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Les Mésaventures de John Nicholson/VII

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À la hauteur de l’hôpital Donaldson, John eut la bonne fortune d’apercevoir un cab à grande distance et, après force mouvements des bras, d’attirer l’attention du cocher.

Il estima cela une bonne fortune, car le temps lui durait jusqu’à ce qu’il en eût fini avec le Lodge ; et plus il mettrait de temps à découvrir une voiture, plus la chance grandissait que l’inévitable découverte se produisît et qu’à son retour il trouvât le jardin plein de voisins déchaînés…

Pourtant, quand le véhicule l’eut rejoint, il éprouva un vif mécontentement en reconnaissant le cocher haut en couleur de la nuit précédente.

«  Voici, ne put-il s’empêcher de songer, voici un nouveau chaînon de l’erreur judiciaire. »

Le cocher, de son côté, fut bien aise de tomber de nouveau sur un client aussi généreux ; et comme c’était un homme, le lecteur doit s’en être déjà aperçu, de manières libres, pour ne pas dire familières, il s’engagea de nouveau dans une conversation amicale avec John, s’étendit en commentaires sur le temps, sur la sainte solennité du jour, qui lui apparaissait surtout sous les espèces d’une occasion de gratifications libérales, sur la chance qui le faisait rencontrer un agréable client et sur le fait que John était (comme il lui plaisait d’appeler cela) visiblement en ribouldingue la nuit précédente.

«  Vous avez terriblement sale tête aujourd’hui, monsieur, dois-je vous dire, continua-t-il. Rien de tel qu’un petit verre pour vous remonter, si vous voulez m’en croire ; et comme c’est Noël, je n’ose pas dire, ajouta-t-il avec un sourire paternel, que j’en prendrais bien un aussi. »

John l’avait écouté, le cœur malade.

— Je vous paierai un verre quand nous serons à destination, dit-il, affectant une gaieté qu’il n’éprouvait pas du tout, et pas seulement une goutte alors ! Mais les affaires d’abord, et le plaisir ensuite.

Sur cette promesse, le cocher se décida à grimper sur son siège et à conduire John, après de fastidieuses réflexions, à la porte du Lodge.

II n’y avait pas signe d’une émotion du public.

Deux hommes causaient à quelques pas de là, et leur présence, remarquée de loin, fit se précipiter le pouls de John.

Il aurait dû s’épargner cette terreur, car les deux hommes étaient perdus dans quelque dispute de subtilité théologique et, la lèvre supérieure tendue et les doigts énumérant, ils poursuivaient la matière de leur différend sans faire la moindre attention aux arrivants.

Mais le cocher se sentit comme piqué par des épines.

Rien ne put le faire rester sur son siège, il dut sauter en bas, fit des commentaires sur le caillou glissé dans l’entrebâillement de la porte, qu’il considéra comme un expédient ingénieux mais peu sûr, aida John à porter la valise et égaya l’incident d’un flot de paroles et spécialement de questions, que je résume ainsi :

«  Il n’est donc pas là ?… Non ? Oh ! c’est un homme excentrique — un fameux original — passez-moi l’expression… Très tracassier pour ses tenanciers, m’ont-ils raconté… J’ai conduit la famille pendant des années… Je conduisais une voiture à l’enterrement de son père… Quel est votre nom ?… Je crois vous reconnaître. Baigrey, dites-vous ? Il y avait des Baigrey aux environs de Gilmerton… en étiez-vous ?… Alors, c’est la valise d’un ami, n’est-ce pas ?… Pourquoi ?… Parce qu’il y a écrit dessus Nicholson ! Oh ! si vous vous mettez en colère, c’est une autre histoire ! Waverley Bridge !… Vous partez donc ? »

C’est ainsi que l’amical pochard bavardait, questionnait et faisait tressaillir le cœur de John.

Mais à ces bavardages comme à tous les autres malheurs sous le soleil, il y a un terme, et la victime des circonstances commença enfin à rouler vers la gare terminus de Waverley Bridge.

Pendant le trajet, il se tint assis, glaces levées, dans le froid glacial et l’odeur fétide et moisie de la voiture, et il regardait dehors, le long des rues, l’aspect des choses en ce jour de fête, les boutiques fermées et la foule sur le trottoir, à peu près comme le condamné, dans la charrette de Tyburn, doit regarder le rassemblement de foule qui se forme pour son exécution.

À la gare, ses esprits lui revinrent.

Une nouvelle étape de sa fuite s’achevait heureusement : il commença à se rasséréner.

Il appela un commissionnaire et lui fit porter sa valise à la consigne.

Non qu’il eût quelque notion du temps qui restait à courir ; la fuite, la fuite immédiate, c’était son but, sans rien plus ; mais il avait décidé de renvoyer le cocher avant de désigner, et même de choisir, son lieu de destination et de priver ainsi l’Erreur judiciaire d’un nouvel atout.

C’était le but qu’il proposait à son adresse et, maintenant un pied sur le pavé et l’autre encore sur le marchepied de la voiture, il se hâta de mettre la chose en pratique et plongea sa main dans la poche de son pantalon.

Il n’y avait rien dedans !

Oh ! oui, en ce moment, il méritait un blâme.

Il aurait dû s’en souvenir.

Quand il avait enlevé son pantalon taché de sang, il aurait dû vider ses poches et ne pas y laisser sa bourse.

Pesez son erreur et, puis, comparez-la avec son châtiment.

Concevez sa nouvelle situation, car je manque de mots pour la dépeindre.

Concevez-le, obligé de retourner à cette maison, dont la seule pensée le révoltait, obligé de s’exposer, une fois de plus, à être arrêté sur la scène même du méfait.

Concevez-le, attaché à la voiture moisie et à son cocher dont la révoltante familiarité le choquait.

John maudit le cocher en silence, et ensuite, il lui vint l’idée qu’il devait faire enregistrer sa valise et se tenir à portée, et il se retourna pour rappeler le porteur. Mais si rapides qu’elles semblent, ces réflexions l’occupèrent probablement plus longtemps qu’il ne le supposait, et l’homme revenait déjà avec le reçu.

Eh bien ! le sort en était joué. Il avait aussi perdu sa valise ; car la pièce de six pences, avec laquelle il avait payé le droit de dépôt de Murrayfield, était une pièce qui se trouvait par hasard dans la poche de son gilet et, à moins qu’il ne tentât encore avec succès l’aventure de la maison du crime, sa valise resterait éternellement en gage à la consigne, faute d’un malheureux penny.

Et alors, il se ressouvint du porteur, qui se tenait devant lui dans une attitude suggestive, des mots de remerciement sur les lèvres.

John fouillait ses poches de droite et de gauche.

Il trouva une pièce, et pria Dieu que ce fût un souverain, la sortit de sa poche, reconnut un demi-penny et le tendit au porteur.

L’homme laissa tomber de ses lèvres :

— Rien qu’un demi-penny ! dit-il abandonnant brusquement le ton de politesse coutumière des employés de chemin de fer.

— Je le sais, dit John piteusement.

Alors le porteur recouvra sa dignité d’homme.

— Merci, monsieur, dit-il.

Et il voulut lui rendre le misérable pourboire. Mais John s’y refusa ; et comme ils étaient en plein débat, qui pouvait se joindre à eux sinon le cocher ?

— Oh ! Monsieur Baigrey, dit-il, vous oubliez quel jour c’est !

— Je vous dis que je n’ai pas de monnaie, cria John.

— Eh bien ! alors, dit le cocher, qu’avez-vous donc ? Je préférerais donner un shilling à un homme en un semblable jour que de lui jeter ce liard de dérision… J’en suis étonné de votre part, monsieur Baigrey.

— Mon nom n’est pas Baigrey, interrompit John avec un naturel et un désarroi enfantins.

— Vous m’avez dit que c’était votre nom, dit le cocher.

— Je le sais, et quel droit prenez-vous de m’interroger ? s’écria le malheureux.

— Oh, très bien ! dit le cocher. Je connais ma place, si vous connaissez la vôtre… si vous connaissez la vôtre ! répéta-t-il, comme quelqu’un qui veut sous-entendre des doutes graves.

Et il marmotta des menaces inarticulées, dans lesquelles il faisait peu état du nom répété de gentleman.

Oh ! se rendre capable de congédier ce monstre que John découvrait maintenant, avec une claire intelligence tardive, avoir commencé de trop bonne heure à fêter la Noël.

Mais, loin d’avoir même ce rayon de consolation au milieu de son désastre, il était sans secours et sans aide, sa valise sous séquestre ici, son argent abandonné ailleurs et gardé par un cadavre et lui-même, si partisan de la discrétion, devenu le point de mire de tous les yeux dans la gare, et comme si ce n’eût pas été assez de malchance, il venait de se brouiller avec l’animal auquel son indigence du moment le rivait.

«  En brouille, réfléchissait-il avec tristesse, en brouille avec le témoin qui pouvait le perdre ou le sauver ! »

Il n’y avait pas de temps à perdre ; il n’y avait pas à traîner au milieu du mépris public, et, qu’il eût recours à la dignité ou à la conciliation, le remède devait être employé sur-le-champ.

— N’insistons pas davantage là-dessus, dit-il, remettant le pied derechef sur le marche-pied. Retournez à l’endroit d’où nous venons !

Il avait voulu éviter de prononcer le nom de la destination, car il y avait maintenant un petit attroupement de gens de la voie ferrée autour du cab, et à part lui, il songeait au tribunal et s’efforçait d’éviter la concurrence des témoignages contre lui.

Mais ici encore, le fatal cocher le desservit :

— Retourner au Lodge ? cria-t-il sur un ton aigu de protestation.

— Oui, tout de suite ! gronda John.

Et il ferma la porte derrière lui avec un tel fracas que la voiture délabrée en fut ébranlée et résonna.

Le cab démarra et gagna les rues, où la fête de Noël battait son plein, ce qui plongea dans un désespoir voisin de l’inconscience le cocher, qui, sur son siège, digérait mal la rebuffade et la duplicité de son client.

Je ne voudrais pas qu’on pense que j’établis un parallèle entre eux.

Le cas de John est en dehors de toute comparaison.

Mais le cocher, lui aussi, mérite la sympathie des gens sages, car c’était un individu naturellement bienveillant, et qui avait un haut sentiment de sa dignité personnelle, sentiment exaspéré par la boisson ; et ses avances avaient été cruellement et publiquement repoussées.

Aussi, tout en conduisant la voiture, il récapitulait les torts qu’on lui avait faits et était assoiffé de sympathie et de boisson.

Or, il se trouvait qu’il avait pour ami un patron d’estaminet dans la Queensferry Street, de qui, en raison de la sainteté du jour, il obtiendrait facilement un petit verre, pensait-il.

La Queensferry Street se trouve assez distante de la route qui conduit à Murrayfield.

Mais il y a la voie de traverse montueuse qui passe par la vallée de la Leith et le cimetière du Doyen et la Queensferry Street est à cheval sur la route qui y conduit.

Qu’est-ce qui empêchait le cocher, puisque son cheval était muet, de choisir la route de traverse et de passer chez son ami ?

Il en décida ainsi et, déjà quelque peu radouci, fit tourner son cheval à droite.

Cependant, John s’était écroulé sur la banquette de la voiture, le menton appuyé sur la poitrine, l’esprit en suspens.

L’odeur du cab frappait encore faiblement ses sens et un certain froid engourdissait un peu ses pieds : tout le reste avait disparu sous la forte oppression du sentiment de son malheur et de sa faiblesse physique.

Il était près de midi.

Vingt-deux heures s’étaient écoulées depuis son dernier repas.

Dans l’intervalle, il avait enduré les tortures du chagrin et de l’alarme, il s’était trouvé presque ivre ; et bien qu’il fût impossible de dire qu’il dormait, pourtant, quand le cab s’arrêta et que le cocher introduisit sa tête par la fenêtre, il sembla qu’on le rappelait des profondeurs où son esprit s’était perdu.

— Si vous ne me payez pas un verre, dit le conducteur, avec une sévérité bien méritée dans le ton de la voix, j’espère bien que vous ne ferez pas d’objection si j’en prends un moi-même !

— Oui… non… Faites à votre guise, répliqua John.

Et ensuite, comme il regardait son persécuteur monter les marches de l’escalier et entrer dans l’estaminet, il flotta dans son esprit la sensation de quelque chose qui lui était familier depuis longtemps.

Il tressaillit, alors complètement éveillé, et regarda la devanture de la boutique.

Oui, il la connaissait, mais depuis quand ? comment ?

Depuis bien longtemps, pensa-t-il.

Et alors, jetant un coup d’œil à travers la vitre de la portière qu’avait obstruée la tête du conducteur, il regarda la cime des arbres de l’ormaie de Randolph Crescent.

Il était tout près de chez lui… chez lui… où il s’imaginait naguère encore se trouver à cette heure, installé dans la salle à manger, dont il avait gardé un souvenir si exact, en conversation amicale… et au lieu de cela !…

Son premier mouvement fut de se laisser tomber sur la banquette du cab ; le second, de se couvrir le visage de ses mains.

Il resta ainsi, pendant que le conducteur portait un toast à l’aubergiste et que l’aubergiste en portait un au conducteur, et que tous les deux passaient en revue les affaires de la Nation.

Il resta ainsi jusqu’à ce que son tyran condescendît à revenir et repartit pour descendre la côte, par la courbe de Lynedoch Place ; mais dans cette attitude même, quand il arriva au bout de la rue qu’habitait son père, il lança un regard au travers de ses doigts et aperçut une voiture de médecin à la porte.

«  C’est bien cela, pensa-t-il. J’ai tué mon père ; et, c’est le jour de Noël ! »

Si M. Nicholson mourait, ce serait ce chemin-là qu’il descendrait pour aller à son tombeau.

C’était ce chemin-là que sa femme avait descendu plusieurs années auparavant ; et nombre de ses concitoyens l’y conduiraient avec tout l’appareil funéraire de la mort.

Et maintenant, dans ce cab glacial, infect, rembourré de paille et garni de coussins déchirés, sa respiration se congelant aux vitres des portières, John se rendait-il ailleurs qu’à son tombeau ?

Cette pensée fouetta son imagination, qui commença à bâtir mille images lumineuses et rapides comme des silhouettes de kaléidoscope.

Et maintenant il se revoyait, tout rouge d’avoir pleuré, séchant ses larmes et glissant sur le ruisseau ; puis de nouveau, pauvre petit hérisson revêtu de crêpe et tout en pleurs, il descendait la même colline derrière le corbillard marchant au pas, où le corps de sa mère le précédait.

Son imagination, s’évadant encore, lui montrait son lieu de destination, où il se tenait maintenant,

dans les rayons du soleil bas, avec les passereaux qui gazouillaient sur le seuil de la porte, et à l’intérieur île la maison l’homme mort dont les yeux fixaient le plafond.

Puis, changement subit, les voisins se précipitaient vers la maison, le visage pâle et les mains levées, et le médecin se faisait place avec effort au milieu d’eux et, en arrivant, examinait le cadavre au stéthoscope, tandis que l’homme de la police hochait la tête d’un air connaisseur.

Voilà bien à quoi il avait peur de courir en ce moment.

Il se voyait arriver au milieu de cette scène.

Il s’entendait bégayer de pauvres explications et sentait se poser la main de l’officier de paix sur son épaule.

Ciel ! comme il eût désiré d’avoir joué son rôle en homme !

Comme il se méprisait d’avoir fui ce fatal voisinage quand tout était tranquille, et de devoir y retourner en catimini maintenant qu’il s’y pressait une foule de vengeurs !

La passion, au moindre degré, exalte les forces de l’imagination jusqu’aux plus sombres peintures.

Et suivant cette loi, en s’attardant à la pensée de ce qui l’attendait à la fin de son voyage angoissant, John, qui n’avait que bien peu regardé ces choses-là, s’en souvenait cependant, et lui qui n’aurait pu le décrire, voyait, par l’œil de son esprit, le jardin du Lodge, détaillé comme sur une carte.

Il y allait et venait, en proie à la terreur ; il voyait les buissons de houx, les bordures couvertes de neige, l’allée où il avait rencontré Alan, les hauts murs, semblables à ceux d’un couvent, la porte fermée — eh quoi ! la porte était fermée ?

Mais, oui, bien sûr, il l’avait fermée — donc fermée sur son argent, sur sa fuite, sur sa vie future —, fermée de ses propres mains, et personne ne pouvait la rouvrir !

Il entendit le bruit du ressort de la serrure résonner dans son cerveau, et en demeura étourdi.

Et quand il revint à lui, la terreur l’ébranla jusqu’aux moelles.

Ce n’était pas le moment de fainéanter.

Il devait se secouer et agir, il devait penser.

Une fois à la fin de cette course ridicule, une fois] à la porte du Lodge, il n’y avait plus qu’à faire faire demi-tour au cab et à repartir. Pourquoi, alors, aller jusque-là ?

Pourquoi ajouter encore aux soupçons dans un cas qui y prêtait déjà tant ?

Pourquoi ne pas faire demi-tour de suite ?

Facile à dire, faire demi-tour ; mais dans quelle direction ?

Il n’avait plus d’endroit où se rendre à présent ; il ne pourrait jamais — il voyait cela écrit en lettres de sang — il ne pourrait jamais payer la voiture.

Il était enchaîné à cette voiture pour toujours.

Oh ! cette voiture ! son âme en était torturée et dévorée, et ses entrailles gargouillaient du désir d’être délivré de cette voiture.

Il oubliait tous ses autres soucis.

Il devait d’abord se libérer de ce véhicule infect et de la brute qui le conduisait. Oui, faire cela avant tout !

Le reste, après ; cela tout de suite !

Et voilà justement que la voiture s’arrêta soudain et que le persécuteur de John frappa à la glace de la portière.

John l’abaissa et regarda le visage empourpré de boisson du cocher, congestionné plus encore par un effort triomphal d’intelligence.

— Je sais qui vous êtes, cria la voix rude. Je vous remets maintenant. Vous êtes un Nicholson. Je vous ai conduit à Hermiston pour une partie de Noël, et vous revîntes sur mon siège et je vous laissai conduire.

C’était un fait.

John connaissait l’homme. Ils avaient même été bons amis.

Son ennemi, il s’en souvenait à présent, était un individu d’une grande bonne nature — infiniment bonne nature — avec les enfants, pourquoi pas avec un homme ? Pourquoi ne pas faire appel au bon côté de son caractère ?

Il se cramponna à ce nouvel espoir.

«  Grand Dieu ! vous avez fait cela, cria-t-il, comme dans un transport de joie, sa voix sonnant faux à ses propres oreilles.

— Eh bien ! s’il en est ainsi, j’ai quelque chose à vous dire. J’ai deviné, je parie, où en sommes-nous, voyons ?… »

Le cocher avait agité sa carte aux yeux du receveur du péage et ils étaient parvenus maintenant sur la partie la plus élevée et la plus solitaire du chemin de traverse.

Sur la gauche, une rangée d’arbres bordant la route ombrageaient le chemin ; sur la droite, il était bordé par des jachères dénudées, descendant avec des ondulations jusqu’à la Queensferry Road.

En face, Corstorphine Hill dressait ses bois sombres saupoudrés de neige, vers le ciel.

John regardait autour de lui, buvant l’air clair comme du vin, puis ses yeux revenaient, au visage du cocher, qui s’était assis,… d’un air goguenard et qui attendait la réponse de John — avec l’air de quelqu’un qui va recevoir un pourboire.

Les traits de cette face étaient difficiles à déchiffrer, tant la boisson l’avait boursouflée et colorée de teintes qui variaient du rouge brique à la mûre.

Ses petits yeux gris clignotaient, ses lèvres remuaient avec avidité ; l’avidité était sa passion dominante, et bien qu’il y eût de la bonne humeur, une bienveillance innée, un foyer d’humanité vraie, dans le vieux buveur, son avidité était actuellement si enflammée par l’espérance que tous les autres traits de son caractère semblaient dormir.

Il se tenait devant John, statue vivante du désir en éveil.

Le cœur de John battit plus lentement.

Il avait ouvert les lèvres, mais il s’en tint là et ne proféra aucune parole.

Il sonda le puits de son courage : il était à sec.

Il fouilla dans le trésor des paroles : il était vide.

Un mutisme diabolique le tenait à la gorge ; le démon de la terreur bredouillait dans ses oreilles ; et soudain, sans dire un mot, sans projet arrêté dans sa volonté, John sortit vivement du véhicule, sauta par-dessus le mur qui limitait la route et commença a courir pour sauver sa vie à travers les friches.

Il n’alla pas bien loin : il n’avait pas dépassé le milieu du premier champ, que son cerveau entier fut ébranlé par ce bruit de tonnerre :

— Imbécile ! Tu as encore ta montre !

Le coup l’arrêta net et il retourna vers la voiture.

Le cocher se penchait sur le bord du mur, brandissait son fouet, la face empourprée, rugissant comme un bœuf sauvage.

Et John vit ou pensa qu’il avait perdu toute chance.

Aucune montre de la terre ne pourrait maintenant apaiser le ressentiment de l’homme ; il crierait vengeance.

John serait mis sous l’œil de la police.

Son histoire serait ébruitée, son secret vidé à fond.

Sa destinée s’accomplissait enfin, et pour toujours !

Il poussa un profond soupir ; et comme le cocher, perdant patience, commençait enfin à escalader le mur, son client reprit sa course et disparut au loin dans les champs.