceptes, lâchement, que M. Narcisse dirige l’éducation de notre fils pour rien…

— L’éducation de Georges ! s’exclama mon père. Ah ! bien, elle est propre !… Qu’est-ce qu’il sait ? Qu’est-ce qu’il a appris ?

— Tu es un misérable ! Et tu vas te taire… ou…

Ma mère s’était levée. Je ne sais quelle menace planait au bout de sa main étendue. Mon père se tut.

— Je vous demande pardon, monsieur Narcisse, de la brutalité de mon mari ! dit ma mère.

Et M. Narcisse, tour à tour très rouge et très pâle, roulant des yeux effarés, répétait :

— Ce n’est rien… madame… ce n’est rien !…

Nous vécûmes ainsi un an. Et voilà que, tout d’un coup, on apprit que M. Narcisse était déplacé. On l’avait nommé professeur de cinquième dans un département lointain.

Ma mère fut malade ; elle garda le lit pendant quinze jours. Moi aussi, j’eus un grand chagrin et je pleurai à la pensée que je ne verrais plus M. Narcisse.

Et la vie recommença, âpre, dure ; on n’entendait plus dans la maison que les cris de colère, les bousculades, les reproches de ma mère contre tout le monde. Ses yeux retrouvèrent leur hostilité ancienne ; sa peau redevint cendreuse et grise. Toute la journée, on la voyait en camisole sale, en savates traînantes, dépeignée, s’en prendre à tous et à toutes choses, à un malheur qu’elle n’avouait pas.

Durant cette période de ma vie, je n’aimai qu’une chose : les livres. Mais que de difficultés pour s’en procurer dans une petite ville morte et stupide, où presque personne ne lisait, et où, d’ailleurs, renfermé dans ma chambre, comme je l’étais, je ne connaissais pour ainsi dire personne, je ne parlais à personne, qu’à des pauvres, lesquels ne lisent jamais rien. Je n’aimai aussi qu’un seul être, et il arriva que cet être que j’aimai était un chien.

Un soir, mon père nous ramena un chien. C’était un petit chien à taches jaunes et blanches, très laid, très maigre et très craintif. Il avait le poil triste et sale et il boitait de la patte de derrière, mais comme il me parut joli dans sa laideur, si tant est qu’un chien, ou une bête quelconque, puisse jamais être laid. En deux mots, ce chien était un résumé de toutes les races de chiens, j’entends les races pauvres et vagabondes. Il appartenait à cette catégorie de chiens prolétaires qu’on appelle des loulous.

Lorsqu’il entra dans la salle à manger, où nous étions ma mère et moi, mon père avait encore sa peau de bique, et il tenait le chien sous son bras gauche. Ayant aperçu ce nouvel hôte, ma mère s’écria, consternée :

— Qu’est-ce que c’est encore que ça ?

— Ma foi ! c’est un chien ! répondit mon père, qui était peu descriptif.

Et ils s’invectivèrent âcrement.

Moi, pendant ce temps-là, j’observai que le petit chien qui semblait avoir très peur de mes parents semblait aussi me regarder avec sympathie. Il y avait, dans ses yeux, vifs, mobiles et graves, quelque chose comme une prière vers moi… J’en fus ému et charmé, et je l’aimai, tout de suite, de sa confiance.

La dispute dura longtemps, et elle fut très vive. Le chien en suivait toutes les phases avec des regards effarés et suppliants, à la fois.

Il fut convenu, pourtant, qu’on le garderait, mon père ayant fait remarquer que si notre voisin, l’épicier, qui avait été dévalisé, huit jours avant, de toutes ses chandelles et de tout son café, avait eu un chien pour l’avertir de la présence des voleurs, il n’eût peut-être pas été dévalisé. Il déclara :

— Je te dis que ces chiens-là, c’est très bon pour les voleurs et pour les rats. Et puis, ça n’est pas gênant dans un ménage ! Ça ne coûte rien de nourriture ! Ils vont chercher leur vie dans les ordures de la rue !

— Oui ! siffla ma mère… et chez le boucher aussi ! Tous les mois, on vous apporte des notes de côtelettes et de gigots !

Mon père haussa les épaules, et montrant le petit chien :

— Allons donc ! des gigots ! Qu’est-ce que tu chantes ? Une petite bête comme ça… avec quoi veux-tu qu’elle prenne des gigots !…

Ma mère s’obstinait :

— Et s’il pisse sur les meubles ? C’est toi qui les nettoieras, hein ?…

— On le corrigera… D’ailleurs…

D’un ton persuasif, et comme si cela devait couper court à toutes autres objections :

— D’ailleurs… reprit-il… il s’appelle Bijou !…

Et il le mit à terre, tandis que ma mère soupirait :

— Enfin ! Il faut en passer par tout ce que tu veux ! Moi, je ne compte pour rien, ici. Ta domestique, et puis voilà tout ! Pourvu que tu trouves la soupe bonne, et ton linge propre… Un chien… Dans la situation où nous sommes ! Je vous demande un peu !

Délivré de la peau de bique, Bijou alla, aussitôt, les oreilles tombantes et la queue basse, se cacher, sous le buffet, où il demeura, toute la soirée, allongé sur le ventre, à regarder d’un regard un peu étonné les nouveaux maîtres chez qui il allait vivre désormais.

J’étais enchanté.

J’allais donc avoir enfin un ami de toutes les heures, un être intelligent et bon, fidèle, avec qui je pourrais causer, en toute liberté, en qui je pourrais verser toutes mes confidences, mes chagrins, mes ennuis, mes joies… mes joies !… Eh ! bien, oui, mes joies !… Puisque j’en aurai, maintenant, des joies, et qu’elles me viendront de lui.

J’augurai mille choses agréables et infiniment douces en songeant à cette amitié future, car j’avais remarqué que, de son côté, Bijou avait dû faire, relativement à moi, des réflexions pareilles aux miennes.

Je n’avais pas eu tort. Car, le lendemain matin, étant descendu avant ma mère à la cuisine, j’aperçus Bijou qui, dès qu’il m’eut vu, vint à moi, la queue joyeuse, et me sauta aux jambes…

— Oaou ! oaou ! oaou !….

— Oui ! oui ! mon petit Bijou, je te comprends bien. Et nous nous amuserons tous les deux ! Et nous nous dirons des choses que nous n’avons dites encore à personne, parce que, vois-tu, personne ne comprend les petits chiens et les petits enfants.

— Aoue ! aoue ! aoue !

Et prenant Bijou dans mes bras, je l’embrassai, et je lui dis :

— Bijou ! Bijou ! je suis content que tu sois venu… Je ne serai plus seul, maintenant, plus jamais seul !…

Ah ! qui expliquera jamais ce que c’est qu’un chien.

Quant à moi, je ne l’essaierai point. Pour pénétrer dans l’âme inconnue et charmante des bêtes, il faudrait connaître leur langage – car elles ont, chacune, un langage avec quoi elles nous parlent et que nous n’entendons pas.

Les physiologistes ont beau fouiller de leurs scalpels le cerveau des bêtes, nous ne saurons jamais rien d’elles. La grande erreur et le grand orgueil aussi de ceux-là qui tentèrent d’étudier le fonctionnement de la vie intellectuelle chez les animaux furent de leur attribuer, à l’état embryonnaire, des idées humaines. La vérité est que les bêtes doivent penser selon leur forme : les chiens en chien, les chevaux en cheval, les oiseaux en oiseau. Et voilà pourquoi nous ne nous comprendrons jamais !

Les savants ont tiré de l’infériorité des bêtes, par rapport à nous, cet argument que, depuis qu’elles existent, elles font toujours les mêmes choses avec les mêmes mouvements, qu’elles n’inventent ni ne progressent. Qui nous dit que ce que nous appelons rythmes mécaniques ne sont pas des lois morales supérieures, et que si les bêtes ne progressent pas, c’est qu’elles sont arrivées du premier coup à la perfection, tandis que l’homme tâtonne, cherche, change, détruit et reconstruit sans être parvenu encore à la stabilité de son intelligence, au but de son désir, à l’harmonie de sa forme ?

Et puis, refuser de la spontanéité, c’est-à-dire de la volonté, de la conscience, aux bêtes, me semble une proposition purement injurieuse et parfaitement calomniatrice.

Entre autres faits angoissants que je pourrais citer, en voici un auquel il me fut donné d’assister, et qui fit sur moi une telle impression que, depuis, je ne peux plus voir, sans remords, passer un troupeau de bœufs, et qu’il ne m’a plus été possible de manger du poulet.

Ma mère avait une amie qui élevait des poules en grande quantité ; vous pensez bien que ce n’était pas pour son plaisir qu’elle les élevait : elle les élevait pour les engraisser, les malheureuses bestioles, et pour les vendre.

Un jour, elle s’aperçut, avec stupeur, que sa basse-cour était ravagée par la diphtérie. Ses poules mouraient comme les mouches en novembre. Tous les matins, on en trouvait deux, cinq, dix, quinze, toutes raides, à la crête noire, sur le plancher des poulaillers… Et la brave femme se lamentait, Dieu sait comme, et elle pleurait, et elle criait :

— Les pauvres bêtes !

Mais ce n’était pas sur « les pauvres bêtes » qu’elle pleurait, c’était sur elle-même. Sur le conseil d’un hygiéniste, elle commença par désinfecter sa basse-cour ; puis, elle mit à part, à l’autre bout de sa propriété, dans une sorte de petit lazaret, les poules notoirement atteintes du mal… Elle les soigna avec un dévouement, ou plutôt, avec une ténacité surprenante. Le dévouement suppose de la noblesse, des qualités d’âme que n’avait point l’amie de ma mère ; la ténacité évoque tout de suite un intérêt cupide. En effet, si elle se désespérait de la maladie de ses poules, ce n’est point qu’elle les aimât d’avoir été gentilles, c’est que c’était pour elle pertes d’argent ou gains compromis !

Quatre fois par jour, elle se rendait au petit lazaret, avec toute une pharmacie compliquée et bruyante… Et c’était une grande pitié, vraiment, que de voir ces misérables poules, le dos rond, la plume triste et bouffante, la tête basse, rester immobiles, des journées entières, à regarder quoi !

Accroupie au milieu du lazaret, la bonne femme les prenait une à une, leur nettoyait la gorge au moyen de longs pinceaux trempés dans des huiles antiseptiques. Puis, elle leur introduisait de force, dans le gosier, des boulettes de viande poudrées de quinquina. Et c’étaient des luttes, des cris, des battements d’ailes, un supplice enfin, pour les petites malades. Aussi, lorsqu’elles voyaient arriver de loin leur maîtresse, avec son tablier blanc, et sa pharmacie, et son panier de torture, elles se mettaient à glousser de terreur, à sautiller sur leurs pattes, et elles cherchaient à fuir…

Or, une fois que j’étais chez la bonne femme et que je l’accompagnais au lazaret, voici ce que je vis.

Aussitôt qu’elles nous eurent aperçus, traversant les pelouses et piquant vers le lazaret, trois poules survinrent clopin-clopant, se ranger devant leurs augettes remplies de millet, et, avec des mines ostentatoires et sournoises, avec des mouvements extraordinairement précipités, elles firent semblant de manger, avidement. Vous avez bien lu, n’est-ce pas ? Elles ne mangèrent pas : elles firent semblant de manger. Et le plus étonnant, c’est que, entre chaque coup de bec dans l’augette, elles nous regardaient d’un œil malicieux, et elles paraissaient nous dire :

— Vous voyez, mes braves gens, que nous sommes guéries, et que vous n’avez plus besoin de nous racler la gorge, et de nous introduire ces horribles boulettes qui nous dégoûtent et nous font si mal. Admirez comme nous sommes de vaillantes poules, et quel appétit est le nôtre. Remportez vos boîtes, vos fioles, vos pinceaux !

Et, en effet, je ne m’étais pas trompé. Elles faisaient semblant de manger d’un appétit furieux, en tapant du bec, frénétiquement, dans l’augette qui, peu à peu, se vidait.

La bonne femme, qui n’était pas une observatrice, fut prise à cette supercherie. Elle dit joyeusement :

— Ah ! mes poules sont guéries !

— Pas du tout ! protestai-je. Elles ne sont pas du tout guéries. Elles font semblant de manger, dans le but d’éviter vos soins qui les embêtent.

— C’est ma foi vrai ! s’écria la bonne femme. Ah ! les garces !

Quant à Bijou, je ne le gardai pas longtemps. Il mourut, par une triste nuit, entre mes bras ; il mourut pour, en fouillant dans les ordures de la rue, avoir avalé un morceau de verre.

Son agonie fut quelque chose d’horrible. Dans mes bras il avait des plaintes, comme un petit enfant, et il me regardait, avec des supplications si douloureuses, que je pleurais à chaudes larmes, en criant :

— Bijou ! Bijou ! ne meurs pas… Tu me fais trop de peine… Ou si tu meurs, ne me regarde pas ainsi !… Bijou ! Bijou ! mon pauvre Bijou !…

Quand il fut mort, je redevins plus seul que jamais !… Et d’avoir connu l’amitié d’une petite bête, la solitude me fut quelque chose de plus pesant et de plus atroce.

C’est ainsi que je fus amené, peu à peu, par la privation de tout amour, à ne vivre qu’en moi-même, à me créer des figures, des aventures et des paysages purement intérieurs. Toute la journée, dans une petite pièce sombre qui donnait sur une cour noire et sale, occupé à la tenue des livres et à la correspondance commerciale, travaux que je finis par rendre absolument mécaniques, je ne sortais jamais plus, dans la ville ni dans la campagne.

J’en arrivai très vite, et presque sans souffrir, à m’abstraire même des événements quotidiens de la maison, même de mon père, de ma mère, de la vieille femme de ménage, des clients, qui n’étaient plus pour moi que de vagues ombres, projetées sur le carreau de la boutique, ou glissant sur les murs. La conversation de mes parents, le soir, leurs querelles, aiguës et glapissantes, leurs plaintes, leurs conseils et leurs reproches, tout cela n’avait pas plus d’importance, dans ma vie muette et fermée aux bruits extérieurs, que le bourdonnement des mouches, dans l’arrière-boutique où je travaillais, ou que le vent soufflant du dehors, sur les toits de la ville !… Et encore, il m’arrivait, parfois, d’écouter le vent… Il avait des musiques que j’aimais…


J’en ai dit assez, je pense, sur mon adolescence solitaire, rêveuse et triste, pour bien faire comprendre le pauvre être silencieux, ignorant, timide et passionné que j’étais, lorsqu’il fut, un beau soir, décidé par mes parents que j’irais à Paris. Je dis mes parents et ce n’est exact que pour l’un d’eux, car mon père n’approuvait pas ce départ, et il invoquait, à l’appui de sa résistance, des raisons qu’il émettait, du reste, avec l’air de « s’en fiche », si je puis dire :

— Pour un autre, parbleu ! Paris serait la fortune ! Ah ! si j’avais été à Paris, moi ! Mais lui ! Que veux-tu qu’il fasse à Paris !…

Ma mère était d’un avis différent. On sentait, dans toutes ses paroles, la hâte qu’elle avait de se débarrasser de moi. Pourquoi ? Est-ce que je la gênais ? Cela me fit de la peine, non pour moi, je vous assure, mais pour elle… Je n’aimais pas à la surprendre en flagrant délit d’égoïsme et de dureté. Aux objections de plus en plus indécises de mon père, elle répliquait :

— Une place comme ça !… C’est une chance incroyable. Si nous n’en profitons pas, nous l’aurons toujours sur les bras ! Que peut-il devenir ici, sinon manger de la nourriture qu’il ne gagne même pas !…

— Enfin, il t’aide. Il tient tes livres !

— Eh bien ! il ne manquerait plus que ça !

— Oui, mais, Paris !

— Voilà-t-il pas une grande affaire ?… Il s’arrangera, donc !…

Or, cette place obtenue, grâce à je ne sais plus quelles recommandations de curés, c’était une place moitié de comptable, moitié de copiste, dans une administration dont après trois ans je n’ai jamais pu savoir ce qu’elle administrait, et si elle était commerciale, industrielle, financière, artistique, politique, religieuse, militaire, maritime, coloniale, étant un peu tout cela, et bien d’autres choses encore.

Naturellement, ce fut l’avis de ma mère qui prévalut. Quant à moi, selon les bonnes traditions de la famille, je n’avais même pas été consulté. Bien d’autres eussent été heureux de partir d’une maison où ils n’étaient pas aimés, heureux de conquérir leur liberté et de donner à leurs rêves de jeunesse l’essor magnifique. Eh bien, cette décision, je l’acceptai avec la plus complète indifférence et sans la moindre curiosité. Là ou ailleurs, que m’importait !… Puisque j’avais déjà pris l’habitude de ne pas vivre parmi les hommes et parmi les choses… puisque je sentais que je ne pourrais vivre qu’en moi-même !

Ce fut ma mère qui m’installa à Paris, n’ayant pas, pour cette délicate mission, confiance en mon père, lequel « ne faisait jamais que des bêtises, et n’avait pas la moindre idée de ce qu’est l’argent »… Elle profita de ce voyage pour renouer connaissance avec ces vieux amis de la famille, les braves merciers du Marais, chez qui le commerce n’allait pas, et dont, plus tard, je devais épouser la fille. Nous fûmes bien accueillis. Chacun se remémora un tas de vieilles choses oubliées et, dans un attendrissement général, il fut convenu que je viendrais, chaque dimanche, dîner en famille, avec ces vieux amis de la famille, que diable !

— Et nous le surveillerons ! Et nous lui apprendrons ce que c’est que l’existence parisienne… Ce sera comme notre enfant… notre deuxième enfant !

Sur leur indication, ma mère me choisit, pour la somme de quinze francs par mois, une chambre, ou plutôt un indicible taudis, dans une ignoble maison meublée de la rue Princesse, une petite rue étroite et sombre, sans cesse encombrée de lourds camions et où jamais l’air ni la lumière n’avaient pénétré. Ma mère dit simplement, après avoir, pour la forme, inspecté la chambre :

— Ça n’est pas très luxueux. Et puis, là, tu es à égale distance de ton bureau et des vieux amis de la famille. Et, surtout, il ne faut pas oublier qu’il y a là, tout près, un omnibus pour les jours de pluie, ce qui est très commode.

Ma chambre donnait à l’extérieur sur une cour aussi noire, aussi humide, mais moins large qu’un puits. Quand on ouvrait l’unique fenêtre, on se heurtait à la fenêtre, en face, où pendaient sur des cordes d’innommables guenilles. À l’intérieur, elle donnait sur un palier puant, suintant, et qui, tout de suite, vous donnait l’idée du crime. Le soir, une petite veilleuse qui brûlait dans un coin, à chaque étage, faisait mouvoir des ombres effarantes.

Pour voisins, j’avais à droite une espèce d’individu sale et rébarbatif qui – je le sus plus tard – vendait dans les rues des plans de Paris, et, je crois, aussi, des images défendues, qu’on appelle des cartes transparentes ; à gauche, j’avais une vieille dame asthmatique, qui réparait des tapisseries… Les locataires des autres étages me semblèrent, dans le même genre, de condition misérable ou de métier louche, appartenant presque tous à cette confrérie extraordinaire, mystérieuse et troublante du camelot ! J’avoue que je ne fus pas trop rassuré. Ma mère, sans doute, n’avait rien vu de tout cela. Elle n’avait vu ni ces murs, ni ces escaliers, ni ces visages, car je ne puis croire qu’elle ait, délibérément et consciemment, choisi ce coupe-gorge pour y loger son fils.

C’est dans cette maison de la rue Princesse que, huit jours après mon installation, il m’arriva la seule aventure dramatique de ma vie.

Une nuit – il pouvait être deux heures du matin – je venais de m’endormir. Je m’endormais très tard, parce que, ayant pu me procurer des livres, je lisais jusqu’à ce que la fatigue me fît tomber le livre des mains. Je venais de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par un grand cri. Ce cri semblait avoir été poussé dans la chambre de gauche qu’habitait la vieille dame aux tapisseries. À vrai dire, je n’étais pas très étonné. Terrifié ? oui, peut-être. Mais étonné, non ! Ce qui m’étonnait, c’est que ce qui arrivait là ne fût pas arrivé plus tôt. J’écoutai, le cœur battant. Un second cri plus faible… puis, comme un bruit de lutte, un heurt de meubles, un paquet qu’on traîne, des chaises remuées, des coups sourds, et enfin, une voix de terreur, que je distinguai nettement, une voix de femme comme étouffée, et criant : « Au secours ! » au secours ! à plusieurs reprises… puis rien !

À la hâte, je m’habillai dans l’obscurité. Ma peur était telle que pour rien au monde je n’aurais voulu allumer une bougie. Dans la chambre voisine, tous les bruits avaient cessé. Et c’était maintenant, dans toute la maison, comme un silence de mort.

J’hésitai longtemps à prendre un parti. N’avais-je pas été victime d’une hallucination ? J’écoutai encore. Rien que le tic-tac de mon cœur qui battait avec force. Et ce silence me parut plus effrayant que les bruits, que la voix, que les coups sourds !

— Il faut que je sache ! me dis-je.

J’ouvris la porte, et me trouvai sur le palier. La veilleuse était éteinte. Je ne pouvais plus avancer. Pourtant, le courage ne tarda pas à me revenir ; le désir de savoir ce qui s’était passé là galvanisa ma terreur. Après tout, j’avais peut-être été victime d’une hallucination. Mais je voulais en avoir le cœur net, comme disait ma mère chaque fois qu’elle se trouvait en présence de quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Si je mentionne ce souvenir, qui peut paraître puéril ou déplacé en un tel récit, c’est que je me rappelle que, durant ces tragiques minutes, j’avais la hantise de cette phrase stupide, et que je me répétais sans cesse, d’une voix intérieure, mais obstinée, ces mots : « Je veux en avoir le cœur net, je veux en avoir le cœur net ! »

Je rentrai dans ma chambre où j’allumai – avec combien de peine – une bougie… et je sortis, de nouveau, sur le palier.

Alors je vis une chose si effrayante que je reculai encore. Mais ce ne fut qu’une faiblesse d’une seconde, et, par un violent effort sur moi-même, je la surmontai facilement.

La porte de cette chambre qu’habitait la vieille dame aux tapisseries, était grande ouverte. Un linge blanchâtre et deux pieds en dépassaient le seuil, deux pieds immobiles et nus, dressés dans la position que doivent avoir les pieds appartenant à une personne couchée sur le dos.

Il est rare que les choses – à l’exception des yeux – soient effrayantes en soi. Elles ne le sont que par les circonstances qui les entourent, à un moment déterminé, et les événements terribles où elles n’ont d’autre valeur d’action que d’y avoir – je ne dis pas même participé, mais simplement assisté !…

Ce qui m’effrayait dans ces pieds, ce n’étaient pas les pieds eux-mêmes, mais les cris, les appels, les chocs que j’avais entendus, et qui leur donnaient une signification précise de témoignage. Et puis, il faut bien que je le dise… À cet effroi général, s’ajoutait un autre effroi particulier ; c’est que j’ai toujours eu l’invincible dégoût des pieds nus. Je ne saurais expliquer pourquoi… mais je n’ai jamais pu voir des pieds nus, sans qu’aussitôt ils évoquassent en moi les images si singulièrement effarantes de l’Embryon… des analogies avec les larves, les fœtus… oui, tout le cauchemar horrible de l’inachevé !

Décidé à savoir, je me portai en face de la chambre, et, tendant la lumière au bout de mon bras allongé, dans l’ombre de la chambre, je vis ceci :

Une femme – la vieille femme aux tapisseries, – était couchée sur le plancher, la gorge largement fendue par une blessure où le sang se caillait en noirs et luisants grumelots. Elle était à peu près nue et très pâle de peau… Sur sa pauvre gorge couturée, sur sa poitrine maigre, sur ses bras osseux, sur son ventre plissé, dans ses cheveux grisonnants, partout du sang… des éclaboussements de sang… Je me souviens que sa main baignait, tout entière, dans une mare rouge qui s’étalait autour d’elle, sur le plancher…

Je pensai défaillir, mais faisant appel à toutes mes énergies, je me précipitai sur la vieille femme, je me penchai pour voir, pour sentir qu’elle n’était pas morte… qu’elle respirait encore, peut-être !… Je tenais le bougeoir dans ma main droite et je me rappelle qu’une goutte de cire liquide tomba sur son œil grand ouvert où elle se figea, blanchâtre, comme une taie.

Et toujours en moi cette phrase qui ne me quittait pas, et qui, maintenant, sautillait en moi, comme un refrain de chanson :

— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !…

Je posai le bougeoir près du corps et je me mis à le tâter en toutes ses parties… Les membres étaient encore chauds et souples… Mais le ventre se refroidissait et le cœur ne battait plus ! La pauvre vieille était bien morte !

Or, je veux vous avouer l’étrange sensation que j’éprouvai à la suite de cette constatation. Ce fut presque de la joie. Non, pas de la joie tout à fait, mais quelque chose de doux comme une délivrance. J’avais la poitrine libre, les membres plus légers, le cerveau tranquille. Je ne ressentais plus de terreur et ; en vérité, j’étais presque content que la vieille fût morte !… Morte, je n’avais plus rien à faire qu’à me dire qu’elle était bien morte ; vivante, c’était toute une complication : il m’eût fallu tenter de la rappeler complètement à la vie.

À la lueur très faible de la bougie, je remarquai dans la chambre des traces de violence et de lutte : les draps du lit arrachés, deux chaises tombées, les tiroirs d’une commode vidés, un globe de verre brisé et dont les morceaux brillaient, çà et là, parmi des choses déchiquetées et jonchant le carrelage du plancher. Je n’attachai pas, d’abord, à ce désordre des objets une idée autre que celle du désordre lui-même…

Je commençai par ramener sur le ventre nu de la vieille femme sa chemise roulée, déchirée et sanglante, et, prenant le cadavre dans mes bras, la face, la poitrine, les mains barbouillées de sang visqueux, je m’ingéniai à le soulever, à le traîner, afin de pouvoir le déposer sur le lit… Deux fois, je le laissai retomber avec un bruit sourd… Ploc !…

— Je veux en avoir le cœur net… je veux en avoir le cœur net !… chantait en moi la voix de plus en plus obstinée.

Et, comme, pour la troisième fois, je tentais d’enserrer le cadavre trop lourd pour mes bras débiles, une main, tout à coup, se posa sur mon épaule, pesamment.

Je poussai un cri et me retournai… Et je vis deux yeux féroces et gouailleurs, une barbe sale, une bouche ignoblement tombante, la bouche, la barbe, les yeux de mon voisin, le camelot…

— Ah !… ah !… fit-il, je t’y pince ! Qu’est-ce que tu fais ici ?…

L’étonnement ne me permit pas de parler, l’étonnement, seul, car je n’imaginais rien au delà de cette présence, et je n’en redoutais rien d’autre que la propre terreur qu’elle dégageait :

— Qu’est-ce que tu fais ici ? répéta-t-il.

— Je ne sais pas !… balbutiai-je.

— Ah ! tu ne sais pas ! Elle est bonne !

Et il me secouait rudement par les épaules. Il était en chemise, lui aussi, avec les jambes nues, des jambes couvertes de poils.

— Pourquoi es-tu ici ?

Alors, ne sachant ce que je répondais, je répondis sur l’air de la chanson, qui chantait en moi :

— Je voulais en avoir le cœur net !

— Ah ! tu voulais en avoir le cœur net !… Eh bien… attends un peu !…

M’ayant lâché, il sortit, referma la porte. Et j’entendis aussitôt la voix qui retentissait dans l’escalier.

— À l’assassin ! au secours ! au secours !…

Et des portes claquèrent. Et des voix se répondirent, d’étage en étage. Et les cris du camelot retentirent, plus forts :

— À l’assassin !… au secours !

Hébété, je m’étais laissé tomber, sur le plancher, près du cadavre. Et je répétais sur l’air d’une vieille chanson de mon pays :

— Je veux en avoir le cœur net !

Aux cris poussés par le camelot dans l’escalier, toute la maison s’était levée. Et la chambre de la vieille fut bientôt envahie par une foule de curieux, les uns vêtus à la hâte de n’importe quoi, les autres en chemise, tous si pittoresquement désordonnés, que, malgré mon hébétude, je ne pus m’empêcher de remarquer leurs comiques silhouettes et d’en jouir – ce ne fut qu’un moment – comme d’un spectacle très divertissant. Même, après tant d’années, je revois la plupart de ces têtes, lâches, peureuses et cruelles, et ce m’est encore une gaieté…

Ils arrivaient successivement dans la chambre, chacun avec un petit bougeoir à la main, tendaient le col, demandaient :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

À toutes les interrogations, le camelot répondait :

— Hé ! Vous le voyez bien… Il y a qu’il l’a tuée !…

— Oh ! mon Dieu !…

Il me désignait d’un doigt formellement accusateur à l’indignation de tous… Et pour qu’il ne restât plus un doute dans l’esprit de personne, il expliquait avec des gestes rapides :

— Je l’ai surpris au moment où il achevait de la tuer. Elle était renversée comme ça, sur le plancher… lui, couché sur elle… comme ça, il la tenait à la gorge.

Il y avait, ça et là, des exclamations d’horreur, et, peut-être, des protestations, des doutes…

— Mais, regardez-le… s’acharnait le camelot… Regardez sa chemise, ses mains, son visage… Ils sont pleins de sang !

— C’est vrai ! C’est vrai !

Une femme dit : – C’est presque un enfant ! Une autre dit :

— Il n’a pas de barbe encore ! Une troisième dit simplement, avec de l’admiration :

— Ainsi !… Voyez-vous ça !

Comme je l’ai raconté plus haut, épuisé par mes efforts à le soulever, à le traîner, je m’étais laissé tomber près du cadavre. Et je considérais tout ce monde, je considérais le camelot, sans comprendre qu’il m’accusait du meurtre de la vieille aux tapisseries. Je n’avais plus aucune idée dans la tête. Ma tête était vide ! Et tout cela qui se passait autour de moi était si étrangement nouveau, si incohérent, qu’il ne m’était pas possible d’admettre que je ne rêvasse point.

Le camelot, actif et terrible, vint à moi, m’obligea à me lever, et, m’empoignant l’épaule d’un geste rude :

— Comment l’as-tu tuée ? Pourquoi l’as-tu tuée ?

Comme je restais muet :

— Allons ! réponds ! insista-t-il.

Machinalement, je répondis :

— Je ne sais pas.

Triomphalement, le camelot se tourna vers les curieux, et, les prenant à témoin de mes paroles :

— Vous voyez ! dit-il. Vous entendez !

Je vis des poings se tendre menaçants vers moi. Une femme enveloppée d’un châle rouge, et qui tenait une petite lampe à pétrole dans sa main, proposa net qu’on me mît à mort. Le camelot s’interposa :

— Non ! Il ne faut pas y toucher. Il faut qu’il meure sur l’échafaud. Attendons le commissaire de police.

Combien de temps cette scène dura-t-elle ? Je n’en sais rien. Il arriva que je n’entendis plus rien. J’avais comme un immense besoin de dormir. Et lorsque le commissaire de police entra, suivi de plusieurs agents, mon esprit était bien loin de l’hôtel, du camelot, du cadavre.

— Comment vous appelez-vous ? me demanda le commissaire.

— Je ne sais pas ! répondis-je.

— Vous ne voulez pas dire comment vous vous appelez ?

— Je ne sais pas !

Le commissaire grogna :

— C’est bien !

Puis il me laissa sous la garde des agents, il examina le cadavre, inspecta la chambre du crime, puis la mienne, toujours suivi du camelot obséquieux et bavard, qui, sans cesse, répétait :

— Monsieur le commissaire, voilà comment ça s’est passé…

Le commissaire de police était un petit homme gros et court et qui soufflait comme un bœuf. Malgré la gravité de l’affaire, il avait un air de pochard gai et bon enfant, que le souci de sa responsabilité ne parvenait pas à rendre sévère. Il ne me fit pas peur. Au contraire, son agitation m’amusa extrêmement. Il entrait, tournait, virevoltait, sortait, revenait et ressortait avec un empressement si comique, qu’il ressemblait à un fantoche de pantomime. Et le camelot fantoche aussi, mais sinistre, ne le quittait pas d’une semelle. Sur le palier, les gens de l’hôtel assistaient curieusement à ces allées et venues. Et moi, flanqué de deux agents indifférents et silencieux, je faisais comme les gens de l’hôtel, sans songer un instant que je fusse un des principaux acteurs de ce drame.

Lorsque le commissaire se fut enfin rendu compte et du meurtre de la vieille, et de la disposition des lieux, il ordonna aux curieux de se retirer chacun chez soi. Puis, s’adressant au camelot, qui lui soufflait dans le dos je ne sais quelles dénonciations :

— Qu’est-ce que vous foutez ici, vous ? Allez-vous-en !

Mais le camelot résistait :

— Puisque je l’ai vu, monsieur le commissaire ! Ma présence ici est indispensable. Je suis le seul témoin !

— Comment vous appelez-vous ?

— Isidore Borgne, monsieur le commissaire.

— Et qu’est-ce que vous faites ?

— Je suis camelot…

— Ah ! ah ! Qu’est-ce que vous faites, nom de Dieu ?

— Je vends des plans de Paris.

— C’est bien ! Foutez-moi la paix, maintenant.

— Mais, monsieur le commissaire !…

Le brave commissaire se fâcha, devant cette insistance, et appelant un agent :

— Empoignez-moi ce lascar-là, ordonna-t-il. Et surveillez-le !

Le camelot protesta pour la forme :

— Je suis un bon citoyen, moi. Ça ne se passera pas comme ça !

Et il se remit docilement, mais un peu effaré, aux mains de l’agent.

Lorsque le palier fut déblayé, le commissaire referma la porte de la chambre qu’éclairaient deux bougeoirs et une lampe à pétrole. J’étais toujours flanqué de mes deux agents, et le cadavre gisait à mes pieds, sur le plancher où la mare de sang s’élargissait. Le magistrat prit une chaise, s’assit en face de moi, s’épongea le front, souffla. Et, après m’avoir considéré avec attention durant quelques secondes, il dit :

— Voyons ça ! À nous deux, maintenant.

Je n’étais pas ému. Et même, à cette minute tragique, j’avais l’esprit très libre. Je dois avouer aussi que le cadavre ne me terrifiait plus. Il ne me donnait pas d’autre idée que celle d’un vieux meuble brisé, d’un vieux tapis déchiré. Toute ma curiosité allait vers le commissaire, vers sa face ronde et couperosée, où l’alcool avait déposé des couches de bistre, vers sa chaîne de montre qui pendait sur son gros ventre, et vers son pantalon qui, tendu sur ses larges cuisses courtes, faisait aux jarrets ployés, des rides crapuleuses. Pas une seconde je ne songeai qu’il y eût, sous ce visage vulgaire, en ce grotesque exemplaire d’humanité déformée, plus qu’une force sociale, mais la société tout entière, ses droits implacables de juger et de punir !

J’examinais le brave commissaire, et je ne le voyais plus dans la chambre où il était assis devant moi, c’est-à-dire, dans sa fonction sociale ; je le voyais dans sa fonction humaine, c’est-à-dire au petit café où il devait, tous les jours, enluminer sa trogne et vernir ses joues et perdre, de plus en plus, dans la joie de boire, dans le rêve charmant d’être saoul, la cruauté de son métier. Et je l’aimais véritablement d’être un ivrogne, car les ivrognes sont de braves gens.

Tout à coup, le commissaire me demanda :

— Allons, voyons, dites-moi pourquoi vous avez tué cette vieille femme ?

Je n’avais pas bien compris cette question, qu’il m’avait posée d’une voix soufflante et brouillée. Je dis machinalement :

— Je voulais en avoir le cœur net.

Le commissaire s’ébroua comme un cheval.

— Comment, le cœur net ? fit-il. Vous vouliez la violer ?

— Oh ! monsieur le commissaire…

— Enfin, expliquez-vous ! Quoi ? Qu’est-ce que vous entendez par votre cœur net ?

Et, sans me donner le temps de répondre, brusquement :

— Comment vous appelez-vous ? Et qu’est-ce que vous faites ici ?

Je le lui dis.

— Quel âge avez-vous ?

— Vingt ans !

— Et d’où venez-vous ?

Alors, je racontai mon pays, ma mère, monsieur Narcisse, mon petit chien Bijou, ma maladie, notre voyage à Paris, et les vieux amis de ma famille, et la terreur que j’avais eue, dès le premier jour, dans l’escalier de la maison meublée. Lorsque j’eus terminé mon récit :

— C’est bien curieux !… fit-il. Une jeune femme, mon Dieu, que vous l’ayez tuée, je ne l’excuserais pas, mais je le comprendrais. Dans la passion, on ne se connaît plus. Mais une vieille comme celle-ci ! Vous êtes donc fou ?

— Mais je ne l’ai pas tuée, monsieur le commissaire, criai-je de toutes mes forces. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée !

— Alors, qu’est-ce que vous me chantez depuis une demi-heure ? Qui est-ce qui l’a tuée ?…

— Je ne sais pas !

Le commissaire se leva, me prit par les épaules, me regarda fixement :

— C’est le camelot, hein ! Allons, dites-le !

— Mais non… je ne sais pas… je n’ai rien vu. Et c’est pour cela, monsieur le commissaire, que je voulais en avoir le cœur net !

Le commissaire réfléchit, puis, prenant une résolution brusque :

— Tout cela n’est pas clair ! dit-il. Je vais vous mener au Dépôt. Je vais mener aussi le camelot au Dépôt. Vous vous débrouillerez devant le juge d’instruction. Et il ordonna aux agents :

— Au Dépôt, tout le monde ! Par le flanc droit, arche !

Je fus donc conduit au Dépôt. Durant la route, le camelot ne cessa de protester :

— Je suis un citoyen français ! Je me plaindrai à Rochefort !

Il y avait eu, dans la journée, une rafle de malfaiteurs et de filles publiques. Toutes les salles de cette abominable prison étaient encombrées de figures assez sinistres, il est vrai, mais dont j’eus plus de pitié que d’horreur. Je n’essaierai pas de dépeindre la saleté et la malodeur de ces salles. Cela dépasse toute imagination, et je ne crois pas qu’il y ait des mots assez forts pour en donner l’idée. L’impression sur ma personne physique fut telle que je faillis m’évanouir. Il me sembla que je venais de recevoir, d’un coup, le choc de toutes les maladies mortelles. De fait, l’air chargé de miasmes trop lourds était irrespirable. Il s’agglutinait à mes bronches comme de la matière solide, âpre et gluante.

Quant à l’impression morale que j’en ressentis, ce fut pire encore. Longtemps, je fus accablé comme sous le poids d’une chose trop pesante et douloureuse.

Ce qui, dans ce grouillement humain, apparaît plus que le vice et le crime, c’est la pauvreté, la détresse infinie où la société peut précipiter des êtres vivants et qui ont, si déformés qu’ils soient, un cerveau et un cœur, de la pensée et de l’amour ! Ces deux choses mystérieuses et qui font la créature humaine, il n’est pas un regard où je ne les aie reconnues, même aux yeux des plus brutes et des plus déchus ! Et ces êtres qui, malgré tout, conservent dans les ténèbres de leur raison et de leur conscience, un reflet trouble de cette lueur d’humanité, on les traite comme on n’oserait pas traiter des rats ou des cloportes ! Ici, dans la promiscuité hideuse de ces salles, tous les âges sont confondus. À côté des vieux routiers de la débauche et du crime, se voient de pauvres enfants de douze ans, à qui il serait facile, pourtant, d’éviter de pareils contacts et qui, bien souvent, gardent, d’une seule journée ou d’une seule nuit passée dans cet enfer, une flétrissure éternelle. Ils sont entrés, ignorants et aussi purs qu’il est possible à de petits abandonnés de l’être, et ils en sortent, souillés dans leur corps, quelquefois, dans leur âme, toujours !

Parmi toutes ces créatures de hasard, parquées plus barbarement que des bêtes dans cette geôle immonde du Dépôt, je ne doutai point qu’il s’en trouvât beaucoup d’innocents comme je l’étais moi-même, et, d’autres, plus douloureux encore, dont le seul crime était que devant tant de maisons, tant de magasins gorgés, tant de richesses gaspillées, ils n’eussent ni un abri, ni un vêtement, ni un morceau de pain !

J’examinai toutes les figures autour de moi. Oui, vraiment, c’étaient des figures de crime, parce que c’étaient des figures de faim. Combien y avait-il de ces souffrances, des souffrances pires, sans doute, parmi tous les guenilleux dont les salles du Dépôt étaient pleines !

Cette nuit-là, dans cette abjecte prison, où il y avait de tout, assassins, vagabonds, voleurs, ivrognes, j’eus la révélation soudaine que la société cultive le crime avec une inlassable persévérance et qu’elle le cultive par la misère. On dirait que, sans le crime, la société ne pourrait pas fonctionner. Elle veut des misérables, parce qu’il lui faut des criminels pour étayer sa domination. Et j’ai compris que celui-là qui, une fois poussé au crime par la nécessité de vivre, est tombé dans le crime, ne peut plus se relever du crime.

Toute la nuit, je demeurai silencieux, dans un coin de cette salle qu’éclairait funèbrement un bec de gaz dont la flamme vacillait sous l’orage des voix. Des gens me frôlèrent, des gens me bousculèrent ; d’impudiques vieillards, avec des yeux de fous, me soufflèrent dans l’oreille des mots abominables. Je ne disais rien, je regardais, et mon âme, de plus en plus, descendait en des tristesses profondes.

Et le camelot allait et venait, important, bavard, tutoyant tout le monde. Il avait retrouvé là de vieilles connaissances, de vieux amis de crime.

Ce n’est qu’au matin que, malgré les interrogatoires du commissaire de police, j’eus enfin la certitude qu’il avait assassiné la vieille aux tapisseries.

— Oui, oui ! Je comprends maintenant… c’est lui !… c’est lui !…

Et je me dis encore :

— Après tout, il a peut-être bien fait de la tuer. Je ne le dénoncerai pas. Qu’ils s’arrangent tous les deux, la justice et lui !

Je n’avais pas bougé de mon coin, pris, tout entier, par l’imprévu de l’aventure et du spectacle si nouveau qui s’offrait à moi. Je puis dire que c’était la première fois que je voyais de la misère totale, et comme il n’en existe réellement qu’à Paris.

En province, dans les petits bourgs et dans la campagne, la misère n’est que relative, parce que, riche ou pauvre, tout le monde s’y connaît. Et puis, les champs, les forêts, les vieilles masures abandonnées, les huttes de cantonnier, les troncs des arbres morts, ont, tout de même, de l’hospitalité ! Les vagabonds trouvent des cavernes pour s’y tapir, des fruits aux arbres, et dans les maisons, presque toujours, un morceau de pain. À Paris, ils ne trouvent rien. Les individus ont trop d’affaires, pour songer à être bons. L’État fait de la charité une sorte de citadelle inaccessible. Pour y parvenir, il faut passer par des filières administratives, être électeur, payer des contributions, posséder des certificats de bonne vie et mœurs, pour avoir droit à un secours ! À Paris, on ne peut se payer le luxe d’être pauvre, qu’à la condition d’être riche ! Le Dépôt, c’était véritablement, pour moi, la fissure de lumière par où je plongeais jusqu’au fond du gouffre de misère.

Près de moi, il y avait un homme qui n’avait pas bougé, non plus, de toute la nuit. Il se tenait assis, sur le plancher, le dos appuyé au mur, la tête dans ses mains, et il paraissait dormir. Je ne fis pas d’abord attention, étant trop occupé de moi-même, et du camelot, et des figures sinistres qui allaient et venaient ainsi que des bêtes fauves dans des cages. Ce ne fut que vers le matin, lorsque le gaz s’éteignit, qu’il remua un peu ses jambes, raidies par l’immobilité, et qu’il recula, contre la muraille, ses épaules meurtries et ankylosées. Je vis alors son visage, si tant est qu’on puisse dire de cette face humaine que ce fût un visages : des yeux las et comme voilés, une peau fripée et jaune, une courte barbe, terne et rare, qui ressemblait plutôt à une maladie dartreuse qu’à une barbe. Lui aussi me regarda fixement, sans que j’eusse la sensation qu’il me vît. Malgré son manque d’expression, ce regard exprimait une grande douceur. Cela venait sans doute de ce que le regard étrange de cet homme n’exprimait rien, et je remarquai sur ses deux prunelles quelque chose de pareil à deux petites taies, qui en brisaient l’éclat intérieur.

— Je ne te vois pas bien ! me dit-il. Mais tu as l’air tout jeune, et tu n’as pas de barbe. Pourquoi es-tu ici ?

Bien que je fusse heureux qu’on m’adressât la parole, je répondis de façon à rompre tout entretien :

— Je ne sais pas !

L’homme hocha la tête et son dos oscilla contre le mur.

— Tu ne sais pas fit-il. Tu ne veux pas parler ?

— Alors, pourquoi es-tu ici ?

— Je suis ici, parce que dans la maison que j’habite une vieille femme a été assassinée !

— Tous les jours, on assassine des vieilles femmes. Ça n’est pas une raison.

Après un silence de quelques secondes, il ajouta :

— Tu habites une maison ? Tu as de la chance, toi ! Approche un peu, que je te voie mieux. Ton visage est tout brouillé. Quel âge as-tu ?

— Vingt ans. Et toi ?

— Oh ! moi, je n’ai plus d’âge ! Depuis trois années, les minutes me semblent si éternelles, que je crois bien que j’ai vécu, au moins, quarante ans ! Et je n’ai pas de maison non plus, je n’ai rien. Que fais-tu ?

— Je suis employé dans une maison de banque.

— Tu as de la chance !

— Voilà seulement huit jours que je suis à Paris ! Et toi, qu’est-ce que tu fais ?

— Moi, je dors sur les bancs des jardins publics. Autrefois, je chantais et je disais des vers dans des cabarets de Montmartre. Mais les vers étaient trop tristes, et j’étais trop mal vêtu ! On exigeait que j’eusse une redingote tombant sur mes talons, un pantalon à la houzarde, une cravate à triple torsion, et des cheveux je ne sais comment ! Au bout de quelques soirs, on n’a plus voulu de moi, et l’on m’a mis à la porte. Comprends-tu ?

— Des vers de toi ? Alors, tu es poète ?

— Regarde ma peau fripée, et le creux de mon ventre, et mes guenilles. Est-ce que je n’ai pas l’air d’être poète ? Je suis presque aveugle. Une nuit que j’avais dormi, au bord de la Seine, derrière un tas de pierres, je me suis réveillé avec des yeux qui ne voyaient presque plus. C’est peut-être la vingtième fois qu’on m’amène ici ! Car je suis si indiciblement pauvre, que je n’ai même plus le droit de dormir quelque part ! Quand je suis trop fatigué, et que je m’étends sur un banc, ou sous l’arche d’un pont, on me ramasse. Il paraît que j’ai volé quelque chose à la société !

Il eut un sourire d’une tristesse charmante, et il reprit :

— Aujourd’hui, je passerai devant des juges. Et ils me diront : « Ah ! c’est encore vous ! Nous n’en pouvons plus de vous condamner ». Et ils me renverront. Les prisons ne veulent plus de moi. Elles refusent de me nourrir. Je ne leur fais pas d’honneur, n’ayant jamais commis de crime ! Qui est-ce qui a tué la vieille femme pour le meurtre de qui tu es ici ?

— Je ne sais pas ! Veux-tu que je te raconte ?

— Je n’y tiens pas. Il y a tant de vieilles femmes qu’on tue, chaque jour, dans Paris ! Je te demande cela pour dire quelque chose, et aussi parce que je voudrais que ce fût moi qui l’aie tuée !

— Toi ! pourquoi, toi ?

— Parce que j’aurais une maison, une gamelle et, sur le corps, un peu de laine chaude. Je rêve du bagne comme d’un palais. On doit y être bien ! Mais je suis trop lâche ! La vue d’un couteau me fait trembler ! Oui ! les assassins et les voleurs sont des hommes heureux. Ils peuvent vivre ! Moi, qui ne puis me résoudre à tuer et à voler, je vais comme ces chiens perdus, fouillant ci, vautrés là.

Il fit de sa casquette une sorte de tampon qu’il inséra entre le mur et son dos.

— Dis donc ?

Comme je n’avais pas répondu :

— Dis donc ? répéta-t-il. M’écoutes-tu ?

— Oui, je t’écoute. Mais j’ai trop de peine à entendre tes paroles !

— Quand nous serons libres, tous les deux, toi et moi, tu me feras une petite place dans ta maison.

— Je veux bien !

À ce moment, il se fit, dans la salle, un grand tumulte. Des gendarmes venaient d’entrer :

— Ah ! zut ! fit l’homme. On vient peut-être me chercher. J’aurais voulu dormir encore !

Ce n’était ni moi, ni mon compagnon que les gendarmes étaient venus prendre. Mon compagnon se rendormit, et moi je continuai de regarder l’affreux drame du Dépôt.

C’est de cette journée que datent la pitié et la révolte qui furent les bases de ma vie morale. Ma faiblesse physique, ma timidité intellectuelle n’ont jamais permis à ces deux sentiments de s’affirmer dans une forme active, et j’en ai cruellement souffert. Mais, voyez combien le cœur de l’homme, est rempli d’énigmes et de contradictions douloureuses. La créature humaine envers qui j’eusse dû montrer le plus de pitié, ma femme, est peut-être la seule envers qui je me montrai inexorable. Pas une minute, mon dégoût n’a faibli devant sa laideur et devant le ridicule de son âme, qui sont, pourtant, des choses émouvantes et bien faites pour remplir d’adoration et de dévouement les grands cœurs.

Ah ! je ne regrette pas cette journée passée au Dépôt. Elle m’a permis de voir de la misère que l’on ne peut même pas soupçonner au dehors. J’ai vu de pauvres petits enfants de six, de huit et dix ans, enfermés dans des couloirs étroits, avec des galvaudeux plus âgés et vicieux ; j’ai vu des misères sordides, des êtres en loques, d’ambulants cadavres, de frissonnants spectres, sortis de quels enfers ! Ah ! on se le demande. Quand une société enferme dans une telle promiscuité de débauches des enfants de six ans avec des adolescents déjà corrompus, a-t-elle le droit de se plaindre si elle ne récolte, plus tard, que des mendiants, des sodomistes et des assassins ?

À Paris, les philosophes de l’optimisme meurtrier ne voient pas la misère.

— Nous avons décrété l’abondance générale, disent-ils ; le bonheur fait partie de notre Constitution. Il est inscrit sur nos monuments, et fleurit gaiement à nos fenêtres, enseigne nationale… Il n’est de pauvres que ceux qui, malgré nous, s’obstinent à l’être. Par conséquent, qu’ils nous laissent tranquilles.

Et comment verraient-ils la misère ? Savent-ils seulement qu’il existe, entassés dans des demeures malsaines, des milliers d’êtres humains pour qui chaque aspiration d’air équivaut à une gorgée de poison, et qui meurent de ce dont vivent les autres ? Le triste poète, à ma gauche, dormait maintenant profondément. À ma droite, un homme, maigre, au teint plombé, vêtu d’un bourgeron de travail, toussait avec de pénibles efforts. Je lui demandai pourquoi il était ici et quel était son crime :

— C’était la paye hier, répondit-il d’une voix sifflante. Je me suis saoulé comme de juste. Et je crois bien que j’ai eu des mots avec un agent qui me bousculait. Il me semble que je l’ai appelé : « Vache !… ». D’abord, j’étais saoul et je chantais. Ensuite, pourquoi m’a-t-il rudoyé ? Je ne lui disais rien ! Est-ce qu’il est défendu aux pauvres de chanter, maintenant ? Ce qui m’embête, c’est la femme et les gosses, qui ne savent pas ce que je suis devenu et qui doivent me croire mort ! Sans ça, mon Dieu, dormir là ou ailleurs !

— Vous avez l’air malade ? lui dis-je. Et vous toussez !

— Si je suis malade ? Comment voulez-vous que je ne sois pas malade ? Il faudrait que vous voyiez notre logement ! L’atmosphère est tellement viciée où nous vivons, que, chaque matin, quand je me réveille, ayant d’ailleurs mal dormi, j’ai toujours la sensation d’une petite asphyxie. Ce n’est que dans la rue, en allant à mon travail, et après avoir pris deux ou trois verres, que mes poumons parviennent à se décrasser des poisons absorbés pendant la nuit. Et comment voulez-vous aussi que les enfants ne soient pas malades ! Et la femme, je me demande où elle trouve la force de résister à ce continuel empoisonnement. Moi, ça va encore, parce que je me saoule de temps en temps, et que de me saouler ça me nettoie la carcasse. Mais la femme ! Mais les gosses ! Ils n’ont pas toujours de quoi manger à leur faim ! Ça, c’est vrai, que si je buvais moins, ils pourraient peut-être manger plus ! Mais, si je ne buvais pas, il y a longtemps que je serais mort !… Alors, quoi faire ?

— Est-ce qu’il n’y a personne qui s’occupe de vous ?

— Il y en a quelques-unes. On ne veut pas les entendre. On n’entend jamais que ceux qui font les lois. Et toutes les lois sont contre nous ! C’est bien simple !… Il faut, à l’homme, pour vivre cent mètres cubes d’air pur, par vingt-quatre heures, au-dessous de quoi, c’est l’asphyxie. Or, nos logements n’ont en moyenne qu’une capacité de trente mètres… et dans ces trente mètres sont entassés la famille, le chien, le chat, les oiseaux, sans compter les fleurs qui exhalent de l’acide carbonique durant toute une nuit de huit heures. Ajoutez que, le plus souvent, ces trente mètres ne forment qu’une seule pièce, tout à la fois cuisine et chambre à coucher, que la cheminée ou le fourneau rebelle, la lampe qui fume, prennent l’oxygène utile et rejettent les gaz dangereux. Ajoutez aussi qu’à chaque entrebâillement de la porte, entre de l’air qui a passé de chambre en chambre, dans toute la maison, qui est allé sentir les alvéoles pulmonaires d’un tuberculeux d’en haut, d’un catarrheux d’en bas, qui a passé sur de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la scarlatine. Conclusion : maladie et misère, et finalement mort… J’aime mieux me saouler.

Il fut pris d’une quinte de toux qui lui déchira la poitrine. Après quoi :

— Et vous… me dit-il, vous êtes un enfant de bourgeois…, et vous ne semblez guère plus heureux que moi !

Je répondis gravement :

— Oh ! moi… Depuis que j’ai vu tant de misères, je sens que je ne serai jamais plus heureux…

Et un immense désespoir entra en moi.

Ce n’est seulement que dans l’après-midi que je fus amené chez le juge d’instruction. Le camelot m’y avait précédé. Je le vis dans les couloirs du Palais de Justice, qui marchait, la tête basse et la mine navrée, entre deux gendarmes.

Peut-être avait-il avoué son crime ? Peut-être le seul aspect de ces inexorables couloirs lui avait-il mis aux épaules et dans le cœur cet accablement. Oh ! Le froid glacial et morne de ces couloirs ! Et ces visages de justice, plus froids encore et plus terribles que ces murs ! Et ces visages de douleur, sur lesquels la loi a mis des griffes de torture ! Et comme les pas résonnaient cruellement entre ces murs nus où l’espérance ne peut accrocher ses dernières loques ! Et comme les robes des juges et des avocats soufflent, dans leur vol sinistre, un vent qui fait frissonner !

En croisant le camelot, j’eus réellement pitié de lui. Bien sûr, il avait tué la vieille femme aux tapisseries. Je ne pouvais plus douter de son crime. Mais qu’était cette vieille femme, à quoi était-elle utile dans la vie ? Je l’avais rencontrée deux fois dans l’escalier de l’hôtel. Elle m’avait paru revêche et grognonne, et, tout de suite, j’avais détesté ses lèvres sèches et ses deux petits yeux cruels. Le camelot, lui, en dépit de certaines tares de misère, avait un air de bonhomie gouailleuse, de cynisme bon enfant qui m’était plutôt sympathique. Bien des fois, en sortant de sa chambre, il chantait de sautillants refrains, indice, après tout, d’une conscience calme et sans haine. En tuant la vieille, il avait peut-être des raisons si profondes, qu’il ne les soupçonnait même pas.

J’ai souvent pensé, depuis ces heures troublées, que l’assassinat pouvait bien être une loi mystérieuse de la nature. La nature, dont nous ne connaîtrons jamais les desseins, arme certains bras, pour des équilibres vitaux indispensables. Il y a des assassinats que je ne m’explique que comme un rétablissement d’harmonie. Aux vivants forts et joyeux, il faut de l’espace, comme il en faut aux arbres sains qui ne croissent bien qu’à condition de dévorer toutes les inutiles essences qui leur volent, sans profit pour la vie générale, leurs moyens de développement. Et j’ai souvent protesté. « Mais non, mais non, disais-je. L’homme a une faculté de déplacement, et la terre est grande ! S’il n’est pas bien ici, il peut aller ailleurs. Le végétal, lui, est rivé au sol où le retiennent, enchaîné et captif, ses racines. Et puis, que sait-on ? Et ne vaudrait-il pas mieux abattre les gros arbres pour laisser aux petits qui meurent à leur ombre, plus d’air, plus de lumière ? »

Ce que je savais, par exemple, au moment où je rencontrai, entre les gendarmes, le malheureux camelot accablé, c’est que son crime ne m’effrayait plus. Mieux, je le considérais comme une victime inconsciente de la nature. Et si j’avais pu le sauver du châtiment, je l’eusse fait avec une grande joie. C’est que je sentais naître en moi un sentiment encore confus, qui, par la suite, fut la philosophie de mon existence et que je puis traduire ainsi : « Il faut être toujours pour ce qui vit, contre ce qui est mort ».

Quant à moi, fort de mon innocence, ignorant encore ce que l’appareil judiciaire recouvre de ruses, de parti pris et de mensonges, je n’avais aucune peur. Je m’étais habitué à l’hostilité de ces murs, de ces couloirs, de ces visages, et ce fut d’une chair tranquille et d’un cœur indifférent que j’entrai chez le juge d’instruction.

C’était un petit homme gras et rose, un peu chauve, sans lunettes, sans barbe et dont la main gauche, vulgaire, boulue et courte, était ornée de bagues barbares. Un être quelconque, un passant, rien ! Oui, cet homme qui jugeait les hommes, qui disposait, à sa volonté, de leur fortune, de leur honneur et de leur vie, me parut être cette apparence vague, cette ombre anonyme, ce furtif reflet d’humanité, qu’on appelle un passant. Ni sur lui, ni en lui, il ne portait aucun signe physique ou moral de sa puissance formidable. Il était juge, comme il aurait pu être médecin, épicier, notaire ou restaurateur. En vain, je cherchai en lui quelque chose par où il dépassât le niveau du contribuable et de l’électeur. Je n’y trouvai que les tares ineffaçables de la médiocrité. Il ne me troubla pas.

Dès que j’eus été introduit, les gendarmes se retirèrent. Le juge écrivait. Il écrivait peut-être un arrêt de mort, et ses gros doigts n’avaient pas un frémissement. Tout d’abord, il ne leva pas les yeux sur moi. Il était tassé dans un fauteuil à dossier bas, et ce que je voyais le mieux de lui, c’étaient son crâne rose sous les poils rares, et les bagues de sa main. En face de lui, devant une table séparée de la sienne par une espèce de cartonnier sur le haut duquel étaient posés, sans ordre, des dossiers, un autre personnage quelconque, un second passant, la tête couverte de cheveux ébouriffés, se curait les oreilles avec un porte-plume. C’était le greffier. Si le juge était gras et rose, le greffier était maigre et blafard. Il avait de longues jambes croisées sous la table, de longues jambes osseuses que terminaient des pieds énormes chaussés de bottines dont les élastiques trop lâches bâillaient. Il me regarda, mais d’un regard si morne que je n’eus pas conscience d’avoir été regardé par quelqu’un de vivant. Quand il eut fini de curer ses oreilles, il déposa sa plume dans un plumier et se mit à ranger quelques papiers avec des mouvements brusques.

Et tandis que j’attendais, je songeais :

— Est-il donc possible que ces deux êtres qui sont là, devant moi, aient une maison, une famille, des amis, des passions ? Est-ce qu’ils vont au théâtre, à la campagne ? De quelle matière grossière sont-ils fabriqués ? Au moyen de quel mécanisme remuent-ils les bras, les jambes, la tête ?…

J’aurais voulu les toucher, faire jouer leurs articulations, écouter le tic-tac de leur poitrine.

Et la pièce était tapissée d’un papier ignoblement vert, et, par l’unique fenêtre aux rideaux jaunissants, j’apercevais, sous un ciel gris, des toits, des cheminées, toute une population difforme de tuyaux, de girouettes, dont les girations me représentaient quelque chose de véritablement plus humain que ces deux hommes, mornes et glacés.

Enfin, le juge ayant cessé d’écrire, appuya d’un doigt gras sur un bouton électrique. Un huissier apparut, puis s’en alla chargé de papiers. Et puis, l’homme gras et rose voulut bien remarquer ma présence. Il me regarda d’un regard fixe et sans pensée, se renversa sur le dossier de son fauteuil, inclina sa tête sur sa main chargée de bagues, et, d’une voix fluette, acide, il dit :

— Qu’est-ce que vous faites ici, vous ?

Et, se reprenant, il ajouta :

— Ah ! ah ! Parfaitement, c’est vous.

L’interrogatoire que j’eus à subir fut sans intérêt dramatique, et je ne le raconterai pas dans sa forme, pour ne point accumuler trop de détails inutiles et monotones dans ce récit.

Tout en marquant son complet mépris de ma chétive personne et de l’humilité de ma condition, je dois dire que le juge, gras et rose, ne s’acharna pas trop contre moi, du moins contre ma culpabilité. Après un quart d’heure de questions humiliantes et de petites tortures criminalistes, il finit par me mettre hors de cause dans cette affaire. Je compris que je n’étais pas pour cet homme un criminel assez retentissant et confortable. Je ne lui faisais pas honneur ; je ne flattais pas sa vanité de tortionnaire. D’ailleurs, il avait trouvé dans le camelot, non pas l’idéal du criminel par qui vous viennent la notoriété et l’avancement, mais quelqu’un de plus malheureux que moi, un être déjà décrié par sa vie antérieure. Et c’était, pour un défenseur de l’ordre et de la société tel que ce juge, une proie meilleure, et par quoi son dilettantisme pouvait se réjouir. Et tel fut le peu d’estime qu’il avait de moi, qu’il ne jugea même pas utile ou glorieux de me confronter avec la victime, ni avec l’assassin. Le seul point sur lequel il s’obstina, ce fut, par des détours perfides et aussi par des menaces, de m’arracher une dénonciation précise contre le meurtrier. Vaines furent ses tentatives. Par un sentiment de pitié peut-être, et peut-être par un simple désir de contradiction, j’osai faire l’éloge du camelot, de sa pauvreté, de sa gaieté, de sa complaisance, de ses qualités professionnelles que je jugeai admirables. Je ne sais si le juge comprit l’ironie, mais il interrompit mon éloquence par un : assez ! colère et plein de haine. Et, me félicitant d’en être quitte à si bon marché, il me renvoya. Le soir, j’étais libre !

Je ne voulus pas rentrer à l’hôtel de la rue Princesse, et j’allai dîner chez les vieux amis de ma famille, auxquels je racontai, non sans un certain orgueil, l’incident. Et vraiment, à la pensée que j’aurais pu être un assassin, et, peut-être, monter sur l’échafaud, les vieux amis sentirent naître en eux, au fond d’eux, une véritable admiration pour moi. Durant toute cette soirée, je connus ce que c’est que la gloire ! Ma future femme ne me quitta pas des yeux. Avec une avidité surprenante, et comme si je lui fusse révélé pour la première fois, elle regardait mon visage, mes mains, mon pantalon où des taches de sang étaient encore visibles. Et elle disait :

— Ainsi, vous l’avez vue, morte ! La gorge ouverte ?

— Mais oui.

— Dans son sang ? Sur le plancher ?

— Mais oui !

— Et vous l’avez prise avec vos mains ? Portée dans vos bras ?

— Oui ! oui ! oui !

Et les vieux amis ne cessaient de répéter en me considérant avec envie :

— C’est quelque chose, ça ! Mazette !

Le père dit, en faisant une grimace dont je ne sus pas démêler l’expression :

— Vous serez demain dans les journaux, peut-être. Si jeune ! Moi, j’ai quarante-quatre ans. Et jamais je n’ai été dans les journaux.

Et la mère, d’une voix étrange, où il y avait du regret, des protestations contre le sort, une rancune sourde contre l’effacement, l’anonymat de son mari, dit aussi :

— Et tu n’as jamais été du jury !

Il me semble que toutes ces choses sont d’hier. Bien que des années et des années aient passé sur ces vieux souvenirs, je les ai toujours présents à l’esprit. Ils restent aussi précis que si les visages et les images qui les fixèrent étaient encore devant moi. Et, cependant, j’ai cinquante-huit ans, c’est-à-dire des siècles, cinquante-huit siècles, par la façon dont j’ai vécu. Car je n’ai vécu que par la pensée, ne donnant aux événements extérieurs et aux hommes qui les accomplissent ou qui les font naître, qu’une part minime de mes réflexions. À quelles fins et comment, au milieu de tant de poussières, tout cela que j’ai raconté s’est-il conservé en moi ? Et pourquoi trouvé-je dans le récit de ces petits faits que j’aurais dû oublier une sorte de joie amère et puissante ? C’est peut-être comme un désir de vie qui remonte en moi, du fond de l’exil de moi-même ; c’est peut-être le regret d’avoir tout sacrifié à des rêves intérieurs, et de n’avoir pas compris que, seule, la vie, même avec ses abjections et ses tares, est douée de beauté, puisque c’est dans la vie seule que résident le mouvement et la passion !

Aujourd’hui, il m’est arrivé une chose curieuse. En revenant de mon bureau, sans doute sous l’influence latente de ces idées, j’ai longuement flâné par les boulevards et par les rues. Je me suis arrêté aux boutiques, et j’ai vu un tas d’objets qui servent aux besoins et aux plaisirs des hommes, et auxquels je ne comprends rien, tant je suis resté confiné aux formes anciennes, et tant j’ai défendu ma porte à ce personnage étrange qui s’appelle le Progrès. Et je me suis promis dorénavant d’étudier ces étalages, où s’étalent, dans une sorte de gloire merveilleuse, toutes les formes de la sensualité ! À la vitrine d’un magasin, je me suis aussi attardé devant des photographies. Il y en avait beaucoup de femmes qui montraient leurs seins, les dents de leurs bouches impures et leurs jambes ; il y en avait d’hommes également, qui sont, paraît-il, des écrivains célèbres et des artistes renommés : physionomies vulgaires, en général, et souvent comiques par la pose étudiée, l’arrangement des cravates et des yeux, la mise en valeur de certains avantages physiques. Parmi toutes ces photographies, entre une danseuse, au geste érotique, et un poète illustre déjà maquillé d’immortalité éphémère, tout à coup, j’ai vu la photographie de mon juge. C’est bien lui, car son nom est écrit au bas du portrait, sur une bande de papier. Bien qu’il soit très vieux, aujourd’hui, c’est à peine si sa physionomie a changé. Il est un peu plus chauve, un peu plus tassé ; ses joues se sont amollies et tombent ; et les poches de ses yeux se sont davantage boursouflées. Mais le regard est exactement le même, ce regard de passant obscur où, jadis, j’avais vainement cherché un reflet d’humanité, un enthousiasme, une passion, ou du crime ! Je vois qu’il est monté en grade, et qu’il occupe une des plus hautes fonctions de la magistrature. Sur combien de têtes d’innocents a-t-il marché, par quel dédale d’obscurs couloirs a-t-il passé, devant quelles puissances a-t-il courbé son échine si souple en face des grands, si raide en face des petits, avant d’avoir atteint ce sommet où plane, maintenant, sa robe rouge ! Il m’est impossible de deviner son histoire dans son regard qui n’exprime rien. Elle fut sans doute infime et banale, comme celle de tous les hommes en place. Car, il s’agit pour tout le monde de conquérir, au prix des plus viles actions, des places toujours meilleures. Pourquoi accabler ce juge d’un crime que tous commettent, et que, moi-même, dans une petite sphère, j’ai commis, comme les autres, et dont je n’ai jamais eu de remords ?