Les Métamorphoses/Texte entier

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Les Métamorphoses
Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 251-524).




LES MÉTAMORPHOSES




LIVRE PREMIER

ARGUMENT. — I. Le chaos changé en quatre éléments distincts. — II. Succession des quatre âges du monde. — III. Crime et punition des géants. — IV. L’univers est submergé par le déluge. — V. Deucalion et Pyrrha repeuplent la terre. — VI. Apollon tue le serpent Python. — VII. Métamorphose de Daphné en laurier. — VIII. Métamorphose d’Io en génisse, et de Syrinx en roseau ; mort d’Argus ; naissance d’Épaphus


J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. Dieux, qui les avez transformés, favorisez mon dessein et conduisez mes chants d’âge en âge, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours.

Avant la création de la mer, de la terre et du ciel, voûte de l’univers, la nature entière ne présentait qu’un aspect uniforme ; on a donné le nom de chaos à cette masse informe et grossière, bloc inerte et sans vie, assemblage confus d’éléments discordants et mal unis entre eux. Le soleil ne prêtait point encore sa lumière au monde ; la lune renaissante ne faisait pas briller son croissant : la terre, que l’air environne, n’était point suspendue et balancée sur son propre poids ; et la mer n’avait point encore étendu autour d’elle ses bras immenses ; l’air, la mer et la terre étaient confondus ensemble : ainsi la terre n’avait pas de solidité, l’eau n’était point navigable, l’air manquait de lumière ; rien n’avait encore reçu sa forme distincte et propre. Ennemis les uns des autres, tous ces éléments rassemblés en désordre, le froid et le chaud, le sec et l’humide, les corps mous et les corps durs, les corps pesants et les corps légers, se livraient une éternelle guerre.

Un dieu, si ce n’est la bienfaisante Nature elle-même, mit fin à cette lutte, en séparant la terre du ciel, l’eau de la terre, et l’air le plus pur de l’air le plus grossier. Quand il eut débrouillé ce chaos, et séparé les éléments en marquant à chacun d’eux la place qu’il devait occuper, il établit entre eux les lois d’une immuable harmonie. Le feu brille, et, porté par sa légèreté vers la voûte des cieux, occupe la plus haute région : l’air, le plus léger après le feu, se place auprès de lui : précipitée au-dessous, par sa propre masse, la terre entraîne avec elle les plus lourds éléments, et s’affaisse par son poids ; l’eau enfin se répandant autour d’elle, se réfugie au fond de ses entrailles et entoure sa solide surface.

Après que ce dieu, quel qu’il fût, eut ainsi opéré le partage et l’arrangement de cet amas de matière, il façonna d’abord la terre encore inégale par certains côtés, et l’arrondit en un globe immense. À sa voix, les mers prennent leurs cours, se soulèvent au souffle furieux des vents, et se répandent tout autour de la terre. Il creuse les fontaines, les lacs, et les vastes marais ; il trace la pente des fleuves et la contient entre des rives sinueuses : arrêtés çà et là dans leurs cours, les uns sont absorbés par le sol, les autres portent leurs eaux jusqu’à la mer ; mais, déchaînées en liberté, ce ne sont plus des rives, mais des rivages, qu’elles battent de leurs flots. Enfin il aplanit les campagnes, abaisse les vallées, couvre les forêts de feuillage, élève les montagnes et les couronne de rochers. De même que la voûte du ciel est divisée en cinq zones, deux à droite, deux à gauche, et que celle du milieu est la plus ardente ; de même le globe de la terre, que le ciel enveloppe, est partagé par la main de Dieu en cinq espaces que foulent les pieds des hommes : la zone intermédiaire est brûlante et inhabitable : une neige éternelle couvre celles qui sont aux extrémités. Entre ces deux zones, la nature en a placé deux autres que tempère un mélange de froid et de chaleur. L’air est au-dessus ; plus léger que la terre et l’eau, il est aussi plus pesant que le feu. C’est là qu’il suspendit les brouillards et les nuages, la foudre, dont le bruit devait épouvanter les mortels, et les vents qui font naître et la foudre et le froid. Mais le créateur du monde n’a point aveuglément livré les airs à leur fureur. Quoiqu’ils règnent séparément en des climats divers, à peine encore peut-on les empêcher de bouleverser le monde ; tant est violente la discorde qui sépare ces frères ! L’Eurus fut relégué dans le royaume de Perse, l’empire de Nabata et les montagnes que le jour éclaire de ses rayons naissants : les lieux que le soleil couchant échauffe de ses derniers feux échurent à Zéphir, l’impétueux Borée envahit la Scythie et le Septentrion : et l’orageux Auster fixa dans le midi l’humide empire des nuages et des pluies. Au-dessus de tous ces vents s’élève l’Éther, élément fluide et léger, entièrement dégagé des vapeurs impures de la terre. Dès que l’auteur de la nature eut réglé les limites qui devaient servir de barrière aux différents corps, les astres ensevelis auparavant dans la nuit du chaos commencèrent à briller dans toute l’étendue des cieux ; et afin que chaque région eût ses habitants, la voûte céleste devint la demeure des astres et des dieux, les eaux se peuplèrent de poissons, la terre de bêtes fauves, et l’air d’oiseaux qui le battent de leurs ailes. Un animal plus noble, doué d’une raison plus élevée, et fait pour commander aux autres, manquait encore. L’homme naquit : soit que l’ouvrier sublime, qui a tiré l’univers du chaos, l’eût formé d’une semence divine ; soit que la terre, à peine sortie des mains du Créateur, et séparée des purs rayons de l’éther, eût animé le germe céleste que cette alliance avait déposé dans son sein, et que le fils de Japet, détrempant avec de l’eau cette terrestre argile, l’eût façonnée à l’image des dieux, arbitres de l’univers ; tandis que les autres animaux courbent la tête et regardent la terre, l’homme éleva un front noble et porta ses regards vers les cieux. Ainsi la terre, qui n’était auparavant qu’une masse informe et grossière, revêtit, en se transformant, les traits du premier des humains.

Le premier âge fut l’âge d’or où, de lui-même, sans lois et sans contrainte, l’homme observait la justice et la vertu. On ne connaissait alors ni les supplices ni la crainte des supplices ; on ne lisait point, gravée sur l’airain, la menace des lois, et la foule suppliante ne tremblait pas devant un juge inutile encore à la sûreté des hommes. On n’avait pas encore vu le pin arraché des montagnes, descendre sur la plaine liquide, pour visiter des climats étrangers ; les peuples ne connaissaient d’autres rivages que ceux de leur patrie, et des fossés profonds n’entouraient point les cités. On n’entendait pas résonner l’airain de la trompette allongée ou du clairon recourbé ; sans casques, sans glaives, sans soldats, les hommes goûtaient les doux loisirs d’une tranquille paix. Vierge encore et respectée des râteaux, la terre ne sentait pas encore la blessure du soc, et donnait ses fruits d’elle-même. Satisfaits des présents que la culture n’avait pas arrachés de son sein, les hommes cueillaient les fruits de l’arbousier, la fraise des montagnes, les baies du cornouiller, la mûre attachée aux ronces épineuses, ou ramassaient les glands tombés de l’arbre immense de Jupiter. Le printemps était éternel, et la tiède haleine de Zéphir caressait doucement les fleurs écloses sans semence. La terre n’attendait pas, pour produire, les soins du laboureur, et les champs, sans repos, se chargeaient de jaunes et abondantes moissons. Des fleuves de lait, des fleuves de nectar coulaient dans les campagnes, et le miel distillait en longs ruisseaux de l’écorce des chênes.

Mais lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans les sombres abîmes du Tartare, et soumis le monde à ses lois, cette victoire amena l’âge d’argent, moins heureux que l’âge d’or, mais préférable à l’âge d’airain. Jupiter abrégea la durée de l’antique printemps, et dès lors, l’hiver, l’été, l’inégal automne et le trop court printemps partagèrent l’année en quatre saisons. Pour la première fois, l’air s’embrasa de chaleurs dévorantes, et l’eau se durcit au souffle glacé des vents. Pour la première fois, on chercha des abris, et ces abris furent des antres, d’épais buissons ou des claies entrelacées d’écorce. On ensevelit les semences dans de longs sillons et le poids du joug fit gémir les taureaux pour la première fois.

À ces deux âges, succéda l’âge d’airain : la race qu’il vit naître, plus farouche, plus prompte à prendre les armes, n’était point encore criminelle : le dur âge de fer fut le dernier. Dans ce siècle formé d’un métal pire que l’airain, tous les crimes envahirent la terre : on vit s’enfuir la pudeur, la vérité, la bonne foi, et régner à leur place, la fraude, la ruse, la trahison et la violence, et la coupable soif des richesses. Le nautonier livra ses voiles aux vents qu’il connaissait mal encore ; les arbres qui, depuis si longtemps, couronnaient immobiles le sommet des montagnes, allèrent, transformés en navires, insulter des flots inconnus ; la terre autrefois commune à tous, comme les airs et la lumière du soleil, vit l’arpenteur prudent tracer un long sillon et marquer des limites. Ce ne fut point assez pour l’homme de demander aux champs les moissons et les fruits, tribut naturel de leur fécondité ; il osa fouiller jusques au fond des entrailles de la terre, et en retirer ces trésors que la nature avait cachés aux confins du Ténare, et qui ne servent, hélas ! que d’aliments à nos maux. Déjà le fer coupable et l’or plus coupable encore que le fer, paraissent au jour ; avec eux paraît aussi la guerre, qui se sert de ces deux métaux pour combattre, et secoue d’une main ensanglantée des armes retentissantes. On ne vit plus que de rapine ; l’hôte n’est plus en sûreté auprès de son hôte, le beau-père auprès de son gendre ; les frères mêmes sont rarement unis : l’époux trame la mort de son épouse, l’épouse celle son mari : les cruelles marâtres distillent les sucs mortels de la ciguë ; le fils accuse la durée des jours de son père ; les droits du sang sont foulés aux pieds ; et, de toutes divinités, la vierge Astrée quitte la dernière le séjour de la terre, que le meurtre a souillée de sang.

Le ciel lui-même ne devait pas être un asile plus assuré que la terre : les géants osèrent, dit-on, l’attaquer, et se frayer un chemin jusqu’aux astres, en entassant montagnes sur montagnes. Alors le maître des dieux foudroya l’Olympe et fit crouler Pélion élevé sur Ossa. Les coups monstrueux des géants furent ensevelis sous les masses que leurs mains avaient amoncelées ; on raconte qu’abreuvée du sang de ses enfants, et dans la crainte de voir périr les dernier rejetons de cette race cruelle, la terre anima ce sang fumant encore et en fit naître des hommes, race impie comme la première, et qui par sa violence et sa soif du carnage révélait sa sanglante origine.

Du haut de son céleste palais, le fils de Saturne voit les crimes de la terre ; il gémit et se rappelant l’horrible festin de Lycaon, le souvenir d’un crime trop récent encore pour être connu, allume dans son cœur un courroux extrême, digne du maître des dieux. Il les convoque ; aussitôt ils s’assemblent à sa voix. Il est au haut des cieux une voie que signale sa blancheur éclatante quand l’air est pur et sans nuages : on la nomme Lactée : c’est le chemin qui conduit les dieux à l’auguste séjour du maître du tonnerre : on voit aux deux côtés s’ouvrir à deux battants les portiques des dieux patriciens : l’Olympe a semé loin de là les demeures de ses plébéiens ; à l’entrée de l’avenue, les plus puissants des immortels ont fixé leurs illustres pénates. Ce lieu, si la hardiesse est permise à mon langage, figure dans les cieux le palais de César.

Lorsque les dieux ont pris place sur des sièges de marbre, assis lui-même sur un trône plus élevé, et s’appuyant sur son sceptre d’ébène, Jupiter agite par trois fois sa redoutable chevelure, et trois fois la terre et la mer et les cieux mêmes en sont ébranlés ; alors, son indignation s’exhale en ces termes : « Oui, je fus moins alarmé pour le royaume du monde, lorsque les géants aux pieds de reptile menacèrent de leurs cent bras le ciel assiégé. C’étaient de terribles ennemis, mais cette guerre n’avait pour cause qu’un seul crime et pour soutien qu’une seule race. Je ne vois aujourd’hui que coupables, dans toute l’étendue que Nérée embrasse de ses ondes bruyantes, et c’est le genre humain qu’il me faut perdre tout entier ; j’en jure par les fleuves souterrains qui coulent à travers les bois infernaux, j’ai tout tenté pour son salut : mais il faut trancher avec le fer une plaie incurable, de peur qu’elle ne gagne les membres encore sains. Je tiens sous mon empire les demi-dieux et les divinités champêtres, les Nymphes, les Faunes, les Satyres, et les Sylvains habitants des montagnes : s’ils ne sont point encore admis au partage de nos célestes honneurs, laissons-les du moins jouir en paix de l’asile que nous leur avons donné sur la terre. Et pouvez-vous croire qu’ils y soient en sûreté, quand j’ai vu, moi, le maître de la foudre et le vôtre, dressées contre moi-même les embûches de Lycaon, ce monstre que vous connaissez ? »

Tous les dieux frémissent à ces mots, et brûlent de punir cet attentat sacrilège : ainsi, lorsqu’une main impie, acharnée à la perte de César, entreprit d’éteindre, dans son sang, l’éclat du nom romain, un si funeste dessein jeta la consternation et l’effroi dans toutes les âmes ; tout l’univers en tressaillit d’horreur, et l’amour de tes peuples ne te fut pas moins doux, ô César, que le zèle des Dieux ne le fut à Jupiter. Il apaise les murmures du geste et de la voix ; on se tait, et, le respect imposant silence à l’indignation, il reprend son discours en ces mots : « Le coupable est puni : rassurez-vous. Apprenez à la fois et le crime et la vengeance. Le bruit de l’iniquité des hommes avait frappé mes oreilles : je souhaitais qu’il fût mensonger, et, descendant des hauteurs de l’Olympe, je cache ma divinité sous les traits d’un mortel, et je parcours la terre. Il serait trop long d’énumérer les crimes dont je fus le témoin : la réalité dépassait encore les plus funestes récits. J’avais franchi le Ménale, horrible repaire de bêtes féroces, le Cyllène et les forêts de pins du froid Lycée. Arrivé en Arcadie, je pénètre dans la demeure inhospitalière du tyran, à l’heure où le crépuscule annonce la nuit qui s’avance. Je révélai par des signes certains la présence d’un dieu, et déjà le peuple en prière me rendait hommage : Lycaon se rit de leur pieuse crédulité. « Je vais, dit-il, m’assurer s’il est dieu ou mortel, et l’épreuve ne sera pas douteuse ». Il s’apprête à me surprendre la nuit dans les bras du sommeil et à m’ôter la vie. Voilà l’épreuve qui plaît au perfide. Non content du trépas qu’il m’apprête, il égorge un des otages que lui avaient envoyés les Molosses vaincus, fait bouillir une partie des membres palpitants de la victime, livre le reste à l’ardeur de la flamme, et ces mets exécrables sont ensemble servis devant moi. Aussitôt ma foudre vengeresse fait crouler son palais sur ses pénates bien dignes d’un tel maître. Il fuit épouvanté ; il veut parler ; mais en vain : ses hurlements troublent seuls le silence des campagnes ; sa gueule s’arme de la rage qu’il avait dans le cœur, et, toujours affamé de carnage, il tourne sa furie contre les troupeaux, et jouit encore du sang qu’il fait couler. Le poil remplace ses vêtements ; ses bras deviennent des jambes ; loup cruel, il conserve quelques restes de sa forme première : la couleur grisâtre de ses cheveux a passé dans son poil ; le visage farouche, les yeux ardents, tout en lui respire cette férocité qui lui fut naturelle. Une seule maison venait de périr ; mais plus d’une maison méritait le même sort : la cruelle Érinnys étend son empire sur toute la terre. On dirait que les hommes se sont voués au crime par serment : qu’ils périssent tous sur-le-champ ; ils l’ont tous mérité ; j’en ai porté l’arrêt irrévocable ! »

Les dieux approuvent les paroles de Jupiter, ceux-ci par de bruyantes acclamations, et en excitant son courroux, ceux-là par un muet assentiment ; mais la perte du genre humain est pour tous un sujet de douleur. Que deviendra la terre, veuve de ses habitants ? Qui désormais brûlera l’encens sur leurs autels ? Va-t-il donc livrer le monde à la fureur des bêtes féroces ? Le souverain des Dieux se charge de pourvoir à tout : il fait cesser leurs demandes et leur inquiétude, en leur promettant une nouvelle race, différente de la première, et dont l’origine sera merveilleuse.

Déjà prêt à foudroyer toute la terre, il craint que tant de feux partout allumés n’embrasent la voûte des cieux, et ne consument l’axe du monde dans toute son étendue. Il se souvient que les Destins ont fixé dans l’avenir un temps où la mer et la terre et le palais des cieux seront dévorés par les flammes, où la machine merveilleuse du monde s’abîmera dans un vaste embrasement. Il dépose ses traits forgés de la main des Cyclopes, et choisit un autre genre de châtiment : il veut engloutir le genre humain sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel, se répandront en torrents sur la terre. Il enferme soudain dans les antres d’Éole l’Aquilon et tous les vents qui dissipent les nuages, et ne laisse que l’Autan en liberté. L’Autan vole, porté sur ses ailes humides : son visage terrible est couvert d’un épais et sombre nuage, sa barbe est chargée de brouillards, sur son front s’assemblent les nuées ; l’eau ruisselle de ses cheveux blancs, de ses ailes et de son sein. Dès que sa main a pressé les nuages suspendus dans les airs, un grand bruit se fait entendre, et des torrents de pluie s’échappent du haut des cieux. La messagère de Junon, parée de ses mille couleurs, Iris aspire les eaux de la mer et alimente les nuages. Les moissons sont renversées, les espérances du laboureur détruites sans retour, et, dans un instant, périt tout le fruit de l’année et de ses longs travaux. Les eaux qui tombent du ciel ne suffisent pas à la colère de Jupiter : le roi des mers, son frère, lui prête le secours de ses ondes. Il convoque les dieux des fleuves, et, dès qu’ils sont entrés dans son palais : « Qu’est-il besoin de longs discours ? dit-il. Il s’agit de déployer toutes vos forces : allez, ouvrez vos sources, renversez vos digues, et donnez carrière à vos flots déchaînés ». Il parle : on obéit, et les fleuves, forçant les barrières qui retiennent leurs eaux, précipitent vers la mer leur course impétueuse. Neptune lui-même frappe la terre de son trident : elle tremble, et les eaux s’élancent de leurs gouffres entr’ouverts. Les fleuves débordés roulent à travers les campagnes, entraînant ensemble dans leur course les plantes et les arbres, les troupeaux, les hommes, les maisons et les sanctuaires des dieux, avec leurs saintes images. Si quelque édifice reste encore debout et résiste à la fureur des flots, l’onde en couvre bientôt le faîte, et les plus hautes tours sont ensevelies dans un profond abîme. Déjà la terre ne se distinguait plus de l’Océan : la mer était partout, et la mer n’avait pas de rivages. L’un gagne le sommet d’une colline, l’autre se jette dans un esquif, et promène la rame dans le champ où naguère il conduisait la charrue. Celui-ci passe dans sa nacelle au-dessus de ses moissons ou de sa maison submergée ; celui-là trouve des poissons sur la cime d’un ormeau. Si l’ancre peut être jetée, c’est dans l’herbe d’une prairie qu’elle va s’arrêter ; les barques s’ouvrent un chemin sur les coteaux qui portaient la vigne ; les phoques monstrueux reposent dans les lieux où paissaient les chèvres légères. Les Néréides s’étonnent de voir au fond des eaux, des bois, des villes, des palais ; les dauphins habitent les forêts, et bondissent sur la cime des chênes qu’ils ébranlent par de violentes secousses. On voit nager le loup au milieu des brebis ; les flots entraînent les lions et les tigres farouches ; également emportés, les sangliers ne peuvent trouver leur salut dans leur force, ni les cerfs dans leur vitesse. Las de chercher en vain la terre pour y reposer ses ailes, l’oiseau errant se laisse tomber dans la mer. L’immense débordement des eaux couvrait les montagnes, et, pour la première fois, leurs sommets étaient battus par les vagues. La plus grande partie du genre humain périt dans les flots : ceux que les flots ont épargnés deviennent les victimes du supplice de la faim.

L’Attique est séparée de la Béotie par la Phocide, contrée fertile avant qu’elle fût submergée ; mais alors, confondue tout à coup avec l’Océan, ce n’était plus qu’une vaste plaine liquide. Là s’élève jusqu’aux astres un mont dont la double cime se perd au sein des nues : le Parnasse est son nom ; c’est sur cette montagne, seul endroit de la terre que les eaux n’eussent pas couvert, que s’arrêta la faible barque qui portait Deucalion et sa compagne. Ils adorent d’abord les Nymphes de Coryce, les autres dieux du Parnasse, et Thémis, qui révèle l’avenir, et qui rendait alors ses oracles en ces lieux. Jamais homme n’eut plus de zèle que Deucalion pour la vertu et pour la justice, jamais femme n’eut pour les dieux plus de respect que Pyrrha. Quand Jupiter a vu le monde changé en une vaste mer, et que de tant de milliers d’hommes, de tant de milliers de femmes qui l’habitaient, il ne reste plus qu’un homme et qu’une femme, couple innocent et pieux, il écarte les nuages, ordonne à l’Aquilon de les dissiper, et découvre la terre au ciel et le ciel à la terre.

Cependant le courroux de la mer s’apaise, le souverain des eaux dépose son trident et rétablit le calme dans son empire. Voyant, au-dessus des profonds abîmes, Triton, dont les épaules d’azur se couvrirent en naissant d’écailles de pourpre, il l’appelle et lui commande d’enfler sa conque bruyante, et de donner aux ondes et aux fleuves le signal de la retraite ; soudain, Triton saisit ce clairon creux et recourbé, qui va toujours s’élargissant par d’obliques détours, ce clairon terrible, qui, lorsqu’il sonne du milieu de l’Océan, fait retentir de sa voix les rivages où le soleil et se lève et se couche. Dès que la conque eut touché les lèvres humides du Dieu dont la barbe distille l’onde, et transmis en résonnant les ordres de Neptune, les flots de l’Océan et ceux des fleuves l’entendirent, et tous se retirèrent. Déjà la mer a retrouvé ses rivages ; les fleuves décroissent et rentrent dans leur lit, assez large pour les contenir tout entiers ; les collines semblent sortir des eaux, la terre surgit par degrés, et paraît s’élever à mesure que les eaux s’abaissent ; si longtemps cachés sous les flots, les arbres découvrent leurs têtes dépouillées de feuillage, et chargées encore de limon. Le monde était enfin rendu à lui-même. À l’aspect de cette solitude désolée, où règne un profond et morne silence, Deucalion ne peut retenir ses larmes, et, s’adressant à Pyrrha :

« Ô ma sœur ! ô ma femme ! s’écrie-t-il ; ô toi qui seule survis à la destruction de ton sexe, unis jadis par le sang, par une commune origine, et bientôt par l’hymen, que le malheur resserre aujourd’hui ces nœuds. Du couchant à l’aurore, le soleil ne voit que nous deux sur la terre ; nous sommes le genre humain, tout le reste est enseveli sous les eaux. Je n’ose même encore répondre de notre salut ; ces nuages suspendus sur nos têtes m’épouvantent toujours. Infortunée ! si le ciel t’eût sauvée sans me sauver, quel serait aujourd’hui ton destin ? Seule, qui t’aiderait à supporter tes alarmes ? qui consolerait tes douleurs ? Ah ! crois-moi, chère épouse, si la mer t’avait engloutie sans moi, je t’aurais suivie, et la mer nous eût engloutis tous les deux ! Ne puis-je, à l’exemple de Prométhée mon père, faire naître une nouvelle race d’hommes, et, comme lui, souffler la vie à l’argile pétrie de mes mains ? Nous sommes, à nous deux, les seuls débris de l’espèce humaine ; les dieux l’ont ainsi voulu ; ils ont sauvé en nous un modèle des hommes ». Il dit, et tous deux pleuraient, résolus d’implorer le secours des dieux, et de consulter l’oracle. Ils se rendent sur les bords du Céphise, dont les flots, limoneux encore, coulaient déjà dans leur lit ordinaire. Quand ils ont arrosé de son eau sainte leur tête et leurs vêtements, ils dirigent leurs pas vers le temple de la déesse ; le faîte était souillé d’une mousse fangeuse, et le feu des autels éteint. Dès que leurs pieds ont touché le seuil du temple, prosternés l’un et l’autre la face contre terre, ils baisent le marbre humide avec une sainte frayeur.

« Si les dieux, disent-ils, se laissent fléchir aux humbles prières des mortels, s’ils ne sont pas inexorables, apprends-nous, ô Thémis, quelle vertu féconde peut réparer la ruine du genre humain, et montre-toi propice et secourable au monde abîmé sous les eaux ». Touchée de leur prière, la déesse rendit cet oracle : « Éloignez-vous du temple, voilez vos têtes, détachez les ceintures de vos vêtements, et jetez derrière vous les os de votre aïeule antique ». Ils demeurent frappés d’un long étonnement. Pyrrha, la première, rompt le silence et refuse d’obéir aux ordres de la déesse ; elle la prie, en tremblant, de lui pardonner, si elle n’ose outrager les mânes de son aïeule en dispersant ses os. Cependant ils cherchent ensemble le sens mystérieux que cachent les paroles ambiguës de l’oracle, et les repassent longtemps dans leur esprit. Enfin, Deucalion rassure la fille d’Épiméthée par ces consolantes paroles : « Ou ma propre sagacité m’abuse, ou l’oracle n’a point un sens impie, et ne nous conseille pas un crime. Notre aïeule, c’est la terre, et les pierres renfermées dans son sein sont les ossements qu’on nous ordonne de jeter derrière nous ». Bien que cette interprétation ait ébranlé l’esprit de Pyrrha, son espérance est encore pleine de doute, ou bien le doute combat encore son espérance, tant il leur reste d’incertitude sur le sens véritable de l’oracle divin ! Mais que risquent-ils à tenter l’épreuve ? ils s’éloignent, et, le front voilé, laissant flotter leurs vêtements, selon le vœu de Thémis, ils marchent en jetant des cailloux en arrière. Ces cailloux (qui le croirait, si l’antiquité n’en rendait témoignage ?), perdant leur rudesse première et leur dureté, s’amollissent par degrés, et revêtent une forme nouvelle. À mesure que leur volume augmente et que leur nature s’adoucit, ils offrent une confuse image de l’homme, image encore imparfaite et grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n’a ébauché que les premiers traits d’une figure humaine. Les éléments humides et terrestres de ces pierres deviennent des chairs ; les plus solides et les plus durs se convertissent en os ; ce qui était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi, dans un court espace de temps, la puissance des dieux change en hommes les pierres lancées par Deucalion, et renouvelle, par la main d’une femme, la race des femmes éteinte. C’est de là que nous venons : race dure et laborieuse, nous témoignons sans cesse de notre origine.

La terre enfanta d’elle-même et sous diverses formes les autres animaux. Quand les feux du soleil eurent échauffé le limon qui la couvrait et mis en fermentation la fange des marais, les germes féconds qu’elle renfermait dans son sein y reçurent la vie comme dans le sein d’une mère, se développèrent par degrés et revêtirent tons une forme différente. Ainsi, quand le Nil aux sept embouchures a retiré ses flots des campagnes inondées et les a ramenés dans son premier lit, le limon qu’il vient de déposer, échauffé par les rayons de l’astre du jour, fait naître mille insectes divers que le laboureur surprend dans les nouveaux sillons : ébauchés à peine, ils commencent d’éclore, ou bien, inachevés et manquant de plusieurs organes de la vie, ils sont encore moitié fange. L’humide et le chaud, tempérés l’un par l’autre, sont la source de la fécondité et la cause productrice de tous les êtres. Quoique le feu soit ennemi de l’eau, la vapeur humide engendre toute chose, et l’alliance de deux éléments contraires est le principe de la génération. Ainsi, couverte encore des fanges du déluge et profondément pénétrée par la chaleur du soleil, la terre produisit d’innombrables espèces d’animaux : les uns reparaissaient sous leurs formes primitives, les autres voyaient le jour pour la première fois. Elle fut aussi condamnée à t’engendrer, monstrueux Python, serpent inconnu sur la terre, effroi de ses nouveaux habitants, tant sur les flancs d’un mont, sa masse énorme occupait d’espace ! Le dieu qui porte l’arc ne s’était jusqu’alors servi de ses flèches que contre les daims et les chevreuils aux pieds légers : il en accabla le monstre, épuisa sur lui son carquois et lui fit vomir, par mille blessures livides, son sang et ses poisons ; et, de peur que le temps n’effaçât le souvenir d’une si belle victoire, il institua des jeux solennels, qui furent appelés Pythiques, du nom du serpent vaincu. Le jeune athlète, vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course à pied, ou à celle du char, recevait une couronne de chêne, symbole de l’honneur. Le laurier n’existait pas encore, et la blonde chevelure d’Apollon empruntait indifféremment sa couronne à toutes sortes d’arbres.

Le premier objet de la tendresse d’Apollon fut Daphné, fille du fleuve Pénée. Cette passion ne fut point l’ouvrage de l’aveugle hasard, mais la vengeance de l’amour irrité : Le Dieu de Délos, dans l’orgueil de sa victoire, avait vu Cupidon qui tendait avec effort la corde de son arc : « Faible enfant, lui dit-il, que fais-tu de ces armes pesantes ? Ce carquois ne sied qu’à l’épaule du dieu qui peut porter des coups certains aux bêtes féroces comme à ses ennemis, et qui vient d’abattre, sous une grêle de traits, ce monstre dont le ventre, gonflé de tant de poisons, couvrait tant d’arpents de terre. Contente-toi d’allumer, avec ton flambeau, je ne sais quelles flammes amoureuses, et garde-toi bien de prétendre à mes triomphes ». Le fils de Vénus, répondit : « Apollon, rien n’échappe à tes traits, mais tu n’échapperas pas aux miens : autant tu l’emportes sur tous les animaux, autant ma gloire est au dessus de la tienne ». Il dit, et, frappant la terre de son aile rapide, il s’élève et s’arrête au sommet ombragé du Parnasse : il tire de son carquois deux flèches dont les effets sont bien différents ; l’une inspire l’amour, et l’autre le repousse : la première est dorée, sa pointe est aiguë et brillante, la seconde n’est armée que de plomb, et sa pointe est émoussée. C’est de ce dernier trait que le dieu atteint la fille de Pénée ; c’est de l’autre qu’il blesse Apollon et le perce jusqu’à la moelle des os. Apollon aime aussitôt, et Daphné hait jusqu’au nom de son amant ; émule de la chaste Diane, elle aime à s’égarer au fond des bois, à la poursuite des bêtes féroces, et à se parer de leurs dépouilles. Un seul bandeau rassemble négligemment ses cheveux épars. Mille amants lui ont offert leur hommage ; elle l’a rejeté, et pleine d’un dédain sauvage pour les hommes qu’elle ne connaît pas encore, elle parcourt les solitudes des forêts, heureuse d’ignorer et l’amour et l’hymen et ses nœuds. Souvent son père lui disait : « Ma fille, tu me dois un gendre ». Il lui répétait souvent : « Ma fille, tu me dois une postérité ». Mais Daphné, repoussant comme un crime la pensée d’allumer les flambeaux de l’hymen, rougissait, et la pudeur donnait un nouveau charme à sa beauté ; et suspendue au cou de son père qu’elle enlaçait de ses bras caressants : « Cher auteur de mes jours, disait-elle, permettez-moi de garder toujours ma virginité ; Jupiter accorda cette grâce à Diane ». Pénée cède aux désirs de sa fille. Inutile victoire ! tes grâces, ô Daphné, s’opposent à tes desseins, et ta beauté résiste à tes vœux. Cependant Phébus aime ; il a vu Daphné et veut s’unir à elle : il espère ce qu’il désire ; espérance vaine ! car son oracle le trompe lui-même. Comme on voit s’embraser le chaume léger après la moisson, comme la flamme consume une haie dont l’imprudent voyageur approche son flambeau, ou près de laquelle il le laisse aux premiers rayons du jour, ainsi s’embrase et se consume le cœur d’Apollon, ainsi il nourrit, en espérant, d’inutiles ardeurs. Il voit les cheveux de la nymphe flotter négligemment sur ses épaules. « Et que serait-ce, dit-il, si l’art les avait arrangés ? » Il voit ses yeux briller comme des astres : il voit sa bouche vermeille (c’est peu que de la voir) : il admire et ses doigts et ses mains, et ses bras plus que demi-nus ; et ce que le voile cache à ses yeux, son imagination l’embellit encore. Daphné fuit plus rapide que le vent, et c’est en vain qu’il cherche à la retenir par ses discours : « Nymphe du Pénée, je t’en conjure, arrête : ce n’est pas un ennemi qui te poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! la brebis fuit le loup, la biche le lion, et devant l’aigle s’envole la tremblante colombe ; chacun se dérobe à son ennemi. Mais c’est l’amour qui me précipite sur tes traces. Malheureux que je suis ! Prends garde de tomber ! Que ces épines cruelles ne blessent pas tes pieds délicats ! Que je ne sois pas pour toi une cause de douleur ! Les sentiers où tu cours sont rudes et difficiles : Ah ! de grâce, modère ta vitesse, ralentis ta fuite, et je ralentirai moi-même mon ardeur à te suivre. Connais du moins celui qui t’aime : ce n’est point un sauvage habitant des montagnes, ni un pâtre hideux préposé à la garde des bœufs et des brebis : imprudente, tu ne sais pas qui tu fuis, tu ne le sais pas, et c’est pour cela que tu fuis : Delphes, Claros, Ténédos et Patare obéissent à mes lois. Jupiter est mon père : ma bouche dévoile aux mortels l’avenir, le passé, le présent : ils me doivent l’art d’unir aux accents de ia lyre les accents de la voix. Mes flèches sont sûres de leurs coups : hélas ! il en est une plus sûre encore qui m’a percé le cœur. Je suis l’inventeur de la médecine ; le monde m’honore comme un dieu secourable, et la vertu des plantes est sans mystères pour moi ; mais en est-il quelqu’une qui guérisse de l’amour ? Mon art, utile à tous les hommes, est, hélas ! impuissant pour moi-même ! » Il parlait ; mais, emportée par l’effroi, la fille de Pénée précipite sa fuite, et laisse bien loin derrière elle Apollon et ses discours inachevés. Elle fuit, et le dieu lui trouve encore des charmes : le souffle des vents soulevait à plis légers sa robe entr’ouverte ; Zéphire faisait flotter en arrière ses cheveux épars, et sa grâce s’embellissait de sa légèreté. Las de perdre dans les airs de vaines prières, et se laissant emporter par l’amour sur les traces de Daphné, le jeune dieu les suit d’un pas plus rapide. Lorsqu’un chien gaulois découvre un lièvre dans la plaine, on les voit déployer une égale vitesse, l’un pour sa proie, l’autre pour son salut : le chien vole, comme attaché aux pas du lièvre ; il croit déjà le tenir, et le cou tendu, allongé, semble mordre sa trace ; le lièvre, incertain s’il est pris, évite la gueule béante de son ennemi, et il échappe à la dent déjà prête à le saisir. Tels on voit Apollon et Daphné : l’espérance le rend léger, la peur la précipite. Mais, soutenu sur les ailes de l’amour, le dieu semble voler ; il poursuit la nymphe sans relâche, et, penché sur la fugitive, il est si près de l’atteindre, que le souffle de son haleine effleure ses cheveux flottants. Trahie par ses forces, elle pâlit enfin, et, succombant à la fatigue d’une course aussi rapide, elle tourne ses regards vers les eaux du Pénée. « S’il est vrai, s’écrie-t-elle, que les fleuves participent à la puissance des dieux, ô mon père, secourez-moi. Et toi, que j’ai rendue témoin du funeste pouvoir de mes charmes, terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis, en me changeant, cette beauté qui cause mon injure ». À peine elle achevait cette prière, que ses membres s’engourdissent ; une écorce légère enveloppe son sein délicat ; ses cheveux verdissent en feuillage, ses bras s’allongent en rameaux ; ses pieds, naguère si rapides, prennent racine et s’attachent à la terre ; la cime d’un arbre couronne sa tête ; il ne reste plus d’elle-même que l’éclat de sa beauté passée. Apollon l’aime encore, et, pressant de sa main le nouvel arbre, il sent, sous l’écorce naissante, palpiter le cœur de Daphné. Il embrasse, au lieu de ses membres, de jeunes rameaux, et couvre l’arbre de baisers, que l’arbre semble repousser encore : « Ah ! dit-il, puisque tu ne peux devenir l’épouse d’Apollon, sois son arbre du moins : que désormais ton feuillage couronne et mes cheveux et ma lyre et mon carquois. Tu seras l’ornement des guerriers du Latium, lorsqu’au milieu des chants de victoire et d’allégresse, le Capitole verra s’avancer leur cortège triomphal. Garde fidèle du palais des Césars, tu couvriras de tes rameaux tutélaires le chêne qui s’élève à la porte de cette auguste demeure ; et de même que ma longue chevelure, symbole de jeunesse, sera toujours respectée et du fer et des ans, je veux aussi parer ton feuillage d’un printemps éternel ». Il dit, et le laurier, inclinant ses jeunes rameaux, agita doucement sa cime : c’était le signe de tête de Daphné, sensible aux faveurs d’Apollon.

Il est, dans l’Hémonie, une vallée qu’environnent de toutes parts des rochers et des bois ; on l’appelle Tempé ; c’est là que le Pénée, prenant sa source au pied du Pinde, roule à grand bruit ses flots écumants. Dans sa chute impétueuse, il élève des nuages de vapeurs qui retombent en pluie légère sur la cime des forêts d’alentour, et le fracas de son torrent fatigue au loin les échos. C’est le séjour, c’est la retraite sacrée de ce grand fleuve ; c’est là qu’assis au fond d’une grotte taillée dans le roc, il commande à ses flots et aux Nymphes qui les habitent. Là s’arrêtent d’abord tous les fleuves de la contrée, incertains s’ils doivent féliciter ou consoler le père de Daphné. C’étaient le Sperchius au front de peupliers, l’Énipée aux ondes turbulentes, et le vieil Apidan, et le paisible Amphryse, et l’Éas, et ceux même qui, courant où les guide leur impétuosité, vont, après de longs détours, reposer dans l’Océan leurs ondes fatiguées. Inachus seul est absent ; retiré dans sa grotte profonde, il grossit ses eaux de ses larmes ; malheureux père ! il pleure Io, sa fille, qu’il a perdue. Voit-elle encore le jour ? est-elle descendue chez les morts ? Il l’ignore, et comme il ne la trouve nulle part, il croit qu’elle n’est plus sur la terre ; il craint même pour elle de plus grands malheurs. Jupiter l’avait vue s’éloigner des bords du fleuve paternel : « Ô Nymphe, avait-il dit, Nymphe digne de Jupiter, quel est l’heureux mortel appelé à partager ta couche ? Viens sous l’épais ombrage de ces bois (et il les lui montrait), viens chercher un abri contre les feux que le soleil, au milieu de sa course, darde du haut du ciel. Ne crains pas de pénétrer seule dans ces forêts, retraite des bêtes farouches ; un dieu t’y servira de guide et de protecteur, et ce ne sera pas un dieu vulgaire ; mais celui-là même qui, de sa main puissante, tient le sceptre des cieux, et qui lance la foudre vagabonde. Arrête, et ne fuis pas ». Elle fuyait en effet. Elle a déjà franchi les prairies de Lerne, les campagnes et les bois du Lyrcée, lorsque le dieu, enveloppant au loin la terre de ténèbres, arrête la Nymphe dans sa fuite, et triomphe de sa pudeur.

Cependant Junon abaisse ses regards sur la campagne, et, surprise de voir que des nuées passagères aient changé le jour en une nuit profonde, elle reconnaît bientôt que ces vapeurs ne s’élèvent point du fleuve ni du sein humide de la terre ; elle cherche de tous côtés cet époux dont elle a si souvent surpris les larcins infidèles, et, ne le trouvant point dans le ciel : « Je m’abuse, dit-elle, ou je suis outragée », et, s’élançant du haut de l’Olympe sur la terre, elle commande aux nuages de s’éloigner. Mais Jupiter avait prévu l’arrivée de son épouse, et déjà la fille d’Inachus était changée en une blanche génisse. Elle est belle encore sous cette forme nouvelle ; la fille de Saturne, en dépit d’elle-même, admire sa beauté. Quel est son maître, son pays, son troupeau ? Elle veut tout savoir, comme si la vérité ne lui était pas connue. Jupiter, pour mettre fin à ces questions, dissimule et répond que la terre l’a enfantée. Junon la demande en présent ; que fera son époux ? Il est cruel de livrer l’objet de son amour ; mais un refus serait suspect : ce que la honte lui conseille, l’amour le lui défend, et sans doute l’amour eût triomphé ; mais Jupiter peut-il refuser un don si léger à sa sœur, à la compagne de sa couche, sans qu’elle soupçonne que c’est tout autre chose qu’une génisse ? Maîtresse de sa rivale, Junon ne bannit point toute inquiétude ; elle ne cesse de craindre Jupiter et de nouveaux larcins, qu’après avoir livré Io à fa garde d’Argus, fils d’Arestor. Cent yeux couronnaient la tête de ce monstre ; le sommeil qu’ils goûtaient tour à tour, n’en fermait que deux à la fois ; les autres restaient ouverts et comme en sentinelle. Quelle que fût la place d’Argus, ses regards tombaient sur Io, et, quoique placé derrière elle, elle était devant ses yeux. Le jour, il la laisse paître ; mais quand le soleil est descendu sous la terre, il l’enferme, et attache d’indignes liens à son cou. Infortunée ! elle n’a pour aliments que les feuilles des arbres et l’herbe amère ; pour boisson, que l’eau bourbeuse ; pour lit, que la terre souvent dépouillée de gazon. Plus d’une fois, pour implorer Argus, elle veut lui tendre ses bras, et ne les trouve plus ; elle veut se plaindre, il ne sort de sa bouche que des mugissements ; elle en redoute le bruit, et sa propre voix l’épouvante. Elle s’approche un jour de ces rives, témoins des jeux de son enfance, des rives de l’Inachus : à peine a-t-elle vu dans l’onde du fleuve ses cornes nouvelles, saisie d’horreur, elle recule devant son image. Les Naïades la méconnaissent, Inachus lui-même la méconnaît. Cependant elle suit son père, elle suit ses sœurs, se laisse caresser et s’offre d’elle-même à leurs regards qu’étonne sa beauté. Le vieil Inachus cueille des herbes et les lui présente ; elle lèche les mains de son père, elle les couvre de baisers, et ne peut retenir ses larmes. Que n’a-t-elle encore l’usage de sa voix ! elle implorerait son secours, elle dirait son nom et ses malheurs ; mais, à défaut de parole, des caractères qu’elle trace sur le sable, à l’aide de son pied, révèlent sa triste métamorphose. « Malheureux que je suis ! » s’écrie-t-il, et il reste suspendu aux cornes de la génisse gémissante, et à son cou blanc comme la neige : « Malheureux que je suis ! s’écrie-t-il encore ; est-ce bien toi, ma fille, que j’ai cherchée par toute la terre ? La douleur de ta perte me pesait moins que celle de te retrouver. Tu gardes le silence, ta voix ne répond pas à la mienne ; seulement, de profonds soupirs s’échappent de ton sein, et tout ce que tu peux, c’est de répondre à mes paroles par des mugissements. Hélas ! ignorant ta destinée, je préparais pour toi la couche nuptiale et les flambeaux d’hyménée ; le premier de mes vœux était un gendre, le second une postérité ; maintenant, c’est dans un troupeau que tu dois chercher un époux, c’est là que tu dois chercher des enfants, et la mort ne peut mettre un terme à mon chagrin immense ! Malheureux d’être un dieu, la porte du trépas m’est fermée, et le destin me condamne à des douleurs éternelles comme ma vie ! » Le monstre au front étoilé d’yeux, interrompant sa plainte, arrache Io des bras de son père, l’emmène dans d’autres pâturages, et va s’asseoir lui-même sur la cime d’une montagne lointaine, d’où il peut promener de tous côtés ses regards vigilants.

Le maître des dieux ne put voir plus longtemps les maux cruels que souffrait la sœur de Phoronée ; il appelle le fils que lui donna une brillante Pléiade, et lui commande de livrer Argus à la mort. Aussitôt Mercure met à ses pieds des ailes, dans sa puissante main le caducée qui fait naître le sommeil, et sur sa tête un casque. Ainsi paré, du haut des cieux, sa patrie, il s’élance sur la terre, et, déposant à l’écart et son casque et ses ailes, il ne garde que le caducée. Il se sert de ce caducée, comme un berger de sa houlette, pour conduire à travers les mille détours de la campagne un troupeau de chèvres qu’il a dérobées chemin faisant, et qu’il mène en jouant du chalumeau. Charmé par les doux sons de ce nouvel instrument : « Qui que tu sois, dit le ministre de la vengeance de Junon, tu peux t’asseoir auprès de moi sur ce rocher. Nulle part ton troupeau ne trouverait de plus gras pâturages, et cette ombre, tu le vois, est propice aux bergers ». Le petit-fils d’Atlas s’assied ; ses longs entretiens semblent arrêter le jour qui s’écoule, et, par les accords de son chalumeau, il cherche à triompher de la vigilance d’Argus. Cependant le monstre lutte contre les douceurs du sommeil, et, quoique une partie de ses yeux commence à sommeiller, les autres veillent encore. La flûte venait d’être inventée ; il veut connaître l’histoire de cette découverte. Le dieu lui répond : « Sur les monts glacés de l’Arcadie, une naïade célèbre était devenue la compagne des Hamadryades de Nonacris : ces nymphes l’appelaient Syrinx. Plus d’une fois elle avait échappé aux poursuites des satyres et des autres dieux qui habitent les bois touffus ou les campagnes fertiles de cette contrée. Vouée au culte de la déesse d’Ortygie et par ses goûts et par sa chasteté, vêtue comme elle, les yeux trompés l’auraient prise pour la fille de Latone, si son arc d’ivoire eût été d’or comme celui de la déesse ; et cependant on s’y méprenait encore. Un jour qu’elle revenait du mont Lycée, le dieu Pan, qui hérisse sa tête de couronnes de pin, l’aperçut et lui adressa ces paroles ». Mercure allait les rapporter ; il allait dire comment la nymphe, insensible à ses prières, avait fui par des sentiers mal frayés jusqu’aux rives sablonneuses du paisible Ladon ; comment alors, arrêtée dans sa course par les eaux du fleuve, elle avait conjuré les naïades, ses sœurs, de la sauver par une métamorphose ; comment le dieu, croyant déjà saisir la nymphe, au lieu du corps de Syrinx n’embrassa que des roseaux ; comment ces roseaux qu’il enflait, en soupirant, du souffle de son haleine, rendirent un son léger, semblable à une voix plaintive ; comment, charmé du nouvel instrument et de sa douce harmonie, il s’écria : « Je conserverai du moins ce moyen de m’entretenir avec toi » ; comment enfin, unissant avec de la cire des roseaux d’inégale grandeur, il en forma l’instrument qui porta le nom de la nymphe. Mais au moment de faire ce récit, le dieu qui reçut le jour sur le mont Cyllène s’aperçoit qu’Argus, succombant au sommeil, a fermé tous ses yeux. Il cesse de parler, et les touchant de sa baguette puissante, il appesantit encore les pavots dont ils sont chargés. Soudain, de son glaive recourbé, il abat la tête inclinée du monstre, à l’endroit où elle se joint au cou ; précipité du haut de la montagne, le tronc roule, et souille en tombant la roche ensanglantée. Argus, te voilà gisant et sans vie ; la lumière qui brillait dans tes regards s’est à jamais éteinte, et tes cent yeux sont couverts d’une éternelle nuit ! Recueillis par la fille de Saturne, et répandus sur le plumage de l’oiseau qui lui est consacré, ils éclatent comme des pierres précieuses sur sa queue étoilée.

Cette nouvelle injure enflamme le courroux de Junon, et, sans différer sa vengeance, elle jette l’image de l’horrible Érinnys dans le cœur et devant les yeux de l’Argienne aimée de Jupiter, cache au fond de son âme l’aiguillon d’une aveugle fureur, qui l’emporte épouvantée dans tout l’univers. Tu restais, ô Nil, comme dernier témoin de ses immenses fatigues ! À peine arrivée sur les bords du fleuve, elle se laisse tomber à genoux sur l’arène ; son cou se penche en arrière, sa tête se dresse, et, levant ses yeux vers le ciel (elle ne peut, hélas ! y lever que ses yeux), par des soupirs, des larmes et des mugissements lamentables, elle semble se plaindre de Jupiter, et lui demander la fin de ses maux. Le dieu, pressant alors dans ses bras sa compagne, la conjure de mettre enfin un terme à sa vengeance : « Bannissez toute crainte pour l’avenir, dit-il ; Io ne sera plus pour vous un sujet de douleur ». Il le jure et il commande au Styx d’entendre ce serment. La colère de Junon s’apaise : soudain, la nymphe reprend sa forme première, et redevient ce qu’elle fut autrefois : son poil s’efface, ses cornes disparaissent, l’orbite de ses yeux se rétrécit, sa bouche se resserre, ses épaules et ses mains renaissent, la corne de ses pieds s’allonge en cinq ongles distincts ; il ne lui reste enfin de la génisse que son éclatante blancheur. La nymphe se redresse sur ses deux pieds qui suffisent pour la porter ; mais elle n’ose parler encore dans la crainte de mugir comme une génisse, et sa bouche timide, comme pour s’essayer à la parole, ne fait entendre que des mots entrecoupés. Déesse aujourd’hui, de nombreux prêtres, vêtus de lin, desservent avec pompe ses autels. On lui donne pour fils Épaphus, né, dit-on, du sang illustre de Jupiter, et les villes de l’Égypte élèvent des temples au fils à côté de ceux de sa mère. Il avait le mème âge et le même caractère que Phaéton, fils du Soleil. Un jour que celui-ci, plein d’une orgueilleuse jactance, lui disputait l’avantage de la naissance, et se vantait d’avoir Phébus pour père, le petit-fils d’Inachus ne put supporter tant d’orgueil : « Insensé ! lui dit-il, sur la foi des discours de ta mère, tu nourris ta fierté du mensonge d’une illustre origine ». Phaéton rougit, et la honte étouffant sa colère, il courut conter à Clymène, sa mère, l’insulte d’Épaphus : « Pour comble de douleur, ô ma mère ! dit-il, moi, si bouillant et si fier, j’ai dû garder le silence. Quelle honte ! on a pu me faire un pareil affront, et je n’ai pu le repousser ! Ah ! si je suis du sang des dieux, fais éclater à mes yeux la preuve d’une si haute naissance ». Il dit, et jetant les bras autour du cou de sa mère, il la conjure par sa tête, par celle de Mérops, son époux, par l’hymen de ses sœurs, de lui faire connaître son père à des signes certains. Qui dira si Clymène fut plus touchée des prières de son fils, qu’irritée de son propre outrage ? Levant les mains au ciel, et les yeux fixés sur le soleil : « Par ces rayons étincelants, s’écrie-t-elle, par cet astre qui nous voit et qui nous entend, je te le jure, ô mon fils ! ce Soleil que tu contemples, ce Soleil, arbitre du monde, est ton père. Si je t’abuse, puisse-t-il me retirer sa lumière, et briller aujourd’hui à mes yeux pour la dernière fois. Tu peux, au prix d’une courte fatigue, connaître le palais de ton père. L’Orient, où il réside, touche à cette contrée. Si tu le désires, monte à son palais, et va l’interroger lui-même ».

Phaéton tressaille de joie à ces paroles de sa mère ; il se croit déjà transporté dans les cieux. Il traverse l’Éthiopie son empire, et l’Inde placée sous la zone brûlante, et vole impatient aux lieux où se lève le Soleil, son père.


LIVRE DEUXIÈME

ARGUMENT. — I. Phaéton demande pour un jour la conduite du char du Soleil ; il est frappé de la foudre et précipité du Ciel. — II. Cycnus changé en cygne. — III. Calisto changée en Ourse. — IV. Le corbeau, de blanc qu’il était, devient noir. V. Ocyroë transformée en cavale. — VI. Battus métamorphosé en pierre. — VII. Aglaure changée en rocher. — VIII. Jupiter, sous la forme d’un taureau, enlève Europe.


Le palais du soleil s’élève sur de hautes colonnes, tout resplendissant d’or et de pierreries qui jettent l’éclat de la flamme : l’ivoire poli en couronne le faîte, et l’argent rayonne sur les doubles battants de sa porte lumineuse ; mais la matière le cède encore au travail : le ciseau de Vulcain y grava l’Océan, dont les bras environnent la terre, et le globe même de la terre, et le ciel, voûte de l’univers. Là, les flots azurés ont leurs dieux, Triton, la conque en main, l’inconstant Protée, Egéon qui presse entre ses bras le dos énorme des baleines, Doris et ses filles : celles-ci nagent dans les ondes ; d’autres, assises sur un rocher, font sécher leur humide chevelure, d’autres encore voguent portées sur des poissons. Elles n’ont pas toutes les mêmes traits, et cependant, sans être différents, leur traits ont cette ressemblance qui sied à des sœurs. La terre est couverte de villes avec leurs habitants, de forêts et de bêtes féroces, de fleuves, de nymphes et de divinités champêtres. Au-dessus s’élève la sphère rayonnante des cieux ; six constellations brillent à droite, et six à gauche. Dès que le fils de Clymène a gravi le sentier qui mène à ce palais, et qu’il a pénétré dans la demeure de celui qu’il n’ose plus appeler son père, il dirige ses pas vers lui ; mais, ne pouvant soutenir l’éclat qui l’environne, il s’arrête, et le contemple de loin. Voilé d’un manteau de pourpre, Phébus était assis sur un trône étincelant du feu des émeraudes. Il était entouré des jours, des mois, des années, des siècles, et des heures séparées par des intervalles égaux. On voyait, debout à ses côtés, le jeune printemps, couronné de fleurs nouvelles, l’été nu, tenant des gerbes dans sa main, l’automne, encore tout souillé des raisins qu’il a foulés, et le glacial hiver, aux cheveux blanchis et hérissés. Assis au milieu de cette cour, le Soleil, de cet œil qui voit tout dans le monde, a vu Phaéton immobile d’étonnement et de crainte à l’aspect de tant de merveilles.

« Quel motif t’amène en ces lieux, dit-il, et qu’y viens-tu chercher, ô mon sang ! ô Phaéton, toi que je ne saurais renier pour mon fils ? » Il répond : « Ô flambeau qui dispense la lumière à l’immense univers, ô Phébus, ô mon père, si vous me permettez l’usage de ce nom, si Clymène ne couvre pas sa faute d’un voile mensonger, vous, l’auteur de mes jours, donnez-moi quelque gage éclatant qui me déclare votre fils, et délivrez mon esprit du doute qui l’agite ». Il dit : et le Soleil, détachant les rayons éblouissants qui couronnent sa tête, commanda à Phaéton de s’approcher, et, le serrant dans ses bras : « Non, tu ne dois pas être désavoué par moi, s’écrie-t-il ; Clymène a dit vrai en te révélant ta naissance, et, pour lever tous tes doutes, demande à ton gré un gage de ma tendresse ; tu le recevras aussitôt. Qu’il soit témoin de ma promesse, ce fleuve par lequel les dieux ont coutume de jurer, et que mes yeux n’ont jamais vu ». À peine il achevait ces mots, que Phaéton demande le char de son père et le droit de guider, un seul jour, les rênes de ses chevaux ailés. Le soleil regretta son serment, et secouant trois fois sa tête radieuse : « Ton vœu, dit-il, a rendu mon serment téméraire ; Ah ! puissé-je ne pas l’accomplir ! Ce refus, je l’avoue, est le seul que je voudrais te faire, ô mon fils ! mais les conseils me sont encore permis : Tes désirs ne sont pas sans danger. Elle est grande, ô Phaéton, la tache où tu aspires ; elle ne sied ni à tes forces, ni à ta jeunesse. Tes destinées sont d’un mortel et tes vœux sont d’un dieu. Que dis-je ? les dieux mêmes n’oseraient porter si haut leur ambition ; tu l’ignores, toi qui ne crains pas d’y prétendre ! Aucun d’eux, quelque confiance qu’il ait en lui-même, ne peut, excepté moi, s’asseoir sur le char qui répand la flamme. Le maître de l’Olympe lui-même, Jupiter, dont la main terrible lance les foudres dévorantes, ne saurait le conduire ; et qui avons-nous de plus grand que Jupiter ? À l’entrée de la carrière, la route est escarpée ; à peine, le matin, mes coursiers, rafraîchis par le repos, peuvent-ils la gravir ; au milieu du ciel, sa hauteur est immense ; vues de ce point, la mer et la terre me font souvent trembler moi-même ; l’effroi fait palpiter mon cœur et glace mon courage. À son déclin, c’est une pente rapide ; elle demande un guide expérimenté. En ce moment, Thétis elle-même, qui m’offre un asile dans ses ondes, craint toujours que je n’y sois précipité. Ce n’est pas tout : une éternelle révolution agite le ciel ; elle entraîne les astres et les fait tourner avec une extrême vitesse. Je gravis en sens contraire, et résistant à la force qui dompte l’univers, je surmonte dans ma course le mouvement rapide qui l’emporte. Suppose que mon char t’est confié, que faire alors ? Pourras-tu lutter contre le tourbillon des pôles et vaincre la vitesse de l’axe des cieux ? Tu te flattes peut-être de rencontrer en ton chemin des bois sacrés, des villes célestes, des temples enrichis d’offrandes ; la route est semée d’embûches et remplie de monstres effrayants. Je veux que tu suives sans t’égarer la véritable voie ; il te faudra passer entre les cornes du Taureau qui regarde à l’orient, l’arc du Centaure d’Hémonie, la gueule menaçante du Lion, les bras terribles du Scorpion, recourbés autour d’un long espace, et ceux du Cancer, qui s’ouvrent en sens opposé. Mes coursiers, bouillant du feu qui brûle dans leurs flancs, et qu’ils exhalent de leur bouche et de leur naseaux, ne seront pas dociles à ta main : à peine souffrent-ils la mienne ; quand leur ardeur s’échauffe et s’allume, leur bouche alors repousse les rênes. O mon fils, crains d’obtenir de ton père un funeste présent, et puisqu’il en est temps encore, rétracte des vœux imprudents. Pour te croire issu de mon sang, tu demandes un témoignage certain ; en est-il un plus certain que le trouble où je suis ? Mon effroi paternel atteste que tu es mon fils. Tiens, contemple mon visage ! Plût au ciel que tes yeux, pénétrant au fond de mon âme, pussent y surprendre les angoisses qui la déchirent. Que te dirai-je enfin ? Promène tes regards sur les richesses que renferme le monde ; parmi tous les trésors du ciel, de la terre et de la mer, choisis et demande, tu n’essuieras point de refus. Si je te refuse une seule grâce, c’est qu’à vrai dire elle est moins un honneur qu’un châtiment : oui, c’est un châtiment, Phaéton, et non un bienfait que tu me demandes. Insensé, pourquoi me presser dans tes bras caressants ? N’en doute pas, je l’ai juré par les ondes du Styx, tes vœux, quels qu’ils soient, seront satisfaits : puissent-ils être plus sages ! »

Tels furent ses derniers avis : mais, rebelle à sa voix, Phaéton persiste dans sa résolution, et brûle du désir de monter sur le char de son père ; autant qu’il peut, du moins, Apollon résiste et diffère ; mais il fallut enfin le conduire jusqu’au char immortel, présent de Vulcain. L’essieu et le timon étaient d’or ; un cercle d’or formait la courbe des roues, sillonnées, d’espace en espace, par des rayons d’argent semés sur le timon ; des chrysolithes et des pierreries, disposées avec art, réfléchissaient l’éclatante lumière du soleil. Tandis que l’audacieux Phaéton admire dans tous ses détails ce merveilleux ouvrage, la vigilante aurore ouvre les portes resplendissantes du radieux Orient ; elle sort de son palais de roses, les étoiles fuient, et se rassemblent en foule autour de Lucifer, qui se retire le dernier du céleste séjour. Dès que le soleil voit l’univers rougir aux feux naissants de l’aurore, et la lune s’éclipser jusqu’aux extrémités de son disque, il commande aux heures rapides d’atteler ses coursiers. Les déesses se hâtent d’exécuter ses ordres ; détachés, par leurs mains, de leur crèche céleste, les coursiers arrivent vomissant la flamme et saturés des sucs de l’ambroisie, et ils reçoivent le frein retentissant. Apollon répand sur le front de son fils quelques gouttes d’une essence divine, le rend impénétrable aux traits rapides de la flamme, et couronne sa tête de rayons ; présage de son deuil, des soupirs redoublés s’échappent de son âme inquiète ; il s’écrie : « Si du moins tu daignes obéir aux derniers conseils de ton père, ô mon fils, fais plus souvent usage des rênes que de l’aiguillon. D’eux-mêmes, mes coursiers précipitent leur course ; la difficulté est de modérer leurs efforts. Garde-toi de suivre la ligne droite qui coupe les cinq zones : un autre sentier trace une courbe longue et oblique à travers les trois zones du milieu qui lui servent de limites : fuis le pôle austral ainsi que l’ourse unie aux aquilons, et marche dans ce sentier : tu y trouveras encore l’empreinte visible de mes roues. Mais afin de dispenser au ciel et à la terre une égale chaleur, garde-toi de trop abaisser ou de trop élever ton char dans les plaines de l’éther : trop haut, tu embraserais les célestes demeures ; trop bas, tu embraserais la terre : le milieu est le chemin le plus sûr. Crains encore que ton char ne t’entraîne trop à droite dans les nœuds du serpent, ou trop à gauche vers la région inclinée de l’autel ; marche à une égale distance de ces deux astres : j’abandonne le reste à la fortune ; puisse-t-elle se montrer propice et veiller mieux que toi au salut de tes jours ! Mais tandis que je parle, la nuit humide, aux bornes de sa course, a touché les bords de l’Hespérie : je ne puis tarder plus longtemps : l’univers attend ma présence : le flambeau de l’aurore a dissipé les ténèbres. Prends les rênes en main, ou plutôt, si ton cœur sait changer, use de mes conseils plutôt que de mon char. Tu le peux ; tu n’as point encore quitté l’asile assuré que t’offre ce palais ; ta main téméraire ne guide pas encore ce char, objet de tes désirs insensés ; à l’abri du péril, laisse-moi dispenser la lumière au monde, et contente-toi d’en jouir ».

Mais le fougueux jeune homme s’élance sur le char rapide ; il s’y place, et, joyeux de toucher les rênes confiées à ses mains, il rend grâce à son père, qui lui cède à regret. Cependant les agiles coursiers du Soleil, Pyroëis, Eoüs, Æthon et Phlégon, remplissent l’air du bruit de leurs hennissements et du feu de leur haleine, et frappent du pied les barrières. À peine Téthys, ignorant la destinée de son petit-fils, a-t-elle, en les levant, ouvert à leur ardeur l’immense carrière du monde, qu’ils prennent leur essor ; agités dans les airs, leurs pieds fendent les nuages qui s’opposent à leur passage, et, secondés par leurs ailes, ils devancent les vents partis des mêmes lieux. Mais le char était léger, les coursiers ne pouvaient le reconnaître ; le joug n’avait plus son poids ordinaire. Tel qu’un vaisseau, dont le lest est trop faible, vacille et devient, à cause de sa trop grande légèreté, le jouet mobile des flots, tel, privé de son poids accoutumé, le char bondit au haut des airs ; à ses profondes secousses on eût dit un char vide. Les coursiers l’ont à peine senti que, précipitant leur course, ils abandonnent la route tracée, et ne courent plus dans le même ordre qu’auparavant. Phaéton s’épouvante : de quel côté tourner les rênes confiées à ses mains ? quel chemin suivre ? il ne sait ; et quand il le saurait, pourrait-il commander aux coursiers ? Alors, pour la première fois, les étoiles glacées des Trions s’échauffèrent aux rayons du soleil, et vainement elles cherchèrent à se plonger dans l’Océan, qui leur était fermé. Voisin du pôle glacial, le serpent, jusqu’alors engourdi par le froid et jamais redoutable, s’échauffe et puise dans la chaleur une rage nouvelle. Et toi aussi, dans le trouble qui t’agitait, tu pris, dit-on, la fuite, ô Bouvier, malgré ta lenteur ordinaire et le soin de ton chariot. Du haut des airs, l’infortuné Phaéton a vu la terre disparaître dans un profond éloignement ; il pâlit, ses genoux tremblent d’une terreur nouvelle, et ses yeux, au sein même de tant de clartés, se couvrent de ténèbres. Oh ! qu’il voudrait n’avoir jamais touché les guides du char de son père ! Qu’il regrette de connaître son origine et d’avoir triomphé par ses prières ! Il aimerait bien mieux être appelé fils de Mérops. Il est emporté comme un vaisseau battu par le souffle furieux de Borée, et dont le pilote, vaincu par la tempête, abandonne le gouvernail aux dieux et le salut aux prières. Que fera-t-il ? Derrière lui, un grand espace des cieux déjà franchi ; devant lui, un espace plus grand encore. Sa pensée les mesure l’un et l’autre : tantôt il porte ses regards vers ce couchant que le destin ne lui permet pas d’atteindre ; tantôt il les reporte vers l’Orient. Quel parti prendre ? il l’ignore, et reste immobile d’effroi ; il n’abandonne pas les rênes, et sa main ne peut les retenir ; il ne sait plus les noms des coursiers. Répandus çà et là dans les diverses régions du ciel, mille prodiges, mille monstres affreux frappent sa vue épouvantée.

Il est un lieu où le scorpion replie ses bras en deux arcs, et, développant la courbure de ses pieds et de sa queue, en couvre l’espace de deux signes. Phaéton voit le monstre, suant un noir venin, le menacer du dard recourbé dont sa queue est armée. À cet aspect, son âme se trouble, et sa main, glacée par l’effroi, laisse échapper les rênes ; sitôt que les coursiers les ont senties flotter sur leurs flancs, ils se donnent carrière. Libres du frein, ils s’élancent, à travers les airs, dans des régions inconnues, et volent où les emporte leur fougue désordonnée ; ils bondissent jusqu’aux astres suspendus à la céleste voûte, et entraînent le char à travers les abîmes. Tantôt ils montent au plus haut des cieux, tantôt, roulant de précipice en précipice, ils tombent dans les régions plus voisines de la terre. La Lune s’étonne de voir les chevaux de son frère descendre, dans leur course, au-dessous des siens. Les nuages embrasés s’exhalent en fumée ; le feu dévore les points les plus élevés de la terre ; elle se fend, s’entr’ouvre et se dessèche en perdant les sucs qui la nourrissent. On voit jaunir les pâturages, les arbres brûlent avec leur feuillage, et les moissons arides fournissent l’aliment de leur ruine à la flamme qui les détruit. Mais ce sont là les moins horribles maux. De grandes villes s’écroulent avec leurs murailles ; des peuples et des pays entiers sont changés par l’incendie en un monceau de cendres ; les forêts se consument avec les montagnes qu’elles couvrent. Tout brûle, et l’Athos et le Taurus qui coupe la Cilicie, et le Tmolus, et l’Œta, et l’Ida, célèbre jusqu’alors par ses fontaines, dont la source est maintenant tarie ; et l’Hélicon, séjour des Muses, et l’Hémus, auquel Œagre n’a point encore donné son nom. L’Etna voit grandir sans mesure l’incendie qui dévore ses flancs ; avec lui s’enflamment la double cime du Parnasse, et l’Éryx, et le Cynthe, et l’Othryx, et le Rhodope, qui voit fondre enfin ses neiges éternelles ; et le Mimas, et le Dindyme, et le Mycale, et le Cithéron, destiné aux mystères de Bacchus. Les glaces de la Scythie la protègent en vain ; le Caucase est en feu, les flammes envahissent l’Ossa, le Pinde et l’Olympe, qui dépasse leurs deux sommets, et les Alpes qui s’élèvent jusqu’aux cieux, et l’Apennin qui supporte les nues.

Phaéton voit l’univers entier en proie à l’incendie ; il n’en peut plus longtemps soutenir la violence. Il ne respire plus qu’une vapeur brûlante semblable à l’air qui sort d’une fournaise profonde ; il sent déjà son char s’échauffer et blanchir au contact de la flamme. Déjà les cendres et les étincelles qui volent jusqu’à lui le suffoquent et l’oppressent ; une fumée ardente l’enveloppe de toutes parts. Où va-t-il ? où est-il ? Au milieu de l’épais brouillard qui l’entoure, il ne peut le découvrir, et se laisse emporter au gré de ses fougueux coursiers. Ce fut alors, dit-on, que le sang des Éthiopiens, attiré à la surface du corps, leur donna cette couleur d’ébène qu’ils ont conservée. Alors la Lybie, desséchée par cet embrasement, devint un aride désert ; alors les Nymphes, les cheveux épars, pleurèrent leurs lacs et leurs fontaines taries. La Béotie chercha vainement la source de Dircé, Argos celle d’Amymone, Éphyre celle de Pirène. Les fleuves, dont la nature a séparé les rives par un large lit, ne sont pas à l’abri de la flamme ; on voit fumer au sein de leurs ondes le Tanaïs, et le vieux Pénée, et le Caïque, voisin du mont Teuthrante, et l’impétueux Ismène, et Érymanthe, qui baigne Phocis, et le Xanthe, destiné à un nouvel embrasement, et le blond Lycormas, et le Méandre qui se joue entre ses bords sinueux, et le Mélas qui arrose la Mygdonie, et l’Eurotas, si voisin du Ténare. On voit brûler aussi l’Euphrate, qui baigne les murs de Babylone, et l’Oronte, et le rapide Thermodon, et le Gange, et le Phase, et l’Ister. L’Alphée bouillonne, et les rives du Sperchius sont en feu ; l’or que le Tage roule dans ses eaux coule, fondu par la flamme ; et les oiseaux qui faisaient retentir la Lybie de leurs chants mélodieux, périssent dans les eaux brûlantes du Caystre ; le Nil épouvanté s’enfuit aux confins du monde, où il cache sa tête, qu’il dérobe encore à nos yeux ; les sept bouches de ce fleuve, desséchées jusqu’aux sables, ne sont plus que sept arides vallées. Le même incendie met à sec, autour de l’Ismarus, l’Hèbre et le Strymon, et, dans l’Hespérie, le Rhin, le Rhône, l’Éridan, et le fleuve auquel les dieux ont promis l’empire du monde, le Tibre lui-même. Partout la terre est sillonnée de mille fentes, au travers desquelles la lumière, pénétrant jusqu’au Tartare, épouvante le roi des enfers et sa compagne. L’Océan se resserre, on voit s’étendre une plaine de sables arides là où naguère était son lit ; jusqu’alors ensevelies sous les eaux, des montagnes surgissent et augmentent le nombre des Cyclades disséminées au sein des mers. Les poissons se réfugient au fond des abîmes ; les dauphins, à la croupe recourbée, n’osent plus, suivant leur coutume, s’élever au-dessus des eaux ni bondir dans les airs ; les phoques, couchés sur le dos, flottent sans vie à la surface de la mer. Nérée lui-même, dit-on, et Doris et ses filles se cachèrent dans leurs antres brûlants. Trois fois Neptune, le front menaçant, voulut élever ses bras au-dessus des flots, trois fois il fut forcé de céder à la violence des feux de l’air.

Cependant la terre, au milieu de la mer qui l’environne, et des fontaines dont les eaux, partout décroissantes, s’étaient cachées dans ses entrailles impénétrables, comme dans le sein d’une mère, soulève jusqu’au cou sa tête autrefois si féconde, et maintenant aride ; elle couvre son front de sa main, elle ébranle le monde d’une vaste secousse, et, s’affaissant elle-même d’un degré au-dessous de sa place ordinaire, elle exhale ces plaintes d’une voix altérée : « Si telle est ta volonté, si j’ai mérité mon malheur, pourquoi ta foudre dort-elle, souverain maître des dieux ? Si je dois périr par les feux, que ce soit du moins par les tiens ; je me consolerai de ma ruine, si tu en es l’auteur. À peine ma bouche peut-elle proférer ces paroles (une vapeur brûlante étouffait sa voix) ; regarde mes cheveux consumés par la flamme, regarde ces étincelles qui couvrent et mes yeux et ma bouche ! Est-ce donc là le prix de ma fertilité, l’honneur que tu me réservais pour mes bienfaits, à moi qui endure les blessures du soc et du râteau, et qui souffre mille travaux durant toute l’année ; à moi qui dispense le feuillage aux troupeaux, aux mortels la douce nourriture de mes fruits, à vos autels l’encens ? Mais quand j’aurais mérité de périr, quel est le crime de la mer, quel est le crime de ton frère ? D’où vient que l’Océan, dont l’empire lui fut confié par le destin, voit ses ondes décroître et s’éloigner des cieux ? Si l’infortune de ton frère et la mienne ne peuvent te toucher, sois du moins sensible au danger des cieux où tu règnes. Promène tes regards de l’un à l’autre pôle, vois-les fumer tous les deux ; si le feu les atteint, ton palais croule ; vois Atlas, haletant, soutenir avec peine, sur ses épaules, l’axe du monde blanchi par la flamme. Et si la mer, si la terre, si le palais des cieux vient à périr, nous retombons dans la confusion de l’antique chaos. Dérobe à l’incendie ce qu’il a épargné, et veille au salut de l’univers ». Elle dit, et ne pouvant supporter plus longtemps la chaleur, ni poursuivre sa plainte, elle retire sa tête dans son sein, et la cache au fond des antres les plus voisins de l’empire des mânes.

Cependant l’arbitre suprême prend à témoin les dieux et le maître du char lui-même, que, s’il ne prévient ce désastre, tout va succomber au plus cruel destin. Il monte au faite des célestes demeures : c’est de là qu’il se plaît à répandre au loin les nuages sur la terre ; c’est de là qu’il fait gronder le tonnerre, que sa main même brandit et lance ses foudres ; mais alors plus de nuages dont il puisse envelopper la terre, plus de torrents à répandre du haut des cieux. Il tonne, et balançant son tonnerre à la hauteur de son front, il foudroie l’imprudent Phaéton, lui ravit du même coup et le souffle et le char, et dans ses feux vengeurs il éteint ceux qui décorent l’univers. Les coursiers s’épouvantent, ils bondissent en sens contraire, dérobent leur tête au joug, et laissent à l’abandon les rênes brisées. Là tombe le frein ; là, l’essieu arraché du timon ; ici, les rayons des roues fracassées ; plus loin les débris épars du char qui vole en éclats. Phaéton, dont le feu dévore la blonde chevelure, roule en se précipitant, et laisse dans les airs un long sillon de lumière, semblable à une étoile qui, dans un temps serein, tombe, ou du moins paraît tomber du haut des cieux. Loin de sa patrie, dans l’hémisphère opposé, le vaste Éridan le reçoit dans ses ondes et lave son visage fumant.

Les naïades de l’Hespérie recueillent dans un tombeau son corps où fume encore la triple foudre qui l’a frappé, et gravent ces vers sur la pierre : « Ici gît Phaéton, conducteur du char de son père ; s’il ne put le gouverner, il tomba du moins victime d’une noble audace ». Son père, plongé dans la douleur, couvrit son front d’un voile de deuil ; s’il faut en croire la renommée, un jour s’écoula sans soleil et sans autre clarté que les lueurs de l’incendie ; et ce désastre eut alors son utilité. Clymène exhale d’abord toutes les plaintes qu’un si grand malheur peut inspirer ; puis, en habits de deuil, éperdue et se meurtrissant le sein, elle parcourt le monde entier ; elle cherche les restes inanimés, ou du moins les os de son fils : elle ne trouve que ses os ensevelis sur une rive étrangère. Là, prosternée, à peine a-t-elle lu son nom gravé sur le marbre, qu’elle arrose le marbre de ses larmes, et le presse sur son sein nu, comme pour réchauffer les cendres qu’il renferme. Pénétrées d’une aussi vive douleur, les sœurs de Phaéton offrent à sa mort le vain tribut de leurs sanglots et de leurs larmes : elles se frappent la poitrine, et bien que Phaéton ne puisse entendre leurs plaintes lamentables, elles l’appellent nuit et jour, et restent prosternées sur son tombeau. Déjà Phébé avait quatre fois renouvelé son croissant, les filles du Soleil suivant leur coutume (car leur douleur était devenue une longue habitude) faisaient entendre des gémissements, lorsque Phaétuse, la plus âgée des Héliades, voulant se jeter sur le marbre, se plaignit de l’engourdissement de ses pieds. Empressée d’accourir auprès d’elle, la belle Lampétie se sent tout à coup enchaînée à la terre par des racines naissantes. Une troisième, au moment où sa main veut arracher ses cheveux, ne détache plus de sa tête que des feuilles : l’une se plaint de ses jambes changées en un tronc immobile, l’autre de ses bras allongés en rameaux. Tandis qu’elles s’étonnent de ce prodige, l’écorce enveloppe leurs flancs, et par degrés emprisonne leur sein, leurs épaules, leurs bras ; leur bouche seule restait encore libre et appelait leur mère. Leur mère ! que peut-elle, hélas ! si ce n’est de courir çà et là, où son trouble l’emporte, et pendant qu’il en est temps encore, d’unir ses baisers à ceux de ses filles ? C’est trop peu : elle essaie de les arracher au tronc qui les enchaîne, et de briser avec ses mains leurs rameaux naissants ; mais il en tombe des gouttes de sang comme d’une blessure. « Arrête ! je t’en conjure, ô ma mère ! s’écrie chacune d’elles, en se sentant blessée ; arrête ! je t’en conjure ; en déchirant cet arbre, c’est notre corps que tu déchires : adieu. » L’écorce s’élève sur ces dernières paroles. De cette écorce leurs larmes coulent encore ; elles distillent en perles d’ambre de leurs jeunes rameaux et se durcissent au soleil. L’Éridan les recueille dans ses eaux limpides, et les porte aux dames du Latium qui en font leur parure.

Le fils de Sthénélée, Cycnus, fut témoin de ce prodige : bien qu’il te fût uni par le sang, du côté de ta mère, ô Phaéton ! il l’était encore davantage par les nœuds de l’amitié. Abandonnant son empire (car les peuples de la Ligurie et de florissantes cités obéissaient jadis à ses lois), il faisait retentir des cris de sa douleur les vertes campagnes qu’arrose l’Éridan, les eaux du fleuve lui-même, et les arbres dont tes sœurs venaient d’augmenter le nombre. Soudain sa voix, de virile qu’elle était, devient grêle ; des plumes blanches remplacent ses cheveux ; son cou se prolonge loin de son sein, une membrane de pourpre unit ses doigts, le duvet couvre ses flancs, sa bouche devient un bec arrondi ; Cycnus est transformé en un oiseau jusqu’alors inconnu ; il ne se confie ni aux plaines célestes ni à Jupiter, car il garde le souvenir des feux injustement lancés sur Phaéton ; il habite les étangs et les vastes lacs, et sa haine pour le feu lui fait choisir une demeure au sein de l’élément contraire.

Cependant livide et dépouillé de son éclat, tel qu’il nous paraît quand sa lumière éclipsée vient à manquer au monde, le Soleil déteste et cette lumière et le jour et lui-même. Son âme s’abandonne à la douleur ; à la douleur se joint la colère : il refuse son ministère à l’univers. « C’en est assez, dit-il, depuis la naissance des temps mes destins sont agités ; je me lasse de travaux sans terme et sans récompense. Qu’un autre conduise le char qui porte la lumière. S’il ne se présente aucun guide, si tous les dieux avouent leur impuissance, eh bien ! que notre maître lui-même saisisse les rênes ; du moins quand il les régira, ses mains déposeront ces foudres qui ravissent les enfants à leurs pères. Il saura, après avoir éprouvé la fougue de mes coursiers enflammés, s’il méritait la mort celui qui n’a pu les gouverner ! » À ces mots, tous les dieux se pressent autour du Soleil ; d’une voix suppliante ils le conjurent de ne point plonger l’univers dans les ténèbres. Jupiter lui-même s’excuse d’avoir lancé ses feux ; mais il ajoute en roi la menace aux prières. Phébus rassemble ses coursiers encore hors d’eux-mêmes et tout émus d’épouvante ; pour les dompter, il se sert et du fouet et de l’aiguillon ; dans sa colère, il leur reproche et leur impute la mort de son fils.

Cependant le souverain maître du monde parcourt la vaste enceinte des cieux ; il examine si quelque partie ébranlée par la violence du feu ne menace pas ruine. Quand il les voit solides et dans leur stabilité primitive, il contemple la terre et les désastres que les hommes ont soufferts. Mais sa chère Arcadie est le premier objet de ses soins ; il rend un libre cours aux fontaines et aux fleuves qui n’osaient encore couler, revêt la terre de gazon, les arbres de feuillage, et ordonne aux forêts dépouillées de reprendre leur parure. Mais tandis qu’il va et qu’il revient sans cesse, une nymphe de Nonacris a fixé ses regards, et, reçu dans son cœur, l’amour le consume de ses feux. Calisto n’occupait ses loisirs ni à filer la laine docile sous ses doigts, ni à varier la forme et les nœuds de sa chevelure : dès qu’une agrafe avait fixé les plis de sa robe et une bandelette blanche ses cheveux négligemment noués, armée tantôt du javelot, tantôt de l’arc, elle suivait la belliqueuse Diane. Jamais le Ménale ne vit de nymphe plus chère à cette déesse ; mais quelle faveur est durable ? Le Soleil, sur son char élevé, avait franchi plus de la moitié de sa carrière, quand la nymphe entra dans une forêt que les siècles avaient respectée. Elle dépose le carquois suspendu à son épaule, détend son arc flexible, et s’étend sur la terre tapissée de verdure ; sa tête languissante repose sur le carquois étincelant. Jupiter la voyant fatiguée, seule et sans garde : « Du moins, dit-il, Junon ignorera ce larcin ; dût-elle le connaître, que m’importent, à ce prix, ses jalouses fureurs ? » Soudain revêtant les traits et les habits de Diane : « Nymphe, dit-il, l’une de mes compagnes, sur quelles montagnes as-tu chassé ? » Calisto se lève, et répond : « Je vous salue, déesse, à mes jeux plus puissante que Jupiter, oui plus puissante, je le dirais même en sa présence ». Le dieu sourit en l’écoutant, et s’applaudit de se voir préférer à lui-même. Il l’embrasse, et ses baisers trop ardents ne sont pas ceux d’une chaste déesse. Elle allait raconter dans quelle forêt la chasse avait conduit ses pas ; de nouveaux baisers arrêtent sa réponse, et le dieu se révèle par un crime. Calisto résiste, autant du moins que le peut une femme : ô Junon ! que ne vis-tu ses efforts ! tu serais moins inexorable. Elle résiste ; mais quelle vierge, quel homme peut triompher de Jupiter ? Après sa victoire, il remonte aux célestes demeures ; Calisto déteste la forêt témoin de sa honte. Prompte à s’éloigner, peu s’en faut qu’elle n’oublie et son carquois et ses traits et l’arc qu’elle avait suspendu.

Cependant, escortée du chœur de ses nymphes, Diane paraît sur les hauteurs du Ménale, triomphante des nombreuses victimes immolées sous ses coups. Elle aperçoit la nymphe et l’appelle, et Calisto s’enfuit à sa voix ; elle craint d’abord de trouver encore Jupiter sous les traits de Diane ; mais quand elle voit les nymphes s’avancer à ses côtés, elle ne craint plus de pièges et se mêle à leur troupe. Hélas ! qu’il est difficile de ne point laisser paraître sur le visage la trace d’une faute ! À peine lève-t-elle ses yeux attachés à la terre ; elle n’ose plus, comme autrefois, prendre place à côté de la déesse, ni marcher à la tête du cortège : elle garde le silence, et la rougeur de son front révèle l’outrage fait à sa pudeur ; si Diane n’eût été vierge, elle aurait pu voir cent témoignages de sa honte ; ses nymphes les virent, dit-on. La lune renouvelait dans les cieux son neuvième croissant, lorsque la déesse des forêts, épuisée par les feux que lance son frère, entra dans un bois sombre d’où s’échappait un ruisseau coulant avec un doux murmure sur un lit de gravier. Elle admire la beauté de ces lieux ; puis, effleurant de ses pieds la surface des eaux, elle admire aussi leur limpidité : « Puisque nous sommes loin de tout regard profane, dit-elle, dépouillons nos vêtements et plongeons-nous dans l’onde ». Calisto rougit ; déjà tous les voiles sont tombés ; seule, elle diffère encore ; tandis qu’elle hésite, ses compagnes détachent ses vêtements et découvrent son déshonneur en découvrant son sein. Interdite, elle cherche à se faire un voile de ses mains : « Fuis loin d’ici, s’écrie la déesse, crains de profaner ces ondes sacrées ! » Elle dit, et l’exile de sa cour.

Depuis longtemps l’épouse du puissant maître du tonnerre connaissait cet affront ; mais elle avait ajourné sa terrible vengeance à des temps plus favorables ; maintenant le délai n’est plus permis : Arcas, et c’est ce qui anime le courroux de Junon, a déjà reçu le jour. Vers cet enfant se tournent à la fois ses regards et son âme irritée : « Il ne te manquait donc plus que d’être féconde, infâme adultère, s’écrie-t-elle, il ne te manquait plus que de mettre au monde un fils, gage éclatant de mon injure et du crime de Jupiter, qui m’appartient tout entier. Ce ne sera pas impunément : je te ravirai cette beauté dont tu es éprise, et qui allume une flamme odieuse au cœur de mon époux ». À ces mots, se plaçant devant elle, Junon la saisit par les cheveux qui couronnent son front, la courbe jusqu’à terre et la renverse. Calisto suppliante lui tendait les bras, et ses bras se couvrent d’un poil noir et hérissé ; ses mains se recourbent, s’arment d’ongles aigus et lui servent de pied ; sa bouche, admirée naguère de Jupiter, s’ouvre large et hideuse. De peur que la prière, aux accents irrésistibles, ne fléchisse son âme, le don de la parole lui est ravi : une voix pleine de colère, de menace et de terreur s’échappe, en grondant, de son gosier. Calisto devient ourse, mais sa raison survit à sa métamorphose ; de continuels gémissements attestent sa douleur ; sous leur forme nouvelle, ses mains s’élèvent vers les astres qui brillent au ciel, et si sa voix ne peut accuser l’ingratitude de Jupiter, son cœur la sent et l’accuse. Que de fois hélas ! n’osant reposer seule dans la forêt, elle vint errer devant la demeure et dans les champs qui lui appartenaient naguère ! Que de fois, poussée par les cris d’une meute à travers les rochers, chasseresse, elle fuit épouvantée à l’aspect des chasseurs ! Souvent elle se cache tremblante, à la vue des bêtes féroces, oubliant ce qu’elle est elle-même : ourse, elle redoute, dans les montagnes, la rencontre des ours ; elle a peur des loups, quoique son père se trouve parmi eux.

Ignorant le destin de la fille de Lycaon, sa mère, Arcas était parvenu à sa quinzième année ; un jour qu’il poursuit les monstres des forêts, et que, choisissant les endroits les plus favorables, il entoure de ses toiles les bois d’Érymanthe, il rencontre sa mère ; elle s’arrête à la vue d’Arcas et semble le reconnaître ; Arcas recule ; en la voyant fixer sur lui des regards immobiles, il tremble et ne la reconnaît pas : elle veut approcher davantage ; déjà il s’apprêtait à la percer d’un trait mortel, lorsque, arrêtant son bras, Jupiter les enlève l’un et l’autre et prévient le coup parricide ; emportés par un vent rapide à travers les espaces, ils sont placés dans le ciel, et changés en deux constellations voisines.

Junon, indignée de voir sa rivale briller parmi les astres, descend dans la mer écumante, séjour de Téthys et du vieil Océan, à la vue duquel les dieux eux-mêmes sont souvent émus de respect ; ils s’informent des motifs de sa visite : « Vous me demandez, répond-elle, pourquoi, reine des dieux dans l’empirée, je suis venue près de vous ? Une autre règne à ma place dans le ciel. Accusez-moi d’imposture, si, lorsque la nuit aura répandu ses ombres dans l’univers, vous ne voyez au plus haut des cieux (et c’est là ce qui déchire mon cœur), deux astres, nouvelles divinités de l’olympe, paraître près du dernier cercle qui, placé à l’extrémité de l’arc du monde, l’entoure de son étroit circuit. Éh ! qui désormais pourrait craindre d’offenser Junon ou redouter son ressentiment, lorsque, seule parmi les dieux, je sers en voulant nuire ? Voilà donc mon triomphe ! Oh ! combien grande est ma puissance ! je n’ai pas voulu qu’elle restât mortelle, elle devient déesse. Voilà comment je châtie le crime ! voilà de quoi mon pouvoir suprême est capable ! Qu’on lui rende son ancienne beauté, qu’on lui ôte cette forme hideuse qui l’assimile aux animaux, comme on fit autrefois pour la sœur de Phoronée, qu’Argos avait vue naître. Et pourquoi ne pas l’épouser après avoir chassé Junon ? Pourquoi ne pas la recevoir dans ma couche ? Pourquoi ne pas prendre Lycaon pour beau-père ? Mais vous, si l’injure faite à celle dont vous avez nourri l’enfance vous touche, fermez vos flots d’azur aux sept trions, repoussez ces deux astres que l’adultère seul a placés dans les cieux, et ne souffrez pas que mon impure rivale se baigne dans vos chastes eaux ».

Les dieux de la mer témoignent par un signe de tête que sa prière est exaucée. La fille de Saturne remonte dans les plaines de l’air, portée sur son char rapide, que traînent des paons dont les plumes, depuis la mort récente d’Argus, étalent de brillantes couleurs. Tel était l’éclat de ton plumage, corbeau trop indiscret, qui perdis tout à coup ton ancienne blancheur pour te couvrir de sombres ailes. Aussi éclatant que l’argent et que la neige, cet oiseau égalait en pureté le duvet sans tache des colombes, et ne le cédait ni à l’oiseau vigilant dont la voix devait sauver le Capitole, ni au cygne, amant des eaux. Sa langue le perdit, et son bavardage fit succéder à sa blancheur primitive la couleur opposée.

La Thessalie entière n’avait pas de beauté qui effaçât celle de Coronis, née à Larisse. Elle te plut, dieu de Delphes, du moins tant qu’elle fut chaste, ou que tu ne connus pas ses infidélités ; mais elles n’échappèrent pas à l’oiseau de Phébus. Inexorable révélateur d’un coupable mystère, il allait le dévoiler à son maître ; l’indiscrète corneille le suit à tire-d’aile, emportée par le désir de tout savoir. Instruite du sujet de son voyage : « Tu ne prends pas le bon chemin, dit-elle ; garde-toi bien de mépriser les prédictions de ma langue. Considère ce que je fus et ce que je suis ; en apprenant ma faute, tu verras que c’est ma fidélité qui m’a perdue. Jadis Pallas avait renfermé dans une corbeille tissue avec l’osier de l’Attique, Érichthon, cet enfant né sans mère, et l’avait confié aux trois filles du double Cécrops, en leur défendant de jamais pénétrer ce mystère. Cachée sous le léger feuillage d’un ormeau touffu, j’épiais leurs actions ; deux d’entre elles respectent le dépôt confié à leurs soins : c’étaient Pandrose et Hersé ; mais Aglaure raille la timide obéissance de ses sœurs, et sa main détache les nœuds de la corbeille. Elle l’ouvre, et leur fait voir un enfant et un serpent couché près de lui. Je rapporte à la déesse ce que j’avais vu, et pour prix de mon zèle je suis, dit-on, chassé de la présence tutélaire de Minerve, et relégué à la suite de l’oiseau des ténèbres. Mon châtiment doit apprendre aux oiseaux à ne pas se compromettre par une langue indiscrète. C’est, sans l’avoir recherchée ni poursuivie de mes prières, que j’avais obtenu la faveur de Pallas ; tu peux l’interroger elle-même ; malgré son courroux, elle ne saurait me démentir. Coronée, célèbre dans Phocide (ma naissance est connue), me donna le jour. Issue de sang royal, de riches prétendants briguèrent ma main : garde-toi de me mépriser. Ma beauté fit mon malheur. Errante un jour sur le rivage de la mer, comme c’est encore ma coutume, j’imprimais, à la surface du sable, la trace de mes pas ; le dieu des flots me voit, s’enflamme ; et comme il perdait à m’implorer et son temps et ses douces paroles, il a recours à la violence et me poursuit. Je fuyais, abandonnant le terrain solide, et m’épuisais en vain à courir sur des sables mouvants. J’invoquais les dieux et les hommes ; aucun mortel ne fut sensible à ma voix ; mais j’étais vierge : une vierge eut pitié de moi, et vint à mon secours. J’élevais mes bras au ciel, et mes bras commençaient à se couvrir d’un noir duvet. Je voulais rejeter ma robe loin de mes épaules ; mais elle était changée en plumes qui avaient jeté sous ma peau des racines profondes. Je voulais, de mes deux mains, frapper mon sein découvert, mais déjà je n’avais plus de mains et mon sein n’était plus découvert. Je courais, et le sable ne ralentissait plus mes pas comme auparavant. J’étais portée à la surface de la terre ; bientôt mon essor m’élève dans les airs, et je deviens la compagne irréprochable de Minerve. Mais qu’importe cette faveur, si, changée en oiseau pour un crime horrible, Nyctimène me l’enlève et succède à mes honneurs ? Eh quoi ! l’attentat dont Lesbos entière retentit vous est-il inconnu ? Ignorez-vous qu’elle a souillé la couche de son père ? Elle est oiseau à présent ; mais la conscience de sa faute lui fait fuir les regards des hommes et la clarté du jour ; elle cache sa honte dans les ténèbres, et, partout poursuivie, elle est bannie des plaines de l’air ».

Elle dit. « Puissent tes sinistres paroles, lui répond le corbeau, n’être funestes qu’à toi seule ! Pour moi, je méprise tes vains présages ». Il poursuit en effet son chemin, et court raconter à son maître qu’il a vu Coronis dans les bras d’un jeune Thessalien. À la nouvelle de ce crime, l’amant de Coronis laisse tomber sa couronne de laurier ; en même temps son visage s’altère ; le luth s’échappe de ses mains, il pâlit ; le courroux bouillonne dans son âme. Il saisit ses armes fidèles, tend son arc recourbé, et ce cœur qu’il pressa tant de fois contre le sien est percé d’un trait inévitable. Coronis blessée jette un cri plaintif, retire le fer de sa blessure, et des flots de sang rougissent ses membres d’albâtre. Elle s’écrie : « Je devais expier ma faute, ô Phébus ! mais non avant d’être mère : mon trépas fait aujourd’hui deux victimes ». À ces mots, sa vie s’écoula avec son sang, et le froid de la mort s’empara de son corps inanimé.

Un repentir, hélas ! tardif reproche à son amant sa cruelle vengeance ; il se maudit lui-même d’avoir prêté l’oreille au corbeau, d’avoir cédé aux transports de sa fureur ; il maudit l’oiseau qui lui a révélé le crime et armé son ressentiment ; il maudit la corde de son arc, son arc lui-même et sa main, et avec elle les traits qu’elle a témérairement lancés. Il relève Coronis, la réchauffe entre ses bras, et par des secours tardifs s’efforce de vaincre les destins : il épuise en vain les secrets de son art salutaire. Inutiles efforts ! il voit s’apprêter le bûcher dont les flammes vont dévorer les restes de son amante. Alors des gémissements (car les larmes ne peuvent baigner le visage des immortels) s’exhalent du fond de son cœur : ainsi gémit une génisse quand elle voit balancer en l’air la massue qui brise d’un coup retentissant la tête de son jeune nourrisson. Après avoir répandu sur le sein de Coronis des parfums qui ne sauraient plaire à son ombre, après lui avoir donné ses derniers embrassements, et payé à son injuste trépas un juste tribut de douleurs, Apollon ne peut souffrir que le même bûcher réduise en cendres les fruits de ses amours. Il le retire des flammes et du sein de sa mère ; et, après l’avoir porté dans l’antre du centaure Chiron, il punit le corbeau qui attendait la récompense de son fidèle récit, en lui ôtant le droit de paraître parmi les oiseaux à blanc plumage.

Cependant le monstre s’applaudissait d’avoir pour élève un rejeton des dieux, et l’honneur de sa tâche le remplissait d’orgueil. Tout à coup arrive, parée de blonds cheveux qui couvrent ses épaules, la fille du Centaure, née jadis de la Nymphe Chariclo sur les bords d’un fleuve rapide : Ocyrhoë est le nom qu’elle reçut de sa mère. C’était peu pour elle d’avoir appris les secrets de son père ; sa voix révélait les arrêts du destin. À peine a-t-elle senti s’allumer dans son âme les fureurs prophétiques, à peine, échauffée par le souffle du dieu qu’elle portait dans son sein, a-t-elle jeté les yeux sur l’enfant : « Pour le salut du monde, grandis, jeune enfant ! s’écrie-t-elle. Que de mortels te devront l’existence ! il te sera donné de rappeler les âmes dans les corps ; mais pour l’avoir tenté une fois malgré le courroux des dieux, la foudre de ton aïeul t’empêchera de le tenter encore ; dieu, tu deviendras un corps inanimé, puis un dieu renaîtra de cette dépouille mortelle, et deux fois tu renouvelleras ta destinée. Et toi aussi, mon père chéri, toi qui n’es plus mortel, et que la loi de ta naissance appelle à voir la succession éternelle des siècles, tu souhaiteras de pouvoir mourir, alors que le sang d’un serpent cruel, pénétrant dans ton corps à travers une blessure, te fera souffrir d’horribles douleurs ; immortel, les dieux te soumettront à la loi de la mort, et les trois Parques trancheront le fil de tes jours ».

Il lui restait d’autres mystères à dévoiler ; un profond soupir s’échappe de son sein, et des larmes coulent sur son visage. « Le destin m’arrête, dit-elle, il m’empêche de parler davantage, et m’interdit l’usage de la voix. Étais-je donc assez avancée dans les secrets des dieux pour m’attirer ainsi leur courroux ; ah ! j’eusse bien mieux aimé ignorer l’avenir ! Déjà la forme humaine semble m’être ravie ; l’herbe me plaît déjà, et je veux m’en nourrir ; déjà un mouvement irrésistible m’emporte dans la vaste plaine ; je prends, comme mon père, la forme du cheval ; mais pourquoi le suis-je tout-à-fait, tandis que mon père ne l’est qu’à demi ? » Elle dit ; mais ses plaintes s’exhalent en paroles confuses et mal articulées. Bientôt ce ne furent plus des paroles, ce n était pas encore le cri d’une cavale, mais une voix qui voudrait l’imiter ; peu d’instants après, elle pousse de véritables hennissements, ses bras s’agitent sur l’herbe, ses doigts se resserrent, et ses ongles unis ne forment plus qu’une corne légère ; sa bouche s’agrandit, son cou s’allonge, les plis flottants de sa robe se changent en queue, ses cheveux épars ne sont plus qu’une épaisse crinière qui flotte à droite sur son cou ; elle prend une voix et une forme nouvelle, et tire même un nouveau nom de sa métamorphose.

Le fils de Philyre pleurait, et vainement, dieu de Delphes, il implorait ton secours. Tu ne pouvais révoquer l’arrêt du puissant Jupiter ; et quand tu l’aurais pu, tu n’étais point près de lui : tu vivais dans les campagnes de l’Élide et de la Messénie. C’était le temps où, vêtu comme un pâtre d’une peau grossière, tu portais de la main droite un bâton d’olivier sauvage, et de l’autre une flûte formée de sept tuyaux d’inégale longueur. Tout entier à l’amour, tandis que tu charmais tes ennuis aux sons du chalumeau, tes génisses mal gardées s’avancèrent, dit-on, dans les champs de Pylos ; le fils de Maïa les aperçut, et, les détournant avec son adresse ordinaire, il les cacha au fond d’un bois. Ce larcin n’avait eu pour témoin qu’un vieillard connu dans les campagnes voisines sous le nom de Battus. Le riche Nélée avait commis à sa garde ses bois, ses gras pâturages et les troupeaux de ses nobles cavales. Mercure le redoute, et le tirant à part d’une main caressante : « Qui que tu sois, étranger, lui dit-il, si l’on réclame ces troupeaux, réponds que tu ne les a point vus ; et pour qu’un tel service ne reste pas sans récompense, reçois, pour prix de ton silence, cette belle génisse » ; et il la lui donne. L’étranger l’accepte en ajoutant : « Retire-toi sans crainte : cette pierre plutôt que moi révélera ton larcin ». En même temps il lui montre une pierre. Le fils de Jupiter feint de s’éloigner ; bientôt il revient avec une voix et une figure nouvelles. « Berger, dit-il, n’as-tu pas vu passer ici des génisses ? Viens à mon aide, et découvre-moi le mystère qui cache un larcin ; tu recevras en récompense une génisse et son taureau ». Le vieillard, tenté par l’appât d’un double salaire, lui répond : « Vous les trouverez derrière ces montagnes. Elles y étaient en effet ». Le petit-fils d’Atlas sourit : « Tu me trahis, perfide ! s’écria-t-il, et c’est à moi-même que tu me livres ». Et il change le parjure en une pierre dure, qui porte aujourd’hui même le nom de pierre de touche ; depuis ces temps lointains elle est marquée d’une tache d’infamie qu’elle n’a point méritée.

Le dieu du caducée s’envole de Pylos, élevé dans les airs par le mouvement égal de ses ailes ; dans son vol, il abaisse ses regards sur les champs de Munychie, la contrée chérie de Minerve, et les frais ombrages du Lycée. Ce jour-là, suivant l’antique usage, de chastes vierges portaient, sur leur tête, au temple de Pallas, paré pour la solennité, des corbeilles couronnées de fleurs et chargées de pures offrandes. À leur retour, le dieu qui porte des ailes les aperçoit ; dès lors, son vol ne décrit plus une ligne droite, mais un cercle replié sur lui-même. Le milan rapide, qui voit du haut des airs les entrailles d’une victime, intimidé à l’aspect des sacrificateurs qui se pressent autour de l’autel, plane en tournoyant sur leur tête, et, n’osant s’éloigner, il circonscrit le mouvement de ses ailes autour de la proie qu’il espère ; ainsi s’agite, au-dessus des murs d’Acté, le vol circulaire de l’agile Cyllène ; il tourne sans cesse dans le même cercle. Autant Lucifer éclipse tous les astres par son éclat, autant la lumière dorée de Phébé t’éclipse toi-même, ô Lucifer ! autant Hersé, par sa beauté, efface toutes les vierges ; elle est à la fois l’ornement de cette fête et de ses compagnes. À la vue de tant d’attraits, le fils de Jupiter s’arrête émerveillé, et, suspendu dans les airs, il s’enflamme comme le plomb qui, lancé par la fronde baléare, vole, s’embrase en traversant les régions éthérées, et trouve sous les nues des feux qu’il ne connaissait pas. Abandonnant la route des cieux, Mercure se dirige vers un point opposé ; il ne se déguise pas, tant il a de confiance dans sa beauté. Assez puissante par elle-même, elle emprunte à l’art de nouveaux attraits ; il arrange sa chevelure, il prend soin que sa robe, tombant en plis gracieux, étale à tous les yeux l’or de sa riche broderie ; il tient dans sa main la baguette légère qui appelle ou bannit le sommeil, et donne un nouveau lustre à ses talons ailés. Au fond du palais de Cécrops, étaient deux appartements où brillent l’ivoire et l’écaille ; le tien, Pandrose, était à droite ; celui d’Aglaure, à gauche, et celui d’Hersé, au milieu ; Aglaure s’aperçut la première de l’arrivée de Mercure ; elle osa lui demander son nom et le motif de sa présence. Le petit-fils d’Atlas et de Pléioné lui répondit : « Je suis le messager qui porte, à travers les airs, les ordres de mon père ; mon père, c’est Jupiter lui-même. Je ne dissimulerai pas le motif qui m’amène ; seulement, sois fidèle à ta sœur, et consens à voir des neveux dans mes enfants. Hersé m’attend en ce palais ; ah ! je t’en conjure, sois favorable à mon amour ». Aglaure lève sur lui ces mêmes yeux que naguère elle avait osé porter sur le dépôt mystérieux de Minerve ; elle demande pour ce service une somme d’or considérable, et cependant oblige le dieu à sortir du palais. La déesse des combats lance sur Aglaure un regard menaçant ; elle soupire, et ce soupir s’exhale avec tant de force du fond de son âme, qu’il fait tressaillir à la fois sa robuste poitrine et l’égide qui la protège. Elle se souvient qu’Aglaure souleva, d’une main profane, le voile du mystère, le jour où, parjure à ses serments, elle porta les yeux sur le fils du dieu de Lemnos, qui venait de naître sans mère ; elle prévoit qu’Aglaure va gagner la faveur du dieu et de sa sœur, tout en s’enrichissant par l’or que son avarice a demandé.

Aussitôt elle se dirige vers la demeure que l’Envie souille de ses noirs poisons. Elle est cachée au fond d’un antre inaccessible aux rayons du soleil et au souffle des vents, où règne, au milieu d’une sombre tristesse, un froid engourdissant, toujours privé de chaleur, et toujours chargé de brouillards. Arrivée au seuil de cette demeure, la déesse qui sème la terreur dans les combats s’arrête (car il ne lui est pas permis de le franchir) ; elle frappe la porte du bout de sa lance, et la porte s’ouvre à l’instant. Elle aperçoit, au fond de l’antre, le monstre qui dévore la chair des vipères, aliment de ses fureurs. À cette vue elle détourne les yeux ; l’Envie se lève pesamment de terre, laisse des lambeaux de serpents à demi-rongés, et s’avance d’un pas languissant. En voyant la déesse, dont la beauté est encore rehaussée par l’éclat de ses armes, elle soupire, et met sa figure en harmonie avec ses profonds soupirs. La pâleur habite sur son visage, tout son corps est décharné ; jamais son regard ne se fixe, une rouille livide couvre ses dents ; son cœur s’abreuve de fiel, et sa langue distille des poisons ; le sourire s’éloigne de ses lèvres, ou n’y parait qu’à l’aspect du malheur ; sans cesse agitée par les soucis vigilants, le sommeil fuit ses paupières ; la vue du bonheur des hommes l’irrite et la fait sécher de fureur ; le mal qu’elle fait lui sert aussi de supplice : elle est son propre bourreau.

La déesse, surmontant l’horreur qu’elle lui inspire, lui adresse ce peu de mots : « Répands ton venin dans le cœur d’une des filles de Cécrops ; il le faut. Aglaure est son nom ». Elle dit, et soudain, repoussant la terre de sa lance, elle s’élève dans les airs. L’Envie, suivant d’un œil oblique le vol de la déesse, fait entendre un léger murmure ; elle s’afflige du triomphe que son secours doit assurer à Minerve. Elle s’arme d’un bâton tout hérissé d’épines, et s’enveloppe d’un sombre nuage. Partout, sur son passage, elle flétrit les campagnes en fleurs, brûle les gazons et dépouille la cime des arbres ; son souffle empesté désole les peuples, les villes, les maisons. Enfin elle découvre la ville de Minerve, où fleurissent les arts, où règnent l’abondance, la paix et les plaisirs, et l’Envie peut à peine s’empêcher de pleurer, parce qu’elle n’y voit aucun sujet de pleurs ; mais quand elle a pénétré dans la retraite de la fille de Cécrops, elle accomplit sa mission, et, portant sur le sein d’Aglaure une main teinte de rouille, elle remplit son cœur d’aiguillons acérés, lui souffle son haleine empoisonnée, et répand un noir venin dans ses os et dans ses poumons. Dans la crainte que les causes du mal ne se disséminent sur un trop grand nombre d’objets, elle met à la fois sous ses yeux Hersé et son nouvel hymen, et la beauté de Mercure ; elle ne présente à la fille de Cécrops que de grandes images qui livrent son âme irritée aux tourments d’une secrète fureur. En proie à son inquiétude, elle gémit la nuit, elle gémit le jour ; brûlée par un poison lent, elle fond comme la glace aux rayons d’un soleil douteux ; le bonheur d’Hersé la dévore comme le feu dévore les herbes épineuses, qui, sans jeter des flammes, se consument lentement en fumée. Souvent elle voulut mourir pour ne pas être témoin de cet hymen ; elle voulut souvent le révéler comme un crime au sévère Cécrops. Enfin, elle s’assied aux portes du palais pour repousser le dieu qui s’avance du côté opposé ; en vain joint-il aux caresses et aux prières les plus douces paroles. « Cesse, lui dit-elle ; je ne m’éloignerai d’ici qu’après t’en avoir écarté. - J’y consens », réplique vivement le dieu de Cyllène, et, de son caducée, il ouvre les portes ciselées ; Aglaure veut se lever, mais tous les ressorts qui fléchissent quand nous nous asseyons, roidis par une invincible pesanteur, ne peuvent se mouvoir ; elle s’efforce de se redresser, mais l’immobile jointure de ses genoux refuse de plier ; le froid circule dans ses membres, et le sang cesse de couler dans ses veines décolorées. Comme on voit un cancer incurable étendre ses ravages des membres viciés aux membres sains encore : ainsi le froid de la mort, pénétrant par degrés dans le cœur d’Aglaure, ferme en elle les sources de la vie et de la respiration. Elle n’essaya pas de parler ; l’eût-elle essayé, sa voix n’aurait plus trouvé de passage. Déjà la pierre avait pris la place de son cou, son visage s’était durci : Aglaure, assise, n’était plus qu’une statue inanimée ; et sa pierre n’était pas même blanche : l’Envie, qui dévora son cœur, l’avait souillée de ses poisons.

Après avoir ainsi puni d’insolents discours et un cœur profané par la jalousie, le petit-fils d’Atlas abandonne la contrée qui porte le nom de Minerve, et, balancé sur ses ailes, il rentre au céleste séjour. Son père l’appelle en secret, et sans lui faire connaître l’objet de son amour : « Fidèle ministre de mes volontés, lui dit-il, ô mon fils ! que rien ne t’arrête, vole avec ta vitesse accoutumée, et descends vers cette terre, qui, en levant les yeux vers le ciel, voit à sa gauche ta mère Maïa, et que ses habitants appellent Sidonie. Sur le gazon de la montagne, tu vois paître un royal troupeau ; emmène-le jusqu’au bord de la mer ». Il dit, et déjà les taureaux, chassés de la montagne, s’avancent, au gré de Jupiter, vers le rivage où la fille du puissant roi de la contrée avait coutume de jouer avec les vierges de Tyr, ses compagnes. Amour et majesté ne peuvent guère s’accorder ni figurer ensemble ; aussi, quittant l’appareil de sa toute-puissance, le maître des dieux, dont la main est armée de flammes au triple dard, et qui, d’un signe, ébranle le monde, revêt la forme d’un taureau, et, confondu parmi ceux d’Agénor, il mugit et promène sur le tendre gazon ses formes gracieuses. Sa blancheur égale celle de la neige qui n’a pas encore été foulée par le pied du voyageur, ni amollie par le souffle humide de l’Auster ; son col est droit et musculeux, son fanon pend à longs plis sur sa poitrine ; ses cornes sont petites, mais on les dirait polies par la main de l’artiste, et leur éclat efface celui du plus pur diamant ; son front n’a rien de menaçant, son œil rien de terrible ; la douceur règne dans tous ses traits. Émerveillée de sa beauté, la fille d’Agénor s’étonne qu’il ne respire pas les combats ; cependant, malgré sa douceur, elle n’ose d’abord le toucher ; bientôt elle s’approche, et présente des fleurs à sa bouche aussi blanche que l’ivoire. Son amant tressaille de joie ; en attendant le bonheur qu’il espère, il baise les mains d’Europe. Ah ! c’est à peine s’il peut maîtriser les transports de son impatience ! Tantôt il joue et bondit sur la verte prairie, tantôt il se couche et fait éclater sur le sable doré la blancheur de ses flancs. Peu à peu rassurée, Europe flatte de sa main virginale la poitrine qu’il présente à ses caresses, et enlace ses cornes de guirlandes de fleurs ; enfin, la fille d’Agénor, ignorant quelle est sa monture, ose se placer sur son dos. Alors le dieu, s’éloignant de la terre et de l’aride rivage, plonge insensiblement un pied trompeur dans les flots qui le baignent ; bientôt il s’avance et emporte sa proie au sein des mers. Europe, tremblante, cède à la violence de son ravisseur, et tourne ses regards vers le rivage qui fuit ; sa main droite tient la corne du taureau, la gauche s’appuie sur son dos, et les plis onduleux de sa robe flottent au gré des vents.



LIVRE TROISIÈME

ARGUMENT. — I. Agénor ordonne à Cadmus de chercher sa fille qu’il a perdue. Des soldats naissent des dents du dragon tué par Cadmus. — II. Actéon métamorphosé en cerf. — III. Naissance de Bacchus. — IV. Tirésias aveugle et devin — V. Écho changée en son ; Narcisse en fleur. — VI. Penthée, après la métamorphose des matelots en dauphins, charge Acétès de chaînes: à cause de ce crime, il est mis en lambeaux par les bacchantes


Déjà le dieu, dépouillant la forme trompeuse du taureau, s’était fait connaître, en abordant aux rivages de Crète, lorsqu’Agénor, ignorant le destin de la fille qu’il a perdue, ordonna à Cadmus de la chercher ; sa peine, s’il ne la trouve pas, sera l’exil : ainsi le veut ce père à la fois tendre et cruel. Après avoir parcouru le monde, (qui pourrait en effet découvrir les larcins de Jupiter ?) Cadmus fuit sa patrie pour se dérober au courroux de son père, et va, d’une voix suppliante, consulter l’oracle d’Apollon sur l’asile qu’il doit choisir : « Une génisse, répond le dieu, s’offrira à tes regards dans un champ solitaire ; jamais elle n’a porté le joug, ni traîné le soc recourbé de la charrue : prends-la pour guide, et, dans le champ où tu la verras se reposer, entreprends de fonder une ville, et donne à la contrée le nom de Béotie ».

À peine descendu de l’antre de Castalie, Cadmus voit s’avancer à pas lents et sans gardien une génisse dont le cou ne porte aucune marque de servitude ; il la suit, et marchant sur ses traces, il adore, dans un religieux silence, le dieu qui le conduit. Déjà il avait franchi les eaux du Céphise et les campagnes de Panope : la génisse s’arrête, et, levant vers le ciel son large front orné d’un bois superbe, elle fait retentir les airs de ses mugissements. Puis tournant ses regards vers ceux qui marchent à sa suite, elle se couche et repose ses flancs sur le tendre gazon. Cadmus rend grâce au dieu, baise avec respect cette terre étrangère, et salue ces montagnes et ces plaines inconnues. Il s’apprête à offrir un sacrifice à Jupiter et commande à ses compagnons d’aller puiser une eau vive pour les libations.

Là s’élève une antique forêt que la hache n’a jamais profanée. Au milieu, une caverne entourée d’une épaisse haie d’arbrisseaux et d’osier, présente humblement pour entrée un arc formé par des pierres jointes ensemble : il en sort une source féconde. Cette caverne est le repaire du dragon, fils de Mars : sa crête a l’éclat de l’or ; la flamme jaillit de ses yeux ; tout son corps est gonflé de venin ; il darde sa langue en trois aiguillons, et sa gueule est armée d’un triple rang de dents. À peine les Tyriens ont-ils porté leurs pas dans ce bois funeste ; à peine l’urne, jetée au sein des eaux, a-t-elle retenti, que le serpent avance hors de l’antre sa longue tête azurée, et fait entendre d’horribles sifflements. Les urnes échappent de leurs mains, leur sang est refoulé vers sa source, et leurs membres se glacent de stupeur et d’effroi. Le monstre plie et replie en mille anneaux sa croupe couverte d’écailles, et, dans ses bonds tortueux, décrit des arcs immenses ; plus de la moitié de son corps se dresse dans les airs et domine toute la forêt ; et sa grandeur, à le voir tout entier, égale celle du serpent qui sépare les deux Ourses. Au même instant, soit que les Phéniciens s’apprêtent au combat ou à la fuite, soit que la crainte les empêche de fuir ou de se défendre, il s’élance sur eux : l’un expire sous sa dent meurtrière, l’autre dans les replis de ses longs anneaux, ou meurt au souffle de son haleine empestée.

Déjà le soleil, au plus haut point de sa course, avait resserré les ombres : étonné du retard de ses compagnons, le fils d’Agénor cherche la trace de leurs pas : il a pour vêtement la dépouille d’un lion, pour armes une lance d’un fer étincelant, un javelot, et son courage, la meilleure de toutes les armes. Il entre dans la forêt : à la vue des cadavres de ses Tyriens, à la vue du vainqueur qui, étendu sur eux, les couvre de ses vastes flancs, et qui, de sa langue ensanglantée, suce leurs horribles blessures : « Je serai, dit-il, votre vengeur, ô fidèles amis, ou le compagnon de votre trépas. » À ces mots, il soulève un roc énorme, et l’effort de son bras, s’égalant à la pesanteur de la pierre, il la lance. Ce choc eût ébranlé les remparts couronnés des plus superbes tours ; le serpent reste sans blessure, et, cuirassée de ses écailles, sa peau dure et hideuse repousse les coups les plus vigoureux. Mais sa peau, malgré toute sa dureté, ne peut triompher du javelot, qui, pénétrant à travers son épine flexible et tortueuse, s’y arrête et enfonce jusque dans ses entrailles tout le fer dont il est armé. Le monstre, exaspéré par la douleur, replie sa tête sur son dos, regarde sa blessure et mord le dard qui s’y tient immobile ; après de grands efforts pour l’ébranler en tous sens, c’est à peine s’il peut arracher ie bois de ses flancs ; mais le fer reste attaché à ses os. La douleur de sa nouvelle plaie redoublant alors sa fureur ordinaire, les veines de son gosier s’emplissent et se gonflent ; une écume blanchâtre decoule de sa gueule venimeuse ; la terre, broyée sous ses écailles, résonne, et le souffle qu’exhale sa bouche infernale infecte au loin les airs, tantôt il se roule en spirales immenses, tantôt il se dresse et s’allonge avec plus de roideur qu’un grand arbre ; d’autres fois il s’élance d’un vaste bond, aussi impétueux qu’un torrent grossi par les pluies, et, du choc de sa poitrine, il renverse les arbres placés sur son passage. Le fils d’Agénor recule quelques pas : avec la dépouille du lion, il repousse les assauts du serpent ; quand sa gueule le menace, il l’arrête en lui présentant la pointe de sa lance : le reptile, en fureur, attaque l’acier par d’impuissantes morsures, ses dents se brisent contre le tranchant du métal. Déjà le sang commence à couler de son palais empesté, et rougit le gazon. Mais la blessure est légère, tant qu’il se dérobe aux atteintes du fer en reculant sa tête, et par ce mouvement l’empêche de se fixer dans la plaie et d’y pénétrer plus avant. Enfin le fils d’Agenor enfonce le fer dans le gosier du monstre, et le presse sans relâche, et le pousse en arrière jusqu’à ce qu’il aille se heurter contre un chêne qui l’arrête, et que sa tête et l’arbre soient percés du même coup. Le reptile fait courber le chêne sous son poids, et gémir ses flancs en les battant de sa queue. Tandis que le vainqueur contemple l’énormité de son ennemi vaincu, tout à coup une voix se fait entendre ; on ne peut reconnaître d’où elle est partie, mais elle profère ces mots : « Pourquoi, fils d’Agénor, considérer le serpent que tu viens de tuer ? et toi aussi on te verra un jour sous la forme d’un serpent ». Saisi d’un long effroi, il se trouble, il pâlit, une terreur glaciale fait dresser ses cheveux sur sa tête.

La déesse qui protège Cadmus, Pallas, descendue des plaines éthérées, s’offre à ses regards ; elle lui ordonne de remuer la terre, et d’enfouir dans son sein les dents du serpent, qui seront la semence d’un peuple nouveau. Il obéit : appuyé sur la charrue, il trace des sillons, et, suivant l’ordre de la déesse, sème dans la terre les dents qui doivent enfanter des hommes. Aussitôt, ô prodige incroyable ! la glèbe commence à se mouvoir ; du milieu des sillons surgit d’abord une forêt de lances ; bientôt des casques agitent leurs aigrettes éclatantes, ensuite apparaissent des épaules, des poitrines, des bras chargés de traits, et toute une moisson d’hommes couverts de boucliers. Ainsi, dans les jeux solennels, quand s’élève la toile du théâtre, on voit paraître les figures qu’elle représente : d’abord elles montrent la tête et peu à peu le reste du corps, jusqu’à ce que, se déroulant en entier, par une facile continuité, elles posent enfin les pieds sur la scène. Effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, Cadmus allait prendre ses armes : « Ne les prends pas, s’écrie un des enfants de la terre, et ne va pas te mêler à cette guerre civile ». À ces mots, il frappe de sa terrible épée le plus proche de ses frères, et tombe lui-même sous le coup d’un javelot lancé de loin. Celui qui l’a livré au trépas ne lui survit pas longtemps, et rend bientôt le souffle qu’il vient de recevoir. Une égale fureur anime tout ce peuple, et dans la guerre qu’ils se livrent, ces frères, qui viennent de naître, s’entretuent les uns les autres. Déjà ces jeunes guerriers, dont le destin a renfermé la vie dans d’étroites limites, frappaient de leurs poitrines palpitantes leur mère ensanglantée ; il n’en restait que cinq ; de ce nombre était Echion. Il met bas les armes à la voix de Pallas, et il échange avec ses frères des gages de foi et de paix. Ils devinrent les compagnons des travaux de Cadmus, lorsqu’il voulut accomplir l’oracle d’Apollon, en fondant une ville.

Déjà s’élevaient les murs de Thèbes, déjà ton exil, ô Cadmus, pouvait être regardé comme la source de ton bonheur ; l’Hymen t’avait donné pour gendre à Mars et à Vénus ; ajoute à l’honneur d’une si haute alliance tant de fils, tant de filles, et la nombreuse postérité qu’ils t’ont donnée en gage de leur amour, et qui brille déjà des grâces de la jeunesse ; mais hélas ! c’est le dernier jour qu’il faut attendre, et nul homme ne doit être appelé heureux avant que le trépas n’ait amené le moment suprême de ses funérailles. Au milieu de tant de prospérités, ô Cadmus ! la première cause de tes douleurs, ce fut ton petit-fils : son front fut chargé d’un bois qu’il n’avait pas reçu de la nature, et ses chiens s’abreuvèrent du sang de leur maître. Cependant, examine en juge équitable, le hasard te paraîtra plus coupable que lui : quel crime, en effet, pouvait-on imputer à l’erreur ?

Il était une montagne qu’Actéon avait souillée du sang des bêtes sauvages ; déjà le soleil, au milieu de sa course, avait rétréci les contours des ombres, et s’élevait à une égale distance des deux limites qui bornent sa carrière, quand le jeune Actéon rappelle d’une voix douce les compagnons de ses fatigues, dispersés dans des sentiers escarpés. « Nos toiles, amis, et nos armes sont rougies du sang des animaux ; aujourd’hui la fortune a fait assez pour nous. Demain, lorsque l’Aurore, portée sur son char de pourpre, ramènera le jour, nous reprendrons nos travaux : en ce moment, Phébus s’éloigne également des deux extrémités de la terre, et ses brûlants rayons entr’ouvrent le sein des campagnes ; suspendez vos fatigues présentes, et pliez vos filets noueux ». Ses compagnons obéissent et abandonnent leurs travaux.

Là s’étendait une vallée ombragée de pins et de cyprès à la cime aiguë : Gargaphie est ie nom de ce lieu, cher à Diane chasseresse ; au fond de ce vallon, et dans la sombre épaisseur du bois, s’ouvrait un antre où la main de l’art ne pénétra jamais ; mais le génie de la nature avait imité l’art, car c’est elle seule qui avait arrondi en voûte la pierre-ponce et le tuf léger. À droite murmure une source dont les eaux limpides coulent dans un lit peu profond, entre deux rives verdoyantes ; c’est là que la déesse des forêts, épuisée par les fatigues de la chasse, aimait à répandre une onde pure sur ses chastes attraits. Elle vient sous la grotte, et remet à la Nymphe, chargée de veiller sur ses armes, son javelot, son carquois et son arc détendu ; une seconde reçoit dans ses bras la robe dont la déesse s’est dépouillée ; deux autres détachent la chaussure de ses pieds ; plus adroite que ses compagnes, la fille du fleuve Ismène, Crocale rassemble et noue les cheveux épars sur le cou de Diane, tandis que les siens flottent en désordre. Néphèle, Hyalé, Rhanis, Psécas et Phiale puisent de l’eau, et l’épanchent de leurs urnes profondes. Pendant qu’elles arrosent, selon la coutume, le corps de la déesse, tout à coup le petit-fils de Cadmus, qui, après avoir interrompu sa chasse, promenait au hasard ses pas incertains dans ce bois inconnu, arrive jusqu’à l’antre où le guide sa destinée. À peine est-il entré dans la grotte où cette fontaine répand une fraîche rosée, que les Nymphes, honteuses de leur nudité à la vue d’un homme, se frappent le sein, remplissent la forêt de hurlements soudains, et, pressées autour de Diane, lui font un voile de leur corps ; mais la déesse, plus grande qu’elles, les dominait encore de toute la tête. Comme on voit un nuage placé vis-à-vis du soleil, et frappé de ses rayons, se nuancer de mille couleurs, comme brille la pourpre de l’aurore ; ainsi rougit Diane lorsqu’elle se vit exposée toute nue aux regards d’un homme. Bien que la foule de ses compagnes l’environne, elle ne laisse pas de s’incliner et de détourner le visage. Que n’a-t-elle ses flèches toutes prêtes ! Du moins elle s’arme de l’eau qui coule sous ses yeux, la jette au visage d’Actéon, et, répandant sur ses cheveux ces ondes vengeresses, elle ajoute ces mots, présage d’un malheur prochain : « Maintenant, va oublier que Diane a paru sans voile à tes yeux ; si tu le peux, j’y consens ». Là finit sa menace, et, sur la tête ruisselante d’Actéon, elle fait naître le bois d’un cerf vivace, allonge son cou, termine ses oreilles en pointe, change ses mains en pieds, ses bras en jambes effilées, couvre son corps d’une peau tachetée, et jette dans son âme une vive frayeur. Le héros prend la fuite et s’étonne lui-même de la rapidité de sa course. À peine a-t-il vu l’image de ses cornes dans les eaux où il avait coutume de se mirer : Malheureux ! veut-il s’écrier ; mais il n’a plus de voix, et ses gémissements lui tiennent lieu de paroles ; des pleurs coulent sur son visage, hélas ! jadis humain ; dans son malheur, il ne lui reste que la raison. Quel parti prendre ? doit-il rentrer dans le royal palais, son ancienne demeure, ou se cacher au fond des forêts ? La crainte l’arrête d’un côté, et la honte de l’autre ; tandis qu’il délibère, ses chiens l’ont aperçu : Mélampe et le subtil Ichnobate, l’un venu de la Crète et l’autre de Sparte, donnent le premier signal par leurs abois ; à leur suite s’élancent, plus prompts que le vent rapide, Pamphagus, Dorcée et Oribase, tous trois de l’Arcadie ; le vigoureux Nébrophon et le féroce Théron avec Lélaps ; Ptérélas et Agré, également précieux, l’un par son agilité, l’autre par la finesse de son odorat ; Hylé, blessé naguère par un sanglier farouche ; Napé, qu’un loup fit naître ; Pémenis, qui marchait autrefois à la suite des troupeaux ; Harpye, accompagnée de ses deux petits ; Ladon de Sicyone aux flancs évidés, et Dromas, et Canace, et Sticté, et Tigris, et Alcé ; Leucon, aussi blanc que la neige, et le noir Asbole, et le robuste Lacon ; Aello, infatigable à la course, et Thoüs, et l’Aigle ; Lycisque avec son frère Cyprius ; Harpale, dont le front noir est marqué d’une tache blanche, et Mélanée, et Lachné au poil hérissé ; Labres et Agriode, nés d’un père de Crète et d’une mère de Laconie ; Hylactor à la voix perçante, et vingt autres qu’il serait trop long de nommer. Cette meute, avide de curée, se précipite à travers des rochers inaccessibles, à travers des sentiers escarpés ou sans voie ; Actéon fuit dans ces mêmes lieux où tant de fois il a poursuivi les hôtes des forêts. Hélas ! il fuit les siens ! il voulait leur crier : « Je suis Actéon, reconnaissez votre maître ». La parole trahit sa volonté. Cependant les chiens font retentir l’air de leurs aboiements. Mélanchète lui fait au flanc la première blessure, Théridamas la seconde, la dent d’Orésitrophe s’attache à son épaule. Ils étaient partis les derniers ; mais un sentier qui coupe la montagne leur permet de devancer la meute. Tandis qu’ils retiennent leur maître, elle arrive toute entière, et se jette à coups de dents sur Actéon. Bientôt il ne reste plus sur tout son corps de place à de nouvelles blessures ; il gémit, et si ses accents ne sont pas ceux d’une voix humaine, un cerf du moins ne saurait les faire entendre ; il remplit de ses cris lamentables les monts témoins de ses fatigues. Agenouillé, et dans une attitude suppliante, ne pouvant leur tendre les bras, il promène sur ses compagnons de muets regards. Cependant ils excitent la troupe alerte par leurs cris accoutumés ; ils ignorent le sort d’Actéon, le cherchent des yeux, et, comme s’il était absent, l’appellent à l’envi. À ce nom d’Actéon, il retourne la tête et les entend se plaindre de son absence et de sa lenteur à venir contempler la proie qui lui est offerte. Hélas ! il n’est que trop présent ; il voudrait ne pas l’être, il voudrait être le témoin, et non pas la victime des cruels exploits de sa meute ! Les chiens, l’entourant de tous côtés, plongent leurs dents dans les membres de leur maître, caché sous la forme trompeuse d’un cerf, et les mettent en lambeaux.

Ce ne fut qu’en exhalant sa vie par ses nombreuses blessures qu’il assouvit, dit-on, le courroux de la déesse qui porte le carquois.

La nouvelle du châtiment d’Actéon est diversement accueillie : les uns accusent la déesse de cruauté, d’autres approuvent sa rigueur, et la proclament digne de son austère chasteté ; chacun trouve des motifs plausibles à l’appui de son opinion. La seule épouse de Jupiter songe moins à témoigner son blâme ou son approbation qu’à se réjouir du malheur des enfants d’Agénor ; la haine qu’elle a conçue contre sa rivale de Tyr retombe sur sa postérité ; à son ancienne injure vient s’ajouter une injure récente : indignée que Sémélé porte dans son sein un gage de la tendresse du grand Jupiter, elle éclate en paroles amères : « Que m’est-il revenu de mes plaintes tant de fois renouvelées ? dit-elle. C’est ma rivale même que je dois attaquer ; oui, je la perdrai, si je mérite d’être appelée la puissante Junon, si ma main est digne de porter un sceptre étincelant de rubis, si je suis la reine des cieux, la sœur et la femme de Jupiter ; je suis sa sœur, au moins. Mais peut-être des plaisirs furtifs suffisent-ils à ma rivale ; peut-être n’a-t-elle fait à ma couche qu’une injure passagère. Mais non : elle conçoit ; il me manquait cet affront. Elle porte, à la face du ciel, son crime dans ses flancs ; et l’honneur d’être mère, dont je jouis à peine moi-même, elle veut le tenir de Jupiter, tant elle a de confiance dans sa beauté ! Je saurai bien tourner cette beauté contre elle. Non, je ne serai plus la fille de Saturne, si Jupiter, son amant, ne la précipite lui-même au fond du Styx ».

À ces mots, elle se lève de son trône, s’enveloppe d’un nuage doré, et descend au palais de Sémélé ; mais, avant d’écarter la nue, elle prend les traits d’une vieille femme, couvre ses tempes de cheveux blancs, sillonne sa peau de rides, courbe son corps et marche à pas tremblants ; elle emprunte aussi une voix cassée : c’est l’image fidèle de Beroë d’Épidaure, la nourrice de Sémélé. Après qu’elle eut engagé l’entretien, et que, par de longs détours, elle l’eut fait tomber sur Jupiter, elle dit en soupirant : « Je souhaite que votre amant soit Jupiter ; mais je crains tout : que de fois, sous le nom des dieux, de simples mortels ont pénétré dans de chastes couches ! D’ailleurs, il ne suffit pas qu’il soit Jupiter : demandez un gage d’amour. S’il est réellement le maître des dieux, que cette majesté et cette gloire qui l’accompagnent jusque dans les bras de la superbe Junon le suivent dans les vôtres ; qu’il y vienne dans tout l’appareil de sa grandeur ». Tels sont les avis que donne Junon à l’imprudente fille de Cadmus. Sémélé demande une grâce à Jupiter, sans la désigner. « Choisis, lui répond le dieu, tu n’éprouveras pas de refus, et, pour donner plus de poids à mes paroles, je prends à témoin le fleuve du Styx, effroi des dieux, et dieu lui-même ». Sémélé se réjouit du malheur qu’elle s’apprête ; trop puissante, hélas ! sur le cœur de son amant, et heureuse d’une faiblesse qui doit la perdre : « Montrez-vous à mes yeux, dit-elle, tel que vous voit la fille de Saturne, lorsque vous goûtez dans ses bras les plaisirs de Vénus ». Le dieu voulut étouffer la parole sur sa bouche, mais déjà elle s’était envolée dans les airs. Il gémit, car il n’est pas en son pouvoir de révoquer les souhaits de Sémélé, ni le serment qu’il vient de faire. Accablé de tristesse, il remonte dans les cieux ; au premier signe de sa tête s’élèvent docilement les nuages où sa main a jeté, confondu, les orages, les éclairs, les vents et les traits inévitables de la foudre. Autant qu’il peut, cependant, il essaie d’en affaiblir la violence ; il ne s’arme point des feux qui ont foudroyé Typhée, le géant aux cents bras, ils ont trop de furie ; il est une autre foudre moins terrible, à laquelle la main des Cyclopes mêla moins de violence, de flamme et de fureur : les dieux l’appellent foudre de second ordre. Jupiter la prend et pénètre dans le palais d’Agénor. Une simple mortelle ne put soutenir la bruyante splendeur du dieu : elle fut consumée par les dons même de son amant. L’enfant, à demi-formé, est retiré du sein de sa mère, et, s’il est permis de le croire, enfermé, faible encore, dans la cuisse de Jupiter, il y accomplit le temps qu’il devait passer dans les flancs maternels. La sœur de Sémélé, Ino, entoura furtivement son berceau des premiers soins ; elle le confia ensuite aux Nymphes de Nisa, qui le cachèrent dans leur antre et le nourrirent de lait.

Tandis que ces événements s’accomplissent dans l’univers par la loi du destin, et que Bacchus, après sa double naissance, repose en sûreté dans son berceau, Jupiter, égayé, dit-on, par le nectar, déposa les soins onéreux de son empire pour s’abandonner à son humeur folâtre avec Junon. Libre alors de tout souci : « Sans doute, lui dit-il, le plaisir a pour vous de plus vives douceurs que pour les hommes ». Junon de le nier. On convient de s’en rapporter à la décision de l’habile Tirésias, initié aux plaisirs des deux sexes. Un jour que deux énormes serpents s’étaient accouplés sous le feuillage au fond d’une forêt, il les frappa d’un coup de baguette ; et soudain, ô prodige ! métamorphosé en femme, il conserva sa nouvelle forme pendant sept automnes ; le huitième offre encore à ses regards ces deux serpents : « Si les blessures qu’on vous fait, dit-il, sont assez puissantes pour changer le sexe de votre ennemi, je vais vous frapper encore ». Il les frappe, et reprend aussitôt avec sa forme première les traits qu’il avait reçus de la nature. Choisi pour arbitre dans ce joyeux débat, il ratifie l’avis de Jupiter. La fille de Saturne en éprouva une douleur trop vive, pour trouver son excuse dans un sujet aussi frivole ; elle condamna les yeux de son juge à une éternelle nuit. Mais le maître suprême du monde (car aucun dieu n’a le droit d’anéantir l’ouvrage d’un autre dieu) lui accorda la science de l’avenir pour le consoler de la perte de la lumière, et allégea sa peine par cet honneur.

Les villes d’Aonie retentissaient du bruit de sa renommée, et sa voix donnait des réponses toujours infaillibles au peuple qui venait le consulter. La première épreuve de la vérité de ses oracles fut faite par la nymphe Liriope. Jadis le Céphise l’enlaça de ses flots sinueux, et, la tenant enchaînée dans son onde, triompha de sa pudeur par la violence. Cette nymphe, modèle de beauté, devint mère d’un enfant qui semblait né pour inspirer l’amour, et qu’elle appela Narcisse. Elle demanda au devin si son fils parviendrait à une longue vieillesse : « Oui, s’il ne se connaît pas », répond-il. Longtemps la réponse de l’oracle parut vaine ; mais elle fut justifiée par l’événement, par le genre de mort et par l’étrange délire de Narcisse. Déjà le fils de Céphise avait vu s’ajouter une année à ses trois lustres ; ce n’était plus un enfant, c’était à peine un jeune homme. Une foule de jeunes Phocéens, une foule de nymphes brûlèrent pour lui ; mais il joignait à des grâces si tendres un orgueil si farouche, que nymphes et jeunes gens s’efforcèrent en vain de toucher son cœur.

Un jour qu’il poussait dans ses toiles des cerfs timides, il fut aperçu par la nymphe, à la voix bizarre, qui ne peut se taire quand on lui parle, qui ne sait point parler la première, Écho, dont la bouche redit les sons qui frappent son oreille. Écho était alors une nymphe, et non une simple voix ; et cependant dès lors sa voix indiscrète ne lui servait, comme à présent, qu’à répéter les dernières paroles qu’elle avait recueillies. Junon l’avait ainsi punie : souvent sur les montagnes, lorsqu’elle cherchait à surprendre les nymphes dans les bras de Jupiter, Écho l’avait adroitement retenue par de longs entretiens, pour donner aux nymphes le temps de fuir. La fille de Saturne découvrit l’artifice : « Cette langue qui m’a trompée, dit-elle, perdra presque tout son pouvoir, et je restreindrai pour toi l’usage de la parole ». L’effet suit la menace ; Écho ne peut plus désormais que redoubler les derniers sons, et répéter les dernières paroles de la voix qu’elle entend.

À peine Narcisse, errant au fond des bois, a-t-il frappé ses regards, qu’elle s’enflamme et suit furtivement la trace de ses pas ; plus elle le suit, et plus son cœur s’embrase, pareil au soufre qui, répandu au bout d’une torche, attire soudainement la flamme qui l’approche. Que de fois elle voulut l’aborder d’une voix caressante et recourir aux douces prières ! Son destin lui oppose et lui défend de commencer ; mais du moins, puisque son destin le permet, elle s’apprête à recueillir les accents de Narcisse, et à lui répondre à son tour. Par hasard, séparé de ses fidèles compagnons, l’enfant s’écrie : « Y a-t-il quelqu’un près de moi ? — Moi », répond Écho. Immobile de surprise, il tourne ses regards de tous côtés. « Viens », dit-il à haute voix ; et la nymphe appelle celui qui l’appelait. Il se tourne, et comme personne ne venait, « Pourquoi me fuis-tu ? » dit-il, et son oreille recueille autant de paroles que sa bouche en a proféré. Abusé par cette voix qui reproduit la sienne : « Unissons-nous », reprend-il. À ces mots, les plus doux que sa bouche puisse redire, Écho répond : « Unissons-nous » ; et, s’enivrant de ses propres paroles, elle sort du bois et s’élance vers Narcisse, dans le doux espoir de le presser dans ses bras ; mais il fuit, et se dérobe par la fuite à ses embrassements. « Je veux mourir, dit-il, si je m’abandonne à tes désirs ». Écho ne redit que ces paroles : « Je m’abandonne à tes désirs ». La nymphe dédaignée s’enfonce dans les bois, et va cacher sa honte sous leur épais feuillage. Depuis ce temps elle habite les antres solitaires ; mais l’amour vit encore au fond de son cœur, et ne fait que s’accroître par la douleur des mépris de Narcisse. Les soucis vigilants épuisent et consument ses membres ; la maigreur dessèche ses attraits ; tout son sang s’évapore ; il ne lui reste que la voix et les os ; sa voix s’est conservée ; ses os ont pris, dit-on, la forme d’un rocher. Depuis ce jour, retirée dans les bois, elle ne paraît plus sur les montagnes, mais elle s’y fait entendre à tous ceux qui l’appellent : c’est un son qui vit en elle.

Comme elle, d’autres nymphes, nées au sein des eaux ou sur les montagnes, et, avant elles, une foule de jeunes gens eurent leurs feux dédaignés par Narcisse. Une victime de ses mépris, élevant ses bras vers le ciel, s’écria : « Puisse-t-il aimer à son tour, et puisse-t-il ne jamais posséder l’objet de sa tendresse ! » Rhamnusie exauça cette juste prière.

Près de là une fontaine limpide roulait ses flots argentés : jamais les bergers ni les chèvres, venant de paître sur les montagnes, ni toute autre espèce de troupeaux ne s’y étaient désaltérés : jamais oiseau, ni bête sauvage, ni feuille tombée des arbres n’avait troublé sa pureté. Bordée d’un gazon que l’humidité du lieu entretenait toujours vert, l’ombre des arbres défendait la fraîcheur de ses ondes contre les feux du soleil. C’est là que Narcisse vient reposer ses membres épuisés par les fatigues de la chasse et par la chaleur : charme de la beauté du site et de la limpidité des eaux, il veut éteindre sa soif ; mais il sent naître dans son cœur une soif plus dévorante encore. Tandis qu’il boit, épris de son image qu’il aperçoit dans l’onde, il prête un corps à l’ombre vaine qui le captive : en extase devant lui-même, il demeure, le visage immobile comme une statue de marbre de Paros. Étendu sur la rive, il contemple ses yeux aussi brillants que deux astres, sa chevelure, digne de Bacchus et d’Apollon, ses joues, ombragées d’un léger duvet, son cou d’ivoire, sa bouche gracieuse et son teint, où la blancheur de la neige se marie au plus vif incarnat : il admire les charmes qui le font admirer. Insensé ! c’est à lui-même qu’il adresse ses vœux ; il est lui-même, et l’amant et l’objet aimé, c’est lui-même qu’il recherche, et les feux qu’il allume, le consument lui-même ! Que de vains baisers il donne à cette onde trompeuse ! Que de fois il y plonge ses bras pour saisir la tête qu’il a vue, sans pouvoir embrasser son image ! Il ne sait ce qu’il voit, mais ce qu’il voit l’enflamme, et l’illusion qui trompe ses yeux irrite encore ses désirs. Trop crédule Narcisse, pourquoi t’obstiner à poursuivre un fantôme qui t’échappe sans cesse ? l’objet de tes désirs est une chimère ; l’objet de ton amour, tourne-toi, et tu le verras évanoui. L’image que tu vois, c’est ton ombre réfléchie dans les eaux ; sans consistance par elle-même, elle vient et demeure avec toi ; elle va s’éloigner avec toi, si tu peux t’éloigner de ces lieux. Mais rien ne peut l’en arracher, ni la faim ni le repos : couché sur l’épais gazon, il ne peut rassasier ses yeux de la vue de ces charmes menteurs ; il meurt du poison de ses propres regards, et soulevant sa tête, il s’écrie, les bras étendus vers les arbres qui l’entourent : « Quel amant, ô forêts, essuya jamais de plus cruelles rigueurs ? Vous le savez, vous qui souvent avez prêté à l’amour vos mystérieuses retraites. Vous souvient-il, vous dont la vie a traversé tant de siècles, d’avoir vu, dans cette longue suite de temps, un amant dépérir dans une aussi triste langueur ? Une beauté me charme, je la vois, et je ne puis la trouver : tant est grande l’erreur qui se joue de mon amour ! Pour comble de douleur, il n’y a entre nous ni vastes mers, ni longues distances, ni montagnes, ni murailles fermées de portes ! un peu d’eau nous sépare : l’objet de ma tendresse brûle de m’appartenir ; chaque fois que je me suis penché sur ces ondes limpides pour les baiser, j’ai vu sa tête s’avancer et sa bouche approcher de la mienne ; ma main semble près de l’atteindre, l’obstacle le plus faible s’oppose à notre bonheur. Ah ! qui que tu sois, sors de cette onde ! unique et tendre objet de ma flamme, pourquoi me tromper en échappant sans cesse à mes embrassements ? Certes, ni ma beauté, ni mon âge ne méritent de tels mépris ; moi-même j’ai été aimé, et des nymphes ont soupiré pour moi. Je ne sais, mais la douceur de tes regards m’invite à l’espérance ; quand je tends mes bras vers toi, tu me tends les tiens ; quand je ris, tu souris ; souvent même quand j’ai pleuré, j’ai surpris des larmes dans tes yeux ; tes signes répondent aux miens, et si je dois en juger par le mouvement de ta bouche gracieuse, elle m’envoie des paroles qui n’arrivent pas jusqu’à mon oreille. Mais je suis en toi, je le reconnais enfin ; ma propre image pourrait-elle m’abuser ? Je brûle d’amour pour moi-même, et j’allume la flamme que je porte dans mon sein. Quel parti prendre ? Dois-je attendre la prière ou l’employer ? Mais que demander ? Ce que je désire est en moi : c’est pour trop posséder que je ne possède rien. Ah ! que ne puis-je me séparer de mon corps ! Souhait étrange dans un amant, je voudrais éloigner de moi ce que j’aime ! Déjà la douleur épuise mes forces ; il ne me reste plus que peu d’instants à vivre ; je m’éteins à la fleur de mon âge ; mais la mort n’a rien d’affreux pour moi, puisqu’elle doit me délivrer du poids de mes souffrances Je voudrais que l’objet de ma tendresse pût me survivre ; mais unis dans le même corps, nous ne perdrons en mourant qu’une seule vie ».

Il dit, et dans son délire il revient considérer la même image ; ses larmes troublent la limpidité des eaux, et l’image s’efface dans leur cristal agité. Comme il la voit s’éloigner : « Où fuis-tu ? s’écrie Narcisse ; oh ! demeure, je t’en conjure : cruelle, n’abandonne pas ton amant. Ces traits que je ne puis toucher, laisse-moi les contempler, et ne refuse pas cet aliment à ma juste fureur ». Au milieu de ses plaintes, il déchire ses vêtements ; de ses bras d’albâtre il meurtrit sa poitrine nue qui se colore, sous les coups, d’une rougeur légère ; elle parut alors comme les fruits qui, rouges d’un côté, présentent de l’autre une blancheur éblouissante, ou comme la grappe qui, commençant à mûrir, se nuance de l’éclat de la pourpre. Aussitôt que son image meurtrie a reparu dans l’onde redevenue limpide, il n’en peut soutenir la vue ; semblable à la cire dorée qui fond en présence de la flamme légère, ou bien au givre du matin qui s’écoule aux premiers rayons du soleil, il languit, desséché par l’amour, et s’éteint lentement, consumé par le feu secret qu’il nourrit dans son âme : déjà il a vu se faner les lis et les roses de son teint ; il a perdu ses forces et cet air de jeunesse qui le charmaient naguère ; ce n’est plus ce Narcisse qu’aima jadis Écho. Témoin de son malheur, la nymphe en eut pitié, bien qu’irritée par de pénibles souvenirs. Chaque fois que l’infortuné Narcisse s’écriait hélas ! la voix d’Écho répétait : hélas ! Lorsque de ses mains il frappait sa poitrine, elle faisait entendre un bruit pareil au bruit de ses coups. Les dernières paroles de Narcisse, en jetant selon sa coutume un regard dans l’onde, furent : « hélas ! vain objet de ma tendresse ! » Les lieux d’alentour répètent ces paroles. Adieu, dit-il ; adieu, répond-elle. Il laisse retomber sa tête languissante sur le gazon fleuri, et la nuit ferme ses yeux encore épris de sa beauté : descendu au ténébreux séjour, il se mirait encore dans les eaux du Styx. Les naïades, ses sœurs, le pleurèrent, et coupèrent leurs cheveux pour les déposer sur sa tombe fraternelle ; les Dryades le pleurèrent aussi ; Écho redit leurs gémissements. Déjà le bûcher, les torches funèbres, le cercueil, tout est prêt ; mais on cherche vainement le corps de Narcisse : on ne trouve à sa place qu’une fleur jaune, couronnée de feuilles blanches au milieu de sa tige.

Le bruit de cet événement rendit le nom de Tirésias justement célèbre dans les villes de la Grèce : le crédit du devin était immense. Le fils d’Échion, le seul ennemi que les dieux comptent dans la famille de Cadmus, Penthée le méprise ; il rit des paroles prophétiques du vieillard, et lui reproche le malheur qui a changé pour lui la lumière en ténèbres. Le vieillard secouant sa tête blanchie : « Tu serais trop heureux, dit-il, si, privés, comme les miens, de la lumière, tes yeux ne voyaient pas les fêtes de Bacchus. Un jour viendra, et ce jour n’est pas loin, je te le prédis, où ce nouveau dieu, Bacchus, fils de Sémélé, paraîtra dans ces murs. Si tu n’élèves pas un temple en son honneur, tes membres en lambeaux et dispersés çà et là ensanglanteront les forêts, et jusqu’aux mains de ta mère et des sœurs de ta mère. Oui, tel est ton destin ; car tu ne croiras pas Bacchus digne des honneurs divins ; tu te plaindras alors qu’à travers ces ténèbres, j’aie trop bien lu dans l’avenir ».

Indigné de ces paroles, le fils d’Échion chasse Tirésias ; mais bientôt l’événement les justifie, et ses prédictions s’accomplissent. Bacchus arrive, et les campagnes retentissent des hurlements qui annoncent sa fête : la foule se précipite : les hommes et les femmes, les mères et les filles, et les peuples et les grands accourent confondus à ces nouveaux mystères. « Quel délire, enfants du dragon de Mars, a troublé vos esprits ? s’écrie Penthée. Le bruit de l’airain frappé par l’airain, la flûte recourbée de Phrygie, et de vains enchantements ont-ils tant de pouvoir ? Quoi ! des hommes que ni le glaive des combats, ni le clairon, ni les bataillons hérissés de javelots ne purent effrayer, se laissent vaincre par des cris de femmes, que le vin transporte de fureur, par ce vil troupeau qui se démène au vain son des tambours ! Puis-je assez m’étonner, vieillards ? Vous qui longtemps ballottés sur les mers, avez fondé une nouvelle Tyr et fixé dans ces lieux vos pénates errants, voudriez-vous donc les livrer aujourd’hui sans combattre ? Et vous, que la vigueur de l’âge rapproche de moi, chers jeunes gens, vos mains devaient porter des armes et non des thyrses, vos fronts se couvrir de casques et non se couronner de feuillage ! Ah ! je vous en conjure, souvenez-vous du sang dont vous sortez ; armez-vous du courage de ce dragon qui seul fit tant de victimes. S’il mourut pour la défense de ses eaux et de sa fontaine, sachez vaincre pour votre propre gloire ; s’il donna la mort à de vaillants guerriers, repoussez des lâches, et ressuscitez la splendeur de votre race. Ah ! si les destins défendent que Thèbes reste longtemps debout, puisse-t-elle crouler sous les efforts du bélier et sous les coups de ses ennemis, au bruit du fer, au milieu des flammes ! Malheureux alors sans être coupables, notre sort sera digne de pitié, et, loin de le cacher, nous pourrons le pleurer sans honte. Et quoi ! Thèbes deviendrait aujourd’hui la conquête d’un faible enfant qui n’aime ni les combats, ni les armes, ni les coursiers, et qui, dans sa mollesse, ne sait que parfumer ses cheveux de myrrhe, les couronner de lierre et se parer de vêtements tissus de pourpre et d’or ! Je vais moi-même, si vous l’abandonnez, le forcer à reconnaître l’imposture de son origine et de ses mystères. Acrise n’a-t-il pas eu assez de courage pour mépriser cette fausse divinité, et fermer à son approche les ports d’Argos ? Et Penthée et Thèbes entière trembleraient devant cet étranger ! Allez en toute hâte (et il commandait à ses soldats) ; qu’on saisisse le chef de cette troupe et qu’on me l’amène ici chargé de chaînes : exécutez cet ordre sans-je moindre retard ».

En vain Cadmus, son aïeul, en vain Athamas et sa famille entière, condamnant sa colère, s’efforcent de le détourner de son dessein. Les conseils redoublent sa violence, elle s’accroît plus on veut l’arrêter, et ne fait que s’irriter du frein qu’on lui oppose. Ainsi j’ai vu un torrent, libre dans sa marche, s’écouler sans violence et presque sans bruit ; mais que des troncs d’arbres, que des rocs entassés opposent une digue à son passage, il écume, il bouillonne, et précipite ses flots irrités par l’obstacle même. Cependant les soldats reviennent tout sanglants ; leur maître leur demande où est Bacchus : ils répondent qu’ils ne l’ont pas vu. « Mais voici, disent-ils. un de ses compagnons, un des ministres de ses autels, tombé entre nos mains ». En même temps ils lui livrent, les mains attachées derrière le dos, un homme qui jadis avait quitté l’Étrurie pour suivre le dieu.

Penthée le regarde avec des yeux que la colère rend terribles, et bien qu’il lui en coûte de différer le supplice : « Tu vas mourir, dit-il, et ta mort servira d’exemple à tes complices : Quel est ton nom, ta famille, ta patrie ? Pourquoi es-tu devenu le ministre de ces nouveaux mystères ? » Sans crainte pour sa vie, l’étranger lui répond : « Mon nom est Acétès, et la Méonie mon pays ; je suis né de parents obscurs. Mon père ne m’a laissé ni des champs fécondés par de robustes taureaux, ni des brebis à la riche toison, ni d’autres troupeaux. Pauvre lui-même comme moi, devant sa vie à ses filets de lin et à ses hameçons, il s’occupait à tromper le poisson et à le tirer du sein de l’onde, suspendu à sa ligne et sautillant encore. Son métier faisait toute sa fortune. « Voilà, me dit-il, en me l’enseignant, voilà tous les biens que je possède, ô mon fils, héritier et successeur de mes travaux ». Et en mourant il me légua les eaux pour tout héritage : c’est donc tout ce que je puis appeler mon patrimoine. Bientôt pour ne pas rester éternellement enchaîné aux mêmes rochers, j’appris à tenir en main et à gouverner le timon des navires, à lire dans les cieux, et à connaître l’astre pluvieux de la chèvre Amalthée, la constellation de Taygète, les Hyates, l’Ourse, les demeures des vents et les ports propices aux vaisseaux. Un jour tenant la route de Délos, j’approchai des côtes de Chio ; la rame manœuvre à droite et me conduit au rivage ; je m’élance d’un bond léger, et mes pieds foulent les sables humiliés où nous passons la nuit. Aux premières lueurs de l’aurore, je me lève, j’engage mes compagnons à puiser de l’eau vive et je leur montre le chemin qui conduit aux fontaines. Je monte moi-même sur une éminence pour étudier les présages du vent ; j’appelle mes compagnons, et je retourne à mon navire. « Nous voici », s’écrie Opheltes en s’avançant le premier ; et, tout fier de la proie qu’il a trouvée dans un champ solitaire, il conduit le long du rivage un enfant d’une beauté virginale, et qui, appesanti de sommeil et de vin, semble chanceler et le suivre avec peine. J’examine ses vêtements, sa figure, sa démarche, et mes yeux ne voient rien en lui qui annonce un mortel. Je le sens et je dis à mes compagnons : « Je ne sais quel dieu se cache sous les traits de cet enfant ; mais ils cachent un dieu. Ah ! qui que tu sois, protège-nous, montre-toi propice à nos travaux, et pardonne à mes compagnons ». « Cesse de prier pour nous », s’écrie Dictys, le plus léger de tous pour s’élancer à la cime de l’antenne, ou pour se glisser le long des cordages qu’il presse de sa main. Libys, le blond Mélanthe qui veille sur la proue, et Alcimédon l’approuvent, ainsi qu’Épopée dont la voix commande aux rameurs le mouvement et le repos, ou ranime leur courage ; tous les autres matelots applaudissent : tant la soif du butin les aveugle ! « Non je ne souffrirai pas qu’un fardeau sacrilège profane ce vaisseau, m’écriai-je ; plus que personne ici j’ai le droit de commander » ; et je me poste à l’entrée du navire : le plus emporté et le plus insolent de toute la troupe, Lycabas qui, banni de l’Étrurie, expiait dans l’exil un affreux homicide, irrité de ma résistance, me frappe à la gorge de son poing vigoureux : la violence du coup m’aurait précipité au sein des flots, sans le secours d’un câble où, privé de mes facultés, je restai pourtant attaché. La troupe impie applaudit à son audace : mais à la fin Bacchus (car c’était Bacchus lui-même), comme si les cris avaient interrompu son sommeil et réveillé sa raison engourdie par les vapeurs du vin : « Que faites-vous ? dit-il, quel est ce tumulte ? d’où vient, matelots, que je me trouve ici ? où voulez-vous me conduire ? — Bannis toute crainte, réplique le pilote, et dis-moi quel port tu veux aborder : tu descendras sur la terre qu’appellent tes désirs. — Dirigez votre course vers Naxos, répond Bacchus : là, est ma demeure, vous y trouverez un sol hospitalier ». Les perfides jurent par la mer et par toutes les divinités que son vœu sera satisfait, et ils me pressent d’abandonner aux vents la voile du navire orné de mille couleurs. Naxos était à droite, je tournai la proue de ce côté. « Que fais-tu, insensé ? s’écrient les matelots. Acétès, quelle fureur t’aveugle ? tourne à gauche ». La plupart m’expliquent leur pensée par des signes ; les autres me la confient tout bas à l’oreille. Immobile d’horreur : « Qu’un autre prenne le gouvernail, m’écriai-je ; j’abdique un ministère de crime et de perfidie ». Tous me gourmandent, la troupe entière éclate en murmures. « Crois-tu donc, me dit Æthalion, un des matelots, que notre salut dépende de toi seul ? » Il saisit le gouvernail, commande à ma place, et s’éloigne de Naxos pour gagner le rivage opposé.

« Alors le dieu, d’un air badin, et comme s’il venait à peine de découvrir l’artifice, du haut de la poupe recourbée, promène ses regards sur la mer ; puis, feignant de pleurer : « Ce ne sont pas là, nochers, les rivages que vous m’avez promis, ce n’est pas la terre que j’ai demandée ? Qu’ai-je donc fait pour mériter ce traitement ? Quelle gloire trouvez-vous à vous unir, forts de votre jeunesse et de votre nombre, pour tromper un enfant isolé ? » Cependant je pleurais, la troupe impie se rit de mes larmes et agite les flots sous les coups redoublés de la rame. Ici, j’en atteste le dieu lui-même (et il n’est pas de dieu plus puissant) mon récit est aussi vrai qu’il est peu vraisemblable ; le vaisseau s’arrête immobile au milieu des flots, comme s’il eût été à sec dans une rade. Les nautonniers surpris continuent de battre la mer avec les rames ; ils détendent les voiles et s’efforcent, par ce double secours, de mettre en mouvement le navire. Le lierre serpente autour des avirons, les embarrasse de ses nœuds flexibles, et suspend ses grappes aux voiles appesanties. Bacchus lui-même, le front couronné de raisins, agite un javelot que le pampre environne. Couchés autour de lui, simulacres terribles, apparaissent des tigres, des lynx et des panthères à la peau tachetée. Les nautonniers, soit frayeur ou vertige, s’élancent dans les flots. Médon, le premier, sent naître de sombres nageoires sur ses membres courbés et son dos s’arrondit en arc. « Quelle étrange métamorphose », lui dit Lycabas, et sa bouche s’élargit en parlant, ses narines s’étendent, et sa peau durcie se couvre d’écailles. Libys veut retourner la rame qui résiste : mais il voit ses mains se rétrécir ; déjà elles ont perdu leur forme première, ce ne sont plus que des nageoires. Un autre avance les bras vers les cordages pour les débarrasser, mais il n’a plus de bras : mutilé, il tombe dans la mer, et son corps se termine en une queue semblable à une faux ou au croissant de la lune, quand elle nous montre la moitié de son disque. Ils bondissent de tous côtés et font jaillir en abondance l’eau qui retombe en pluie : on les voit se plonger au sein des flots, puis reparaître à leur surface, et s’y plonger encore, figurer des chœurs en se jouant, et dans leurs évolutions capricieuses, aspirer l’onde et la rejeter, en soufflant, de leurs larges naseaux. De vingt nochers que portait le navire je restai seul, tremblant et glacé d’épouvante. À peine suis-je rassuré par ces paroles du dieu : « Bannis toute crainte, et vogue vers le rivage de Naxos ». Arrivé dans cette île, j’allume la flamme sur un autel, et je célèbre les mystères de Bacchus.

« J’ai longtemps prêté l’oreille à tes fallacieux discours, dit Penthée, afin de donner à ma colère le temps de s’apaiser : gardes, hâtez-vous de le saisir, qu’on l’ôte de mes yeux, et, qu’au milieu des plus cruels tourments, il descende au séjour ténébreux des morts ». Entraîné sur-le-champ, Acétès est renfermé dans une sombre prison : mais tandis qu’on prépare le fer et la flamme, terribles instruments de son supplice, les portes s’ouvrent d’elles-mêmes, dit-on : d’elles-mêmes et sans être détachées, les chaînes tombent de ses mains. Le fils d’Échion persiste : il n’ordonne plus d’aller, il court lui-même sur le Cithéron, qui, choisi pour la célébration des mystères, retentissait des cris perçants des bacchantes. Tel qu’un ardent coursier, lorsque l’airain sonore de la trompette guerrière a donné le signal, frémit et respire le feu des combats ; tel s’irrite Penthée au bruit des hurlements qui frappent au loin les airs, et les cris qu’il entend rallument sa fureur.

Vers le milieu de la montagne est une plaine qu’entoure une forêt, mais dont l’enceinte nue et sans arbres s’offre libre à l’œil qui la contemple. C’est là que Penthée porte un regard profane sur les mystères ; Agavé est la première qui l’aperçoit, et, la première transportée de fureur, elle lui lance son thyrse et porte à son fils les premiers coups : « Io ! s’écrie-t-elle, accourez, mes sœurs : ce monstrueux sanglier qui erre dans nos campagnes, c’est moi qui veux le frapper ». La troupe entière se jette avec fureur sur Penthée : toutes ensemble elles réunissent leurs coups contre lui seul, elles le poursuivent ensemble. Déjà tremblant, déjà moins emporté dans son langage, il se condamne, il s’avoue coupable. Blessé, il s’écrie : « Venez à mon secours, Autonoé, vous, la sœur de ma mère : laissez-vous fléchir par l’ombre d’Actéon ». Elle ne se souvient plus d’Actéon, et déchire la main de celui qui l’implore, l’autre est arrachée par Ino. L’infortuné n’a plus de bras qu’il puisse élever vers sa mère, mais lui montrant son corps sanglant et mutilé : « Regarde, ô ma mère ! » dit-il. Agavé jette sur lui les yeux, pousse des hurlements affreux, et secoue sa tête et ses cheveux abandonnés aux vents : Elle arrache la tête de son fils, et, la prenant dans ses mains ensanglantées, elle s’écrie : « Io ! mes compagnes, cette victoire est mon ouvrage ! » Les feuilles, effleurées par le vent froid de l’automne et qui tiennent à peine à la cime des arbres, ne sont pas plus vite emportées qu’on ne voit tomber en lambeaux les membres de Penthée sous les coups impies des bacchantes. Instruites par cet exemple, les Thébaines célèbrent les mystères du nouveau dieu, lui offrent l’encens et révèrent les autels qui lui sont consacrés.



LIVRE QUATRIÈME

ARGUMENT. — I. Alcithoé et ses sœurs s’obstinent à mépriser le culte de Bacchus ; Pyrame et Thisbé. — Amours de Mars et de Vénus, d’Apollon et de Leucothoé, de Salmacis et d’Hermaphrodite. Les filles de Minée changées en chauves-souris, et leurs toiles en vignes et en pampres. — II. Ino et Mélicerte métamorphosés en dieux marins, et leurs compagnons en rochers et en oiseaux. — III. Métamorphoses de Cadmus et d’Hermione en serpents. — IV. d’Atlas en montagne. — V. Persée délivre Andromède. — VI. Il l’épouse.


Cependant la fille de Minée, Alcithoé, refuse ses hommages au culte de Bacchus : elle ose même nier qu’il soit fils de Jupiter, et ses sœurs deviennent les complices de son impiété. Le prêtre ordonne de célébrer les mystères : il commande aux maîtresses et aux esclaves de suspendre leurs travaux, de couvrir leur sein d’une peau, de délier les bandelettes qui retiennent leurs cheveux, de porter sur leur tête des couronnes et dans leurs mains des thyrses entourés de pampres ; il annonce que le dieu vengera sans pitié son culte méprisé. À sa voix les mères et les filles déposent leurs fuseaux, leur corbeille et leur toile inachevée ; elles offrent au dieu de l’encens, et l’invoquent sous le nom de Bacchus, de Bromius, de Lycaeus ; elles l’appellent le fils du feu, l’enfant deux fois né, le seul qui ait eu deux mères ; elles ajoutent les noms de Nysée, de Thyonée à la longue chevelure, de Lénéus, l’inventeur du raisin qui bannit la tristesse, de Nyctélius, de père Élélée, d’Iacchus et d’Évan, et tous les autres noms que te prodiguent, ô Bacchus ! les villes de la Grèce. « Pour toi, disent-elles, la jeunesse ne s’épuise pas ; toujours enfant, ta beauté attache sur toi les regards du céleste séjour, et ton front, quand il dépouille son croissant, a toutes les grâces d’une vierge. L’Orient t’est soumis jusqu’aux lieux où le Gange, en terminant sou cours, baigne l’Inde et ses noirs habitants. Dieu vénérable, Penthée et Lycurgue armés de la hache à deux tranchants, expient leur sacrilège sous tes coups ; tu précipites dans les flots les matelots tyrrhéniens ; tu courbes sous un double joug la tête des lynx que guide un frein étincelant ; à ta suite marchent les bacchantes, les satyres et le vieillard dont un bâton soutient les membres chancelants sous les vapeurs du vin, ou qui s’assied mal assuré sur le dos de son âne. Partout où tu parais retentissent les cris des jeunes gens, les voix des femmes, les tambours que frappe un bras vigoureux, l’airain concave et le buis percé de nombreuses ouvertures. Montre-toi propice aux vœux des Thébaines ; dociles à tes volontés, elles célèbrent tes mystères ». Seules, au fond de leurs demeures, les filles de Minée profanent ces fêtes par des travaux hors de saison : elles filent la laine, font tourner le fuseau sous leurs doigts, en forment de laborieux tissus, et ne donnent aucun repos à leurs esclaves. L’une d’elles, guidant un fil docile entre ses doigts déliés, tandis que les autres Thébaines suspendent leurs travaux pour de vaines solennités, dit à ses sœurs : « Nous, que Pallas, divinité plus sage, retient en ces lieux, mêlons à l’usage utile de nos mains des entretiens qui le varient et qui l’allègent ; faisons tour à tour quelque récit qui nous empêche de sentir la longueur du temps, et charme nos oreilles oisives ». Ses sœurs applaudissent à ses paroles, et l’invitent à commencer. Elle cherche dans son esprit quelle histoire elle pourra choisir parmi toutes celles qui lui sont connues : doit-elle conter ton aventure, ô Dercète, nymphe de Babylone, qui vis tes membres se revêtir d’écailles, et qui, depuis ta métamorphose, s’il faut en croire les peuples de Syrie, résides au fond de leurs marais ? Dira-t-elle comment sa fille, transformée en oiseau, passa sur des tours élevées les dernières années de sa vie ; comment Naïs, par le charme de sa voix et la trop puissante vertu des simples, changea de jeunes hommes en poissons muets, et subit à son tour la même métamorphose ; comment enfin l’arbre qui portait des fruits blancs en porte de noirs, depuis qu’il a été arrosé de sang ? Cette fable lui plaît, parce qu’elle est peu connue ; et tandis que la laine s’allonge en fil, elle commence en ces termes : « Pyrame, le plus beau des jeunes gens, et Thisbé, qui éclipsait toutes les beautés de l’0rient, habitaient deux maisons contiguës, dans cette ville superbe que Sémiramis entoura, dit-on, de remparts cimentés de bitume. Le voisinage favorisa leur connaissance et forma leurs premiers nœuds ; leur amour s’accrut avec le temps, et ils auraient allumé le flambeau d’un hymen légitime, si leurs parents ne s’y étaient opposés ; mais leurs parents ne purent empêcher que le même feu n’embrasât deux cœurs également épris. Leur amour ne se confie à personne : il n’a pour interprètes que leurs signes et leurs regards ; et leur flamme plus cachée ne brûle qu’avec plus d’ardeur au fond de leurs âmes. Une fente légère existait, depuis le jour même de sa construction, dans le mur qui séparait leur demeure ; personne dans une longue suite de siècles, ne l’avait remarquée ; mais que ne découvre pas l’amour ? Vos yeux, tendres amants, furent les premiers à la découvrir ; elle servit de passage à votre voix, et par elle un doux murmure vous transmit sans danger vos amoureux transports. Souvent Thisbé d’un côté, et Pyrame de l’autre, s’arrêtaient près de cette ouverture pour respirer tour à tour leur haleine : « Mur jaloux, disaient-ils, pourquoi servir d’obstacle à nos amours ? Que t’en coûterait-il de permettre à nos bras de s’unir, ou, si ce bonheur est trop grand, pourquoi ne pas laisser du moins un libre passage à nos baisers ? Cependant, nous ne sommes pas ingrats ; c’est par toi, nous aimons à le reconnaître, que le langage de l’amour parvient à nos oreilles ». Debout l’un vis-à-vis de l’autre, ils échangeaient ainsi leurs plaintes ; quand la nuit venait, ils se disaient adieu, et chacun de son côté imprimait sur le mur des baisers qui ne pouvaient arriver au côté opposé.

Le lendemain, à peine l’aurore a-t-elle chassé les astres de la nuit, à peine les rayons du soleil ont-ils séché le gazon baigné de rosée, qu’ils reviennent au rendez-vous accoutumé. Après de longues plaintes murmurées à voix basse, ils décident qu’à la faveur du silence de la nuit ils essaieront de tromper leurs gardes et de fuir leur demeure, résolus, dès qu’ils en auront franchi le seuil, à sortir aussi de la ville ; et, pour ne pas errer à l’aventure dans les vastes campagnes, ils conviennent de se réunir au tombeau de Ninus et de se cacher sous le feuillage de l’arbre qui le couvre. Là, en effet, chargé de fruits plus blancs que la neige, un mûrier, à la cime altière, s’élevait sur les bords d’une fraîche fontaine. Ce projet leur sourit : le jour, qui semble s’éloigner lentement, se plonge enfin au sein des flots, et de ces flots la nuit sort à son tour. D’une main adroite, au milieu des ténèbres, Thisbé fait tourner la porte sur ses gonds : elle sort, elle échappe à ses gardes, et, couverte d’un voile arrive au tombeau de Ninus, et s’assied sous l’arbre désigné ; l’amour lui donnait de l’audace.

Voilà qu’une lionne, la gueule encore teinte du sang des bœufs qu’elle a dévorés, vient se désaltérer dans les eaux de la source voisine. Aux rayons de la lune, la vierge de Babylone, Thisbé, l’aperçoit au loin ; d’un pas tremblant elle fuit dans un antre obscur ; et dans sa fuite elle laisse tomber son voile sur ses pas. La farouche lionne, après avoir éteint sa soif dans ces ondes abondantes, regagne la forêt : elle trouve par hasard ce voile abandonné et le déchire de ses dents sanglantes. Sorti plus tard, Pyrame voit la trace du monstre profondément empreinte sur la poussière et la pâleur couvre son visage. Mais bientôt, à la vue du voile ensanglanté de Thisbé : « La même nuit, s’écrie-t-il, verra mourir deux amants : elle, du moins, était digne d’une plus longue vie ! Le coupable, c’est moi ; c’est moi qui t’ai perdue, infortunée, moi qui t’ai pressée de venir pendant la nuit dans ces lieux où tout inspire l’effroi ; et je n’y suis point venu le premier !… Ah ! mettez mon corps en lambeaux et punissez mon forfait en déchirant mes entrailles par vos cruelles morsures, ô vous lions, hôtes de ces rochers ! Mais les lâches seuls désirent la mort ». À ces mots il prend le voile de Thisbé et l’emporte avec lui sous l’arbre où Thisbé dut l’attendre ; il arrose de ses larmes ce tissu précieux ; il le couvre de ses baisers : « Reçois mon sang, ditil, il va couler aussi ». Alors il plonge dans son sein le fer dont il est armé, et, mourant, le retire aussitôt de sa blessure fumante. Il tombe renversé sur la terre, et son sang jaillit avec force. Ainsi le tube de plomb, quand il est fendu, lance en jets élevés l’eau qui s’échappe en sifflant par l’étroite ouverture, frappe les airs et s’y fraie un passage. Arroses par cette pluie de sang, les fruits de l’arbre deviennent noirs, et sa racine ensanglantée donne la couleur de la pourpre à la mûre qui pend à ses rameaux.

Cependant Thisbé, tremblante encore, pour ne pas causer à son amant une attente trompeuse, revient et le cherche et des yeux et du cœur ; elle brûle de lui raconter les dangers qu’elle a évités. Elle reconnaît le lieu, elle reconnaît l’arbre ; mais le changement qu’il a subi et la nouvelle couleur de ses fruits, la jettent dans une profonde incertitude : tandis qu’elle hésite, elle voit un corps palpitant sur la terre ensanglantée ; elle recule plus pâle que le buis, et, saisie d’horreur, elle éprouve un frémissement semblable à celui de la mer, quand un léger souffle en ride la surface. Bientôt reconnaissant l’objet de son amour, elle fait retentir les airs des coups affreux qui meurtrissent son sein, arrache ses cheveux, presse dans ses bras les restes chéris de Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang, et, tandis qu’elle imprime des baisers sur ce visage glacé : « Pyrame, s’écrie-t-elle, quel coup du sort te ravit à ma tendresse ? Cher Pyrame, réponds-moi : c’est ton amante, c’est Thisbé qui t’appelle ; entends sa voix et soulève ta tête attachée à la terre ». À ce nom de Thisbé, il rouvre ses yeux déjà chargés des ombres de la mort, et les referme après l’avoir vue. Elle reconnaît alors son voile, elle voit le fourreau d’ivoire vide de son épée : « C’est donc ton bras, dit-elle, c’est ton amour qui t’a donné la mort, infortuné ! Et moi aussi je trouverai dans mon bras le courage de t’imiter, dans mon amour la force de m’arracher aussi la vie. Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira : l’infortunée fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le trépas seul pouvait te séparer de moi ; il ne le pourra plus. Ah ! du moins accueille cette prière, vous trop malheureux parents de Thisbé et de Pyrame : à ceux que l’amour le plus fidèle et l’heure suprême de la mort ont réunis, n’enviez pas le bonheur de reposer dans le même tombeau. Et toi, arbre dont les rameaux ne couvrent maintenant que les restes déplorables de Pyrame, et qui vas bientôt couvrir aussi les miens, porte à jamais les marques de notre trépas : puissent tes fruits, sombre emblème de deuil, être l’éternel témoignage d’un double et sanglant sacrifice ! » Elle dit, et se laisse tomber sur la pointe de l’épée qui traverse son cœur, toute fumante encore du sang de Pyrame. Les dieux exaucèrent sa prière ; les parents l’exaucèrent aussi : le fruit de l’arbre, arrivé à sa maturité, prend une couleur sombre, et leurs cendres reposent dans la même urne.

Elle avait achevé ; après un court intervalle, Leuconoé prend la parole, et ses sœurs l’écoutent en silence. « Le soleil, dont les rayons célestes fécondent l’univers, a été aussi l’esclave de l’Amour ; racontons les amours du soleil. Ce dieu, dit-on, fut le premier témoin du commerce adultère de Vénus et de Mars ; c’est lui qui le premier voit tout dans le monde. Indigné de ce crime, il découvre au fils de Junon la honte de son lit, et le lieu qui en est le théâtre. À cette nouvelle, le dieu consterné laisse tomber le fer que travaille sa main. Il façonne aussitôt de légères chaînes d’airain, et sa lime les réduit en filets imperceptibles à l’œil ; ils ne le cèdent en finesse ni au tissu le plus délié, ni à la toile qu’Arachné suspend à de vieux toits. Il en combine avec art les ressorts qui doivent obéir aux moindres mouvements, et, d’une main adroite, il les tend autour du lit des deux amants. À peine Vénus et son complice sont-ils réunis dans la même couche, que Vulcain les surprend, les enveloppe de ces liens fabriqués avec un art nouveau, et les enchaîne au milieu de leurs embrassements. Le dieu de Lemnos ouvre aussitôt les portes d’ivoire de son palais, et fait entrer les dieux. les amants paraissent dans les bras l’un de l’autre, enchaînés et confus : un de ces dieux, dans sa joyeuse humeur, osa souhaiter la même honte au même prix. Les immortels rirent de cette aventure, et longtemps elle servit d’entretien à la céleste cour.

La déesse de Cythère tire de cette révélation une mémorable vengeance : elle veut qu’à son tour celui qui a trahi ses amours secrets soit trahi dans des amours semblables. Que peuvent désormais, ô fils d’Hypérion, ta beauté, ta chaleur et ta radieuse lumière ? Toi dont l’œil doit tout embrasser, tu ne vois plus que Leucothoé, et tu arrêtes sur une seule nymphe les regards que tu dois au monde entier : tu te lèves plus tôt à l’Orient ; tu descends plus tard au sein des ondes, et tandis que tu t’arrêtes pour la contempler, tu prolonges les heures de la saison des frimas. Quelquefois tu nous dérobes ta clarté ; les ennuis de ton âme ont passé sur ton front, et l’obscurité qui le couvre porte l’épouvante au cœur des mortels. La lune ne vient pas se placer entre ton disque et la terre dont elle est plus voisine que toi, et cependant tu pâlis ; c’est l’amour qui imprime cette pâleur. Tu n’aimes que Leucothoé : ce n’est plus Clymène, ni Rhode, qui règnent sur ton cœur, ni la nymphe célèbre par sa beauté, et qui donna le jour à Circé dans l’île d’Éa, ni Clytie qui, malgré tes mépris, aspirait encore à ta couche, et dans ce moment même ressentait une profonde blessure. Leucothoé te fait oublier de nombreuses rivales : sur les rivages d’où nous viennent les parfums, elle naquit d’Eurynome dont rien n’égalait la beauté. Elle grandit : sa mère qui éclipsa toutes les femmes est à son tour éclipsée par sa fille. Les villes de l’Achéménide reconnaissaient les lois d’Orchame, son père, septième descendant de l’antique Bélus. Sous le ciel de l’Hespérie sont les pâturages des coursiers du soleil ; l’ambroisie y croît à la place du gazon ; après les fatigues du jour, elle leur sert de pâture et leur donne des forces nouvelles. Tandis qu’ils se repaissent du céleste aliment, et que la nuit accomplit sa révolution, le dieu pénètre dans la demeure de son amante, sous les traits d’Eurynome, sa mère : au milieu de douze esclaves, il voit Leucothoé qui, à la clarté d’un flambeau, filait la laine aux couleurs éclatantes. Après lui avoir donné de tendres baisers, comme une mère à sa fille chérie : « Il s’agit d’un secret, dit-il ; esclaves, éloignez-sous et n’ôtez pas à une mère le droit de parler seule à son enfant ».

Les esclaves obéissent et l’appartement reste sans témoin : « Je suis, dit le dieu, celui qui mesure la longueur de l’année, celui qui voit tout et par qui la terre voit tout, je suis l’œil du monde ; crois-le, je t’aime ». Leucothoé tremble ; la crainte qui fait tomber la quenouille et les fuseaux de sa main défaillante, rehausse encore sa beauté : au même instant, Apollon reprend sa véritable forme et sa splendeur accoutumée. Effrayée de ce changement soudain, mais vaincue par l’éclat du dieu, la jeune fille cède sans se plaindre à la violence de son amant. Son bonheur fait envie à Clytie, qui n’avait pu maîtriser encore sa tendresse pour le soleil : irritée par le triomphe de sa rivale, elle dévoile un commerce adultère et court le dénoncer au père de Lycothoé : cruel et sans pitié, il repousse les prières de sa fille ; elle a beau s’écrier, les bras tendus vers le soleil, qu’il a triomphé par la force, le barbare l’ensevelit vivante dans le sein de la terre, et le sable élevé en tertre l’accable de son poids. Les rayons du fils d’Hypérion le dispersent : ils t’ouvrent une issue par laquelle ton front enseveli pourra se faire jour : mais déjà la mort a glacé ta tête. Sous le fardeau qui l’oppresse, tu ne peux la soulever, ô nymphe, et tu n’es plus qu’un corps sans mouvement et sans vie. Jamais, dit-on, le dieu dont la main guide les agiles coursiers du jour ne vit depuis que la foudre consuma Phaéton, de spectacle plus douloureux pour son âme. Il essaie encore de ranimer, par la force de ses rayons, les membres glacés de son amante, d’y rappeler la chaleur et la vie ; mais le destin résiste à ses efforts. Il répand alors un nectar odorant sur sa dépouille et sur le sable qui la couvre ; après de longues plaintes il s’écrie : « Du moins, tu monteras jusqu’au ciel ! » Aussitôt les membres de la nymphe, pénétrés de l’essence divine, s’amollissent, et la terre est baignée de parfums ; une tige qui distille l’encens pousse insensiblement des racines dans ses entrailles, s’élève et brise la barrière que le tombeau lui oppose.

Quoique l’amour pût excuser le ressentiment de Clytie, et le ressentiment sa révélation, le père du Jour ne parut plus auprès d’elle, et Vénus cessa de présider à leurs plaisirs. En proie à son amour insensé, la Nymphe dépérit et ne peut plus vivre au milieu de ses compagnes. Exposée aux injures de l’air, elle demeure nuit et jour assise sur la terre, nue comme elle est, et laissant flotter ses cheveux épars. Pendant neuf jours, sans eau, sans nourriture, elle n’alimente son jeûne que de pleurs et de rosée ; immobile sur la terre, elle contemple le dieu qui poursuit sa carrière, et ses regards se tournent incessamment vers lui. Son corps s’attacha, dit-on, à la terre ; une pâleur livide couvrit ses membres changés en une tige sans couleur, et sa tête se cacha sous une fleur mêlée de rouge, et semblable à la violette. Bien qu’enchaînée au sol par sa racine, elle se tourne vers le soleil, et son amour survit à sa métamorphose ».

Elle dit ; et le récit de ces merveilles charme les nymphes qui l’écoutent. Les unes en nient la possibilité, les autres soutiennent que les dieux véritables peuvent tout ; mais Bacchus n’est pas de ce nombre. Bientôt elles font silence ; et, priée de conter à son tour, Alcithoé, tout en promenant la navette sur les mailles de son tissu, commence en ces termes : « Je tairai les amours trop connus du berger du mont Ida, Daphnis, transformé en rocher par la colère d’une amante jalouse ; tant l’amour allume de fureur ! Je ne dirai pas non plus comment, par un jeu des lois de la nature, le double Scython passait tour à tour du sexe de l’homme au sexe de la femme. Et toi, diamant aujourd’hui, nourricier fidèle de Jupiter enfant, ô Celmis ! et vous Curètes, nés d’une pluie féconde ; et vous aussi, Crocus et Smilax, changés en deux petites fleurs, je vous passe sous silence. Je veux, mes sœurs, captiver vos esprits par l’attrait de la nouveauté.

Apprenez pourquoi Salmacis est une source infâme, dont l’eau, par une vertu malfaisante, énerve et amollit les membres qu’elle touche. La cause en est cachée, mais l’influence de ces eaux est partout connue. Un enfant, né des amours d’Hermès et d’Aphrodite, fut nourri par les Naïades dans les antres du mont Ida. Il était facile de reconnaître à ses traits les auteurs de ses jours : aussi lui donnèrent-ils son nom. À peine avait-il atteint son troisième lustre, il abandonna les monts qui l’avaient vu naître. Loin de l’Ida où il fut élevé, il aimait à errer dans des lieux inconnus, à visiter des fleuves nouveaux, et sa curiosité allégeait les fatigues du voyage. Il parcourt aussi les villes de Lycie, et la Carie qui l’avoisine. Là ses yeux découvrent un lac dont le cristal laissait voir la terre au fond des eaux.

Ni le roseau des marais, ni l’algue stérile, ni les joncs aux dards aigus, ne troublent leur transparente limpidité. Ce lac a pour ceinture un gazon toujours frais et des herbes toujours vertes. Une nymphe l’habite ; inhabile à la chasse, on ne la voit jamais ni tendre l’arc, ni lutter de vitesse avec les hôtes des forêts ; et c’est la seule des Naïades qui soit inconnue à l’agile Diane. On raconte que souvent ses sœurs lui disaient : « Salamis, prends le javelot ou le carquois à couleurs variées, et mêle à tes loisirs les dures fatigues de la chasse ». Mais elle ne prend ni javelot ni carquois aux couleurs variées ; elle ne mêle point à ses loisirs les dures fatigues de la chasse. Tantôt elle baigne dans l’onde pure ses membres gracieux ; tantôt elle démêle ses cheveux avec le buis du Cytorus, et consulte pour se parer le miroir des eaux. Quelquefois couverte d’un voile diaphane, elle repose sur les feuilles légères ou sur le tendre gazon. Souvent elle cueille des fleurs ; elle en cueillait même par hasard au moment où elle vit le jeune berger ; en le voyant, elle désira de le posséder. Avant de l’aborder, malgré sa vive impatience, elle ajuste avec art sa parure, parcourt des yeux les plis de sa robe, et compose son visage ; elle peut enfin paraître belle. Alors elle s’avance : « Enfant, lui dit-elle, tu mérites d’être pris pour un dieu. Si tu es un dieu, tu ne peux être que Cupidon ; si tu es un mortel, heureux ceux qui t’ont donné le jour ! heureux encore et ton frère et ta sœur, si tu as une sœur, et la nourrice qui t’a donné son sein ! mais heureuse mille fois plus que tous les autres celle qui est ta compagne, ou pour qui tu daigneras allumer le flambeau de l’hymen ! Si tu l’as déjà choisie, qu’un doux larcin soit le prix de ma tendresse ; si ton choix n’est pas fait, puissé-je le fixer et partager avec toi la même couche ! » À ces mots, la Naïade se tait : l’enfant rougit ; il ignore ce que c’est que l’amour ; mais sa rougeur l’embellit encore. Elle rappelle les couleurs des fruits qui pendent aux rameaux du pommier abrité, ou celles de l’ivoire quand il est teint, ou la rougeur blanchâtre de la lune, lorsque l’airain, appelant en vain des secours, retentit dans les airs. La Nymphe implore au moins ces baisers que la sœur reçoit du frère, et déjà elle étendait les mains vers le cou d’albâtre du berger. « Cesse, ou je fuis, lui dit-il, et je te laisse seule en ces lieux ». Salmacis a frémi. « Etranger, sois libre et maître de cet asile », répondit-elle. À ces mots, elle feint de s’éloigner, et, reportant ses regards vers lui, elle se cache sous d’épaisses broussailles, fléchit le genou et s’arrête. L’enfant, avec toute l’ingénuité de son âge, persuadé qu’aucun œil ne l’observe en ces lieux solitaires, va et revient sur le gazon, plonge dans l’onde riante la plante de ses pieds, et les baigne jusqu’au talon. Bientôt, saisi par la douce tiédeur des eaux, il dépouille les voiles légers qui couvrent ses membres délicats. Salmacis tombe en extase ; la vue de tant de charmes allume dans son âme de brûlants désirs. Ses yeux étincellent, semblables aux rayons éclatants que reflète une glace ex posée aux feux du soleil. À peine peut-elle se contenir, à peine peut-elle différer son bonheur ; déjà elle brûle de voler dans ses bras, déjà elle ne maîtrise plus son délire. Le berger frappe légèrement son corps de ses mains, et s’élance dans les flots. Tandis que ses bras se déploient tour à tour, il apparaît à travers le cristal des eaux aussi brillant qu’une statue d’ivoire, ou que des lis d’une éclatante blancheur, placés sous le verre transparent. « Je triomphe, il est à moi », s’écrie la Naïade. Et, jetant au loin ses habits, elle s’élance au milieu des flots, saisit Hermaphrodite malgré sa résistance, lui ravit des baisers qu’il dispute, enlace ses bras dans les siens, presse sa poitrine rebelle, et peu à peu l’enveloppe tout entier de ses embrassements. Il lutte en vain pour se dérober à ses caresses ; elle l’enchaîne comme le serpent qui, emporté vers les cieux dans les serres du roi des oiseaux, embarrasse de ses anneaux et la tête et les pieds de son ennemi, qu’on dirait suspendu dans les airs, et replie sa queue autour de ses ailes étendues ; tel on voit le lierre s’entrelacer au tronc des grands arbres ; tel encore le polype saisit la proie qu’il a surprise au fond des eaux, et déploie ses mille bras pour l’envelopper. Le petit-fils d’Atlas résiste et refuse à la Nymphe le bonheur qu’elle attend ; elle le presse de tous ses membres ; et, s’attachant à lui par la plus vive étreinte : « Tu te débats en vain, cruel, s’écrie-t-elle, tu ne m’échapperas pas. Dieux, ordonnez que jamais rien ne puisse le séparer de moi, ni me séparer de lui ». Les dieux ont exaucé sa prière : leurs deux corps réunis n’en forment plus qu’un seul : comme on voit deux rameaux attachés l’un à l’autre croître sous la même écorce et grandir ensemble, ainsi la Nymphe et le berger, étroitement unis par leurs embrassements, ne sont plus deux corps distincts : sous une double forme, ils ne sont ni homme ni femme : ils semblent n’avoir aucun sexe et les avoir tous les deux. Voyant qu’au sein des eaux, où il est descendu homme, il est devenu moitié femme, et que ses membres ont perdu leur vigueur, Hermaphrodite lève ses mains au ciel, et s’écrie d’une voix qui n’a plus rien de mâle : « Accordez une grâce à votre fils, qui tire son nom de vous, ô mon père ! ô ma mère ! Que tout homme, après s’être baigné dans ces ondes, n’ait, quand il en sortira, que la moitié de son sexe : puissent-elles, en le touchant, détruire soudain sa vigueur ! » Les auteurs de ses jours furent sensibles à ce vœu : ils l’exaucèrent pour consoler leur fils de sa disgrâce, et répandirent sur ces eaux une essence inconnue ».

Telle fut la fin du récit. Cependant les filles de Minée poursuivent leur travail avec zèle, méprisent le dieu et profanent sa fête. Tout à coup, des tambours invisibles mêlent leur sourd murmure au bruit des flûtes recourbées et de l’airain sonore ; la myrrhe et le safran exhalent leur parfum. Ô prodige incroyable ! les toiles commencent à verdir, et les tissus flottants à se couvrir de feuilles de lierre ; une partie se transforme en vigne, les ceps ont remplacé la laine, le pampre surgit des fuseaux, et la pourpre prête son vif éclat aux grappes vermeilles. Déjà le jour, parvenu à son terme, amenait le moment où ce n’est ni la nuit qui règne ni la lumière, et qui sert de limite entre la lumière et l’obscurité douteuse de la nuit. Soudain, le toit s’ébranle, des torches répandent une abondante clarté ; le palais s’éclaire de lueurs étincelantes, et des monstres, vains fantômes, font entendre des hurlements affreux. Déjà les trois sœurs courent se cacher au fond de leur palais fumant ; çà et là dispersées, elles fuient la lumière et les flammes. Tandis qu’elles cherchent un asile, une membrane déliée s’étend sur leurs corps rétrécis, et des ailes légères enveloppent leurs bras. Les ténèbres ne permettent pas de savoir comment elles ont perdu leur première forme ; sans le secours d’aucun plumage, elles se soutiennent dans l’air sur des ailes d’un tissu transparent. Elles veulent parler, mais leur voix n’est plus qu’un cri faible parti d’un faible corps, un murmure aigu, seul langage permis à leur douleur ; elles ont leur demeure dans les maisons et non dans les forêts ; ennemies du jour, elles ne volent que la nuit, et c’est du nocturne Vesper qu’elles tiennent leur nom.

Thèbes entière rendait un éclatant hommage à la divinité de Bacchus ; la tante de ce nouveau dieu racontait partout sa redoutable puissance. Seule de toutes les filles de Cadmus, elle n’avait d’autres chagrins que les disgrâces de ses sœurs ; ses enfants, et l’honneur de partager la couche d’Athamas, et d’avoir un dieu pour nourrisson, remplissaient son âme d’orgueil. Junon voit son bonheur et ne le peut endurer : « Eh quoi ! le fils d’une adultère a pu métamorphoser les nautonniers de Méonie et les plonger dans les mers ; il a pu mettre en lambeaux les membres d’un enfant par les mains de sa mère, et donner aux trois filles de Minée des ailes jusqu’alors inconnues ; et Junon serait, pour toute vengeance, réduite à pleurer ses injures ! Est-ce donc assez pour moi ? Est-ce là tout mon pouvoir ! Lui-même il m’apprend ce que je dois faire ; on peut recevoir des leçons, même d’un ennemi : le meurtre de Penthée ne m’enseigne que trop ce que peut la fureur ; pourquoi donc, excitée par l’exemple de ses sœurs, Ino ne se précipiterait-elle pas dans les mêmes égarements ?

Il est un chemin dont la pente, ombragée par des ifs funèbres, conduit aux demeures infernales à travers un profond silence. Là, des vapeurs s’exhalent des eaux dormantes du Styx ; c’est par là que descendent, au sortir de la vie, les ombres des mortels qui ont reçu les honneurs du tombeau. La Pâleur et le Froid habitent ces déserts incultes, où l’on voit errer les mânes nouveaux, incertains de la route qui mène à la cité des morts, au palais terrible du noir Pluton ; des avenues sans nombre et des portes ouvertes de tous côtés conduisent à cette cité immense : semblable à l’Océan qui, de tous les points de la terre, reçoit les fleuves dans son sein, elle donne accès à toutes les âmes. Jamais elle n’est trop étroite pour la foule qui s’y presse : elle ne la sent pas même approcher. On voit errer çà et là de pâles fantômes, sans chair et sans os ; les uns accourent au Forum, d’autres dans le palais du souverain des ombres ; plusieurs se livrent à divers travaux, image de ceux qui occupèrent leur vie. La fille de Saturne se résout à quitter les célestes demeures pour descendre dans cet affreux séjour, tant elle s’abandonne à sa haine et à sa colère. À peine est-elle entrée, à peine, foulé par ses pieds sacrés, le seuil a-t-il tremblé, que Cerbère relève sa triple tête et fait résonner sa triple voix. Junon appelle les trois sœurs, filles de la Nuit, divinités implacables et terribles. Assises devant les portes de diamant qui ferment la prison des enfers, elles peignaient leurs cheveux hérissés d’horribles serpents. Dès qu’elles reconnaissent la déesse à travers les vapeurs du brouillard, elles se lèvent. Ce lieu se nomme le séjour du crime. Là Titye, dont le corps s’étend sur neuf arpents de terre, présente ses entrailles au vautour, qui les déchire ; là, Tantale, l’onde t’échappe sans cesse, et l’arbre fuit ta main prête à le saisir ; et toi, Sisyphe, tu cours après ton rocher qui tombe, ou tu le roules pour le voir retomber encore ; là, Ixion tourne sur sa roue, et se poursuit et s’évite sans cesse ; là, pour avoir osé donner la mort à leurs époux, les filles de Bélus puisent sans relâche des ondes qui s’écoulent toujours. La fille de Saturne jette sur cette foule coupable, sur Ixion surtout, un regard plein de colère, et d’Ixion, reportant les yeux sur Sisyphe : « Pourquoi, dit-elle, seul de tous ses frères, endure-t-il un éternel supplice, quand le fier Athamas et son épouse, au fond de leur somptueux palais, se sont toujours fait gloire de me mépriser ? » Elle expose alors le sujet de sa haine, ce qui l’amène et ce qu’elle désire ; elle désire que le palais de Cadmus ne reste pas debout, et que les trois infernales sœurs entraînent Achamas au crime. Ordres, promesses, prières et vives instances, elle emploie tout auprès des trois déités. Enfin elle se tait ; Tisiphone agile alors ses cheveux blancs en désordre, et rejette en arrière les couleuvres qui pendent sur sa bouche : « Qu’est-il besoin de longs discours ? dit-elle ; regardez vos ordres comme accomplis. Abandonnez cet odieux empire, et remontez dans les pures régions de l’Olympe ».


Junon s’éloigne transportée de joie, et s’apprête à rentrer dans son céleste séjour ; la fille de Thaumas, Iris, répand sur elle une eau lustrale qui la baigne comme une rosée. Au même instant, l’implacable Tisiphone s’arme d’une torche trempée dans le sang, revêt un manteau qui distille le sang, s’entoure des nœuds du serpent qui lui sert de ceinture, et sort de l’infernale demeure. À ses côtés marchent le Deuil, l’Épouvante, la Terreur et la Rage au visage tremblant. Elle s’arrête sur le seuil du palais d’Athamas ; les portes tremblèrent, dit-on, et leurs battants d’érable se couvrirent d’une pâleur livide ; le soleil abandonne ces lieux. Ces prodiges glacent d’épouvante l’épouse d’Athamas et Athamas lui-même. Ils veulent fuir de leur palais ; l’inexorable Érinnys se jette au devant d’eux, leur ferme le chemin, étend ses bras enlacés de vipères, et secoue sa chevelure ; les couleuvres s’agitent avec bruit sur son épaule, ou rampent autour de son front, sifflent, vomissent leur venin ou dardent leur aiguillon. Alors, du milieu de ses cheveux, elle arrache deux serpents et les lance de sa main empestée. Ils errent sur le sein d’Ino et d’Athamas, et leur soufflent le venin de leur haleine ; leur corps n’est point blessé, c’est leur âme seule qui ressent les cruelles atteintes de ces reptiles. Érinnys avait aussi apporté avec elle d’exécrables poisons, tels que l’écume vomie par Cerbère et le venin d’Échidna, les vagues erreurs, l’aveugle oubli de la raison, le crime, les pleurs, la rage et l’ardeur du meurtre. Cet horrible mélange, détrempé avec du sang nouvellement répandu, et agité à l’aide d’une tige de ciguë, avait bouilli dans un vase d’airain. Les deux époux tremblaient. Érinnys verse dans leur sein ce poison qui porte la fureur jusqu’au fond de leurs entrailles ; ensuite elle secoue sa torche en cercles redoublés, et, dans ce tournoiement rapide, lui fait décrire une trace de flamme continue. Triomphante alors, et fière d’avoir exécuté les ordres de la déesse, elle rentre dans la demeure du puissant roi des ombres, et délie le serpent qui lui sert de ceinture.

Tout à coup, saisi de fureur, le fils d’Éole s’écrie, au milieu de son palais : « Io ! mes amis, courez tendre vos voiles dans ces forêts ; je viens d’y voir une lionne avec deux lionceaux ». Insensé ! il prend sa femme pour la lionne, et s’élance sur ses traces ; il arrache du sein de sa mère Léarque, qui lui tendait en souriant ses bras enfantins, le fait tournoyer deux ou trois fois dans les airs, et, dans la rage qui le transporte, il brise ses os contre le mur. Alors Ino, égarée par la douleur ou par le poison qui circule dans ses veines, pousse des hurlements affreux ; elle fuit échevelée, hors d’elle-même, et t’emportant dans ses bras nus, ô tendre Mélicerte ! « Évohé ! Bacchus ! » s’écrie-t-elle. Au nom de Bacchus, Junon sourit. « Reçois, dit-elle, le salaire des soins donnés à son enfance ».

Au-dessus de la mer s’élève un rocher dont la base creusée par les flots les protège contre les tempêtes, et dont la cime escarpée s’avance au loin sur les eaux. Ino puise des forces dans son délire, gravit le rocher, et sans que la crainte l’arrête, elle se précipite dans les flots avec son fils, qu’elle porte dans ses bras : l’onde qu’elle frappe en tombant se couvre d’une blanche écume. Cependant Vénus, touchée des maux que sa petite-fille souffre, sans les avoir mérités, aborde ainsi Neptune d’une voix caressante : « Dieu des mers, toi qui reçus en partage le plus puissant empire, après celui des cieux, ô Neptune ! j’attends beaucoup de toi ; prends pitié des miens, que tu vois ballottés sur les vastes mers d’Ionie, et reçois-les au nombre des dieux de ton royaume. J’ai déjà ressenti les bienfaits de tes ondes, s’il est vrai que j’aie été formée de l’écume au sein des profonds abîmes, et que je porte un nom grec en témoignage de mon origine ». Neptune accueille sa prière par un signe favorable : il dépouille Mélicerte et sa mère de ee qu’ils ont de mortel, imprime sur leur front l’auguste majesté des dieux, et change à la fois leur nom et leur visage. Elle est Leucothoé, son fils est le dieu Palémon. Les compagnes d’Ino suivent ses traces de toute la vitesse de leurs pas : elles voient la dernière au sommet du rocher, et ne doutant pas de sa mort, elles déplorent la ruine de la famille de Cadmus, meurtrissent leur sein, déchirent leurs vêtements et arrachent leurs cheveux. Elles accusent l’injustice de la déesse, et l’excès de sa cruauté envers sa rivale. Offensée de leurs plaintes amères, Junon s’écrie : « Vous serez vous-mêmes l’exemple le plus terrible de cette cruauté ». L’effet suit de près la menace : au moment où la plus tendre des compagnes d’Ino s’écriait : « Je suivrai la reine au fond de la mer », elle veut s’élancer, et ne peut plus se mouvoir ; elle reste attachée au rocher. Une autre veut encore se frapper, mais elle sent raidir ses bras levés sur son sein. Celle-ci étend ses mains sur l’abîme des flots, et ses mains, changées en pierres, durcissent étendues ; celle-là portait les doigts à sa tête pour arracher ses cheveux, et tout à coup ses cheveux durcissent entre ses doigts de pierre. Chacune demeure immobile dans l’attitude où le changement est venu la surprendre : quelques-unes, transformées en oiseaux, et maintenant encore hôtes de cette mer, effleurent du bout de leurs ailes la surface des eaux.

Cadmus ignore que sa fille et son petit-fils sont au nombre des divinités de la mer. Cédant à sa douleur, vaincu par tant de revers l’un à l’autre enchaînés, par tant de prodiges dont il fut le témoin, il s’exile de la cité qu’il a fondée, comme si la destinée qui le poursuit était le malheur des lieux plus que de sa fortune. Après avoir longtemps erré, il touche enfin aux limites de l’Illyrie avec l’épouse, compagne de son exil. Là, surchargés de maux et d’années, ils retracent à leur mémoire les premières infortunes de leur famille, et les font revivre dans leurs entretiens : « Etait-il donc consacré à un dieu, dit Cadmus, le dragon que je perçai de ma lance, et dont, en m’éloignant de Tyr, j’enfouis les dents au sein de la terre, ouverte pour la première fois à de pareilles semences ? Si c’est pour sa vengeance que veille le courroux inévitable des dieux, puissé-je voir mes membres s’allonger comme ceux du serpent ! » Il dit, et ses membres allongés prennent la forme d’un serpent ; il voit sa peau se durcir et se couvrir d’écailles, et ses flancs noirs s’émailler de taches d’azur : il tombe sur sa poitrine et rampe ; ses jambes, enchaînées l’une à l’autre, se recourbent insensiblement en un dard flexible et acéré ; il a des bras encore ; il les tend à sa compagne, et laissant couler des pleurs sur son visage qui conserve encore la forme humaine : « Approche, ô mon épouse ! approche, infortunée ! dit-il : tandis qu’il me reste encore quelque chose de moi, touche, prends cette main, puisqu’il me reste une main et que le serpent ne m’enveloppe pas tout entier ». Il veut parler encore, mais tout à coup sa langue se fend et se partage ; il veut parler, mais les paroles lui manquent, et quand il essaie de faire entendre des plaintes, il siffle : c’est la seule voix que lui laisse la nature. Hermione s’écrie en frappant sa poitrine nue : « Ah ! demeure, Cadmus : infortuné ! dépouille cette forme hideuse. Cadmus, que vois-je ! où sont tes pieds, où sont tes épaules, tes mains ? Et tandis que je parle, que devient ton visage, et l’éclat de ton teint, et tout ce que tu fus ? Habitants de l’Olympe, que ne me changez-vous comme lui en serpent ? » Elle se tait, et le serpent dépose des baisers sur la bouche de celle qui fut sa compagne, se glisse autour de son sein chéri, comme s’il la reconnaissait, l’enveloppe de ses replis, et veut, comme autrefois, se suspendre à son cou. Tous les témoins (c’étaient les compagnons de Cadmus) frémissent d’horreur en voyant Hermione caresser d’une main amoureuse la tête du dragon et sa crête brillante. Soudain deux dragons s’offrent à leurs regards : ils roulent leurs anneaux côte à côte, et vont se perdre dans les détours de la forêt voisine. Aujourd’hui même ils ne fuient point l’homme, ils ne lui font aucune blessure, et ces reptiles paisibles se souviennent encore de leurs premiers destins.

Cependant ils trouvaient tous deux une grande consolation de leur métamorphose dans la gloire de leur petit-fils, adoré dans l’Inde vaincue ; la Grèce élevait des temples à sa divinité. Seul, un descendant d’Abas, sorti du même sang, Acrise, le repousse des murs d’Argos ; seul, armé contre le dieu, il refuse de le reconnaître pour le fils de Jupiter ; il refuse également ce nom à Persée, qu’une pluie d’or fit naître du sein de Danaé. Mais bientôt Acrise (telle est la puissance de la vérité) n’éprouve pas moins de regrets d’avoir offensé le dieu que d’avoir méconnu son petit-fils. L’un est déjà reçu dans le céleste séjour ; l’autre, portant la tête d’un monstre fameux, hérissée de serpents, et sa dépouille à la main, fend les plaines de l’air sur ses ailes sifflantes. Vainqueur de la Gorgone, il plane sur les sables de la Libye, lorsque des gouttes de sang tombent de la tête du monstre : la terre les reçoit, les anime, et les change en autant de reptiles divers. Telle est l’origine des serpents qui remplissent et infestent cette contrée. Bientôt, ballotté dans l’espace, il vole au gré des vents contraires, comme un nuage chargé de pluie ; il voit du haut des cieux la terre lointaine, et, dans son vol, il parcourt tout l’univers. Trois fois il voit l’Ourse glacée et les bras du Cancer : il est tour à tour emporté vers l’occident, tantôt vers l’orient. Enfin au déclin du jour, craignant de se confier à la nuit, il arrête son vol sur les côtes de l’Hespérie, dans le royaume d’Atlas ; il demande quelques instants de repos, jusqu’à l’heure où Lucifer ramène les feux de l’Aurore, et l’Aurore le char du Soleil. C’est là que règne le fils de Japet, Atlas, qui surpasse tous les mortels par l’énormité de sa taille : il tient sous ses lois l’extrémité du monde et la mer qui ouvre ses flots aux coursiers du soleil, hors d’haleine, et offre un asile à son char épuisé par les fatigues du jour. Mille troupeaux de brebis et de bœufs errent dans ses campagnes ; son empire n’est point gêné par les limites d’un empire voisin, et ses arbres, ombragés de feuilles qui jettent l’éclat de l’or, portent des pommes d’or suspendues à l’or de leurs rameaux. « Prince, lui dit Persée, si la splendeur d’une illustre naissance peut te toucher, Jupiter est mon père ; si tu as de l’admiration pour les grandes choses, tu pourras admirer celles que j’ai faites : je te demande l’hospitalité et le repos ». Atlas gardait le souvenir de ce vieil oracle que Thémis avait rendu sur le Parnasse : « Atlas, un jour viendra où tes arbres seront dépouillés de leur or, et c’est à un fils de Jupiter qu’est réservée la gloire de cette conquête ». Effrayé de cet oracle, Atlas avait enfermé ses jardins d’épaisses murailles, un dragon monstrueux veillait à la garde de leur enceinte, et l’accès de ses frontières était interdit à tous les étrangers : « Eloigne-toi, répondit-il ; la gloire de tes prétendus exploits, et Jupiter lui-même ne pourraient te sauver ». Il joint la violence aux menaces et veut chasser de son palais le héros qui hésite et mêle dans ses paroles la douceur à la fermeté. Trop faible pour résister (qui pourrait en effet égaler la force d’Atlas ? ) : « Puisque tu fais si peu de cas de ma prière, dit-il, reçois ta récompense ». Et se détournant à gauche, il lui présente le hideux visage de Méduse. Le colosse est changé en montagne, sa barbe et ses cheveux deviennent des forêts, ses épaules et ses mains des coteaux, sa tête le sommet même de la montagne, ses os des rochers, tout son corps élargi prend un accroissement immense, et désormais (dieux, vous l’avez ainsi voulu) le poids du ciel et de tous les astres repose tout entier sur lui.

Le petit-fils d’Hippotas avait renfermé les vents dans leur prison éternelle, et Lucifer, qui rappelle les hommes au travail, brillait du plus vif éclat à la voûte céleste. Persée reprend ses ailes, les attache à ses pieds, s’arme d’un fer recourbé, et, d’un vol rapide, Sillonne les plaines de l’air. Il a déjà laissé, à gauche et à droite, d’innombrables contrées, lorsqu’il abaisse ses regards sur les peuples d’Ethiopie et sur les champs où règne Céphée. Là, condamnée par l’injuste arrêt de l’implacable Ammon, Andromède expiait le superbe langage de sa mère. Persée voit ses bras enchaînés à un rocher sauvage, et, si le souffle léger des Zéphyrs n’eût pas agité ses cheveux, si des pleurs n’avaient pas coulé de sa paupière tremblante, il l’aurait prise pour un marbre, ouvrage du ciseau. Atteint à son insu d’une flamme nouvelle, il demeure immobile et ravi par les charmes qui frappent ses regards, il oublie presque de frapper l’air de ses ailes. Il s’arrête et s’écrie : « Non tu n’es pas faite pour de pareilles chaînes, mais pour celles qui unissent des amants passionnés. Apprends-moi, de grâce, ton nom, celui de ces contrées, et pourquoi tu portes ces fers ». D’abord elle garde le silence : vierge, elle n’ose parler à un homme ; elle eût même caché de ses mains son visage pudique, si elles n’avaient pas été enchaînées ; du moins elle pouvait pleurer : ses yeux se remplirent de larmes ; enfin, de nouveau pressée de parler, et craignant qu’il n’imputât son silence à la honte de quelque crime, elle lui apprit son nom, celui de son pays et le fol orgueil que la beauté avait inspiré à sa mère. Elle n’avait pas tout dit encore ; soudain l’onde retentit, un monstre apparaît sur la vaste surface des eaux ; il s’avance et presse sous ses vastes flancs une mer immense. La jeune fille pousse un cri : son père affligé, sa mère éperdue étaient présents ; malheureux tous les deux, sa mère était la plus coupable ; ils ne lui donnent pour tout secours qu’un juste tribut de larmes et les cris du désespoir ; ils serrent dans leurs bras Andromède attachée au rocher. « Vos pleurs pourront couler à loisir, dit l’étranger ; mais nous n’avons qu’un instant pour la sauver. Si je briguais sa main, moi, Persée, fils de Jupiter et de celle qu’une pluie d’or rendit féconde dans sa prison, moi, Persée, vainqueur de la Gorgone à ta tête hérissée de serpents, moi qui, porté sur des ailes, osai voyager dans les plaines de l’air ; sans doute je serais choisi pour gendre parmi tous mes rivaux. À tant de titres je veux, si les dieux me secondent, ajouter un bienfait : pour qu’elle m’appartienne, je m’engage à la sauver par mon intrépidité ». On accepte cette condition ! Qui aurait pu balancer ? On le presse, on lui promet Andromède, pour épouse, et pour dot un royaume. Semblable au navire dont la proue sillonne les ondes quand il cède à l’effort de jeunes matelots dont les bras sont baignés de sueur, le monstre s’avance, repoussant et divisant les flots avec sa poitrine ; la distance qui le sépare du rocher pourrait être franchie par le plomb que lance dans les airs la fronde baléare ; soudain, le héros, frappant la terre de ses pieds, élève son vol jusqu’aux nues ; son ombre se réfléchissait à la surface des eaux ; le monstre voit cette ombre et l’attaque avec fureur. Quand l’oiseau de Jupiter aperçoit dans la plaine un serpent qui présente son dos livide aux rayons du soleil, il l’attaque par derrière, et, pour l’empêcher de retourner contre lui sa gueule cruelle, il enfonce dans les écailles de son cou ses implacables serres : ainsi Persée, traversant l’espace d’une aile rapide, fond sur le dos du monstre frémissant, et lui plonge dans le flanc droit son glaive recourbé, qui pénètre jusqu’à la garde. Le dragon, qu’irrite une large blessure, tantôt s’élève en bondissant dans les airs, tantôt se cache au sein des flots, ou se roule comme le sanglier furieux qui s’agite effraté au milieu d’une meute aboyante. Le héros se dérobe d’une aile agile à ses avides morsures, et partout où elle peut trouver passage, sur son dos hérissé d’écailles arrondies, sur ses flancs ou sur sa queue, qui se termine en dard comme celle d’un poisson, son épée, semblable à une faux, le perce de mille coups. Le monstre vomit de sa gueule les flots de la mer mêlés avec son sang, rouge comme la pourpre, et les fait rejaillir sur les ailes appesanties de Persée ; ses talonnières en sont trempées, et le héros n’osait plus s’y confier, lorsqu’il découvre un rocher dont la cime s’élève au-dessus de la mer tranquille, et disparaît sous les ondes en courroux. Il s’y soutient avec effort, et, saisissant de sa main gauche la pointe du roc qui s’avance, de l’autre il plonge et replonge le fer dans les entrailles du monstre. Le rivage retentit de cris et d’applaudissements qui montent jusqu’aux célestes demeures ; transportés de joie, Cassiope et Céphée, père d’Andromède, saluent Persée du nom de gendre, et le proclament l’appui et le sauveur de leur maison. Délivrée de ses chaînes, Andromède s’avance, Andromède, l’objet et la récompense de cette périlleuse entreprise. Persée lave dans l’onde ses mains victorieuses, et de peur que les cailloux ne blessent la tête aux cheveux de serpents, il couvre la terre d’un lit de feuilles tendres, sur lesquelles il étend des arbustes venus au fond de la mer ; c’est là qu’il dépose la tête de la fille de Phorcus. Ces tiges nouvellement coupées, et dont la sève spongieuse est encore pleine de vie, attirent le venin de la Gorgone, et se durcissent en la touchant ; les rameaux, le feuillage contractent une rouleur qu’ils n’avaient point encore. Les nymphes de la mer essaient de renouveler ce prodige sur d’autres rameaux, et à chaque fois se réjouissent d’y avoir réussi. À diverses reprises, elles en jettent les débris dans les eaux, comme autant de semences. Jusqu’à ce jour, le corail a conservé la même propriété : il se durcit au contact de l’air ; osier flexible sous les ondes, il devient une pierre hors de la mer.

Persée élève à trois dieux trois autels de gazon ; l’un à, gauche, pour Mercure ; l’autre à droite pour toi, chaste déesse des combats, et celui du milieu pour Jupiter. Il immole à minerve une génisse ; au dieu qui porte des ailes, un veau ; à toi, maître des dieux, un taureau. Aussitôt il emmène Andromède, et ne veut qu’elle pour sa dot et pour prix d’un si glorieux exploit. L’hyménée et l’Amour allument leurs flambeaux ; on répand à pleines mains les parfums sur la flamme, on suspend aux portiques des guirlandes de fleurs ; aux sons du luth, de la lyre et de la flûte s’unissent des hymnes joyeux, interprètes de la félicité et de l’allégresse publiques. Les portes du palais s’ouvrent et laissent voir au loin l’or qui décore ses portiques ; l’élite des Céphéens prend place au somptueux banquet préparé par le roi. À la fin du repas, alors qu’un vin généreux anime les esprits et les met en liberté, le fils de Danaé veut connaître les mœurs et les usages de cette contrée ; Lyncides, l’un des convives, s’empresse de lui répondre et de lui conter et ces usages et ces mœurs. Après l’avoir satisfait, il ajoute : « Maintenant, intrépide Persée, dis-nous, je t’en conjure, par quel effort de courage et par quel stratagème ton bras a pu trancher cette tête hérissée de serpents. — Sous les flancs glacés de l’Atlas, répond le petit-fils d’Agénor, il est un lieu protégé par de solides barrières de roc ; à l’entrée habitaient les deux filles de Phorcus ; elles n’avaient qu’un œil, dont elles se servaient tour à tour. Tandis que l’une le remettait à l’autre, je le dérobe par une ruse habile, en substituant furtivement ma main à celle qui devait le recevoir ; alors, par des sentiers cachés, inaccessibles, entrecoupés d’horribles forêts et de rochers énormes, j’arrive à la demeure des Gorgones ; çà et là, dans les champs et sur les routes, j’avais aperçu des figures d’hommes et d’animaux changés en pierres à l’aspect de Méduse. Son visage hideux s’offrit aussi à mes regards, mais réfléchi sur l’airain du bouclier que portait ma main gauche, et tandis qu’un lourd sommeil engourdissait le monstre et ses couleuvres, je séparai sa tête de son cou. Soudain Pégase, qui vole sur des ailes rapides, et Chrysaor, son frère, naquirent du sang de la Gorgone ». Persée fait ensuite le récit véridique des périls qui l’ont menacé dans sa longue course ; il leur dit quelles mers, quelles contrées il a vues sous ses pieds du haut des cieux, et quels astres il a effleurés de ses ailes balancées dans les airs. Il se tait cependant plus tôt qu’on ne le désire. Un des convives lui demande pourquoi seule, parmi ses sœurs, elle avait les cheveux entremêlés de serpents. L’hôte de Céphée répond : « Ce que vous me demandez mérite d’être raconté ; apprenez-en la cause. Célèbre par sa beauté, Méduse fut l’objet des vœux de mille prétendants, et la cause de leur rivalité jalouse ; parmi tous ses attraits, ce qui charmait surtout les regards, c’était sa chevelure ; j’ai connu des personnes qui m’ont assuré l’avoir vue. Le souverain des mers profana, dit-on, sa beauté dans un temple de Minerve. La fille de Jupiter détourna les yeux, couvrit de l’égide son chaste visage, et, pour ne pas laisser cet attentat impuni, elle changea les cheveux de la Gorgone en d’horribles serpents ; maintenant même, afin de frapper ses ennemis d’épouvante et d’horreur, elle porte sur l’égide qui couvre son sein les serpents qu’elle fit naître ».



LIVRE CINQUIÈME

ARGUMENT. — I. Persée change Phinée et ses compagnons en rochers. — II. Il métamorphose aussi Bétus et Polydectes. Changement d’un enfant en lézard, de Lyncus en lynx ; d’Ascalaphe en hibou ; de Cyane et d’Aréthuse en fontaines, et des Piérides en pies. — Rapt de Proserpine. — Voyages de Cérès et de Triptolème


Tandis que le héros, fils de Danaé, raconte ces merveilles aux Céphéens assemblés autour de lui, les cris de la foule frémissante remplissent les portiques du palais : ce ne sont plus les chants des fêtes de l’Hymen ; c’est un bruit terrible, précurseur des combats. Tout à coup la joie du festin fait place au tumulte : ainsi la mer s’agite, quand le déchaînement des vents courroucés a troublé le repos de ses ondes. À la tête des turbulents, le téméraire auteur de cette guerre, Phinée, brandit un javelot de frêne, armé d’une pointe d’airain : « Me voici, dit-il, me voici, prêt à venger le rapt de mon épouse : ni tes ailes, ni Jupiter que tu prétends s’être changé en or pour te donner le jour, ne pourront te dérober à ma fureur ». Il allait frapper : « Que fais-tu ? lui crie Céphée, quel aveuglement, ô mon frère, t’égare et te pousse au crime ? Est-ce là le salaire dû à de tels services ? Est-ce là le prix du salut de ma fille ? Si tu veux entendre la vérité, ce n’est point Persée qui t’a ravi Andromède ; ce sont les implacables Néréides, c’est Ammon adoré sous les traits d’un bélier, c’est le monstre qui, du sein des mers, venait se repaître de mes entrailles. Elle te fut ravie du moment où elle fut condamnée à mourir. Cruel, aurais-tu préféré sa mort, et ma douleur pourrait-elle alléger la tienne ? Sans doute ce n’est pas assez qu’elle ait été chargée de chaînes sous tes yeux, sans qu’on t’ait vu lui porter aucun secours, toi, son oncle et son prétendant ; tu dois encore te plaindre qu’un autre l’ait sauvée, et lui enlever sa récompense. Si cette récompense te paraît belle, que n’allais-tu la conquérir sur les rochers où elle était attachée ? Souffre maintenant que celui qui l’a conquise, que celui qui a préservé ma vieillesse d’une perte cruelle reçoive le prix de son courage et le gage de ma foi ; comprends enfin que ce n’est pas à toi qu’on le préfère, mais à une mort inévitable »

Phinée se tait ; ses yeux se portent tour à tour sur son frère et sur Persée, et sa fureur ne sait auquel s’adresser. Il hésite un moment, puis, avec toutes les forces que la colère lui donne, il brandit son javelot et le lance contre Persée : mais c’est en vain ; le javelot s’enfonce dans le siège du héros ; il se lève soudain et du même trait qu’il arrache et relance d’une main courroucée, il eût percé le cœur de son ennemi, si Phinée n’eût cherché un abri derrière un autel qui protège, ô sacrilége indigne ! les jours de cet impie. Cependant le trait ne vole pas en vain et il brise le front de Rhétus : il tombe, et quand le fer est retiré de la blessure, ses membres palpitent, et son sang rejaillit sur les tables dressées près de lui. Alors une aveugle fureur s’allume dans le cœur des soldats ; les traits partent de tous côtés ; quelques voix s’écrient que Céphée doit périr avec son gendre ; mais Céphée a déjà franchi le seuil de son palais, attestant la justice, la bonne foi et les dieux protecteurs de l’hospitalité, que ce tumulte éclate malgré lui. La guerrière Pallas vole au secours de son frère ; elle le couvre de son égide et soutient son courage. Parmi les rebelles était l’Indien Athis, auquel Limnate, fille du Gange, donna, dit-on, le jour dans une grotte de cristal. À peine âgé de seize ans, une riche parure rehaussait encore l’éclat de sa beauté ; revêtu d’une robe de pourpre qu’entoure une frange d’or, il avait paré son cou d’un collier de même métal ; un riche bandeau formait une courbe gracieuse autour de ses cheveux arrosés de myrrhe. Habile à frapper du javelot le but le plus éloigné, il l’était plus encore à tendre l’arc ; et sa main en courbait avec effort le bois flexible, lorsque Persée saisit un tison fumant sur un autel, l’atteint au visage, et brise ses dents dans sa mâchoire fracassée. Il tombe, et sa belle tête roule dans le sang, sous les yeux de l’Assyrien Lycabas qui lui était uni par les liens les plus tendres, et ne faisait pas mystère de son amour. À la vue d’Athis dont la vie s’exhale par une une large blessure, Lycabas verse des larmes, et saisissant l’arc tendu par son ami : « C’est avec moi que tu dois combattre, dit-il, tu n’auras pas longtemps à t’applaudir de la mort d’un enfant, et d’un triomphe dont la honte surpasse la gloire ».

Il n’avait pas encore achevé ces paroles, et la corde lance une flèche acérée ; Persée l’évite, et le trait reste suspendu dans les plis de sa robe. Le petit-fils d’Acrise lève sur Lycabas ua glaive éprouvé par la mort de Méduse, et le plonge dans son sein. L’Assyrien mourant tourne sur Athis des yeux qui s’éteignent déjà dans les ombres du trépas, se laisse tomber sur son corps, et emporte aux enfers la consolation de le suivre et de mourir avec lui.

Cependant le fils de Méthion, Phorbas que Syène vit naître, et le Lybien Amphimédon, brûlant d’en venir aux mains, glissent et tombent dans le sang qui fume au loin sur le parvis. Ils veulent se relever, mais ils sont arrêtés par le fer qui atteint Amphimédon dans les flancs, et Phorbas à la gorge. En voyant s’avancer le fils d’Actor, Érithus, armé d’une terrible hache à deux tranchants, Persée, au lieu de se défendre avec le glaive, prend sur la table un vase d’un poids énorme et chargé de ciselures, et, le soulevant de ses deux mains, le jette à la tête de son ennemi ; celui-ci tombe renversé dans les flots de sang qui jaillissent de sa bouche, et son front va frapper la terre qui reçoit son dernier soupir. Polydémon, sorti du sang de Sémiramis, Abaris, nourri sur le Caucase, Lycète né sur les bords du Sperchius, Élyx dont la chevelure n’a jamais senti le ciseau, Phlégias et Clytus expirent sous les coups de Persée, qui foule aux pieds des monceaux de victimes. Phinée, qui n’ose se mesurer de près avec son adversaire, lui lance son javelot ; le trait s’égare et va frapper Ida, qui vainement est resté neutre dans la querelle et n’a marché sous aucun drapeau. Il tourne un regard courroucé sur l’implacable Phinée : « Puisque tu veux, dit-il, m’entraîner dans cette lutte, défends-toi, Phinée, contre l’ennemi que tu viens de te faire, et paie de ton sang celui que tu m’as fait verser ». Déjà il s’apprêtait à lui renvoyer le fer arraché de son sein, mais ses forces s’épuisent avec son sang, il tombe et il expire.

Oditès, le premier de l’empire après le roi, est abattu par l’épée de Clymène ; Hypsée frappe Proténor, et Lyncidas Hypsée. Au milieu d’eux paraît Émathios, vieillard recommandable par son amour pour la justice et son respect envers les dieux ; si les années lui défendent de combattre, il combat de la voix, et s’agitant dans la mêlée, il maudit cette lutte impie. Mais, tandis qu’il embrasse l’autel de ses mains tremblantes, le glaive de Chromis fait tomber sa tête, qui roule dans le brasier ; sa voix, à demi éteinte, murmure des imprécations, et son dernier souffle s’exhale au milieu des flammes. Après lui, deux frères, Brotéus et Ammon que le ceste eût rendus invincibles, si le ceste pouvait triompher de l’épée, périssent de la main de Phinée ; il immole Ampucus, pontife de Cérès, dont le front est ceint d’une bandelette éclatante de blancheur. Tu meurs aussi, fils de Japet, toi qui n’étais pas né pour les jeux sanglants de la guerre, mais qui, voué à un ministère de paix, n’étais venu dans ce lieu que pour unir ta voix aux accords de ta lyre, et chanter la joie des festins et le bonheur de l’Hyménée. Il s’était éloigné, et sa main ne tenait que l’archet, arme peu faite pour les combats : Pettale lui dit avec un rire moqueur : « Va finir tes chants dans le séjour des ombres », et il lui plonge dans la tempe gauche la pointe de son glaive ; le chanteur est renversé, ses doigts glacés par la mort errent sur les cordes de sa lyre, et, dans sa chute, il fait entendre des accents de douleur. Le fier Lycormas ne laisse point son trépas impuni ; il arrache un épais barreau de fer qui soutient le côté droit de la porte et frappe Pettale au milieu du crâne ; celui-ci tombe comme un jeune taureau sous la massue qui l’immole. Pélate, qui naquit sur les bords du Cinyphius, veut arracher le barreau qui brille à l’autre battant ; mais sa main, percée par la lance de Coruthus, venu de la Marmarique, reste clouée au bois de la porte ; et tandis qu’elle y est retenue, Abas lui perce le flanc ; sans tomber, Pélate expire, suspendu par la main. On voit périr aussi Ménalée, qui avait pris parti pour le héros, et Dorilas, le plus riche habitant du pays de Nasamones ; personne ne possédait des champs plus vastes et n’entassait dans ses greniers d’aussi abondantes moissons. Le fer qui l’atteint obliquement s’arrête dans l’aine, où les coups sont mortels. Le Bactrien Halcyonée, qui l’a blessé, en le voyant expirer au milieu des sanglots et ses regards mourants errer de tous côtés : « L’espace que couvre ton corps, lui dit-il, est tout ce qui te reste de tes immenses domaines », et il s’éloigne d’un cadavre sans vie ; mais Persée, de ss main victorieuse, lui darde le javelot qu’il retire de la blessure fumante de Dorilas ; le fer atteint Halcyonée au milieu du visage, se fait jour à travers la tête, et la perce de part en part. Tandis que la fortune seconde son courage, Clytius et Clanis, nés de la même mère, tombent sous les coups de Persée, diversement frappés : lancée d’un bras vigoureux, une pique de frêne traverse les cuisses de Clytius ; Clanis reçoit dans la bouche un javelot qu’il mord avec rage. Persée immole Céladon de Mendès ; il immole Astrée, qui doit le jour à une mère de Syrie, et dont le père est incertain ; Ethion, qui jadis habile à lire dans l’avenir, vient d’être trompé par le vol d’un oiseau ; Thoacte, écuyer de Céphée, et Agyrtes, souillé d’un parricide.

Il reste cependant plus d’ennemis à vaincre qu’il n’y en a de vaincus : tous acharnés à un seul, des milliers de combattants l’attaquent de tous côtés, et prennent parti contre la justice et la foi jurée. Persée n’a d’autres soutiens que son beau-père et son impuissante piété, sa nouvelle épouse et sa mère, qui remplissent le palais d’affreux gémissements étouffés par le bruit des armes et par les cris des mourants. Bellone arrose de flots de sang les Pénates déjà profanes, et renouvelle sans cesse les horreurs de la mêlée. Phinée et ses mille compagnons enveloppent le héros ; plus épais que la grêle qui tombe en hiver, les traits volent autour de lui, brillent et sifflent à ses oreilles. Le dos appuyé contre le marbre d’une immense colonne, et certain de n’être plus surpris par derrière, il fait face à la foule de ses ennemis, et soutient l’effort des assaillants. À gauche, c’est Molpée de Chaonie qui l’attaque ; à droite, c’est l’Arabe Éthémon. Qu’un tigre, pressé par la faim, entende, aux extrémités d’une vallée, mugir deux troupeaux de bœufs, il ne sait de quel côté courir de préférence, et voudrait fondre sur tous les deux à la fois : tel Persée, incertain s’il doit s’élancer à droite ou à gauche, blesse Molpée à la jambe, le force à reculer, et se contente de le mettre en fuite. Éthémon ne lui laisse pas le temps de poursuivre Molpée : emporté par sa fureur et brûlant de frapper le héros à la tête, il mesure si mal l’effort de son bras, que son épée se brise contre la base de la colonne. Le fer vole en éclats, et sa pointe vient se fixer dans la gorge de son maître. Cependant le coup ne pouvait lui donner la mort : Éthémon chancelle, et tend vainement ses bras désarmés : Persée lui plonge dans le sein le glaive qu’il reçut de Mercure.

Voyant enfin que son courage allait succomber sous le nombre, il s’écrie : « C’est vous-même qui m’y forcez ; eh bien ! j’emprunterai le secours d’un ennemi vaincu : détournez vos regards, ô mes amis ! si j’ai des amis en ces lieux ». Et il présente la tête de la Gorgone. « Cherche ailleurs quelqu’un qui se laisse effrayer par tes prestiges », répond Thescélus ; et, levant sa main pour lancer un trait fatal, il est changé en statue de marbre, et demeure immobile dans cette attitude. À ses côtés, Ampyx dirigeait son glaive vers la poitrine de Lyncidas, qui renferme un cœur généreux ; sa main, près de l’atteindre, durcit tout à coup, et ne peut se mouvoir en aucun sens. Nilée, qui se vantait faussement d’être fils du Nil, et qui portait sur son bouclier les sept bouches du fleuve, gravées en or et en argent, s’avance vers Persée : « Jette les yeux, dit-il, sur le berceau de ma famille ; tu emporteras dans le silencieux séjour des Ombres une grande consolation, en tombant sous les coups d’un ennemi tel que moi ». Les derniers sons de sa voix meurent inachevés ; sa bouche entr’ouverte semble vouloir parler ; mais elle n’offre plus d’issue à la parole. « C’est votre lâcheté, et non la tête de la Gorgone, qui vous glace, leur crie Éryx en fureur : accourez avec moi, et faites mordre la poussière à ce jeune audacieux, qui n’a pour armes que des enchantements ». Il voulait s’élancer, mais ses pas s’attachent à la terre : ce n’est plus qu’un immobile rocher, sous les traits d’un guerrier en armes.

Ceux-ci du moins méritaient leur châtiment ; mais un des soldats de Persée, Acontée, en combattant pour lui, regarde la Gorgone, et soudain il se transforme en rocher. Astyage le croit encore vivant et le frappe de sa longue épée, qui rend des sons aigus. Tandis qu’il s’étonne, il subit la même métamorphose : il est marbre, et la surprise reste empreinte sur son visage. Il serait trop long de nommer la foule des soldats de Phinée : deux cents avaient survécu au combat ; deux cents furent changés en pierre à l’aspect de la Gorgone. Phinée se repent enfin d’avoir allumé cette guerre injuste. Mais que faire ? il ne voit que des statues dans diverses attitudes ; il reconnaît ses compagnons, il les nomme, il les appelle, il invoque leur secours. Ne pouvant en croire ses yeux, il touche ceux qui sont près de lui, et sa main ne touche que du marbre. Alors il détourne la tête, et, d’un air suppliant, il élève obliquement ses mains et ses bras en signe de défaite. « Tu triomphes, dit-il, ô Persée ! éloigne ce monstre terrible ; écarte cette tête de Méduse qui enfante des rochers ; écarte-la, je t’en conjure : ce n’est ni la haine, ni la soif de régner qui m’ont poussé à cette guerre ; j’ai combattu pour une épouse : tes droits se fondent sur tes services, et les miens sur le temps : je me repens de ne pas t’avoir cédé. Intrépide Persée, je ne demande que la vie ; laisse-la-moi : tout le reste t’appartient ». Il dit, et n’ose lever les yeux sur celui que sa voix implore. « Timide Phinée, répond le héros, je puis t’accorder une faveur d’un grand prix pour les lâches ; cette faveur, rassure-toi, tu l’obtiendras : tu seras invulnérable aux atteintes du fer. Je ferai plus : tu seras un monument éternel de ma clémence. On te verra toujours dans le palais de mon beau-père, et l’image de celui qui lui fut destiné sera pour mon épouse une consolation ». À ces mots, il présente la tête de la fille de Phorcus, du côté vers lequel Phinée détournait ses regards effrayés. C’est en vain que ses yeux veulent encore l’éviter, sa tête se roidit ; ses yeux sont du marbre, ses larmes du cristal. Son visage respire la crainte ; sous la pierre, son air est humble, sa main suppliante, et son front marqué du sceau des remords.

Après sa victoire, le petit-fils d’Abas rentre avec sa compagne dans les murs d’Argus, sa patrie. Pour venger son aïeul, si peu digne de ses bienfaits, il attaque Prétus, qui prit les armes contre son frère, le mit en fuite et s’empara d’Acrisium. Mais ni la force de ses armes, ni la citadelle dont il s’était rendu maître par une trahison, ne peuvent le faire triompher de l’aspect terrible du monstre hérissé de serpents. Et toi qui règnes sur l’étroite Sériphe, ô Polydecte, ni la valeur du jeune héros, éprouvée par tant d’exploits, ni ses revers ne peuvent te désarmer ; dans ton cœur inflexible, tu nourris une haine mortelle, car les haines injustes n’ont pas de terme ; tu rabaisses même sa gloire, et tu traites d’imposture la mort de Méduse. « Je vais te donner une preuve de la vérité, dit Persée : amis ! détournez les yeux ». Il élève la tête de Méduse, et le roi de Sériphe n’est plus qu’un rocher inanimé.

Pallas avait jusqu’alors accompagné son frère, né d’une pluie d’or ; mais, enveloppée d’un profond nuage, elle quitte Sériphe, laissant à sa droite et Cythne et Gyare ; elle suit au dessus des flots le chemin qui lui parait le plus court, et se dirige vers Thèbes et vers l’Hélicon, séjour des chastes Muses. Elle s’arrête sur ce mont, et tient ce langage aux doctes sœurs : « La Renommée a porté jusqu’à mes oreilles la nouvelle de cette fontaine que Pégase aux ailes rapides a fait jaillir de terre sous ses pieds vigoureux ; elle est l’objet de mon voyage : j’ai voulu voir cette merveille opérée par le coursier qui naquit sous mes yeux du sang de sa mère ». Uranie lui répond : « Quel que soit le motif qui te fait visiter nos demeures, ô déesse ! ta présence remplit nos âmes de joie ; la renommée dit vrai : c’est à Pégase que nous devons cette source ». À ces mots, elle conduit Pallas vers l’onde sacrée. La déesse admire longtemps ces eaux que le pied de Pégase a fait sortir de la terre, et, promenant ses regards autour des bois sacrés et des antiques forêts, des grottes et des prairies émaillées de fleurs, elle trouve les filles de Mnémosyne également heureuses de ce séjour et de leurs études. Une des neuf sœurs lui répond : « Ô déesse, si ton courage ne t’avait appelée à de plus hautes entreprises, tu te serais mêlée à nos chœurs. Oui, tu dis vrai, et tu loues avec justice et nos travaux et notre séjour ; notre destin serait heureux, s’il était plus tranquille. Mais est-il un asile assuré contre le crime ? Tout alarme des vierges timides ; le barbare Pyrène est sans cesse présent à mes yeux, et je n’ai pu encore recueillir mes esprits troublés. Le cruel, à la tête de ses Thraces, s’était emparé de Daulis et des champs de la Phocide, qu’il tenait injustement sous son joug. Nous nous rendions aux temples élevés sur le Parnasse ; il nous vit venir et rendit à notre divinité des hommages trompeurs : « Filles de Mnémosyne (car il nous connaissait), arrêtez-vous, dit-il ; ne craignez pas, je vous en conjure, de chercher sous mon toit un abri contre l’orage et la pluie (il pleuvait alors). Souvent les dieux ont franchi le seuil de plus modestes asiles ». Ébranlées par ses paroles, et vaincues par le temps, nous cédons à sa prière, et nous entrons dans le vestibule de son palais. La pluie avait cessé de tomber, et, vainqueur de l’Auster, l’Aquilon chassait les sombres nuées des cieux épurés par l’orage ; nous faisons un mouvement pour nous éloigner : Pyrène ferme les portes et se dispose à la violence, nous l’évitons en nous élevant sur des ailes ; il monte, comme pour nous suivre, au sommet d’une tour : « Quelle que soit votre route, dit-il, elle sera la mienne », et, dans son aveugle transport, il s’élance du faite de la tour, tombe la tête la première, et se brise le front contre la terre, qu’il arrose en mourant de son sang odieux ».

La Muse parlait encore lorsque des ailes s’agitent avec bruit dans les airs ; et, du haut des arbres, une voix semble saluer Minerve. La fille de Jupiter lève les yeux, et cherche d’où partent des sons si bien articulés ; elle croit qu’une voix humaine a frappé son oreille : c’était celle d’un oiseau ; c’était celle des pies qui, au nombre de neuf, déploraient leur destinée, et, perchées sur les arbres, imitaient le langage des humains. Minerve s’étonne, et la Muse reprend : « C’est depuis que, vaincues, dans un combat, celles que vous entendez augmentent le nombre des oiseaux. Le riche Piérus leur donna la vie dans les champs de Pella ; elles eurent pour mère Evippé, de Péonie, qui, neuf fois féconde, invoqua neuf fois la puissante Lucine. Follement orgueilleuses de leur nombre, elles traversent les villes de l’Hémonie et de l’Achaïe, et viennent jusqu’ici nous défier au combat par ces insolentes paroles :

« Cessez d’abuser un ignorant vulgaire par la vaine douceur de vos chants ; c’est avec nous, si vous l’osez, qu’il faut vous mesurer, filles de Thespie. Vous ne l’emporterez ni pour l’art ni pour la voix, et notre nombre égale le vôtre ; cédez-nous, si vous êtes vaincues, les sources d’Hippocrène et d’Aganippe, ou recevez, pour prix de la victoire, les campagnes d’Émathie jusqu’aux monts de la Péonie, toujours couronnés de neige. Que les Nymphes soient les juges du combat ». Une semblable lutte était honteuse ; mais un refus eût paru plus honteux encore. Les Nymphes choisies pour arbitres jurent par les fleuves et prennent place sur des sièges taillés dans le roc. Alors, se levant la première sans avoir été désignée par le sort, celle des Piérides qui proposa le défi chante la guerre des dieux, exalte injustement la gloire des géants, et rabaisse celle des immortels ; elle raconte comment Typhée, sorti des entrailles de la terre, fit trembler les habitants du céleste séjour, les mit tous en fuite, et les força de chercher un asile jusque dans les plaines de l’Égypte et sur les bords du Nil aux sept embouchures ; elle ajoute que, toujours poursuivis par ce monstrueux enfant de la Terre, les dieux revêtirent, pour se cacher, des formes mensongères. « Jupiter, dit-elle, était le chef de ce troupeau, et c’est depuis ce temps que la Lybie, lui donnant des cornes recourbées, l’adore sous le nom d’Ammon ; le dieu de Délos se changea en corbeau, le fils de Sémélé en bouc, la sœur de Phébus en chatte ; la fille de Saturne devint une blanche génisse, Vénus se cacha sous l’écaille d’un poisson, et Mercure sous les ailes d’un ibis ».

Ainsi chanta la fille de Piérus en s’accompagnant de la lyre. « On nous presse de commencer mais peut-être le temps et le loisir vous manquent pour prêter l’oreille à nos concerts. — Non, répondit Pallas, redites-moi fidèlement le sujet de vos chants » ; et elle s’assied à l’ombre, sous le feuillage qu’agite un léger souffle. La Muse reprend : « Une seule de nous soutient l’honneur du combat. Calliope se lève, et, rassemblant ses cheveux avec un rameau de lierre, elle interroge de ses doigts les cordes de sa lyre plaintive ; elles vibrent, et les accords s’unissent aux accents de la Muse.

Cérès a, la première, ouvert le sein de la terre avec le fer recourbé de la charrue ; l’homme lui doit ses premiers fruits, des aliments plus doux, et ses premières lois ; toute chose est un bienfait de Cérès : c’est elle que je vais chanter ; puissé-je faire entendre des chants dignes de la déesse, car la déesse est digne de mes chants ! Une île vaste, Trinacrie, couvre les restes d’un géant et, sous sa masse énorme, presse Typhée, qui osa aspirer au céleste séjour. Il lutte contre ce fardeau, et souvent il s’efforce de se relever ; mais sa main droite est plage sous le Pélore, voisin de l’Ausonie, sa gauche sous tes pieds, ô Pachyne ! le Lilybée pèse sur ses jambes, et l’Etna sur sa tête. Couché sous les flancs de cette montagne, Typhée lance des tourbillons de sable, et de sa bouche ardente vomit un torrent de flammes. Que de fois il s’agite pour briser les masses qui l’accablent, et pour secouer les villes et les monts entassés sur son sein ! La terre tremble sous ses efforts ; le maître lui-même du silencieux empire craint qu’elle ne s’entr’ouvre, sillonnée par des cavités profondes, et que le jour, pénétrant dans sa demeure, n’aille glacer d’effroi les ombres épouvantées. La peur de ce désastre l’avait fait sortir de son ténébreux palais, et, sur son char traîné par de noirs coursiers, il visitait d’un œil attentif les fondements de la Sicile ; lorsqu’après un examen sévère, il a vu que rien ne chancelle, ses craintes l’abandonnent. Du haut du mont Éryx, son empire, Vénus l’aperçoit errant dans la plaine ; elle embrasse son fils volage : « Ô toi, mon appui, ma force et ma puissance ; ô mon fils ! dit-elle ; prends ces traits qui domptent le monde, ô Cupidon ! et dirige tes flèches rapides vers le cœur de ce dieu à qui le sort assigna la dernière part de ce triple univers : les dieux de l’Olympe, et Jupiter lui-même, les divinités de la mer, et celui qui leur donne des lois, subissent ton joug victorieux. Pourquoi l’enfer manque-t-il à notre triomphe ? Pourquoi ne pas l’ajouter à ton empire et à celui de ta mère ? L’enfer est la troisième partie du monde. L’Olympe (voilà le fruit de notre patience) a déjà des mépris pour nous ; la puissance de l’Amour s’affaiblit avec la mienne. Ne vois-tu point Pallas et la déesse habile à lancer le javelot échapper à mes lois ? La fille de Cérès, si nous le souffrons, gardera comme elles une éternelle virginité ; elle aussi nourrit cette espérance. Ô mon fils ! si l’empire que je partage avec toi me donne quelques droits sur ton cœur, fais que Pluton devienne l’époux de sa nièce ». Vénus parle, et Cupidon ouvre son carquois ; il y prend, au gré de sa mère, une flèche qu’il choisit entre mille ; il n’en est pas de plus aiguë, de plus certaine, de plus docile à l’impulsion de l’arc. Il courbe le bois flexible sur son genou, et perce d’un trait acéré le cœur du roi des enfers.

Non loin des remparts d’Enna est un lac profond qu’on appelle Pergus ; jamais le Caystre, dans son cours, n’entendit chanter plus de cygnes sur son rivage : des arbres touffus couronnent ses eaux et les enveloppent au loin d’un rideau de verdure, qui ferme tout accès aux traits de Phébus, et répand une agréable fraîcheur ; la terre que baigne cette onde est émaillée de fleurs aussi brillantes que la pourpre de Tyr. Là règne un éternel printemps : c’est dans ce bocage que Proserpine cueille, en se jouant, la violette et le lis éclatant de blancheur ; avec toute la vivacité de son âge, elle en remplit sa corbeille et son sein ; elle se hâte, à l’envi de ses compagnes, de moissonner les plus belles fleurs. Un seul instant suffit au roi des Enfers pour la voir, l’aimer et l’enlever, tant l’Amour a de hâte ! La déesse tremblante appelle d’une voix plaintive sa mère et ses compagnes, mais plus souvent sa mère. Elle déchire les long plis de sa robe, d’où tombent les fleurs qu’elle a cueillies ; tant la simplicité accompagne sa jeunesse ! Dans son malheur même la jeune fille s’afflige de la perte de ses fleurs. Le ravisseur pousse son char, excite chacun des coursiers par son nom, et secoue les sombres rênes sur leur cou et sur leur crinière. Il franchit dans sa course les lacs profonds, les étangs de Palice, dont les eaux exhalent l’odeur du soufre, et bouillonnent au sein de la terre entr’ouverte ; il traverse les campagnes où les Bacchiades, originaires de Corinthe, que baigne une double mer, fondèrent une ville entre deux portes d’inégale grandeur.

Entre Cyane et Aréthuse, qui prend sa source à Pise, la mer est resserrée dans une gorge en forme de croissant. Là réside Cyane, la plus renommée entre les nymphes de Sicile, et qui a donné son nom au lac. Elle paraît hors de l’eau jusqu’à la ceinture et reconnaît le dieu : « Vous n’irez pas plus loin, dit-elle ; voulez-vous être par force le gendre de Cérès ? Il fallait demander Proserpine et non la ravir. Moi-même, s’il m’était permis de comparer ma bassesse à la grandeur, moi-même je fus aimée d’Anapis, et ce ne fut qu’après avoir été désarmée par ses prières et non par la terreur, que je devins son épouse ». Elle dit ; et, les bras étendus des deux côtés, elle barre le passage à Pluton. Le fils de Saturne ne peut contenir sa colère ; il presse ses terribles coursiers, et son sceptre, lancé d’un bras vigoureux, plonge au fond du gouffre ; la terre, ébranlée du coup, lui ouvre un chemin jusqu’au Tartare, et reçoit son char, qui roule dans l’abîme. Cyane déplore l’enlèvement de la déesse et l’injure faite à son onde violée : l’âme atteinte d’une blessure secrète et sans remède, elle se fond tout en pleurs, et se résout goutte à goutte dans ces mêmes eaux, dont elle était naguère la divinité tutélaire : on voit alors ses membres s’amollir, ses os devenir flexibles, et ses ongles perdre leur dureté les parties les plus délicates de son corps, ses cheveux d’azur, ses doigts, ses jambes, ses pieds, sont les premières qui deviennent liquides ; car pour ces membres déliés la métamorphose en une onde glacée est rapide. Puis son dos, ses épaules, ses flancs, son sein s’écoulent en ruisseaux. Enfin ce n’est plus un sang plein de vie, c’est de l’eau qui coule dans ses veines transformées ; il ne reste plus rien que la main puisse saisir.

Cependant la mère de Proserpine, alarmée sur le sort de sa fille, la cherche en vain par toute la terre et sur toutes les mers. Ni l’Aurore, déployant à son lever sa radieuse chevelure, ni Vesper ne l’ont vue s’arrêter ; elle allume deux torches de pin aux flammes de l’Etna, et les porte sans relâche au milieu des froides ténèbres. Quant la clarté bienfaisante du jour a fait pâlir les étoiles, elle cherche sa fille depuis l’heure où le soleil se lève jusqu’à celle où le soleil se couche. Un jour qu’épuisée de fatigue et dévorée par une soif ardente, elle ne trouvait aucune source pour se désaltérer, le hasard découvre à ses yeux une cabane couverte de chaume ; elle frappe à son humble porte ; une vieille paraît et voit la déesse qui lui demande à boire ; elle lui présente un doux breuvage, composé d’orge et de miel, qu’elle venait de faire bouillir. Tandis que Cérès boit à longs traits, un enfant, au regard dur et insolent, s’arrête devant elle, et rit de son avidité. La déesse offensée jette le reste du breuvage sur le front de l’enfant, qui parle encore. Pénétré de cette liqueur, son visage se couvre aussitôt de mille taches, ses bras font place à deux pattes, une queue achève la métamorphose et termine son corps, qui conserve à peine, en se rapetissant, la faculté de nuire ; réduit à des formes chétives, il n’est plus qu’un lézard : la vieille en pleurs s’étonne de ce prodige, elle veut le toucher ; mais il fuit et court se cacher ; il tire son nom de la couleur de sa peau, où les gouttes du fatal breuvage sont parsemées comme autant d’étoiles.

Il serait trop long de dire sur quelles terres et sur quelles mers la déesse promena sa course errante : le monde manque enfin à ses recherches ; elle revient en Sicile, et, l’explorant de nouveau, elle arrive sur les bords de Cyane. Sans sa métamorphose, la nymphe lui eût tout raconté ; mais elle voudrait en vain parler : elle n’a plus ni bouche, ni langue, ni aucun autre moyen de se faire entendre. Elle donne cependant des indices certains, en montrant à la déesse la ceinture de sa fille, qui tombée par hasard dans les ondes sacrées, flotte encore à leur surface. Cérès la reconnaît ; alors, comme si elle recevait la première nouvelle du rapt de Proserpine, elle arrache ses cheveux épars, et frappe son sein à coups redoublés. Ignorant encore en quel lieu de la terre est sa fille, elle maudit la terre entière, l’accuse d’ingratitude, et la déclare indigne de ses bienfaits : elle accuse surtout Trinacrie, où elle trouve la trace de son malheur. De sa main irritée elle brise la charrue ; dans son courroux, elle fait également périr et le laboureur et le bœuf, compagnon de ses travaux ; elle défend aux guérêts de rendre le grain qui leur fut confié, et le corrompt jusque dans son germe. La Sicile est déchue de cette fertilité renommée dans le monde entier ; les blés meurent en herbe, brûlés par les feux du soleil, ou inondés par des torrents de pluie. Les vents exercent de funestes influences ; d’avides oiseaux dévorent les grains à peine déposés dans le sein de la terre ; l’ivraie, le chardon et l’herbe parasite étouffent les moissons.

Aréthuse élève alors sa tête au-dessus de ses ondes, qui d’abord ont arrosé l’Élide, et, rejetant loin de son front son humide chevelure, elle s’écrie : « Ô mère des moissons ! mère de Proserpine, que vous avez cherchée dans tout l’univers, mettez un terme à vos immenses fatigues, et ne poursuivez pas de votre terrible courroux une contrée fidèle ; elle ne l’a point mérité, et c’est contre son gré qu’elle a donné passage au ravisseur. Ce n’est point pour ma patrie que je vous implore ; je suis venue sur ces bords en étrangère ; Pise est ma patrie, et je tire mon origine de l’Élide. La Sicile n’est pour moi qu’une terre hospitalière ; mais elle a plus de charmes, à mes yeux, que toute autre contrée ; et, sous le nom d’Aréthuse, j’ai fixé ici mes pénates et mon séjour : que votre colère s’apaise et daigne l’épargner. Vous saurez un jour comment j’ai changé de demeure, comment je me suis frayé une route à travers l’immense Océan jusqu’aux rivages d’Ortygie. Ce récit viendra plus à propos lorsque, affranchie de vos peines, le chagrin n’attristera plus votre visage. La terre m’ouvre ses canaux souterrains ; et, roulant mes eaux travers ses cavernes profondes, je relève ma tête en ces lieux, où je revois les astres longtemps cachés à mes regards ; en coulant au fond de la terre, dans ces routes voisines des gouffres du Styx, mes yeux ont vu Proserpine, ta fille. La tristesse et l’effroi sont encore empreints sur son visage ; mais elle est reine ; elle est la souveraine du sombre empire, la puissante compagne du dieu des enfers ».

À ce discours, la mère de Proserpine, immobile comme une statue de marbre, demeure frappée d’un long étonnement. Lorsque l’égarement de sa raison a fait place à la plus vive douleur, elle remonte, sur son char, aux célestes demeures. Le visage baigné de larmes, les cheveux épars et le désespoir dans l’âme, elle s’arrête devant le temple de Jupiter. « C’est pour mon sang et pour le tien que je viens t’implorer, ô maître des dieux ! Si la mère a perdu ses droits à ta pitié, ah ! que du moins ma fille touche le cœur de son père ! Je t’en conjure, ne va pas, indifférent à son malheur, la punir d’avoir reçu le jour dans mes flancs. Je la retrouve enfin cette fille que j’ai si longtemps cherchée, si c’est la retrouver que d’être certaine de l’avoir perdue, si c’est la retrouver que de savoir où elle est. Je puis pardonner à Pluton son enlèvement, pourvu qu’il me la rende. Ta fille, car, hélas ! elle n’est plus à moi : ta fille ne doit pas être l’épouse d’un ravisseur ». Jupiter lui répond : « Proserpine est le gage de notre tendresse et l’objet commun de notre sollicitude ; mais s’il faut donner aux choses leur véritable nom, ce rapt n’est pas un outrage ; il est le crime de l’Amour. Nous n’aurons pas à rougir d’un tel gendre, si tu consens à cet hymen, ô déesse ! Sans parler de ses autres titres, n’est-ce pas assez pour lui d’être le frère de Jupiter ? Que lui manque-t-il ? Il ne le cède qu’à moi, et c’est le sort qui l’a voulu. Cependant, si tu as vivement à cœur d’arracher Proserpine de ses bras, elle rentrera dans l’empire céleste, pourvu qu’aux enfers elle n’ait touché de ses lèvres aucun aliment : tel est l’arrêt des Parques ».

Il dit, et Cérès a résolu de rappeler sa fille sur la terre ; mais les destins s’opposent à ses vœux : Proserpine avait enfreint la loi qui lui prescrivait l’abstinence. Errant dans les jardins de Pluton, la jeune déesse, avec toute la simplicité de son âge, cueillit sur un arbre qui pliait sous les fruits une grenade, dont ses lèvres pressèrent sept grains tirés de leur pâle écorce. Ascalaphe seul la vit, Ascalaphe qu’une des nymphes les plus célèbres de l’Averne, Orphné, aimée de l’Achéron, enfanta, dit-on, dans un antre obscur. Il la vit ; et, par une cruelle révélation, il empêcha son retour. La reine de l’Erèbe gémit, change ce témoin indiscret en un oiseau sinistre ; et sur sa tête, arrosée des eaux du Phlégéton, elle fait naître un bec, des plumes et de grands yeux. Dépouillé de sa première forme, il s’enveloppe d’ailes jaunâtres ; sa tête grossit ; ses ongles s’allongent et se recourbent. Il peut à peine agiter les plumes nées sur ses bras engourdis : il n’est plus qu’un oiseau hideux, messager de deuil et de larmes, un morne hibou, qui n’apporte que de funestes présages.

La métamorphose d’Ascalaphe peut du moins paraître la peine de ses indiscrètes révélations ; mais vous, filles d’Achéloüs, d’où vous viennent, avec un visage de vierge, ces ailes et ces pieds d’oiseaux ? Serait-ce qu’au moment où Proserpine cueillait les fleurs du printemps, vous étiez au nombre de ses compagnes, ô Syrènes ? Après l’avoir vainement cherchée sur toute la terre, emportées sur la mer par votre sollicitude, vous souhaitiez de pouvoir vous soutenir à la surface des flots avec des ailes ainsi qu’avec des rames. Les dieux se montrèrent faciles à vos prières : vous vîtes soudain votre corps se revêtir d’un plumage doré ; et, pour conserver ces chants dont la mélodie charme l’oreille, pour conserver les trésors de votre voix, les dieux vous laissèrent vos traits de vierges et le langage des humains.

Arbitre entre son frère et sa sœur infortunée, Jupiter divise l’année en deux portions égales, et ordonne que Proserpine, prenant place tour à tour parmi les divinités des deux empires, passera six mois auprès de sa mère et six mois auprès de son époux. Le calme renaît aussitôt dans le cœur et sur le visage de Cérès : son front, qui naguère eût pu paraître triste même au roi des Enfers, s’épanouit de joie, pareil à l’astre du jour, qui, d’abord voilé d’humides brouillards, sort vainqueur et radieux du sein des nuages.

La bienfaisante Cérès, heureuse d’avoir retrouvé sa fille et libre d’inquiétude, veut savoir, Aréthuse, et le motif de ton voyage, et pourquoi tu devins une source sacrée. Les ondes font silence, et la nymphe, élevant sa tête au-dessus d’elles, essuie de sa main sa chevelure d’azur, et raconte les anciennes amours du fleuve qui arrose l’Élide : « J’étais une des nymphes de l’Achaïe, dit-elle ; aucune autre ne se montrait plus ardente à chercher dans les bois les lieux favorables à la chasse, plus ardente à tendre les filets. Jamais je n’ambitionnai la gloire de la beauté, je n’aspirais qu’à celle du courage. Cependant je passais pour belle ; mais les éloges prodigués à mes attraits ne me flattaient pas. Ces avantages, dont partout on tire vanité, dans ma simplicité grossière, j’en rougissais, et le don de plaire était un crime à mes yeux. Un jour, il m’en souvient, excédée de fatigue, je revenais de la forêt de Stymphale ; la chaleur était accablante, et ma lassitude la rendait plus accablante encore. Je rencontre un ruisseau qui coulait lentement et sans murmure ; si transparent jusqu’au fond de son lit, qu’au travers du cristal, l’œil pouvait compter les cailloux répandus sur le sable, et d’un cours si tranquille, qu’à peine il paraissait couler. Des saules au blanc feuillage, des peupliers, dont ces eaux entretenaient la verdure, répandaient sur la rive inclinée un ombrage qui ne devait rien à l’art. Je m’approche, et d’abord je mouille dans l’onde la plante de mes pieds ; ensuite j’y descends jusqu’au genou. Ce n’était point assez encore : je détache mes vêtements légers ; je les suspends aux branches flexibles d’un saule, et je me plonge nue au sein des eaux. Tandis que je les frappe de mes mains, que je les divise en me jouant de mille façons, et que j’agite mes bras sans repos, j’entends sortir de l’onde je ne sais quel murmure. Saisie d’effroi, je cours à la rive prochaine : « Où fuis-tu, Aréthuse ? me crie Alphée, du milieu de ses eaux ; où fuis-tu ? répète sa voix à demi éteinte. Je fuis sans vêtements : je les avais laissés sur la rive opposée. Il me poursuit et s’enflamme davantage ; ma nudité semble lui promettre un triomphe facile. Plus je me hâte, et plus, dans son délire, il précipite ses pas ; ainsi, d’une aile tremblante, la colombe fuit devant l’épervier, ainsi l’épervier presse la colombe tremblante. Mes forces me conduisent jusqu’aux murs d’Orchomène et de Psophis ; je franchis le mont Cyllène, le sinueux Ménale, le sommet glacé d’Érymanthe et les plaines de l’Élide. La vitesse d’Alphée ne surpassait pas la mienne ; mais nos forces étaient trop inégales : je ne pouvais soutenir longtemps la fatigue de ma course ; il pouvait encore fournir une longue carrière. Cependant je courais à travers les plaines et les montagnes ombragées de forêts ; je courais à travers les pierres, les rochers et des lieux où ne s’ouvrait aucun chemin. Le soleil était derrière moi ; je vis devant mes pas s’allonger une grande ombre : peut-être était-ce une illusion de la peur ; mais au moins suis-je bien certaine d’avoir entendu avec effroi sa marche bruyante, et senti le souffle de son haleine rapide agiter le bandeau qui retenait mes cheveux. Épuisée par la fuite : « Je suis perdue, m’écriai-je ; ô toi que Dictys adore, vole au secours de la nymphe dépositaire de tes armes, et souviens-toi que tu m’as souvent fait porter ton arc et tes flèches renfermées dans ton carquois ! » La déesse, touchée de ma prière, saisit un épais nuage et le jette sur moi. À peine en suis-je enveloppée, que le fleuve, sans savoir où je suis, me cherche autour de ses flancs caverneux. Deux fois, sans me trouver, il fait le tour de la nue où la déesse m’a cachée ; deux fois il m’appelle : « Io ! Aréthuse, Io ! Aréthuse ! Malheureuse ! » Quel fut alors mon effroi ; j’étais comme la brebis, lorsqu’elle entend les loups frémir autour de son étable ; ou comme le lièvre qui, caché dans un buisson, voit la meute ennemie, et n’ose faire aucun mouvement. Alphée ne s’éloigne pas encore, parce qu’il n’aperçoit au-delà de ce lieu aucune trace de mes pas : il attache ses regards sur la nue et sur la place qu’elle occupe. Assiégée dans mon asile, une froide sueur se répand sur mon corps, et des gouttes bleuâtres découlent de tous mes membres. L’eau naît partout sous mes pieds ; elle tombe en rosée de mes cheveux, et je suis changée en fontaine en moins de temps que je n’en mets à faire ce récit. Mais le fleuve me reconnaît dans cette onde qu’il aime encore ; et, dépouillant les traits mortels dont il s’était revêtu, il reprend sa forme liquide, pour mêler ses flots avec les miens. Diane entr’ouvre la terre : plongée dans ses sombres cavernes, je roule jusqu’aux rives d’Ortygie, et cette île qui m’est chère, puisqu’elle porte le nom de la déesse qui m’a sauvée, me voit la première reparaître à la clarté des cieux ».

Ainsi parle Aréthuse. La déesse des moissons attelle à son char deux serpents, soumet leur bouche au frein, et s’élance dans les airs, entre le ciel et la terre. Elle descend dans la ville de Pallas, confie son char léger à Triptolème, et, lui remettant des semences, elle lui ordonne d’en jeter une partie dans des terres, et le reste dans celles qui recevront une seconde culture, après un long repos. Bientôt le jeune Triptolème s’élève dans son essor au-dessus de l’Europe et de l’Asie : il s’arrête sur les rivages de la Scythie, où règne Lyncus, et se rend au palais de ce prince. « Ma patrie, répond-il, c’est la célèbre Athènes ; Triptolème est mon nom : pour venir en ces lieux, je n’ai traversé ni la mer sur un vaisseau, ni la terre à pied ; je me suis frayé un chemin dans les plaines de l’air. J’apporte avec moi les présents de Cérès, qui, répandus dans le vaste sein de la terre, produisent d’abondantes moissons et de doux aliments ». Le Barbare, jaloux d’usurper l’honneur d’un si grand bienfait, offre à Triptolème l’hospitalité ; et, tandis que le sommeil appesantit ses yeux, il l’attaque, le fer à la main. Il allait lui percer le sein ; mais Cérès le change en lynx, et commande au jeune Athénien de lancer de nouveau dans les airs ses coursiers sacrés ».

La plus âgée de nos sœurs avait fini ses doctes chants ; les nymphes, d’une voix unanime, décernent la palme aux divinités qui résident sur l’Hélicon. Nos rivales vaincues ont recours à l’injure : « C’est trop peu pour vous, leur dit la Muse, d’avoir mérité votre châtiment par un téméraire défi ; à cette faute, vous ajoutez l’insulte. La patience n’est plus en notre pouvoir ; nous saurons vous punir et suivre les mouvements de notre colère ». Les filles de l’Émathie accueillent ces menaces par le rire du mépris ; elles veulent parler, et joindre à la violence de leurs clameurs des gestes insolents. Tout à coup elles voient des plumes se faire jour à travers leurs ongles, et leurs bras se couvrir de duvet : se regardant l’une l’autre, elles voient leur bouche se durcir en un bec allongé ; oiseaux d’une espèce nouvelle, elles vont peupler les forêts. Elles veulent meurtrir leur sein, mais leurs bras agités les soulèvent et les tiennent suspendues dans les airs ; elles sont métamorphosées en pies, hôtesses injurieuses des forêts : sous leur nouveau plumage, elles ont conservé leur ancien caquet, leur voix rauque et babillarde, et leur désir insatiable de parler.



LIVRE SIXIÈME

ARGUMENT. — I. Métamorphose d’Arachné en araignée. - II. Niobé se met au-dessus de Latone et est changée en rocher. - III. Métamorphose des paysans lyciens en grenouilles. - IV. Marsyas converti en fleuve. - V. Pélops pleure Niobé; les dieux lui donnent une épaule d’ivoire. - VI. Métamorphose de Térée en huppe, de Philomèle en rossignol, de Procné en hirondelle. - VII. Borée enlève Orithye; il en a deux fils, Calais et Zétès, qui furent au nombre des Argonautes


Pallas avait prêté l’oreille à ce récit : elle avait applaudi aux chants des filles d’Aonie et à leur juste courroux : « C’est peu de louer, dit-elle, en elle-même : méritons d’être louée à notre tour, et ne souffrons pas qu’on méprise impunément notre divinité ». — Dès lors une seule pensée l’occupe, le châtiment de la jeune Lydienne Arachné, qu’elle savait lui disputer la palme dans l’art d’ourdir la laine en tissus. Arachné ne devait sa renommée ni à sa patrie ni à sa naissance, elle la devait toute à son art ; Idmon, son père, gagnait sa vie à Colophon en teignant la laine avide des sucs du murex de Phocée : sa mère n’était plus ; mais la bassesse de sa naissance l’avait assortie à cet époux vulgaire. Arachné s’était fait, par son travail, un nom célèbre dans les villes de la Lydie, malgré son humble origine, et quoique retirée dans les murs de l’obscure Hypépa : pour admirer ses ouvrages, souvent les nymphes du Tmolus désertèrent leurs côteaux couronnés de vignobles ; souvent les nymphes du Pactole désertèrent leurs eaux. On aimait à voir et les toiles qu’elle avait achevées et celles que sa main ourdissait encore : tant il y avait de grâce et de charmes dans son travail ! Soit qu’elle dévide en pelotons arrondis la laine encore informe ; soit que, pressé sous sa main, le fil y prenne en s’allongeant la mollesse et la ténuité des nuages ; soit que le fuseau rapide tourne entre ses doigts effilés, ou que son aiguille peigne sur la trame, on la prendrait pour l’élève de Pallas ; cependant Arachné repousse ce titre, et se défend, comme d’une honte, d’avoir reçu les leçons d’une immortelle : « Qu’elle vienne se mesurer avec moi, dit-elle ; vaincue, je me soumets à tout ». — Pallas emprunte les traits d’une vieille, et couvrant son front de faux cheveux blancs, appuie sur un bâton ses membres affaiblis ; elle aborde Arachné, et lui adresse ces paroles : « La vieillesse n’amène pas seulement des maux à sa suite ; l’expérience est le fruit tardif de l’âge. Ne dédaigne pas mes avis : tu peux prétendre à la gloire de surpasser tous les mortels dans ton art ; mais cède à une déesse ; implore, d’une voix suppliante, le pardon de tes blasphèmes ; désarmée par tes prières, elle te l’accordera ». Arachné, lui jetant un regard plein de courroux, laisse la trame commencée, et retient à peine sa main prête à frapper ; elle trahit sur son visage la colère qui l’enflamme, et répond à celle qui cache à ses yeux la divine Pallas : « Insensée, le poids de l’âge qui courbe ton corps affaiblit aussi ta raison ; c’est souvent un malheur d’avoir trop vécu. Si tu as une bru, si tu as une fille, fais leur entendre ce langage : je sais me conseiller moi-même ; et pour te convaincre que tes remontrances sont vaines, apprends que je n’ai pas changé. Pourquoi ne vient-elle pas elle-même ? Pourquoi se dérobe-t-elle au combat ? — Elle est venue », dit alors la déesse, et, dépouillant les traits de la vieillesse, elle révèle Pallas. Sa divinité reçoit l’hommage des nymphes et des vierges de Lydie ; Arachné seule n’est point émue ; elle rougit pourtant, mais la rougeur soudaine qui, malgré elle, colore son visage, s’évanouit aussitôt ; pareille à l’air qui se teint de pourpre au lever de l’aurore, et que bientôt on voit blanchir aux premiers rayons du soleil. Elle persiste dans son entreprise ; et, dans sa folle ambition de ravir la palme, elle court à sa ruine ; car la fille de Jupiter ne recule pas devant le défi ; elle cesse de conseiller, et ne diffère plus la lutte.

Aussitôt, prenant place vis-à-vis l’une de l’autre, elles tendent les fils légers qui forment une double série, et les attachent au métier ; un roseau sépare les fils. Au milieu d’eux glisse la trame qui, conduite par la navette affilée, se déroule sous leurs doigts, s’entrelace à la chaîne et s’unit avec elle sous les coups du peigne aux dents aiguës. L’une et l’autre se hâtent, et, la robe repliée autour de leur sein, les habiles ouvrières pressent le mouvement rapide de leurs mains ; le désir de vaincre les rend insensibles à la fatigue. Elles emploient dans leurs tissus la pourpre que Tyr a préparée dans des vases d’airain, et marient les nuances avec tant de délicatesse que l’œil ne saurait les distinguer : tels, réfléchis par la pluie, les rayons du soleil décrivent un arc dont la courbe immense embrasse l’étendue des cieux : il brille de mille couleurs variées, mais le passage de l’une à l’autre échappe à l’œil séduit ; tant elles se fondent aux points qui se touchent ! mais aux extrémités la différence éclate. Sous leurs doigts, l’or flexible se mêle à la laine, et des histoires empruntées à l’antiquité se déroulent sur la toile.

Pallas peint la colline consacrée à Mars près de la ville de Cécrops, et le débat qui s’éleva jadis sur le nom de la contrée. Les douze dieux assis autour de Jupiter sur des sièges élevés, brillent revêtus d’une auguste majesté ; chacun d’eux se fait reconnaître à ses traits ; mais la grandeur royale éclate sur le front de Jupiter. Le roi des mers est debout : il frappe de son long trident des rochers escarpés, fait jaillir un coursier de leur flancs entr’ouverts, et, par ce témoignage de sa puissance, il revendique l’empire de la contrée. La déesse se représente elle-même armée de son bouclier et de sa lance à la pointe acérée ; elle met un casque sur sa tête ; autour de sa poitrine, l’égide qui la protège. Elle frappe la terre de sa lance, et l’on en voit sortir l’olivier tout chargé de ses fruits et de son pâle feuillage : Les dieux sont transportés d’admiration, et Pallas couronne son ouvrage par sa victoire. Cependant, pour qu’un exemple apprenne à sa rivale quel prix elle doit attendre de son audace insensée, elle représente, aux quatre coins de la toile, quatre combats remarquables à la fois par la vivacité du coloris et par la petitesse des figures. À l’un des angles on voit Hémus et son épouse Rhodope de Thrace, aujourd’hui montagnes chargées de frimas, autrefois mortels orgueilleux qui usurpèrent les noms des plus puissantes divinités : dans une autre, c’est la destinée déplorable de la mère des pygmées. Junon, qu’elle avait provoquée, la vainquit, la changea en grue, et la condamna à faire la guerre à ses sujets. Plus loin, c’est Antigone, qui jadis osa se mesurer avec l’épouse du grand Jupiter. La reine des dieux la métamorphosa en oiseau. Ni la gloire d’Ilion, sa patrie, ni celle de Laomédon, son père, ne purent la sauver ; sous le plumage d’une cigogne au long bec, des cris bruyants applaudissent encore à sa beauté. Le dernier angle montre Cinyre, privé de sa famille et embrassant les degrés du temple formés des membres de ses filles ; couché sur le marbre, des larmes semblent couler de ses yeux. Les branches de l’olivier pacifique bordent ce tableau : tel en est le dessin ; la déesse le termine par l’arbre qui lui est consacré.

La jeune Méonienne peint Europe abusée par l’image d’un taureau : l’œil croit voir un taureau vivant, une mer véritable. La fille d’Agénor semble tourner ses regards vers la terre qu’elle vient de quitter ; elle semble appeler ses compagnes, craindre l’atteinte des flots qui bondissent vers elle, et replier timidement la plante de ses pieds. Elle peint Astérie se débattant dans les serres d’un aigle, Léda reposant sous les ailes d’un cygne, Jupiter qui se cache sous la forme d’un satyre, pour rendre mère de deux enfants la belle Antiope, ou sous les traits d’Amphitryon, pour te séduire, ô Alcmène ! qui se change en pluie d’or pour tromper Danaé ; qui devient flamme avec la fille d’Asopus, berger avec Mnémosine, serpent, aux changeantes couleurs, avec la fille de Cérès. Et toi, Neptune, sous les traits d’un taureau menaçant, elle te couche aux pieds de la fille d’Éole ; tu empruntes la figure de l’Énipée pour donner le jour aux Aloïdes ; faux bélier, tu charmes Bisaltis : Cérès, aux blonds cheveux, douce mère des moissons, t’aime sous la forme d’un coursier : sous celle d’un oiseau, tu triomphes de la mère du coursier ailé, de Méduse, dont le front est hérissé de vipères ; et de Mélanthe, sous celle d’un dauphin. Elle donne aux personnages, elle donne aux lieux, les traits qui leur appartiennent. On voit Apollon prendre l’habit grossier d’un pâtre, ou le plumage d’un vautour, ou la crinière d’un lion aux larges flancs, ou devenir berger pour séduire Issé, la fille de Macarée. Bacchus abuse Erigone, sous la forme mensongère d’un raisin, et Saturne, transformé en cheval, fait naître le centaure Chiron. Autour de la toile serpentent, comme une bordure déliée, des rameaux de lierre entrelacés de fleurs.

Ni Pallas ni l’Envie ne pourraient rien reprendre dans cet ouvrage. La déesse, à la chevelure d’or, irritée du succès de sa rivale, déchire la toile où sont représentées les faiblesses des dieux ; elle tient encore à la main la navette de buis de Cyrotus : trois et quatre fois elle en frappe la tête de la fille d’Idmon. L’infortunée ne peut supporter cet affront ; dans son désespoir, elle se suspend à un cordon, et cherche à s’étrangler. Touchée de compassion, Pallas adoucit son destin : « Vis, lui dit-elle, malheureuse ! vis, mais toujours suspendue. La même peine (garde-toi d’espérer un meilleur avenir) est imposée à tes descendants jusqu’à la postérité la plus reculée ». Elle dit, et s’éloigne en répandant sur elle le suc d’une herbe vénéneuse. Tout à coup, atteints de ce fatal poison, les cheveux d’Arachné tombent, son nez et ses oreilles disparaissent, sa tête et tous ses membres se rapetissent ; des doigts longs et grêles sont attachés à ses flancs, et lui servent de jambes ; le reste du corps forme son ventre ; c’est de là que, fileuse araignée, et fidèle à ses anciens travaux, elle tire les fils dont elle ourdit sa toile.

La Lydie entière frémit ; la Renommée répand le bruit de cet événement dans les villes de Phrygie, et le livre aux entretiens du monde entier. Niobé, avant son hymen, avait connu Arachné, lorsque, vierge encore, elle habitait la Méonie et le mont Sipyle ; mais ce malheur, qu’elle regarde comme le châtiment d’une fille vulgaire, n’est point pour de un avertissement de céder aux dieux et de modérer son langage. Tout concourt à nourrir son orgueil ; mais les talents de son époux, l’éclat de sa naissance et de celle d’Amphion, le vaste royaume soumis à ses lois, quelque vanité qu’elle en tire, la rendent moins fière encore que sa nombreuse postérité. Niobé eût été la plus heureuse des mères si elle eût moins connu son bonheur. La fille de Tirésias, Manus, qui lisait dans l’avenir, transportée d’une fureur divine, allait un jour, criant dans toutes les rues de la ville : Thébaines, courez en foule offrir à Latone et à ses deux enfants vos prières et l’encens, symbole de piété ; attachez vos cheveux avec des branches de laurier, Latone vous le commande par ma bouche ». On obéit, et, dociles à sa voix, les Thébaines parent leur front de feuillage, brûlent l’encens et mêlent leurs prières à la flamme qui s’élève sur les autels.

Cependant Niobé s’avance entourée d’un cortège nombreux ; elle étale sur sa robe de pourpre, tissue d’or, tout le luxe de la Phrygie ; belle, malgré la colère, elle agite majestueusement sa tête et sa chevelure, qui flotte sur ses épaules. Elle s’arrête, et quand elle a fièrement promené autour d’elle un superbe regard : « Quelle folie ! s’écrie-t-elle, de préférer les dieux qu’on vous annonce aux dieux que vous voyez ! Pourquoi Latone a-t-elle des autels, lorsque l’encens ne brûle pas encore en mon honneur ? Moi, fille de Tantale, qui seul, de tous les mortels, s’est assis à la table des dieux ; moi, fille d’une sœur des Pléiades, et petite-fille du puissant Atlas, dont la tête supporte la voûte éthérée ; moi, dont le père est fils de Jupiter, que je me glorifie encore d’appeler mon beau-père ! Les peuples de Phrygie tremblent sous mes ordres ; je règne en souveraine dans le palais de Cadmus. Ces murs élevés aux accords de la lyre d’Amphion, et le peuple qui les habite, nous reconnaissent pour maîtres, moi et mon époux. Dans mon palais, de quelque côté que se portent mes yeux, ils rencontrent d’immenses richesses ; enfin, ma beauté peut faire envie à une déesse. Ajoutez à tant de gloire sept filles, autant de fils dans la fleur de l’âge, et bientôt sept gendres et sept brus. Cherchez maintenant d’où peut naître mon orgueil ; osez me préférer la fille de Céus, je ne sais quel Titan, Latone, qui jadis ne put trouver, sur le vaste sein de la terre, un peu de place pour mettre au monde ses enfants. Le ciel, la terre et l’onde refusèrent un asile à votre déesse ; elle fut exilée de l’univers jusqu’au moment où, par pitié, Delos lui dit, pour arrêter sa course vagabonde : « Toutes deux étrangères, nous errons, toi sur la terre, moi sur les mers ». Et elle lui donna un abri flottant, où Latone devint mère de deux enfants, à peine la septième partie de ceux que mes flancs ont portés. Je suis heureuse ; qui pourrait le nier ? Je serai toujours heureuse ; qui oserait en douter ? C’est l’abondance de mes biens qui assure mon bonheur ; je suis trop haut pour que l’adversité puisse m’atteindre. Quelque bien qu’elle puisse m’ôter, elle m’en laissera toujours beaucoup plus encore ; au point où elle est montée, ma fortune est au-dessus de la crainte des revers. Supposez que de ce peuple d’enfants quelques-uns me soient enlevés, cette perte ne saurait me réduire à deux comme Latone ; avec une pareille postérité, est-elle bien loin de ne pas en avoir ? Hâtez-vous donc, hâtez-vous d’abandonner ses autels, et déposez le laurier qui couronne vos têtes ». Les Thébaines déposent leurs couronnes et laissent le sacrifice interrompu ; mais leur bouche peut encore murmurer les prières qu’elles adressaient à la déesse. Latone, indignée, monte au sommet du Cynthe, et adresse ces paroles à ses deux enfants : « Moi, votre mère, si fière de vous avoir donné le jour ; moi qui, dans tout l’Olympe, ne le cédais qu’à la seule Junon, on doute maintenant de ma divinité ! Ces autels où je suis honorée depuis tant de siècles vont m’être interdits, ô mes enfants ! si vous ne me prêtez votre appui. Ce n’est pas là ma seule douleur : la fille de Tantale ajoute l’insulte à son impiété : elle ose vous préférer ses enfants, elle ose dire (puisse tomber sur elle un semblable malheur ! ) que je suis une mère sans enfants ; sa langue sacrilège a renouvelé les blasphèmes de son père ». Latone allait joindre la prière à ce discours. « C’en est assez, dit Phébus ; vos plaintes arrêtent trop longtemps la vengeance ». Phébé tient le même langage, et tous deux ils fendent les airs d’un vol rapide, et descendent, cachés dans un nuage, sur la cité que Cadmus a bâtie. Près des murs s’étendait au loin une vaste plaine, incessamment foulée par les chevaux ; le sol s’était ramolli sous leurs pas et sous les roues des chars qui le sillonnaient sans cesse. C’est là qu’une partie des sept fils d’Amphion, montés sur des coursiers généreux, pressent leurs flancs couverts de tapis de pourpre, et les dirigent avec des rênes chargées d’or. L’un d’eux, Ismène, le premier que sa mère porta dans son sein, faisait tourner son coursier dans un cercle tracé, et soumettait au frein sa bouche écumante. « Hélas ! » s’écrie-t-il tout à coup ; il emporte dans sa chute le trait qui l’a frappé au milieu de la poitrine ; sa main mourante abandonne les rênes, glisse lentement sur l’épaule droite du cheval, et tombe sur le flanc. Placé près de son frère, Sipyle, au bruit d’un carquois qui résonne dans les airs, fuit à bride abattue ; ainsi fuit le pilote quand, à la vue d’un nuage précurseur de la pluie, il déploie toutes les voiles qui pendent aux mâts, pour recueillir jusqu’au plus léger souffle des vents. Mais il a beau presser son coursier, le trait inévitable le suit ; il frémit sur sa tête, s’y fixe, et le fer dont il est armé sort par sa bouche. Comme il vole penché sur le cou du coursier, livré à toute sa vitesse, il roule le long de la crinière, et va souiller la terre de son sang qui bouillonne. L’infortuné Phédime, et Tantale, héritier du nom de son aïeul, après avoir fini leur course accoutumée, étaient descendus sur l’arène pour se livrer à la lutte si chère à la jeunesse ; déjà l’huile brillante avait coulé sur leurs membres, déjà ils se tenaient étroitement embrassés, poitrine contre poitrine, lorsqu’une flèche, lancée par la corde tendue, les perce l’un et l’autre. Ils poussent ensemble un profond gémissement ; et quand leurs corps, affaissés par la douleur, sont ensemble tombés sur l’arène, ils roulent ensemble une mourante paupière, et rendent ensemble le dernier soupir. Alphénor, qui les voit, accourt en se meurtrissant la poitrine, pour recevoir dans ses bras leurs corps déjà glacés ; il expire en accomplissant ce pieux devoir : le dieu de Délos lui plonge un trait mortel au fond du cœur ; le fer qu’il en retire aussitôt e-traîne avec sa pointe une partie du poumon, et son âme s’échappe dans les airs avec les flots de son sang. Damasichton à la chevelure virginale ne meurt pas d’une seule blessure ; atteint à l’endroit où la jambe commence et s’unit aux nœuds souples du jarret nerveux, sa main essaie d’arracher le trait fatal, un autre le frappe à la gorge, y pénètre tout entier, et sort repoussé par le sang, qui jaillit avec force, et s’ouvre au loin un passage dans l’air. Le dernier de tous, Ilionée, dont les prières devaient rester impuissantes, élève ses bras au ciel : « Ô dieux ! je vous implore tous ! s’écrie-t-il, ignorant qu’il n’était pas besoin de les implorer tous ; épargnez-moi ! » Le dieu qui porte l’arc fut touché de sa prière ; mais le trait ne pouvait plus être arrêté ; toutefois, la blessure qui lui ravit le jour fut légère, et la flèche ne fit qu’effleurer le cœur d’Ilionée. Avertie de son malheur par la renommée, par la douleur du peuple et les larmes de ses amis, Niobé ne saurait douter d’une si soudaine catastrophe ; mais elle s’étonne que les dieux aient pu l’accomplir ; elle s’indigne qu’ils aient eu contre elle tant d’audace et tant de puissance ; Amphion lui-même, en se plongeant un poignard dans le sein, venait de finir en même temps ses douleurs et sa vie. Oh ! qu’en ce moment elle était différente de cette Niobé qui naguère éloignait le peuple des autels de Latone, et s’avançait d’un pas superbe au milieu de Thèbes : alors elle faisait envie à ses amis, et maintenant, objet de pitié, même pour ses ennemis, elle se jette sur les restes glacés de ses fils, et sa bouche égarée leur distribue ses derniers baisers. Elle en détache ses bras livides, et les élevant au ciel : « Repais-toi de ma douleur, ô cruelle Latone ! s’écrie-t-elle ; repais-toi de mes larmes, assouvis ton cœur impitoyable ; je meurs sept fois : triomphe, implacable ennemie ! applaudis-toi de cette victoire ! Mais où donc est cette victoire ? Dans mon malheur je suis encore plus riche que toi dans ta prospérité : après tant de funérailles, je l’emporte encore ! » Elle parle, et déjà la corde a résonné sur l’arc qui se tend avec force ; à ce bruit, tous frissonnent d’effroi ; Niobé seule n’est point émue : son audace grandit avec ses malheurs. En habit de deuil et les cheveux épars, ses filles étaient debout, rangées autour des lits funèbres de leurs frères. L’une d’elles veut retirer le trait plongé dans ses entrailles, elle tombe sur son frère, et meurt en l’embrassant ; une autre s’efforçait de consoler sa mère infortunée, elle perd tout à coup la voix, et ses membres plient sous les coups d’une main invisible ; elle ne ferme la bouche qu’en exhalant le dernier soupir. Celle-ci tombe mourante en cherchant vainement à fuir, celle-là expire sur le corps de sa sœur ; l’une se cache, l’autre paraît toute tremblante. La mort avait déjà fait six victimes, que ses coups avaient diversement frappées ; une seule restait : sa mère lui fait un rempart de son corps, et l’enveloppe de ses vêtements : « Laisse-m’en une ; de tant de filles je ne te demande que la plus jeune, la seule qui me reste encore ». Tandis qu’elle prie, celle pour qui elle prie expire. Veuve de son époux, veuve de ses fils et de ses filles, Niobé s’assied au milieu de leurs cadavres inanimés. Endurcie par tant de maux, elle demeure immobile ; le vent n’agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage, ses yeux sont fixes, ses traits respirent la douleur, rien ne vit plus en elle ; sa langue se glace dans son palais durci, le mouvement s’arrête dans ses veines ; son cou n’est plus flexible, ses bras ne peuvent faire aucun geste, ni ses pieds avancer ; ses entrailles même se pétrifient. Elle pleure, pourtant ; un violent tourbillon la saisit et l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle se fond en eau, et des larmes baignent encore le marbre de son corps.

Dès lors, hommes et femmes redoutent le courroux de la divinité qui vient de faire éclater sa puissance ; tous se montrent plus jaloux d’honorer la déesse qui enfanta deux jumeaux, et comme il arrive toujours qu’une aventure récente rappelle d’anciens souvenirs, un Thébain s’exprime en ces termes : « Jadis les laboureurs des plaines fertiles de la Lycie ne méprisèrent pas impunément Latone. C’est une histoire peu connue, parce qu’elle concerne des hommes vulgaires ; mais elle n’est pas moins remarquable : j’ai vu moi-même le lac et les lieux que ce prodige a rendus célèbres. Chargé d’années, incapable de supporter les fatigues d’un voyage, mon père m’avait ordonné de lui amener les plus belles génisses de la Lycie, et m’avait donné pour guide un homme de cette contrée. Nous parcourions ensemble les pâturages : tout à coup nous apercevons, debout au milieu du lac, un autel antique, noirci par la fumée des sacrifices, et entouré de roseaux balancés par les vents. Mon guide s’arrête, et d’une voix tremblante, il murmure ces paroles : « Sois-moi propice ». Ma bouche répète, en murmurant : « Sois-moi propice ». Et cependant je lui demande si cet autel est consacré aux Naïades, à Faune, ou à quelque dieu du pays ; il me répond : « Jeune homme, ce n’est pas une divinité des montagnes qui préside à cet autel ; il appartient à la déesse que l’altière Junon exila jadis de l’univers. À peine Délos accorda-t-elle un asile à ses prières, alors que, île légère, elle voguait errante sur les mers. Là, couchée entre un palmier et l’arbre de Pallas, Latone donna le jour à deux enfants, en dépit de leur implacable marâtre. Devenue mère, dit-on, elle fuit encore, loin de cette île, le courroux de Junon, emportant sur son sein ses deux divins jumeaux. Un jour que le soleil embrasait la terre de ses feux, parvenue aux confins de la Lycie, où naquit la Chimère, elle s’arrête, épuisée par les fatigues d’un long voyage : la chaleur avait allumé en elle une soif dévorante, et ses nourrissons avides avaient tari le lait de ses mamelles. Le hasard lui découvre, au fond d’une valléee un lac dont les eaux lui semblaient pures : sur ses bords, des pâtres coupaient l’osier fertile en rejetons, le jonc et l’algue amie des marais. La fille de Céus approche, plie un genou et se penche sur la rive pour se désaltérer dans l’onde fraîche : cette troupe grossière s’oppose à ses désirs. « Pourquoi, leur dit la déesse, m’interdire ces eaux ? L’usage en appartient à tous : la nature n’a point voulu que le soleil, l’air et l’onde limpide soient la propriété d’un seul : je viens ici jouir d’un bien commun à tous, et pourtant ma voix suppliante vous le demande comme un don. Je ne voulais pas rafraîchir mes membres accablés de lassitude, mais apaiser ma soif. Tandis que je parle, ma bouche se dessèche, et mon gosier aride laisse à peine un passage à ma voix. Cette boisson sera pour moi égale au nectar, et je proclamerai que je vous dois la vie ; oui cette onde est la vie que je reçois de vous. Ah ! laissez-vous toucher par ces enfants suspendus à mon sein, et qui vous tendent leurs faibles bras » (par hasard ils les tendaient en ce moment). Quel cœur les douces paroles de Latone n’auraient-elles pas fléchi ? Mais ces pâtres, insensibles à sa prière, persistent dans leur refus. Ils lui ordonnent de s’éloigner et ajoutent la menace à l’injure. Ce n’était point assez : ils plongent dans l’eau leurs pieds et leurs mains pour en troubler la pureté, ils y bondissent méchamment pour soulever l’épais limon qui reposait au fond de l’onde. La colère impose silence à la soif, et dédaignant de s’abaisser plus longtemps à des prières indignes d’une déesse, la fille de Céus élève ses mains vers le ciel, et s’écrie : « Vivez à jamais dans cet étang ». Ses vœux sont accomplis : ils se jettent avec joie au sein des eaux ; tantôt ils se plongent tout entiers au fond du lac, tantôt ils montrent leur tête au-dessus de l’abîme, ou nagent à sa surface. On les voit tour à tour se reposer sur la rive, et s’élancer de nouveau dans les froides ondes : ils exercent encore leur langue impure à l’invective, et, cachés sous les eaux, sous les eaux mêmes on les entend s’essayer sans pudeur à l’outrage. Déja leur voix est rauque, leur gorge s’enfle et se dilate, et leur bouche élargie s’ouvre pour vomir l’injure ; leur tête se joint à leurs épaules ; le cou disparaît ; leur dos est verdâtre, leur ventre, qui forme la plus grande partie de leur corps, blanchit, et, changés en grenouilles, ils bondissent, sous une forme nouvelle, dans la fange de l’étang ».

Après qu’on eut raconté (j’ignore le nom du conteur) la triste aventure des pâtres de Lycie, un autre rappela celle du satire, châtié par le fils de Latone, vainqueur dans le combat de la flûte, inventée par Minerve. « Pourquoi me déchirer ? s’écriait-il. Ah ! que je me repens de mon audace ; Ah ! fallait-il que la flûte me coûtât si cher ! » Il crie, et la peau qui couvre ses membres est arrachée ; tout son corps n’est bientôt qu’une plaie, le sang coule de toutes parts, ses nerfs sont mis à nu ; on peut voir le mouvement de ses veines que la peau ne cache plus, l’œil peut compter ses entrailles et ses fibres transparentes. Les Faunes, divinités des champs et des forêts, les Satyres, ses frères, Olympe, déjà célèbre, et les Nymphes, mêlèrent leurs larmes à celles de tous les bergers qui font paître sur ces montagnes les brebis à l’épaisse toison, et les bœufs aux cornes menaçantes. Baignée de ces larmes, la terre fertile les reçoit dans son sein et s’en abreuve jusqu’au fond de ses entrailles. Après les avoir changées en eau, elle les ramène dans la région des airs ; elles forment un fleuve qui, sous le nom de Marsyas, roule les eaux les plus limpides de la Phrygie, et va, par une pente rapide, se perdre dans la mer.

Après ce récit le peuple revient aux malheurs dont il est le témoin ; il pleure la mort d’Amphion et celle de ses enfants. Mais l’indignation éclate contre Niobé : on dit que Pélops donna seul des larmes à son sort : déchirant ses vêtements jusqu’à la poitrine, il découvrit l’ivoire de son épaule gauche. À l’époque de sa naissance, cette épaule était de chair comme la droite, et de la même couleur ; bientôt après, ses membres furent mis en lambeaux par la main de son père ; les dieux les rassemblèrent, dit-on ; ils les avaient tous retrouvés, à l’exception de celui qui tient le milieu entre la gorge et le bras ; ils remplirent ce vide à l’aide d’une pièce d’ivoire, et ranimèrent ainsi Pélops tout entier.

Les princes voisins se réunissent, et les villes d’alentour supplient leurs rois d’apporter des consolations à Pélops ; c’étaient Argos et Sparte, Mycènes, où devaient régner les Pélopides, Calydon qui n’était pas encore en butte au terrible courroux de Diane, la fertile Orchomène, Corinthe, célèbre par son airain, la superbe Messène, Patras, l’humble Cléone, Pylos où régna Nélée, Trézène que Pitthée ne gouvernait pas encore, et toutes les cités que l’isthme renferme entre deux mers, et toutes celles que du haut de cet isthme l’œil aperçoit au-delà. Qui pourrait le croire ? Athènes, tu manquas seule à ce pieux devoir. La guerre y mit obstacle ; des bordes barbares avaient passé les mers, et porté l’épouvante dans les murs de Mopsus ; Térée, roi de Thrace, armé pour la défense d’Athènes, les avait dispersées et illustré son nom par cette victoire. Sa puissance, ses richesses, le nombre de ses sujets, l’éclat de son origine, qui le faisait sortir du noble sang de Gradivus, tout porta Pandion à lui donner la main de Procné. Mais Junon, qui préside au mariage, l’Hyménée et les Grâces ne s’approchèrent pas de leur couche. Pour l’éclairer, les Euménides allumèrent leurs torches aux flammes d’un bûcher ; les Euménides préparèrent le lit nuptial, où vint se reposer un hibou profane, qui s’était abattu sur leur toit. C’est sous ces auspices que s’unirent Procné et Térée ; c’est sous ces auspices qu’ils donnèrent la vie à un enfant. Cependant la Thrace les entoure d’hommages ; elle rend grâces aux Dieux, et veut que le jour où la fille de l’illustre Pandion devint l’épouse de son roi, et celui où Itys vint au monde, soient consacrés par des fêtes solennelles : tant l’homme est aveuglé sur ses véritables intérêts ! Déjà le soleil, au terme de sa révolution, avait cinq fois ramené l’automne, lorsque Procné, mêlant aux discours les caresses, dit à son époux : « Si j’ai quelque empire sur toi, souffre que j’aille voir ma sœur, ou qu’elle vienne elle-même en ces lieux ; tu promettras à mon père son prompt retour auprès de lui : le bonheur de la voir est la plus grande faveur que je puisse recevoir de toi ». Térée fait lancer les vaisseaux à la mer ; secondé par la rame et les voiles, il touche au port d’Athènes, et pénètre dans le Pirée. Arrivé auprès de son beau-père, ils unissent leurs mains, et l’entretien commence sous d’heureux auspices. Térée expose d’abord le motif de son voyage et le vœu de son épouse ; il s’engage à ramener promptement Philomèle : en ce moment elle parait, riche de brillants atours, plus riche encore de sa beauté. Telles on peint les Naïades et les Dryades, quand elles se montrent au milieu des forêts, si toutefois on leur suppose ce luxe d’ornements et de parure. À la vue de la jeune fille, Térée s’enflamme, comme les blancs épis à l’approche du feu, ou comme s’embrasent les feuilles, l’herbe desséchée et la paille légère. La beauté de Philomèle suffisait pour séduire ; mais Térée trouve dans son naturel un nouvel aiguillon à son amour ; le cœur des Thraces est si prompt à ressentir les ardeurs de Vénus ! Il brûle de ses feux et des feux du climat qui l’a vu naître. Dans ses désirs impétueux, il ne pense qu’à corrompre les vigilantes compagnes de Philomèle et sa fidèle nourrice ; il veut la tenter elle-même par de riches présents, il veut l’acheter, s’il le faut, au prix de son royaume, l’enlever et soutenir son rapt par la force des armes. Il n’est rien que n’ose son amour effréné, et son cœur ne peut plus contenir la flamme qui le dévore. Dejà tout délai l’importune, il revient avec une ardeur empressée aux vœux de Procné ; les désirs de Procné servent de voile à ses propres désirs. L’amour le rend éloquent ; ses instances sont-elles trop vives, c’est Procné qui l’exige ; il a même recours aux larmes, comme si Procné les avait commandées. Dieux ! quelle nuit obscure enveloppe le cœur humain ! Les efforts de Térée pour consommer un crime font croire à sa vertu ; ce crime fait sa gloire. Que dis-je ? Philomèle s’associe à ses désirs ; elle jette ses bras caressants autour des épaules de son père, et demande qu’il lui soit permis de se rendre auprès de sa sœur ; c’est au nom de sa vie, et c’est contre sa vie qu’elle implore cette faveur. Térée la contemple, et déjà il la possède du regard ; les baisers qu’elle donne à son père, les bras dont elle étreint son cou, tout est pour lui aiguillon, tout est flamme, tout sert d’aliment à son délire. Toutes les fois qu’elle embrasse son père, il voudrait être son père : et s’il l’était, serait-il moins impie ! Pandion cède aux prières de ses filles ; Philomèle transportée de joie rend grâce à son père. Infortunée ! Elle regarde comme un bonheur pour sa sœur et pour elle ce qui doit les perdre toutes les deux. Phébus n’avait plus qu’un étroit espace à parcourir, et ses chevaux frappaient déjà de leurs pieds la région où s’incline l’Olympe. On dresse avec une pompe royale les tables du festin, les dons de Bacchus coulent dans des coupes d’or, et chacun va goûter les douceurs du sommeil. Le roi de Thrace est séparé de Philomèle, mais elle remplit son cœur qui bouillonne ; il se rappelle ses traits, sa démarche, ses mains ; les charmes qu’il n’a pas vus encore, il se les représente au gré de ses désirs ; il attise lui-même le feu qui le dévore, et son ardeur inquiète éloigne de lui le sommeil. Le jour brille : Pandion presse la main de son gendre prêt à partir, et, les yeux baignés de larmes, il lui recommande sa compagne : « Ô mon gendre bien-aimé ! puisqu’un pieux motif m’y oblige, puisque mes deux filles le veulent ainsi, et que tu le veux toi-même, ô Terée ! je te la confie. Mais au nom de la bonne foi, par les liens qui unissent nos cœurs, par les dieux immortels, je t’en conjure, veille sur elle avec l’amour d’un père. Hâte-toi de me rendre ce doux appui de ma vieillesse : tout délai m’en semblera long. Et toi, Philomèle (c’est assez que ta sœur vive loin de nous), si tu as quelque tendresse pour ton père, presse le moment de ton retour ». Telles étaient ses prières ; en même temps il couvrait sa fille de baisers, et mêlait à ses prières de douces larmes. Comme un gage de foi, il prend la main de Térée et celle de Philomèle et les serre dans la sienne ; il leur donne pour sa fille et pour son petit-fils, qui vivent éloignés de lui, de doux embrassements en souvenir de tendresse. Enfin, il peut à peine prononcer le dernier adieu d’une voix entrecoupée de sanglots, et lui-même il s’effraie des tristes pressentiments qui s’élèvent dans son âme. Cependant Philomèle est montée sur le vaisseau à la poupe éclatante ; la rame fend les flots, et la terre semble s’éloigner. « Je triomphe, s’écrie Térée, j’emporte avec moi l’objet de mes vœux ! » Le barbare ! il tressaille de joie, et ne diffère qu’à regret son bonheur ; son regard ne se détourne pas un moment de sa victime : ainsi, quand l’oiseau de Jupiter enlève un lièvre dans ses serres recourbées et le dépose dans son aire, à la cime d’un arbre, il fixe sur sa proie, qui ne saurait lui échapper, l’œil avide d’un ravisseur. Déjà on touche au terme du voyage ; déjà les matelots fatigués sortent de leurs vaisseaux et descendent sur le rivage natal. Le roi de Thrace entraîne la fille de Pandion dans un antre caché au fond d’une antique forêt ; il l’enferme pâle, tremblante, livrée à mille craintes, fondant en larmes, et demandant où est sa sœur. Il lui dévoile alors son infâme dessein, et triomphe, par la violence, d’une vierge qui, seule et sans appui, ne cesse d’implorer par ses cris impuissants et son père et sa sœur, et les dieux avant tout. Elle tremble comme la timide brebis qui, blessée par un loup et arrachée de sa gueule, ne se croit pas encore en sûreté, ou comme la colombe qui palpite de crainte à la vue de ses plumes rougies de son propre sang, et redoute encore les serres avides dont elle a senti l’étreinte. Bientôt, revenue à elle-même, Philomèle arrache ses cheveux épars, meurtrit son sein avec désespoir, et, tendant les bras vers Térée, elle s’écrie : « Barbare ! qu’as-tu fait ? Eh quoi ! monstre cruel, ni tes ordres de mon père, ni ses pieuses larmes, ni le souvenir de ma sœur, ni ma virginité, ni les droits de l’hymen, rien n’a pu te toucher ! Tu as tout profané ! Je suis devenue la rivale de Procné, et toi l’époux des deux sœurs ! Ah ! je ne méritais pas cet horrible destin. Que ne m’ôtes-tu la vie, perfide, pour combler la mesure du crime ? Eh ! que ne m’as-tu frappée avant un exécrable inceste ? Je serais descendue pure au séjour des ombres. Si les dieux ont des yeux pour de tels attentats, si leur puissance subsiste encore, si tout n’a pas péri avec mon innocence, un jour je serai vengée. Moi-même je braverai la honte pour publier tes forfaits. Si je retrouve ma liberté, j’irai les raconter à l’univers ; si tu me retiens captive au fond de ces forêts, je les ferai retentir dans ces forêts ; j’attendrirai les rochers témoins de mon malheur. Puisse ma voix monter jusqu’au ciel, et jusqu’aux dieux, s’il en est qui l’habitent ! »

Ces menaces excitent au même degré la fureur et la crainte dans l’âme du farouche tyran ; dans un transport de fureur et de crainte, il tire du fourreau le glaive qui pend à sa ceinture, saisit Philomèle par les cheveux, lui tord les bras et l’enchaîne ; Philomèle lui tend la gorge : à la vue du glaive, elle avait espéré la mort. Mais tandis que sa bouche indignée appelle incessamment son père et s’efforce de crier, Térée presse sa langue entre deux fers mordants, et la coupe jusqu’à la racine ; elle tombe, encore murmurante sur la terre ensanglantée : ainsi la queue d’un serpent mutilé frémit et cherche, en mourant, la trace du corps auquel elle appartenait. Après cet attentat, Térée, dit-on (j’ose à peine le croire), assouvit plus d’une fois ses désirs sur le corps de sa victime. Souillé d’un tel crime, il ne craint pas de paraître devant Procné qui, en voyant son époux, lui demande sa sœur. L’imposteur pousse des gémissements ; il annonce faussement la mort de Philomèle, et ses larmes confirment son récit. Procné déchire les vêtements qui flottent, chargés d’or, sur ses épaules ; elle se couvre de deuil, élève un cénotaphe, et, sur la foi d’un trépas mensonger, elle offre aux mânes de sa sœur de funèbres présents. Elle pleure ; mais ce n’est point ainsi qu’il faut pleurer les destins de sa sœur. Le dieu du jour avait accompli, à travers les douze signes, la marche de l’année. Et Philomèle, que peut-elle faire ? Des gardes opposent une barrière à sa fuite, et les murs épais de sa prison s’élèvent taillés dans le roc. Sa bouche muette ne peut révéler son malheur ; mais la douleur est industrieuse, et le génie naît de l’adversité. Suivant l’art de ces temps barbares, elle compose un tissu où sa main ingénieuse, mêlant les fils de pourpre aux fils blancs, trace le crime de Térée. Dès qu’il est achevé, elle le confie à un esclave, et l’invite, par un geste, à le porter à la reine. L’esclave s’empresse de remettre à Procné le tissu, sans connaître l’objet du message. L’épouse du cruel tyran le déroule, et lit la déplorable aventure de sa sœur. Qui le croirait ? elle garde le silence ; la douleur lui ferme la bouche, et sa langue cherche en vain des paroles où puisse éclater toute son indignation. Sans s’arrêter à répandre d’inutiles larmes, sa fureur l’emporte à tout oser, et la plonge tout entière dans des pensées de vengeance.

C’était le temps où les femmes de Thrace ont coutume de célébrer les mystères Triétériques, en l’honneur de Bacchus ; la nuit préside à ces mystères : la nuit, le Rhodope retentit des sons aigus de l’airain. C’est encore à l’ombre de la nuit que la reine sort de son palais, et que, dans l’appareil prescrit pour les orgies, elle s’arme à la manière des Bacchantes : le pampre couronne sa tête, la dépouille d’un cerf pend à son côté gauche, une lance légère repose sur son épaule. Elle s’élance au milieu des forêts, suivie de ses nombreuses compagnes : terrible et agitée par tous les transports de la douleur, Procné imite, ô Bacchus, le délire de tes prêtresses. Elle arrive enfin à l’antre secret où Philomèle est captive, elle pousse des hurlements, crie Evohé ! brise les portes, enlève sa sœur, la revêt des insignes de Bacchus, cache son visage sous des feuilles de lierre, et l’entraîne, tout étonnée, dans son palais. À peine Philomèle a-t-elle touché le seuil de cette funeste demeure, l’infortunée frémit d’horreur, et la pâleur couvre son front. Procné la mène dans un lieu retiré, la dépouille des ornements destinés aux mystères, et découvre sa figure, qui rougit de honte. Elle veut presser dans ses bras la triste Philomèle, mais Philomèle n’ose lever les yeux vers une sœur dont elle se croit la rivale ; le front attaché à la terre, elle voudrait jurer, en attestant les dieux, que la force a pu seule flétrir son innocence ; à défaut de la voix, le geste exprime sa pensée. Enflammée de colère, Procné ne se maîtrise plus ; elle blâme les pleurs de Philomèle : « Ce ne sont point les pleurs qui doivent nous venger, mais le fer, mais une arme plus terrible encore que le fer, s’il en est une, dit-elle : oui, je suis prête à tout, même au crime, ma sœur ! Oui, je veux, la torche à la main, embraser ce palais, et précipiter au milieu des flammes le perfide Térée, ou arracher avec le fer sa langue, ses yeux et les membres qui t’ont ravi l’honneur, ou faire sortir par mille blessures son âme criminelle. Je médite un grand coup, mais je ne sais encore ce que résoudra ma vengeance ». Elle parlait : Itys accourt près de sa mère, et la vue de cet enfant l’avertit de ce qu’elle peut faire. Elle jette sur lui un regard farouche : « Ah ! que tu ressembles à ton père ! », dit-elle. À ces mots elle se tait, s’apprête au crime le plus affreux, et refoule au fond de son cœur son courroux qui bouillonne. Cependant l’enfant s’approche, salue sa mère, jette ses faibles bras autour de son cou et lui prodigue, avec ses baisers, les douces caresses de son âge. Procné est attendrie ; sa colère tombe et s’apaise, et ses yeux se mouillent de larmes involontaires. Bientôt elle sent son cœur maternel chanceler et près de céder à sa tendresse : alors, détournant ses regards de son fils et les reportant sur sa sœur, elle les contemple tour à tour. « Pourquoi, dit-elle, l’un me touche-t-il par ses caresses, tandis que l’autre, privée de sa langue, ne peut se faire entendre ? Il me nomme sa mère, pourquoi ne peut-elle me nommer sa sœur ? Fille de Pandion, vois à quel homme on t’a donnée pour compagne ! tu dégénères : envers un époux tel que Térée, la pitié est un crime ». Soudain, telle qu’aux rives du Gange une tigresse emporte dans les sombres forêts le faon qui suce encore le lait de sa mère, elle entraîne Itys dans l’endroit le plus retiré du palais ; et tandis qu’il lui tend les bras, tandis que, prévoyant son malheur, il s’écrie : « Ma mère, ô ma mère ! », et se jette à son cou, Procné plonge un poignard dans ses flancs, sans détourner les yeux. Un seul coup suffirait pour lui donner la mort, mais Philomèle lui perce aussi la gorge ; ses membres palpitants conservent encore quelque reste de vie ; elles les mettent en lambeaux, en font bouillir une partie dans des vases d’airain, et placent le reste sur des charbons ardents : le pavé ruisselle de sang. Procné cache son crime à Térée, et prépare le festin où ce mets est servi ; sous le prétexte d’un banquet sacré où, selon l’usage d’Athènes, son époux seul peut être admis, elle éloigne ses compagnons et ses esclaves. Térée, assis sur le trône de ses aïeux, se repaît de son sang et engloutit dans son sein ses propres entrailles. Son aveuglement est si profond qu’il demande son fils : « Amenez-moi Itys », dit-il. Procné ne peut dissimuler une cruelle joie ; et brûlant de lui annoncer son malheur : « Celui que tu demandes est avec toi », dit-elle. Il promène ses regards autour de lui, et tandis que ses yeux le cherchent de tous côtés et que sa voix l’appelle incessamment, les cheveux épars et respirant le meurtre, Philomèle s’élance, et jette la tête sanglante d’Itys à la tête de son père : jamais elle ne désira plus vivement de pouvoir faire entendre sa voix et d’y trouver une interprète fidèle de sa joie. Le roi de Thrace repousse la table avec des cris d’horreur ; il évoque du Styx les déités qui s’arment de serpents. Tantôt il voudrait retirer de ses flancs entr’ouverts les mets exécrables qui recélaient les entrailles de son fils ; tantôt il pleure et s’appelle le tombeau de son fils, ou bien, l’épée nue à la main, il poursuit les filles de Pandion. On eût dit que, portées sur des ailes, elles se balançaient dans les airs : elles avaient des ailes en effet. L’une prend son essor vers les forêts, l’autre voltige sous nos toits. Les traces de ce meurtre ne sont pas encore effacées sur leur sein, et leur plumage est taché de sang. Pendant que le désespoir et l’ardeur de la vengeance l’emportent à la suite des deux sœurs, Térée lui-même est changé en oiseau ; une aigrette se dresse sur son front, son bec s’allonge et prend la forme d’un dard : cet oiseau se nomme la Huppe ; sa tête est armée de plumes menaçantes. La douleur de ce désastre précipite Pandion dans la nuit du Tartare avant le jour marqué par le destin, avant qu’il eût atteint une longue vieillesse.

Le sceptre et les rênes de l’empire passent dans les mains d’Érechthée, aussi recommandable par sa justice que puissant par les armes. Il était père de quatre fils et d’autant de filles ; deux d’entre elles étaient d’une égale beauté. Céphale, sorti du sang d’Éole, devint ton époux, ô Procris ! mais Térée et ses Thraces nuisirent à l’amour de Borée ; Orithye fut refusée à la tendresse de ce dieu, tant qu’il aima mieux l’obtenir par des prières que par la violence. Voyant enfin l’impuissance de ses tendres efforts, il déchaîne cette fureur terrible qui lui est habituelle et n’appartient qu’à lui. « Je l’ai mérité, dit-il ; pourquoi me suis-je dépouillé de mes armes, l’impétuosité, la force, la colère et la menace ? Pourquoi suis-je descendu à la prière, qui n’est pas faite pour moi ? La force est mon partage ; par elle, je dissipe les sombres nuages ; par elle, je soulève les mers, je renverse les chênes vigoureux, je durcis la neige, et je fais tomber la grêle qui bat le sein de la terre. C’est moi qui, rencontrant mes frères dans les plaines éthérées (car c’est là mon champ de bataille) lutte contre eux avec un tel effort, que notre choc fait éclater le bruit du tonnerre dans les airs, et jaillir le feu du sein des nuages, l’un par l’autre heurtés. C’est moi qui, pénétrant dans les entrailles de la terre, et soulevant fièrement sur mon dos ses profondes cavernes, épouvante de mes secousses et le séjour des ombres, et l’univers entier. C’est avec de telles armes que je devais prétendre à l’hymen : je devais employer la force et non la prière, pour devenir le gendre d’Érechthée ». À peine Borée a-t-il proféré ces paroles, ou d’autres non moins fières, qu’il secoue ses ailes, dont le battement souffle le trouble sur la terre, et met en fureur le vaste Océan. Il déploie, sur le sommet des monts, sa robe qui soulève des tourbillons de poussière ; il balaie la terre, et s’enveloppant d’un épais nuage, il emporte dans ses ailes sombres la tremblante Orithye. Il vole, et son essor rapide donne à ses feux une force nouvelle. Le ravisseur n’arrête sa course aérienne qu’après avoir atteint le pays des Ciconiens, siège de son empire. C’est là que la vierge Athénienne devient à la fois épouse du roi des frimas et mère : elle donne le jour à deux jumeaux qui joignent aux attraits de leur mère les ailes de Borée. Mais on dit qu’elles ne naquirent point avec eux ; tant que la barbe ne parut pas au-dessous de leur blonde chevelure, Calaïs et Zétès furent sans ailes. Bientôt leurs flancs se revêtirent d’un plumage semblable à celui des oiseaux, en même temps que leurs joues s’ombragèrent d’un léger duvet : lorsque l’enfance eut fait place à la jeunesse, unis aux descendants de Minée pour la conquête de la toison d’or, ils s’élancèrent sur le premier vaisseau, à travers des mers inconnues.



LIVRE SEPTIÈME

ARGUMENT. — I. Jason s’empare de la toison d’or, par le secours de Médée. - II. Rajeunissement d’Éson. - III. La jeunesse est rendue aux nourrices de Bacchus. - IV. Médée fait tuer Pélias par la main de ses filles. - V. Médée massacre ses enfants. - VI. Médée s’enfuit à Athènes, où elle est accueillie par Égée. - VII. Métamorphose d’Arné en chouette; peste d’Égine; métamorphose des fourmis en Myrmidons; Éaque les envoie au secours d’Égée. - VIII. Céphale et Procris.


Déjà les descendants de Minée fendaient les ondes sur le navire construit à Pagase ; déjà ils avaient vu Phinée dont la vieillesse se traînait misérablement au sein d’une éternelle nuit, et les jeunes fils de Borée avaient chassé loin de la bouche du malheureux vieillard les oiseaux au visage de vierge. Guidés par l’illustre Jason, après mille hasards, ils avaient enfin touché au Phasis qui roule ses eaux rapides sur un épais limon. Ils se rendent auprès du roi, et lui demandent la toison du bélier de Phryxus, et tandis qu’il leur apprend par combien de pénibles travaux elle doit être conquise, un feu violent s’allume dans le cœur de la fille d’Æéta : elle lutte longtemps, mais la raison ne peut triompher de son délire. « Tu résistes en vain, Médée, je ne sais quel dieu t’oppose sa puissance, dit-elle ; le sentiment étrange que j’éprouve ressemble à ce qu’on appelle l’amour, si ce n’est l’amour lui-même. D’où vient que les ordres de mon père me paraissent trop rigoureux ? Ils le sont en effet. D’où vient que je tremble pour la vie d’un homme que j’ai vu à peine une fois ? Quelle est la cause d’une si vive crainte ? Repousse, si tu le peux, de ton cœur virginal la flamme qui te dévore, malheureuse ! Ah ! si je le pouvais, il serait plus tranquille. Mais une force inconnue m’entraîne malgré moi ; l’amour me conseille ce que la raison me défend. La vertu se montre à mes yeux, je veux la suivre, et c’est au mal que je m’abandonne. Vierge du sang royal, pourquoi brûler pour un étranger ? Pourquoi rêver une couche nuptiale dans un monde lointain ? Cette contrée peut t’offrir un objet digne de ton amour ; la vie et le trépas de Jason dépendent de la volonté des dieux : mais qu’il vive, je puis former ce vœu même sans amour ; quel est en effet son crime ? Quelle femme, à moins d’être barbare, ne serait pas touchée de sa naissance, de son courage ? Quelle femme, n’eût-il pas d’autre titre à son amour, serait insensible à sa beauté ? Je ne m’en défends pas, mon cœur s’en est ému ; et cependant si je ne lui prête mon appui, il sera étouffé par le souffle brûlant des taureaux, ou périra sous les coups d’ennemis semés par ses mains et enfantés par la terre, ou bien il deviendra la proie d’un dragon altéré de sang. Ah ! si je le souffre jamais, il faut qu’une tigresse m’ait donné le jour et que je porte un cœur de fer et de rocher. Ne dois-je pas aussi le voir expirer et rendre mes yeux complices de sa mort ? Ne dois-je pas exciter contre lui les taureaux et les cruels enfants de la terre, et le dragon inaccessible au sommeil ? Puissent les dieux lui réserver de meilleurs destins ! Mais ce n’est point par des prières, c’est par des actions que je dois le servir. Faut-il donc que je livre le sceptre de mon père ? irai-je assurer par mon secours le salut de je ne sais quel étranger, qui, sauvé par moi, abandonnera sans moi sa voile aux vents, et deviendra l’époux d’une autre, tandis que Médée demeurera livrée au tourment de ses regrets ? S’il est capable de cet abandon, s’il peut me préférer une rivale, qu’il périsse, l’ingrat ! Mais la beauté de son visage, la noblesse de son âme, les grâces qui brillent en lui, ne me permettent pas de craindre une perfidie ou l’oubli de mes bienfaits. Avant tout il engagera sa foi, et je le forcerai à prendre les dieux pour garants de sa parole. Pourquoi trembler quand tout te rassure ? Prépare-toi à agir, bannis tout retard ; Jason va se devoir à toi tout entier, il allumera les flambeaux d’un hymen solennel pour s’unir avec toi, et, dans les villes de la Grèce, les mères viendront en foule te saluer comme la libératrice de leurs enfants. J’abandonnerai donc et ma sœur, et mon frère, et mon père, et mes dieux, et le sol qui m’a vue naître, pour me mettre à la merci des vents ! Mais mon père est cruel, ma patrie est barbare, mon frère est encore au berceau, et ma sœur me soutient de ses vœux ; je porte dans mon sein le plus puissant des dieux ; rien n’est grand dans la destinée que je quitte, tout est grand dans celle à laquelle j’aspire : la gloire de sauver la jeunesse de la Grèce, le bonheur de connaître une contrée plus heureuse, des villes dont la renommée est parvenue jusqu’à nous, les mœurs et les arts de leurs habitants, celui de posséder le fils d’Eson, pour qui je donnerais tous les trésors de l’univers. Epouse fortunée de ce héros, je serai proclamée l’objet de la faveur des dieux, et ma tête s’élèvera jusqu’aux astres. On parle de je ne sais quels rochers qui s’avancent au milieu des flots, d’une Charybde, fatale aux navires, qui tantôt absorbe les ondes et tantôt les rejette ; d’une Scylla, monstre insatiable entouré de chiens affreux qui font retentir de leurs aboiements la mer de Sicile. Que m’importe ? Maîtresse de ce que j’aime, et pressée sur le sein de Jason, je traverserai les vastes mers : dans ses bras je serai sans crainte, ou, si je tremble, ce sera pour mon époux seul. Que parles-tu d’époux ? tu couvres ta faute d’un nom spécieux, ô Médée ; regarde plutôt quel crime tu vas commettre, et puisqu’il en est temps encore, recule devant lui ». Elle dit : le devoir, la piété et la pudeur se présentent à ses feux, et, déjà désarmé, l’Amour semblait prêt à s’éloigner.

Elle portait ses pas vers les antiques autels d’Hécate, fille de Persée : ils s’élevaient au fond d’un bois qui les couvrait d’un épais ombrage. Affermie contre son amour, elle sentait déjà ses feux ralentis s’échapper de son âme, lorsqu’elle voit le fils d’Éson : tout à coup son ardeur amortie se rallume, la rougeur colore ses joues, et son visage s’enflamme. Comme on voit une faible étincelle, enfouie sous la cendre, se ranimer et s’accroître au souffle du vent, et bientôt s’élever en reprenant son ancienne force ; ainsi l’amour de Médée, déjà refroidi, et qui semblait prêt à s’éteindre, se rallume soudain en présence du jeune héros, à l’aspect de tant de charmes. Par hasard, la beauté du fils d’Éson avait en ce jour plus d’éclat que de coutume, et pouvait expliquer l’amour qu’elle faisait naître. Elle le contemple et fixe ses regards sur lui, comme si elle le voyait pour la première fois. Dans son délire, elle ne croit pas voir les traits d’un mortel, et ne détourne pas un instant ses yeux : mais quand l’étranger commençant à parler, et lui prenant la main, implora son appui d’une voix respectueuse, et lui promit la moitié de sa couche, elle lui dit en versant un torrent de larmes : « Je ne m’aveugle pas sur ce que je fais ; ce n’est pas mon ignorance qui m’égare, c’est mon amour. Tu devras ton salut à mes bienfaits : sauvé par moi, songe à remplir tes promesses ». Jason prend à témoin la triple Hécate, divinité tutélaire de cette forêt, et le dieu qui voit tout dans le monde, et qui donna le jour à son futur beau-père, et sa fortune et tous les dangers qui l’attendent. On croit à son serment : il reçoit aussitôt des herbes enchantées, il en apprend l’usage, et retourne, plein de joie, auprès de ses compagnons.

Le lendemain, dès que l’aurore a dissipé les étoiles brillantes, les habitants de la contrée s’assemblent au champ sacré de Mars, et prennent place sur les hauteurs qui le dominent. Le roi lui-même paraît assis au milieu de sa cour, vêtu de pourpre, et son sceptre d’ivoire à la main. Tout à coup les taureaux aux pieds d’airain vomissent la flamme de leurs naseaux de fer ; le gazon s’embrase au contact de leur haleine : de même qu’on entend gronder un foyer rempli de flamme, ou comme, au sein d’une fournaise souterraine, se dissout et bouillonne la chaux qu’arrose une onde abondante ; ainsi des tourbillons de feu roulent en mugissant au fond de leur poitrine et dans leur gueule embrasée. Cependant le fils d’Éson marche à leur rencontre : à son approche ils présentent leur tête horrible, menaçante, et leurs cornes armées de fer frappent la terre avec leurs pieds fourchus, et remplissent l’air de poudre, de fumée et de mugissements. La crainte glace les descendants de Minée : Jason affronte le feu de leur brûlante haleine sans ressentir son atteinte, tant les herbes enchantées ont des charmes puissants. D’une main audacieuse il caresse leurs fanons pendants ; il les soumet au joug, et les force à traîner la pesante charrue et à déchirer une terre où le fer n’avait jamais pénétré. Le peuple de la Colchide est immobile de surprise ; et les descendants de Minée animent par leurs cris redoublés le courage du héros. Il tire alors d’un casque d’airain les dents du dragon de Mars et les sème dans les sillons qu’il vient d’ouvrir. Cette semence, trempée auparavant dans un suc magique, s’amollit au sein de la terre, se développe, et ces dents donnent naissance à des hommes nouveaux. Un enfant prend la figure humaine dans les flancs de sa mère ; ses membres y reçoivent un accroissement successif, et il ne se montre pas à la clarté du jour, que sa forme ne soit accomplie ; ainsi, lorsque la terre féconde a formé des hommes dans ses entrailles, ils sortent des guérêts qui les engendrent, et, ce qui doit plus étonner encore, ils brandissent des armes enfantées avec eux. En les voyant prêts à tourner la pointe acérée de leurs javelots contre la tête du jeune Hémonien, les Grecs tremblants et consternés baissent leurs fronts vers la terre ; Médée elle-même tremble pour celui qu’elle avait rendu invulnérable : à la vue du héros, seul en butte aux coups de tant d’ennemis, elle pâlit ; tout à coup ses genoux fléchissent, et le sang s’arrête dans ses veines ; craignant encore que les herbes dont elle l’a pourvu ne soient insuffisantes, elle appelle à son aide de magiques invocations, fait agir tous les secrets de son art. Jason lance une pierre énorme au milieu de ses ennemis, détourne loin de lui la guerre et l’allume dans leurs rangs. Ces frères, que la terre enfanta, se donnent mutuellement la mort et succombent, moissonnés par une guerre impie. Les Grecs, transportés de joie, entourent le vainqueur, et le serrent avidement dans leurs bras : et toi aussi, tu voudrais l’embrasser, vierge de ces barbares contrées. La pudeur arrête tes transports : oh ! comme tu l’aurais pressé sur ton sein, si le soin de ton honneur n’avait réprimé tes désirs ! Du moins, il est permis à ton amour de se réjouir en silence ; tu rends grâces à tes enchantements, et aux dieux qui les ont secondés.

Il lui fallait assoupir, par la vertu des herbes, le dragon vigilant, armé d’une aigrette, d’une triple langue et de dents recourbées, monstre hideux qui veille sur la Toison d’Or. Il répand sur lui des sucs soporifiques, et prononce trois fois les paroles qui produisent le sommeil, apaisent la mer en courroux et arrêtent dans leur cours les fleuves rapides. Un sommeil inconnu se glisse dans les yeux du monstre, et le héros s’empare de la Toison d’Or ; fier de sa dépouille, il emporte avec lui celle qui l’a fait triompher, et, ramenant en triomphe cette autre conquête, il rentre avec son épouse dans le port d’Iolcos.

Les mères d’Hémonie et les pères courbés par l’âge, heureux du retour de leurs enfants, apportent des offrandes aux dieux. Répandu sur la flamme, l’encens se change en vapeurs humides, et les victimes votives tombent les cornes entrelacées de bandelettes d’or ; mais au milieu de cette foule qui remercie le ciel, on ne voit point Éson, qui, déjà voisin du tombeau, s’affaisse sous le poids des ans. Son fils adresse à Médée ces paroles : « Ô toi, que je proclame l’auteur de mon salut, tu m’as tout donné, et tes bienfaits passent toute croyance ; cependant, s’ils peuvent aller jusque-là (et que ne peuvent tes enchantements ? ), retranche de mes années pour ajouter aux années de mon père ». Et il ne peut retenir ses larmes. Touchée de cette prière qu’inspire la piété, elle se souvient que, bien différente de Jason, elle a abandonné Æéta ; mais elle ne laisse point éclater son émotion : « Quel vœu criminel est sorti de ta bouche pieuse, ô mon époux ! Quoi ! je pourrais aux dépens de ta vie prolonger celle d’un autre ! Ah ! puisse Hécate me refuser ce pouvoir ! ta prière est injuste ; mais je veux essayer de te donner plus que tu ne demandes, ô Jason ! Mon art s’efforcera de prolonger les jours de mon beau-père sans abréger les tiens, pourvu que La déesse au triple visage me seconde, et regarde d’un œil favorable une si grande entreprise ». Trois nuits devaient encore s’écouler avant que la lune, réunissant ses cornes, eût pleinement arrondi les contours de son disque : à peine s’est-il montré à la terre, radieux et dans son entier développement, Médée sort de son palais, la robe flottante, un pied nu, et les cheveux épars sur ses épaules nues. Seule, au milieu du profond silence de la nuit, elle promène à l’aventure ses pas errants : les hommes, les oiseaux, les hôtes des forêts, tout est plongé dans le sommeil : les broussailles n’ont plus de murmure, le feuillage repose en silence ; le silence règne dans les humides plaines de l’air : les astres rayonnent dans cette solitude : Médée, les bras levés de leur côté, tourne trois fois en cercle, répand trois fois sur ses cheveux l’onde puisée dans un fleuve, et trois cris lamentables s’échappent de sa bouche. Elle fléchit le genou sur le sable aride, et s’écrie : « Ô nuit, fidèle témoin des mystères ; et vous, astres étincelants dont la clarté unie à celle de la lune succède aux feux du jour ; et toi, triple Hécate, confidente et protectrice de mes desseins ; et vous charmes ; et vous, artifices magiques ; et toi, terre, qui fournis à nos sacrifices des simples tout-puissants ; et vous, zéphyrs, vents, montagnes, fleuves et lacs ; vous tous, dieux des forêts, vous tous, dieux de la nuit, accourez à ma voix. Par vous, quand je l’ai voulu, les rivages étonnés ont vu les fleuves remonter vers leur source ; ma voix rend immobiles les mers agitées, et agite les mers immobiles ; je dissipe ou je rassemble les nuages, je chasse ou j’appelle les vents ; par des paroles et des chants mystérieux, je fais périr les vipères béantes ; je transporte les rochers arrachés de leur base, les chênes déracinés du sol qui les vit naître, et les forêts entières ; j’ordonne aux montagnes de trembler, à la terre de mugir, aux mânes de sortir du fond de leurs tombeaux ; et toi aussi, lune, je t’attire vers moi, malgré l’airain de Témèse qui allège tes souffrances ; mes chants font même pâlir le char de mon aïeul, et mes poisons pâlir l’Aurore. À ma voix, vous avez amorti l’haleine enflammée des taureaux, et courbé leur tête indocile sous le poids de la charrue. Vous avez animé les enfants du dragon à tourner contre eux-mêmes leurs propres fureurs. Vous avez enseveli dans le sommeil, qu’il ignorait encore, le gardien de la Toison, et, trompant sa vigilance, vous avez fait passer ce trésor au sein de la Grèce. Il me faut maintenant des sucs qui ramènent un vieillard à la fleur de ses ans, et lui rendent, en le renouvelant, sa première jeunesse. Oui, vous me les accorderez ; ce n’est pas en vain que les astres ont brillé de tant d’éclat ; ce n’est pas en vain que ce char, traîné par des dragons ailés, est descendu vers moi ». Près d’elle, en effet, était un char descendu des cieux.

Elle y monte, et caressant le cou des dragons soumis au frein, elle agite les rênes légères et s’élève, emportée par un essor rapide ; du haut des airs elle abaisse ses regards sur la Thessalie, sur Tempé, et dirige ses dragons vers la contrée que domine l’Œta ; elle examine les herbes que produit l’Ossa et celles qui croissent sur la cime du Pélion, sur l’Othrys, sur le Pinde, et sur l’Olympe, plus élevé encore que le Pinde ; parmi celles dont elle a besoin, elle en arrache quelques-unes avec leur racine, et fait tomber les autres sous le tranchant de sa faux d’airain. Elle trouve un grand nombre de simples propres à ses enchantements sur les bords de l’Apidane et sur ceux de l’Amphryse ; et toi, Enipée, tu payas aussi ton tribut : les eaux du Pénée, celles du Sperchius, et les rives du Boebès, couvertes de joncs, n’en furent point affranchies. Elle cueille non loin d’Eubée dans les champs d’Anthédon une herbe puissante, mais qui n’était pas célèbre encore par la métamorphose de Glaucus. Déjà le neuvième jour et la neuvième nuit l’avaient vue sur son char, conduit par des serpents ailés, parcourir en tous sens les campagnes. À son retour, les serpents, qui n’avaient ressenti la vertu des simples que par leur odeur, dépouillent leur peau ridée par la vieillesse.

Elle arrive et s’arrête au seuil de son palais, devant la porte, sans autre abri que la voûte des cieux ; elle évite tout contact avec les hommes, et élève deux autels de gazon, l’un à droite, en l’honneur d’Hécate, l’autre à gauche, en l’honneur de Juventa. Après les avoir couronnés de verveine et d’agrestes rameaux, elle creuse non loin de là deux fosses dans le sein de la terre, et célèbre un sacrifice. Elle plonge un couteau dans la gorge d’une brebis noire, et fait couler son sang dans les fosses béantes ; d’une coupe elle épanche la liqueur de Bacchus ; elle épanche d’un vase d’airain du lait tiède encore, et laisse tomber en même temps de sa bouche quelques paroles, qui doivent évoquer les divinités de la terre. Elle conjure le roi des ombres et l’épouse qu’il enleva, de ne point ravir trop tôt au vieillard le souffle de la vie. Quand elle a fléchi ces dieux par des prières qu’accompagne un long murmure, elle fait apporter près des autels le corps affaibli d’Éson, l’ensevelit par ses enchantements dans un profond sommeil, image de la mort, et le couche sur un lit d’herbes ; elle ordonne ensuite au fils d’Éson et à sa suite de s’éloigner et de détourner leurs profanes regards de ses mystères. À sa voix, on se disperse : alors Médée, les cheveux épars, tourne, comme une bacchante, autour des autels où brille la flamme, plonge des brandons dans la fosse noire de sang, les allume tout sanglants au foyer des deux autels, et purifie le vieillard trois fois avec le feu, trois fois avec l’eau, trois fois avec le soufre. Cependant le philtre puissant fermente dans un vase d’airain placé sur le brasier ; il bouillonne et fait monter à sa surface une blanche écume. Les racines cueillies dans les vallons d’Hémonie, les semences, les fleurs et les sucs arides cuisent ensemble ; elle y mêle des pierres apportées des confins de l’Orient, et le sable lavé par les flots de l’Océan, quand il rentre dans son lit. Elle ajoute le givre ramassé la nuit aux rayons de la lune, les ailes et la chair infâme du strix, les entrailles de ce loup, qui dans ses fréquentes métamorphoses échange ses formes sauvages contre celles de l’homme ; elle n’a point oublié la peau écailleuse et transparente d’un serpent du Cinyphus, le foie d’un vieux cerf, et la tête d’une corneille qui a vécu neuf siècles. De toutes ces substances et de mille autres qu’il est impossible de nommer, elle compose le philtre destiné au vieillard moribond : puis, avec une branche d’olivier depuis longtemps desséchée et sans feuillage, elle les mêle et les remue du fond à la surface. Mais voici que la vieille branche, agitée dans l’airain bouillant, commence à reverdir ; bientôt elle se couvre de feuilles et se charge tout à coup d’olives pleines de suc. Partout même où le feu fait jaillir l’écume hors du vase et tomber sur la terre des gouttes brûlantes, on voit naître le gazon printanier et les fleurs éclore au milieu de gras pâturages. À ce signal, Médée, tirant le glaive du fourreau, ouvre la gorge du vieillard, laisse écouler son vieux sang, et le remplace par des sucs : à peine en a-t-elle abreuvé la bouche et la blessure d’Éson, sa barbe et ses cheveux perdent leur blancheur et deviennent noirs ; sa maigreur disparaît, sa pâleur et sa caducité s’évanouissent ; un nouveau sang circule dans ses veines, et l’embonpoint brille sur tous ses membres. Éson s’étonne et retrouve la vigueur dont il se souvient d’avoir joui quarante ans auparavant.

Du haut des cieux, Bacchus a vu cette merveilleuse métamorphose : il apprend que ses nourrices peuvent recouvrer leur jeunesse, et demande cette faveur à la fille d’Æéta.

Mais pour qu’il n’y ait pas de cesse à sa perfidie, la princesse qui naquit sur les bords du Phasé feint pour son époux une haine mensongère, et court en suppliante au palais de Pélias. Comme il était accablé de vieillesse, Médée est reçue par ses filles, et bientôt elle captive adroitement leur cœur par les apparences d’une fausse amitié. Elle compte surtout au nombre de ses bienfaits le rajeunissement d’Éson : elle s’y arrête avec complaisance, et donne aux filles de Pélias l’espérance de voir refleurir par son secours la jeunesse de leur père. Elles invoquent aussitôt son pouvoir et lui jurent une reconnaissance sans bornes. Médée garde un moment le silence, semble hésiter et tient leurs esprits en suspens par une gravité empruntée : elle promet enfin. « Pour vous mieux assurer du bienfait que vous attendez, dit-elle, le plus vieux des béliers qui marchent à la tête de vos brebis va, par la vertu de mes sucs, devenir un jeune agneau ». On amène aussitôt un bélier chancelant sous le poids des années, et dont les cornes se recourbent en cercle autour de son front décharné. Elle enfonce dans sa gorge flétrie un couteau d’Hémonie, qu’un reste de sang rougit à peine, et plonge en même temps les membres de la victime dans un vase d’airain rempli du suc de ses poisons ; le corps de l’animal diminue, ses cornes disparaissent et les ans avec elles ; un tendre bêlement se fait entendre du milieu du vase, et tout à coup, tandis qu’on l’écoute avec surprise, on voit s’élancer un agneau qui dans ses bonds folâtres cherche la mamelle qui doit l’allaiter. Immobiles d’étonnement et ravies du prodige qui confirme les promesses de Médée, les filles de Pélias redoublent leurs instances. Trois fois Phébus avait dételé du joug ses coursiers rafraîchis dans les flots d’Ibérie ; les astres éclairaient la quatrième nuit de leur radieuse lumière, lorsque la fille perfide d’Æéta place sur la flamme rapide une onde pure et des simples sans vertu. Déjà un sommeil semblable à la mort enchaînait les membres du roi et de ses satellites, assoupis par les enchantements de Médée et par ses magiques paroles. Ses filles, à la voix de la princesse de Colchos, entrent avec elle et se rangent autour du lit de leur père. « Pourquoi hésiter encore, filles sans courage ? Tirez vos glaives du fourreau, dit-elle, et tarissez la source vieillie de son sang, afin que je puisse remplir d’un sang plus jeune ses veines épuisées ; vous tenez en vos mains la vie et l’âge de votre père. Si vous avez quelque tendresse pour lui, si vous ne vous abusez pas de folles espérances, secourez votre père ; chassez avec le fer la vieillesse, plongez le fer dans son sein pour en faire couler un sang impur ». Animée par ce discours, la plus pieuse d’entre elles devient impie la première, et commet un crime pour ne pas être criminelle. Aucune cependant n’ose suivre des yeux les coups qu’elle porte ; elles détournent leurs regards, et leurs mains cruelles multiplient aveuglément les blessures. Pélias, baigné dans son sang, soulève sur sa couche ses membres à demi mutilés, et s’efforce d’en sortir ; il tend au milieu de tous ces glaives ses bras décolorés. « Que faites-vous, mes filles ? dit-il ; quelle fureur vous arme contre les jours de votre père ? » Elles sentent leur cœur et leurs mains défaillir. Il allait parler encore : mais la princesse de Colchide étouffe sa voix en le frappant à la gorge, et plonge ses membres déchirés dans l’airain bouillonnant.

Si les dragons ailés ne l’avaient emportée dans les airs, elle n’aurait pas échappé au châtiment : mais elle s’élève en fuyant au-dessus des forêts qui ombragent le Pélion, et de la demeure de Philyra, au-dessus de l’Othrys et des lieux célèbres par l’aventure de l’antique Cérambus. Soutenu dans les airs sur des ailes qu’il avait reçues des Nymphes, à l’époque où la terre était ensevelie sous les eaux répandues à sa surface, il se déroba au déluge de Deucalion. Medée laisse à sa gauche Pitane d’Eolie, et le simulacre de pierre du monstrueux serpent, et la forêt de l’Ida, où Bacchus cacha, sous la forme mensongère d’un cerf, le taureau dérobé par son fils ; et la contrée où le père de Coryte repose sous un sable léger ; et les champs qu’épouvantèrent les nouveaux aboiements de Méra ; et la ville d’Eurypyle, où les femmes de Cos virent leurs fronts s’armer de cornes, au moment où s’éloignait le troupeau d’Hercule ; et Rhodes, chère à Phébus ; et Ialysie, séjour des Telchines, dont les regards corrompaient toute chose, et que Jupiter indigné précipita dans l’humide empire de son frère. Elle franchit aussi les remparts de Carthée et l’antique Céos, où, sous les yeux d’Alcidamas étonné, une douce colombe devait naître un jour du corps de sa fille. Elle découvre ensuite le lac d’Ilyrie, et Tempé, devenue célèbre par la soudaine métamorphose de Cycnus : là, Phyllius, pour plaire à un enfant, lui donna des oiseaux apprivoisés, et un lion farouche qu’il avait dompté : il lui fallut encore vaincre un taureau, il le vainquit ; mais irrité des mépris prodigués à son amour, il refusa ce taureau demandé comme gage suprême. L’enfant indigné lui dit : « Tu voudras me le donner », et il s’élance du haut d’un rocher. On crut qu’il allait tomber ; mais, changé en cygne, il se balançait dans les airs sur des ailes blanches comme la neige. Ilyrie, sa mère, ignorant qu’il était sauvé, se fondit en larmes et forma le lac qui porte son nom. Près de là s’élève Pleuron, qui vit la fille d’Ophius, Combé, échapper, sur des ailes tremblantes, aux coups de ses enfants. Puis ses yeux aperçoivent les champs de Calaurée, consacrés à Latone, et témoins de la métamorphose d’un roi et d’une reine changés en oiseaux. À droite est Cyllène, où Ménéphron devait s’égaler aux bêtes sauvages, en partageant la couche de sa mère. Elle découvre au loin, en tournant ses regards derrière elle, Céphise qui déplore le destin de son petit-fils, converti par Apollon en phoque monstrueux, et la demeure d’Eumélus qui pleure sa fille, envolée dans les airs. Enfin, portée sur les ailes de ses dragons, elle touche aux mers d’Éphyre, qu’arrose Pirène, où, dans les premiers âges, suivant une tradition antique, des hommes naquirent de champignons fécondés par la pluie. Quand la nouvelle épouse de Jason eut été dévorée par le feu de ses poisons, quand les deux mers eurent vu les flammes du palais de Créon, Médée teint un glaive impie du sang de ses enfants, et après cette vengeance, affreuse pour une mère, elle se dérobe aux armes de Jason.

Emportée par les dragons qu’elle reçut du Soleil, elle entre dans la ville de Pallas, qui vous a vus, toi, pieuse Phinis, et toi, vieux Périphas, vous envoler ensemble ; Athènes a vu aussi la petite-fille de Polypémon s’élever sur des ailes nouvelles. Égée la reçoit ; c’est le seul reproche qu’il ait mérité. Peu content de lui offrir l’hospitalité, il s’unit à elle par les nœuds de l’hyménée. Thésée venait d’arriver, Thésée que son père ne connaissait pas encore, et dont la valeur avait pacifié l’isthme battu par une double mer. Pour le perdre, Médée broie le poison qu’elle apporta jadis des côtes de la Scythie, et que vomit, dit-on, la gueule du chien né d’Échidna. Il est une caverne dont l’entrée se cache au sein des ténèbres ; on y descend par une pente rapide. C’est par là que le héros de Tirynthe traîna Cerbère attaché à des liens de fer ; malgré sa résistance, il lui fit voir la lumière du jour, dont ses regards obliques fuyaient les rayons éclatants. Dans les transports de sa rage terrible, le monstre remplit en même temps les airs de ses triples aboiements, et répandit une écume blanchâtre sur la verdure des campagnes : une plante en naquit, dit-on, qui, puisant dans le sein de la terre un aliment fécond, acquit en grandissant une vertu funeste ; comme sa tige vigoureuse croit au milieu des rochers, les habitants des campagnes l’appellent aconit. Trompé par son épouse, Égée présente lui-même ce breuvage à son fils, comme à son ennemi. Thésée accepte sans défiance la coupe qui lui est offerte ; mais son père, reconnaissant, à la garde d’ivoire de son épée, le sceau de sa famille, écarte de sa bouche le criminel breuvage. Médée se dérobe à la mort dans les flancs d’un nuage que forment ses enchantements. Au milieu de la joie que lui cause le salut de son fils, Égée est encore épouvanté du crime qui de si près a menacé sa vie ; il allume la flamme sur les autels des dieux, et les charge d’offrandes ; la hache fait tomber la tête musculeuse des bœufs aux cornes entrelacées de bandelettes. Jamais jour plus beau n’avait lui, dit-on, pour les enfants d’Athènes ; les grands et le peuple le célèbrent par des banquets ; et, comme le vin enfante le génie, ils entonnent ces chants : « Héroïque Thésée, Marathon t’a vu avec admiration répandre le sang du taureau de la Crète. Si le laboureur de Cromyon a cessé de craindre un sanglier terrible, sa sécurité est ton ouvrage ; tes rivages d’Épidaure ont vu tomber sous tes coups le fils de Vulcain, armé d’une massue ; la plaine qu’arrose le Céphise a vu la mort du barbare Procruste ; Éleusis, où règne Cérès, a vu celle de Cercyon. Il n’est plus, ce Sinis qui faisait un si cruel usage de ses forces prodigieuses : son bras pouvait courber les arbres et faire plier jusqu’à terre la cime des pins, qui dispersaient au loin les membres de ses victimes. La défaite de Sciron a rendu libre le chemin qui mène aux murs d’Alcathoé, où règne Lélex ; la terre et la mer refusèrent un gîte aux os dispersés du brigand. Longtemps épars çà et là, le temps les changea, dit-on, en durs rochers, qui ont conservé le nom de Sciron. Si nous voulions compter tes exploits et tes années, leur nombre surpasse tes années. Pour toi, vaillant héros, nous formons des vœux publics en ton honneur, nous buvons à longs traits la liqueur de Bacchus ». Les applaudissements de la foule, ses prières et ses acclamations retentissent dans le palais ; il n’est aucun lieu dans la ville d’où la tristesse ne soit bannie.

Toutefois (tant il est vrai qu’il n’y a point de plaisir sans mélange, et que la peine vient toujours se mêler à la joie ! ) Égée, en retrouvant son fils, ne goûte pas un bonheur sans alarmes. Minos fait des apprêts de guerre ; redoutable par le nombre de ses soldats et de ses vaisseaux, il l’est bien plus encore par la colère qui remplit son cœur paternel : il cherche par les armes une juste vengeance du trépas d’Androgée. Avant tout, il rassemble pour les combats de nombreux alliés, et ses flottes agiles le guident à travers les mers, partout où il peut trouver accès. Ici il gagne à sa cause Anaphe et le royaume d’Astypale : Anaphe par des promesses, et le royaume d’Astypale par les armes ; puis l’humble Mycone, et les champs de Cimole, qui produisent la craie, et Cythne l’opulente, et Scyros, et l’étroite Sériphe, et Parus, célèbre par ses marbres, et Sithone, qu’Arné livra pour l’or impie exigé par son avarice. Changée en oiseau, elle aime toujours l’or ; c’est une corneille aux pieds noirs, aux ailes de même couleur. Mais Oliare, Didyme, Ténos, Andros, Gyare et Péparèthe, qui porte en abondance le fruit de l’olivier, refusèrent leur appui à la flotte du roide Crète. De ces îles, Minos vogue à gauche vers Œnopie, siège de l’empire d’Éaque ; les anciens l’appelaient Œnopie ; mais Éaque lui donna le nom d’Égine, sa mère. La foule se précipite et brûle de connaître un héros si renommé. Au-devant de Minos accourent Télamon, et Pélée, plus jeune que Télamon, et Phocus, le troisième fils d’Éaque. Le roi lui-même s’avance vers lui d’un pas que ralentit le poids de la vieillesse, et lui demande quel sujet l’amène en ces lieux. Au souvenir de ses douleurs de père, le roi des cent villes soupire et s’exprime en ces termes :

« Soutenez, je vous en conjure, ces armes que j’ai prises pour venger mon fils ; associez-vous à une guerre pieuse ; je demande une expiation pour les mânes de mon fils ». Le petit-fils d’Asopus lui répond : « Ce que tu demandes n’est pas au pouvoir de mon peuple : aucune contrée n’est plus étroitement unie que la nôtre à la ville de Cécrops ; cette alliance est sacrée pour nous ». Minos s’éloigne avec tristesse. « Cette alliance vous coûtera cher », dit-il, persuadé qu’il vaut mieux menacer de la guerre que de l’entreprendre et d’épuiser ses forces avant le temps.

Des remparts d’Œnopie on pouvait encore apercevoir la flotte crétoise, lorsqu’un vaisseau athénien s’avance à pleines voiles et pénètre dans le port de ses alliés : il porte Céphale et les vœux de sa patrie. Les fils d’Éaque n’ont point vu Céphale depuis longtemps ; ils le reconnaissent pourtant, lui tendent la main et le conduisent au palais de leur père. Le héros, dont les traits pleins de noblesse conservent encore les traces de leur ancienne beauté, s’avance, tenant à la main une branche de l’olivier cher au peuple d’Athènes ; à sa droite et à sa gauche, marchent Clyton et Butès, plus jeunes que lui et tous deux fils de Pallas. À peine admis auprès d’Éaque, les envoyés d’Athènes lui adressent des félicitations, et Céphale, remplissant sa mission, demande au roi des secours, et lui rappelle les traités et les liens qui unissaient leurs pères ; il ajoute que Minos aspire à la domination de la Grèce entière. Quand il eut soutenu de son éloquence les intérêts qui lui étaient confiés, Éaque, appuyant sa main gauche sur la poignée de son sceptre : « Ne me demande pas du secours, ô Athènes, dit-il, prends-le toi-même. N’hésite pas à regarder comme ton bien les forces de cet empire ; toute ma puissance est prête à te suivre. Les ressources ne me manquent pas ; j’ai assez de soldats pour me défendre ou pour attaquer mes ennemis : grâce aux dieux, mon empire prospère, et je ne puis excuser mon refus par le malheur des temps. — Puisse-t-il en être ainsi ! répond Céphale, et puisse croître encore le bonheur de votre peuple ! J’en conviens, à mon arrivée, mon cœur s’est ouvert à la joie, quand j’ai vu accourir devant moi cette jeunesse brillante, où l’âge semble avoir mis tant d’égalité : cependant mes yeux cherchent en vain plusieurs guerriers que j’ai vus jadis dans votre ville ». Éaque gémit, et, d’une voix plaintive, il ajoute : « Des commencements déplorables ont fait place à une meilleure fortune ; que ne puis-je les oublier dans le récit de nos prospérités ! Je vais en dérouler le tableau, sans vous arrêter par de longs détails. Ils ne sont plus qu’os et poussière, ceux que redemandent vos souvenirs. Faut-il qu’ils comptent pour si peu dans les pertes qui m’ont alors frappé ! Un terrible fléau accable mes états, suscité par Junon dont la vengeance poursuit l’odieuse contrée qui porte le nom de sa rivale. Tant qu’il nous parut comme un de ces maux attachés à l’humanité, et que la cause funeste d’un si grand désastre resta cachée, nous le combattîmes par les ressources de l’art ; mais sa violence triomphait de tous les secours, et l’art lui cédait la victoire. D’abord l’air, chargé d’épais brouillards, s’appesantit sur la terre, et renferma dans le sein des nuages une accablante chaleur. Quatre fois la lune, réunissant les extrémités de son disque, l’avait rempli de sa lumière ; quatre fois son disque s’était effacé par un décroissement successif, et la brûlante haleine des autans n’avait cessé de souffler la mort en tous lieux. Les poisons de l’air passèrent jusque dans les eaux des lacs et des fontaines ; les serpents erraient par milliers au milieu des campagnes incultes, et corrompaient les fleuves de leur venin. Les chiens, les oiseaux, les brebis, les bœufs, et les hôtes sauvages des forêts signalèrent la violence du mal, en succombant les premiers sous ses coups imprévus. Le malheureux laboureur s’étonne de voir tomber sous le joug ses taureaux les plus vigoureux et leur vie s’exhaler au milieu des sillons. La brebis pousse des bêlements douloureux : sa toison tombe d’elle-même, et ses flancs se dessèchent. Déchu de sa bouillante ardeur, et de la gloire que jadis il acquit dans la carrière, le coursier oublie la palme et ses anciennes victoires : il fait retentir de ses gémissements la litière où l’attend une mort sans honneur. Le sanglier ne se souvient plus de sa fureur, ni la biche de sa vitesse ; l’ours ne songe plus à fondre sur les troupeaux. Tout languit, et les forêts, les campagnes, les routes, sont jonchées de cadavres hideux, qui répandent dans l’air des vapeurs empestées. Qui le croirait ? ni les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides n’osent y toucher : réduits en poussière, ils exhalent des miasmes qui sèment au loin la contagion. Le fléau frappe de coups plus terribles les tristes habitants des campagnes ; bientôt il établit son empire dans l’enceinte de cette vaste cité. D’abord il dévore les entrailles, et sa flamme cachée se révèle par l’ardeur du visage et par une pénible respiration ; la langue est âpre et s’enfle, la bouche aride s’ouvre à des vents brûlants et n’aspire en haletant que des vapeurs malfaisantes ; le malade ne peut endurer ni sa couche, ni le voile le plus léger ; c’est sur la terre qu’il étend ses membres desséchés ; mais le corps, loin de se rafraîchir par le contact du sol, lui communique sa chaleur. Rien n’arrête la violence du fléau : il se déchaîne avec fureur contre ceux mêmes qui travaillent à le détruire, et la science devient funeste à celui qui l’emploie. Plus on s’approche du malade, plus on met d’empressement à le secourir, et plus on marche à pas rapides vers la mort. Plus d’espoir de salut ; le trépas seul apparaît comme le terme des souffrances : alors tous s’abandonnent à leur fantaisie ; ils ne cherchent plus de remède utile à leurs maux, et leurs maux sont, en effet, sans remède. Pèle-mêle et sans pudeur, ils se tiennent nus auprès des fontaines, des fleuves et des puits abondants : ils boivent, et leur soif ne s’éteint qu’avec leur vie ; plusieurs même, accablés par le mal et ne pouvant se relever, meurent au sein des eaux où d’autres viennent encore se désaltérer. On voit des malheureux s’élancer avec dégoût d’une couche odieuse, ou, si leurs forces se refusent à les soutenir, se rouler par terre, loin de leur maison, qu’ils regardent tous comme un funeste séjour, accusant ainsi leurs pénates d’un fléau dont la cause est inconnue. Les uns, à demi morts, errent dans les rues, tant qu’ils peuvent se tenir debout ; les autres pleurent étendus sur la terre, et par un dernier effort agitent encore leurs paupières appesanties : ils tendent leurs bras vers les astres suspendus à la voûte des cieux, et leur vie s’échappe au hasard dans les lieux où la mort vient les surprendre. Quels sentiments s’élevèrent alors dans mon âme ? Ah ! je dus abhorrer la vie et je désirai de partager le sort de mes sujets ! Partout où je tournais les yeux, je ne voyais que des monceaux de cadavres : ainsi tombe des branches agitées le fruit trop mûr, ou le gland que les vents détachent de la cime du chêne.

Vous voyez devant vous ce temple où l’on monte par une longue suite de degrés : il est consacré à Jupiter. Qui de nous n’est allé brûler sur ses autels un encens inutile ? Que de fois l’époux priant pour son épouse, le père pour son fils, n’ont-ils pas rendu le dernier soupir au pied de ces autels insensibles ! Que de fois n’a-t-on pas trouvé dans leurs mains l’encens à demi consumé ! Que de fois, dans les temples, au moment où le prêtre, en prononçant les paroles sacrées, épanchait un vin pur entre les cornes des taureaux, on les a vus tomber atteints de coups inattendus ! Moi-même, tandis que j’offrais un sacrifice à Jupiter pour ma patrie, pour mes trois enfants et pour moi, j’entendis la victime pousser d’affreux mugissements ; tout à coup, sans être frappée, elle expira sous les couteaux sacrés qu’elle teignit à peine de quelques gouttes de sang. La fibre malade ne portait plus les signes révélateurs de la vérité et de la volonté des dieux : la contagion avait pénétré jusqu’aux entrailles. J’ai vu des cadavres épars devant le seuil sacré. Il en est qui, pour rendre leur trépas plus odieux, s’étranglent au pied des autels, se délivrent en mourant de la peur de la mort, et préviennent eux-mêmes l’heure fatale qui s’avance. On ne conduit plus avec solennité les cortèges funèbres ; les portes de la ville ne s’ouvrent pas assez pour tant de funérailles : les cadavres gisent sans sépulture, ou sont livrés au bûcher sans avoir reçu les dons accoutumés. Plus de respect pour les morts : on se bat pour un bûcher, et plusieurs sont brûlés dans les feux qu’on avait allumés pour d’autres. Personne ne vient pleurer sur leurs cendres : et les ombres des filles et des mères, des jeunes gens et des vieillards, errent privées de ce tribut de larmes : la terre ne peut suffire aux tombeaux, ni les arbres aux flammes des bûchers.

Accablé sous le poids de tant de maux : « Ô Jupiter, m’écriai-je, s’il est vrai, comme on le dit, que la fille d’Asopus, Égine, te reçut dans ses bras ; si tu ne rougis pas, dieu puissant, de t’avouer pour mon père, ou rends-moi mes sujets, ou fais-moi descendre avec eux dans la tombe ». Un éclair, suivi d’un coup de tonnerre favorable, m’apprend sa volonté. « J’accepte ce présage ; puisse-t-il m’annoncer ta faveur ! m’écriai-je : les signes que tu m’envoies sont, à mes yeux, le gage d’un meilleur destin ». Près de là s’élevait un chêne dont un rare feuillage couvrait les vastes rameaux ; consacré à Jupiter, il était né d’un gland de Dodone. Là nous voyons s’avancer un essaim innombrable de fourmis, chargées de leur moisson de grains, fardeau bien lourd pour des bouches si grêles ; elles suivaient toutes le même sentier dans les rides de l’écorce. J’en admire le nombre, et je m’écrie : « Ô mon bienfaiteur ! ô mon père ! donne-moi autant de citoyens pour repeupler ma ville déserte ». Le chêne superbe frémit, et de ses rameaux qui s’agitent dans le calme des airs, s’échappe une voix qui glace mes membres d’une sainte horreur, et fait dresser mes cheveux. Je baise la terre et les flancs du chêne, et n’ose avouer mes espérances ; j’espérais cependant, et mon cœur caressait en secret ses désirs. La nuit arrive, et le sommeil vient suspendre les inquiétudes des mortels. Je crois voir ce même chêne devant mes yeux : c’était le même nombre de rameaux, sur ces rameaux le même nombre d’insectes ; le même mouvement l’agite encore, et fait pleuvoir dans les champs d’alentour ce peuple moissonneur ; tout à coup, ces fourmis me semblent grandir et croître par degrés, se lever de terre, se redresser, perdre leur maigreur, leurs pieds nombreux, leur couleur noire, et revêtir la forme humaine. Le sommeil s’envole, je condamne ma vision, et j’accuse les dieux de me refuser leur appui. Cependant un bruit confus retentit dans mon palais ; je crois entendre des voix humaines dont le son avait cessé de frapper mon oreille ; je soupçonnais encore une illusion du sommeil, quand Télamon, accourant à pas précipités, ouvre les portes et s’écrie : « Ô mon père ! vous allez voir un prodige bien au-dessus de vos espérances et de tout ce que l’on peut croire ; venez ». Je sors, et ces mêmes hommes dont un songe m’avait offert l’image, je les vois dans l’ordre où je les avais vus ; je les reconnais, ils s’approchent et me saluent leur roi. Je rends grâces à Jupiter ; je partage à mes nouveaux sujets la ville et la campagne, veuve de ses anciens habitants, et je les appelle Myrmidons, afin d’attacher à leur nom le souvenir de leur origine. Vous les avez vus ; ils sont restés fidèles à leurs mœurs primitives : c’est un peuple économe, infatigable au travail, ardent à acquérir et doux de conserver ; égaux en âge et en valeur, ils vous suivront aux combats aussitôt que l’Eurus, dont le souffle propice vous a conduit sur ces rivages (l’Eurus l’y avait conduit en effet), aura fait place à l’Auster ».

Ces récits, et d’autres semblables, remplirent la durée du jour ; le soir fut consacré aux plaisirs de la table, et la nuit au sommeil. Cependant le soleil avait retiré du sein des eaux sa chevelure dorée ; l’Eurus soufflait encore, et retenait les voiles prêtes à s’éloigner. Les enfants de Pallas se rendent auprès de Céphale, plus âgé qu’eux, et l’accompagnent au palais du roi, encore enseveli dans un profond sommeil. Un des fils d’Éaque, Phocus, le reçoit sur le seuil, tandis que Télamon et son autre frère enrôlent des soldats pour la guerre. Phocus conduit le descendant de Cécrops dans l’intérieur de son palais, sous de somptueux lambris, et s’assied auprès d’eux. Il remarque, dans les mains du fils d’Eole, un javelot fait d’un bois inconnu, et armé d’une lame d’or. Après quelques mots sur des objets indifferents : « J’aime, dit-il, la chasse et les forêts ; pourtant je ne saurais dire dans quel bois a été taillé le javelot que vous portez : le frêne est plus roux et le cornouiller plus noueux. J’ignore de quel arbre on l’a tiré ; mais jamais mes yeux n’en ont vu de plus beau. — Son usage, reprend un des fils de Pallas, vous paraîtra plus merveilleux que sa beauté : il atteint toujours le but, jamais le hasard ne le dirige, et, de lui-même, il revient ensanglanté dans la main qui l’a lancé ». Alors le petit-fils de Nérée multiplie ses questions : Pourquoi a-t-il été donné ? où vient-il ? Quel est l’auteur d’un si rare présent ? Céphale lui repond ; mais la honte l’empêche de dire à quel prix il obtint ce dard, et il se tait sur ce point. Le souvenir de la perte de son épouse réveille sa douleur, ses larmes coulent, et il parle en ces termes : « Ce javelot (qui pourrait le croire ? ) ô fils d’une déesse, me coûte bien des pleurs ; il m’en coûtera longtemps, si les destins m’accordent une longue vie : il a causé ma perte et celle de mon épouse chérie, et plût aux dieux que je n’eusse jamais reçu ce présent ! Le nom d’Orithye, que Borée enleva, a peut-être frappé plus souvent votre oreille : Procris était sa sœur. Si l’on compare leur beauté, leur caractère, Procris était plus digne de trouver un ravisseur. Érechthée, son père, nous unit, l’amour nous unit encore. On me disait heureux, je l’étais ; et si les dieux l’eussent ainsi voulu, je n’aurais pas cessé de l’être. Le second mois s’écoulait depuis notre hyménée ; je tendais mes toiles aux cerfs parés de leur bois, lorsqu’un matin, du sommet toujours fleuri de l’Hymette, l’Aurore vermeille, chassant devant elle les ténèbres, m’aperçoit et m’enlève malgré ma résistance. Puissé-je dire la vérité sans offenser la déesse ! Sa bouche a l’incarnat de la rose, son empire touche aux limites du jour comme à celles de la nuit, elle s’abreuve de nectar ; mais j’aimais Procris : Procris était dans mon cœur, le nom de Procris était toujours sur mes lèvres. J’alléguais et la foi des serments, et les embrassements d’un nouvel hymen, et la couche nuptiale qui venait de se dresser pour moi, et les droits encore récents du lit de Procris, en ce moment solitaire. La déesse s’indigne : « Cesse tes plaintes, ingrat ! garde Procris, dit-elle ; si je sais lire dans l’avenir, un jour tu voudras ne l’avoir jamais possédée ». Et, dans la colère qui l’anime contre Procris, elle me chasse. Je reviens, et repassant en moi-même les paroles de la déesse, je commence à craindre que mon épouse n’ait pas respecté le lit conjugal ; sa beauté, son âge autorisent le soupçon d’une infidélité, sa vertu le défend. Mais j’avais été absent ; mais celle que je quittais m’offrait un exemple d’infidélité, mais tout éveille les craintes des amants. Je m’applique à me chercher des tourments, et veux tenter par des présents la vertu de Procris. L’Aurore seconde mes terreurs et change les traits de mon visage (je crois le sentir). J’arrive, méconnaissable, dans les murs consacrés à Pallas, j’entre dans ma maison. Là, nulle trace du crime ; tout, au contraire, y respirait l’innocence, et l’inquiétude pour un maître perdu. Ce n’est que par mille artifices que je pus obtenir un accès auprès de la fille d’Érechthée ; immobile à son aspect, je faillis renoncer à l’épreuve que j’avais résolue ; je ne contins qu’avec peine et mes aveux et mes baisers (ah ! j’aurais dû suivre ce désir). Elle était triste ; mais, malgré sa tristesse, aucune femme n’aurait éclipsé sa beauté. Le regret de la perte d’un époux dévorait son âme. Jugez, Phocus, quel devait être l’éclat de ses charmes, puisqu’il brillait encore à travers sa douleur. Vous dirai-je combien de fois sa pudeur repoussa mes attaques, combien de fois elle me dit : « J’appartiens à un seul ; en quelque lieu qu’il soit, c’est de lui seul que j’attends mon bonheur » ? Quel homme raisonnable n’eût été satisfait d’une telle épreuve de fidélité ? Elle ne me suffit pas, et je veux encore aigrir mes blessures. Je promets des trésors pour une seule nuit, et je porte si haut mes promesses que, vaincue à la fin, elle paraît chanceler. « Me voici ! m’écriai-je ; j’avais pris un masque, et, sous les dehors d’un adultère, se cachait le véritable époux. Perfide ! tu m’as rendu moi-même témoin de ta trahison ». Elle ne répondit rien ; mais, accablée de honte, elle fuit en silence un injuste époux, et la demeure complice de sa perfidie. Enveloppant tous les hommes dans la haine que je lui inspire, elle erre sur les montagnes, et se livre aux exercices de Diane. Dans mon abandon, je sentis un feu plus violent circuler dans mes veines ; j’implorais mon pardon, j’avouais ma faute et confessais que l’offre de tant de trésors m’eût fait moi-même succomber. Cet aveu venge sa pudeur outragée : elle m’est rendue, et nos années s’écoulent doucement au sein de la concorde. Et comme si c’eût été trop peu de se donner elle-même, elle me fait présent d’un chien que la déesse adorée sur le Cynthe lui avait donné, en disant : « Il surpassera tous les autres à la course ». Elle ajouta à ce don le javelot que vous voyez dans mes mains.

Vous désirez connaître quel fut le sort de ce nouveau présent ? Ecoutez : vous serez étonné de ce prodige. Le fils de Laïus avait résolu, par sa sagacité, des énigmes impénétrables avant lui, et renonçant à proposer ses oracles obscurs, le monstre prophétique s’était précipité sur la terre où il gisait étendu. La bienfaisante Thémis ne laissa point sa mort impunie : tout à coup, au sein de l’Aonie, elle déchaîne sur Thèbes un autre fléau, un monstre qui fait trembler tous les habitants des campagnes pour leurs jours et pour leurs troupeaux ; la jeunesse des environs accourt, et nous enveloppons la vaste plaine de nos filets ; mais le monstre agile les franchit d’un bond léger et s’élance au delà de nos toiles déployées. On détache les chiens, mais il échappe à leur poursuite, et les évite avec la rapidité de l’oiseau. On me demande Lélaps à grands cris (c’est le nom du chien que Procris m’avait donné) ; déjà, luttant contre ses liens, il cherchait à les briser et les tendait encore sur son cou enchaîné. À peine libre, il s’élance, et nous ne savons plus ce qu’il est devenu ; la poussière porte la trace brûlante de ses pas, mais il se dérobe à nos yeux ; le javelot n’est pas plus rapide, le plomb n’échappe pas avec plus de vitesse à la fronde balancée dans les airs, ni la flèche légère à la corde de l’arc crétois. Au milieu d’une plaine, s’élève un tertre qui la domine ; j’y monte, et de là j’admire cette course merveilleuse. Le monstre paraît tantôt se laisser atteindre et tantôt se dérober aux morsures ; trop rusé pour suivre une ligne droite en fuyant dans la plaine, il tourne sur lui-même et trompe ainsi l’impétuosité de son ennemi. Lélaps le presse et le suit pas à pas ; il semble le tenir, mais il ne le tient pas ; sa gueule s’agite dans le vide et ne mord que du vent. J’ai recours à mon javelot, et tandis que ma main le balance, et qu’elle cherche la courroie pour la saisir, je détourne un moment les yeux et je les reporte ensuite dans la plaine : ô prodige ! je vois deux statues de marbre ; l’une semble fuir, l’autre aboyer. Sans doute un dieu a voulu qu’ils sortissent tous deux invincibles du combat, s’il est vrai qu’un dieu en ait été le témoin ». À ces mots il se tait. « Mais quel est le crime de ce javelot ? » dit Phocus. Céphale le raconte en ces termes :

« Mon bonheur, ô Phocus, fut pour moi la source de tous les chagrins ; je vais d’abord vous en parler. Oh ! j’aime à rappeler, fils d’Éaque, ce temps fortuné, ces premières années, où j’étais heureux par mon épouse, où elle était heureuse par son époux ! Nous goûtions, au sein de l’hyménée, les douceurs d’une tendresse mutuelle ; elle n’eût pas préféré à mon amour la couche même de Jupiter ; et moi, aucune femme n’aurait pu me séduire, pas même Vénus, quand elle se fût présentée. Nos cœurs brûlaient des mêmes feux. Le soleil frappait à peine de ses premiers rayons la cime des montagnes, j’allais, fougueux jeune homme, chasser dans les forêts ; je ne voulais ni compagnons, ni coursiers, ni chiens à l’odorat subtil, ni toiles semées de nœuds ; mon javelot me suffisait. Ma main était-elle fatiguée du carnage des bêtes féroces, je cherchais la fraîcheur et l’ombre, et le zéphyr qui soufflait du fond des froides vallées ; sous les feux du soleil, j’invoquais la douce Aura, j’attendais Aura ; c’était le délassement de mes fatigues. Il m’en souvient, j’avais coutume de chanter : « Viens, Aura, sois-moi favorable, et porte dans mon sein ton souffle bienfaisant : comme toujours, viens apaiser l’ardeur qui me dévore ». Peut-être, entraîné par ma destinée, ajoutais-je d’autres tendres paroles : « Oui, disais-je souvent, tu fais mes plus chères délices, tu répares mes forces, tu me ranimes, tu me fais aimer les forêts et la solitude, et ma bouche voudrait toujours respirer ton haleine ». Quelqu’un prête à ces paroles ambiguës une oreille abusée ; il prend ce nom d’Aura, si souvent répété, pour celui d’une nymphe dont je suis épris. Aussitôt, téméraire révélateur d’un crime supposé, il va trouver Procris et lui rapporte les tendres discours qu’il avait entendus. L’amour est crédule ; à ce récit, Procris, éperdue de douleur, tombe évanouie. Revenue enfin à elle-même, elle accuse son malheur et sa cruelle destinée, et la foi de son époux. Égarée par une accusation mensongère, elle craint ce qui n’est pas, s’effraie d’une chimère. Infortunée ! elle s’afflige comme si elle avait une véritable rivale. Cependant, elle doute encore : dans l’excès de son malheur, elle espère qu’on l’a trompée, et refuse de croire au délateur ; avant d’en avoir été témoin elle-même, elle ne peut condamner l’infidélité de son époux.

Le lendemain, les rayons de l’Aurore avaient chassé la nuit : je sors, je cours dans les forêts, et, me reposant, sur le gazon, d’une chasse victorieuse : « Aura, m’écriai-je, viens soulager mes fatigues » ; et soudain je crois entendre je ne sais quels gémissements se mêler à ma voix. Je poursuis : « Viens, ô toi qui m’es si chère ». Au bruit léger que fait encore la feuille desséchée, je ne doute plus que ce ne soit une proie, et je lance mon javelot rapide ; c’était Procris. Blessée au milieu de la poitrine, « Je suis morte », s’écrie-t-elle. À peine ai-je reconnu la voix d’une épouse fidèle, éperdu, j’accours à ses cris : je la trouve presque inanimée, ses vêtements en désordre et souillés de sang ; je la vois, ô comble du malheur ! retirant de sa blessure le dard qu’elle m’avait donné. Je soulève dans mes bras criminels ce corps qui m’est plus cher que le mien ; avec un lambeau du tissu qui couvre son sein, je ferme sa cruelle blessure, et je m’efforce d’arrêter son sang ; je la conjure de ne pas me laisser fiétrir du crime de sa mort. Déjà ses forces l’abandonnent, et, mourante, elle fait un dernier effort pour m’adresser ce peu de mots : « Au nom des droits sacrés de l’hymen, au nom des droits du ciel et de ceux qui m’attendent, je t’en supplie, au nom de ta tendresse, si je l’ai méritée, au nom de cet amour qui cause mon trépas et qui vit encore au moment où j’expire, ne permets pas qu’Aura me remplace, à titre d’épouse, dans ma couche nuptiale ». À ces mots, je sens, j’apprends enfin qu’un nom seul a causé son erreur ; mais que me sert de l’apprendre ? Elle succombe, et ses forces épuisées se perdent avec son sang ; tant que ses yeux peuvent s’ouvrir, ils se fixent sur moi ; pressée contre mon sein, elle exhale sur mes lèvres son âme infortunée : mais sûre de ma fidélité, elle semble expirer avec moins de regret ».

Le héros pleurait en contant ses malheurs, et ceux qui l’écoutaient versaient aussi des larmes. Cependant Éaque entre, suivi de ses deux autres fils et de nouveaux soldats couverts d’armes véritables : Céphale reçoit ces guerriers.



LIVRE HUITIÈME

ARGUMENT. — Métamorphose de Nisus en aigle de mer, et de Scylla, sa fille, en alouette. - II. La couronne d’Ariane placée parmi les astres. - III. Dédale s’envole sur des ailes; Icare, volant auprès de son père, est submergé; métamorphose de Perdix. - IV. Méléagre tue le sanglier de Calydon: Althée, mère du héros, accélère sa mort. - V. Naïades changées en êtres appelés Échinades. - VI. Philémon et Baucis. - VII. Protée et Métra; impiété et châtiment d’Érisichthon.


L’étoile du matin rouvre les portes de l’Orient et met la nuit en fuite ; l’Eurus tombe, d’humides nuages s’élèvent, et poussés heureusement par la douce haleine des vents du midi, Céphale et les soldats d’Éaque touchent au port désiré plus tôt qu’ils ne l’espéraient. Cependant Minos ravage les champs lélégéens, et fait l’essai de ses forces devant la ville d’Alcatho&uul ; s, que Nisus tient sous sa puissance. Sur la tête vénérable de ce roi, au milieu de sa blanche chevelure, brillait de l’éclat de la pourpre un cheveu duquel dépendait le salut de son empire. Pour la sixième fois le croissant de Phébé renaissait à l’orient ; la fortune de la guerre flottait encore, et la victoire volait d’une aile incertaine entre les deux partis. Il y avait une tour, ouvrage d’un roi, qui se liait à des remparts sonores ; la tradition rapporte que le fils de Latone avait déposé sur ces murs sa lyre d’or, et la pierre en avait retenu les sons. La fille de Nisus aimait à monter sur cette tour pendant la paix, et à faire résonner les murs par le choc d’un léger caillou ; dans ce temps de guerre, elle y montait encore pour contempler les sanglants exercices de Mars. Déjà les longueurs de la guerre lui ont appris à connaître les noms des chefs, leurs armes, leurs coursiers, leur démarche et les carquois des Cydonéens. Elle remarquait entre tous le visage du fils d’Europe, et ses yeux le cherchaient avec trop d’intérêt peut-être. Minos cachait-il son front sous un casque surmonté d’une aigrette flottante, elle le trouvait d’une rare beauté sous ce casque ; s’armait-il de son bouclier étincelant, que de grâce, à ses yeux, dans la main qui saisissait ce bouclier ! si, ramenant son bras sur sa tête, il lançait un javelot flexible, elle exaltait l’adresse unie à la vigueur ; s’il tendait un arc armé de flèches, elle croyait voir Apollon s’apprêtant à lancer ses traits ; mais lorsque, déposant son casque, et le front découvert, un manteau de pourpre sur les épaules, il pressait les flancs d’un coursier éclatant de blancheur sous de riches tapis, et gouvernait sa bouche écumante, hors d’elle-même alors, la vierge était à peine maîtresse de sa raison.

« Heureux, pensait elle, le javelot qu’il saisit ! heureuses les rênes que presse sa main ! » Dans sa passion, elle brûle de porter ses pas dans les rangs ennemis, si une vierge pouvait l’oser ; elle brûle de s’élancer du haut des tours dans le camp des Gnossiens, ou d’ouvrir à l’ennemi les portes d’airain, ou d’oser plus encore, si Minos le désire. Tandis qu’assise sur la tour elle contemple les tentes du roi de Dicté, blanches comme la neige : « Dois-je me réjouir, dit-elle, ou m’affliger de cette guerre, source de tant de larmes ? Je ne sais ; je pleure, car Minos est l’ennemi de celle qui l’aime. Mais, sans cette guerre, Minos m’aurait-il jamais été connu ? Il pourrait cependant déposer les armes en me prenant pour otage ; je serais sa compagne, je serais le gage de la paix. Si celle qui t’a donné le jour, ô le plus beau des mortels, était aussi belle que toi, elle était digne du dieu qui brûla d’amour dans ses bras. Quel serait mon bonheur si, portée sur des ailes au milieu des airs, je pouvais voler dans le camp du roi de Gnosse : je me révélerais à lui, et après l’aveu de ma flamme, je lui demanderais à quel prix il voudrait m’accorder son amour. Que ses désirs respectent seulement ma patrie : périsse la couche où j’aspire plutôt que d’acheter mon bonheur par la trahison ! Et cependant, plus d’une fois la clémence d’un vainqueur miséricordieux a rendu les vaincus heureux de leur défaite. La mort de son fils est un juste motif de guerre : sa cause s’appuie sur le droit, et cette cause doit triompher, soutenue par de telles armes. Si tel est le sort réservé à notre cité, pourquoi Mars lui en ouvrirait-il les portes plutôt que mon amour ? il vaut mieux une victoire sans carnage, sans retard et sans danger pour ses jours. Je tremble, ô Minos, qu’une main imprudente ne te perce le sein ; eh ! qui serait assez cruel pour diriger à dessein contre toi sa lance meurtrière ? Oui, c’en est fait, je veux me livrer moi-même, livrer en dot ma patrie, et mettre ainsi fin à la guerre. Mais c’est peu de vouloir : la garde veille aux portes de la ville, mon père en tient les clefs. Malheureuse ! c’est lui seul que je crains, c’est lui seul qui m’arrête encore ; ah ! plût au ciel que je n’eusse plus de père ! Mais chacun doit être à soi-même son propre dieu, et la Fortune n’est sourde qu’aux prières du lâche. Déjà une autre, brûlée des mêmes feux, aurait sacrifié avec joie tout ce qu’elle eût rencontré d’obstacles à sa passion. Eh ! pourquoi une autre aurait-elle plus de courage que moi ? J’oserais me frayer une route à travers mille feux, à travers mille glaives ; ici je n’ai à craindre ni feux ni glaives : un cheveu de mon père suffit ; plus précieux pour moi que l’or, il doit assurer mon bonheur, et mettre le comble à mes désirs ». Tandis qu’elle parle survient la nuit, qui fournit aux peines de féconds aliments, et Scylla s’enhardit au sein des ténèbres ; c’était l’heure où le premier sommeil assoupit les cœurs épuisés des soucis et des travaux du jour ; elle approche en silence du chevet de son père. Ô forfait ! la fille ravit au père le cheveu fatal ! Maîtresse de ce trésor impie, elle emporte avec elle sa criminelle dépouille, franchit les portes de la ville, et à travers les tentes ennemies (tant le service qu’elle rend à Minos lui inspire de sécurité ! ), elle parvient jusqu’au roi, qui frémit à son aspect : « L’amour m’a conseillé le crime, dit-elle ; moi, Scylla, la fille de Nisus, je te livre les dieux de ma patrie et ceux de ma famille, et je ne veux d’autre récompense que toi : pour gage de mon amour, reçois ce cheveu qui brille comme la pourpre, et crois que ce n’est pas un vain cheveu que je te livre ici, mais la tête de mon père lui-même » ; et sa main présente le don parricide à Minos, qui le repousse, plein de trouble et d’horreur à l’idée de ce forfait inouï. « Puissent les dieux, s’écrie-t-il, te bannir de l’univers qui leur appartient, ô toi, l’opprobre de notre âge ! Puissent la terre et la mer être à jamais fermées ! Pour moi, je ne souffrirai pas que la Crète, berceau de Jupiter, la Crète où je règne, soit souillée du contact d’un monstre tel que toi ». Il dit, et après avoir imposé aux ennemis vaincus des conditions dictées par la justice, il ordonne de rompre les liens qui retiennent sa flotte. À sa voix, les poupes d’airain avancent sous l’effort des rameurs ; Scylla, qui voit les vaisseaux sillonner les ondes, et Minos s’éloigner sans qu’elle ait reçu le salaire de son crime, lasse enfin de prier, se livre aux transports de sa rage. Hors d’elle-même, les bras tendus et les cheveux épars : « Où fuis-tu, s’écrie-t-elle, et pourquoi délaisser l’auteur de ta victoire, ô toi que j’ai préféré à ma patrie, toi que j’ai préféré à mon père ? Où fuis-tu, cruel ? ton triomphe est à la fois mon crime et mon bienfait. Rien ne t’a donc ému, ni mon présent, ni la tendresse d’une amante dont toutes les espérances reposaient sur toi ! Abandonnée par toi, où sera mon recours dans ma patrie ? Elle est vaincue, humiliée ; fût-elle debout, ma trahison m’y interdit tout accès. Irai-je me présenter aux regards de mon père ? je te l’ai livré. Ses sujets m’ont voué une juste haine, et mon exemple fait trembler les peuples voisins. Je me suis fermé l’univers entier, pour que seule la Crète me fût ouverte. Si tu me refuses ce dernier asile, ingrat, si tu me délaisses, non, tu n’es pas le fils d’Europe ; c’est quelque tigresse d’Arménie qui te donna le jour ; c’est la Syrte inhospitalière, ou l’orageuse Charybde qui fut ton berceau ; non, tu n’es pas fils de Jupiter, et ta mère ne fut pas séduite par les formes trompeuses d’un taureau ; ton origine n’est qu’une fiction mensongère : celui qui fut ton père, ce fut un vrai taureau sans amour pour les génisses. Punis-moi, Nisus, ô mon père ! Murs que j’ai trahis, réjouissez-vous de mes tourments ! je les ai mérités, je l’avoue, et la mort doit être mon juste châtiment. Ah ! du moins, puisse quelqu’un de ceux qu’a perdus mon impiété me donner le coup mortel ! Mais toi qui triomphes par mon crime, devais-tu te charger du châtiment ? Mon crime envers ma patrie et mon père fut un bienfait pour toi ; oui, tu es le digne époux de l’infâme adultère qui, cachée dans les flancs d’une génisse de bois pour tromper un farouche taureau, porta un monstre informe dans ses entrailles. Hélas ! mes cris arrivent-ils jusqu’à tes oreilles, ou mes vaines paroles sont-elles emportées par les mêmes vents que tes voiles ? Ingrat Minos ! je ne m’étonne plus que Pasiphaë t’ait préféré un taureau ; il était moins sauvage que toi. Malheureuse ! il hâte sa fuite ; j’entends les ondes frémir sous le tranchant des rames. Hélas ! il s’éloigne à la fois de moi et du rivage. Tu fuis en vain, en vain tu te dérobes à la reconnaissance, je te suivrai malgré toi, et, serrant dans mes bras ta poupe recourbée, je me ferai traîner sur l’immense Océan ». Elle dit, s’élance dans les ondes et suit à la nage les vaisseaux. L’amour lui donne des forces, et compagne obstinée, elle s’attache à la poupe de Minos. Son père l’aperçoit ; changé récemment en aigle de mer, il se balançait déjà dans les airs sur des ailes noirâtres ; il allait fondre sur elle et la déchirer de son bec recourbé, lorsque, tremblante, elle abandonne la poupe ; au moment de sa chute, un souffle léger semble la tenir suspendue au-dessus des ondes : c’étaient ses propres ailes ; couverte d’un plumage et changée en oiseau, elle porte désormais le nom de ciris, en mémoire du cheveu qu’elle déroba.

Le vœu que Minos avait fait à Jupiter fut accompli par le sacrifice de cent taureaux, aussitôt que, sorti de ses vaisseaux, il a touché la terre de Crète, et suspendu aux murs de son palais les dépouilles de ses ennemis. Cependant l’opprobre de sa race avait grandi. Un monstre à double forme dévoilait à tous les yeux l’adultère hideux de sa mère. Minos a résolu d’éloigner de son palais cet objet de honte, et de le renfermer dans un labyrinthe impénétrable au jour. Dédale, célèbre dans l’art de l’architecture, pose les fondements de ces murs sinueux ; il confond les signes indicateurs, et embarrasse la vue dans les mille détours de sentiers tortueux. Tel on voit, dans les champs Phrygiens, se jouer le limpide Méandre, et se multiplier les flux et les reflux de sa course douteuse. Quelquefois, allant à la rencontre de ses eaux, il les voit accourir, et il fatigue ses flots incertains, tantôt à remonter vers sa source, tantôt à se précipiter vers la mer. Ainsi Dédale sème l’erreur dans ces routes sans nombre ; à peine lui-même peut-il en retrouver l’issue, tant le labyrinthe présente de perfides détours ! Ce fut la prison du Minotaure, monstrueux assemblage des formes du taureau et des formes humaines. Déjà deux fois il s’était abreuvé du sang Athénien, et le sort venait de lui envoyer une troisième fois le tribut imposé pour neuf ans, lorsqu’il trouva son vainqueur au milieu de ses victimes. Aussitôt que, par le secours d’une jeune fille, et guidé par un fil, le fils d’Égée a découvert l’issue si difficile à retrouver, et qui jamais, avant lui, n’avait été franchie une seconde fois, il ravit la fille de Minos et fait voile vers Naxos. Le cruel abandonne sa compagne sur ce rivage ; mais dans son abandon et dans son désespoir Bacchus fut à la fois son consolateur et son amant ; et pour qu’elle brillât d’un éclat immortel au milieu des astres, le dieu détacha de son front sa couronne et l’envoya au ciel. Le diadème s’élève à travers les airs, et dans son vol les pierreries dont il est parsemé se transforment soudain en étoiles, qui se fixent à la voûte des cieux, et conservent toujours la forme d’une couronne ; sa place est entre la constellation d’Hercule à genoux, et celle du Serpent.

Dédale cependant, las de subir, sur une terre odieuse, les ennuis d’un long exil cède à l’amour du sol natal ; mais la mer l’emprisonne. « Minos peut bien, dit-il, me fermer et la terre et les eaux, mais le ciel m’est ouvert ; le ciel sera ma route ; Minos est le maître de la terre, mais il n’est point le maître des airs ». Alors son génie s’applique à inventer un art inconnu, et soumet la nature à de nouvelles lois. Il dispose des plumes avec ordre, en prenant d’abord la plus petite ; chacune d’elles est moins longue que celle qui la suit, et toutes s’élèvent par une gradation insensible. Ainsi, jadis, croissaient par degrés inégaux les tubes de la flûte champêtre. Dédale attache ces plumes, au milieu, avec du lin, à leur extrémité avec de la cire ; il leur imprime ensuite une légère courbure, afin de mieux imiter l’aile des oiseaux. Le jeune Icare était debout auprès de lui ; ignorant que ses mains jouaient avec ses propres dangers, il prenait en souriant les plumes qu’enlevait la brise vagabonde. Tantôt il amollissait la cire entre ses doigts, et retardait par ses jeux le travail merveilleux de son père. Après avoir mis la dernière main à son œuvre, l’industrieux artiste se place en équilibre sur ses deux ailes et vogue suspendu dans les airs. Il donne alors des leçons à son fils. « Icare, dit-il, prends le milieu des airs et crois mes avis ; car si ton vol s’abaisse, l’onde appesantira tes ailes ; s’il s’élève trop haut, le feu les brûlera. Vole entre ces deux écueils ; crains surtout de regarder le Bouvier, ou l’Hélice, ou le glaive nu d’Orion. Prends ton vol en suivant le mien ». Il lui enseigne ensuite à voler et attache ses ailes à ses épaules qui n’en savent pas encore l’usage. Pendant qu’il lui prodiguait ses soins et ses conseils, les joues du vieillard se mouillèrent de larmes, et ses mains tremblèrent. Il donne à son fils des baisers qui devaient être les derniers, et soutenu par ses ailes, il vole en avant ; tremblant pour son compagnon, comme l’oiseau qui guide dans les airs le vol novice de sa jeune famille, sortie pour la première fois de son nid aérien. Il l’encourage à le suivre, lui enseigne son art périlleux, et agitant ses propres ailes, il tient ses regards attachés sur celles de son fils. Le pêcheur, dont le tremblant roseau présente aux poissons une trompeuse amorce, le pâtre et le laboureur appuyés, l’un sur son bâton, l’autre sur sa charrue, les aperçoivent, et, frappés d’étonnement à la vue de ces voyageurs ailés, les prennent pour des dieux. Déjà ils avaient laissé à gauche Délos, Paros, et Samos, si chère à Junon ; à droite ils voyaient Lébynthos et Calymne, si fertile en miel. Le jeune Icare, se laissant emporter au plaisir d’un vol audacieux et au désir de s’approcher du ciel, abandonne son guide et porte plus haut son essor. Les rayons trop voisins du soleil amollissent la cire parfumée et fondent les liens de ses ailes. Il agite ses bras dépouillés, et privé de ses plumes qui le soutenaient comme des rames, il frappe en vain les airs où il n’a plus de prise ; sa bouche répète le nom de son père, et il tombe au fond des mers auxquelles il a donné son nom. Cependant son père infortuné, (hélas ! il n’est déjà plus père !) s’écrie : « Icare, Icare, où es-tu ? où te trouver, Icare ? » s’écriait-il encore quand il aperçut ses plumes flottantes sur les ondes. Alors il maudit son art, et renferme dans un tombeau le corps de son fils : la terre qui reçut ses restes a conservé son nom.

Pendant qu’il ensevelissait la dépouille de son malheureux fils, cachée sous les branches touffues de l’yeuse et témoin de sa douleur, la perdrix, au babil indiscret, y applaudit par le battement de ses ailes, et témoigne sa joie par des chants. Seul, d’une espèce inconnue dans les premiers âges, cet oiseau récemment créé te reproche incessamment ton crime, ô Dédale ! Ta sœur, ignorant les arrêts du destin, t’avait confié l’instruction de son fils, lorsque, âgé de douze ans, il fut capable de recevoir tes leçons. Cet enfant prenant pour modèle les dards qu’il remarquait sur le dos des poissons, tailla dans le fer une série de dents acérées, et devint l’inventeur de la scie. Le premier aussi il unit l’une à l’autre par un lien commun deux branches d’acier, de sorte que, toujours séparées par la même distance, l’une reste immobile, et l’autre décrit un cercle. Jaloux de son élève, Dédale le précipite du haut de la citadelle consacrée à Minerve, et accuse le hasard de sa chute. Mais Pallas, protectrice du génie, soutint l’enfant, le changea en oiseau, et le couvrit de plumes au milieu des airs. La force et la rapidité de son génie ont passé dans ses pieds et dans ses ailes, et son premier nom lui est resté. Cet oiseau craint pourtant

de trop élever son vol, et il ne bâtit point son nid sur les branches, ni à la cime des arbres. Il rase les sillons de ses ailes, et dépose ses œufs dans les broussailles. Le souvenir de son ancienne chute lui fait redouter les hauteurs.

Déjà Dédale, épuisé de fatigue, était parvenu en Sicile ; et s’armant à sa prière, Cocale prenait généreusement sa défense. Athènes venait d’être affranchie, par le glorieux exploit de Thésée, d’un lamentable tribut. Les temples sont ornés de guirlandes : on invoque Pallas, déesse des combats, Jupiter et les autres dieux : le sang des victimes coule en leur honneur au pied des autels surchargés d’offrandes et parfumés d’encens. La Renommée avait au loin répandu le nom de Thésée dans les villes de l’Argolide ; et les peuples qui habitent la riche Achaïe imploraient le secours de son bras dans leurs pressants dangers : ce bras devint l’appui de Calydon, qui, bien que protégé par Méléagre, l’avait en suppliant appelé à sa défense. L’objet de ses alarmes, c’était un sanglier vengeur de Diane et l’instrument de sa colère. Œnée, disait-on, comblé des faveurs d’une année abondante, en avait offert les prémices aux dieux ; à Cérès, les grains ; à Bacchus, le vin dont il est le père ; à la blonde Minerve, l’olive qui rappelle ses bienfaits. Après les divinités propices aux récoltes, tous les dieux obtinrent ces honneurs dont ils sont si jaloux : Diane seule vit refuser l’encens à ses autels délaissés. Les dieux aussi sont accessibles au ressentiment : « Je ne souffrirai pas que cette offense reste impunie, dit-elle ; on vit l’insulte, on verra la vengeance » ; et la déesse envoie dans les champs de Calydon un sanglier vengeur de son injure. Égal en grosseur aux taureaux que nourrissent les pâturages de l’Épire, il surpasse ceux qui paissent dans les campagnes de la Sicile. Le sang et la flamme jaillissent de ses yeux ; des soies aiguës arment sa tête, et la hérissent comme une épaisse forêt de dards ; son dos se dresse comme un rempart de javelots : il fait écumer en rugissant une sueur fumante sur ses larges épaules : ses dents égalent en longueur l’ivoire de l’Inde : sa gueule vomit des feux aussi bruyants que la foudre, et son ardente haleine embrase le feuillage : il saccage les moissons naissantes, ou les détruit quand elles sont mûres, change en larmes les douces espérances du laboureur, et anéantit à la fois les épis et les bienfaits de Cerès : l’aire et les granges attendent en vain les gerbes que les champs ont promises. Il renverse les ceps et les grappes pendantes, et l’olivier toujours vert avec ses rameaux chargés de fruits. Il étend sa furie sur les troupeaux : les bergers et les chiens sont impuissants à les défendre, et les plus fiers taureaux ne peuvent protéger les génisses. Les habitants des campagnes fuient de tous côtés, et ne se croient en sûreté qu’à l’abri des remparts de la ville ; Méléagre assemble enfin l’élite des héros de la Grèce que l’ardeur de la gloire enflammait comme lui. C’étaient les deux fils de Léda, l’un renommé dans les combats du ceste, l’autre dans l’art de guider un coursier ; Jason, l’inventeur du premier navire ; Pirithoüs et Thésée, couple fidèle d’amis ; c’étaient les deux fils de Thestias ; Lyncée fils d’Apharéius, Idas aux pieds légers, et Caenée, jadis femme ; le fier Leucippe ; Acaste, si adroit à lancer un javelot ; Hippotoos, Dryas, et Phénix, fils d’Amyntor ; et les deux fils d’Actor, et Phylée, venu de l’Élide : il y avait aussi Télamon, le père du grand Achille, et le fils de Phérète, et Iolas le Béotien, et l’ardent Eurytion ; Échion, invincible à la course, et Lélex de Naryce. Venaient enfin Panopée, Hylée et le fier Hippase, et Nestor, qui faisait alors ses premières armes, et les jeunes héros envoyés de l’antique Amyclée par Hippocoon, leur père ; et Laerte, beau-père de Pénélope et compagnon d’Arras ; et le devin Mopsus ; et Amphiaraüs, que ne menaçait pas encore l’infidélité d’une épouse ; Atalante s’était aussi armée, Atalante, l’honneur du Tégée et des bois d’Arcadie. Une agrafe polie retenait, avec ses dents aiguës, les plis flottants de sa robe, et sa chevelure était arrêtée par un nœud sans ornement. De son épaule gauche pendait l’ivoire d’un carquois retentissant et sa main gauche tenait un arc. Telle était sa parure. Pour sa beauté, vous diriez une vierge sous les traits d’un jeune homme, un jeune homme sous les traits d’une vierge. Méléagre la vit, et cette vue alluma dans son cœur la flamme secrète d’un amour condamné par les dieux : « Heureux, s’écria-t-il, celui qu’elle agréera pour époux ! » Il n’eut pas le temps d’en dire davantage, et comment l’aurait-il osé dans un moment où de plus grands intérêts l’appelaient aux combats ?

Il est une forêt dont la sombre épaisseur, respectée du fer et des ans, couronne par degrés une colline du haut de laquelle elle domine les campagnes qui s’étendent à ses pieds. C’est là que s’assemblent les héros : ceux-ci tendent les toiles, ceux-là découplent les chiens : d’autres suivent la trace du monstre et volent au devant du danger. Au sein de la forêt s’enfonce une vallée, réservoir ordinaire où les eaux de la pluie s’écoulent en ruisseau ; au milieu de cette lagune croissent et le saule flexible, et l’algue légère, et les joncs amis des marais, et l’osier, et l’humble canne abritée sous les longs roseaux. Chassé de ce repaire, le sanglier furieux fond au milieu de ses ennemis avec la vitesse de l’éclair qui déchire la nue. Il renverse les arbres dans sa course emportée, et la forêt s’ébranle avec fracas ; les chasseurs poussent des cris, lui présentent d’un bras ferme les javelots armés d’un large fer et les agitent devant lui. Le monstre s’élance, disperse les limiers, se fait jour à travers les plus hardis, et frappant obliquement de ses défenses, il met en déroute ces meutes aboyantes. Échion le premier lance un javelot inutile ; le fer ne fait qu’effleurer un tronc d’érable. Le second dard eût été plus heureux s’il n’eût été brandi avec trop de force ; on eût dit qu’il allait s’enfoncer dans les flancs du sanglier, mais il vole au-delà : c’était celui de Jason. « Apollon, s’écrie Mopsus, si je fus ministre de tes autels et si je le suis encore, entends ma voix et permets que, lancé d’une main sûre, ce dard atteigne le monstre ». Le dieu exauce autant qu’il peut sa prière : le trait frappe le sanglier, mais ne le blesse pas : pendant qu’il volait, Diane en avait ôté le fer, et le bois en tombant n’avait plus de pointe. Cependant le coup ranime la fureur du monstre : la foudre éclate avec moins de vitesse ; l’éclair jaillit de ses yeux ; le feu, de sa poitrine. Comme on voit une pierre poussée dans l’air par l’effort d’une corde tendue, voler et battre des murailles ou des tours pleines de soldats, aussi impétueux dans son élan meurtrier, le monstre se jette sur les chasseurs, et renverse Eupalamon et Pélagun, qui conduisaient l’aile droite : leurs compagnons les relèvent et les emportent. Mais Énaesime, fils d’Hippocoon ne peut éviter sa morsure fatale : tremblant et prêt à fuir, il tombe sous la dent du sanglier qui lui coupe les nerfs du jarret. Peut-être même Nestor n’eût-il pas vécu jusqu’au siège de Troie, si, prenant son élan à l’aide de sa lance qu’il avait plantée en terre, il ne s’était élancé sur un arbre voisin, du haut duquel il pût voir en sûreté la vaine rage de son ennemi. Le monstre enfonce ses dents dans le tronc, les aiguise et les exerce au meurtre ; et comme si sa fureur venait de trouver de nouvelles armes, il se jette sur Othrias, et d’un coup de dent lui déchire la cuisse. Les deux frères jumeaux, dont le double astre n’avait pas encore pris place dans le ciel, tous deux jeunes et brillants, montés sur des coursiers plus blancs que la neige, balançaient dans leurs mains leurs longues et tremblantes javelines. Ils auraient percé le monstre s’il ne se fût jeté dans un épais taillis, impénétrable aux traits comme aux chevaux. Télamon le poursuit, mais, dans l’ardeur qui l’emporte, une racine d’arbre l’arrête et le fait tomber. Tandis que Pélée le relève, Atalante pose sur la corde une petite flèche rapide ; l’arc fléchit sous sa main, le trait part, rase le flanc du monstre, l’atteint au dessous de l’oreille, et fait couler sur ses soies quelques gouttes de sang. Méléagre ne ressentit pas moins de joie d’un coup si heureux qu’Atalante elle-même ; le premier il voit le sang que le monstre a perdu, et le premier il le fait voir à ses compagnons. « À vous, dit-il, le prix du courage ». Ces paroles font rougir les héros ; tous s’encouragent à l’envi, s’animent en poussant de grands cris, et font pleuvoir confusément une grêle de traits qui, se nuisant par le nombre et se frappant les uns les autres, perdent leur force et tombent sans effet. Alors, la hache en main, l’Arcadien, qu’entraîne à sa perte une audace insensée : « Compagnons, s’écrie-t-il, faites-moi place, et voyez combien le bras d’un homme est supérieur en force à celui d’une femme. Diane peut couvrir le monstre de ses propres armes ; malgré Diane elle-même, il tombera sous mes coups ». À ces mots, prononcés d’un ton fier et hautain, élevant des deux mains sa hache au-dessus de sa tête, il se dresse, prêt à frapper, sur la pointe de ses pieds, quand tout à coup, prévenant son attaque téméraire, et le perçant à l’endroit où la mort est si près de la blessure, le monstre lui plonge dans le flanc sa double défense. Ancée tombe et ses entrailles se répandent avec des flots de son sang ; la terre en est toute baignée. Contre cet ennemi terrible, le fils d’Ixion, Pirithoüs, s’avance brandissant un épieu d’un bras intrépide. « Arrête, s’écrie Thésée, ô toi que j’aime plus que moi-même ; arrête, ô la plus chère moitié de mon âme ! la prudence est ici permise au courage ; Ancée a péri victime d’une téméraire ardeur ». Il dit et pousse au monstre un javelot d’airain ; lancé d’une main sûre, le trait lui promettait le trépas du sanglier, mais il s’arrête et s’amortit contre la branche touffue d’un néflier. Le fils d’Éson dirige aussi son dard contre le monstre ; mais, par un jeu cruel du hasard, le trait va percer un limier aboyant, traverse ses entrailles, et tout sanglant s’enfonce dans la terre. Les coups de Méléagre ont un sort bien différent : des deux javelots qu’il a lancés, l’un va se planter dans le sol, l’autre dans le dos de l’animal. Tandis qu’il fait éclater sa rage et se roule avec d’affreux rugissements, mêlant des flots d’écume au nouveau sang qu’il perd, celui qui l’a blessé redouble ses coups, met le comble à sa fureur, et lui plonge son épée dans les flancs. Les compagnons de Méléagre font retentir les airs de mille cris de joie. Tous veulent presser dans leurs mains cette main victorieuse : étonnés à l’aspect de ce monstre, qui, couché sur la terre, occupe un large espace, ils attachent sur lui leurs regards ; ils trouvent encore du péril à le toucher, et cependant tous veulent tremper leurs javelots dans son sang. Le vainqueur posant alors le pied sur cette tête dont les coups ont donné tant de fois la mort : « Recevez, dit-il, ô vierge d’Arcadie, cette dépouille qui m’appartient, et partagez avec moi l’honneur de la victoire ». À ces mots, il lui présente la peau du sanglier, hérissée d’horribles soies, et sa hure armée d’énormes défenses.

Atalante est doublement heureuse de recevoir le don, et de le recevoir de Méléagre. Mais du milieu des combattants s’élève un murmure jaloux. Les deux fils de Thestius surtout éclatent en menaces violentes et hautaines : « Non, non, s’écrient-ils, une femme n’usurpera pas un honneur qui n’est dû qu’à nous seuls : que ton orgueil ne s’abuse pas sur les droits de ta beauté, et crains qu’on ne te sépare d’un amant si généreux ». En même temps ils ravissent à Atalante le don de l’amour, à Méléagre le droit de la victoire. C’en est trop : hors de lui et bouillant de colère : « Apprenez, s’écrie Méléagre, apprenez ravisseurs de la gloire d’autrui, quelle distance il y a de la menace aux actions » ; et Plexippe tombe percé d’un coup fatal qu’il était loin de prévoir. Toxée balançait entre le désir de venger son frère et la crainte d’un pareil sort : Méléagre a bientôt mis fin à son incertitude, et fumant encore du sang de Plexippe, le fer se plonge dans le sang du frère.

Althée allait, avec des présents, remercier les dieux de la victoire de son fils, lorsqu’elle voit rapporter les corps inanimés de ses frères : à cette vue elle fait retentir la ville de cris plaintifs et de gémissements, et change sa parure de fête en vêtements lugubres. Mais au nom du meurtrier, son désespoir se tait, ses larmes s’arrêtent, et dans son cœur il ne reste plus que le désir de la vengeance. Au moment où la fille de Thestius venait de donner le jour à Méléagre, les trois Parques jetèrent un tison dans la flamme du foyer, et tournant sous leurs doigts le fuseau de sa destinée : « Nous attachons dirent-elles, à la durée de ce tison la durée de ta vie, enfant qui viens de naître ». Après ces paroles prophétiques, les Parques s’éloignèrent ; la mère enlève aussitôt du foyer le tison enflammé, et l’éteint. Longtemps il resta caché dans l’endroit le plus secret du palais, et ta mère en le conservant, ô Méléagre, avait conservé tes jours. Elle le tire alors de ce réduit, se fait apporter des éclats de bois et en approche la flamme ennemie. Trois fois elle voulut jeter le tison dans le brasier, et trois fois elle le retint prêt à tomber ; mère et sœur tout à la fois, ces deux titres luttent dans son cœur et le partagent. Tantôt l’idée du crime qu’elle va commettre la fait pâlir d’horreur, tantôt les feux de la colère lui montent au visage. On voit s’y peindre tour à tour les mouvemens d’une fureur menaçante et ceux d’une tendre pitié ; à peine la soif de la vengeance a-t-elle séché ses larmes, que leur source se rouvre aussitôt. Tel qu’un vaisseau que les vents et les flots poussent en sens opposé, jouet de deux forces contraires, leur obéit en même temps ; ainsi la fille de Thestius flotte entre deux sentiments divers, et sent tour à tour s’apaiser et renaître sa colère. La vengeance l’emporte cependant ; elle est plus sœur que mère. Elle va, dans sa pieuse impiété, satisfaire par le sang de son fils aux mânes de ses frères, et, voyant s’élever la flamme du funeste brasier. « Qu’elle brûle, dit-elle, le fruit de mes entrailles ». Le fatal tison à la main, et debout devant cet autel funéraire : « Divinités vengeresses, Euménides, poursuit la malheureuse Althée, soyez témoins d’un sacrifice digne de vous. Je me venge, et je commets un crime : pour expier le meurtre, le meurtre est légitime ; mêlons le sang au sang, les funérailles aux funérailles, et que notre maison impie périsse dans l’abîme de ses calamités. Eh quoi ! l’heureux Œnée triompherait de la victoire de son fils, et Thestius pleurerait les siens ? Non ; je veux que leurs larmes coulent en même temps. Et vous, mânes de mes frères, ombres à peine descendues au noir séjour, mesurez l’étendue de mon sacrifice, et connaissez le prix de la victime que je vous immole ; elle est le triste gage de ma fécondité. Malheureuse ! où m’emporte une aveugle fureur ? Mes frères, pardonnez au cœur d’une mère. Mes mains se refusent au crime qu’elles étaient près de commettre : oui, mon fils a mérité la mort, mais ce n’est pas sa mère qui doit la lui donner. Il restera donc impuni ; il jouira de la vie et de sa victoire, et se faisant un nouveau triomphe de son heureux forfait, il régnera sur Calydon, pendant que vous, mes frères, vous ne serez plus qu’un peu de cendre et qu’une froide dépouille couchée dans un tombeau ? Non, je ne le souffrirai pas : qu’il périsse l’infâme, et qu’il entraîne dans la tombe les espérances de son père et le trône et la patrie. Hélas ! sont-ce là les sentiments d’une mère ? Sont-ce là les vœux qu’une mère doit au salut de son enfant, et ne l’ai-je porté dix mois dans mon sein douloureux que pour le livrer à la mort ? Plût à Dieu qu’au moment de ta naissance ta vie se fût consumée dans les flammes du fatal tison, et que je ne l’eusse pas éteint ! Tu vis par mes bienfaits, meurs aujourd’hui par ton crime ; la mort en est le juste salaire ; rends-moi la vie que je t’ai donnée deux fois, en te mettant au monde, et en retirant le tison du foyer ; ou réunis la sœur aux frères dans le même tombeau. Hélas ! je veux me venger et je ne le puis. Que résoudre ? Les blessures de mes frères viennent s’offrir à mes yeux avec l’image horrible de leurs trépas ; mais je sens aussi que je suis mère et cette pensée brise mon courage. Infortunée que je suis ! quelqu’odieux que soit votre triomphe, ô mes frères, triomphez, j’y consens, heureuse de vous suivre chez les morts, vous et la victime que je vous sacrifie ». À ces mots, elle détourne la tête, et d’une main tremblante elle jette au milieu du brasier le funeste tison. Pendant qu’il brûle, on croit l’entendre gémir et la flamme semble ne le consumer qu’à regret.

Éloigné du palais et ignorant ce qui s’y passe, Méléagre brûle du même feu : il sent ses entrailles dévorées d’une flamme invisible ; mais son courage lui fait surmonter ses cruelles douleurs. Il se plaint cependant de mourir sans gloire et sans blessure, et porte envie au trépas sanglant de l’heureux Ancée. Sa voix mourante appelle en gémissant son vieux père, son frère, ses tendres sœurs, la compagne chérie de sa couche, et peut-être même sa mère : la flamme, en redoublant d’ardeur, redouble ses tourments ; avec elle pâlit le flambeau de sa vie ; avec elle il s’éteint, et le dernier souffle du héros s’exhale lentement dans les airs. La fière Calydon est abîmée dans le deuil. Tout pleure, les jeunes gens et les vieillards, et les grands et le peuple ; les mères qui habitent les murs baignés par l’Événus s’arrachent les cheveux et se frappent le sein. Le vieux père de Méléagre, le front roulé dans la poussière, souille de cendre ses cheveux blancs, et maudit la trop longue carrière de sa vie. Pour Althée, la main qui avait commis le crime, armée par le remords, la punit en lui plongeant un poignard dans le sein. Non, quand j’aurais reçu d’Apollon cent bouches et cent voix, tous les dons du génie et tous les talents des Muses, je ne pourrais encore vous peindre le désespoir de ses tristes sœurs. Oubliant le soin de leur beauté, elles se meurtrissent la poitrine ; et jusqu’à ce que le corps de Méléagre soit livré au bûcher, elles le prennent et le réchauffent dans leurs bras, elles le couvrent de baisers ainsi que le lit funéraire sur lequel il repose. Quand il n’est plus que cendre, elles cherchent encore à ranimer cette froide cendre, en la pressant contre leur sein ; couchées sur son tombeau, elles baisent le marbre où son nom est gravé, nom chéri qu’elles arrosent de leurs larmes. Mais assouvie enfin parla ruine de la famille de Parthaon, la vengeance de Diane se lassa, et les sœurs de Méléagre, excepté Gorgé et la bru de l’illustre Alcmène, se changent en oiseaux ; leur corps se couvre de plumes, leurs bras deviennent de longues ailes, un bec a remplacé leur bouche ; elles s’envolent.

Après avoir partagé les périls de cette chasse glorieuse, Thésée avait tourné ses pas vers les mers où jadis régnait Érichthon. Cependant Achéloüs lui barre le chemin et le force à s’arrêter devant les eaux enflées par l’orage : « Entrez, lui dit le dieu, entrez dans ma grotte, illustre descendant de Cécrops, et ne vous hasardez pas à la violence de mes ondes : c’est un torrent qui roule avec un fracas épouvantable les arbres et les rochers déracinés dans sa course : je l’ai vu souvent emporter à la fois les troupeaux et leurs étables, trop voisins de ses bords, sans que le taureau pût trouver aucun secours dans sa force, ni le cheval dans sa vitesse ; combien de jeunes et vigoureux nageurs, à l’époque où les neiges fondues s’écoulent des montagnes, n’a-t-il pas engloutis dans ses rapides tourbillons ? Il est plus sûr de vous reposer ici et d’attendre que le fleuve, reprenant la limite accoutumée de ses rivages, ait ramené dans son lit ses ondes apaisées.

— J’userai, répond Thésée, et de vos conseils et de l’asile que vous m’offrez ». À ces mots il suit le dieu dans sa grotte. Les murs en sont formés de pierres poreuses et de rocs taillés sans art ; la terre y est couverte d’un frais tapis de mousse, et la voûte parsemée de coquillages diversement colorés. Le soleil avait mesuré la moitié de sa course ; Thésée et ses compagnons prennent place sur les lits qu’on a dressés pour eux, ici Pirithoüs, là le héros de Trézène, Lélex, dont les rares cheveux commencent à blanchir, et tous ceux que le fleuve, charmé de recevoir un si noble convive, avait admis à cet honneur. Aussitôt des Nymphes aux pieds nus chargent la table de mets ; après les avoir enlevés, elles apportent du vin dans des vases de cristal. Alors, les yeux tournés sur la mer qui se déroule à ses pieds : « Quel est, dit le héros, en le montrant du doigt, le lieu que nous voyons d’ici ? Quel est, je vous prie, le nom de cette île, ou plutôt de ces îles, car j’en crois voir plusieurs ?

— Il y en a plus d’une, en effet, répond le dieu ; ce sont cinq îles que la distance semble confondre. Écoutez, et vous serez moins surpris que Diane ait tiré vengeance des mépris d’Œnée. Ces îles étaient autrefois des Naïades ; un jour qu’elles sacrifiaient dix jeunes taureaux, elles convièrent à leurs fêtes toutes les divinités champêtres : oublié seul, je ne parus ni aux danses ni au festin sacré. Indigné, je soulève mes eaux ; jamais elles ne se débordèrent avec plus de fureur ; gonflé de vagues et de colère, je sépare en lambeaux et forêts et campagnes, et ces Nymphes roulent emportées avec leur demeure jusqu’au sein de la mer : en vain elles se souviennent alors de moi ; les flots de la mer s’unissent aux miens pour diviser ce continent et le partager en cinq îles ; ce sont les Échinades, que vous voyez sortir du milieu des eaux.

Portez plus loin vos regards : au delà de toutes ces îles n’en voyez-vous pas une autre ? Le nautonnier l’appelle Périmèle : hélas ! elle doit m’être bien chère. Emporté par ma tendresse, je ravis ses virginales faveurs. Hippodamas, son père, dans sa fureur jalouse, la précipita dans la mer, du haut d’un rocher, et fit périr avec elle le tendre gage de nos amours ; je la reçus dans mes bras, et, la soutenant sur les flots : « Neptune, à qui est échu en partage l’empire des eaux, le plus puissant de tous après celui des cieux, dieu du trident, m’écriai-je, qui vois tous les fleuves, objet du culte des mortels, se perdre dans les abîmes et t’apporter le tribut de leurs eaux, entends ma voix, accueille avec faveur ma prière ; la Nymphe que je porte dans mes bras n’est coupable que de ma faute. Si la justice et la piété avaient pu toucher le cœur d’Hippodamas, s’il eût été père, ou moins oublieux des droits de la nature, il aurait plaint sa fille, et fait grâce à nos amours. Viens au secours de cette infortunée que la cruauté d’un père condamne à périr dans les flots ; donne-lui asile, ou qu’elle devienne cet asile elle-même, et que, changée en île, je puisse encore l’embrasser de mes eaux ». Neptune incline la tête en signe de consentement, et ce signe ébranle tout l’empire des mers ; à cette secousse, la Nymphe tremble d’effroi, et pourtant elle nage encore, et ma main soutient sa poitrine qui palpite de crainte. Bientôt je la presse dans mes bras, et je sens tout son corps se durcir, et son sein s’envelopper d’une épaisse couche de terre ; je lui parle, et la terre s’amasse et s’épaissit de plus en plus autour de ses membres ; Périmèle n’est plus qu’une île ».

Achéloüs, en cessant de parler, avait laissé tous les esprits émerveillés de ces prodiges ; mais plein d’un orgueilleux mépris pour les dieux, le fils d’Ixion raille la crédulité de ses compagnons : « Ce sont des fables que vous nous contez, dit-il ; et vous prêtez aux dieux trop de pouvoir, Achéloüs, si vous croyez qu’ils puissent à leur gré retirer aux corps les formes qu’ils leur ont données ». Ces paroles impies excitent à la fois l’étonnement et le blâme universel, et, prenant le premier la parole : « Croyez-le bien, dit Lélex, dont l’âge a mûri la raison, la puissance des dieux est infinie et ne connaît pas de limites ; leur volonté, c’est leur puissance. Un récit va dissiper vos doutes. Au sommet d’un mont de Phrygie, s’élève un chêne auprès d’un tilleul, dans un enclos qu’entoure un faible mur ; j’ai vu moi-même ces lieux, lorsque Pitthée m’envoya dans les contrées où Pélops, son père, régnait autrefois. Non loin de là est un étang, terre populeuse jadis, maintenant retraite liquide des plongeons et des foulques, amis des marais. Jupiter visita ces lieux sous les traits d’un mortel : le dieu du caducée accompagna son père, après avoir déposé ses ailes. Ils vont en cent maisons demander l’hospitalité ; cent maisons se ferment devant eux ; une seule s’ouvre pour les recevoir, humble cabane couverte de chaume et de roseaux. C’est là que la pieuse Baucis, alors chargée d’ans, et Philémon, qui était du même âge, s’unirent dans leur jeunesse ; c’est là qu’ils ont vieilli ensemble. Pauvres et résignés, leur humilité avait allégé pour eux le fardeau de l’indigence. Ne cherchez dans cette demeure ni maîtres ni serviteurs : seuls ils composent toute leur maison ; chacun exécute les ordres qu’il a donnés lui-même. À peine les habitants des cieux ont-ils franchi le seuil de l’étroite demeure, en se courbant sous l’humble porte, que Philémon les invite à se reposer et leur présente des sièges que Baucis, attentive, couvre d’un rustique tapis ; elle écarte ensuite du foyer les cendres encore tièdes, et cherche à ranimer le feu de la veille en y jetant pour aliment des feuilles et de l’écorce d’arbre, qui s’enflamment au souffle haletant de son haleine ; elle y ajoute des sarments et des branches de bois sec, qu’elle arrache du toit de la cabane et rompt en morceaux ; puis elle approche de la flamme un petit vase d’airain. Pendant qu’elle dépouille de leurs feuilles les légumes cueillis par son époux dans le jardin qu’arrose une source, le vieillard détache, à l’aide d’une fourche, un morceau de lard suspendu depuis longtemps aux solives enfumées ; il en coupe une mince tranche et la plonge dans l’eau bouillante qui domptera sa crudité. Cependant, pour tromper l’ennui de l’attente et abréger le temps de ce long apprêt, ils s’entretiennent avec leurs hôtes. Il y avait une aiguière de hêtre que son anse courbée retenait pendante au clou de la muraille : remplie d’eau tiède, elle sert à réchauffer les pieds des voyageur. Au milieu de la cabane s’élevait, couvert d’une molle natte de mousse, un lit dont le corps et les pieds étaient en saule. On étend sur ses contours un tapis qui ne sert qu’aux fêtes solennelles ; c’était pourtant un lambeau d’étoffe grossière et usée, digne ornement d’une couche de saule. Les dieux y prennent place : la tremblante et active ménagère dresse devant eux la table dont elle égale les pieds chancelants avec les débris d’un vase d’argile ; puis elle l’essuie et la parfume avec des feuilles de menthe. Elle sert alors la baie que la chaste Minerve fait mûrir sous deux couleurs différentes ; le fruit du cornouiller, conservé dès l’automne dans de la lie de vin ; des laitues, des raves, du laitage frais, et des œufs cuits à la tiède chaleur de la cendre ; le tout sur des plats de terre. Elle apporte ensuite un grand vase de la même matière, rempli de vin, avec des coupes de hêtre, dont l’intérieur est enduit de cire. Bientôt arrivent les mets apprêtés sur la flamme, et le vin qui n’a pas eu le temps de vieillir, et que Baucis écarte un peu pour faire place aux mets du second service. On voit paraître, dans des corbeilles, des noix et des figues mêlées aux fruits ridés du palmier, des prunes, des pommes parfumées, et des grappes cueillies sur les tiges vermeilles de la vigne ; placé au milieu de la table, un blanc rayon de miel couronne le banquet. Le repas fut assaisonné par ces manières affables et cette bonne volonté pleine d’empressement qui donne du prix à toute chose. Cependant le vase se remplissait de lui-même à mesure qu’on le vidait ; le vin allait augmentant au lien de diminuer. À la vue de ce prodige, frappés d’étonnement et de crainte, Philémon et Baucis lèvent au ciel leurs mains suppliantes et conjurent les dieux d’excuser les modiques apprêts d’un si pauvre repas. Il leur restait encore une oie, garde unique de leur humble cabane : ils veulent l’immoler à leurs divins hôtes ; l’oiseau rapide fatigue à sa poursuite leurs pas appesantis par l’âge et leur échappe longtemps ; enfin il cherche un asile entre les pieds des immortels, qui défendent de le tuer. « Oui, nous sommes des dieux, disent-ils ; nous allons punir l’impiété de vos voisins ; vous seuls ne serez point enveloppés dans leur malheur : quittez seulement votre demeure, et suivez-nous tous les deux au sommet de cette montagne ». Les vieillards obéissent : à l’aide d’un bâton, ils s’efforcera de gravir la longue pente de la montagne. Ils n’étaient qu’à une portée de flèche du sommet, lorsqu’ils retournent la tête : le bourg entier a disparu, englouti dans les eaux du marais ; leur cabane seule est restée debout. Pendant qu’ils admirent ce prodige et déplorent le sort de leurs voisins, cette antique chaumière, trop étroite même pour deux maîtres, est changée en temple, et des colonnes s’élèvent à la place des fourches qui la soutenaient : le chaume devient or, l’enceinte se pave de marbre, les portes se chargent de riches sculptures, et l’or rayonne sur toute la cabane. Alors le fils de Saturne leur adresse ces bienveillantes paroles : « Vieillard, ami de la justice, et vous, femme digne d’un tel époux, parlez, quels sont vos vœux ? » Les deux vieillards confèrent un moment ensemble, et Philémon se faisant l’interprète de leurs communs souhaits : « Le ministère et la garde de vos autels, dit-il, voilà notre seule ambition ; et puisque notre vie s’est écoulée au sein de la concorde, puisse la même heure y mettre fin ! Puissé-je ne point voir le bûcher de mon épouse, puissé-je ne pas être déposé par elle dans le tombeau ». Leurs vœux furent exaucés ; ils conservèrent la garde du temple le reste de leur vie. Un jour que, chargés d’ans, et assis sur les degrés du temple, ils contaient à des voyageurs l’histoire de ces lieux, Baucis voit Philémon se couvrir de feuillage, Philémon voit Baucis se couvrir de rameaux ; déjà une froide écorce atteint leur visage et l’enveloppe par degrés. Tant qu’ils peuvent parler, ils échangent de tendres paroles : leurs adieux se confondent dans un même adieu, et leurs bouches disparaissent en même temps sous le bois qui les couvre. L’habitant de Tyane montre encore l’un à côté de l’autre les deux troncs qui renferment leurs corps. Deux vieillards dignes de foi et qui n’avaient aucun intérêt à me tromper m’ont conté cette histoire : j’ai vu de mes yeux les rameaux de ces arbres ornés de guirlandes, et moi-même y suspendant des fleurs que ma main venait de cueillir : « La piété est chère aux dieux, m’écriai-je ; les honneurs qu’elle leur rend, elle les reçoit à son tour ».

Lélex cessa de parler ; son récit, fortifié par l’autorité de sa vertu, avait touché tous les cœurs. Thésée surtout témoignait par son émotion un vif désir d’entendre raconter les merveilles de la puissance des dieux. Appuyé sur sa couche, le fleuve qui baigne Calydon lui adresse la parole en ces termes : « Il est des corps qui, métamorphosés une fois, conservent à jamais leur nouvelle forme ; mais il en est d’autres qui ont reçu du ciel le privilège de se transformer à leur gré. C’est le vôtre, divin Protée, habitant de la mer dont les bras entourent le monde : on vous a vu prendre tantôt la forme d’un jeune homme, tantôt celle d’un lion ou d’un sanglier furieux ; on vous a vu couvert de la peau d’un serpent qu’on aurait eu horreur de toucher, ou bien, armé des cornes d’un taureau ; vous devenez tour à tour arbre et rocher ; tantôt, empruntant la liquide transparence des eaux, vous vous changez en fleuve, et tantôt vous êtes la flamme ennemie de l’onde.

La femme d’Autolycus, fille d’Érisichthon, n’a pas moins de pouvoir ; son père affectait pour les dieux un mépris sacrilège, et ne faisait jamais fumer d’encens sur leurs autels. C’est lui, dit-on, qui, la hache à la main, osa profaner un bois consacré à Cérès, et porter un fer coupable sur des troncs respectés par les siècles. Là s’élevait un chêne immense et vénérable, formant à lui seul une forêt ; la piété reconnaissante avait paré son tronc de bandelettes, de vers et de guirlandes, témoignages des bienfaits de la déesse. Les dryades venaient souvent, aux jours de fête, danser en chœur à l’ombre de ce chêne ; souvent, les mains entrelacées, elles formaient un cercle autour de ses flancs, et quinze coudées mesuraient à peine son vaste contour ; il s’élevait au-dessus des autres arbres autant qu’ils s’élevaient eux-mêmes au-dessus des herbes couchées à leurs pieds. Ce ne fut point assez encore pour éloigner de ce tronc sacré le fer impie du fils de Triopas ; il ordonne à ses serviteurs de l’abattre, et, comme il les voit hésiter, il arrache la cognée des mains d’un esclave, en ajoutant ces paroles criminelles : « Que cet arbre soit cher à Cérès ou qu’il soit Cérès elle-même, il touchera la terre de sa cime verdoyante ». À ces mots, il lève la hache et la balance sur les flancs du chêne ; l’arbre tremble et gémit, on voit pâlir ses feuilles, ses glands et ses longs rameaux ; aux premiers coups qui déchirent son tronc et font voler son écorce en éclats, des flots de sang coulent de sa blessure ; lorsque, victime solennelle, le taureau tombe au pied de l’autel, son sang ne jaillit pas avec plus d’abondance.

Ce prodige glace tous les témoins d’épouvante. L’un d’eux (un seul eut cette audace) veut arrêter le crime et retenir la hache dans sa main cruelle ; le Thessalien, lui jetant un regard de colère : « Reçois, dit-il, le prix d’un zèle pieux ». Et, lui portant le coup qu’il destinait à l’arbre, il lui tranche la tête ; puis sa hache retombe sur l’arbre à coups redoublés. On entendit alors sortir du creux de l’arbre une voix qui prononça ces paroles : « Nymphe chère à Cérès, ce tronc était mon asile ; tremble, ma voix mourante t’annonce le châtiment de tes forfaits ! Il s’apprête, et ta mort me consolera de la mienne ». Cette menace n’arrête point sa criminelle audace ; ébranlé enfin par les coups qui l’accablent, et cédant à l’effort des cordes qui l’attirent, le chêne tombe, et, dans sa chute, écrase une grande partie de la forêt. Indignées et pleurant leur injure dans l’injure de la forêt, pleurant le trépas de leur sœur, les dryades vont, en habits de deuil, demander à Cérès le châtiment d’Érisichthon. Cérès l’accorde, et le mouvement de sa tête divine fait trembler les guérêts chargés de moissons abondantes. Pour punir le coupable, elle invente un supplice qui le rendrait digne de pitié, si la pitié était faite pour de pareils forfaits : elle veut le livrer aux tourments de la Faim ; mais ne pouvant aller trouver elle-même la déesse, et les Destins ne permettent pas à Cérès de se rencontrer avec la Faim, elle appelle une nymphe des montagnes, et lui adresse ces paroles :

« Au fond des glaces de la Scythie, il est une solitude désolée, sans moissons, sans arbres et sans fruits ; c’est là qu’habitent le Froid inerte, la Pâleur, la Crainte et la Faim aux entrailles à jeun ; dis-lui qu’elle aille se cacher dans le sein de l’impie, qu’elle résiste à l’abondance de toute chose, et qu’elle triomphe de ma puissance même et de mes secours ; pars, et, si tu t’effraies de la longueur du voyage, prends mon char, prends mes dragons, et que le frein te serve à guider leur vol au-dessus des nuages. L’Oréade monte aussitôt sur le char de la déesse, traverse les airs, arrive dans la Scythie, et arrête ses dragons sur l’affreux sommet du Caucase ; elle cherche la Faim, et l’aperçoit, au milieu d’un champ rempli de pierres, qui s’efforce d’arracher quelques brins d’herbe avec les ongles et les dents ; elle a les cheveux hérissés, les yeux caves, le visage pâle, les lèvres infectes et livides, les dents rongées par la rouille ; à travers sa peau rude, on pourrait voir jusqu’au fond de ses entrailles ; des os décharnés percent la courbe inégale de ses reins ; pour ventre, elle n’en a que la place ; sa poitrine est pendante, et paraît ne tenir qu’à l’épine du dos ; grossis par la maigreur, ses muscles et ses nerfs sont à découvert ; la saillie de ses genoux est énorme, et ses talons s’allongent outre mesure. Sitôt que la Nymphe l’aperçoit, n’osant l’approcher, elle lui dicte du loin les ordres de la déesse. Bien qu’elle s’arrête à peine et qu’elle se tienne éloignée, bien qu’à peine arrivée, elle a cru déjà sentir l’aiguillon de la faim : ramenant aussitôt ses dragons en arrière, elle tourne les rênes du côté de la Thessalie, et remonte dans les airs. La Faim, toujours si contraire à Cérès, s’empresse pourtant d’obéir. Un tourbillon de vent la porte au seuil du palais d’Érisichthon ; elle entre et va droit à sa couche. Il était nuit ; l’impie était plongé dans un profond sommeil ; elle l’enveloppe de ses ailes, lui souffle ses poisons, remplit de son haleine sa bouche, son gosier, sa poitrine, creuse et affame ses entrailles ; sa tâche accomplie, elle quitte un séjour où règne l’abondance, et regagne son désert et son antre stérile. Le doux sommeil caressait encore Érisichthon de ses ailes paisibles. Abusé par un songe, il demande à manger ; sa bouche s’ouvre et se ferme sans cesse ; ses dents se fatiguent sur ses dents, son gosier s’acharne sur des mets imaginaires, et le vide est la seule nourriture qui s’offre à sa voracité. À son réveil, sa faim est une rage qui dévore sa bouche avide et se déchaîne dans le gouffre de ses entrailles. Au même instant, il ordonne que l’air et la terre et les eaux soient dépeuplés pour lui ; au sein de l’abondance, il se plaint de la disette qui l’affame ; les mets chargent sa table, et sans cesse il appelle des mets ; ce qui suffirait à nourrir des villes et des peuples entiers ne saurait lui suffire ; il sent ses désirs croître à mesure que les aliments s’engloutissent dans son sein. Pareil à l’Océan, qui reçoit dans son sein tous les fleuves de la terre, et qui absorbe leurs eaux sans pouvoir apaiser sa soif ; pareil au feu, dont l’insatiable fureur dévore d’innombrables troncs d’arbres, s’augmente par l’abondance même des aliments qu’on lui jette, et, consumant sans cesse, s’irrite en consumant ; l’impie Érisichthon, pendant que les viandes se pressent dans sa bouche, demande d’autres viandes ; chaque morceau qu’il mange allume en lui un nouveau désir, et l’abîme qu’il veut combler ne fait que se creuser davantage. Au fond de ses entrailles, que tourmente la faim, avait déjà disparu son patrimoine sans qu’il eût, ô faim cruelle, émoussé ton aiguillon ni calmé le feu qui brûle sa bouche ! Après avoir dévoré ses richesses, il ne lui restait qu’une fille, digne d’un autre père ; dans sa détresse, il la vend aussi ; mais sa fierté repousse le joug. Un jour, au bord de la mer, elle s’écrie, en étendant les mains au-dessus des eaux : « Sauve-moi de l’esclavage, toi qui m’as ravi l’innocence ». C’est en effet Neptune qui la lui avait ravie. Le dieu ne rejette pas sa prière ; sous les yeux mêmes de son maître, qui la suivait, elle change de sexe, revêt les traits d’un homme et le costume d’un pécheur. Son maître la regarde. « Vous, dit-il, qui, armé d’un roseau, suspendez une amorce trompeuse au fer des hameçons, puissiez-vous trouver la mer toujours calme ; puisse le crédule poisson ne sentir votre hameçon qu’après l’avoir mordu. Naguère, sous des vêtements grossiers, et les cheveux en désordre, une nymphe s’est arrêtée sur ce rivage ; je l’ai vue ici moi-même ; pourriez-vous me dire où elle est ? Au-delà je n’aperçois plus la trace de ses pas ». Métra reconnaît l’heureuse influence de la protection de Neptune, et, ravie qu’on veuille savoir d’elle ce que Métra est devenue, elle répond : « Pardonnez, qui que vous soyez ; je n’ai pas détourné les yeux du côté du rivage, et les ai tenus constamment fixés sur l’onde ; je n’étais attentif qu’à ma pêche ; pour bannir tous vos doutes, je prends le roi des mers à témoin de ma sincérité ; puisse-t-il favoriser mon dessein, s’il est vrai qu’excepté moi, depuis longtemps, ni homme ni femme n’ont paru sur ce rivage ». Sur la foi de ces trompeuses paroles, il s’éloigne en foulant l’arène. Dès qu’il a disparu, la nymphe reprend ses premiers traits ; mais son père, voyant qu’elle peut subir plusieurs métamorphoses, la vend à divers maîtres ; elle devient tour à tour cavale, oiseau, cerf, génisse, sans pouvoir suffire à l’insatiable voracité de son père. Cependant le mal qui le tourmente avait tout dévoré, et n’avait fait que s’irriter davantage ; alors il se déchire lui-même de ses dents meurtrières. Infortuné ! il n’a d’autre pâture que les lambeaux de son corps. Mais pourquoi m’arrêter à des exemples étrangers ? N’ai-je pas moi-même, jeune guerrier, le pouvoir de revêtir différentes formes ? mais le nombre en est limité : tantôt je suis tel que vous me voyez, tantôt je rampe sous la peau d’un serpent ; d’autres fois je marche à la tête d’un troupeau, armé de cornes menaçantes ; ces cornes, je les ai conservées tant que j’ai pu ; maintenant, vous le voyez, le fer en a arraché une de mon front ». Et sa voix se perd dans ses gémissements.



LIVRE NEUVIÈME

ARGUMENT. — Achéloüs vaincu par Hercule ; corne d’abondance. — II. Mort de Nessus. — III. Tourments d’Hercule sur le mont Œta. — IV. Apothéose d’Hercule. — V. Alcmène raconte à Iole son enfantement laborieux et la métamorphose de Galanthis en belette. — VI. Dryope est changée en lotos. — VII. Iolas, en jeune homme ; — VIII. Byblis, en fontaine. — IX. Iphis devient homme.


Le héros, fils de Neptune, veut connaître la cause de ces gémissements et de l’outrage fait par un dieu au front mutilé d’Achéloüs ; les cheveux négligemment couronnés de roseaux, le Fleuve qui baigne Calydon commence en ces termes : « Vous m’imposez une tâche pénible ; quel vaincu voudrait rappeler ses combats ? Je vais pourtant retracer l’histoire du mien ; car il y eut moins de honte dans la défaite que d’honneur dans la lutte, et mon vainqueur est si grand qu’il me console de sa victoire. Peut-être le nom de Déjanire a-t-il frappé vos oreilles ; vierge célèbre jadis par sa beauté, elle fut l’objet des vœux de mille amants ; jaloux de l’obtenir, je parus avec eux dans le palais de son père. « Accepte-moi pour gendre, m’écriai-je, fils de Parthaon ». Alcide tient le même langage ; les autres se retirent devant nous. Le fils d’Alcmène vante l’honneur de donner à une épouse Jupiter pour beau-père, la gloire de ses travaux commandés par une marâtre, et les périls qu’il a surmontés. Je parle à mon tour, croyant qu’un dieu ne pouvait sans honte céder à un mortel : il n’était pas encore au rang des dieux. « Tu vois en moi, m’écriai-je, le roi des eaux qui promènent leur cours sinueux au sein de tes états. Je ne suis point un gendre venu des régions étrangères pour chercher ici l’hospitalité, mais je fais partie de ton peuple, et j’appartiens à ton empire ; pardonne-moi seulement si la reine des dieux ne me poursuit pas de sa haine, et ne m’a pas imposé pour supplice de pénibles travaux. Tu te glorifies d’être le fils d’Alcmène ; mais Jupiter n’est point ton père, ou, s’il l’est, c’est par un crime ; le déshonneur de celle à qui tu dois le jour a pu seul te le donner pour père ; choisis : aimes-tu mieux être le fils supposé de Jupiter ou le fruit d’un adultère ? » Tandis que je parlais, il fixait sur moi des regards furieux ; il ne peut commander aux transports de son brillant courroux, et répond : « Mon bras vaut mieux que ma langue ; pourvu que je triomphe dans le combat, sois mon vainqueur, j’y consens, par le talent de la parole ». — Il dit, et s’avance fièrement contre moi. Après mon superbe langage, je rougissais de reculer. Je rejette ma robe ondoyante, et, les bras tendus, les poings arrondis devant ma poitrine, je me mets en posture, et m’apprête au combat. Il ramasse à pleines mains la poussière, et m’en couvre ; j’en couvre à mon tour ses membres jaunis ; il saisit tantôt ma tête, tantôt mes jambes, qui lui échappent sans cesse ; du moins il semble les saisir et me presser de tous les côtés ; mon poids me protège et rend ses efforts inutiles : tel un rocher que les flots assiègent à grand bruit reste immobile, affermi par sa propre masse. Nous nous éloignons un instant ; mais bientôt nous revenons au combat, fermes sur l’arène, et résolus à ne point céder la victoire : mon pied presse son pied ; la poitrine penchée en avant, mes doigts s’entrelacent à ses doigts, mon front heurte son front : ainsi j’ai vu deux fiers taureaux fondre l’un sur l’autre lorsque la plus belle génisse de la prairie doit être le prix du combat. Les troupeaux les regardent avec effroi, ne sachant auquel des deux la victoire destine un si glorieux empire. Trois fois Alcide voulut en vain repousser l’étreinte vigoureuse de ma poitrine ; par un quatrième effort, il s’arrache à mon embrassement, dégage ses bras, qu’il replie sur lui-même ; puis, d’un coup de sa main, car je dois dire la vérité, il me fait brusquement tourner, et tombe de tout son poids sur mon dos. Vous pouvez m’en croire, je ne cherche point dans ce récit une vaine gloire, je me sentis alors comme accablé sous la masse d’une montagne. Je pus à peine débarrasser mes bras inondés de sueur, et délivrer ma poitrine de ses nerveux enlacements. Il me presse haletant, et m’empêche de reprendre mes forces. Enfin, il me saisit à la gorge, me fait toucher la terre du genou et mordre la poussière. Inférieur en force, j’ai recours à mes artifices, et j’échappe des mains de mon ennemi sous la forme d’un immense serpent ; mon corps se replie en longs anneaux ; ma langue, avec d’horribles sifflements, agite un double dard. Le héros de Tirynthe sourit, et se moquant de mes stratagèmes : « Dompter des serpents fut un jeu de mon berceau, dit-il ; et, si tu l’emportes, Achéloüs, sur les autres dragons, qu’es-tu auprès de l’hydre de Lerne, enfantée par Échidna ? Elle renaissait de ses blessures fécondes, et je ne pouvais abattre une de ses cent têtes sans la voir remplacée par deux autres plus terribles encore. Ce monstre, dont le sang enfantait des vipères comme autant de rejetons, et qui puisait de nouvelles forces dans sa défaite, je le domptai et le fis mourir sous mes coups. Qu’espères-tu donc, toi qui, sous les dehors mensongers d’un serpent, te couvres d’armes étrangères, et te caches sous une forme empruntée ? » À ces mots, il enchaîne mon cou entre ses doigts de fer ; j’étouffe comme sous la pression d’une tenaille, et je m’efforce d’arracher ma gorge à sa main vigoureuse. Vaincu sous cette forme, il m’en restait une troisième à prendre, celle d’un taureau menaçant ; je la revêts, et je recommence la lutte. Hercule se porte sur mon flanc gauche, jette ses bras autour de mon cou musculeux ; je l’entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit ; il saisit enfin mes cornes, les enfonce dans le sein de la terre, et me renverse sur l’arène. Ce n’était point assez : tandis qu’il tient ainsi mes cornes, sa main cruelle en rompt une et l’arrache à mon front désarmé. Consacrée par les Naïades, et remplie de fruits et de fleurs odorantes, cette corne est devenue le symbole de la richesse et de l’abondance ».

Il dit : une des nymphes qui le servaient s’avance la robe retroussée, à l’instar de Diane, et les cheveux flottants ; dans cette corne féconde, elle apporte tous les fruits de l’automne, et, pour derniers mets, couvre la table de ces heureux tributs. Le jour paraît, et le soleil frappe de ses premiers rayons la cime des montagnes ; les jeunes guerriers s’éloignent sans attendre que le fleuve ait repris son cours paisible, ni que le courroux de ses ondes soit apaisé : Achéloüs cache dans les flots ses traits agrestes et son front mutilé ; il s’afflige encore d’avoir perdu l’ornement de sa tête ; c’est pourtant la seule blessure qu’il ait reçue ; il peut même, sous le feuillage du saule ou une couronne de roseaux, déguiser l’injure de son front.

Mais toi, farouche Nessus, ton amour pour la même beauté te coûta la vie, et tu péris, atteint, dans ta fuite, d’une flèche rapide. Le fils de Jupiter, rentrant avec sa nouvelle épouse dans les murs de sa patrie, était arrivé sur les bords de l’impétueux Évenus, dont les flots grossis par les pluies d’hiver formaient des gouffres tournoyants, et rendaient le passage impossible. Tandis que, sans crainte pour lui-même, il tremble pour son épouse, Nessus, centaure vigoureux, et qui connaît les gués, s’approche de lui. « Alcide, lui dit-il, laisse moi le soin de porter ta compagne sur l’autre rive, et réserve tes forces pour traverser le fleuve à la nage ». Le héros d’Aonie confie à Nessus la vierge de Calydon toute tremblante, pâle d’effroi, et redoutant à la fois le lieu et le Centaure. Aussitôt, chargé de son carquois et de la dépouille du lion, car il avait lancé sur le bord opposé sa massue et son arc flexible : « Puisque j’ai commencé à nager, dit-il, je franchirai le fleuve tout entier ». Et sans hésiter, sans chercher l’endroit où le fleuve a moins de violence, il dédaigne de s’abandonner au courant docile des ondes. Déjà, sur l’autre rive, il relevait son arc, quand il reconnaît la voix de son épouse ; Nessus s’apprêtait à ravir le dépôt commis à sa garde : « Où t’entraîne, lui crie Hercule, une folle confiance dans ton agilité ? 0 barbare ! c’est à toi que je parle, monstre à double forme ; entends ma voix et ne m’enlève pas mon bien. Si tu n’as aucun respect pour mes droits, que la roue infernale de ton père t’apprenne du moins à éviter de coupables amours. Tu ne m’échapperas pas : en vain tu comptes sur ta vitesse, égale à celle d’un coursier ; cette flèche saura t’atteindre sans que je te poursuive ». L’effet suit de près la menace, et le trait qu’il lance perce le dos du fuyard. La pointe du fer recourbé se fait jour à travers sa poitrine ; à peine Nessus l’a-t-il arraché, que de sa double blessure, le sang, mêlé aux poisons de l’hydre de Lerne, jaillit : il le recueille : « Non, je ne mourrai pas sans vengeance ! » dit-il en lui-même ; et il remet à celle qu’il voulait enlever sa tunique teinte d’un sang fumant encore, comme un don précieux pour rallumer ranimer l’amour de son époux.

Un long espace de temps s’écoula ; les exploits du grand Hercule avaient rempli la terre de sa gloire et fatigué la haine de sa marâtre. Il revenait vainqueur d’Œchalie, et sur le Cénéeum, consacré à Jupiter, il allait s’acquitter d’un vœu par un sacrifice, lorsque la Renommée, dont la voix indiscrète se plaît à mêler la fable à la vérité et à grandir par ses mensonges les plus légères rumeurs, t’apprend, ô Déjanire, la passion qui enchaîne auprès d’Iole le fils d’Amphitryon. Amante crédule, elle s’alarme au bruit de ce nouvel amour, et d’abord s’abandonne à sa douleur ; l’infortunée soulage son désespoir par des larmes ; mais bientôt : « Pourquoi pleurer ? dit-elle ; ma rivale se réjouira de mes pleurs. Elle approche ; hâtons-nous, et trouvons quelque moyen nouveau, tandis qu’il en est temps, et qu’une autre n’a pas encore usurpé ma couche. Dois-je me plaindre ou me taire ? retourner à Calydon ou rester en ces lieux ? Dois-je sortir de ce palais, ou bien, si mon pouvoir ne va pas au-delà, m’opposer à leur amour ? Peut-être, en me souvenant, ô Méléagre, que je suis ta sœur, peut-être oserai-je le crime ; peut-être montrerai-je, par le meurtre de ma rivale, ce que peut le désespoir d’une femme outragée ». Son esprit s’agite en mille pensées : elle résout enfin d’envoyer à son époux la tunique baignée du sang de Nessus, et destinée à un amour expirant, sans savoir que ce tissu doit être la cause de tant de deuil.

Elle le confie à Lichas qui n’en connaît pas le danger : Infortunée ! elle le conjure par les plus douces prières d’offrir ce présent à son époux. Le héros le reçoit sans défiance, et couvre ses épaules du venin de l’hydre de Lerne. Il jette sur la flamme naissante l’encens qui monte aux cieux avec ses prières, et répand le vin à pleines coupes sur le marbre des autels. Aussitôt, le poison s’échauffe, et rendu plus actif par la flamme, il circule dans ses veines et pénètre tout son corps ; aussi longtemps qu’il peut résister à la douleur, le courage d’Alcide comprime la plainte ; mais, sa constance une fois vaincue par l’excès du mal, il repousse l’autel et remplit de ses cris les forêts de l’Œta. Soudain il s’efforce de déchirer cette robe mortelle ; mais en l’arrachant, il arrache sa peau, et (peut-on le raconter sans horreur ? ) le tissu résiste à ses efforts et reste attaché à ses membres, ou bien il met à nu ses muscles en lambeaux et ses os gigantesques. Son sang frémit comme l’onde froide où l’on plonge une lame ardente ; un poison brûlant le dévore. Point de repos ; des flammes avides dévorent ses entrailles, et une sueur livide coule de tous ses membres ; ses nerfs pétillent en se consumant, et le venin caché va fondre jusqu’à la moelle de ses os : alors élevant ses bras au ciel : « Repais-toi de mes maux, s’écrie-t-il, ô fille de Saturne ; triomphe, cruelle, et contemple mon supplice du haut de l’Olympe ; assouvis la férocité de ton cœur, ou, si je suis un objet de pitié même pour un ennemi (et je suis ton ennemi), arrache-moi cette vie en proie à d’horribles tourments ; cette vie qui m’est odieuse, et qui fut condamnées tant de travaux. La mort sera un bienfait pour moi, un bienfait digne d’une marâtre. Suis-je donc le vainqueur de Busiris, qui souillait les temples du sang des étrangers ? Est-ce bien moi qui ravit au terrible Antée les forces que lui donnait sa mère ; moi que ne purent effrayer ni le triple corps du pasteur d’Ibérie, ni ta triple gueule, ô Cerbère ? Est-ce par vous, ô mes mains, que furent brisées les cornes d’un redoutable taureau ? L’Élide atteste vos exploits ainsi que les eaux de Stymphale et les forêts de Parthénie ; par vous j’ai enlevé sur les bords du Thermodon un baudrier ciselé d’or et les fruits confiés à la garde impuissante d’un dragon vigilant. Ni les Centaures, ni le sanglier qui dévastait l’Arcadie ne purent me résister ; en vain l’hydre renaissait de ses blessures, en vain chaque coup doublait ses forces. Rappellerai-je les coursiers de la Thrace engraissés de sang humain ? Je les vis près de leurs crèches, remplies de membres déchirés ; je les vis, et renversant les crèches, je donnai la mort aux coursiers ainsi qu’à leur maître ! Voilà les bras qui ont étouffé et abattu le monstre de Némée ; voilà le front qui a porté le ciel. La cruelle épouse de Jupiter s’est plutôt lassée de me commander, que moi d’accomplir ses volontés. Mais aujourd’hui je suis en butte à un nouvel ennemi contre lequel ma valeur, mes flèches et mes armes sont impuissantes. Un feu rongeur pénètre au fond de mes entrailles et me dévore tout entier, et cependant Eurysthée triomphe, et les mortels osent croire à l’existence des dieux ».

Il dit : et déchiré par la douleur, ii erre sur le sommet de l’Œta, semblable au tigre qui porte un javelot attaché à son flanc et poursuit le chasseur qui l’a blessé : tantôt il pousse des gémissements ou frémit de rage ; tantôt vous l’eussiez vu s’efforçant d’arracher le fatal tissu ; tantôt brisant des troncs énormes, et s’irritant contre les montagnes, tantôt enfin levant les bras vers le ciel, où règne son père. Bientôt il aperçoit Lichas, qui, tremblant, se cachait dans le creux d’une roche, et sa rage, poussée par la douleur jusqu’aux derniers transports, éclate en ces termes : « N’est-ce pas toi, Lichas, qui m’a apporté cet infernal présent ? N’es-tu point l’auteur de mon trépas ? » Lichas tremble et pâlit ; d’une voix timide, il murmure quelques paroles d’excuse : tandis qu’il prie et s’apprête à embrasser ses genoux, Alcide le saisit, et le faisant trois ou quatre fois tourner en cercle dans les airs, il le lance, d’un bras plus vigoureux que la baliste, dans les flots de la mer d’Eubée ; suspendu dans l’espace, Lichas s’endurcit. Telle on dit que la pluie condensée par la froide haleine des vents se change en neige et que cette neige légèrement agitée forme en tournoyant des globules solides qui retombent par torrents de grêle ; ainsi, quand Lichas est lancé dans le vide par un bras puissant, la peur dessèche dans ses membres glacés les sources de la vie, et, si l’on en croit la tradition des premiers âges, il devient un rocher insensible. Aujourd’hui même, faible écueil au sein de la mer d’Eubée, il s’élève au-dessus du gouffre et conserve les traces de la forme humaine ; les nautoniers craignent de le toucher, comme s’il était encore sensible, et le nomment Lichas. Mais toi, fils illustre de Jupiter, après avoir abattu des arbres que portait la cime de l’Œta, tu construis un bûcher, et tu ordonnes au fils de Péan de recevoir ton arc, ton large carquois et tes flèches destinées à voir de nouveau le royaume de Troie. Tandis que cet ami fidèle allume le bûcher qu’enveloppent bientôt les flammes avides, tu couvres de la dépouille du lion de Némée cet amas des arbres de la forêt et t’y couches, la tête appuyée sur ta massue, et le visage aussi serein que si, joyeux convive, tu reposais, le front couronné de fleurs, parmi des coupes pleines d’un vin pur.

Déjà la flamme victorieuse pétille et se répand tout autour du bûcher ; elle attaque les membres du héros, qui, toujours tranquille, semble mépriser ses atteintes. Les dieux ont tremblé pour le vengeur du monde : Jupiter s’aperçoit de leur crainte et leur dit d’un ton plein de douceur : « Vos alarmes font ma joie, habitants de l’Olympe, et je m’applaudis du fond du cœur d’être appelé le maître et le père d’un peuple reconnaissant, et de voir que mon fils trouve un nouvel appui dans votre sollicitude. Bien qu’il ne doive cet intérêt qu’à lui-même et à ses miraculeux travaux, moi-même je vous en sais gré. Mais fermez vos âmes fidèles à de vaines alarmes, et méprisez le bûcher qui brûle sur l’Œta : celui qui a tout vaincu saura vaincre les feux que vous voyez : ils feront sentir leur puissance à cette partie de lui-même qu’il tient de sa mère ; mais ce qu’il a reçu de moi est éternel, impérissable, à l’abri des atteintes de la mort et de la flamme. Quand cette autre parte de son être aura quitté la terre, je le recevrai dans le céleste séjour, et je me flatte que tous les dieux en seront satisfaits. Si cependant quelqu’un ici voyait d’un œil jaloux Hercule admis au rang des immortels, il s’indignera peut-être de la récompense que je lui réserve ; mais il reconnaîtra du moins qu’il en est digne et m’approuvera malgré lui ». Les dieux applaudissent à ce discours ; la royale épouse de Jupiter a paru elle-même l’entendre sans déplaisir ; mais le dépit éclate sur son front au moment où elle se voit désignée par ces dernières paroles. Cependant la flamme a consumé tout ce qu’elle pouvait détruire ; il ne reste d’Hercule rien qu’on puisse reconnaître, rien de ce qu’il avait reçu de sa mère : il ne conserve que les traits où Jupiter a gravé son image. Comme on voit un serpent rajeuni, lorsqu’avec sa peau il a dépouillé la vieillesse, étaler les vives couleurs dont brille sa nouvelle écaille ; ainsi le héros de Tirynthe, dégagé de son enveloppe mortelle, vit dans la meilleure partie de lui-même ; on dirait qu’il grandit et qu’il revêt une majesté divine. Le souverain maître des dieux l’enlève dans les flancs d’un nuage, sur un char attelé de quatre coursiers, et le place parmi les astres éclatants de lumière.

Atlas a senti un nouveau poids ; cependant la colère du fils de Sténélée n’était point encore désarmée, et sa haine impitoyable poursuivait le père sur le fils du héros ; en proie à d’éternels ennuis, Alcmène, que vit naître l’Argolide, n’a plus que sa seule Iole à qui elle puisse confier les chagrins de sa vieillesse, et rappeler ses malheurs et les exploits de son fils qui ont eu le monde pour témoins. Par les ordres d’Hercule, Hyllus lui avait donné son cœur et la moitié de sa couche. Elle portait dans son sein le gage de sa tendresse, lorsque Alcmène lui tint ce discours : « Puissent les dieux t’être favorables, abréger tes douleurs, au moment où, parvenue au terme de ta délivrance, tu invoqueras Ilithye, protectrice des femmes craintives qui vont devenir mères, Ilithye, que la haine de Junon rendit sourde à ma voix. Déjà s’approchait l’instant de la naissance du laborieux Hercule ; déjà le soleil s’avançait vers le dixième signe ; je sentais mes flancs s’affaisser sous le fardeau qu’ils recélaient : à sa pesanteur on pouvait aisément reconnaître l’œuvre de Jupiter. Je ne pouvais supporter plus longtemps mes douleurs ; aujourd’hui même, à ce simple récit, l’effroi glace mes sens et le souvenir est à lui seul une souffrance : livrée à la douleur pendant sept nuits et pendant sept jours, dans l’excès de mes maux, je tendais les bras au ciel, invoquant à grands cris Lucine et les dieux qui président à la naissance des mortels. Elle vint enfin, mais gagnée d’avance par la barbare Junon, et résolue à lui sacrifier ma vie. Dès qu’elle entend mes gémissements, elle s’assied sur l’autel que tu vois aux portes du palais ; croisant sa jambe droite sur son genou gauche, et les doigts entrelacés, elle prolonge mes maux, et les magiques paroles que sa bouche murmure diffèrent ma délivrance, qui commençait à peine. Je m’épuise en efforts ; dans mon désespoir, j’accuse vainement l’ingratitude de Jupiter, et j’appelle la mort. Mes plaintes auraient ému les plus durs rochers : les dames thébaines, rangées autour de moi, adressent des vœux au ciel et m’encouragent contre la douleur. Une de mes esclaves, née dans une condition obscure, la blonde Galanthis, que son zèle à exécuter mes volontés et ses soins officieux me rendaient chère, soupçonne quelque trame ourdie par l’inimitié de Junon ; tandis qu’elle va et vient aux portes du palais, elle voit la déesse assise sur l’autel, et entrelaçant toujours ses doigts sur ses genoux croisés. « Qui que tu sois, dit-elle, félicite ma maîtresse ; Alcmène est délivrée, elle est mère, et tous ses vœux sont remplis ». La déesse qui préside aux accouchements tressaille de surprise, et relâchant ses mains qu’elle joignait ensemble, elle relâche aussi mes liens et finit mes tourments. Fière d’avoir trompé la déesse, Galanthis éclata de rire, dit-on ; elle riait encore, quand Lucine en courroux la saisit et la traîne par les cheveux ; tandis qu’elle cherche à se relever, Lucine l’en empêche, et change ses bras en deux pieds. Galanthis conserve son ancienne agilité ; elle n’a point perdu sa couleur primitive : sa forme seule est différente ; et parce que sa bouche avait facilité un enfantement par le mensonge, elle n’enfante que par la bouche, et comme autrefois, elle fréquente nos demeures.

À ces mots, Alcmène soupire, émue au souvenir de son ancienne esclave, et sa bru la console en ces termes : « Ô ma mère, la métamorphose d’une esclave qui n’était pas de votre sang excite à ce point à vos regrets ; que serait-ce si je vous racontais l’étonnante destinée de ma sœur ? Mais les larmes et la douleur étouffent ma voix et troublent mon récit. Fille unique de sa mère (j’étais le fruit d’un premier hymen de mon père) Dryope fut la beauté la plus célèbre d’Œchalie. La violence du dieu qui règne à Delphes et à Délos avait déjà triomphé de sa virginité, lorsqu’Andrémon la prit pour femme ; on l’appelait l’heureux époux de Dryope. Il est un lac dont les bords inclinés comme le rivage de la mer sont couronnés de myrthes. C’est là que vint un jour Dryope, ignorant l’aventure dont ce lac avait été le témoin, et, ce qui accuse le plus l’injustice de son sort, elle venait offrir des guirlandes de fleurs aux nymphes de ces lieux ; elle portait sur son sein, doux fardeau pour une mère, un enfant qui n’avait pas encore atteint sa première année, et qu’elle nourrissait de son lait tiède et abondant. Non loin du lac, s’élève l’aquatique lotos dont les fleurs imitant la pourpre tyrienne promettent une ample moisson de fruits. Dryope en cueille plusieurs qui, dans les mains de son fils, serviront à ses jeux. À son exemple j’allais en cueillir un ; j’étais avec elle, quand je vois des gouttes de sang tomber de ces fleurs et des rameaux s’agiter, et frémir. Enfin des bergers nous apprirent, mais trop tard, que la nymphe Lotos, fuyant l’amour infâme de Priape, avait été changée en cet arbre qui conserva son nom.

Ma sœur l’ignorait ; effrayée par ce récit, elle veut revenir sur ses pas et s’éloigner des nymphes qu’elle vient d’adorer ; mais ses pieds prennent racine ; elle travaille à les dégager ; le haut de son corps peut seul se mouvoir encore ; l’écorce qui s’élève peu à peu l’enveloppe insensiblement jusqu’aux reins. À la vue de ce prodige, elle porte la main à ses cheveux, et s’efforce de les arracher, sa main se remplit de feuilles, qui déjà ombragent son front. Le jeune Amphisse, c’est le nom qu’il avait reçu d’Eurytus, son aïeul, a senti se durcir le sein de sa mère, et ses lèvres demandent en vain le lait aux mamelles taries. Témoin de ta cruelle destinée, je ne pouvais, ô ma sœur, te porter du secours ; autant que je le pus, j’arrêtai les progrès du tronc et des rameaux, en les tenant embrassés, et, je l’avoue, j’aurais voulu disparaître sous la même écorce que toi. Andrémon son époux, son malheureux père, arrivent et cherchent Dryope ; ils demandent Dryope, et moi je leur montre le lotos ; ils couvrent de baisers ce bois tiède encore, et, prosternés aux pieds de cet arbre chéri, ils le serrent dans leurs bras. Déjà tu étais arbre, ô ma sœur bien-aimée ; tu n’avais plus d’humain que le visage. L’infortunée arrose de ses larmes les feuilles nées de son corps, et, tandis que sa bouche ouvre encore un passage à sa voix, elle exhale ces plaintes dans les airs : « Si les malheureux sont dignes de foi, non, je le jure par les dieux, je n’ai point mérité cet affreux destin ; je suis punie sans être coupable. Ma vie fut pure ; si je mens, puissé-je me dessécher et perdre le feuillage qui me couvre ! Puissé-je tomber sous la hache, et devenir la proie des flammes ! Cependant, détachez cet enfant des rameaux qui furent les bras de sa mère ; confiez-le aux soins d’une nourrice ; puisse-t-il souvent, allaité sous mon ombrage, s’y livrer à ses premiers jeux ; lorsqu’il pourra parler, instruisez-le à me saluer du nom de mère, et à dire avec douleur : Ma mère est cachée sous cette écorce. Mais qu’il redoute les lacs, qu’il ne cueille jamais la fleur des arbres, et qu’ils soient tous à ses yeux comme autant de divinités. Adieu, cher époux, et toi, ma sœur, et toi, mon père ; si je vous fus chère, protégez mon feuillage contre les blessures de la faux aiguë et contre la dent des troupeaux. Puisqu’il ne m’est pas permis de m’incliner vers vous, élevez-vous jusqu’à moi, et venez recevoir mes baisers ; vous pouvez me toucher encore ; approchez mon fils de ma bouche. Je ne puis parler davantage : déjà l’écorce légère s’étend autour de mon cou, et ma tête se cache sous la cime d’un arbre. Éloignez vos mains de mes yeux : l’écorce qui m’enveloppe fermera, sans votre pieux secours, mes paupières mourantes ». Elle cesse en même temps de parler et de vivre. Après cette métamorphose, les rameaux du nouvel arbre conservèrent longtemps un reste de chaleur.

Tandis qu’Iole raconte une si triste destinée, Alcmène pleure elle-même en essuyant de ses mains les larmes de la fille d’Eurytus. Tout à coup, un prodige nouveau vient dissiper leur tristesse : sur le seuil du palais paraît Iolas avec les traits du jeune âge ; à peine un duvet incertain ombrage son menton ; il a retrouvé la fraîcheur de ses premières années. La fille de Junon, Hébé, lui avait accordé ce bienfait, vaincue par les prières de son époux. Elle allait jurer que désormais elle n’accorderait à personne de semblables faveurs ; Thémis l’arrête. « Déjà, dit-elle, la discorde allume la guerre au sein de Thèbes ; Capanée ne pourra être vaincu que par Jupiter. Deux frères courront s’entr’égorger ; englouti dans le sein de la terre, un devin ira vivant trouver son ombre aux enfers ; et son fils, pieusement parricide, vengera la mort de son père dans le sang maternel ; épouvanté de son forfait, privé de sa raison et de sa patrie, il errera poursuivi par les Euménides et par l’ombre de sa mère jusqu’au jour où sa nouvelle épouse lui demandera le fatal collier d’or ; alors les fils de Phégée, ses beaux-frères, plongeront leurs glaives dans ses flancs. Enfin, la fille d’Achéloüs, Callirhoé, suppliera le puissant Jupiter de hâter l’enfance de ses fils, et de ne pas laisser impunie la mort de son vengeur. Jupiter, ému par ses prières, accordera avant le temps les faveurs de sa belle-fille et de sa bru ; ses fils deviendront hommes dès leurs jeunes années ».

À peine la voix prophétique de Thémis a-t-elle ainsi dévoilé l’avenir qu’un murmure confus s’élève parmi les dieux. « Pourquoi ne serait-il point permis d’étendre jusqu’à d’autres le même privilège ? » demande-t-on de toutes parts. La sœur du géant Pallas déplore la vieillesse de son époux ; la bienfaisante Cérès se plaint de voir blanchir la tête de Jasion ; Vulcain demande qu’Érichthon recommence une nouvelle vie, et Vénus, qui s’alarme pour l’avenir, souhaite le rajeunissement d’Anchise. Chaque dieu s’intéresse au sort de quelque mortel ; le tumulte et le bruit croissent dans ce concours de tant de vœux divers, quand Jupiter élève enfin la voix : « Si vous avez encore quelque respect pour moi, à quels excès vous laissez-vous emporter ? Qui de vous se croit assez puissant pour triompher, même du Destin ? C’est le Destin qui ramène Iolas aux années qui s’étaient écoulées pour lui ; c’est le Destin qui doit avancer la jeunesse des fils de Callirhoé : ils ne devront cette faveur ni à la brigue ni aux armes. Le Destin vous soumet aussi à ses lois, et m’y soumet moi-même : c’est une raison pour vous de les subir sans murmurer ; si je pouvais les changer, mon fils Eaque ne serait plus courbé par l’âge ; Radamanthe et Minos, mon fils bien-aimé, conserveraient éternellement la fleur de leurs jeunes années ; Minos, dont la triste vieillesse est en butte au mépris, et qui ne gouverne plus ses états avec la même sagesse ». Les paroles de Jupiter apaisent les dieux : personne n’ose se plaindre en voyant Radamanthe, Eaque et Minos affaissés sous le poids des années ; Minos, qui, dans la force de l’âge, avait, par son nom seul, porté la terreur chez des peuples puissants, vieux et faible aujourd’hui, tremble devant le fils de Déione, Milet, orgueilleux de sa jeunesse robuste, et d’avoir pour père Apollon ; il craint que Milet n’attente à sa puissance, et cependant il n’ose l’éloigner de ses états. Mais tu t’exiles toi-même, ô Milet ! ta proue rapide mesure les flots de la mer Egée, et, sur les rivages de l’Asie, tu bâtis une ville qui porte le nom de son fondateur. C’est là que tu vis la fille du Méandre, Cyané, errant sur les bords sinueux du fleuve paternel, qui se replie tant de fois sur lui-même ; cette Nymphe, célèbre par sa beauté, donna le jour à deux jumeaux, Byblis et Caunus. L’exemple de Byblis doit apprendre aux jeunes filles à ne concevoir que des feux légitimes. Violemment éprise de Caunus, elle l’aima plus qu’une sœur ne doit aimer son frère. D’abord elle ne soupçonne pas sa flamme ; elle ne se croit point criminelle en prodiguant les baisers à son frère, en jetant ses bras autour de son cou ; longtemps abusée par l’apparence mensongère de la tendresse fraternelle, cette tendresse dégénère insensiblement en amour ; pour venir voir son frère, elle se pare, et désire avec trop d’ardeur de lui paraître belle ; trouve-t-elle auprès de lui quelque beauté qui l’efface, elle éprouve un dépit jaloux ; mais elle ne se connaît point encore : l’ardeur qui la dévore ne lui inspire aucun désir, et pourtant l’amour bouillonne dans son cœur. Déjà elle appelle Caunus son maître, déjà elle hait les noms que leur a donnés le sang, et le nom de sœur est moins doux à son oreille que celui de Byblis : cependant elle n’ose, tant qu’elle veille, ouvrir son âme à de coupables espérances ; mais souvent, plongée dans un doux repos, elle voit l’objet aimé ; elle croit s’unir avec son frère, et rougit même dans son sommeil. Le sommeil fuit ; longtemps silencieuse, elle cherche à se retracer les images de la nuit, et laisse parler enfin le trouble de son âme : « Malheureuse ! que m’annoncent les illusions qui m’ont charmées dans le silence de la nuit ? Ah ! puissent-elles ne jamais se réaliser ! Mais pourquoi de semblables rêves ? Caunus n’est que trop beau même pour des yeux ennemis ; il me plaît, et je pourrais l’aimer s’il n’était pas mon frère ; il serait digne de moi ; mais le titre de sœur met obstacle à mon amour. Ah ! pourvu qu’éveillée je ne m’emporte pas à de pareils égarements ! puisse le sommeil me ramener souvent en songe une semblable image ! Un songe est sans témoin, mais il n’est pas sans une ombre de volupté. Ô Vénus ! ô Cupidon ! volage compagnon d’une mère si tendre ! quels plaisirs j’ai goûtés ! quels transports ont ravi mon âme ! et quelle douce langueur a pénétré jusque dans la moelle de mes os ! Ô souvenir enivrant ! Mais comme ils ont été rapides ces instants de volupté ! Comme elle a fui promptement cette nuit jalouse de mon bonheur ! Oh ! s’il m’était permis de changer de nom et de m’unir à toi ! Que je serais heureuse, ô Caunus, de devenir la bru de ton père ! que je serais heureuse de te voir le gendre du mien ! Plût aux dieux que tout fût commun entre nous, excepté nos aïeux ; je voudrais que ta naissance fût plus illustre que la mienne ; je ne sais quelle femme tu rendras mère, ô le plus beau des mortels ! mais pour moi, qu’un sort funeste a fait naître des mêmes parents, tu ne seras jamais qu’un frère ; nous n’aurons de commun que l’obstacle qui nous sépare. Que me présagent donc ces visions ? Quelle confiance dois-je accorder à des songes ? Les songes ont-ils quelque valeur ? Les dieux sont plus heureux, les dieux sont devenus souvent les époux de leur sœur : Saturne donna sa main à Opis, qui lui était unie par le sang ; l’Océan prit Thétis pour épouse, et le roi de l’Olympe Junon. Mais les dieux ont leurs privilèges ; et pourquoi régler les lois humaines sur celles des cieux, et comparer des alliances si contraires ? Ou je bannirai de mon cœur cette ardeur criminelle, ou, si je ne puis la vaincre, je mourrai avant, d’être coupable ; puissé-je alors reposer inanimée sur le lit funèbre, et recevoir les baisers de mon frère ! Après tout, cette union exigerait le consentement de tous deux ; et, quand elle m’est si chère, elle peut lui paraître un crime. Cependant les fils d’Éole n’ont pas craint de partager la couche de leurs sœurs. Mais d’où vient que leur histoire m’est connue ? pourquoi citer leur exemple ? où me laissé-je emporter ? Loin de moi, flammes impures ! je ne veux conserver pour mon frère que la tendresse légitime d’une sœur. Si pourtant le premier il eût brûlé pour moi, peut-être aurais-je été sensible à son amour ; la grâce que j’aurais accordée à ses prières, j’irai donc la solliciter moi-même ? Quoi ! pourras-tu parler ? pourras-tu faire cet aveu ? Oui, l’amour m’y contraint ; je parlerai ; ou, si la honte enchaîne ma langue, une lettre mystérieuse lui dévoilera ma flamme secrète ».

Elle s’arrête à cette pensée, qui triomphe de son incertitude. Elle se relève sur son lit ; et, s’appuyant sur son bras gauche : « Il le verra lui-même, dit-elle ; apprenons-lui mon amour insensé. Hélas ! où m’égare mon délire ? Quelles ardeurs s’allument dans mon âme ! » et, d’une main tremblante, elle trace des mots qu’elle a médités longtemps. Sa main droite tient un stylet, et sa gauche la cire, qui n’a pas encore reçu d’empreinte ; elle commence, elle hésite ; elle écrit et condamne ce qu’elle vient d’écrire ; elle forme de nouveaux caractères, les efface, les change, les blàme, les approuve ; elle prend tour à tour, rejette et reprend ses tablettes ; elle ignore ce qu’elle veut, et tout ce qu’elle a résolu lui déplaît ; sur son front l’audace se mêle à la pudeur ; elle avait écrit le nom de sœur, elle croit devoir l’effacer, et grave enfin ces paroles sur la cire tant de fois corrigée : « L’amante qui t’adresse ses vœux n’attend son salut que de toi seul ; la honte, oui, la honte l’empêche de te dire son nom. Si tu veux connaître l’objet de mes désirs, je voudrais les faire parler sans révéler mon nom ; je voudrais voir mes espérances et mes vœux exaucés avant de te nommer Byblis. N’as-tu pas deviné la blessure de mon cœur à la pâleur de mes traits amaigris, à mes regards, à mes yeux si souvent baignés de larmes, à mes soupirs poussés sans motif, comme à mes embrassements réitérés, à ces baisers, enfin, qui, tu l’as remarqué peut-être, n’étaient pas les baisers d’une sœur. Moi-même, cependant, quoique la plaie de mon cœur soit profonde, quoiqu’un bouillant délire l’agite, j’ai tout fait, les dieux en sont témoins, pour guérir le mal qui me dévore. Malheureuse ! j’ai longtemps combattu pour échapper aux traits irrésistibles de Cupidon ; j’ai lutté avec plus de courage qu’on ne peut l’attendre d’une jeune fille. Je suis réduite à m’avouer vaincue, et ma prière timide implore ton secours ; seul tu peux perdre, seul tu peux sauver une amante. Choisis ; ce n’est point une ennemie qui t’en conjure, c’est une femme qui t’est déjà étroitement unie, et qui brûle de resserrer cette union par des liens plus intimes. Laissons à la vieillesse la science du devoir ; qu’elle recherche ce qui est permis, ce qui est crime et ce qui ne l’est pas ; qu’elle observe les prescriptions des lois avec austérité : notre âge est fait pour Vénus et pour ses folles témérités ; nous ignorons encore ce qui est légitime, nous croyons que tout l’est pour nous, et nous suivons l’exemple des dieux immortels ; ni la sévérité d’un père, ni le soin de notre renommée, ni la crainte, rien ne saurait nous arrêter ; qu’il nous suffise d’éloigner tout sujet de crainte, nous couvrirons nos doux larcins du voile de l’amitié fraternelle. J’ai la liberté de te parler en secret, et il nous est permis de nous presser publiquement dans les bras l’un de l’autre, et d’échanger nos baisers. Que manque-t-il encore à notre bonheur ? Prends pitié de celle qui t’avoue son amour, et qui jamais ne t’eût fait cet aveu, s’il n’était arraché par la violence extrême de sa flamme. Ne mérite pas d’être désigné comme l’auteur de mon trépas sur la pierre de mon tombeau ».

Quand sa main a tracé ces vaines paroles, l’espace lui manque sur les tablettes déjà remplies ; elle écrit encore sur la marge une dernière ligne. Soudain, elle scelle son crime de son anneau, qu’elle imprime sur la cire, après l’avoir mouillé de ses larmes, car sa langue est desséchée. Elle appelle en rougissant un de ses esclaves, et, d’une voix douce et tremblante : « Fidèle serviteur, dit-elle, porte ces tablettes à mon… et ce n’est qu’après un long silence qu’elle ajoute : frère ». Au moment où elle lui donne les tablettes, elles échappent et tombent de ses mains. Troublée par ce présage, elle les envoie cependant. L’esclave trouve un instant favorable pour aborder Caunus, et lui remet le mystérieux message. Transporté d’une fureur soudaine, le petit-fils du Méandre jette à ses pieds les tablettes, sans achever de les lire, et, retenant à peine son bras levé sur la tête du messager tremblant : « Il en est temps encore, ministre coupable d’un amour incestueux, fuis, s’écrie-t-il ; si ta mort n’entraînait pas avec elle la honte de ma maison, la mort serait déjà le prix de ton zèle ». L’esclave fuit épouvanté, et rapporte à sa maîtresse les paroles cruelles de Caunus. Tu pâlis, Byblis, en apprenant ce refus, et tu ressens dans ta poitrine glacée les atteintes d’un froid mortel. Mais, en reprenant l’usage de ses sens, elle a repris ses fureurs, et sa bouche peut à peine exhaler ces paroles dans les airs : « Je l’ai bien mérité ! Pourquoi, téméraire, mettre au jour la blessure de mon cœur ? Pourquoi tant me hâter de confier à des tablettes un secret qu’il eût fallu taire ? Avant tout, je devais sonder sa pensée par des mots ambigus ; pour voguer avec le secours des vents, j’aurais dû ne leur livrer qu’une partie de ma voile, observer leur souffle, et ne m’aventurer que sur une mer sûre ; maintenant, j’ai déployé toutes mes voiles à des vents inconnus ; aussi, poussée contre des écueils, vais-je m’engloutir dans les abîmes de l’Océan. Le retour même m’est interdit. Mais quoi ! des présages certains ne me défendaient-ils pas de m’abandonner à mon amour ? Échappée de mes mains, quand je les remettais à l’esclave chargé de les porter, mes tablettes ne me disaient-elles pas combien mon espérance était vaine ? Ne devais-je pas changer de jour, ou même de dessein ? Ah ! plutôt changer de jour ! un dieu m’avertissait lui-même, il m’envoyait des présages certains ; mais, hélas, j’étais insensée ! J’aurais dû parler moi-même, et ne pas confier mon secret à la cire ; j’aurais dû, en présence de Caunus, faire éclater mon délire ; il aurait vu mes larmes, il aurait vu le visage d’une amante ; ma bouche en aurait dit plus que n’auraient pu le faire de froides tablettes ; j’aurais pu, malgré lui, jeter mes bras autour de son cou, embrasser ses genoux ; prosternée à ses pieds, lui demander la vie, et, s’il m’avait repoussée, lui faire craindre de me voir expirer à ses jeux ; j’aurais tout mis en usage, et si mes efforts avaient échoué séparément contre sa dureté, peut-être, réunis, auraient-ils pu fléchir son cœur. Peut-être est-ce la faute du messager ? Il n’aura pas su l’aborder à propos, ni choisir l’instant favorable ; il n’aura pas attendu l’heure où son esprit est libre de soucis ; voilà ce qui m’a perdue, car, enfin, Caunus n’est point né d’une tigresse ; il ne porte point un cœur plus dur que le roc, le fer impénétrable ou le diamant ; il n’a pas sucé le lait d’une lionne ; il sera vaincu, je l’attaquerai de nouveau. Le dégoût ne me fera pas renoncer à mon dessein, tant qu’il me restera un souffle de vie. Si je pouvais rappeler le passé, je voudrais n’avoir rien entrepris ; mais il faut maintenant achever ce que j’ai commencé. Quand je ferais le sacrifice de mes vœux, puis-je espérer que jamais il oublie ce que j’osai prétendre ? Si je ne persévère pas, mon amour ne sera plus à ses yeux qu’un léger caprice, ou qu’un piège destiné à l’épreuve de sa vertu ; il croira que mon cœur a cédé, non pas au dieu qui l’a consumé de tous ses feux, et le consume encore, mais au délire de mes sens. Enfin, il n’est plus en mon pouvoir de ne point paraître coupable : j’ai écrit, j’ai demandé, j’ai formé des vœux profanes ; quand je n’ajouterais plus rien, je ne puis plus me dire innocente ; ce qui me reste à faire est beaucoup pour le bonheur, et bien peu pour le crime ». Elle dit, et tel est le désordre de son esprit égaré, que, même en rougissant d’avoir osé, elle veut oser encore ; elle ne connaît plus de frein : l’infortunée s’expose à de nouveaux refus. Bientôt, ne voyant plus de terme à cet amour, Caunus fuit sa patrie et le crime, et va fonder de nouveaux remparts sur une terre étrangère. Alors, dit-on, la triste fille de Milet, abandonnée de sa raison, arrache ses vêtements, et se meurtrit le sein avec désespoir. Elle laisse éclater publiquement son délire, et l’aveu des espérances que Vénus a trompées. Sa douleur l’emporte loin de sa patrie et de ses pénates odieux, sur les traces fugitives de son frère. Semblable aux bacchantes qui, agitant le thyrse en ton honneur, ô fils de Sémélé, célèbrent sur l’Ismarus les fêtes triennales, Byblis, en présence des femmes de Bubasus, fait retentir de ses hurlements les vastes campagnes ; de là elle porte ses pas errants dans la Carie, dans la Lycie, et chez les belliqueux Lélèges. Déjà elle avait laissé derrière elle le Cragus, Lymira, les eaux du Xanthe et la montagne où l’on voyait jaillir la flamme du milieu du corps de la Chimère, monstre à la poitrine et à la tête de lion, à la queue de serpent. Il ne lui reste plus de forêts à franchir. Lasse enfin de poursuivre ton frère, tu tombes, ô Byblis, et, couchée sur le sol aride où flottent tes cheveux, tu reposes la tête sur un lit de feuilles desséchées. Souvent les nymphes du pays des Lélèges essaient de la soulever dans leurs faibles bras ; souvent elles l’engagent à maîtriser son amour, et cherchent à consoler sa douleur insensible ; Byblis reste couchée et garde le silence ; elle enfonce ses ongles dans l’herbe verdoyante, et baigne le gazon d’un ruisseau de larmes ; les Naïades en formèrent, dit-on, une source qui ne devait jamais tarir. Pouvaient-elles lui accorder une faveur plus grande ? Aussitôt, de même que la gomme coule goutte à goutte de l’écorce entrouverte par le fer, comme le bitume gluant s’épanche du sein fécond de la terre ; ou bien encore, comme au retour du zéphyr à la douce haleine, on voit les rayons du soleil fondre l’eau qui, glacée par l’hiver, avait cessé de couler ; ainsi, la petite-fille de Phébus se fond en larmes et se change en une fontaine, qui conserve toujours dans ces vallées le nom de Byblis, et qui verse son onde sous le noir feuillage d’un chêne.

Le bruit de ce prodige eût peut-être rempli les cent villes de Crète, si la métamorphose d’Iphis n’avait rendu la Crète elle-même témoin d’une merveille récente. La ville de Phaestos, voisine de Gnosse, avait vu naître Ligdus, homme sans nom, d’une condition obscure, mais libre ; sa fortune n’était pas plus brillante que son origine ; mais ses mœurs et sa probité étaient irréprochables. Sa femme allait devenir mère et touchait au jour de l’enfantement, lorsqu’il lui tint ce discours : « Je forme un double vœu : d’abord, que ta délivrance arrive sans trop de douleur ; ensuite, que tu me donnes un fils. La charge d’une fille est trop pesante, et la fortune m’a refusé les moyens de la supporter. Si le sort (puissé-je détourner ce malheur ! ) te rend mère d’une fille, je t’ordonne à regret,… ô pitié ; pardonne !… Elle périra ». Il dit, et cet arrêt fait verser d’abondantes larmes à celui qui le prononce, à celle qui l’entend ; cependant, par d’inutiles prières, Téléthuse conjure son époux de ne pas limiter ainsi ses espérances. Ligdus, inébranlable, persiste dans son dessein. À peine pouvait-elle porter le fardeau déjà mûr, qui pesait dans son sein, lorsqu’au milieu de la nuit et sous l’image d’un songe, elle voit ou croit voir la fille d’Inachus debout devant son lit, entourée d’un pompeux cortège. Un croissant, semblable à celui de la lune, s’élève sur sa tête que couronnent de blonds épis, brillants de l’éclat de l’or, et mêlés au diadème royal ; à ses côtés, étaient l’aboyant Anubis, la divine Bubastis, Apis, avec ses diverses couleurs, et le dieu qui enchaîne la voix et dont le doigt commande le silence, les sistres harmonieux, Osiris qu’on ne cherche jamais assez, et le serpent étranger dans cette île et tout gonflé de venins léthargiques. Téléthuse croit s’éveiller en sursaut, et voir des choses réelles ; la déesse lui parle en ces termes : « Téléthuse, ô toi qui m’es chère, dépose le fardeau de tes peines, trompe ton époux, n’obéis pas à ses ordres, et lorsque Lucine t’aura délivrée, quel que soit le sexe de ton enfant, n’hésite pas à le conserver. Je suis une divinité secourable, et je prête mon appui à ceux qui l’implorent. Tu ne te plaindras pas d’avoir honoré une ingrate déesse ». Après cette promesse, elle s’éloigne de la chambre : transportée de joie, celle que la Crète vit naître se lève de sa couche, et tendant vers le ciel ses mains lavées dans une eau pure, elle demande d’une voix suppliante l’effet du songe de la nuit. Bientôt ses douleurs augmentent, et de lui-même son flanc se délivre de son fardeau ; Ligdus, sans le savoir, est père d’une fille ; sa mère la confie aux soins d’une nourrice en déguisant son sexe ; on croit à ses paroles et la nourrice est seule confidente du mystère. Le père rend grâces aux dieux, et donne à l’enfant le nom d’Iphis, son aïeul. Ce nom plaît à Téléthuse ; il convient aux deux sexes et ne doit tromper personne ; le mensonge demeure ignoré à l’aide de ce pieux artifice. Élevée sous les habits d’un enfant mâle, qu’on la prit pour un homme ou pour une fille, sa beauté convenait aux deux sexes. Elle avait atteint sa treizième année ; alors, ton père, Iphis, t’a destiné pour épouse Ianthé, aux blonds cheveux, la plus riche en attraits des vierges de Phaestos, et fille de Téleste le Crétois. Égaux en âge, égaux en beauté, ils avaient appris des mêmes maîtres ces premiers éléments qu’on enseigne à l’enfance ; de là naquit l’amour qui pénétra ces deux âmes naïves ; le même trait les a blessées. Mais combien leur espoir diffère ! Ianthé soupire après le jour où l’hymen, allumant son flambeau, doit l’unir à celle qu’elle prend pour un homme. Iphis aime, sans l’espérance du bonheur ; son désespoir irrite encore sa flamme, et vierge elle brûle pour une vierge. Elle peut à peine retenir ses larmes : « Que dois-je attendre, dit-elle, moi que Vénus tourmente d’un amour inconnu jusqu’ici, d’un amour si étrange et si bizarre ? S’ils eussent voulu m’épargner, les dieux devaient me faire périr, ou s’ils ne voulaient pas ma mort, m’inspirer du moins cet amour que la nature se plaît à faire naître dans le cœur des mortels. La génisse ne s’enflamme point pour une génisse, la cavale pour une cavale ; le bélier suit la brebis, le cerf suit la biche ; ainsi s’accouplent les oiseaux ; parmi les êtres animés, on ne voit jamais la femelle brûler pour une autre femelle. Je voudrais ne pas exister ; faut-il donc que la Crète produise tous les monstres ? La fille du Soleil fut éprise d’un taureau, mais il était d’un autre sexe que le sien. Mon amour, si j’ose l’avouer, est encore plus désordonné. Du moins elle put satisfaire au vœu de sa passion ; elle put, à l’aide d’un stratagème et sous la forme d’une génisse, recevoir les caresses d’un taureau, et sa ruse devait servir à lui donner un amant. Mais ici, quand tout le génie du monde viendrait à mon secours, quand même Dédale prendrait de nouveau son essor sur ses ailes enduites de cire, que pourrait-il pour moi ? Avec toutes les ressources de son art, ferait-il un homme d’une vierge ? Ianthé changerait-il son sexe ? Allons, Iphis, raffermis ton courage et rentre en toi-même ; étouffe une flamme insensée et sans espoir ; songe quel est ton sexe et ne t’abuse pas toi-même ; aspire à ce qui t’est permis, et femme, n’aime que ce qu’une femme doit aimer. C’est l’espérance qui fait naître l’amour, c’est l’espérance qui le nourrit, et ton sexe te défend d’espérer ; ce n’est ni la surveillance d’un gardien, ni les soins ombrageux d’un maître, ni la dureté d’un père, qui éloignent de tes baisers l’objet de ta tendresse ; elle-même ne se refuse point à tes vœux, et cependant tu ne saurais la posséder, quand même tout arriverait au gré de tes désirs. Tu ne peux être heureuse, non, quand même les dieux et les hommes conspireraient pour ton bonheur. C’est là le seul de mes vœux qui demeure impuissant : les dieux, faciles à mes prières, m’ont accordé tout ce qui était en leur pouvoir. Ce que je désire est le vœu de mon père, le vœu d’Ianthé, celui de l’auteur de ses jours. Mais la nature s’y oppose, la nature plus puissante que nous tous ; elle seule met obstacle à mon bonheur ; voici déjà le moment tant souhaité, voici le jour de l’hymen ; Ianthé va bientôt être à moi. Mais elle ne peut m’appartenir ! au sein des eaux la soif nous dévorera sans cesse. Toi qui présides aux mariages, ô Junon ; et toi, Hyménée, pourquoi venir à cette solennité où toutes deux épouses, aucune n’aura d’époux qui la conduise à l’autel ». Elle dit et se tait ; l’autre vierge est en proie à des ardeurs non moins vives ; elle te conjure, Hyménée, de voler promptement auprès d’elle. Mais l’instant qu’elle appelle, Téléthuse le redoute et cherche à le différer ; une feinte langueur et souvent des présages, des songes, servent de prétextes à ses délais. Mais déjà toutes les ressources du mensonge sont épuisées, l’heure de l’hymen si longtemps différé arrive : il ne reste plus qu’un seul jour. Téléthuse détache les bandelettes qui ceignent son front et celui de sa fille, et les cheveux épars, elle embrasse l’autel : « Isis, s’écrie-t-elle, toi qui chéris Parætonium et les champs de Maréotis, Pharos et le Nil aux sept canaux, viens à notre aide, je t’en conjure, et dissipe nos alarmes. Ô déesse, c’est toi que j’ai vue autrefois dans l’appareil qui t’environne ; j’ai tout reconnu, ton cortège, tes flambeaux, le son de tes sistres, tes ordres ; tout est resté gravé dans ma mémoire. Si ma fille voit le jour, si j’ai moi-même échappé aux remords domestiques, je le dois à tes conseils et à tes avertissements. Prends pitié de nous deux, et prête-nous ton appui ». Elle accompagne cette prière de ses larmes. Elle croit voir la déesse agiter ses autels ; ce n’était point une illusion : les portes du temple s’ébranlent, le croissant de la déesse brille de l’éclat de la lune, et le sistre sonore frémit. Inquiète encore, mais réjouie par cet heureux présage, Téléthuse sort du temple : Iphis la suit d’un pas plus hardi que de coutume ; son teint perd sa blancheur délicate, ses forces s’accroissent, ses traits sont plus mâles, ses cheveux négligés deviennent plus courts ; elle sent une vigueur supérieure à celle de son sexe. Vierge naguère, tu deviens homme, Iphis. Portez au temple vos offrandes et livrez-vous à la joie avec une entière sécurité. I1s portent au temple des offrandes et y laissent cette inscription contenue dans un vers : Vierge, Iphis le promit ; homme, il tient sa promesse. L’Aurore avait ouvert les vastes portes du monde, en l’éclairant de ses rayons. Vénus, Junon et Hyménée couronnent leur flamme mutuelle, et le jeune Iphis possède enfin sa chère Ianthé.



LIVRE DIXIÈME

ARGUMENT. — I. Descente d’Orphée aux enfers. — II. Métamorphose d’Attis en pin ; de Cyparisse en cyprès. — III. Ganymède enlevé dans l’Olympe. — IV. Métamorphose d’Hyacinthe en fleur. — V. Des Cérastes en taureaux ; des Propétides en pierres. — VI. De la statue de Pygmalion en femme. — VII. de Myrrha en arbre. — VIII. D’Adonis en anémone ; d’Atalante en lionne, et d’Hippomène en lion.


De là, par les champs de l’espace, Hyménée, couvert de tissus éclatants, s’élance vers les rives de l’Hèbre. Il vient : Orphée l’appelle, mais il l’appelle en vain. Le dieu parut, il est vrai, mais il n’apporta ni paroles sacrées, ni visage souriant, ni fortunés présages. La torche même qu’il balance pétille, et ne jette que des flots de cuisante fumée ; Hymen l’agite sans pouvoir en ranimer la flamme. C’était le prélude d’un plus affreux malheur ; car tandis que la nouvelle épouse, accompagnée de la troupe des Naïades, court au hasard parmi les herbes fleuries, la dent d’un reptile pénètre dans son pied délicat. Elle expire. Quand le chantre du Rhodope l’eut assez pleurée à la face du ciel, résolu de tout affronter, même les ombres, il osa descendre vers le Styx par la porte du Ténare, à travers ces peuples légers, fantômes honorés des tributs funèbres ; il aborda Perséphone et le maître de ces demeures désolées, le souverain des mânes. Les cordes de sa lyre frémissent ; il chante :

« Ô divinités de ce monde souterrain où retombe tout ce qui naît pour mourir, souffrez que laissant les détours d’une éloquence artificieuse, je parle avec sincérité. Non, ce n’est pas pour voir le ténebreux Tartare que je suis descendu sur ces bords. Non, ce n’est pas pour enchaîner le monstre dont la triple tête se hérisse des serpents de méduse. Ce qui m’attire, c’est mon épouse. Une vipère, que son pied foula par malheur, répandit dans ses veines un poison subtil, et ses belles années furent arrêtés dans leur cours. J’ai voulu me résigner à ma perte ; je l’ai tenté, je ne le nierai pas : l’Amour a triomphé. L’Amour ! il est bien connu dans les régions supérieures. L’est-il de même ici, je l’ignore : mais ici même je le crois honoré, et si la tradition de cet antique enlèvement n’est pas une fable, vous aussi, l’Amour a formé vos nœuds. Oh ! par ces lieux pleins de terreur, par ce chaos immense, par ce vaste et silencieux royaume, Eurydice !… de grâce, renouez ses jours trop tôt brisés ! Tous nous vous devons tribut. Après une courte halte, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous empressons vers le même terme… C’est ici que nous tendons tous… Voici notre dernière demeure, et vous tenez le genre humain sous votre éternel empire. Elle aussi, quand le progrès des ans aura mûri sa beauté, elle aussi pourra subir vos lois. Qu’elle vive ! c’est la seule faveur que je demande. Ah ! si les destins me refusent la grâce d’une épouse, je l’ai juré, je ne veux pas revoir la lumière. Réjouissez-vous de frapper deux victimes ! »

Il disait, et les frémissements de sa lyre se mêlaient à sa voix, et les pâles ombres pleuraient. Il disait, et Tantale ne poursuit plus l’onde fugitive, et la roue d’Ixion s’arrête étonnée, et les vautours cessent de ronger le flanc de Tityus, et les filles de Bélus se reposent sur leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ton fatal rocher. Alors, pour la première fois, des larmes, ô triomphe de l’harmonie ! mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides. Ni la souveraine des morts, ni celui qui règne sur les mânes ne peuvent repousser sa prière. Ils appellent Eurydice. Elle était là parmi les ombres nouvelles, et d’un pas ralenti par sa blessure, elle s’avance. Il l’a retrouvée, mais c’est à une condition. Le chantre du Rhodope ne doit jeter les yeux derrière lui qu’au sortir des vallées de l’Averne : sinon la grâce est révoquée.

Ils suivent, au milieu d’un morne silence, un sentier raide, escarpé, ténébreux, noyé d’épaisses vapeurs. Ils n’étaient pas éloignés du but ; ils touchaient à la surface de la terre, lorsque, tremblant qu’elle n’échappe, inquiet, impatient de voir, Orphée tourne la tête. Soudain elle est rentraînée dans l’abîme. Il lui tend les bras, il cherche son étreinte, il veut la saisir ; elle s’évanouit, et l’infortuné n’embrasse que son ombre. C’en est fait ! elle meurt pour la seconde fois : mais elle ne se plaint pas de son époux. Et de quoi se plaindrait-elle ? Il l’aimait. Adieu ! ce fut le dernier adieu, et à peine parvint-il aux oreilles d’Orphée : déjà l’Enfer a reconquis sa proie.

Orphée demeure glacé. Perdre deux fois sa compagne ! Il est là, comme ce berger pusillanime à la vue des trois têtes de Cerbère enchaîné. La terreur n’abandonne l’infortuné qu’avec la vie. Son corps se transforme en pierre. Tel encore cet Olénus qui appela sur sa tête le châtiment de ton crime, ô Lethæa, trop fière de ta malheureuse beauté. Cœurs naguère tendrement unis, vous n’êtes plus que des rochers insensibles au sommet humide de l’Ida ! Il prie ; il veut en vain repasser l’Achéron. Le nocher le repousse. Et pourtant, sept jours entiers, couvert de poussière, sevré des dons de Cérès, il reste sur la rive du fleuve, immobile, se repaissant du trouble de son âme, de sa douleur et de ses larmes. Il accuse de cruauté les dieux de l’Erèbe. Enfin, il se réfugie au haut du Rhodope, de l’Hémus que battent les Aquilons. Trois fois, sur les pas du Soleil, les célestes Poissons avaient fermé le cercle de l’année, et nulle femme n’avait ramené à Vénus son cœur indocile, soit prudence, soit fidélité. Plusieurs cependant brûlaient de s’unir au chantre divin ; plusieurs essuyèrent la honte d’un refus. Même, à son exemple, les peuples de la Thrace apprirent à s’égarer dans des amours illégitimes, à cueillir les premières fleurs de l’adolescence, ce court printemps de la vie.

Une colline s’élevait, et sur cette colline, le sol, mollement aplani, nourrissait une herbe verte et touffue : mais l’ombre manquait en ces lieux. Sitôt que, se reposant à cette place, le chantre fils des immortels toucha les cordes sonores, l’ombre y vint d’elle-même. Soudain parurent et l’arbre de Chaonie, et les Héliades du bocage, et le chêne au feuillage superbe, et le gracieux tilleul, et le hêtre, et le laurier virginal. On vit paraître en même temps le coudrier fragile et le frêne guerrier, et le sapin sans nœuds, et l’yeuse courbée sous le poids de ses glands, et le platane ami de la joie, et l’érable aux nuances variées, et le saule des fleuves, et le lotus des eaux, et le buis toujours vert, et les bruyères timides, et les myrtes à deux couleurs, et le tinus aux baies d’azur. Vous accourûtes à l’envi, lierres dont les pieds se tordent ; vignes chargées de pampres, ormeaux que la vigne décore, frênes sauvages, arbres résineux. Puis vinrent l’arboisier couvert de fruits rouges, le palmier flexible, prix glorieux de la victoire, le pin, dont la tête se hérisse d’une âpre chevelure, le pin cher à Cybèle, à la mère des dieux. Car son Attis, dépouillé de la forme humaine, est là enfermé dans sa prison d’écorce. On vit, au milieu de cette foule empressée, le cyprès pyramidal, arbre désormais, jadis enfant aimé du puissant dieu qui fait résonner à la fois la corde de l’arc et celles de la lyre.

Carthée vit errer dans ses campagnes un beau cerf consacré aux nymphes de ses bords. Un bois large et spacieux s’élevait sur son front qu’il ombrageait de son éclatant ramure dorée. Le long de ses reins flottaient des colliers de perles suspendues à son cou arrondi ; sur son front une bulle d’argent, retenue par des liens délicats, s’agitait, et deux anneaux semblables, d’un airain poli, brillaient à ses oreilles autour de ses tempes étroites. Libre de toute frayeur, affranchi de sa timidité naturelle, il fréquentait les demeures des hommes, et ne craignait pas d’offrir son cou aux caresses d’une main étrangère. Cependant, par-dessus tous, ô le plus charmant des fils de Cos, tu l’aimais, toi, Cyparisse ! C’est toi qui le menais paître l’herbe nouvelle, toi qui l’abreuvais au courant des sources limpides. Tantôt tu parais son bois de testons fleuris ; tantôt, monté sur sa croupe, tu chevauchais çà et là, pressant d’un frein de pourpre sa bouche obéissante.

L’été régnait : c’était vers le milieu du jour ; brûlé par les feux du soleil, le Cancer recourbait ses bras douloureux. Étendu de lassitude sur la terre moelleuse, le cerf goûtait la fraîcheur à l’ombre de son épaisse ramure. L’imprudent Cyparisse lance un trait acéré ; le trait vole, perce son ami d’une atteinte cruelle ; l’enfant le voit mourir, et il veut mourir lui-même. Que de consolations lui prodigue alors Phœbus ! C’est un léger malheur qui ne mérite pas tant de plainte. Il l’encourage ; Cyparisse n’en gémit pas moins. La dernière faveur qu’il demande aux dieux, c’est de verser des larmes éternelles. Déjà ses pleurs intarissables ont épuisé tout son sang : une teinte livide se répand sur ses membres ; ces cheveux qui tout à l’heure pendaient sur son front de neige, ces beaux cheveux se dressent ; ils deviennent raides, et leur pointe aiguë menace le ciel étoilé. Le dieu gémit, et, plein de tristesse : « Toi que je pleurerai toujours, dit-il, tu seras l’arbre du deuil et le symbole des regrets ».

Parmi ces arbres qu’il attire, parmi les habitants des bois et des airs, qui forment son cortège, le chantre était assis. Il essaie du doigt les cordes émues, et jugeant que de la variété des accords résulte une parfaite harmonie, il rompt le silence, il élève sa voix pure :

« À Jupiter, muse qui m’as donné le jour ! tout reconnaît son empire suprême : à Jupiter le début de mes chants ! Jupiter ! j’ai souvent célébré son pouvoir. J’ai chanté sur des tons hardis et les géants et les plaines de Phlégra sillonnées de ses foudres victorieuses. Aujourd’hui, sur une lyre plus légère, chantons les enfants chéris des immortels, et ces vierges coupables, égarées, dont les flammes monstrueuses ont attiré le courroux céleste.

Jadis le roi des dieux brûla d’amour pour Ganymède, le jeune Phrygien, et un être se rencontra dont Jupiter put envier la forme. Il se change en oiseau, mais c’est l’oiseau qui porte son tonnerre. Soudain frappant l’air d’une aile empruntée, il ravit le pâtre du Scamandre. Maintenant encore Ganymède remplit sa coupe, et Jupiter, en dépit de Junon, reçoit le nectar de sa main.

Toi aussi, fils d’Amyclès, Phœbus t’aurait placé dans l’Olympe, si les destins sévères eussent permis ton apothéose. Du moins il te fait une sorte d’immortalité, toutes les fois que le printemps détrône l’hiver ; toutes les fois que le Poisson cache, au retour du Bélier, son étoile pluvieuse, tu renais, bel Hyacinthe, tu refleuris sur ta tige verdoyante. Toi, plus qu’un autre, tu fus cher à l’auteur de ma vie. Au centre du globe, les trépieds de Delphes réclamaient sa présence, tandis qu’aux bords de l’Eurotas, le dieu fréquente Lacédémone, ceinte de vivantes murailles. Sa lyre, ses flèches, tout l’importune, il s’oublie lui-même, rien ne le rebute, ni filets à porter, ni meutes à conduire, ni montagnes aux cimes escarpées à franchir avec toi ; une longue habitude entretient sa flamme.

Le soleil était au milieu de sa course, à distance égale de la nuit qui vient et de la nuit écoulée. Les cieux amis se dépouillent de leurs vêtements ; la liqueur onctueuse de l’olivier assouplit leurs membres ; ils s’apprêtent au rude combat du disque. Phœbus commence ; le disque, balancé par sa main, part, vole dans les airs, fend la nue qui s’oppose à son essor, et retombe longtemps après sur la terre, qu’il ébranle de son poids. Ainsi le dieu fait voir sa vigueur et son adresse. Imprudent Hyacinthe ! l’ardeur du jeu l’emporte. Soudain, pour saisir le disque arrondi, il s’élance ; mais, repoussé par le sol élastique, le palet bondissant se relève et frappe le front d’Hyacinthe, ce front si beau ! L’enfant pâlit ; non moins pâle lui-même, le dieu reçoit dans ses bras ce corps défaillant… Il essaie de le ranimer. Tour à tour, ô douleur ! il étanche le sang qui coule de la blessure, ou à l’aide de plantes salutaires il retient l’âme fugitive. L’art est sans vertu ; la blessure est sans remède. Ainsi meurent les violettes ; ainsi, dans un frais jardin, meurent les pavots et les lis, brisés par le pied du passant. Vainement la fleur reste-t-elle unie à sa tige languissante et décolorée. Elle penche aussitôt sa tête appesantie, elle ne se soutient plus, et son front s’incline vers la terre. Ainsi, la mort sur les traits, tombe le jeune Hyacinthe. Ses forces l’abandonnent ; son cou fléchit sous le poids qui l’accable et roule sur son épaule.

« Tu meurs, fils d’Œbalie, et ta riante jeunesse est moissonnée, dit Phœbus ; je vois ta blessure et mon forfait ; tu causes ma douleur et mes remords ; ma main te priva de la lumière ; oui, qu’on le grave sur mon front ; je suis l’auteur de ton trépas ! Et quelle est ma faute pourtant ? Ah ! l’on ne peut flétrir un jeu du nom de crime, si du nom de crime on ne flétrit aussi nos amours. Que ne m’est-il permis de donner pour toi ma vie ou de mourir avec toi ? Mais une loi fatale m’enchaîne ; du moins tu vivras toujours dans mon cœur ; ma bouche te voue un culte fidèle : tu vivras et dans mes chants et dans les plaintes de ma lyre ; fleur nouvelle, tu porteras l’empreinte de mes gémissements, et un temps viendra que, pour rehausser ta gloire, un guerrier magnanime écrira son nom sur les feuilles de l’hyacinthe ».

Tels sont les mots que profère Apollon d’une bouche véridique. Et déjà le sang répandu sur la terre, le sang dont la trace avait souillé l’herbe, s’efface et n’est plus du sang. Plus brillante que la pourpre de Tyr, une fleur éclôt. La forme qu’elle emprunte est celle du lis, mais la pourpre la colore, le lis est argenté. Ce n’est pas assez pour Phœbus ; car c’est à Phœbus que son ami doit cet honneur : lui-même il grave sur les feuilles le cri de ses regrets. Aï ! Aï ! ces lettres revivent sur la fleur qui reproduit la funeste syllabe. Non, bel Hyacinthe, Sparte n’a pas à rougir d’être ta mère. Ton culte dure encore de nos jours, et selon l’usage antique, solennel, chaque année ramène les fêtes pompeuses d’Hyacinthe.

Mais interrogez Amathonte, la cité aux mines opulentes ; avoue-t-elle la naissance des Propétides ? Elle les renie comme ces monstres dont naguère une double corne surmontait le front hideux, ces infâmes Cérastes, dont le nom rappelle la difformité. Devant leurs portes s’élevait l’autel de Jupiter hospitalier, sinistre autel, monument de barbarie ! À le voir teint de sang, l’étranger pouvait croire que l’on égorgeait sur cet autel les tendres génisses et les brebis d’Amathonte. La victime, c’était lui-même. Indignée de ces épouvantables sacrifices, la bienfaisante Vénus s’apprêtait à déserter ses villes bien-aimées et les campagnes d’Ophiuse. Mais, dit-elle, ces demeures chéries, ces îles fidèles, de quoi sont-elles coupables ? Quel crime ont-elles commis ? Ah ! plutôt que l’exil me venge d’une race abhorrée ; l’exil ou la mort, que sais-je ? Entre la mort et l’exil n’est-il pas un châtiment ; et ce châtiment que peut-il être, sinon la perte d’une forme qu’ils déshonorent ? » Tandis qu’elle hésite sur leur métamorphose, les cornes de leurs fronts attirent ses regards. De tels attributs peuvent rester leur partage ; soudain ces monstres gigantesques se transforment en taureaux farouches.

Toutefois les impures Propétides osent refuser leur encens à Vénus. Mais en butte au courroux de la déesse, les premières elles trafiquèrent, dit-on, de leurs corps et de leurs baisers. Femmes sans pudeur, leur front s’est endurci à la honte ; pierres, elles n’ont fait que changer d’endurcissement.

Témoin de leurs fureurs criminelles, et révolté des vices sans nombre qui dégradent le cœur des femmes, Pygmalion vivait libre, sans épouse, et longtemps sa couche demeura solitaire. Cependant son heureux ciseau, guidé par un art merveilleux, donne à l’ivoire éblouissant une forme que jamais femme ne reçut de la nature, et l’artiste s’éprend de son œuvre. Ce sont les traits d’une vierge, d’une mortelle ; elle respire, et, sans la pudeur qui la retient, on la verrait se mouvoir ; tant l’art disparaît sous ses prestiges mêmes. Ébloui, le cœur brûlant d’amour, Pygmalion s’enivre d’une flamme chimérique. Plus d’une fois il avance la main vers son idole ; il la touche. Est-ce un corps, est-ce un ivoire ? Un ivoire ! non, il ne veut pas en convenir. Il croit lui rendre baisers pour baisers ; tour à tour il lui parle il l’étreint ; il s’imagine que la chair cède à la pression de ses doigts ; il tremble qu’ils ne laissent leur empreinte sur les membres de la statue. Tantôt il la comble de caresses, tantôt il lui prodigue les dons chers aux jeunes filles, coquillages, pierres brillantes, petits oiseaux, fleurs de mille couleurs, lis, balles nuancées, larmes tombées du tronc des Héliades. Ce n’est pas tout, il la revêt de tissus précieux ; à ses doigts étincellent des diamants ; à son cou, de superbes colliers ; à ses oreilles, de légers anneaux ; sur sa gorge, des chaînes d’or qui pendent : tout lui sied, et nue, elle semble encore plus belle. Il la couche sur des carreaux que teint la pourpre de Sidon ; il l’appelle la compagne de son lit ; il la contemple étendue sur le duvet moelleux : il croit qu’elle y est sensible.

C’était la fête de Vénus. Cypre tout entière célébrait cette fameuse journée. L’or éclate sur les cornes recourbées des génisses au flanc de neige qui, de toutes parts, tombent sous le couteau ; l’encens fume : Pygmalion dépose son offrande sur l’autel, et debout, d’une voix timide : « Grands dieux, si tout vous est possible, donnez-moi une épouse… (il n’ose pas nommer la vierge d’ivoire) semblable à ma vierge d’ivoire ».

Vénus l’entend ; la blonde Vénus, qui préside elle-même à ses fêtes, comprend les vœux qu’il a formés ; et, présage heureux de sa protection divine, trois fois la flamme s’allume, trois fois un jet rapide s’élance dans les airs. Il revient, il vole à l’objet de sa flamme imaginaire, il se penche sur le lit, il couvre la statue de baisers. Dieux ! ses lèvres sont tièdes ; il approche de nouveau la bouche. D’une main tremblante il interroge le cœur : l’ivoire ému s’attendrit, il a quitté sa dureté première ; il fléchit sous les doigts, il cède. Telle la cire de l’Hymette s’amollit aux feux du jour, et, façonnée par le pouce de l’ouvrier, prend mille formes, se prête à mille usages divers. Pygmalion s’étonne ; il jouit timidement de son bonheur, il craint de se tromper ; sa main presse et presse encore celle qui réalise ses vœux. Elle existe. La veine s’enfle et repousse le doigt qui la cherche ; alors, seulement alors, l’artiste de Paphos, dans l’effusion de sa reconnaissance, répand tout son cœur aux pieds de Vénus. Enfin ce n’est plus sur une froide bouche que sa bouche s’imprime. La vierge sent les baisers qu’il lui donne ; elle les sent, car elle a rougi ; ses yeux timides s’ouvrent à la lumière, et d’abord elle voit le ciel et son amant. Cet hymen est l’ouvrage de la déesse ; elle y préside. Quand neuf fois la lune eut rapproché ses croissants et rempli son disque lumineux, Paphos vint à la lumière, et l’île hérita de son nom. Tu naquis du même sang, ô malheureux Cinyre, toi que l’on eût compté entre les plus fortunés mortels, si tu n’avais pas éte père.

Je vais chanter un crime odieux. Arrière, jeunes filles. Pères, fuyez, retirez-vous ! Que si mes accents trouvent le chemin de vos cœurs, puisse ma voix ne frapper que des oreilles crédules, ou si vous croyez au forfait, croyez également à la punition.

Ah ! la nature permet-elle d’ajouter foi à la réalité d’un tel crime ! Ô Peuples de l’Ismarie, ô mes frères, je vous en félicite ; j’en félicite la terre que nous habitons ; nous sommes loin des lieux maudits, théâtre de ces épouvantables scènes. Le précieux amome, le cinname, le nard embaumé, l’encens que distille un bois aride, peuvent orner le sein de la fertile Arabie. Eh ! ne produit-elle point l’arbre de Myrrha ? C’est payer trop cher une nouvelle parure. Non, ce n’est point l’amour qui te blessa de ses traits ; il s’en défend, Myrrha. Sa torche n’est point complice de ta flamme incestueuse. Non, c’est un brandon du Styx qui l’alluma en toi ; non, c’est la bouche empoisonnée de l’une des furies qui le souffla dans ton sein ! On est criminel de haïr un père : mais un tel amour ! c’est un forfait bien plus détestable que ta haine. Toute une élite de princes est là qui recherche ta main ; toute la jeunesse de l’Orient se dispute l’honneur de partager ta couche ; choisis entre tous, Myrrha, prends l’un d’eux ; prends, mais excepte quelqu’un dans le nombre.

Myrrha le sent bien : elle combat cet horrible amour. « Hélas ! dit-elle, ou laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ? Ô dieux ! que j’implore, ô Piété, ô droits sacrés de la nature, prévenez un tel attentat. Souffrirez-vous un si grand crime ? Mais est-ce un crime en effet ? Non, le sang ne condamne point les feux dont je brûle. Eh ! les animaux ne s’assemblent-ils pas sans choix ? Est-ce une honte pour la génisse de s’unir avec son père ? Le coursier prend sa fille pour compagne, le bélier rend féconde la brebis qui l’a mis au jour, l’oiseau dépose dans le sein maternel le germe qui doit le reproduire. Heureux privilège ! l’homme s’est fait des lois bizarres dont la jalouse rigueur défend ce que la nature autorise ; et pourtant, on l’assure, il est des contrées où le fils et la mère, le père et la fille, enchaînés par un double lien, voient l’amour accroître leur tendresse. Hélas ! que ne suis-je née en ces lieux ! C’est le hasard qui m’opprime, le hasard de la naissance. Mais pourquoi retomber dans mes funestes pensées ? Loin de moi, désirs illégitimes ! Oh ! il mérite d’être aimé, mais d’être aimé comme un père. Eh quoi ! si je n’étais pas la fille de Cinyre, du noble Cinyre, je pourrais dormir dans ses bras. Ainsi donc c’est parce qu’il m’est tout qu’il ne m’est rien. Tout mon malheur est de lui tenir de trop près. Une étrangère serait plus heureuse. Ah ! fuyons, quittons les champs de la patrie ! Étouffons mon crime et mon amour ! Mais une illusion décevante me retient. Être là, auprès de Cinyre, le voir, le toucher, lui parler, sentir sa bouche sur la mienne, c’est beaucoup à défaut d’autre espérance. D’autre espérance ! Et que peux-tu prétendre au delà, fille impie ? Quoi ! ces noms, ces droits que tu profanes, ne les connais-tu pas ? Dis, seras-tu la rivale de ta mère, la fille de ton amant, la sœur de ton fils, et la mère de ton frère ? Ne crains-tu donc pas les sombres serpents qui sifflent sur la tête des furies, ces torches vengeresses, menaçantes, qu’elles agitent devant les yeux des coupables épouvantés ? Ah ! puisque ton corps est exempt de souillure, interdis au crime l’accès de ton âme. La nature a des lois souveraines ; ta flamme monstrueuse en violerait la sainteté. Crois-tu qu’il se rende à tes vœux, lui, ton père ? Jamais ; il est trop pur, trop fidèle au devoir. Oh ! comme je voudrais qu’il partageât mon égarement ! »

Elle dit. Cependant Cinyre, qu’une foule d’illustres prétendants fait hésiter sur le choix d’un gendre, les nomme à sa fille, et lui demande quel époux elle préfère. Myrrha se tait d’abord. Les yeux attachés sur son père, elle rougit, et des pleurs viennent mouiller ses paupières brûlantes. Cinyre voit dans ces larmes le trouble d’une vierge pudique. Il sèche les pleurs, il essuie les joues de Myrrha, et sa bouche lui donne un baiser pour elle trop plein de délices. Il l’interroge de nouveau. « Quel est l’époux que tu désires ? — Un époux comme toi », dit-elle. Cinyre approuve la réponse : il n’a pas compris. « Bien, ma fille, conserve toujours une piété si tendre ». À ce nom qui te reproche ton crime, tu baisses la tête, ô vierge infortunée !

La nuit avait fait la moitié de sa course, et dans l’âme des mortels la douleur s’était endormie. Mais la fille de Cinyre veille. En proie à l’indomptable feu qui la consume, elle roule des pensées frénétiques. Tantôt elle désespère, tantôt elle veut tout affronter ; elle craint, elle désire tour à tour. Que faire ? Elle l’ignore. Ainsi, blessé par la cognée, chancelle un grand arbre ; le dernier coup va l’abattre : où tombera-t-il ? On ne sait, mais de toutes parts on craint sa chute. Ainsi l’âme de Myrrha, ébranlée par maint assaut, penche, hésite, balance ; âme légère qui ne trouve en elle-même ni ressorts ni contre-poids. Nul terme, nul remède à son amour que la mort. La mort ! Elle s’y résigne. Elle se lève. Un lacet terminera sa vie ; elle l’a juré. Déjà sa ceinture est fixée au lambris. « Cher Cinyre, adieu ! puisses-tu devenir la cause de ma mort ! » Et pâle, elle nouait à son cou le lien funeste.

Ces accents confus parvinrent, dit-on, aux oreilles de la nourrice de Myrrha. Gardienne attentive, elle reposait au seuil de son élève. La vieille sort de sa couche, ouvre la porte, et le premier objet qui s’offre à ses yeux, c’est l’instrument de trépas. Pousser un cri, se meurtrir le sein, déchirer ses vêtements, arracher, mettre en pièces le lacet homicide, tout cela est l’ouvrage d’un instant. C’est alors, c’est à la fin qu’elle donne un libre cours à ses larmes, qu’elle embrasse la jeune fille, qu’elle veut connaître la cause d’un tel désespoir.

La jeune fille se tait ; muette, immobile, elle regarde la terre. Hélas ! pourquoi l’a-t-on surprise ? Pourquoi ces longs apprêts ont-ils retardé sa mort ? La vieille insiste. Par ses cheveux blancs, par ses mamelles qu’elle découvre, ses mamelles arides, par le berceau de Myrrha, par les soins qu’elle prit de son enfance, elle l’adjure de lui confier le secret de ses douleurs. Vaines prières ! Myrrha se détourne et ne peut que gémir. La nourrice redouble d’instances. Elle lui promet plus que de la discrétion. « Parle, dit-elle, accepte mes faibles secours ! Oh ! je ne suis pas engourdie par la vieillesse. Est-ce trouble d’esprit ? je sais qui te guérira avec des paroles et des plantes. Est-ce quelque sort malin ? on te purifiera d’après les rites de la magie. Est-ce colère des dieux ? un sacrifice apaise le courroux céleste. Que penser ? La fortune nous sourit, la maison est florissante, tout va bien ; tu as encore ta mère et ton père ».

À ce nom de père, Myrrha tire un soupir du plus profond de son cœur. La nourrice ne craint pas encore un crime ; mais elle soupçonne un amour malheureux. Décidée à pénétrer ce mystère, quel qu’il soit, elle prie son enfant de lui tout révéler ; elle la soulève pleurante sur son sein flétri de vieillesse, et la pressant ainsi dans ses bras débiles : « Je comprends, dit-elle, tu aimes ; mais, va, rassure-toi, mon zèle peut te servir en cela : ton père ne s’en doutera jamais ». Myrrha s’est arrachée de ses bras ; furieuse, elle imprime ses dents sur sa couche. « Éloigne-toi, par pitié, épargne ma misère et ma honte ; n’insiste pas ; va-t’en, ou cesse, ajoute-t-elle, de me demander ce que je souffre… Ce que tu veux savoir, c’est un crime ». La vieille frissonne ; elle lui tend ses mains, ses mains que l’âge et la crainte ont rendues tremblantes ; elle tombe aux pieds de son élève, et là, suppliante, prosternée, elle implore tour à tour les caresses et les menaces. Elle saura tout, sinon elle ira tout confesser, lien fatal, projet de mort : que Myrrha lui confie son amour, elle lui promet son assistance.

Myrrha lève la tête, et les larmes dont elle est baignée inondent le sein de sa nourrice. Elle s’efforce de parler : sa voix expire. Enfin, couvrant d’un voile la rougeur de son front : « Oh ! dit-elle, que ma mère est une heureuse épouse ! » Elle s’arrête, suffoquée de sanglots. La nourrice a deviné ; dans ses membres, jusqu’au fond de ses os, pénètre le frisson de l’horreur, et sur sa tête blanchie tous ses cheveux se hérissent et se tiennent droits d’épouvante. En vain pour étouffer, s’il est possible, cet horrible amour, la vieille s’épuise en remontrances. Myrrha sent la justesse de ses conseils ; mais c’en est fait, elle mourra si elle n’a pas celui qu’elle aime. « Vivez donc, dit la nourrice, vous aurez votre… » Elle n’ose dire votre père ; elle se tait, mais elle prend les dieux à témoin de sa promesse.

C’était l’anniversaire des fêtes de Cérès, de ces fêtes solennelles où, revêtues d’habits éclatants de blancheur, les femmes portent à la déesse, en guirlandes dorées, les premiers fruits de la moisson. Pendant neuf jours elles se refusent à Vénus, aux joies de l’hymen que la chasteté condamne. Au milieu d’elles, la reine Cenchréis, éloignée de son époux, célèbre les pieux mystères. Or, tandis que l’épouse fuit la couche nuptiale et ses légitimes plaisirs, la nourrice que son zèle égare, trouvant Cinyre échauffé par l’ivresse, lui peint sous un faux nom l’amour, hélas ! trop réel, d’une jeune fille dont elle lui vante les attraits. Cinyre demande son âge : « L’âge de Myrrha », dit la nourrice. Elle reçoit l’ordre de l’amener et court en hâte rejoindre son élève. « Bonne nouvelle, ma fille, victoire ! » L’infortunée Myrrha ne livre pas son âme à une entière allégresse ; un sinistre pressentiment l’accable, et toutefois elle se réjouit, tant le cœur est plein de contradiction.

Voici l’heure du silence. Parmi les étoiles de l’Ourse, le Bouvier dirige obliquement le timon de son char. Myrrha va consommer son crime. La lune s’enfuit. Elle voile son front argenté. Les astres obscurcis se couvrent de sombres nuages. La nuit éteint ses flambeaux. Le premier de tous, Icare dérobe sa face à la pieuse trigone que l’amour filial immortalise. Coupable Myrrha ! Trois fois elle chancelle sans retourner en arrière ; trois fois le hibou répète à son oreille son lugubre avertissement. Elle va… La nuit, les profondes ténèbres affaiblissent encore un reste de pudeur ; d’une main elle tient la main de sa nourrice, de l’autre elle tâte l’ombre et interroge l’obscurité. Déjà elle touche au seuil nuptial ; déjà la porte s’ouvre ; déjà elle pénètre dans l’enceinte. Mais ses genoux tremblants fléchissent ; pâle, glacée, ses forces l’abandonnent en chemin. Plus l’instant fatal avance, plus elle frémit d’horreur, plus elle se repent d’avoir osé. Que ne peut-elle, sans être connue, revenir sur ses pas ! Elle hésite. La vieille l’entraîne par la main ; elle la pousse vers le lit pompeux, et, la livrant à Cinyre : « La voilà, dit-elle, elle est à vous » ; et d’horribles embrassements les unissent. Cinyre reçoit la fille de ses entrailles dans sa couche incestueuse. La jeune fille tremble ; il la rassure, il apaise son effroi. Peut-être usant des droits de l’âge, il l’appelle mon enfant, peut-être répond-elle mon père. Rien ne doit manquer au crime, rien, pas même les noms.

Myrrha sort du lit paternel. Ô forfait ! elle est mère ! Elle porte dans son flanc le gage d’un amour odieux, elle a conçu de l’inceste ! La nuit du lendemain renouvelle sa honte, et cette nuit n’est pas la dernière. Mais enfin Cinyre veut connaître son amante, après tant de doux plaisirs ; un flambeau la montre à ses yeux : il voit sa fille et son déshonneur. La parole expire sur sa bouche ; furieux, il saisit son épée suspendue aux parois. Le fer brille hors du fourreau. Myrrha s’enfuit dans les ténèbres ; la nuit sombre la dérobe à la mort. Seule, errante dans les vastes campagnes, elle abandonne les palmiers de l’Arabie et les plaines de Panché. Neuf fois le retour du croissant nocturne avait éclairé ses courses vagabondes, lorsque, brisée de fatigue, elle se laisse tomber sur la terre de Saba. Hélas ! son flanc portait à peine le fardeau de la maternité ; alors, ne sachant quels vœux former, partagée entre la crainte de la mort et le dégoût de la vie, voilà les prières qu’elle adresse aux dieux : « Ah ! si le repentir vous désarme, entendez-moi, dieux justes ! Oui, j’ai mérité mon sort et j’en accepte la rigueur ; mais épargnez aux morts comme aux vivants l’opprobre de ma présence ; bannissez-moi de l’un et de l’autre séjour ; changez mon être, et que la mort et la vie me soient également refusées ». Le ciel, que le repentir désarme, bénit les vœux suprêmes de Myrrha. Elle parle encore, et déjà la terre recouvre ses pieds, ses ongles se divisent ; il en sort des racines tortueuses, solide appui du tronc qui s’allonge ; les os deviennent bois, et la moelle y circule toujours ; le sang a formé la sève ; les bras sont les grands rameaux ; les doigts, les branches légères ; la peau se durcit en écorce ; déjà l’arbre s’élève : il presse le sein que le crime a fécondé ; la gorge est ensevelie : le cou même va disparaître. Myrrha n’attend pas son destin ; elle prévient le bois qui la gagne, et s’affaissant sur elle-même, elle se plonge au fond de son tombeau. Mais tout en perdant, avec sa forme, le sentiment de ses douleurs, elle pleure encore, et l’arbre qui l’emprisonne distille goutte à goutte de tièdes et précieuses larmes ; cette liqueur embaumée, c’est la myrrhe qui conserve son nom, et qui perpétuera sa mémoire jusque dans les siècles futurs.

Cependant le fruit de l’inceste a crû sous le bois maternel, et cherche à se dégager des liens qui le captivent. L’arbre en travail s’enfle, se tend. Le fardeau de l’amour déchire ses flancs douloureux, et la voix manque à l’expression de la souffrance. Myrrha ne peut invoquer le secours de Lucine ; mais elle semble prête à enfanter. Elle se recourbe, elle pousse des soupirs profonds, et des larmes roulent sur son écorce humide. L’indulgente Lucine accourt : elle touche de la main les rameaux gémissants et prononce les paroles libératrices. L’arbre s’entr’ouvre, l’écorce fendue rend à la vie son tendre dépôt. L’enfant crie : les Naïades le reçoivent, le couchent sur l’herbe molle, et l’arrosent des pleurs de sa mère. Sa beauté forcerait le suffrage de l’envie elle-même. Telle, oui, telle est la gracieuse nudité que le pinceau prête aux Amours. Adonis leur ressemble : pour qu’il ne manque rien à la ressernblance, ou donnez-lui leurs flèches légères, ou ôtez-les à ses rivaux !

Le temps coule insensiblement ; il s’envole d’une aile rapide, et rien n’est si prompt que la fuite des années. Cet enfant qu’un arbre enfermait naguère et qui voit à peine le jour, cet enfant, hier le plus beau des enfants, le voilà dans l’adolescence, le voilà jeune homme, le voilà plus beau qu’il n’a jamais été, le voilà qui plaît même à Vénus et qui venge les infortunes de sa mère. Car tandis que l’Amour donne un baiser à Cypris, par malheur, une flèche, sortant à demi du carquois, effleure le sein de la déesse. Vénus, blessée, repousse son fils de la main. L’atteinte était profonde : la déesse se trompa d’abord à l’apparence, mais bientôt, éprise des charmes d’un mortel, Vénus oublie Cythère et ses rivages ; elle ne fréquente plus Paphos dont la mer forme la ceinture, Cnide aimée des pêcheurs, Amathonte aux mines opulentes. Elle abandonne le ciel même ; le ciel ne vaut pas Adonis. Elle s’attache à ses pas ; elle est sa compagne assidue. Jadis, sous de frais ombrages, tout entière à l’indolence, elle se livrait sans réserve aux soins de sa beauté. Maintenant les monts, les bois, les roches buissonneuses la voient errer, la jambe nue, la robe relevée à la manière de Diane ; elle anime les chiens, mais contre de douces et d’innocentes proies. Les animaux qu’elle poursuit, c’est le lièvre rapide, le daim, le cerf à la superbe ramure. Prudente, elle évite le sanglier féroce, le loup ravisseur, l’ours armé de griffes cruelles, le lion qui se gorge du sang des troupeaux.

Toi-même (et puisses-tu profiter de ses conseils ! ) elle t’engage à les craindre, ô Adonis ! « Sois brave, dit-elle, mais contre de timides adversaires : l’audacieux s’expose en se mesurant à l’audace. De grâce, ô mon jeune amant ! ne sois pas téméraire, au péril de mon bonheur ! Ces monstres qui tiennent de la nature des armes redoutables, oh ! ne va pas les affronter, ta gloire pourrait me coûter trop cher. Non, crois-moi, ni ton âge, ni ta beauté, rien de ce qui sut toucher Vénus ne pourrait attendrir les lions, les sangliers hideux : comme leurs yeux, leur âme est farouche. Les sangliers ! ils sont terribles ; leurs défenses recourbées, c’est la foudre ! Et les lions au poil fauve ! leur colère est impétueuse et sans borne ; c’est une race qui m’est en horreur. Tu me demandes pourquoi ? Écoute le merveilleux récit de l’antique châtiment qu’ils subirent : mais encore mal aguerrie, je suis déjà épuisée de fatigue ; voici l’ombre de ce peuplier qui nous invite et nous sourit ; le gazon nous offre une couche verte, je veux m’y reposer avec toi ». Et ils se reposèrent tous deux, et, pressant à la fois l’herbe et son amant, appuyant sur le sein du jeune homme sa tête gracieuse, elle parle, et des baisers se mêlent à ses paroles souvent interrompues.

« Une femme, tu l’as peut-être entendu raconter, surpassait à la course les hommes les plus agiles. Ce n’est pas une fable, un vain bruit, elle les surpassait tous, et l’on ne savait qu’admirer le plus en elle, ou sa vitesse incomparable, ou son éclatante beauté. Elle consulte un jour l’oracle : « Doit-elle prendre un époux ? — Un époux ? répond le dieu. garde-t’en bien, ô Atalante ! Fuis les lois de l’hymen ; mais non, tu ne pourras t’en affranchir, et, sans cesser de vivre, tu cesseras d’être toi-même ». Effrayée de cette réponse prophétique, c’est dans les forêts sombres que la vierge fait sa demeure. Une foule de prétendants la poursuit de ses vœux : elle les repousse avec dureté.

« Non, dit-elle, non ; pour me posséder, il faut d’abord me vaincre à la course : luttez avec moi de vitesse ; ma main, mon lit seront le prix de la victoire ; le vaincu paiera de sa tête : telle est la loi du combat ». La loi était cruelle ; mais la beauté a tant de puissance ! cette foule d’amants ne craint pas d’en affronter la rigueur.

Hippomène était là, spectateur de cette lutte barbare. « Quoi ! dit-il, courir de si grands dangers pour une femme ! » Et, dans son cœur, il blâmait l’amour de ces jeunes insensés. Il la voit, elle a rejeté les tissus qui la couvrent ; il la voit telle que je suis, ou telle que tu paraîtrais toi-même sous la forme d’une jeune fille. Il s’étonne, et, levant les mains : « Pardonnez, s’écrie-t-il, vous que j’accusais tout à l’heure ! Ah ! je ne connaissais pas le noble prix de vos efforts ». Il s’exalte à vanter ce qu’il admire. Pourvu qu’un de ces jeunes hommes ne la devance pas à la course ! Il désire, il tremble, il est jaloux. « Mais pourquoi, dit-il, ne tenterais-je pas aussi les hasards du combat ? Qui m’arrête ? Osons ! le ciel même protège l’audace ».

Tandis que ces pensées occupent l’esprit d’Hippomène, la vierge s’élance et vole comme l’oiseau ; moins rapide est la flèche qui part d’un arc de Scythie, et pourtant, aux yeux du jeune Aonien, elle n’en semble que plus belle. Il l’admire plus encore ; sa légèreté même est un charme qui l’embellit. Le vent joue avec sa robe flottante, que repoussent ses pieds agiles ; avec ses cheveux, qui voltigent sur ses épaules d’ivoire ; avec la frange de sa tunique, arrêtée sous le genou qu’elle dessine ; la blancheur virginale de ses joues s’anime d’un vif incarnat ; tel, sur les blanches tentures de l’atrium, un voile de pourpre jette une ombre qui les colore. Hippomène reste absorbé ; mais c’en est fait, l’espace est franchi, et l’orgueilleuse Atalante couronne sa tête du laurier de la victoire. Les vaincus poussent un gémissement, et se soumettent à la loi fatale.

Le sort de ces infortunés n’épouvante pas Hippomène. Il paraît dans la carrière, et, les yeux attachés sur la jeune fille : « Pourquoi, dit-il, chercher un facile renom dans un triomphe sans honneur ? Mesurons-nous ensemble ; si la Fortune me donne l’avantage, un vainqueur tel que moi ne te fera point rougir de ta défaite, car j’ai pour père Mégarée, le fils d’Onchestus ; Neptune est l’aïeul de mon père : je suis, moi, l’arrière-petit-fils du roi des eaux. Ma valeur ne le cède pas à la noblesse de ma race ; si je succombe, Hippomène vaincu assure à ta mémoire une glorieuse immortalité ». Il dit, et la fille de Schœnée le regarde avec des yeux pleins de douceur ; elle se trouble. Que doit-elle préférer, d’une victoire ou d’un revers ? « Ah ! dit-elle, quel dieu jaloux de sa beauté le précipite à sa perte et le contraint, au péril de ses précieux jours, à rechercher ma triste alliance ? Oh ! je ne vaux pas tant à mes yeux ! Ce n’est pas sa grâce qui me touche, et pourtant cela aussi est fait pour m’attendrir mais c’est qu’il est encore si jeune ! C’est son âge, et non lui qui m’intéresse. Et puis, c’est qu’il est plein de courage, c’est que son âme est insensible à la mort, c’est qu’il rapporte son origine au souverain des mers, c’est qu’il m’aime, enfin, et qu’il tient à ma possession jusqu’à la mort, si le Destin sévère anéantit son espérance. Tu le peux encore, fuis, étranger, renonce à un hymen sanglant ; ma couche nuptiale est une couche funèbre. D’autres ne refuseront pas de te donner leur main : tu peux charmer le cœur de toute jeune fille sensée. Mais d’où vient l’intérêt qu’il m’inspire, après la mort de ses rivaux ? Il le veut, il mourra puisque le sort de tant de victimes n’a point découragé son audace, puisqu’elle le pousse au dégoût de la vie. Il mourra donc, et son crime est de vouloir me consacrer ses jours. La mort ! voilà l’indigne prix de sa flamme ! Oh ! l’Envie n’aura pas à se désoler de ma victoire ! Mais la faute n’en est pas à moi ; plût aux dieux qu’il abandonnât son entreprise, ou du moins, que n’a-t-il plus d’agilité ! Mais quels traits enfantins ! c’est le visage d’une jeune fille ! Malheureux Hippomène, pourquoi m’as-tu connue ! Tu méritais de vivre ; si, plus heureuse, les destins ennemis ne s’opposaient pas à mon hymen, c’est toi, c’est toi seul que je choisirais pour partager ma couche ». Elle dit, et naïve encore, blessée d’une première atteinte, elle aime, et, dans son ignorance des choses, elle ne se doute pas de son amour.

Cependant, peuple, monarque, tous demandent la course accoutumée. Alors, d’une voix tremblante, le rejeton de Neptune, Hippomène, invoque mon appui : « Ô belle Cythérée ! de grâce, viens, dit-il, seconder mon périlleux dessein ! Ces feux, tu les allumas, daigne les protéger ». Le zéphyr, sur son aile docile, m’apporta ses ferventes prières. Je me sentis émue, je l’avoue, et le secours ne se fit pas attendre.

Cypre possède, dans le plus fertile de ses cantons, un champ que les habitants de l’île ont nommé Tamase ; leurs aïeux me l’ont consacré naguère : ils en ont doté mes autels. Au milieu s’élève un arbre fastueux, à la chevelure d’or ; l’or éclate sur ses rameaux bruissants. Je venais de cueillir par hasard trois de ses pommes précieuses ; ma main les tenait encore ; invisible à tous, et présente à lui seul, j’aborde Hippomène et lui enseigne l’art d’en faire usage. La trompette a donné le signal ; penchés en avant, tous deux s’élancent de la barrière, et leurs pas légers touchent à peine le sable uni qu’ils effleurent : sans se mouiller, leurs pieds raseraient les flots humides ; sans courber la tête des épis, ils voleraient sur la blanche moisson. De toutes parts on encourage Hippomène : ce sont des cris flatteurs, des paroles qui l’exaltent : « Bien ! bien ! redouble, jeune homme ! hâte-toi ! rassemble toutes tes forces ! Point de relâche ! À toi la victoire ! » Qui sait ? le rejeton de Neptune est peut-être moins charmé de ces vœux que la fille de Schœnée. Oh ! que de fois, pouvant le passer, ne suspend-elle pas son essor ! Elle contemple longtemps le visage d’Hippomène, et ne s’en détourne qu’à regret.

Mais il s’épuise, un souffle haletant s’échappe de sa bouche aride, et le terme est bien loin encore. Dans cette extrémité, le fils de Neptune lance un des fruits séducteurs ; la vierge s’étonne, la pomme l’éblouit et l’attire ; elle s’écarte, elle s’empare de l’or qui roule ; Hippomène la devance ; le cirque retentit d’acclamations. Atalante s’est oubliée ; d’une course légère, elle regagne le temps qu’elle a perdu, et le jeune homme est laissé derrière elle. Une seconde pomme arrête son élan ; une seconde fois elle a ressaisi l’avantage. Restait un faible intervalle à franchir. « À moi ! s’écrie-t-il ; à moi, déesse tutélaire ! » Et afin de la retarder plus encore, il lance obliquement, de toute la force de sa jeune main, cet or qui roule vers l’un des côtés de l’arène ; la vierge semble hésiter ; j’aiguillonne son envie, elle y cède, et je rends la pomme plus pesante dans ses mains. Tout la ralentit, le détour, le poids qui l’accable. Enfin, pour ne pas allonger mon récit plus que la course elle-même, Atalante est vaincue ; le vainqueur fait son épouse de sa conquête.

Dis-moi, sa reconnaissance, ne la méritais-je pas, Adonis ? ne méritais-je pas son encens et ses vœux ? La reconnaissance, il l’abjure ; l’encens, il ose me le dénier. Soudain, ma bonté se change en colère ; indignée de ses mépris, je veux qu’un exemple prévienne de nouveaux affronts ; je m’anime à châtier le couple profane.

Il est un temple que le noble Échion voua jadis à la mère des dieux, et qui se cache au fond d’un bois sombre. Comme ils passaient un jour en ces lieux, la fatigue d’une longue route les invite au repos. Un amoureux désir s’empare d’Hippomène ; c’est moi qui lui souffle cette intempestive ardeur.

Éclairé d’un faible demi-jour, près du temple s’ouvrait un réduit en forme de grotte, que la nature a creusé de ses mains. Là, dans cet asile des vieilles croyances, le prêtre avait rassemblé les images de bois des divinités antiques. Ils entrent, et leur flamme impure a souillé le sanctuaire ; les dieux se détournent d’horreur ; la déesse au front couronné de tours se demande si elle ne plongera point les coupables dans l’onde stygienne ; mais c’est un châtiment trop léger à ses yeux. Soudain, leur cou de lis disparaît sous une crinière fauve, leurs doigts s’arment de griffes recourbées, leur corps se ramasse sur lui-même, et la poitrine en supporte tout le poids ; leur queue traîne sur la poudre, qu’elle sillonne ; la fureur éclate dans leurs regards, leur voix est un rugissement sourd, leur demeure un antre sauvage ; terribles à l’homme, mais dociles à Cybèle, ils mordent de leurs dents de lion le frein qu’elle leur impose.

Fuis-les, cher Adonis, fuis avec eux toute cette race féroce qui jamais ne montre le dos au chasseur, mais qui fait toujours front à l’attaque ; fuis-les ! Crains que ta valeur ne nous soit fatale à tous deux ! »

Tels sont les conseils de Vénus. La déesse, attelant les cygnes de son char, s’élève dans les airs. Mais les conseils timides ne font que révolter la valeur ; forcé dans sa retraite, un sanglier, dont les chiens ont suivi la trace fidèle, s’apprêtait à sortir du bois, lorsqu’un dard oblique part de la main du fils de Myrrha, et le perce. Soudain, le monstre à la hure effrayante secoue le javelot teint de son sang ; furieux, il poursuit le jeune homme, lui plonge dans l’aine ses défenses tout entières, et le jette mourant sur la terre rougie.

Le char léger de Cythérée voguait dans la plaine des airs, et ses coursiers à l’aile d’albâtre n’avaient pas encore atteint les rivages de Cypre ; de loin, elle a reconnu les plaintes de son Adonis expirant ; elle dirige vers lui le vol de ses blancs oiseaux, elle descend des hauteurs du ciel, elle voit… Quel spectacle ! Adonis, glacé, qui nage dans les flots de son sang. Elle s’élance, elle arrache, elle déchire ses voiles, ses cheveux, tout, et d’une main désespérée, elle meurtrit ses appas.

« Ah ! cruels destins ! non, tout ne sera pas soumis à vos lois, dit-elle ; non, mon Adonis devra l’immortalité aux monuments de ma douleur ! Chaque année ramènera des solennités funèbres, emblèmes animés de mort et de regrets : son sang produira une fleur délicate. Quoi ! naguère Menthe, la belle Nymphe, ne s’est-elle pas vue transformée en herbe odorante par la jalouse Perséphone ; et toi, fils de Cinyre, ta métamorphose trouverait des envieux ? » Elle dit, et sa main verse un nectar embaumé sur le sang qui d’abord frémit et bouillonne. Telles, quand le ciel se fond en pluie, des bulles transparentes s’élèvent à la surface des eaux. Une heure ne s’est pas écoulée, et voici qu’une fleur naît du sang qui la colore ; on dirait la fleur de l’arbuste qui recèle une graine féconde sous l’écorce de son fruit, l’éblouissante grenade. Mais son éclat ne dure qu’un instant ; trop frêle, trop légère, elle tombe, et le vent qui lui donne son nom la détruit et la brise.



LIVRE ONZIÈME

ARGUMENT. — I. Mort d’Orphée. - II. Métamorphose des Ménades en arbres. - III. Du sable du Pactole en or. - IV. Des oreilles de Midas en oreilles d’âne. - V. Fondation de Troie. - VI. Naissance d’Achille. - VII. Crime et châtiment de Pélée. - VIII. Naufrage et mort de Céyx ; description du palais du Sommeil ; métamorphose de Céyx et d’Alcyone en alcyons. - IX. D’Ésaque en plongeon.


Tandis que, par ses accents, le chantre de Thrace entraîne sur ses pas les forêts, les bêtes féroces et les rochers émus, voici que, du haut d’une colline, les bacchantes furieuses, au sein couvert de sanglantes dépouilles, aperçoivent Orphée qui marie ses chants aux accords de sa lyre. Une d’elles, les cheveux épars et flottant dans les airs : « Le voilà, s’écrie-t-elle, le voilà, celui qui nous méprise » ; et elle frappe de son thyrse la bouche harmonieuse du prêtre d’Apollon. Le trait enveloppé de feuillage laisse sans blesser une empreinte légère. Une autre s’arme d’un caillou qui, lancé dans les airs, est vaincu par les accords de la lyre et des chants, et comme pour implorer le pardon d’une si criminelle audace, vient tomber suppliant aux pieds du poète. La fureur des Ménades s’en accroît : elles ne connaissent plus de bornes : l’aveugle Érinnys les possède ; les chants divins auraient émoussé tous leurs traits ; mais une horrible clameur s’élève, la flûte de Phrygie, les tymbales, le bruit des mains frappées, les hurlements des bacchantes étouffent de leurs sons discordants les sons harmonieux de la lyre : alors seulement les rochers se teignirent du sang du chantre dont ils n’entendaient plus la voix. Les innombrables oiseaux, les serpents, les bêtes féroces qu’avait attirés la lyre, et qui semblaient être encore sous le charme de la voix d’Orphée, la troupe furieuse des Ménades les disperse. Puis elles tournent contre le chantre leurs mains criminelles. Tel l’oiseau de la nuit, si le jour l’a surpris dans la plaine, est entouré d’une foule d’oiseaux attirés par sa vue : ou tel, le matin, aux yeux des spectateurs, un cerf qui doit périr dans l’arène est livré en proie à une meute féroce : ainsi les Ménades entourent Orphée, le frappent de leurs thyrses verdoyants, faits pour un autre usage. Celles-ci s’arment de glèbes ; celles-là, de branches arrachées : d’autres lancent d’énormes cailloux. Tout sert d’arme à leur fureur. Non loin de là des bœufs traçaient avec le soc des sillons dans la plaine, et de robustes laboureurs confiaient à la terre l’espoir de la moisson et le prix de leurs sueurs. À la vue de la troupe furieuse, ils s’enfuient, abandonnant les instruments de leur travail ; de tous côtés demeurent dispersés dans les champs et les sarcloirs, et les longs hoyaux, et les râteaux pesants. Les bacchantes s’en emparent, arrachent jusqu’aux cornes des bœufs, et retournent, en furie, achever les destins du chantre de la Thrace. Il leur tendait ses mains suppliantes, et sa voix, pour la première fois impuissante, leur adressait des prières inutiles. Leurs mains sacrilèges lui donnent la mort, et cette bouche, ô Jupiter ! cette bouche dont les accents s’étaient fait entendre des rochers, et avaient ému les monstres des forêts, laisse passer son âme qui s’exhale dans les airs.

Les oiseaux attristés, Orphée, les bêtes féroces, les durs rochers, les forêts, si souvent entraînées par tes chants, te pleurèrent ; les arbres dépouillèrent leur feuillage, et on dit que les fleuves s’accrurent de leurs larmes. Les Naïades, les Dryades se couvrirent de voiles funèbres, et laissèrent flotter leurs cheveux en signe de douleur.

Les membres d’Orphée sont dispersés en divers lieux. Hèbre glacé, tu reçois sa tête et sa lyre, et, ô prodige ! tandis que le fleuve les entraîne, sa lyre fait entendre des plaintes, sa langue inanimée en murmure, et les échos du rivage y répondent. Déjà ces tristes débris ont quitté le fleuve, et la mer les dépose sur le rivage de Méthymne. Là, un serpent s’apprête à dévorer cette tête abandonnée sur un sable étranger : il lèche ses cheveux encore dégouttants de l’onde amère, et, la gueule ouverte, il va déchirer cette bouche harmonieuse. Mais enfin Apollon paraît, détourne la morsure et change en un dur rocher le serpent, dont la gueule s’arrête et se durcit béante. L’ombre descend dans la demeure des morts, et reconnaît ces lieux qu’elle a déjà visités : dans les champs réservés aux justes, elle cherche, elle trouve Eurydice, et la serre avec amour dans ses bras. Là, tantôt les deux ombres s’unissent dans leur marche ; tantôt Orphée suit son épouse, tantôt il la précède, et il peut regarder en arrière sans perdre son Eurydice.

Mais Bacchus ne laisse pas le crime impuni : touché du sort de son ministre, il attache soudain à la terre, au milieu des forêts, les pas des Ménades criminelles. Les doigts de leurs pieds s’allongent en noueuses racines, et s’enfoncent dans le sol, suivant le degré de fureur qui naguère anima les coupables. Tel, si son pied s’est engagé dans les lacs qu’a disposés un adroit chasseur, l’oiseau qui se sent retenu se débat, et par ses secousses, ne fait que resserrer ses liens. Ainsi ces femmes, saisies d’effroi, cherchent à fuir ; mais la racine tenace les arrête et retient leur élan. Elles cherchent où sont leurs pieds, leurs doigts, leurs ongles, et elles voient un tronc arrondi qui a pris la place de leurs jambes ; elles veulent frapper leurs cuisses en signe de douleur, et elles ne frappent qu’un bois insensible ; déjà leur sein, leurs épaules ne sont plus que bois : on prendrait leurs bras étendus pour des rameaux, et ce ne serait pas se méprendre.

Ce n’est pas encore assez pour Bacchus : il quitte ces fatales campagnes, et, suivi d’une troupe moins cruelle, il va visiter ses vignobles aimés du Tmole, et les rivages du Pactole, lequel ne roulait pas encore dans ses ondes un sable d’or envié des mortels. Les satyres, les bacchantes, cohorte accoutumée, accompagnent le dieu ; mais Silène est absent. Les pâtres de Phrygie l’ont surpris chancelant sous le poids de l’âge et du vin : ils l’ont conduit, enchaîné de fleurs, au roi Midas, à qui le chantre de Thrace et l’Athénien Eumolpe ont enseigné les rites des Orgies. À peine a-t-il reconnu le nourricier du dieu, le compagnon de ses mystères, que, pendant dix jours et dix nuits il célèbre, par de joyeux festins, l’arrivée d’un tel hôte. Déjà, pour la onzième fois, l’astre du matin avait chassé du ciel l’armée brillante des étoiles, quand Midas, joyeux, ramène le vieux Silène aux champs de la Lydie et le rend à son jeune nourrisson. Charmé d’avoir retrouvé son compagnon, le dieu donne à Midas le choix d’un vœu, qu’à l’avance il exauce ; récompense flatteuse, mais que l’imprudent va rendre inutile. « Fais, dit-il, que tout ce que j’aurai touché se convertisse en or ». Bacchus accomplit ce souhait, et lui fait ce don funeste, en regrettant qu’il n’ait pas mieux choisi. Le fils de Cybèle se retire, joyeux de posséder ce qui fera son malheur. Croyant à peine à son pouvoir, il veut en faire l’essai. Une branche de chêne pendait verdoyante au-dessus de sa tête : il l’arrache, et c’est un rameau d’or. Il ramasse un caillou qui jaunit dans ses mains ; il touche une glèbe, et c’est une masse d’or ; il coupe des épis, et il tient une moisson d’or ; il cueille un fruit, et vous croiriez voir un fruit du jardin des Hespérides ; il applique ses doigts aux portes de son palais, et l’or rayonne sur les portes ; il plonge ses mains dans l’eau, et l’eau qui ruisselle de ses mains pourrait tromper une autre Danaé. À peine peut-il contenir sa joie et ses espérances : il ne voit plus que de l’or.

Cependant ses serviteurs dressent devant lui des tables chargées de mets et de fruits. Mais si sa main touche les dons de Cérès, ils se durcissent sous sa main ; s’il veut broyer les mets, changés en lames d’or, ils fatiguent en vain sa dent ; s’il mêle à une eau pure les présents de Bacchus, c’est un or fondu qui coule dans sa bouche. Effrayé de ce malheur étrange, riche et pauvre tout à la fois, il voudrait se soustraire à ces funestes richesses, et ce don qu’il avait désiré, il le déteste. Rien ne peut apaiser sa faim : une soif ardente dessèche son gosier, et l’or, qui lui est devenu odieux, fait son juste supplice. Alors, levant au ciel ses mains et ses bras tout brillants de l’or qu’ils ont touché : « Pardonne, s’écrie-t-il, ô Bacchus, j’avoue ma faute ; pardonne, et écarte de moi ces fatales richesses ». Les dieux sont indulgents : Bacchus pardonne à Midas une faute qu’il avoue, et le délivre du présent qu’il lui fit pour accomplir sa promesse. « Va, lui dit-il, si tu veux te dépouiller de cet or dont ton coupable souhait t’a revêtu, va vers le fleuve qui arrose la ville puissante de Sardes, et remonte ses eaux sur la montagne, jusqu’à ce que tu en aies trouvé la source : là, à l’endroit où l’eau sort avec abondance, tu présenteras ta tête à l’onde écumante, et tu laveras tout ensemble et ton corps et ta faute ». Midas exécute ces ordres : la vertu qu’il possède passe de son corps dans les eaux et va teindre le fleuve. Et maintenant encore cette vertu des eaux sème l’or sur les bords jaunissants du Pactole.

Désormais ennemi des richesses, Midas aime les forêts et les champs, et il habite, avec le dieu Pan, les antres des montagnes. Mais son intelligence est demeurée épaisse, et sa sottise lui sera encore une fois fatale. Au-dessus des mers qu’il domine, s’élève la haute montagne du Tmole, dont les deux rampes se terminent au pied de Sardes d’un côté, de l’autre au pied de l’humble Hypépis. C’est là que Pan amuse de ses chants les nymphes assemblées, et module des accords sur des roseaux qu’unit la cire. Pan osa préférer ses chants aux chants d’Apollon, et le défier à un combat inégal, dont le Tmole fut choisi pour juge. Le vieil arbitre s’assied sur sa montagne. Il écarte de ses oreilles la forêt qui les couvre ; seulement une couronne de chêne ceint sa chevelure azurée, et des glands pendent autour de ses tempes profondes. Alors, regardant le dieu des troupeaux : « Le juge est prêt », dit-il. Pan aussitôt enfle ses pipaux, et leur rustique harmonie charme Midas présent à cette lutte. Pan avait terminé ses chants : le dieu du mont se tourne vers Phébus ; la forêt qui couvre sa tête a suivi ce mouvement. Phébus a couronné ses cheveux blonds des lauriers du Parnasse ; les plis de sa tunique de pourpre descendent jusqu’à terre, et sa main gauche soutient une lyre ornée d’ivoire et de pierres précieuses : sa main droite tient un archet ; sa pose est celle d’un maître de l’art ; ses doigts savants touchent les cordes. Ému des sons divins qu’Apollon fait entendre, le Tmole prononce que les roseaux de Pan sont vaincus par la lyre. Tous approuvent la sentence du dieu ; seul, Midas la condamne, et l’accuse d’injustice. Le dieu de Délos ne voulut pas laisser la forme humaine à des oreilles si barbares : il les allonge, les remplit de poils grisâtres et les rend mobiles. Midas a tout le reste d’un homme : il est puni dans cette seule partie de son corps, et ses oreilles sont celles d’un âne. Il veut dérober sa honte et cacher sous un bandeau de pourpre l’outrage de son front. Mais un de ses serviteurs l’a vu ; c’est celui dont la main taille avec le fer les cheveux de son maître. Il n’ose révéler ce qu’il a vu ; et cependant il veut le dire : il ne pourrait se taire. Se retirant à l’écart, il creuse la terre, et, à voix basse, y dépose le secret de son maître ; puis il recouvre la fosse et s’éloigne en silence. Bientôt à cette même place une forêt de roseaux se balance, et l’automne qui les mûrit vient trahir celui qui les a semés ; car les tiges balancées par le zéphyr laissent échapper les paroles confiées à la terre, et racontent le secret des oreilles de Midas.

Ainsi vengé, Phébus quitte le Tmole, et s’élevant dans les airs, vole, en deçà de l’étroite mer d’Hellé, vers les plaines de Laomédon. Entre les deux promontoires de Sigée et de Rhétée, s’élève un autel antique consacré à Jupiter Panomphée. C’est de là que le dieu voit Laomédon édifiant une ville nouvelle ; difficile entreprise et qui demandera d’immenses travaux et d’immenses richesses. Apollon prend la forme d’un mortel, et avec l’aide de Neptune, élève les murs pour un prix convenu. L’œuvre achevée, le tyran en refuse le prix, et pour comble de perfidie, il ose renier sa promesse : « Ton parjure ne restera pas impuni », s’écrie le dieu des mers ; et il incline ses eaux sur le rivage de la cité perfide. La contrée n’est plus qu’une vaste mer ; l’espoir des laboureurs est détruit ; les flots ont recouvert les moissons. Ce châtiment serait trop doux encore : la fille du roi parjure est dévouée à un monstre marin et enchaînée aux rochers du rivage. Hercule la délivre, et réclame les chevaux promis en récompense. Laomédon refuse le salaire d’un si grand service, et le héros s’empare de Troie deux fois parjure. Télamon, qui, dans ces combats, a partagé la gloire et les dangers d’Alcide, reçoit pour prix la main d’Hésione : déjà Pélée, autre compagnon d’Hercule, est l’heureux époux d’une déesse. Il ne s’enorgueilit pas moins de son gendre que de son beau-père : car, si beaucoup ont pu se vanter d’être du sang de Jupiter, lui seul a pour épouse une immortelle.

Le vieux Protée avait dit à Thétis : « Déesse des ondes, deviens mère : de toi naîtra un fils dont les hauts faits surpasseront ceux de son père, et qui sera plus grand que celui dont il aura reçu le jour. Aussi, afin que le monde n’eût rien de plus grand que Jupiter, le maître des dieux étouffa les feux dont il brûlait pour Thétis, et s’interdit la couche de la reine des mers. Mais il veut que son petit-fils, le fils d’Éaque, le remplace dans cette union.

Il est dans la Thessalie un golfe en forme de croissant, qui étend ses deux bras dans la mer : si ses eaux étaient plus profondes, il offrirait un sûr asile aux vaisseaux ; mais à peine la mer vient-elle y recouvrir le sable. Le sol de la rive n’y garde aucune empreinte et ne retarde pas le voyageur. L’algue marine n’y recouvrit jamais la grève. Près de là est un bois de myrtes aux baies de deux couleurs ; au milieu est un antre. Est-ce l’art ou la nature qui le creusa ? C’est ce qu’on ne saurait décider ; et cependant il semble qu’il doive plus à l’art. C’est en ce lieu que souvent, nue et portée par un dauphin, tu venais te reposer, ô Thétis ! C’est là que Pélée te surprit, vaincue par le sommeil ; tu résistais à ses prières, il a recours à la force et t’enlace dans ses bras. Tu succombais si, recourant à tes ruses, tu n’eusses emprunté des formes nouvelles. Oiseau rapide, il te retient ; arbre élevé, il s’attache à ton écorce. Enfin tu prends la forme d’une tigresse à la peau tachetée ; effrayé, le fils d’Éaque te laisse échapper de ses bras. Le héros offre un sacrifice aux divinités de la mer ; il répand le vin sur les ondes, et brûle sur un autel l’encens et les entrailles des victimes. Alors, du milieu des flots, le devin de Carpathie lui adresse ces paroles : « Fils d’Éaque, tes désirs seront satisfaits : lorsque Thétis ira goûter dans sa grotte la fraîcheur et le repos, surprends-la pendant son sommeil, et enchaîne son corps de liens fortement serrés ; ne te laisse pas étonner par ses mille figures : sous quelque aspect qu’elle t’apparaisse, retiens-la jusqu’à ce qu’elle ait repris sa forme première ». Ainsi parle Protée : il se replonge dans la mer, et le flot étouffe ses dernières paroles. Le soleil achevait sa carrière, et plongeait dans la mer d’Hespérie le timon de son char incliné, quand la belle néréide, abandonnant les flots, entra dans sa retraite accoutumée. À peine le héros a-t-il enchaîné ses membres délicats qu’elle change de forme : tant qu’elle se sent retenue, elle agite ses bras, et cherche à se dégager. Enfin, gémissante : « Tu l’emportes, dit-elle, et ce n’est pas sans l’aide des dieux ». Alors elle redevient Thétis. Le héros victorieux la prend dans ses bras, satisfait son amour, et la rend mère du grand Achille.

Heureux Pélée d’un tel fils et d’une telle épouse ! heureux, s’il n’eût pas porté sur Phocus ses mains criminelles ! Souillé du sang d’un frère, chassé de sa patrie, il se retire à Trachine. Là régnait le fils de l’astre du matin, Céyx, roi pacifique, ennemi du meurtre et de la violence ; Céyx qui portait sur son visage l’éclat de l’astre paternel, mais qui alors, plongé dans la tristesse, pleurait la perte d’un frère. Accablé de soucis et de fatigue, le fils d’Éaque entre dans la ville, avec une suite peu nombreuse : il avait laissé non loin des murs, dans une fraîche vallée, les troupeaux qu’il menait avec lui. Dès que l’entrée du palais lui est permise, il s’avance, portant le rameau des suppliants, entouré de bandelettes. Il dit son nom, sa naissance, et ne tait que son crime ; et donnant un faux prétexte à sa fuite, il demande un asile, ou dans les murs, ou hors des murs. Le roi lui répond avec un bienveillant sourire : « Notre ville est ouverte à tous, Pélée ; nous ne régnons pas sur une terre inhospitalière. Mais ton nom illustre et le sang de Jupiter sont des titres assez puissants pour ajouter encore à notre bon vouloir. Ne perds pas ton temps en prières : tout ce que tu demandes, tu l’obtiendras. Dispose de tout ce que tu vois. Plût au ciel que tu fusses venu dans un temps moins néfaste ! Et il pleurait. Pélée et ses compagnons lui demandent la cause de ses larmes ; Céyx leur répond :

« Peut-être pensez-vous que cet oiseau qui vit de rapine et qui répand la terreur parmi les habitants de l’air a toujours été couvert de ce plumage. Non, ce fut un homme, audacieux, comme il l’est encore, invincible guerrier, toujours prêt au combat. Son nom fut Dédalion : comme moi, il eut pour père l’astre qui appelle l’Aurore et qui sort le dernier du ciel. J’aimai la paix et les douceurs d’un tranquille hyménée ; mon frère n’aimait que les sanglants combats. Ce courage, qui maintenant porte l’effroi parmi les colombes de la Béotie, lui soumit autrefois des rois et des nations. Il devint père de Chione, qui, après quatorze printemps, devint par sa beauté l’objet des vœux de mille prétendants. Phébus et le fils de Maïa revenaient, l’un de son temple de Delphes, l’autre du mont Cyllène. Tous deux la virent, tous deux l’aimèrent. Apollon diffère jusqu’à la nuit l’espoir de ses plaisirs ; Mercure, plus impatient, touche la jeune fille de son caducée, l’endort par ce charme puissant, et apaise ses désirs. Lorsque la nuit a semé les astres dans le ciel, Phébus à son tour prend la figure d’une vieille, trompe la jeune fille, et goûte les plaisirs désirés. Neuf mois se sont écoulés : deux jumeaux sortent de son sein : l’un, fils du dieu rusé qui porte le caducée, Autolycus, rusé comme son père, habile à d’ingénieux larcins, digne de celui qui lui donna le jour ; il saura changer le noir en blanc, et le blanc en noir. De Phébus naît Philammon à la voix harmonieuse, habile à tirer de doux sons de la lyre. Mais que sert à Chione d’être mère de deux enfants, et d’avoir inspiré de l’amour à deux divinités ? Que lui sert d’avoir un père illustre et Jupiter pour aïeul ? Hélas ! la gloire elle-même n’est-elle pas fatale à plusieurs ? Ne le fut-elle pas à Chione ? Elle osa se préférer à Diane et mépriser la beauté de la déesse. Diane irritée : « Peut-être, s’écrie-t-elle, ne mépriseras-tu pas mes flèches ». Aussitôt elle courbe son arc, tend la corde, et une flèche va traverser la langue de la criminelle Chione. Elle veut parler ; sa langue est impuissante ; elle perd tout à la fois et son sang et sa vie. Je la serre dans mes bras, touché de douleur comme un père ; j’adresse à mon frère des paroles de consolation, mais il ne les entend pas plus qu’un rocher n’entend les vains murmures des flots. Il ne cesse de pleurer la perte de sa fille, et quand il la voit sur le bûcher, quatre fois il veut s’élancer dans les flammes ; quatre fois retenu, il s’enfuit, et comme un taureau qui porte dans sa tête l’aiguillon du taon qui l’a percé, il court par des chemins inaccessibles ; il semble courir plus vite qu’un homme, ou plutôt il semble voler ; il a devancé tous ceux qui le poursuivent. Avide du trépas, il s’élance sur les sommets du Parnasse, et se précipite du haut d’un rocher ; mais Apollon, touché de pitié, le change en oiseau et le soutient, dans sa chute, par des ailes nouvelles ; il l’arme d’un bec crochu, d’ongles recourbés, lui laisse son ancienne vertu et lui donne des forces plus grandes que son corps. Maintenant c’est un épervier, oiseau cruel, qui porte le carnage parmi les oiseaux et fait souffrir aux autres la douleur qu’il ressent ».

Tandis que le fils de Lucifer raconte ces prodiges, on voit accourir, tout haletant, le Phocéen Anétor, gardien des troupeaux du fils d’Éaque. « Pélée, s’écrie-t-il, Pélée, je viens t’apprendre un horrible désastre. — Parle, dit Pélée, quelle que soit la nouvelle que tu m’apportes. Cependant il est saisi d’inquiétude, et Céyx lui-même écoute en frémissant. Le pâtre parle en ces termes : « J’avais conduit sur le rivage les troupeaux fatigués ; le soleil était au milieu de sa course. Une partie des taureaux avait plié le genou sur la jaune arène et reposait, les yeux fixés sur la vaste plaine des mers ; l’autre à pas lents errait çà et là sur la plage ; quelques-uns nageaient, et on voyait leur tête s’élever au-dessus des flots. Près de la mer est un temple. Ni l’or ni le marbre ne l’enrichissent : il est formé de poutres grossières, et un bois antique lui prête son ombrage. Un pécheur, qui séchait ses filets sur le rivage, nous apprit que ce temple était consacré à Nérée et aux Néréides. Tout auprès est un marais, formé par l’eau stagnante de la mer, et couvert d’une forêt de saules pressés. C’est de là qu’avec un bruit terrible, un loup énorme s’élance ; sa gueule est remplie d’écume mêlée d’un sang épais ; ses yeux rouges lancent la flamme. Il fond sur les taureaux, poussé par la faim, mais surtout par la rage ; car il ne cherche pas à se rassasier de la chair de ses victimes : il veut tout égorger. Nous volons à sa rencontre ; mais plusieurs d’entre nous trouvent la mort sous ses cruelles morsures ; le rivage, les vagues, le marais sont teints de sang : d’affreux mugissements retentissent. Mais tout retard est fatal ; il n’y a pas à hésiter : tandis qu’il reste encore quelque chose à sauver, armons-nous et courons ».

Le pâtre avait dit. Pélée semble peu touché de ce désastre : il se rappelle son crime, et comprend que la Néréide fait ces offrandes aux mânes de Phocus. Cependant le roi de Trachine fait armer ses guerriers, leur ordonne de prendre leurs javelots et s’apprête à marcher à leur tête. Mais son épouse Alcyone, avertie par le bruit, s’élance les cheveux en désordre, et jetant ses bras autour du cou de Céyx, le supplie avec larmes d’envoyer des soldats sans les guider lui-même, et de conserver deux vies en conservant la sienne. Alors, le fils d’Éaque : « Reine, dit-il, quittez ces tendres et touchantes terreurs. Cette offre me suffit et j’en suis plein de reconnaissance. Mais mon dessein n’est pas d’employer les armes contre ce nouveau prodige, je veux adorer les divinités de la mer ».

Près de là s’élève une tour dont le sommet est surmonté d’un fanal, astre aimé des matelots fatigués. Ils y montent, ils aperçoivent en gémissant les taureaux étendus sur le rivage, et le monstre, la gueule béante, et ses longs poils souillés de sang. Pélée, les mains étendues vers la mer, supplie Psamathe d’apaiser sa colère, et de lui porter secours. Ces prières ne peuvent toucher la Néréide. Thétis, suppliante, obtient le pardon pour son époux. Le monstre cependant infatigable dans le carnage, s’élançait, rendu plus acharné par le goût du sang : il mord le cou d’une génisse ; tout à coup il est changé en marbre. Son corps a conservé sa forme, mais non sa couleur : la blancheur du marbre témoigne qu’il ne vit plus et qu’il n’est plus à craindre.

Les destins ne permettent pas encore à Pélée de s’arrêter en ces lieux ; toujours fugitif, il arrive au pays des Magnètes, et là, le Thessalien Acaste le purifie de son crime.

Cependant, troublé du sort de son frère et de ce nouveau prodige, Céyx, cédant à un penchant commun à tous les mortels, veut consulter le sort, et s’apprête à visiter l’oracle de Claros ; car l’impie Phorbas, avec ses Phlégyens, ferme aux voyageurs l’accès du temple de Delphes. Il fait part de son projet à la fidèle Alcyone ; elle pâlit ; un froid mortel court dans ses veines, et ses joues se mouillent de larmes. Trois fois elle veut parler, trois fois sa voix est arrêtée par ses pleurs ; enfin, elle laisse échapper ces paroles à travers ses sanglots : « Qu’ai-je donc fait, cher époux, pour changer ainsi ton cœur ? Qu’est devenu ton amour d’autrefois ? Déjà tu peux supporter la pensée de quitter ton Alcyone, tu songes à de lointains voyages, tu m’aimes mieux absente. Au moins, prends la route de terre : ma douleur sera la même, mais je ne craindrai pas pour tes jours, et j’aurai des chagrins sans terreurs. La mer m’épouvante, et je frémis à la pensée des écueils et des tempêtes. L’autre jour, sur la grève, j’ai vu les débris d’un naufrage, et souvent, sur de tristes cénotaphes, j’ai lu les noms d’imprudents nautoniers. Ne mets pas dans ton sang une vaine confiance ; ton beau-père Éole sait contenir dans ses prisons les vents impétueux, et il peut à son gré apaiser les vagues émues ; mais, une fois déchaînés, les vents n’épargnent plus rien ; il n’y a pas de terre, il n’y a pas de mer qui puisse échapper à leur fureur ; le ciel lui-même n’est pas à l’abri, et leur horrible choc fait jaillir la flamme des nues. Plus je les connais (et je les connais bien, car souvent, jeune encore, je les ai vus dans la maison paternelle), plus je les connais, plus je les crains. Cher époux ! si ta résolution est inébranlable, si mes larmes, si mes prières ne peuvent te persuader, au moins, emmène-moi. Je ne craindrai pour toi aucun danger que je ne partage ; toutes les vicissitudes nous seront communes, et nous serons portés ensemble sur la vaste étendue des mers ».

Ces prières, ces larmes de la fille d’Éole out touché son époux : il n’aime pas moins qu’il n’est aimé. Il ne veut ni renoncer à son projet ni faire partager ses dangers à son Alcyone ; il lui dit tout ce qu’il croit capable de rassurer son cœur alarmé, rien ne peut la consoler ; enfin, il lui fait cette promesse, qui seule calme la douleur d’une amante : « Oui, toute absence est trop longue pour moi ; mais je te le jure par l’astre paternel, si les destins me le permettent, je serai de retour avant que deux fois la lune ait arrondi son croissant ». Cette promesse fait rentrer l’espoir dans le cœur d’Alcyone. Aussitôt on lance un vaisseau à la mer ; on l’arme de ses agrès. Alcyone frémit à cette vue ; ses yeux se remplissent de larmes, elle embrasse son époux, et lui dit un douloureux adieu ; son corps s’affaisse, elle tombe évanouie.

Cependant Céyx, impatient, donne le signal du départ. Les matelots, placés sur deux rangs, ramènent leur double rame contre leur forte poitrine, et, à coups égaux, fendent les vagues. Elle lève ses yeux humides de pleurs, et aperçoit, debout sur la poupe recourbée, son époux, qui, de ses mains, lui envoie un muet adieu ; elle répond à ces signes. Déjà le vaisseau s’éloigne, et le rivage a paru reculer ; les yeux d’Alcyone ne pouvant plus distinguer les traits de son époux, suivent encore le vaisseau qui fuit, et, lorsqu’il leur échappe, ils s’attachent à la voile qui flotte au sommet du mât. La toile a disparu ; Alcyone va regagner sa couche solitaire : cette couche, cette chambre nuptiale ravivent sa douleur, et lui rappellent un époux absent.

Le vaisseau avait quitté le port, et le vent agitait les cordages ; les matelots attachent la rame oisive aux flancs du navire, élèvent les antennes au sommet du mât, et déploient au vent toutes les voiles, qui se gonflent. Déjà un espace égal séparait Céyx et du port de Trachine et du but de son voyage, quand, aux approches de la nuit, la mer commence à blanchir, et l’Eurus à souffler. « Pliez les antennes ! s’est écrié le pilote ; attachez les voiles au mât ! » Il dit ; le bruit des vents, le fracas des vagues ont couvert sa voix. D’eux-mêmes, cependant, quelques-uns se hâtent de retirer les rames, d’autres bouchent les fentes du vaisseau ou détendent les voiles ; celui-ci pompe l’eau qui pénètre, et rejette les flots dans les flots ; celui-là arrache les antennes. Pendant que toutes ces manœuvres s’exécutent en désordre la tempête redouble de furie ; de tous côtés les vents déchaînés se livrent d’horribles combats, et soulèvent l’onde irritée. Le pilote lui-même a pâli ; il ne sait ni où il est, ni ce qu’il doit faire, tant le péril est grand, tant il surpasse son art ! Les cris des matelots, le grincement des cordages, le bruit des vagues entrechoquées, le fracas du tonnerre, tout se mêle. La mer, qui s’élève, semble atteindre les cieux et pousser son écume jusqu’aux nues ; tantôt elle se teint des couleurs de la jaune arène qu’elle soulève, tantôt elle est plus noire que l’onde du Styx ; par moment elle semble se calmer, et se couvre d’une blanche écume. Le vaisseau, ballotté, suit tous ces mouvements ; tantôt, porté au sommet des vagues, il semble, du haut d’une montagne, dominer des vallées et regarder à ses pieds les noirs abîmes de l’Achéron ; tantôt il s’abaisse, les flots creusés l’enveloppent, et il semble regarder le ciel du fond du gouffre des enfers ; souvent ses flancs, frappés par les flots, résonnent avec fracas : tel un mur que bat le bélier de fer ou la puissante baliste. Et comme, ajoutant à sa force par ses impétueux élans, un lion furieux s’élance, la poitrine en avant, contre les dards qu’on lui oppose, ainsi, lancée par les efforts réunis des vents, la vague se rue sur les agrès du navire, et les dépasse. Déjà craquent les jointures ; déjà se détache le bitume qui unissait les poutres, et l’eau s’élance par les ouvertures ; les nues se fondent en torrents pressés ; on dirait que le ciel s’abaisse sur la mer, et que la mer gonflée s’élève pour attaquer le ciel ; la pluie trempe les voiles, et les eaux de la mer se mêlent à l’eau des nuages. L’éther est sans étoiles, et aux ténèbres de la nuit se joignent les ténèbres de la tempête ; seulement, la foudre les dissipe par moments, et éclaire les eaux d’une lumière menaçante.

Déjà le flot s’est ouvert un passage entre les parois disjointes de la carène. Lorsqu’une troupe nombreuse de soldats, après plusieurs assauts, s’empare enfin d’une ville bien défendue, de tant de milliers d’hommes qu’excite l’amour de la gloire, un seul s’élance le premier sur les murs ; ainsi, après que, neuf fois, d’énormes vagues ont battu les flancs élevés du navire, plus immense encore, une dixième s’élance, fracasse la carène fatiguée, et s’abat dans le vaisseau comme l’ennemi dans une ville prise ; au-dedans sont les flots, au-dehors les flots se cherchent un passage. Les matelots tremblent comme tremblent les assiégés, quand, au-dehors, l’ennemi bat les murs, et qu’au-dedans il s’en est emparé. L’art du pilote est en défaut, les esprits sont découragés, et il semble que chaque flot qui pénètre soit une mort nouvelle : l’un ne peut retenir ses larmes, l’autre est plongé dans une douleur stupide ; celui-ci envie le sort de ceux qui auront un bûcher, celui-là adore les dieux, les appelle à son aide, et lève en vain ses bras au ciel, qu’il ne voit pas ; un autre se rappelle et son frère et son père, et sa maison et ses enfants, et tout ce qu’il a quitté. Céyx ne pense qu’à son Alcyone, ne parle que de son Alcyone, ne regrette qu’elle seule, et cependant se réjouit de la savoir absente ; il voudrait se tourner encore une fois du côté de sa patrie, et jeter un dernier regard vers son palais ; mais il ne sait où il est, tant est grande l’agitation des ondes, tant les nues couvrent le ciel entier d’un voile épais et redoublent la nuit. Un tourbillon brise le mât, brise le gouvernail ; la vague qui l’emporte semble fière de ces débris, et comme pour célébrer sa victoire, s’élève au-dessus des autres, puis, tout à coup précipitée, et de son poids et de son choc, enfonce le vaisseau dans l’abîme. Une partie des matelots périssent submergés sous les flots, d’autres s’attachent aux débris du navire ; lui-même, de cette main qui naguère portait un sceptre, Céyx saisit un débris de rame ; il invoque et son père et son beau-père. Prières inutiles ! Mais surtout le nom d’Alcyone est dans sa bouche, et son image est dans son âme. Il voudrait du moins que la mer portât son corps sous les yeux d’Alcyone, et que des mains amies rendissent les derniers devoirs à ses mânes. Si les flots ne couvrent pas sa tête, il prononce le nom d’Alcyone ; il le murmure sous les flots. Tout à coup, au-dessus des vagues qui l’entourent, s’élève en arc une vague immense, qui crève et le submerge. Pendant cette triste nuit, Lucifer obscurcit son disque méconnaissable, et, forcé de demeurer dans les cieux, voila ses feux de nuages épais.

Cependant, ignorant son malheur, la fille d’Éole compte les nuits ; déjà elle apprête les tissus que doit revêtir son époux, ceux dont elle veut se parer elle-même ; elle se berce du vain espoir d’un retour, elle fait fumer l’encens sur l’autel de tous les dieux ; mais c’est surtout au temple de Junon qu’elle va porter ses pieuses offrandes. Elle l’implore pour un époux qui n’est plus ; elle lui demande de le ramener sain et sauf, de faire qu’il lui reste fidèle. Hélas ! ce dernier vœu est le seul qui puisse être accompli ! La déesse ne peut supporter plus longtemps d’être priée pour Céyx, qui n’est plus ; elle veut écarter de son autel ces offrandes funestes. « Va, dit-elle, Iris, fidèle messagère, va, d’une aile rapide, vers la demeure du Sommeil ; ordonne-lui d’envoyer en songe à Alcyone l’image de Céyx, pour lui apprendre le sort de son époux ». Elle dit ; Iris revêt sa tunique aux mille couleurs, fait briller son arc dans les cieux, et dirige son vol vers le palais du roi des Songes.

Il est, dans le pays des Cimmériens, une caverne profonde, creusée dans les flancs d’une montagne : c’est la demeure ignorée du Sommeil. Soit qu’il se lève à l’orient, soit qu’il arrive au milieu de sa carrière, soit qu’il se plonge dans les flots, jamais Phébus n’y lance ses rayons. La terre, à l’entour, exhale de sombres brouillards ; ces lieux ne sont éclairés que par la lueur douteuse d’un éternel crépuscule. Là jamais l’oiseau vigilant à la crête de pourpre n’appela l’Aurore de ses chants ; jamais le chien fidèle, jamais l’oiseau du Capitole, plus fidèle encore, ne troublèrent par leur voix le silence ; jamais, ni le rugissement des bêtes féroces, ni les bêlements des troupeaux, ni le froissement des feuilles agitées par le vent, ni les cris de l’homme, ne s’y firent entendre : c’est l’empire du muet repos. Seulement, du fond de la caverne, un ruisseau plein de l’eau du Léthé coule sur les cailloux retentissants, avec un murmure dont la douceur invite au sommeil ; à l’entrée croît une moisson de pavots et d’herbes assoupissantes ; la Nuit en exprime le suc et le répand sur la terre avec ses ombres. Là, pas de porte qui grince en tournant sur ses gonds ; rien ne défend l’entrée, nul gardien ne veille sur le seuil. Au milieu s’élève un lit d’ébène, rempli d’un épais duvet et couvert d’un noir tissu où le dieu repose ses membres languissants. Autour de lui sont étendus çà et là les Songes aux formes vaines, en nombre égal aux épis que mûrit l’automne, aux feuilles des forêts, aux sables que la mer rejette sur ses rivages.

Iris entre, et de ses mains écarte les Songes qui lui ferment le passage ; la sombre demeure resplendit des feux de sa robe étincelante. Le dieu essaie d’ouvrir ses paupières appesanties ; il se soulève et retombe, et son menton, qui vacille, va frapper sa poitrine ; enfin, il s’arrache à lui-même, et, appuyé sur son coude, demande à la vierge, qu’il a reconnue, le motif qui l’amène. Iris répond : « Sommeil, repos de la nature, ô toi le plus paisible des dieux ! paix de l’âme, remède des soucis ; toi qui viens rafraîchir le corps fatigué des travaux du jour, et renouveler les forces pour les travaux du lendemain, commande aux Songes, qui savent imiter la forme des mortels, de visiter, dans Trachine, Alcyone, sous les traits de son époux ; qu’ils présentent à ses yeux son corps jouet des vagues : c’est l’ordre de Junon ». Iris a rempli son message ; elle se retire. Elle ne pourrait plus longtemps supporter l’épaisse vapeur qui l’entoure ; déjà elle sentait le sommeil se glisser dans ses membres ; elle s’envole et retourne au ciel sur l’arc brillant qui l’amena.

Entre ses mille enfants, le Sommeil choisit Morphée, habile à revêtir la forme des mortels. Nul autre mieux que lui ne saurait imiter et la démarche, et les traits, et la voix, et les vêtements, et jusqu’aux paroles les plus familières de ceux qu’il représente ; mais il ne sait imiter que les hommes. Un autre prend la forme d’une bête féroce, d’un oiseau, d’un serpent aux replis sinueux : les dieux le nomment Icélon, les mortels Phobétor. Un troisième a son emploi différent des deux autres : c’est Phantasos ; il se transforme en terre, en pierre, en onde, en bois ; il imite tous les corps inanimés. Ces trois songes trompent, pendant la nuit, les yeux des chefs et des rois ; d’autres vont visiter la demeure du pauvre. Ceux-ci, le Sommeil les néglige ; il leur préfère Morphée, et le charge d’exécuter les ordres d’Iris ; puis, de nouveau cédant à la douce langueur qui l’accable, il laisse retomber sa tête et s’endort.

Morphée vole, et son aile silencieuse le transporte en un instant, à travers les ténèbres, dans la ville où régna Céyx. Là, il dépose ses ailes et prend la forme de l’époux d’Alcyone. Nu, livide, semblable à un cadavre, il se place devant la couche de l’infortunée. Sa barbe est humide, et l’eau semble dégoutter de ses cheveux ; il se penche sur le lit, et mouillant son visage de larmes, il dit : « Reconnais-tu Céyx, ô malheureuse épouse ? La mort a t-elle bien changé mes traits ? Regarde, et vois au lieu de ton époux l’ombre de ton époux. Ô Alcyone, tes vœux m’ont été inutiles : je ne suis plus ; cesse de te promettre un retour impossible. Au milieu de la mer Egée, l’orageux Auster a battu mon navire et l’a fracassé de son souffle terrible, et ma voix, ma voix qui répétait en vain ton nom, les flots l’ont étouffée. Apprends le malheur de ton époux, non par un messager infidèle, non par des bruits incertains, mais par la bouche de ton époux lui-même qui vient te raconter ses destins. Lève-toi, donne-moi des larmes et revêts des habits de deuil. Ne fais pas que je descende aux abîmes du Tartare sans avoir été pleuré ».

Morphée dit, et, pour mieux tromper Alcyone, il a pris la voix de son époux : il semble répandre de véritables larmes, et son geste est celui de Céyx. Alcyone gémit, elle pleure, étend ses bras dans son sommeil, veut embrasser son époux et n’embrasse que le vide : « Où fuis-tu ? s’écrie-t-elle. Demeure, ou je te suis ». Et, troublée par cette image, par sa propre voix, elle s’éveille. Ses serviteurs, accourus à ses cris, avaient apporté des flambeaux ; elle cherche tout autour d’elle si ce qu’elle vient de voir n’y est plus. L’ombre a disparu. Alors, elle frappe son visage avec ses mains, elle déchire les voiles qui couvrent son sein, elle meurtrit son sein lui-même, elle arrache ses cheveux. Sa nourrice lui demande quelle est cette douleur : « Il n’est plus d’Alcyone, s’écrie-t-elle : Céyx est mort, et Alcyone avec lui ; gardez vos consolations, Céyx est mort dans un naufrage ; je l’ai vu, je l’ai reconnu ; il fuyait, j’ai tendu mes mains vers lui pour le retenir : c’était une ombre, mais une ombre réelle, l’ombre de mon époux. Ses traits ne brillaient pas de leur éclat accoutumé ; mais pâle, nu, les cheveux humides, je l’ai vu, malheureuse que je suis ! à cette même place ; (et elle cherche s’il a laissé quelque vestige). Ah ! c’était là, c’était bien ce que prévoyait mon âme, lorsque je te suppliais de ne pas fuir ton Alcyone, de ne pas te confier aux vents. Puisque tu allais à la mort, pourquoi ne m’as-tu pas emmenée avec toi ? Je devais, oui, je devais te suivre. Ainsi, il n’y aurait pas eu une heure de ma vie que je n’eusse passée avec toi, et nous ne serions pas morts séparés l’un de l’autre. Maintenant, loin de toi, je suis morte avec toi ; absente, les flots se jouent de mon cadavre et l’onde m’engloutit sans me posséder. Ah ! que mon âme soit plus cruelle encore que la mort, si je cherche à prolonger ma vie, si j’essaie de survivre à une telle douleur. Non, je n’y survivrai pas : non, je ne t’abandonnerai pas, cher et malheureux époux. Maintenant du moins je vais te suivre, et, dans notre commun tombeau, si nos urnes, si nos cendres ne se mêlent pas, que nos deux noms se touchent ». La douleur ne lui permet pas d’en dire davantage ; chacune de ses paroles est étouffée par un sanglot, et sa poitrine oppressée laisse échapper des gémissements.

L’aurore a paru : Alcyone quitte son palais et se rend au rivage ; elle va visiter ces lieux, témoins du départ de Céyx. « Là, dit-elle, il s’arrêta, et tandis qu’on levait l’ancre, prêt à partir, il me donna sur ce rivage ses derniers baisers ». Ces lieux lui rappellent ces tristes souvenirs ; elle regarde au loin la mer, et, tout à coup, sur la plaine liquide, elle croit apercevoir comme un corps humain. Elle ne peut d’abord le distinguer ; mais bientôt le flot s’avance, et malgré l’éloignement, Alcyone peut reconnaître un cadavre. Elle ne sait quel est ce corps, mais c’est celui d’un naufragé, et ce présage la trouble : elle lui donne des larmes sans le connaître. « Ah ! malheureux, dit-elle, qui que tu sois, malheureuse est ton épouse, si tu en as une ». Poussé par les ondes, le corps s’approche, et plus elle le regarde, plus elle se sent troublée. Déjà le cadavre touche la terre ; elle peut le reconnaître : c’est celui de son époux : « C’est lui ! » s’écrie-t-elle ; et elle déchire son visage, ses cheveux, ses vêtements, et, tendant ses mains tremblantes vers Céyx : « C’est donc ainsi, cher époux, que tu devais m’être rendu ! »

Au bord des eaux s’élève une digue construite par la main des hommes, pour briser la fureur des flots et fatiguer leurs efforts. Ô prodige ! elle y monte, ou plutôt elle y vole, et, d’une aile qui vient de naître, frappe l’air et rase les ondes. Elle vole, et de son bec effilé sort un cri semblable aux cris de la douleur. Elle s’abat sur le corps froid et inanimé de Céyx ; elle embrasse de ses ailes ces membres chéris et de son bec leur donne de vains baisers. Ont-ils ranimé Céyx ou la vague a-t-elle imprimé ce mouvement à sa tête ? on en doute. Mais non, Céyx a senti ces baisers. Les dieux, enfin touchés de ses malheurs, ont métamorphosé les deux époux en oiseaux ; leurs nouveaux destins n’ont pas changé leur amour : oiseaux, ils sont encore époux ; ils s’unissent, ils se reproduisent ; et, pendant sept jours d’hiver, Alcyone couve ses petits dans son nid suspendu sur les vagues ; alors l’onde est paisible, les vents sont contenus dans leurs prisons profondes, et, en faveur de ses enfants, Éole assure la tranquillité des mers.

Un vieillard, qui les voit voler ensemble sur la surface des mers, applaudit à ces amours fidèles ; un autre, ou peut-être le même : « Voyez-vous, dit-il, cet oiseau aux longs pieds, au long cou, qui plonge sa tête dans les ondes ? il sort du sang des rois : si vous vouliez remonter jusqu’à son origine, il compte pour aïeux Ilus, Assaracus et Ganymède, enlevé par l’oiseau de Jupiter, et le vieux Laomédon, et Priam, qui a vu les derniers jours de Troie ; son frère fut Hector, et peut-être, si les destins ne l’avaient pas condamné dans son printemps, porterait-il un nom égal à celui d’Hector. Et cependant Hécube ne fut pas sa mère ; on dit que la fille du Granique, la nymphe Alexirhoë, lui donna le jour en secret dans les sombres forêts de l’Ida.

Ésaque haïssait les villes et le faste des cours ; il habitait les montagnes solitaires et les paisibles campagnes ; rarement il visitait Ilion et le palais de son père ; son cœur, cependant, n’était pas sauvage et inaccessible à l’amour : il poursuivit longtemps, dans les forêts, Hespérie, la fille du Cébrène. Un jour, il l’aperçoit sur la rive paternelle, qui séchait au soleil ses longs cheveux, épars sur ses épaules ; surprise, la nymphe s’enfuit, comme une biche timide fuit la dent du loup, ou comme la canne aquatique fuit les serres du vautour qui l’a surprise loin de l’étang qu’elle habite ; le héros troyen poursuit la nymphe ; l’amour le rend plus léger, la crainte la rend plus rapide. Tout à coup, caché sous l’herbe, un serpent mord le pied de la nymphe ; la dent aiguë laisse le poison dans sa blessure ; Hespérie cesse à la fois et de fuir et de vivre. Hors de lui, Ésaque embrasse la nymphe inanimée ; il s’écrie : « Pourquoi, malheureux ! pourquoi t’ai-je poursuivie ? Pouvais-je le prévoir ? Aurais-je voulu vaincre à ce prix ? Infortunée ! nous avons conspiré pour te donner la mort, ce serpent par sa morsure, et moi par ma poursuite. Ah ! que je sois plus cruel que ce reptile, si je ne venge ta mort par la mienne ! »

Il dit, et d’un rocher qu’a miné la vague sonore, il se précipite dans les flots. Touchée de compassion, Tétys adoucit sa chute, le couvre de plumes, et lui refuse cette mort qu’il désire. Le malheureux s’indigne d’être forcé de vivre, et son âme cherche en vain à s’échapper de sa demeure ; il s’élève sur ses ailes nouvelles, et s’élance de nouveau dans les flots ; ses plumes le soutiennent ; furieux, il se précipite sans cesse dans les ondes, et sans cesse il y cherche une mort qu’il ne trouve jamais. L’amour a causé sa maigreur ; ses jambes sont effilées, et sur un long cou, sa tête s’éloigne de son corps ; il aime l’onde, son nom vient de ce qu’il se plaît à s’y plonger.



LIVRE DOUZIÈME

ARGUMENT. — I. Sacrifice d’Iphigénie. — II. Palais de la Renommée ; métamorphose de Cycous en cygne. — III. Récit de Nestor : métamorphose de la vierge Cénis en homme, puis en oiseau. Combat des Centaures et des Lapithes. — IV. Métamorphose de Périclymène en aigle. — V. Mort d’Achille.


Priam pleure la mort d’Ésaque : il ne sait pas que, couvert d’ailes nouvelles, ce fils qu’il regrette respire encore. Hector, avec ses frères, rend les derniers honneurs au tombeau qui ne renferme pas la cendre d’Ésaque, et n’a de lui que le nom ; seul, Paris est absent. Bientôt il allait ramener dans Troie et l’épouse qu’il ravit à Ménélas et les longs malheurs de la guerre. Mille vaisseaux vont s’élancer à sa poursuite ; la Grèce entière conjurée s’arme pour venger cette injure. Tout est près ; mais les vents ennemis retardent la vengeance, et attachent la flotte aux rivages de l’Aulide. Suivant l’antique usage, on prépare un sacrifice à Jupiter. Mais à peine la flamme a-t-elle brillé sur l’autel, qu’un serpent glisse et s’élance sur un platane voisin : au haut de l’arbre est un nid : les huit petits oiseaux qu’il renferme, le reptile avide les dévore ; la mère volait autour d’eux tremblante, il la saisit et l’engloutit avec eux. Tous les Grecs sont frappés d’un muet étonnement ; mais le fils de Thestor, habile à comprendre les présages : « Nous vaincrons, s’écrie-t-il ; Grecs, réjouissez-vous ; Ilion doit tomber. Mais la victoire nous coûtera de longs travaux, et le nombre de ces oiseaux dévorés vous présage la durée de la guerre ». Il dit. Le serpent, dont les anneaux s’enroulaient autour des verts rameaux du platane, se change en pierre, et cette pierre conserve sa première forme.

La mer, toujours irritée, refuse le passage aux guerriers : il en est qui croient que Neptune protège les murs que sa main a construits. Mais Chalcas sait et proclame qu’il faut le sang d’une vierge pour apaiser la colère d’une vierge, de Diane irritée. Il faut qu’Agamemnon sacrifie sa tendresse à l’intérêt commun, que le roi l’emporte sur le père. Iphigénie est conduite aux pieds des autels, et son sang virginal va couler sous le couteau des sacrificateurs émus ; la déesse enveloppe la victime d’un nuage, et, au milieu du sacrifice et des prières, remplace par une biche la vierge de Mycènes.

Cette victime nouvelle a calmé tout ensemble et Diane et les flots en courroux : les mille voiles des Grecs s’enflent au souffle des vents, et, après bien des traverses, les guerriers conjurés touchent enfin les rivages de Troie.

Il est, au milieu de l’univers, entre l’océan, la terre et les plaines célestes, sur les confins des trois mondes, un lieu d’où se voit tout ce qui se passe en tous lieux, si éloignés qu’ils puissent être : là toute voix qui se fait en tendre vient résonner dans des oreilles toujours prêtes. C’est la demeure de la Renommée. Elle habite un palais sur le haut d’une montagne : mille issues, mille ouvertures donnent accès dans ses murs, que ne ferme aucune porte. Nuit et jour il est ouvert : formé d’un airain retentissant, il résonne à tout bruit et répète toute parole. Au-dedans jamais de silence, jamais de repos. Ce n’est pas du fracas, mais un sourd et continuel murmure, comme celui des eaux de la mer, quand vous les entendez au loin, ou comme les derniers roulements du tonnerre. Là, s’agite un peuple léger de vaines rumeurs, vraies ou fausses, des paroles confuses qui vont, viennent, s’entre-choquent et repaissent les oreilles avides : ces messagers innombrables répandent partout les bruits divers ; le mensonge va croissant dans leur bouche, et chacun ajoute encore à ce qu’il a entendu. Là est la Crédulité, l’Erreur téméraire, les fausses Joies, les vaines Terreurs, la Sédition et les Bruits incertains. La déesse elle-même au milieu du palais voit tout ce qui se passe dans le ciel, dans l’océan, sur la terre ; son œil scrute tout l’univers.

Elle répand le bruit que des vaisseaux grecs arrivent, remplis de nombreux guerriers. Les Troyens, avertis, ne seront pas surpris sans défense ; ils gardent les issues et défendent l’approche du rivage. Le premier, comme l’a prédit l’oracle, tu tombes, Protésilas, sous la lance d’Hector ; sanglant prélude des combats pour les Grecs, que menacent de vaillants ennemis et le bras d’Hector qu’ils vont bientôt connaître. Les Troyens, à leur tour, vont apprendre, au prix d’un sang illustre, ce que peuvent les Grecs. Déjà sont couverts de sang les rivages du Sigée ; déjà le fils de Neptune, Cycnus, a couché mille guerriers dans la poussière. Achille vole, porté sur son char ; et le frère du Pélion, que sa main balance, renverse des bataillons entiers. Dans les rangs ennemis, le fils de Pélée recherche Hector ou Cycnus : c’est Cycnus qu’il rencontre, et le trépas d’Hector est différé de dix ans. Achille presse ses chevaux à l’éclatante crinière, dirige son char vers son ennemi, et, balançant son javelot dans ses mains vigoureuses : « Qui que tu sois, jeune guerrier, dit-il, console-toi de mourir, puisque tu meurs de la main du Thessalien Achille ». Il dit, et son lourd javelot a suivi ses paroles. Le trait ne s’est pas écarté du but, et cependant c’est en vain qu’il a frappé : le coup s’est amorti sur la poitrine du guerrier. Achille s’étonne, mais Cycnus : « Fils d’une déesse, dit-il, car la renommée m’a appris ton nom, ne t’étonne pas de me voir sans blessure : ce casque que tu vois au panache ondoyant, ce bouclier que porte mon bras gauche, ne servent point à me défendre ; c’est l’ornement d’un guerrier. Mars lui-même se pare d’une armure. Je puis dépouiller ces armes, et tes coups n’en seront pas moins inutiles. Voilà ce que me vaut d’être né, non pas d’une néréide, mais du dieu qui commande à Nérée et à ses filles, et à l’océan tout entier ». Il dit, et lance son javelot contre Achille : le trait frappe le bouclier recourbé, traverse l’airain, neuf des cuirs qui le composent, et ne s’arrête qu’au dixième. Achille l’arrache, et, d’un effort vigoureux, le lance de nouveau : le corps de Cycnus est toujours sans blessure. Le fils de Neptune se découvre et se présente aux coups sans défense : lancé une troisième fois, le javelot d’Achille ne peut percer l’ennemi qu’il atteint encore. Achille est devenu furieux : tel, dans l’arène, un taureau qui, de sa corne terrible, frappe les lambeaux de pourpre qu’on lui présente et s’irrite de frapper en vain. Le héros regarde si son javelot est encore armé du fer ; le fer tient au javelot : « Quoi donc ! s’écrie-t-il, mon bras est-il affaibli ? Ai-je épuisé sur un seul guerrier mes forces d’autrefois ? Étais-je donc un ennemi méprisable, quand j’ai renversé les murs de Lyrnesse, quand j’ai pris Ténédos, rempli du sang de ses habitants la ville d’Éétion, rougi les eaux du Caycus ; quand Télèphe a deux fois senti la vertu de ma lance ? Ici même, tous ces guerriers que j’ai renversés dans la poussière, ils sont sous mes yeux. Tout à l’heure mon bras était puissant ; que dis-je ? il l’est encore ». Et comme s’il se défiait encore de sa force et de ses exploits récents, le fils de Pélée lance son javelot contre le lycien Ménætès : l’arme terrible a brisé tout ensemble, et la cuirasse et la poitrine du guerrier, qui va, mourant, frapper la terre. Achille retire sa lance de la plaie encore fumante, et s’écrie : « Oui, c’est bien là le trait, c’est bien le bras qui tout à l’heure me donnaient la victoire : frappons-en donc ce Cycnus, et fassent les dieux que ce soit avec un égal succès ! » Il dit et frappe. Le javelot n’a pas manqué son but, et retentit sur l’épaule gauche de Cycnus ; mais il rebondit, repoussé comme par un mur ou un rocher. Cependant Achille aperçoit du sang à la place où sa lance a frappé : il s’en réjouit déjà, mais en vain ; Cycnus est sans blessure, et ce sang est celui de Ménætès.

Frémissant de colère, le fils de Pélée saute à bas de son char, attaque de près son ennemi, qui l’attend impassible ; il le frappe de sa brillante épée, brise le bouclier et le casque, mais voit son glaive s’émousser sur la poitrine de Cycnus. Impatient de fureur, trois ou quatre fois il frappe de son bouclier et du pommeau de son glaive, le visage et la tempe de son ennemi : Cycnus recule ; il le suit, il le presse, il le trouble, l’étonne et ne lui laisse pas de relâche. La peur s’empare de Cycnus ; un voile s’étend sur ses yeux, et tandis qu’il recule, il rencontre une pierre, qui le fait tomber à la renverse. Achille, d’un puissant effort de ses bras, le pousse, et de son bouclier, de ses robustes genoux presse sa poitrine, tire les liens qui attachent son casque sous le menton, serre sa gorge, ferme tout passage à sa respiration et l’étouffe. Déjà il s’apprête à dépouiller son ennemi vaincu ; mais il ne voit plus que ses armes. Le dieu des mers a changé le corps de son fils en un oiseau blanc, qui conserve le nom qu’il portait autrefois.

Ces premiers combats sont suivis d’un repos de plusieurs jours : des deux côtés on dépose les armes ; des deux côtés, une garde vigilante veille aux murs d’Ilion et aux retranchements des Grecs. Le jour était venu où le vainqueur de Cycnus devait apaiser Pallas par le sacrifice d’une génisse. Le héros présente sur l’autel enflammé les membres de la victime, et la fumée, offrande agréable aux dieux, s’élève dans les airs. Le feu du sacrifice dévore une part des membres de la génisse ; l’autre part est réservée pour le festin. Les chefs des Grecs se couchent sur les lits, se repaissent des chairs rôties de la victime, et apaisent leur soif avec le vin qui fait oublier les soucis. Après le repas, ce ne sont ni les accords de la lyre, ni des voix harmonieuses, ni la flûte aux trous nombreux qui charment leur loisir ; ils passent les heures de la nuit dans un long entretien dont le sujet est la vertu guerrière : ils redisent et leurs exploits et ceux de l’ennemi ; ils se plaisent à rappeler tour à tour les travaux qu’ils ont entrepris, les dangers qu’ils ont courus. Quel autre sujet d’entretien plus digne du grand Achille et de ceux auxquels il prête son attention ? L’exploit dont ils parlent le plus, c’est la récente défaite de Cycnus. Tous s’étonnent de ce que ce guerrier fût invulnérable et que le fer s’émoussât sur son corps : le petit-fils d’Éaque s’en étonne avec eux. Mais Nestor : « Cycnus, dit-il, est le seul guerrier de votre âge qui ait pu mépriser les atteintes du fer, et qu’aucune arme n’ait pu blesser ; mais moi-même autrefois, j’ai vu, frappé de mille coups et le corps sans blessure, le Thessalien Cénée, Cénée, fameux par ses exploits, et qui vit le jour sur les sommets de l’Othrys ; sa valeur fut d’autant plus merveilleuse qu’il était né femme ».

Tous sont émus au récit de ce prodige inouï jusqu’alors. Tous prient Nestor d’en raconter les détails. Achille surtout : « Parle, dit-il, car tous nous sommes également curieux de t’entendre ; parle, éloquent vieillard, vivante sagesse de notre âge. Dis-nous quel fut ce Cénée, comment il eut deux sexes, dans quelle guerre, dans quel combat tu le connus, quel guerrier le vainquit, si quelqu’un put le vaincre ». Alors le vieillard : « Mon grand âge est un obstacle à mes souvenirs : beaucoup des choses que j’ai vues dans mes premières années m’échappent ; beaucoup cependant sont restées dans ma mémoire, et il n’est pas un fait, soit de la paix, soit de la guerre, qui, plus que celui-ci, soit resté fixé dans mon esprit. S’il est un guerrier dont la longue vieillesse ait vu mille spectacles divers, c’est moi, sans doute, qui ai déjà vécu deux cents ans, et qui vois maintenant mon troisième âge d’homme.

» Cénis fut la plus belle des vierges de Thessalie, et sa beauté fut célèbre et dans la ville où tu reçus le jour, ô toi, fils de Pélée, et dans celles qui en sont voisines. Mille amants la recherchèrent en vain. Pélée, ton père, eût peut-être lui-même désiré cette alliance, mais déjà la main de Thétis lui était ou donnée ou promise. Cénis refusa tous ces amants : mais on dit que, sur le rivage désert, le dieu des eaux la surprit et lui fit violence. Neptune, charmé des plaisirs nouveaux qu’il vient de goûter : « Fais un vœu, dit-il à Cénis, et tu le verras accompli sur l’heure ». On dit encore que Cénis lui répondit : « L’outrage que tu m’as fait me dicte ma demande ; que désormais je n’aie pas à en souffrir un semblable : accorde-moi de n’être plus femme, et tu auras comblé tous mes vœux ». Cénis a prononcé d’un son de voix plus grave ces dernières paroles. Cette voix semble être, ou plutôt est en effet celle d’un homme. Déjà le dieu des mers a exaucé le vœu de Cénis, et, en outre, a rendu son corps impénétrable au fer. Le nouveau guerrier se retire tout joyeux de ses dons : désormais il se livre aux belliqueux travaux des hommes, et parcourt les champs qu’arrose le Pénée.

» Le fils redouté d’Ixion, Pirithoüs, s’unissait à la belle Hippodamie ; les Centaures, fils de la Nue, invités aux festins de l’hyménée, prirent place dans la caverne, théâtre de la fête. Les chefs des Thessaliens se rendirent à ces noces, et j’y assistai avec eux. Une foule joyeuse se presse dans la salle du festin ; on chante l’hyménée, la flamme brille dans le foyer. L’épouse de Pirithoüs, brillante de beauté, paraît entourée de matrones et de jeunes filles ; tous nous proclamons Pirithoüs heureux d’une telle union. Présage trompeur ! le plus farouche des farouches enfants de la Nue, Eurytus, enflammé par le vin, s’enflamme encore à la vue de la jeune épouse ; l’ivresse et la luxure le possèdent tout à la fois.

» À l’instant tout s’ébranle dans la salle du festin ; les tables roulent renversées ; Eurytus saisit par sa chevelure Hippodamie, et l’entraîne. Chaque Centaure enlève la femme qui lui plaît, ou qu’il trouve à sa portée ; la caverne présente l’image d’une ville prise d’assaut ; l’écho répète les cris des femmes éplorées. Aussitôt nous nous levons tous, et le premier : « Quelle fureur t’entraîne, Eurytus ? s’écrie Thésée ; quoi ! tu oses outrager Pirithoüs en ma présence ! Tu ne sais donc pas que c’est m’outrager moi-même ? » Il dit, et l’effet suit ses paroles. Le héros écarte tout ce qui s’oppose à son bras, et arrache Hippodamie des mains de ses farouches ravisseurs. Eurytus reste muet ; ce n’est pas avec des paroles qu’il peut répondre à de pareilles actions : il frappe de ses mains le visage de Thésée et sa forte poitrine. Près de là était une coupe antique aux vastes flancs ; la main vigoureuse du fils d’Égée la soulève et la lance contre le visage du Centaure. Eurytus, par sa blessure et par sa bouche, vomit sa cervelle broyée au milieu de flots de sang et de vin ; il tombe sur l’arène rougie, et, de son pied, bat convulsivement la terre. À cette vue, ses compagnons, enflammés de colère, s’écrient tous d’une voix : « Des armes ! des armes ! » Le vin échauffe le courage ; de tous côtés volent les coupes, et les outres fragiles, et les vases du festin, tout à l’heure armes du plaisir, maintenant instruments de carnage.

» Le premier, le fils d’Ophionée, Amycus, ne craint pas de dépouiller l’autel domestique de ses sacrés ornements ; il saisit un lourd flambeau, l’élève, et comme un sacrificateur qui frappe de la hache le cou d’un blanc taureau, il brise la tête de Céladon ; les os fracassés du Lapithe se confondent sur son visage, devenu méconnaissable ; ses yeux sont sortis de leur orbite, et les os de son nez, repoussés en arrière, se sont fixés dans son palais. Le Macédonien Bélatès arrache le pied d’une table, et en frappe le Centaure vainqueur ; Amycus tombe ; son menton fracassé pend sur sa poitrine ; il vomit ses dents brisées, au milieu des flots d’un sang noir, et les coups redoublés du Lapithe le précipitent dans le sombre Tartare. Présent à ce spectacle, Grynée jette un regard affreux sur l’autel, qui fume encore : « Pourquoi, s’écrie-t-il, ne me servirais-je pas de ces armes ? » Il dit, soulève l’énorme autel tout chargé de ses feux, et le lance au milieu des Lapithes. Deux d’entre eux sont écrasés par l’effroyable choc, Brotéas et Orion ; Orion, dont la mère, Mycale, força plus d’une fois, par ses chants magiques, la Lune à descendre sur la terre. « Que seulement je trouve une arme, et tu seras puni ! s’écrie Exadius. Il aperçoit, sur un pin élevé, le bois d’un cerf consacré à Diane ; il le saisit, perce les yeux de Grynée, et les arrache ; l’un reste fixé au bois, l’autre coule sur la barbe du Centaure, et le sang figé l’y retient suspendu.

» Du milieu de l’autel enflammé, Rhœtus enlève le tison sacré, le premier tison du sacrifice, et en frappe Charaxus à la tempe droite, que recouvrent de blonds cheveux ; aussitôt la flamme s’attache a la chevelure du Lapithe, et la dévore comme une aride moisson ; le sang qui sort de la blessure siffle, comme le fer rougi que l’ouvrier a retiré de la fournaise avec ses tenailles recourbées, et qu’il plonge dans l’onde. Le Lapithe blessé écarte de ses cheveux hérissés la flamme dévorante, arrache de terre l’énorme pierre qui sert de seuil à la caverne, et la charge sur ses épaules ; un chariot la supporterait à peine. Il veut la lancer, mais le poids l’entraîne, et l’effroyable masse écrase, en retombant, Cométès, son compagnon, qui se tenait près de lui. Rhœtus ne peut contenir sa joie : « Ah ! fassent les dieux, s’écrie-t-il, que chacun de vous sente ainsi la force de ses frères ! » Il dit, et de son tison demi-brûlé, frappe de nouveau le visage de Charaxus à coups redoublés, brise son cou et fait pénétrer ses os dans son cerveau liquéfié. Vainqueur, il attaque Évagrus, Corythus et Dryas ; Corythus tombe à ses pieds, Corythus, dont à peine les joues sont couvertes d’un léger duvet.

« Quel exploit glorieux que le massacre d’un enfant ! » s’écrie Évagrus. Il ne peut achever : Rhœtus, furieux, plonge le bois enflammé dans sa bouche entr’ouverte, et l’enfonce dans sa gorge. Toi aussi, farouche Dryas, il te poursuit, il fait tourner autour de ta tête les feux dévorants ; mais le succès n’est plus le même. Il s’apprêtait à te frapper, confiant dans ses nombreuses victoires ; mais tu l’atteins d’un coup de ton épieu à l’endroit où le cou se joint à l’épaule. Rhœtus gémit, arrache avec effort l’arme qui pénètre ses os, et s’enfuit tout couvert de sang. Comme lui, sont contraints à la fuite Ornée et Lycabas, et Médon, blessé à l’épaule droite, et Pisénor, et Thaumas. Merméros, qui naguère surpassait tous les guerriers à la course, se retire lentement, retardé par une blessure. Pholus, Ménalée, Abus, le chasseur de sangliers, et le devin Astylus, qui avait cherché à dissuader ses compagnons de ces funestes combats, tous reculent devant nous. Comme eux, Nessus voulait se dérober à la mort : « Ne crains rien, lui dit Astylus, les destins te réservent aux flèches d’Hercule ».

Mais Eurynomus, Lycidas, Aréus, Imbréas, ne peuvent échapper au trépas : Dryas les attaque tous de front, et sa main les renverse. Toi aussi, Crénéus, c’est par devant qu’il te frappe ; tu fuyais cependant ; mais, en fuyant, tu regardes en arrière ; et le glaive de Dryas t’atteint entre les deux yeux, à l’endroit où le nez se joint au front. Au milieu de cet horrible tumulte,Aphidas était étendu immobile, et dormait d’un paisible sommeil ; sa main languissante tenait encore une coupe pleine, et ses membres reposaient sur la dépouille velue d’une ourse de l’Ossa. De loin Phorbas l’aperçoit, et bien que l’infortuné ne prenne aucune part au combat, agitant son javelot dans ses mains : « Il faut, dit-il, mêler aux eaux du Styx le vin dont tu t’es rempli. Phorbas, le surprenant dans l’abandon du sommeil, pousse contre lui son javelot : le fer s’enfonce dans le cou de la victime. Aphidas ne se sent pas mourir ; de sa gorge coule un sang noir, qui remplit et son lit et sa coupe. Mes yeux ont vu Pétréus essayant d’arracher de terre un chêne antique tout chargé de ses glands ; mais tandis qu’il l’embrasse, qu’il le secoue, qu’il l’ébranle, la lance de Pirithoüs vient le frapper dans les côtes, et cloue sa poitrine à l’arbre qu’elle étreignait.

» On dit que Lycus, que Chromis, tombèrent sous les coups de Pirithoüs ; mais leur vainqueur retira de leur trépas moins de gloire que de celui de Dictys et d’Hélops : sa lance traverse les tempes d’Hélops ; elle frappe à droite et ressort par l’oreille gauche. Dictys tremblant fuyait, en descendant du haut d’une montagne, la fureur du fils d’Ixion ; il glisse, il tombe précipité, du poids de son corps brise un orme immense, et ses entrailles en couvrent les débris. Apharéus veut le venger : il arrache du mont un rocher, veut le lancer ; mais le fils d’Égée l’a prévenu : il lui jette le tronc d’un chêne, et lui fracasse les os du coude ; puis il abandonne, sans lui donner la mort, son ennemi hors de combat. Thésée s’élance sur la croupe de l’immense Bianor, lequel n’a jamais porté que lui-même ; il presse de son genou les flancs du Centaure, de sa main gauche saisit ses cheveux, et, de sa massue, brise les durs os de son crâne et son front menaçant. Il renverse encore et Médymnus et Lycotas, adroit à lancer le javelot, et Hippasus, dont la barbe descend à longs flots sur sa poitrine, et Riphée, qui surpasse en hauteur les arbres des forêts, et Térée, qui, sur les monts de Thessalie, prenait, vivants, des ours qu’il rapportait tout grondants dans son antre.

» Cependant, Démoléon s’indigne des exploits multipliés du héros : il s’efforce d’arracher un pin antique, et, comme il ne peut y réussir, il le brise et le lance contre son ennemi. Thésée, averti par Pallas (c’est ainsi qu’il le racontait lui-même), se détourne et évite le coup ; l’arbre, cependant, ne tombe pas inutile il va frapper Crantor, et sépare de son cou sa poitrine et son épaule gauche. Achille, ce Crantor avait été l’écuyer de ton père ; le roi des Dolopes, Amyntor, vaincu par lui dans les combats, lui avait donné ce jeune guerrier comme un otage et comme un gage de paix. De loin, Pélée l’aperçoit mutilé par cette horrible blessure : « Ah ! s’écrie-t-il, Crantor ! ô toi, jeune guerrier qui m’étais plus cher que tout autre, sois vengé par ma main ! » Il dit, et son bras vigoureux lance un javelot contre Démoléon ; la colère ajoute encore à sa force : le trait brise les os qui défendent les flancs du centaure, et s’y arrête en tremblant. Démoléon arrache avec peine le bois de la lance ; mais le fer ne suit pas, il reste plongé dans le poumon. La douleur a rendu le Centaure furieux ; il se dresse, et de ses pieds de cheval, frappe à coups redoublés son vainqueur. Pélée reçoit ces coups sur son casque et sur son bouclier qui retentit ; il protège ses épaules, en opposant à l’ennemi le bouclier qu’il tient d’une main sûre, et perce d’un même coup la double poitrine du monstre. Déjà il avait abattu de loin Phlégréon et Hylès, de près Hiphinoüs et Clanis. Comme eux, Dorylas est renversé ; il couvrait sa tête d’une peau de loup, et, au lieu de javelots, il balançait deux cornes de taureau déjà rougies de sang. « Tu vas voir, lui dis-je (car la colère doublait mes forces), tu vas voir si tes cornes ne le cèdent pas à mon fer ». Je dis, et je lance mon javelot. Comme il ne pouvait l’éviter, il présente sa main au-devant de la blessure : sa main est clouée à son front. De toutes parts des cris s’élèvent ; Pélée, qui se trouvait près du Centaure blessé, le frappe de son glaive au milieu du ventre. Dorylas bondit furieux ; il arrache ses entrailles, il les foule aux pieds, il les déchire ; ses pieds s’embarrassent dans leurs liens fumants, et il tombe expirant.

» Dans cette mêlée terrible, ta beauté ne put te sauver, ô Cyllare. Tu étais beau, si un Centaure peut l’être ; ta barbe commençait à peine à paraître, et la couleur en était dorée ; de tes épaules une chevelure dorée descendait jusqu’au milieu de tes flancs ; une fleur de vigoureuse jeunesse brillait sur ta figure ; ton cou, tes épaules, tes mains, ta poitrine rappelaient les heureuses proportions d’un beau corps sculpté par un habile artiste ; ce qu’il avait du cheval était aussi parfait que ce qu’il avait de l’homme : donnez-lui un cou et une tête, et il sera digne de Castor, tant sont admirables et sa croupe et ses flancs élevés ; tout son corps est plus noir que la poix ; mais ses jambes et sa queue sont d’une éclatante blancheur. Beaucoup de jeunes filles de sa race recherchèrent son alliance : une seule put lui plaire, Hylonomé, la plus belle des filles des Centaures ; seule elle put captiver Cyllare par ses caresses, par son amour. Leurs corps sont aussi beaux que peut l’être celui d’un Centaure : l’ivoire lisse leurs blonds cheveux, qu’ils ont soin d’entremêler de roses, de violettes, de , romarin et quelquefois de lys éclatants. Deux fois, chaque jour, ils vont plonger leurs membres dans les eaux qui coulent des bois de Pagasée ; deux fois l’onde purifie leur corps ; leurs épaules, leurs flancs sont couverts des plus belles dépouilles des hôtes des forêts. Un amour égal les réunit ; tous deux ils errent ensemble sur les montagnes ; ensemble ils goûtent le frais dans les antres profonds, ensemble ils étaient venus aux festins des Lapithes ; ils combattaient ensemble.Un javelot, parti du côté gauche (quelle main le lança, on l’ignore) vient te frapper, ô Cyllare ! au dessous de l’endroit où la poitrine s’attache au cou ; le trait a effleuré le cœur. Cyllare le retire ; à l’instant son corps est devenu froid ; il chancelle. Hylonomé reçoit dans ses bras les membres inanimés de son époux ; sa main veut fermer la blessure ; elle approche sa bouche de la bouche de Cyllare, et ses lèvres veulent retenir l’âme qui s’enfuit ; enfin, elle voit qu’il est mort, elle prononce des paroles que le bruit des combattants ne laisse pas arriver jusqu’à mes oreilles, puis elle se précipite sur le trait qui blessa Cyllare, et meurt en embrassant son époux.

» Il me semble voir encore ce farouche Phæocomès ; sous les peaux des lions que des nœuds joignent entre elles, il couvrait à la fois et l’homme et le cheval ; il lance une souche que quatre bœufs attelés remueraient avec peine, et frappe Phonolénide au sommet de la tête ; la tête est brisée tout entière, et la bouche, les narines, et les oreilles, laissent échapper le cerveau, devenu liquide, et qui s’écoule comme entre les joncs sort un laitage pressé, ou comme, à travers les trous nombreux d’un crible, coule et s’exprime une épaisse liqueur. Mais, tandis que Phæocomès s’apprête à dépouiller sa victime, ton père en fut témoin, je plonge mon glaive dans ses entrailles. Avec lui Chthonias et Télébous sont renversés par mon bras ; le premier s’était armé d’une branche fourchue. Le javelot de Téléboas me fit cette blessure, dont te peux voir encore l’antique cicatrice ; c’est alors qu’il m’eût fallu porter le siège devant Troie ; c’est alors que j’aurais pu, sinon vaincre, au moins arrêter le bras du grand Hector ; mais alors Hector n’était pas né, ou il était enfant ; moi, maintenant, je succombe sous le poids de l’âge. Te dirai-je Périphas, vainqueur de Pyrétus ? Te raconterai-je les exploits d’Ampycus, qui perça le visage du centaure Oëclus d’une lance sans fer ? Le Péléthronien Macarée abattit Érygdupus sous le coup d’un pesant levier. Moi aussi, je m’en souviens, je plongeai dans l’aine de Cymélus un épieu que la main de Nessus avait lancé ! Ne crois pas que le fils d’Ampycus, Mopsus, n’ait su que prédire l’avenir : un trait lancé de sa main renversa le centaure Oditès : le javelot attache la langue au menton et le menton au gosier, et ferme le passage de la voix. Cénée avait terrassé cinq guerriers, Stiphélus, Bromus, Antimaque, Hélimus et Pyracmon, armé d’une hache. Je me rappelle seulement le nombre et le nom de ses victimes ; j’oublie quelles furent leurs blessures. Couvert des dépouilles du Thessalien Halésus, qu’il vient de mettre à mort, Latrée, l’immense Latrée, vole à la rencontre de Cénée. Latrée n’est plus jeune, mais n’est pas vieux encore ; des cheveux blancs ombragent ses tempes, mais il conserve encore toute la vigueur de la jeunesse. Armé d’un glaive, d’un bouclier, d’une pique macédonienne, il se place au milieu des deux troupes ennemies, frappe ses armes, et, promenant ses regards sur l’un et l’autre côté, fait tourner son cheval dans un cercle rapide ; puis il prononce ces paroles orgueilleuses : « Penses-tu donc que ma main ne punira pas ton audace, Cénis ? car, pour moi, tu ne seras jamais que Cénis, tu ne seras jamais qu’une femme. As-tu donc oublié ta première origine ? Ta mémoire ne te rappellerait-elle plus à quel prix tu obtins cette apparence mensongère d’un homme ? Souviens-toi que tu naquis Cénis, souviens-toi de ton outrage, et va reprendre les fuseaux et le lin ; laisse aux guerriers la guerre ». Il parlait ; Cénée lui perce le flanc de son javelot à l’endroit où finit l’homme et commence le cheval. Furieux de douleur, le Centaure frappe de sa pique le visage sans défense de Cénée : l’arme rebondit comme la grêle qui tombe sur un toit, ou comme un léger caillou lancé sur la peau tendue d’un tambour. Latrée attaque de près son ennemi, cherche à lui plonger son épée dans les flancs ; mais en vain, son épée ne peut trouver un passage. « Ah ! tu n’échapperas pourtant pas à la mort ! s’écrie-t-il. Puisque sur toi la pointe de mon glaive s’émousse, le tranchant t’immolera peut-être ». Il dit, tourne son glaive, et mesure les flancs de Cénée de son large tranchant : le coup retentit comme si le glaive avait frappé du marbre, et la lame vole en éclats.

Après avoir ainsi quelque temps offert son corps invulnérable aux coups du Centaure étonné : « À mon tour maintenant, dit Cénée, je veux voir si ton corps est impénétrable à mon fer ». Il dit, et enfonce son glaive jusqu’à la garde dans les flancs du Centaure ; il le retourne, il l’agite dans ses entrailles, et fait des blessures nouvelles dans sa blessure. À cette vue les compagnons de Latrée poussent des cris de rage, s’élancent, dirigent tous leurs traits contre un seul guerrier. Leurs traits retombent émoussés : Cénée est sans blessure. Ce prodige les étonne. « Honte à nous ! s’écrie Monychus ; tout un peuple est vaincu par un seul homme ; et encore, si c’est un homme, il ne le doit qu’à son infamie. À quoi nous servent donc nos vastes corps et notre double force ? Que nous sert cette double nature qui réunit en nous la vigueur des deux êtres les plus vigoureux ? Non, nous ne sommes pas les fils d’une déesse ; nous ne sommes pas les fils d’Ixion, d’Ixion qui fut si grand qu’il put porter ses désirs jusque sur l’épouse du maître des dieux. Et voici que nous sommes vaincus par un ennemi qui n’est pas même un homme ! Compagnons, roulons sur lui des rochers, des arbres, des monts tout entiers ; ensevelissons-le tout vivant sous leur immense dépouille. Qu’une forêt l’étouffe, et que le poids lui serve de blessure ». Il dit, aperçoit un vieux tronc rompu par les efforts des vents : il le lance contre l’ennemi. Cet exemple est suivi : en un instant l’Othrys est dépouillé, le Pélion a perdu son ombrage. Enseveli sous ces vastes débris, Cénée, haletant, soutient l’énorme fardeau sur ses fortes épaules. Mais enfin les arbres s’entassent au-dessus de sa bouche, couvrent sa tête et ferment tout passage à la respiration. Tantôt il retombe accablé, tantôt il cherche en vain à se dégager et à soulever la forêt qui le presse : tel on voit l’Ida vaciller, ébranlé par de sourds tremblements. Ce que devint Cénée, on l’ignore. Les uns pensent qu’écrasé sous l’Othrys et le Pélion, il est descendu dans les abîmes du Tartare. Mais le fils d’Ampycus a vu du milieu des arbres amoncelés sortir un oiseau au sombre plumage, qui s’est élancé dans les plaines des airs ; moi-même j’ai vu cet oiseau merveilleux pour la première et la dernière fois. Mopsus le voit planant d’un vol léger au-dessus de notre troupe ; il l’entend pousser des cris éclatants, il le suit tout à la fois de la pensée et des yeux : « Salut à toi, s’écrie-t-il, gloire du nom lapithe ; salut à toi, Cénée, autrefois invincible guerrier, oiseau maintenant unique entre tous les oiseaux ». Ce prodige est cru sur la foi du devin. Pour nous, la douleur de cette perte ajoute à notre fureur : nous nous indignons d’avoir vu tant d’ennemis s’armer contre un seul homme, et nos glaives ne cessent de se rougir de sang qu’après qu’une partie des centaures a succombé sous nos coups, et que la fuite ou la nuit ont dérobé le reste à la mort. »

C’est ainsi que le vieillard de Pylos raconte le combat des Centaures et des Lapithes. Tlépolème s’est affligé de voir oubliées dans ce récit les grandes actions d’Hercule : il ne peut cacher sa douleur : « Eh quoi ! Nestor, dit-il, la gloire que s’acquit dans ce combat le fils d’Alcide est-elle donc sortie de ta mémoire ? Lui-même il me disait souvent comment les fils de la Nue avaient été terrassés par son bras ». Nestor soupirant à ces mots : « Pourquoi, dit-il, me forcer à me rappeler mes malheurs, et déchirer le voile qui, depuis tant d’années, a recouvert le deuil de ma famille ? Pourquoi veux-tu que j’avoue ma haine pour ton père et les outrages qu’il m’a faits ? Il est trop vrai, grands dieux, que ses exploits surpassent toute croyance et que sa gloire a rempli l’univers ; que ne puis-je le nier ? Donnons-nous des éloges à Déiphobe, à Polydamas, à Hector lui-même ? Qui pourrait louer un ennemi ?

» Ton père renversa jadis les remparts de Messène ; il détruisit Élis et Pylos, qui n’avaient point mérité sa colère ; il porta le fer et le feu jusque dans mes pénates, et, pour taire le reste, nous étions douze enfants de Nélée, espoir d une illustre famille : tous les douze, hormis un seul, et c’était moi, tombèrent sous les coups d’Hercule. Dix d’entre eux périrent, sans qu’on pût s’en étonner, sous l’effort de son bras. Mais la mort de Périclymène fut un sujet d’étonnement. Neptune auteur de notre race lui avait accordé le pouvoir de prendre, de quitter de reprendre tour à tour toutes les formes qu’il voudrait choisir.

» Déjà, sous mille figures différentes, il avait combattu sans succès contre Alcide : il prend la forme de l’oiseau sacré, cher au maître des dieux, et dont la serre recourbée porte la foudre. De ses ailes, de son bec crochu comme le hameçon, de ses ongles tranchants, il déchire le visage du héros. Hercule alors tend son arc, hélas ! trop sûr, et au milieu des nues, frappe l’oiseau qui plane suspendu sur sa tête ; il l’atteint à l’endroit où l’aile s’attache aux flancs ; la blessure est légère, mais les nerfs rompus se relâchent, se refusent au mouvement. Ses ailes appesanties ne peuvent plus embrasser les airs, il tombe, et le trait à peine fixé dans l’aile, pressé par le poids du corps, s’enfonce dans les flancs et ressort par le gosier. Maintenant, chef illustre des Rhodiens, juge si je dois des éloges aux exploits de ton père. Mais ce n’est qu’en taisant les grandes actions d’Hercule que je veux venger mes frères ; Tlépolème sera toujours cher à Nestor ».

Ainsi parle l’éloquent vieillard. Une fois encore on verse les doux présents de Bacchus ; on se lève de table, et le reste de la nuit est donné au sommeil.

Cependant le dieu dont le trident régit les flots gémit, dans son cœur paternel, sur le sort de Cycnus changé en oiseau : il a conçu pour Achille une haine implacable. Déjà près de dix ans se sont écoulés depuis le commencement du siège, lorsque Neptune adresse ces paroles au dieu qu’on adore à Smynthée : « Ô toi, le plus cher de tous les fils de mon frère, toi dont le bras aida le mien à élever ces murs désormais impuissants, ne gémis-tu pas en secret de voir ces tours près de s’écrouler, et ces milliers de héros égorgés pour avoir voulu les défendre ? Et pour taire le reste, ne te semble-t-il pas voir apparaître l’ombre d’Hector, traîné autour de ses remparts ? Cependant le féroce Achille, Achille le destructeur de notre ouvrage, Achille plus cruel que la guerre elle-même, Achille vit encore ! Qu’il s’offre à moi, et je veux qu’il éprouve ce que peut ce trident. Mais plutôt, puisqu’il ne nous est pas donné de le combattre en face, perce-le d’un trait imprévu ».

Apollon y consent : il va satisfaire tout ensemble et la haine de Neptune et sa propre haine. Enveloppé d’un nuage, il arrive au milieu des bataillons troyens, et, au fort du carnage, il aperçoit Pâris qui lance ses traits sur quelques Grecs obscurs ; il se découvre à lui, en disant : « Pourquoi, Pâris, perdre tes flèches contre ces guerriers sans nom ? S’il te reste quelque amour pour les tiens, tends ton arc contre Achille, et venge tes frères égorgés ».

Il dit, et lui montre le fils de Pélée qui renverse des bataillons entiers de Troyens. Il tourne l’arc de Pâris contre le héros. L’arc de Pâris et sa main trop sûre dirigent le trait fatal. Depuis le trépas d’Hector, ce fut la seule joie du vieux Priam. Ainsi donc, ô Achille ! vainqueur de tant de guerriers, tu devais succomber sous les coups du timide ravisseur d’Hélène. Si ta destinée était de périr par la main d’une femme, tu eusses aimé mieux tomber sous la hache d’une Amazone. Déjà ce héros, la terreur des Phrygiens, l’honneur et le salut des Grecs, l’invincible Achille a été placé sur le bûcher : le même dieu qui fit ses armes les consume. Il n’est plus qu’un peu de cendre, et de ce grand Achille il reste un je ne sais quoi, qui remplit à peine une urne légère. Mais sa gloire est vivante, elle remplit tout l’univers : c’est là l’espace qui convient à ce héros, c’est par là qu’Achille est égal à lui-même et qu’il échappe aux enfers. Son bouclier excite parmi les Grecs une sanglante querelle ; à leur ardeur, on peut reconnaître à qui il appartint ; pour conquérir des armes, on va mêler les armes. Ni le fils de Tydée, ni le fils d’Oïlée, ni Ménélas, ni Agamemnon lui-même, ni tant d’autres guerriers n’osent y prétendre. Seuls, Ajax et Ulysse osent les disputer. Le fils d’Atrée, qui craint la haine du vaincu, ne veut pas prononcer entre eux. Il ordonne aux chefs des Grecs de s’asseoir au milieu du camp, et les fait tous juges de cette querelle.



LIVRE TREIZIÈME

ARGUMENT. — I. Les armes d’Achille réclamées par Ajax et Ulysse; métamorphose d’Ajax en hyacinthe. - II. Mort de Polyxène; métamorphose d’Hécube en chienne. - III. De Memnon en Memnonides. - IV. Fuite d’Énée: métamorphose des filles d’Anius en colombes. - V. Mort de Galatée et d’Acis; métamorphose de Glaucus en dieu marin.


Les chefs étaient assis, et la foule se tenait debout autour d’eux. Le héros au bouclier recouvert de sept peaux, Ajax se lève, frémissant de colère ; il jette sur le rivage de Sigée, sur la flotte, un sombre regard, et, les mains levées vers le ciel : « Ô Jupiter, s’écrie-t-il, c’est à la vue des vaisseaux que le débat s’agite, et c’est Ulysse qui se compare à moi ! Mais il a fui lâchement devant les feux d’Hector, et moi je les ai bravés, je les ai repoussés loin de cette flotte ! Mieux vaut donc combattre avec de belles paroles que le fer en main ? pour moi, je parle comme Ulysse agit, peu et mal : ma force est dans mon bras, au milieu de la mêlée, et la sienne est dans sa langue. Je n’ai pas besoin, je pense, de vous rappeler ce que j’ai fait, vous l’avez vu ; c’est à Ulysse de vous raconter ses exploits, exploits sans témoins, et dont la nuit seule a le secret. Le prix que je demande est grand sans doute, mais un tel adversaire le ravale ; quelle gloire pour Ajax de l’obtenir, si beau qu’il soit, quand Ulysse a osé y prétendre ! Pour lui, la lutte elle-même est déjà un honneur ; et, après sa défaite, on dira qu’il avait Ajax pour rival.

Et d’ailleurs, si l’on pouvait mettre en question mon courage, j’aurais encore le droit de la naissance : moi, fils de Télamon, qui détruisit avec Hercule les murs de Troie, et osa pénétrer sur le vaisseau des Argonautes jusqu’aux rivages de Colchos ; moi, petit-fils d’Éaque, qui juge les ombres silencieuses dans les enfers, où Sisyphe gémit sous le poids de son rocher. Éaque est le fils de Jupiter ; Jupiter est ainsi le bisaïeul d’Ajax. ; mais je ne parlerais pas ici de cette série d’aïeux, si elle ne m’était commune avec Achille : mon père et le sien étaient frères ; c’est comme son héritier que je demande ses armes. De quel droit le digne descendant de Sisyphe, comme lui perfide et lâche, viendrait-il mêler aux noms des Éacides les noms d’une race étrangère ?

» Est-ce pour avoir pris les armes le premier, de mon propre mouvement, que l’on me refuserait les armes d’Achille ? Doit-on me préférer celui qui les a prises le dernier, qui a joué la démence pour se soustraire à nos périls ? Plus adroit encore, mais moins jaloux de sa sûreté, Palamède découvrit la fourberie du lâche, et le traîna tout tremblant au combat. Et maintenant il toucherait aux armes d’un héros, celui qui n’osait toucher une épée ! et je serais dédaigné, frustré dans mon droit, moi qui me suis le premier offert au danger ! Plût aux dieux que sa folie eût été réelle ou mieux jouée, qu’il ne fût jamais venu sous les murs de Troie, cet artisan de crimes ! Philoctète, nous ne t’aurions pas abandonné dans Lemnos : là, dit-on, caché dans un antre sauvage, tu émeus les rochers de tes plaintes ; tu appelles sur Ulysse le châtiment qu’il mérite ; et s’il y a des dieux, tu ne l’appelleras pas en vain. Quoi ! un des chefs de la Grèce, lié par les mêmes serments que nous, l’héritier des flèches d’Hercule, rongé par la maladie et par la faim, misérablement vêtu, et nourri du produit de sa chasse, fait en ce moment la guerre à des oiseaux avec les flèches qui doivent être fatales à Ilion ! mais il vit, parce qu’il est resté loin d’Ulysse. Malheureux Palamède, que ne t’avions-nous aussi abandonné ! Tu vivrais, ou du moins tu ne serais pas mort innocent et cru coupable ; ce lâche n’avait que trop bien gardé le souvenir de sa fourberie déjouée : il fit de Palamède un traître ; ce crime imaginaire, il le prouva ; et la preuve était l’or qu’il avait lui-même eu soin d’enfouir. Ainsi, par l’exil ou par la mort, il a soustrait à la Grèce deux de ses plus fermes appuis : voilà les combats d’Ulysse ; voilà comment il se fait craindre.

» Il peut être plus éloquent que Nestor lui-même ; mais ses belles paroles ne me feront jamais croire que ce n’est pas un crime d’avoir abandonné Nestor comme il l’a fait. Arrêté par la blessure de son cheval et par le poids des années, le vieillard implorait Ulysse, et le traître prit la fuite : si je mens, Diomède le sait. C’est lui qui retint de force, en le traitant de lâche, son ami éperdu, sourd à la voix qui le rappelait. Mais les dieux sont justes : à son tour le lâche est en péril ; comme il avait délaissé un ami, on pouvait le délaisser : il s’était condamné lui-même. Mais il nous appelait à grands cris : j’arrive, et je le vois étendu par terre, pâle de peur, éperdu, tremblant devant la mort : je lui fis un rempart de mon bouclier ; et, la gloire en est petite, je sauvai la vie d’un poltron. Tu veux lutter contre moi ; eh bien ! retournons à la même place, avec les Troyens autour de nous, avec ta blessure et ta lâcheté ; cache-toi derrière mon bouclier ; et là, ose encore me disputer le prix. Quand je l’eus tiré de la mêlée, sa blessure, qui ne lui avait pas laissé la force de rester debout en présence de l’ennemi, ne l’empêcha pas alors de courir. Hector s’élance, les dieux le suivent ; devant lui les braves eux-mêmes reculent comme Ulysse ; couvert de sang, enivré de carnage, la terreur l’environne : seul, j’attends de pied ferme, et, d’une pierre énorme que je lui lance, je l’étends sur la poussière. Seul, quand il vint demander un rival digne de lui, seul je soutins la lutte ; vous n’aviez pas vainement appelé mon nom : et rappelez-vous l’issue du combat ; Ajax n’est pas resté au-dessous d’Hector. Quand Jupiter lançait sur nos vaisseaux les Troyens, le fer et la flamme, où était-il, Ulysse, le beau parleur ? Comme moi, faisait-il un rempart de son corps aux mille vaisseaux, espoir de votre retour ? Pour tant de vaisseaux, je demande ces armes ; et certes tous leur ferez plus d’honneur qu’à moi-même : leur gloire est liée à celle d’Ajax ; elles ont besoin de lui, et il n’a pas besoin d’elles.

» Comparons maintenant les hauts faits du roi d’Ithaque : qu’il nous parle de Rhésus, du lâche Dolon, d’Hélénus, enlevé avec la statue de Pallas : rien à la face du soleil, rien sans le secours de Diomède. Si jamais vous donnez les armes d’Achille à des titres si honteux, faites-en deux parts, et à Diomède la meilleure. Ulysse en a-t-il besoin ? C’est la nuit, et sans armes qu’il agit ; c’est par la ruse qu’il détruit un ennemi sans défense. Ce casque éblouissant ferait découvrir ses pièges et le trahirait dans les ténèbres où il se cache : son front plierait sous le faix ; la forte et lourde lance du héros ne peut convenir à des bras débiles, ni son vaste bouclier, sur lequel l’univers est représenté, à la main d’un poltron et d’un fourbe. Mais, malheureux, ces armes causeraient ta perte, et tu les demandes ! Si l’aveuglement des Grecs te les donnait, loin d’effrayer l’ennemi, elles ne seraient plus pour lui qu’un appât ; et dans une déroute, où tu sais vaincre tout le monde à la course, tu ne pourrais fuir assez vite en traînant cette lourde masse. Va, ton bouclier est encore neuf ; on ne l’a pas vu souvent dans la mêlée ; le mien, criblé de coups, percé à jour, a besoin d’un successeur. Mais à quoi bon tant de paroles ? Voyez-nous faire : jetez au milieu des Troyens les armes du héros ; c’est là qu’il faut aller les prendre ; elles seront à celui qui les rapportera ».

Ajax se tait, et ses dernières paroles sont suivies dans la foule d’une courte agitation. Mais Ulysse va répondre ; il est debout, les yeux modestement baissés vers la terre ; enfin il relève son regard vers les juges ; tout le monde prête l’oreille et attend ; il commence, et la grâce embellit son éloquente parole.

« Ô Grecs, si le ciel avait exaucé vos prières et les miennes, ce grand débat n’aurait pas lieu : tu vivrais, Achille, tu garderais tes armes et nous t’aurions encore avec nous ! Mais puisque les destins jaloux nous l’ont ravi (et il feignait d’essuyer une larme), le légitime héritier d’Achille n’est-il pas celui qui a donné Achille aux Grecs ? Ne faites pas à Ajax un mérite d’être d’un esprit aussi grossier qu’il le paraît ; ne me faites pas un tort du génie inventif qui vous a toujours été si utile ; ne me reprochez pas le talent que je puis avoir pour la parole, s’il me sert aujourd’hui, après vous avoir si souvent servi. Pourquoi chaque homme renoncerait-il à ses avantages ? Mais la naissance, les aïeux, tous ces avantages du hasard sont-ils vraiment les nôtres ? Ajax s’est vanté de descendre de Jupiter, mais Jupiter est aussi un de mes aïeux, et il l’est au même degré : Laërte est fils d’Arcésius, Arcésius l’est de Jupiter, et ces noms ne rappellent ni crime, ni exil. Par ma mère, le dieu de Cyllène ajoute encore à l’éclat de ma race : des deux côtés, le sang d’un dieu coule dans mes veines. Mais ce n’est pas pour un avantage de naissance, et parce que mon père n’a pas tué son frère, que je réclame les armes d’Achille ; voyez mes véritables titres, et jugez. Si Pélée et Télamon étaient frères, que ce ne soit pas un privilége pour Ajax ; ne faites pas de ces dépouilles le prix d’un degré de parenté, mais celui du mérite ; ou si vous regardez au droit du sang, il y a Pyrrhus, fils d’Achille, il y a Pélée, son père : Ajax n’a rien à demander ; portez ces armes à Phthie ou à Scyros. Et Teucer, lui aussi, n’est-il pas le cousin d’Achille ? Réclame-t-il cependant ? Ose-t-il espérer cet héritage ? Nos actions seules doivent peser dans la balance : les miennes sont trop nombreuses pour que je puisse aisément les embrasser toutes dans mon discours, mais l’ordre des faits me guidera.

Pour sauver son fils de la mort prématurée prédite par les destins, Téthys l’avait caché sous l’habillement d’une jeune fille, et la ruse avait trompé tout le monde, Ajax comme les autres. À des ornements de femme, je mêlai des armes qui devaient réveiller l’âme virile du héros ; et dès que je le vis mettre la main sur le bouclier et sur la lance : « Fils d’une déesse, m’écriai-je, Troie est encore debout, elle t’attend pour tomber ; suis-moi, viens renverser la superbe Ilion ». Et je m’emparai de lui, et je le forçai de vaincre. Ses exploits m’appartiennent : c’est moi qui ai renversé Télèphe, qui lui ai tendu la main, lorsqu’il était vaincu et suppliant ; c’est moi qui ai pris Thèbes, qui ai conquis les villes d’Apollon, Lesbos, Ténédos, et Chrysès, et Cylla, et Syros ; moi, dont la main a ébranlé dans leurs fondements et jeté par terre les tours de Lyrnesse. Et pour tout dire enfin, celui qui pouvait seul vous délivrer d’Hector, je vous l’ai donné ; grâce à moi, le terrible Hector a mordu la poussière. Pour les armes qui m’ont révélé Achille, je demande ces armes ; vivant, il me les devait ; je les réclame après sa mort. Rappelez-vous, quand l’injure d’un seul fut devenue celle de toute la Grèce, ces milliers de vaisseaux qui couvraient les rivages d’Aulis, et depuis longtemps retenus par les vents contraires ou par le calme : rappelez-vous l’impitoyable Diane demandant à Agamemnon pour se laisser fléchir le sang de sa fille innocente. Il refusait avec horreur, il maudissait les dieux, car le père vit toujours dans le roi : mais je sus manier l’âme trop aimante du père et la tourner vers l’intérêt de tous. Je le dis maintenant, et Agamemnon pardonnera cet aveu, je plaidais une cause bien difficile, et devant un juge bien partial : et pourtant je fis valoir les intérêts de la Grèce, l’honneur outragé d’un frère, l’éclat du rang suprême ; il céda, il paya sa gloire de son sang. Mais la mère, ces raisons ne pouvaient rien sur son cœur ; il fallait la tromper : qui fut chargé d’aller vers elle ? Ce n’était pas le fils de Télamon ; car la voile pendrait encore inutile à nos mâts. Quel ambassadeur audacieux porta vos plaintes dans Pergame ? Je vis l’assemblée des Troyens, je parus devant elle, elle était nombreuse et imposante : sans trouble, sans effroi, je plaidai la cause que la Grèce m’avait confiée ; j’accusai Pâris, je réclamai Hélène et ses trésors, je vis ébranlés Anténor et Priam. Mais Pâris ; mais ses frères, et tous les complices du rapt se contenaient à peine, et leurs mains demandaient du sang : tu l’as vu, Ménélas, et ce jour fut le premier où ton danger devint le nôtre.

» C’est un long récit que celui de tous les services rendus dans le cours de cette longue guerre par ma prudence et par mon épée. Après les premières rencontres, l’ennemi se tint longtemps renfermé dans ses murailles ; la lice des combats était close : elle ne s’ouvrit qu’au bout de dix ans. Que faisais-tu cependant, toi qui ne sais que te battre ? À quoi pouvais-tu servir ? Moi, je dressais des embûches à l’ennemi, je fortifiais le camp, j’inspirais aux Grecs, dégoûtés d’une guerre aussi lente, la force d’attendre avec calme ; j’entretenais l’abondance, j’exerçais les soldats, j’étais partout où un besoin se faisait sentir. Un jour, par l’ordre de Jupiter, et abusé par un songe, le chef de la Grèce ordonne l’abandon de notre pénible entreprise : la volonté de Jupiter est son excuse. Mais Ajax sans doute ne nous permettra pas de fuir avant la ruine de Pergame, il fera tout pour combattre le départ : pourquoi n’arrête-t-il pas les fugitifs ? Pourquoi ne met-il pas l’épée à la main ? Décide-t-il par son exemple la multitude inconstante ? Ce n’était pas trop pour un homme toujours si fier en paroles. Quoi ! et lui aussi il fuit ! Oui, Ajax, je t’ai vu, et j’en rougis pour toi, je t’ai vu tourner le dos et déployer aux vents tes voiles déshonorées. « Que faites-vous, mes amis ? criai-je aux soldats ; quelle folie est la vôtre ? Troie va tomber, et vous voulez partir ? Ne rapporterez-vous d’une guerre de dix ans que la honte ? » La douleur me rendait éloquent, et ma voix eut la puissance de ramener les fugitifs. Agamemnon convoqua les chefs frappés de stupeur ; Ajax lui-même n’osait ouvrir la bouche ; Thersite l’avait osé, et mon bras avait châtié son insolence. Je parlai, je rendis aux Grecs la haine du nom troyen, et leur première valeur ; et si depuis, Ajax, tu as pu montrer parfois quelque courage, l’honneur m’en revient de droit, car tu fuyais, et je t’ai contraint de rester. Enfin, quel est, parmi les Grecs, ton partisan, ton compagnon d’armes ? Moi du moins, Diomède m’estime ; il m’associe à ses dangers, il ose tout avec Ulysse pour compagnon. C’est quelque chose d’avoir été choisi par Diomède, seul parmi des milliers de Grecs : le sort ne m’avait pas désigné pour le suivre ; je n’en bravais pas moins les pièges de la nuit et le fétide l’ennemi. Le Phrygien Dolon, qui osait, du côte des Troyens, tenter la même entreprise, périt de ma main, après avoir parlé, et trahi tous les projets des siens. Je n’avais plus rien à savoir, ma mission était remplie, et la récompense promise bien gagnée. C’était trop peu pour moi : je pénétrai sous les tentes de Rhésus, je l’égorgeai dans son camp, lui et une foule de ses soldats, et je revins, porté comme un triomphateur, sur le char dont j’avais voulu m’emparer. Et vous me refuseriez les armes de celui dont un Troyen avait demandé les chevaux pour prix de son expédition nocturne ? Et Ajax serait jugé plus digne de les posséder ? Rappellerai-je les Lyciens de Sarpédon, moissonnés par mon épée ? Céranon, fils d’Hippasus, Alastor, Chromion, Alcandre, Halius, Noémon, Prytanis, et Chersidamas, et Thoon, et Charope tombés sous mes coups ? Ennomon poussé à ma rencontre par la main de fer du destin, et tous ceux, moins connus, que mon bras a immolés sous les murs de Troie ? J’ai aussi mes blessures, et la place en est glorieuse. Sans vous fier à de vaines paroles, voyez ! (et il découvrait sa poitrine) là est un cœur éprouvé par un long dévouement à la Grèce. Mais Ajax, pendant dix ans de guerre, n’a pas versé pour vous une goutte de sang : son corps est sans blessure. Pourquoi vient-il se vanter d’avoir combattu pour le salut de nos vaisseaux ? 1l a combattu, j’en conviens ; ce n’est pas à moi de nier par jalousie les services des autres : mais qu’il ne confisque pas pour lui seul le bien de tous, et qu’il laisse à chacun de vous sa part de gloire. C’est Patrocle, sous l’armure redoutée d’Achille, qui a mis en fuite les Troyens : sans lui, la flamme eût dévoré la flotte avec ses défenseurs. À l’entendre, n’a-t-il pas seul osé lutter contre le Mars troyen ? Comme si Agamemnon, et six autres chefs, et moi-même, nous n’avions pas réclamé avant lui le péril dont un caprice du sort lui laissa l’honneur. Et quelle fut l’issue de ce combat, ô très vaillant Ajax ! Hector en est sorti sans une seule blessure.

» Malheureux ! que je souffre d’avoir à rappeler le jour on le rempart des Grecs, Achille, est tombé ! Malgré le danger, malgré ma douleur et mes larmes, je fus le premier à relever le corps du héros. Mes bras, oui, ces bras, ont porté le corps d’Achille, ainsi que ces armes que je veux porter encore aujourd’hui. J’ai des membres qui ne plieront pas sous le faix ; mon âme est faite pour sentir le prix d’un tel honneur. La déesse des mers aurait-elle sollicité en faveur de son fils le génie de Vulcain, pour voir le don céleste, l’œuvre d’un art divin, tomber entre les mains d’un soldat ignorant et brutal ? Saurait-il reconnaître, dans les figures ciselées du bouclier, l’océan et la terre, le vaste ciel et ses étoiles, les Pléiades, les Hyades, l’Ourse qui ne se couche jamais dans la mer, l’épée brillante d’Orion, et les nombreuses cités ? Il demande des armes dont il ne peut pénétrer le sens.

» Quoi ! il me reproche d’avoir fui les fatigues de la guerre, d’avoir pris une part tardive à vos travaux, et il ne sent pas que ces paroles sont un outrage à la mémoire d’Achille ? Si la ruse est un crime, ce fut le crime d’Achille comme le mien ; si le retard est une honte, j’avais pris les armes avant lui. Une tendre mère, une épouse chérie nous retenaient : le premier mouvement a été pour elles, et le second pour la Grèce. Je n’ai pas à rougir d’une faute qui m’est commune avec un héros. Et d’ailleurs l’adresse d’Ulysse a surpris Achille : Ulysse l’a-t-il été par celle d’Ajax ? Sa bouche a vomi contre moi de grossières injures ; n’en soyez pas étonnés : ses outrages sont montés jusqu’à vous. Si Palamède est mort innocent, si son accusateur est un infâme, que dira-t-on de vous qui l’avez condamné ? Mais Palamède n’a pu repousser la preuve d’un attentat odieux et avéré : sa trahison n’était pas une chimère créée par une parole ; vous l’avez vue, vous l’avez touchée ; le prix du crime était sous vos yeux. Si Philoctète est resté à Lemnos, doit-on m’en accuser ? Défendez votre ouvrage ; car vous y avez consenti : mais c’est moi, je l’avoue, qui ai conseillé à Philoctète d’éviter les fatigues du voyage et de la guerre, de laisser à ses cruelles douleurs le temps de se calmer par le repos. Il m’a cru et il vit : mon conseil partait du cœur, et il a eu d’heureux résultats : mais c’est assez de l’intention pour le justifier. Si la voix des devins réserve à Philoctète la ruine d’Ilion, ne m’envoyez pas auprès de lui : il vaut mieux que ce soit le fils de Télamon. Il saura par son éloquente parole fléchir un homme fou de colère et de douleur, ou par son adresse l’attirer hors de son antre ! Mais non : on verra le Simoïs reculer vers sa source, l’Ida élever une cime sans forêt, les Grecs porter secours aux Troyens, avant de voir le génie d’Ulysse rester muet dans vos besoins, et le stupide Ajax vous servir de son esprit. Les Grecs, Agamemnon, et moi surtout, tu nous abhorres, ô Philoctète ; tu me maudis sans cesse, tu dévoues ma tête aux furies ; dans le délire de la douleur, tu voudrais me tenir entre tes mains, tu as soif de mon sang. Eh bien ! tu me verras ; je braverai ta fureur, et tu seras à moi, et je te forcerai de me suivre, et, la fortune aidant, je saurai aussi bien m’emparer de tes flèches, que j’ai su enlever le devin, fils de Priam, découvrir la volonté des dieux et les destinées futures d’Ilion, ravir enfin, au milieu des ennemis, la statue vénérée de la Pallas phrygienne. Et Ajax viendra se comparer à moi ! Avec le Palladium, Troie ne peut tomber : où est l’intrépide Ajax ? Où est ce foudre de guerre avec ses grandes paroles ? Mais il a peur ; mais c’est Ulysse qui ose, dans l’ombre de la nuit, traverser les postes de l’ennemi ; au milieu de mille morts, franchir les murs de Troie ; pénétrer jusque dans la citadelle, arracher la déesse de son temple, l’enlever à travers les Troyens. Sans moi, le fils de Télamon aurait inutilement chargé son bras d’un épais bouclier. Cette nuit-là, j’ai été le vainqueur de Troie ; je l’ai vaincue en rendant possible sa défaite.

» Cesse de murmurer le nom de Diomède, et de le désigner du geste : oui, il a partagé ma gloire : mais, lorsque tu couvris nos vaisseaux de ton bouclier, tu n’étais pas seul non plus ; tu avais une armée avec toi, et moi je n’ai eu qu’un homme. Si Diomède lui-même ne savait que la bravoure doit le céder à la prudence, que la vigueur du bras n’est pas le meilleur droit à ces armes, il les aurait aussi demandées ; et avec lui, l’autre Ajax, moins emporté que toi, Eurypyle, Thoas, Idoménée, Mérion, né dans la même patrie, et le plus jeune des Atrides. Mais tous ces chefs, tes égaux en courage, ont cédé le prix à mon génie ; ton bras est utile dans la mêlée, ton esprit a besoin du nôtre : force aveugle à qui manque la pensée, c’est nous qui pensons pour toi : tu sais te battre, je sais choisir, avec Agamemnon, le moment du combat ; à toi la force brutale, à nous l’intelligence ; tu es au-dessous de moi comme le rameur au-dessous du pilote, comme le soldat au-dessous du général : chez moi, la tête vaut mieux que le bras ; toute ma force est là ! Vous, chefs de la Grèce, sachez récompenser votre vigilante sentinelle. Pour tant d’inquiétude et de soins, pour tant de services, ce prix lui est bien dû. Déjà vos travaux touchent à leur fin ; grâce à moi, les destins contraires sont écartés ; Troie n’est plus imprenable, elle est prise. Au nom de vos glorieuses espérances, des murs de Troie, qui vont tomber, des dieux que j’ai enlevés à l’ennemi ; au nom de ce que je ferais encore, s’il fallait braver un nouveau péril, donner une nouvelle preuve de prudence ou d’audace, et ravir à Troie un dernier appui du destin ; Grecs, ne soyez pas ingrats envers moi ; ou, si vous ne me décernez pas les armes, voici à qui elles reviennent ! » et il montrait la prophétique statue de Pallas.

Force toute puissante de l’éloquence ! les juges étaient vaincus, et l’orateur emporta les armes du héros. Celui qui, seul, avait tant de fois soutenu le choc d’Hector, et le fer et la flamme, et Jupiter lui-même, ne peut soutenir un affront ; la douleur abat cette âme indomptable ; il tire son épée, il la regarde : « Certes, dit-il, celle-ci est bien à moi : Ulysse la voudrait-il aussi ? allons, encore une fois sois-moi fidèle : va droit au cœur, non plus d’un Troyen, mais de ton maître : Ajax ne doit succomber que sous la main d’Ajax ». — Et il se plonge l’épée fatale dans la poitrine : ce fut sa première et sa dernière blessure. On ne pouvait arracher le fer de la plaie, mais le sang l’en fit sortir ; et de la terre rougie sortit la fleur à la couleur de pourpre, deja née du sang d’Hyacinthe. Alors on vit un double sens aux lettres gravées dans le calice ; c’est le nom du héros, c’est le cri plaintif de l’enfant.

Ulysse, vainqueur, était parti pour l’île du trop fameux Thuas et d’Hypsipyle, pour cette terre autrefois souillée du meurtre de tous les hommes qui l’habitaient. Son voyage est heureux, et bientôt il ramène aux Grecs Philoctète avec les flèches d’Hercule. La présence du fils de Péan termine enfin cette guerre de dix années : Troie tombe, et Priam avec elle. La malheureuse Hécube, après avoir tout perdu, perd encore la forme humaine ; et, sous un ciel étranger, l’air frémit de ses horribles aboiements. Ilion est en feu ; l’incendie éclaire de ses lueurs les rivages qui resserrent l’Hellespont captif ; le vieux Priam arrose des dernières gouttes de son sang l’autel de Jupiter ; la prêtresse d’Apollon, traînée par les cheveux, lève inutilement ses mains vers le ciel. Le vainqueur arrache des temples embrasés les femmes tremblantes ; pauvres captives, elles embrassent pour la dernière fois les images des dieux de la patrie. Astyanax est précipité du haut de ces remparts, d’où sa mère lui avait montré si souvent Hector, combattant pour son fils et pour le royaume de ses pères.

Mais Borée invite la flotte au départ : la voile, agitée par un souffle favorable, bat en frémissant contre le mât ; le pilote ordonne de la livrer au vent : « Troie, adieu ! s’écrient les captives ; il faut partir ! » Et elles baisent le sol de la patrie avant de quitter leurs toits fumants. Ô douleur ! elle monte la dernière sur le vaisseau de l’exil, l’épouse de Priam ; on l’a trouvée au milieu des sépultures de ses enfants ; elle embrassait leurs tombeaux, elle couvrait leurs restes de baisers. La main brutale des soldats d’Ulysse la traîne au rivage ; mais elle a ravi à la terre son dépôt : elle emporte avec elle, dans son sein, les cendres de son Hector. Sur la tombe vide, pour offrande des morts, elle ne peut laisser que ses larmes et quelques-uns de ses cheveux blancs.

En face des champs où fut Troie, est une terre jadis habitée par les Thraces ; là régnait l’opulent Polymestor. C’était à lui que Priam avait confié son plus jeune fils, Polydore, pour le sauver des hasards de la guerre ; sage précaution, s’il ne lui eût confié d’immenses trésors, terrible appât pour le crime, image irritante dans une âme cupide. Dès que la fortune de Troie a succombé, le roi parjure et assassin égorge son pupille ; et, comme si le crime pouvait disparaître avec la victime, du haut d’un rocher il précipite le corps sanglant dans la mer. Sur les rivages de la Thrace, les Grecs attendaient une mer plus calme et des vents amis. Tout à coup, de la terre entr’ouverte surgit l’ombre gigantesque d’Achille, terrible et menaçant comme au jour de sa colère, lorsqu’il voulait tuer Agamemnon : « Grecs, partirez-vous en m’oubliant ? s’écrie-t-il ; le souvenir de ma valeur est-il mort avec moi ? Écoutez : une offrande digne de moi n’a pas encore honoré ma tombe ; les mânes d’Achille demandent le sang de Polyxène ». Il dit ; et, pour apaiser l’ombre irritée, on arrache à sa mère l’enfant qui déjà, presque seul, la réchauffait encore de ses caresses. Forte dans son malheur, au-dessus de la femme par le courage, la victime est amenée sur la tombe avide de sang. Elle est devant l’autel ; le fer du sacrifice est prêt ; elle voit Néoptolème, debout, armé du glaive, les yeux fixés sur les siens :

« Allons ! dit-elle, puisque tu as besoin d’un sang généreux, prends-le : rien ne t’arrête ; frappe au sein ou à la gorge (et elle découvrait et sa gorge et son sein) ! Il fallait vivre esclave ; j’aime mieux mourir pour apaiser un dieu. Ah ! si seulement on avait caché mon sort à ma mère ! Ma mère ! ton image est là, je la vois ; elle trouble dans mon cœur les joies de la mort. Hélas ! tu as plus à gémir de vivre que de me voir mourir. Et vous, Grecs, n’approchez pas ! que je descende libre aux enfers. Croyez-moi, ne souillez-pas la vierge du contact de vos mains : un sang d’esclave serait moins agréable à celui dont ma mort doit apaiser les mânes. Si les derniers vœux d’une voix qui va s’éteindre peuvent vous toucher, c’est la fille de Priam, et non une captive, qui vous le demande : rendez mon corps à ma mère ; rendez-le sans rançon, car elle n’a plus que ses larmes pour payer le triste droit d’ensevelir sa fille ; elle pouvait naguère le payer avec de l’or ».

Les larmes coulent de tous les yeux ; la victime seule n’en verse pas ; et Pyrrhus ne frappe qu’à regret, et en pleurant, le sein qu’elle lui présente. Elle reçoit le coup sans pâlir ; ses genoux fléchissent, son corps s’affaisse sur lui-même, et, en tombant, elle cherche encore à voiler sa beauté : dernière pensée de la pudeur. Les Troyennes l’emportent dans leurs bras ; elles comptent avec douleur combien d’enfants de Priam elles ont déjà pleurés, combien de sang une seule famille a déjà perdu ; elles gémissent sur toi, ô Polyxène ; sur toi aussi, naguère épouse et mère sur le trône, image de la florissante Asie, maintenant rebut du butin, et dont Ulysse ne voudrait pas, si tu n’avais donné le jour à Hector : Hector procure à peine un maître à sa mère. Hécube entoure de ses bras le corps où habitait une âme si forte ; après avoir donné tant de larmes à sa patrie, à ses enfants, à son époux, elle en trouve encore pour sa fille ; elle arrose la blessure de ses pleurs, elle presse de ses lèvres les lèvres décolorées, elle meurtrit son sein tant de fois meurtri ; elle essuie la plaie de ses cheveux blancs, et son désespoir éclate en mille plaintes.

« Ô ma fille ! ma fille ! ma dernière douleur, te voilà donc morte ! voilà ta blessure ; c’est ma blessure aussi. Et toi encore, avec tous ceux que j’ai aimés, tu es tombée dans le sang. Je te croyais, comme femme, à l’abri de l’épée, et tu as péri par l’épée. Tes frères et toi, c’est le fléau d’Ilion, le meurtrier des miens, c’est Achille qui vous a tous perdus. Ah ! quand il fut tombé sous la flèche de Pâris, conduite par Apollon, maintenant, me disais-je, Achille n’est plus à craindre ; et aujourd’hui je devais le craindre encore ! Sa cendre même poursuit cette triste race, et, jusque dans la tombe, sa haine s’est fait sentir. Mon sein n’a été fécond que pour Achille. Troie n’est plus, un coup terrible a fini le malheur public, s’il est fini toutefois. Troie survit pour moi seule, et mon malheur grandit tous les jours : naguère au comble de la puissance, fière de mon époux, de tant d’enfants, de gendres, de brus, maintenant aans l’exil, pauvre, traînée loin des tombeaux des miens, future esclave de Pénélope ! Et quand je remplirai ma tâche : « Voyez, dira-t-elle aux femmes d’Ithaque, en me montrant du doigt, c’est la mère du fameux Hector, c’est l’épouse de Priam ». Après tant de deuils, ô ma fille, seule consolation d’une mère désolée, tu meurs sur la tombe d’un ennemi ; c’est pour un ennemi, pour apaiser ses mânes, que je t’ai enfantée ! D’où me vient cette âme de fer qui me fait vivre encore ? Que tardé-je ? À quoi me réserves-tu, vieillesse de malheur ! Pourquoi, dieux barbares, sinon pour des larmes nouvelles, prolongez-vous ma vie déjà si longue ? Qui aurait cru que l’on pût trouver Priam heureux après la ruine de Troie ? Oui, heureux par sa mort ; car il ne t’a pas vu égorger, ô ma fille ! et il a quitté la vie en même temps que le trône. Mais au moins, fille de roi, tu seras dotée de nobles funérailles, et ton corps reposera dans le tombeau de tes ancêtres ! Non, c’est encore trop pour la maison de Priam ! Pour honneurs funèbres, tu auras les larmes de ta mère, et une poignée de sable sur un rivage étranger. J’ai tout perdu, tout, excepté celui pour qui je puis vivre encore un moment, Polydore, mon enfant bien-aimé, autrefois le plus jeune de mes fils, et le seul aujourd’hui. Il est ici, confié au roi des Thraces. Mais hâtons— nous de laver ces cruelles blessures, ce visage souillé de sang ».

Elle dit, et, d’un pas tremblant, elle s’approche du rivage : « Une urne ! Troyennes, donnez-moi une urne ! » s’écriait l’infortunée, en s’arrachant les cheveux. Elle voulait puiser dans la mer. Soudain elle aperçoit sur le sable le cadavre de Polydore, rejeté par la vague, et ses larges blessures. Les Troyennes poussent un cri d’horreur ; mais Hécube est restée sans voix ; muette de douleur, elle gémit dans son âme, elle dévore les larmes qui l’étouffent ; elle est là comme une pierre, immobile et glacée ; les yeux, tantôt fixés sur la terre, tantôt levés au ciel avec menaces ; puis elle veut voir le visage de son enfant, elle veut voir ses blessures, ses blessures surtout ; sa colère s’amasse et gronde, son imagination s’enflamme : elle se vengera, elle le veut en reine. Son âme a vu le châtiment, et elle est toute à cette image : semblable à la lionne à qui l’on vient d’enlever son lionceau, et qui suit à la trace son ennemi sans le voir, Hécube, désespérée, furieuse, faible de corps, mais forte de cœur, va trouver l’assassin et lui demande un entretien ; elle veut lui montrer un trésor qu’elle destine à son fils. Le crédule Polymestor, attiré par l’espoir d’un nouveau butin, la suit dans un lieu retiré, et, avec une douceur perfide : « Hâtez-vous, Hécube, lui dit-il ; songez à votre fils ; cet or et celui que j’ai déjà reçu, tout lui sera fidèlement remis, j’en prends les dieux à témoin ! » À ce nouveau parjure, la mère furieuse répond par un regard de mort. Les Troyennes le saisissent, Hécube se jette sur sa proie ; avec la force de la colère, elle enfonce ses doigts dans les yeux du traître, elle en arrache les prunelles ; elle y plonge la main tout entière ; et, souillée d’un sang odieux, elle fouille et refouille le creux des orbites. Les Thraces, irrités de cet affreux traitement fait à leur chef, tombent sur Hécube à coups de traits et de pierres. Ô surprise ! elle se retourne, elle court après la pierre qu’on lui lance, et la mord en grondant ; elle ouvre la bouche pour parler, et elle aboie. On montre encore le lieu dont le nom rappelle ce prodige ; et, longtemps poursuivie par le souvenir de ses maux, on l’entendit pousser des hurlements plaintifs dans les plaines de la Thrace. Troyens et Grecs plaignirent son triste sort ; tous les dieux furent émus, et Junon elle-même avoua qu’Hécube n’avait pas mérité tant de douleurs.

L’Aurore avait favorisé les armes des Troyens ; mais il n’y a plus de place dans son âme pour les malheurs d’Ilion et d’Hécube ; un malheur qui la touche de plus près, le douloureux souvenir du fils qu’elle a perdu, déchire le cœur de la déesse : elle a vu, dans les plaines de Troie, Memnon périr sous la lance d’Achille ; et, à cette vue, les vives couleurs qui rougissent le ciel du matin ont pâli, l’horizon s’est couvert de noirs nuages. Memnon reposait sur le bûcher fatal ; à cet affreux spectacle, la mère éperdue, hors d’elle-même, les cheveux épars, court se jeter aux pieds de Jupiter, et, d’une voix éplorée : « Je suis la dernière des déesses de l’Olympe, j’ai peu de temples dans l’univers ; déesse cependant, tu me vois à tes genoux. Je ne veux ni temples, ni sacrifices, ni encens, ni autels ; je ne suis qu’une femme, et pourtant, s’il est vrai que ma lumière naissante sert à borner l’empire de la nuit, tous ces honneurs sont mérités ; mais l’Aurore a d’autres pensées, d’autres soins que de réclamer les honneurs qui lui sont dus. J’ai perdu mon fils ; c’est pour lui que je viens. Après avoir en vain combattu avec courage pour Priam, il est tombé, à la fleur de son âge, sous les coups du terrible Achille. Tu l’as voulu, ô souverain des dieux ! Mais du moins, je t’en conjure, daigne, par quelque marque d’honneur, consoler son ombre et le cœur brisé de sa mère ». Jupiter exauce sa prière : le bûcher enflammé de Memnon s’écroule, et vomit de noirs tourbillons de fumée : pareille à ces vapeurs émanées des fleuves, et que le soleil ne peut percer de ses rayons, la cendre qui voltige s’agglomère, prend un corps, une figure ; le feu lui prête la chaleur et la vie ; légère, elle a des ailes ; c’est encore une masse informe, bientôt c’est un oiseau qui s’envole avec mille frères qui doivent au même prodige leurs ailes bruyantes. Trois fois ils tournent autour du bûcher, trois fois ils poussent ensemble le même cri ; puis on les voit se partager en deux bandes, s’attaquer avec rage, se déchirer et de l’ongle et du bec, s’épuiser en furieux efforts ; ils tombent en offrande sur la cendre dont ils sont nés, et ils n’oublient pas qu’ils ont reçu la vie d’un héros. Leur nom est le sien, et, tous les ans, les memnonides, renaissent pour combattre et mourir sur le tombeau de Memnon. Ainsi, quand tout le monde gémit sur Hécube, l’Aurore ne songe qu’à sa douleur ; elle pleure encore aujourd’hui, et ses larmes pieuses sont la rosée du matin.

Cependant l’avenir de Troie n’a pas été détruit avec ses murailles : le fils de Vénus emporte sur ses épaules les dieux d’Ilion et son vieux père, saint et pieux fardeau, seules richesses qu’il ait voulu sauver avec son Ascagne. C’est d’Antandre qu’il part et va chercher au-delà des mers un lieu d’exil. Il fuit le rivage impie de la Thrace, et cette terre abreuvée du sang de Polydore ; le vent et les flots favorables le conduisent à Délos, la ville d’Apollon. Anius, roi des hommes, et prêtre de Phébus, le reçoit ; il le conduit au temple, puis à sa demeure ; il lui montre la ville, les autels consacrés, les deux arbres que tenait embrassés Latone, dans les douleurs de l’enfantement. Après avoir versé l’encens et le vin dans la flamme du sacrifice, et brûlé, selon le rite, les entrailles de la victime, ils reviennent au palais, où, couchés sur de riches tapis, ils jouissent des présents de Bacchus et de Cérès. Alors, le vieil Anchise, s’adressant à Anius : « Prêtre sacré d’Apollon, lui dit-il, me trompé-je, ou n’avais-tu pas, lors de mon premier voyage dans cette île, un fils et quatre filles, si mes souvenirs ne me trompent pas ? Anius secoue sa tête ornée de bandelettes aussi blanches que la neige, et répond, d’une voix triste : « Tu ne te trompes pas, noble vieillard : tu m’as vu au milieu de cinq enfants ; et aujourd’hui, ô inconstance des choses humaines ! tu me vois, pour ainsi dire, seul : car mon fils absent est-il pour moi un appui ? Il possède Andros, à laquelle il a donné son nom ; il a quitté son père pour aller y régner. Apollon lui a donné le pouvoir de deviner l’avenir ; mais ses sœurs avaient reçu de Bacchus un autre don bien au-dessus des vœux et de la croyance humaine : sous leurs mains tout se changeait en blé, en huile ou en vin ; c’était une source inépuisable de richesses. Le destructeur de Troie, Agamemnon, apprit ce prodige (nous aussi nous devions souffrir de l’orage qui a éclaté sur vous) : les armes à la main, il arrache mes filles des bras de leur père ; il veut les forcer de nourrir, par leur puissance mystérieuse, le camp des Grecs. Elles s’échappent, et vont chercher un asile, les unes dans l’Eubée, les autres auprès de leur frère, à Andros. Mais une armée se présente : il fallait les livrer ou combattre ; et le frère épouvanté livra ses sœurs ! Pardonnez-lui, car il n’avait pour défendre Andros ni Énée ni Hector, qui vous ont permis de résister pendant dix ans. Déjà l’on préparait les liens des captives ; elles lèvent vers le ciel leurs mains encore libres : « Ô Bacchus, sauve-nous ! » s’écrient-elles ; et l’auteur du don fatal les sauva, si l’on peut dire qu’en les perdant par un prodige ce dieu les a sauvées. Comment elles ont pu perdre la forme humaine, je ne l’ai jamais su, et je ne pourrais vous le dire aujourd’hui ; mon malheur seul m’est connu. Elles prirent des ailes, et on vit à leur place de blanches colombes, l’oiseau chéri de Vénus ».

C’est ainsi que les convives occupaient le temps du festin. Le repas terminé, chacun va se livrer au sommeil. Les Troyens se lèvent avec le jour, et vont consulter l’oracle d’Apollon. « Allez retrouver, leur dit-il, la mère antique de votre race et les rivages de vos pères ! » Anius les accompagne au départ, et leur fait des présents : il donne à Anchise un sceptre, à Iule une chlamyde et un carquois, à Énée une coupe, que lui avait jadis envoyée son hôte, Thersès le Thébain. C’était une œuvre du célèbre Alcon de Myla, dont le ciseau avait tracé sur la coupe une longue histoire. On voyait une ville ; sept portes bien distinctes la faisaient assez reconnaître. Sous les murs de la ville, des pompes funèbres, des tombeaux, des feux, des bûchers, des femmes, les cheveux épars et la poitrine découverte, annoncent une grande calamité : on dirait voir les nymphes gémir auprès des sources desséchées ; l’arbre sans feuillage étend ses branches mortes et nues, les chèvres cherchent en vain à brouter parmi les rochers arides. Voici, au milieu de Thèbes, les filles d’Orion ; l’une, avec l’intrépidité d’un cœur viril, présente la gorge au fer ; l’autre a déjà reçu le coup fatal, et meurt courageusement pour son pays. Leur pompe funèbre traverse la ville, et le bûcher s’élève sur la place la plus fréquentée. De la cendre des jeunes filles, dont les dieux veulent conserver la race, on voit sortir deux jeunes héros ; la voix publique leur donne le nom de Coronides ; et ils rendent les derniers devoirs à la cendre qui leur a donné la vie. Le bord d’airain de cette coupe merveilleuse était entouré d’une acanthe d’or. Les Troyens, à leur tour, font à Anius des présents non moins riches : ils donnent au prêtre d’Apollon un vase où se garde l’encens, une coupe d’or et un diadème étincelant de pierreries.

Anchise croit se rappeler que les Troyens tirent leur origine de Teucer : de Délos, ils font voile pour la Crète, mais ils en sont bientôt chassés par un terrible fléau ; ils quittent l’île aux cent villes, pour aller chercher les bords de l’Ausonie. Une tempête éclate, et les pousse sur les rivages perfides des Strophades, où la hideuse Aello les glace d’horreur. Bientôt Dulichium, Ithaque, Samé, Nérite, royaume du perfide Ulysse, fuient derrière eux. Ils aperçoivent Ambracie, disputée jadis par les dieux ; le rocher auquel le juge du débat, métamorphosé en pierre, a donné sa forme ; le promontoire où s’élève aujourd’hui le temple de l’Apollon d’Actium ; Dodone et ses rochers parlants ; et le golfe de Chaonie, où Jupiter sauva des flammes les enfants du roi des Molosses, en leur donnant des ailes. Ils gagnent l’île fortunée des Phéaciens, où mûrissent tant de fruits délicieux : ils visitent l’Épire, Buthrote, où régnait le divin Hélénus, et qui leur présente une faible image de Troie. De là, éclairés sur l’avenir par la science infaillible du fils de Priam, ils abordent aux champs de la Sicile ; cette île pousse trois caps dans la mer : celui de Pachynos, vers l’Auster orageux ; celui de Lilybée, du côté où soufflent les doux zéphyrs ; et celui de Pélore vers Borée et vers l’Ourse, qui ne se plonge jamais dans l’Océan. C’est là que les Troyens s’arrêtent : la rame et le vent favorable les font entrer dans le port de Zancle.

Scylla sur la rive droite du détroit, l’infatigable Charybde sur la rive gauche, sont la terreur des matelots : l’une ravit, dévore et revomit les vaisseaux, l’autre, dont une meute aboyante forme la noire ceinture, a le visage d’une jeune fille : et elle fut jadis une jeune fille, si tout n’est pas fiction dans les récits des poètes. Une foule de prétendants briguaient sa main ; mais elle rejetait leurs vœux, et, chérie des nymphes de la mer, elle allait leur conter ses refus et le désespoir de ses amants. Un jour Galatée, pendant que Scylla lui nouait et dénouait ses beaux cheveux, lui dit avec un long soupir : « Que tu es heureuse, ô Scylla ! tu n’as pas de sauvages amants ; tu peux impunément refuser leurs vœux ; et moi, fille de Nérée et de la belle Doris, avec mes cinquante sœurs pour appui, je n’ai pu échapper qu’à force de pleurs à l’amour d’un Cyclope ». Les larmes étouffent sa voix ; Scylla les essuie de sa blanche main, et console doucement la déesse :

« Parle-moi, ô compagne chérie, lui dit-elle : ne crains pas de dire à ton amie la cause de ta douleur ». Galatée lui répond : « Acis était le fils de Faune et de la nymphe Symæthis : il faisait le bonheur de son père, de sa mère, et le mien surtout, car je l’aimais : il était beau, il avait seize ans, et un léger duvet dessinait les doux contours de ses joues. Je l’aimais, et le Cyclope me poursuivait de son amour. Si tu me demandes quelle était dans mon âme la passion la plus vive, de ma haine pour le Cyclope, ou de ma tendresse pour Acis, je crois qu’elles étaient égales. Ô Vénus, que ta puissance est grande ! Ce géant farouche, l’horreur des forêts, que nul n’avait pu voir impunément, le contempteur de l’Olympe et des dieux, sent ce que c’est que l’amour : épris de ma beauté, il brûle, il oublie son antre et ses troupeaux. Il songe à sa figure ; il veut plaire : il peigne avec un râteau sa rude chevelure, il coupe avec une faux sa barbe hérissée ; il se mire dans les eaux, il compose ses traits farouches.Ce n’est plus ce géant féroce, toujours altéré de sang et affamé de meurtre : les vaisseaux abordent au rivage et le quittent sans péril. Cependant Télémus, porté sur les côtes de la Sicile, Télémus fils d’Eurymidès, que les signes de l’avenir n’avaient jamais trompé, va trouver sur l’Etna le terrible Polyphème : « L’œil unique que tu as au milieu du front, Ulysse te le ravira, lui dit-il. — Tu mens, méchant devin, un autre l’a déjà ravi », répond le géant, avec un éclat de rire, et en se moquant de l’infaillible menace de l’augure. Tantôt il parcourait, de ses pas gigantesques, le rivage qui s’affaissait sous son poids, tantôt il allait, épuisé de fatigue, se cacher dans son antre. Vois-tu ce cap élevé qui s’allonge au loin sur les flots, et que la mer baigne de deux côtés ? C’est là qu’un jour le Cyclope vint s’asseoir au milieu de ses brebis, qui le suivaient d’elles-mêmes. Après avoir posé à ses pieds le pin qui lui servait de bâton, et dont on aurait pu faire un mat, il prit une flûte formée de cent roseaux, et les mers, les montagnes frémirent des sifflements horribles qu’il en tira. Caché sous les flancs d’un rocher, je reposais sur le sein de mon Acis ; et de loin, mon oreille recueillait ces paroles, qui sont restées gravées dans ma mémoire : » Ô Galatée, tu es plus blanche qu’un beau lys, plus fraîche que les fleurs de la prairie, plus élancée que l’aune, plus brillante que le cristal, plus folâtre qu’un jeune chevreau, plus polie que le coquillage lentement usé par la vague, plus agréable que les rayons du soleil en hiver, et que l’ombre en été ; plus exquise que les fruits les plus exquis, plus noble que le haut platane, plus transparente que la glace, plus suave qu’un raisin mûr, plus douce que la crème et que le duvet du cigne, et, si tu ne fuyais pas toujours, plus belle qu’un frais jardin. Mais en même temps, ô Galatée, tu es plus sauvage que la génisse indomptée, plus dure que le chêne chargé d’ans, plus trompeuse que l’onde, que la branche de saule et le rameau flexible de la vigne, qui se dérobent sous la main, plus impassible que ces rochers, plus impétueuse que le torrent, plus fière que le paon dont on loue le plumage, plus irritante que la flamme, plus âpre que les ronces, plus farouche que l’ourse devenue mère, plus sourde que les profondeurs de l’Océan, plus cruelle que le serpent foulé par le pied du voyageur ; et, ce qui fait surtout ma douleur, plus agile que le cerf devant la meute aboyante, plus légère que l’aile du zéphyr. Ah ! si tu me connaissais, tu te repentirais d’avoir fui ; tu regretterais tes longs refus, tu ferais tout pour me retenir auprès de toi. J’ai sur le flanc de la montagne un antre creusé sous le rocher ; là, on ne sent ni la chaleur brûlante de l’été, ni les glaces de l’hiver : j’ai des arbres dont les branches plient sous les fruits ; j’ai de longues vignes aux raisins dorés, d’autres aux raisins colorés de pourpre : je t’en réserve les grappes. Toi-même, de tes mains tu iras cueillir la fraise parfumée, née à l’ombre des bois, les fruits d’automne du cornouillier, la prune au noir duvet, et celle, plus délicate, dont la couleur imite la cire nouvelle. Ni les douces châtaignes, ni les fruits les plus savoureux ne manqueront à mon épouse : tous les arbres serviront ses désirs. Ces troupeaux sont à moi : beaucoup d’autres errent dans les forêts et dans les vallées ; beaucoup reposent dans les antres de la montagne. Ne m’en demande pas le nombre, je l’ignore : c’est au pauvre qu’il convient de dénombrer son troupeau. Mes brebis sont belles ; mais viens en juger par toi-même : viens voir comme elles peuvent à peine soutenir leurs traînantes mamelles. Les jeunes agneaux sont dans de chaudes étables : d’autres sont remplies de jeunes chevreaux. J’ai toujours du lait blanc comme la neige : j’en garde une partie pour le boire ; je laisse l’autre s’épaissir en fromage. Près de moi, tu n’auras pas seulement de ces présents vulgaires, plaisirs si faciles à donner : des daims, des lièvres, des chevreaux, une paire de colombes, ou un nid enlevé sur la cime d’un arbre : j’ai trouvé, dans les montagnes, deux jeunes ours au long poil, qui pourront jouer avec toi : c’est à peine si tu sauras les distinguer, tant ils se ressemblent. Je les ai trouvés, et je me suis dit : je les garderai pour ma maîtresse. Viens, ô Galatée, lève ta belle tête au-dessus des flots d’azur ; viens et ne dédaigne pas mes présents. Je connais ma figure, je l’ai vue naguère dans une eau limpide, et son image m’a plu. Vois comme je suis grand ! Jupiter n’est pas plus grand dans le ciel ; car vous parlez toujours de je ne sais quel Jupiter, qui règne, dites-vous, sur le monde. Une épaisse chevelure domine mon large front, et, comme une forêt, ombrage mes épaules. Si mes membres sont hérissés de poils, crois-moi, ce n’est pas une laideur : la beauté de l’arbre est son feuillage ; la beauté du cheval, c’est la crinière qui ondoie sur son col impatient : l’oiseau a son plumage : la laine est l’honneur de la brebis : une barbe et des membres velus siéent à l’homme. Je n’ai qu’un œil au milieu du front ; mais on dirait un large bouclier : le soleil n’embrasse-t-il pas l’univers du haut des cieux ? Et pourtant le soleil n’a qu’un œil. C’est mon père qui règne sur vos humides demeures ; tu seras la belle-fille de Neptune. Prends pitié de moi, je t’en supplie ; écoute ma prière, car je n’ai jamais prié que toi.Je méprise Jupiter, son Olympe et sa foudre ; mais je tremble devant toi, ô fille de Nérée : ton courroux est plus terrible que son tonnerre. Je souffrirais moins vivement de tes mépris, si tu fuyais tout le monde, comme tu me fuis : mais pourquoi repousser le Cyclope, et chérir un Acis ? Pourquoi préférer à mes caresses les caresses d’Acis ? Eh bien ! qu’il se complaise en lui-même ; que toi aussi, pour ma douleur, ô Galatée, tu te complaises en lui ; mais qu’il me tombe un jour sous la main, et il sentira que ma force répond à ma taille. Je lui arracherai, tout vivant, les entrailles ; je lancerai ses membres déchirés à travers les champs, et jusque dans la mer où tu habites : oh ! ainsi, soyez-vous réunis ! car enfin je brûle, et la flamme irritée n’en est que plus vive et plus terrible : je brûle comme si l’Etna et tous ses feux étaient dans mon sein : et toi, ô Galatée, tu es sans pitié ! »

Après ces plaintes inutiles (j’observais tout), il se lève, et, comme un taureau furieux de la perte de sa génisse, il ne peut rester à la même place, il erre à travers les bois et les montagnes. Tout à coup, comme nous étions sans crainte et dans l’ignorance du péril, il m’aperçoit auprès d’Acis : « Je vous vois, s’écrie-t-il ; attendez, ce seront là vos dernières caresses ». Ce cri était terrible, comme celui d’un géant irrité ; l’Etna le répète avec horreur. Et moi, éperdue, je me précipite sous les flots : Acis fuyait : « À mon secours, Galatée, criait-il ; mon père, ma mère, à mon secours ! cachez-moi dans vos ondes, où je vais périr ! » Polyphème le poursuit ; il arrache le sommet d’une montagne et le lance ; et quoiqu’une extrémité de cette masse atteigne seule Acis, elle le couvre tout entier et l’écrase. J’ai fait pour lui tout ce que les destins permettaient, en lui donnant la forme et les attributs de son aïeul. Sous le roc qui l’avait écrasé, le sang coulait en flots de pourpre : et d’abord sa couleur commence à s’effacer ; c’est comme l’eau d’un fleuve, troublé par une orage ; peu à peu, c’est une source pure et limpide. Alors la pierre s’entr’ouvre ; de ses flancs surgit la tige vigoureuse de verts roseaux ; le flot s’ouvre, et s’échappe en bondissant du creux du rocher. Tout à coup, chose merveilleuse ! s’élève au milieu des eaux le buste d’un jeune homme : des cornes arment son front couronné de joncs flexibles : c’était Acis, mais plus grand, mais avec un teint verdâtre ; c’était Acis changé en fleuve ; et ces eaux ont conservé son nom ».

Galatée avait cessé de parler : les nymphes qui l’entouraient se séparent, et plongent sous l’eau profonde et calme. Scylla les quitte, car elle n’ose pas, comme elles, se confier aux flots. Après avoir dépouillé ses vêtements, elle suit au hasard le sable humide du rivage ; ou bien, fatiguée, elle gagne une grotte écartée, où dorment les eaux de la mer, pour y rafraîchir son beau corps. Tout à coup, fendant les flots, un hôte nouveau du profond Océan, naguère changé en dieu marin sur les côtes de l’Eubée, Glaucus arrive ; il voit Scylla, et, dans une muette surprise, il la contemple avec amour : mais elle fuit : pour la retenir, il l’appelle en vain des plus doux noms ; elle fuit toujours, la peur lui donne des ailes ; elle arrive au sommet d’un immense rocher, dont la cime unique est dépouillée d’ombrage, et elle se penche au loin au-dessus des eaux. Elle s’arrête ; et de cet asile inaccessible, ignorant si elle voit un monstre ou un dieu, elle regarde avec étonnement son étrange couleur, la longue chevelure qui couvre ses épaules et son dos, son corps terminé par la queue flexible d’un poisson. Glaucus s’en aperçoit, et appuyé sur un rocher voisin, il lui dit :

« Ô jeune fille, je ne suis pas un monstre, une bête féroce, mais un dieu de la mer : j’ai sur ces flots le même pouvoir que Protée, Triton et Palémon, fils d’Athamas. Naguère j’étais un simple mortel : mais j’aimais déjà les eaux profondes, et je vivais sur les bords de la mer. Tantôt j’amenais sur le rivage les poissons tombés dans mes filets ; tantôt, assis sur un rocher, je suivais de l’œil et de la main le mouvement de l’hameçon. Près d’une verte prairie est un rivage baigné d’un côté par les flots, et de l’autre, borde d’un frais gazon que n’a jamais effleuré la dent des génisses. On n’y voit point brouter la douce brebis et la chèvre inquiète, ou l’abeille empressée recueillir le suc parfumé des fleurs : jamais on n’y a tressé la joyeuse couronne des festins, et jamais l’herbe n’y est tombée sous la faux. Je m’assis le premier sur ce gazon, en faisant sécher mes filets humides : pour examiner ma pêche, je rangeais sur l’herbe les poissons que le hasard avait jetés dans mes filets, ou que l’appât trompeur avait fait mordre à l’hameçon. Tout à coup, chose incroyable, mais que me servirait-il de feindre ? à peine ces poissons ont touché le gazon, qu’ils se mettent à remuer, à sauter, à s’agiter sur la terre, comme s’ils étaient dans l’eau : et, pendant que je les regarde tout étonné, ils s’élancent du bord dans la mer, et laissent là leur nouveau maître. J’étais immobile de surprise. D’où vient cette chose étrange ? me demandais-je tout rêveur ; quelle en est la cause ? est-ce un dieu, est-ce le suc d’une plante ? mais quelle plante a donc une telle vertu ? » Et je cueille une poignée d’herbes, et je les mords avidement. À peine leurs sucs inconnus ont-ils humecté ma langue, je sens tout mon être bouleversé, mon âme ravie vers un autre élément par un indicible amour. Je ne puis résister : terre, adieu ! adieu pour toujours ! et je me plonge sous les eaux. Les dieux de la mer me reçoivent, et m’associent à leur pouvoir : à leur prière, Téthis et l’Océan me dépouillent de ma nature mortelle ; ils me purifient : ils prononcent neuf fois une formule sacrée, et m’ordonnent de plonger mon corps dans les eaux de cent fleuves. J’obéis ; et cent fleuves roulent leurs ondes sur ma tête. Voilà tout ce que je puis dire, tout ce que ma mémoire me rappelle ; je perdis l’usage de mes sens ; et quand je revins à moi, j’avais un autre corps, un autre esprit. Alors, pour la première fois, je vis cette barbe verdâtre, cette longue chevelure qui traîne au loin sur la mer, ces larges épaules, et mes jambes couvertes d’écailles et de nageoires. Mais à quoi bon cette nouvelle forme ? À quoi bon la faveur des divinités de la mer. Que me sert d’être dieu, si rien ne doit toucher ton cœur ? » Glaucus allait parler encore ; mais Scylla ne l’écoute plus : elle fuit. Le dieu frémit de colère : le dédain irrite sa passion : il va trouver, dans son palais rempli de monstres, Circé, la fille du Soleil.



LIVRE QUATORZIÈME

ARGUMENT. — I. Métamorphose de Scylla en monstre. — II. Voyage d’Énée ; métamorphose des Cercopes en singes. — III. Des compagnons d’Ulysse en pourceaux ; du roi Picus en pivert. — IV. Des compagnons de Diomède en oiseaux, — V. D’Appulus en olivier sauvage. — VI. Des vaisseaux d’Énée en Naïades. — VII. D’Ardée, ville des Rutules, en héron. — VIII. d’Énée en dieu. — IX. D’Anaxarète en statue ; amours de Pomone et de Vertumne. — X. Romulus devient le dieu Quirinus, et Hersilie la déesse Hora.


Déjà Glaucus a laissé derrière lui l’Etna, sous lequel gémissent les géants, et la terre des Cyclopes, qui ne doit rien ni à la herse, ni au soc de la charrue, ni au travail patient des bœufs : il perd de vue les murs opposés de Zancle et de Rhégium, et ce détroit, fertile en naufrages, resserré entre les confins de la Sicile et de l’Italie. D’une main puissante, il fend les flots de la mer Tyrrhénienne, et bientôt il arrive sur les collines aux herbes magiques, et dans le palais aux cent monstres divers de Circé. À peine l’a-t-il aperçue, à peine lui a-t-il donné le salut qu’elle lui rend : « Déesse, prends pitié d’un dieu, je t’en conjure, lui dit-il ; toi seule, si je t’en parais digne, peux adoucir les peines de mon amour ; car je connais toute la puissance des plantes, moi dont elles ont changé la nature. Apprends la cause du mal qui me possède : sur le rivage d’Italie, en face de Messine, j’ai vu Scylla : j’aurais honte de redire mes promesses, mes prières, mes flatteries caressantes, mes paroles d’amour ; elle a tout méprisé. Ô toi, s’il est quelque vertu dans les paroles magiques, que ta bouche sacrée les prononce ; ou si le charme des plantes a plus de force, prends celles dont tu as éprouvé déjà l’effet tout-puissant. Ne me guéris pas, laisse-moi ma blessure ; n’éteins pas le feu qui me dévore, mais que Scylla du moins le partage ! » Circé lui répond (et jamais femme n’eut pour l’amour une âme plus vive et plus ardente ; soit par un fougueux instinct, soit par la colère de Vénus, dont le Soleil, son père, avait révélé la honte) : « Tu ferais mieux de suivre celle qui se laisserait aimer, éprise des mêmes désirs et de la même passion. Tu étais digne d’un tel amour et tu méritais qu’on te l’offrît, sans le demander toi-même : mais, crois-moi, laisse espérer, et quelqu’un te l’offrira. En douterais-tu ? Ne crois-tu pas à la puissance de ta beauté ? Eh bien ! moi, déesse et fille du Soleil, moi dont tout le monde redoute et les paroles et les poisons magiques, je voudrais être à toi : méprise celle qui te méprise ; aime celle qui t’aime, et, du même coup, venge-nous tous les deux. — Non, répondit Glaucus ; on verra plutôt les forêts verdir dans la mer, et les algues marines pousser sur les montagnes, que mon amour changer, tant que durera la vie de Scylla ». La déesse s’indigne ; elle ne peut et elle ne voudrait pas, d’ailleurs, se venger sur le dieu qu’elle aime ; mais toute sa colère se tourne contre celle qu’on lui préfère. Furieuse de cet affront, elle broie d’horribles plantes et mêle à leurs poisons des paroles infernales : puis, enveloppée de ses voiles d’azur, elle sort de son palais, à travers les monstres qui la flattent sur son passage, et elle s’élance vers Rhégium. Elle marche sur les flots, comme sur le terrain solide du rivage, et ses pieds effleurent, sans se mouiller, le dos écumant des vagues. Il y avait une anse étroite, au contour sinueux, où Scylla aimait à venir goûter le repos et la fraîcheur, à l’abri d’une mer agitée et d’un ciel en feu, lorsque le soleil, au plus haut de sa course, avait ramené l’ombre au pied des chênes. C’est là que Circé verse, avec ses poisons, d’horribles germes. Le suc de ses herbes vénéneuses souille et corrompt les eaux ; et les lèvres de l’enchanteresse murmurent neuf fois des mots étranges et ténébreux. Scylla vient ensuite ; et à peine est-elle à moitié descendue dans l’onde, qu’elle se voit avec horreur entourée de montres aboyants. D’abord, elle ne sait pas qu’ils font partie de son corps ; elle veut fuir, elle les repousse, elle craint leurs dents hideuses : mais en fuyant elle les traîne avec elle ; ses cuisses, ses jambes, ses pieds, ont disparu ; elle les cherche et ne trouve à leur place que des gueules béantes, que des chiens hurlants, au corps difforme, et qui la pressent dans une affreuse ceinture.

Glaucus versa des larmes et fuit avec horreur les caresses de Circé, dont les poisons avaient trop odieusement servi la haine. Scylla resta dans ce lieu ; et bientôt elle put se venger de Circé, en dévorant les compagnons d’Ulysse. Elle allait aussi submerger les vaisseaux troyens, lorsqu’elle fut changée en un rocher, qui se dresse encore aujourd’hui sur les eaux, et que les matelots évitent avec effroi.

Les Troyens avaient, à force de rames, échappé à Scylla et à l’avide Charybde. Déjà ils apercevaient les côtes de l’Ausonie, lorsqu’un vent furieux les repousse sur le rivage africain. Là, Didon accueille Énée dans son palais ; mais elle accueille aussi dans son âme l’amour du héros dont elle ne devait pas supporter l’abandon : couchée sur un bûcher, qu’elle a fait élever sous le prétexte d’offrir un sacrifice, elle meurt de sa main, et, trompée par Énée, elle trompe tous ceux qui l’entourent. Énée fuit les murs naissants de Carthage et les sables de la Lybie : les vents le portent auprès du mont Éryx, où il retrouve Alceste, son ami : il offre un sacrifice sur le tombeau de son père, et remet à la voile, sur les vaisseaux encore noircis par les flammes de l’incendie qu’Iris avait allumé pour obéir à Junon. Il laisse derrière lui le royaume d’Éole, les terres de Vulcain, d’où s’exhalent les vapeurs empestées du soufre, et les rochers perfides des Sirènes. Privé de son pilote, Palinure, il côtoie les îles d’Inarime et de Prochyte, les rochers stériles de Pithécuses, dont le nom rappelle celui de ses habitants. Jadis le souverain des dieux, irrité de la mauvaise foi et des parjures des Cercopes, voulut punir les crimes de cette race perfide, et les changer tous en animaux difformes, à la fois semblables à l’homme, et différents de lui. Il contracta leurs membres, aplatit leur nez, sillonna leur visage de rides, et couvrit leur corps d’un poil fauve. Puis il les relégua dans cette île, en leur ôtant l’usage de la parole, dont ils ne s’étaient servi que pour le parjure : il ne leur laissa, pour se plaindre, qu’un cri rauque.

Énée laisse à sa droite les murs de Parthénope ; à sa gauche, la tombe de Misène, à la trompette éclatante, et va descendre sur les bords marécageux de Cumes. Il pénètre dans l’antre de l’antique Sibylle, et la prie de le conduire, par l’Averne, auprès des mânes de son père. Elle reste longtemps immobile, les yeux fixés sur la terre ; enfin elle les relève, et, pleine du dieu qui l’inspire : « Tu demandes beaucoup, dit-elle, héros dont on a vu briller le courage au milieu des épées, et la piété au milieu des flammes. Mais ne crains rien : tes désirs seront remplis ; tu verras avec moi les demeures de l’Élysée, les derniers royaumes du monde, et l’ombre chérie de ton père ; il n’est pas de chemin inaccessible à la vertu ».

Elle montre à Énée le rameau d’or qui brillait dans la forêt de Proserpine, et lui ordonne de l’arracher. Il obéit ; et il vit les richesses du formidable Pluton, les mânes de ses aïeux, et l’ombre du magnanime Anchise ; il connut les lois des enfers, et quels dangers, quelles guerres nouvelles il avait encore à soutenir. Il revient sur ses pas, toujours conduit par la Sibylle, et il trompe, en s’entretenant avec elle, l’ennui et les fatigues du chemin. Pendant qu’ils suivaient une route effrayante, à travers un sombre crépuscule, Énée dit à la Sibylle : « Que tu sois une déesse, ou seulement une mortelle chérie des dieux, tu seras toujours pour moi comme une divinité bienfaisante ; et je reconnaîtrai combien je dois à celle qui m’a fait voir les royaumes de la mort, qui m’en a fait sortir après les avoir vus. Quand je serai revenu sur la terre, je t’élèverai un temple et je brûlerai l’encens sur tes autels ». Elle se retourne,et lui répond après un long soupir : « Je ne suis pas une déesse, et l’encens ne doit pas brûler en l’honneur d’une mortelle : apprends qui je suis : j’aurais eu le don d’une jeunesse éternelle et sans fin, si j’avais voulu céder aux désirs de Phébus. Il m’aimait ; et, dans sa passion, il espérait me séduire par des présents. « Vierge de Cumes, me dit-il un jour, forme un vœu, et ton vœu sera rempli ». Je pris une poignée de poussière, et je souhaitai follement autant d’années de vie, que j’avais de grains de poussière dans la main. J’oubliai de souhaiter aussi des années toujours jeunes ; le dieu me les aurait données : il m’offrait cette jeunesse, toujours renaissante, si je voulais me livrer à lui ; j’ai méprisé les dons de Phébus, et je suis restée vierge. Mais l’âge heureux a fui rapide ; elle est venue, de son pas tremblant, la triste vieillesse, que je dois si longtemps subir. Déjà j’ai vécu sept longs siècles, et, pour épuiser le nombre des grains de sable, il me reste encore trois cents moissons, trois cents vendanges à voir mûrir. Viendra le temps, où cette vie prolongée aura miné mon corps, où mes membres, lentement usés par la vieillesse, seront réduits à un atome insaisissable : alors, qui pourra voir en moi la femme autrefois désirée, et désirée par un dieu ? Phébus, lui aussi peut-être, ne me reconnaîtra plus, ou niera m’avoir aimée, tant je serai différente de moi-même. Invisible à tous, je n’aurai plus que la voix : c’est tout ce que les destins doivent me laisser ».

Ainsi parlait la Sibylle ; et les deux voyageurs continuaient à gravir la route souterraine. Énée sort du royaume des ombres, non loin de Cumes, fondée par une colonie d’Eubéens ; et après avoir sacrifié, suivant les rites, il vient aborder au rivage qui ne portait pas encore le nom de sa nourrice. Là s’était arrêté, après de longs et pénibles voyages, Macarée, un des malheureux compagnons d’Ulysse. Il reconnaît, parmi les Troyens, Achéménide, naguère abandonné au milieu des rochers de l’Etna ; et, tout surpris de le voir encore vivant : « Quel heureux hasard, ou quel dieu t’a conservé ? lui dit-il. Comment un Grec se trouve-t-il sur le vaisseau d’un Troyen ? Quelle terre ce vaisseau va-t-il chercher ? » C’était bien Achéménide auquel il parlait, et non plus cette figure hideuse qui était apparue aux Troyens, sous des vêtements en lambeaux, et rattachés avec des épines. « Que je revoie Polyphème et ses dents dégouttantes de sang humain, dit-il à Macarée, si le toit de ma famille et Ithaque me sont plus chers que ce vaisseau, si j’honore Énée moins qu’un père ! Rien ne pourra m’acquitter jamais envers lui ; si je parle, si je respire, si je vois le ciel et la lumière du jour, c’est à lui (je ne saurais l’oublier) que je le dois ; grâce à lui, je ne suis pas tombé sous la dent du Cyclope ; et maintenant, si je meurs, mon corps reposera dans la terre, ou du moins il n’aura pas pour tombeau le ventre de Polyphème. Que devins-je au moment terrible où je me vis abandonné, et vous déjà loin du rivage ! La terreur m’avait ravi l’usage de mes sens : j’étais anéanti ; ma bouche s’ouvrit pour crier, mais l’ennemi était là, je tremblai de me trahir ; les cris insultants d’Ulysse faillirent vous perdre. Je vis le Cyclope arracher le sommet d’une montagne, et jeter au milieu de la mer cette masse effroyable ; je le vis encore, de ses bras gigantesques, lancer, avec la force d’une machine, d’énormes quartiers de rocs. À la vue des rochers, des vagues dont le poids menaçait de vous submerger, je pâlissais d’effroi, comme si j’avais été sur le vaisseau. Dès que la fuite vous a sauvés d’une mort affreuse, le géant va et revient, en rugissant, sur l’Etna ; aveugle, il étend devant lui ses larges mains pour éviter les forêts ; il se heurte contre les rochers ; il tourne vers la mer ses bras souillés de sang, et pousse d’horribles imprécations contre les Grecs. « Oh ! s’écrie-t il, si jamais le hasard ramenait sous ma main Ulysse, ou quelqu’un de ses compagnons sur qui je puisse assouvir toute ma rage, je lui mangerais les entrailles ; je le mettrais en pièces tout vivant, je boirais son sang avec délices ; je ferais crier ses membres broyés sous mes dents. Que je me consolerais facilement de la perte de mon œil ! » J’écoutais les furieuses menaces du Cyclope ; je regardais, glacé d’épouvante, son visage encore rouge de meurtre, ses mains terribles, ses vastes membres, son orbite saignant, sa barbe mêlée de sang humain. J’avais la mort sous mes yeux ; mais c’était la moindre de mes terreurs ; et déjà je me sentais saisi par la main du géant, je sentais mes entrailles dévorées et englouties dans les siennes ; je ne pouvais chasser l’horrible image des jours où je l’avais vu briser contre la terre mes malheureux compagnons, et lui-même, accroupi sur leurs cadavres, comme un lion sur sa proie, dévorer avidement les entrailles, les chairs, les os avec leur moelle et les membres palpitants. Tout mon corps tremblait ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines ; je le voyais encore mâcher ces mets hideux, et revomir les morceaux saignants parmi des flots de vin. Je me figurai victime d’un si affreux destin. Je restai longtemps caché, tremblant au moindre bruit, craignant la mort, et la désirant tout ensemble, trompant la faim avec des glands, des feuilles et de l’herbe ; seul, sans secours, sans espoir, et comme dévoué à la vengeance du Cyclope. Enfin, après de longues souffrances, j’aperçus ce vaisseau ; je courus au rivage, j’implorai du geste un asile, et l’on eut pitié de moi : un Grec fut recueilli sur un vaisseau des Troyens. Mais toi aussi, cher compagnon, conte-moi tes aventures, celles d’Ulysse et de tous ceux dont tu as partagé les périls ».

Macarée lui parle d’abord d’Éole, qui règne sur la mer profonde d’Étrurie, et qui retient dans des cavernes les vents furieux. Éole les avait enfermés dans une outre pour les donner au roi d’Ithaque ; et, grâce à cet étrange pré sent, Ulysse, après neuf jours d’une heureuse navigation, découvrait déjà son île tant désirée. Mais le dixième jour, ses compagnons, jaloux de leur chef, et avides de partager ses trésors, qu’ils croyaient cachés dans cette outre, avaient ouvert aux vents leur prison ; et le vaisseau, entraîné par eux sur les mers qu’il venait de traverser, était retenu sur les côtes du royaume d’Éole. « De là, dit Macarée, nous arrivons à la ville antique du Lestrygon Lamus, où régnait alors Antiphatès ; Ulysse me députe vers lui avec deux autres ; mais à peine l’un de mes compagnons et moi trouvons-nous notre salut dans la fuite ; le troisième est dévoré par le roi féroce des Lestrygons. Antiphatès nous poursuit ; et, à ses cris, une foule immense accourt sur le rivage ; ils nous accablent de rochers et de troncs d’arbres ; hommes et vaisseaux sont engloutis ; un seul navire échappe, et c’est celui que je montais avec Ulysse. La plupart de nos compagnons avaient péri ; nous fuyons en déplorant leur sort, et nous venons aborder à cette île que vous voyez de loin ; et c’est de loin qu’il faut la voir. Crois-moi, fils de Vénus, toi le plus juste des Troyens (car à mes yeux, la guerre terminée, tu n’es plus un ennemi), crois-moi, fuis les rivages de Circé. Nous aussi, après avoir attaché nos vaisseaux sur la côte, poursuivis par le cruel souvenir d’Antiphatès et de Polyphème, nous refusions de pénétrer dans l’île, et de visiter un palais inconnu. Il fallut tirer au sort, et le sort me choisit avec Polytès, Euryloque, le buveur Elpenor et dix-huit autres, pour nous rendre auprès de Circé. À peine avons-nous franchi le seuil, nous nous arrêtons, saisis de frayeur à la vue d’une multitude d’ours, de loups et de lions qui accouraient à nous ; mais aucun d’eux n’était à craindre : bien loin de nous montrer les griffes et les dents, ils remuent doucement la queue, et ils nous suivent avec mille caresses. Des femmes nous reçoivent, et à travers d’immenses galeries de marbre, nous conduisent auprès de leur maîtresse. Elle était assise dans une salle magnifique, sur un trône élevé, vêtue d’une robe éblouissante, avec un manteau d’un tissu d’or sur ses épaules. Autour d’elle, une foule de nymphes et de néréides ; mais leurs mains ne sont pas occupées au travail de la laine ; elles disposent les herbes, elles séparent les fleurs éparses devant elles, les plantes de diverses couleurs, et les placent avec soin dans des corbeilles. Circé dirige leurs travaux ; elle connaît l’usage de chaque feuille, les lois et les vertus de leur mélange ; c’est elle-même qui choisit et qui pèse les plantes qu’elle doit employer.

Dès qu’elle nous aperçoit, son visage prend un air riant et ouvert ; elle nous rend tous nos souhaits de joie et de bonheur. À l’instant elle fait préparer un mélange d’orge grillé, de miel, de vin et de lait caillé ; mais la douceur de ce breuvage déguisait les sucs perfides qu’elle y avait furtivement répandus. Elle-même nous présente les coupes de ses mains divines ; dévorés d’une soif ardente, nous les vidons d’un seul trait ; mais à peine avons-nous bu, à peine la cruelle déesse nous a-t-elle touché les cheveux de sa baguette (je ne puis le raconter sans honte), mon corps se hérisse de soies ; je veux parler, et je ne fais entendre qu’un rauque murmure ; mon front se baisse vers la terre, ma bouche s’allonge et se recourbe sous une peau épaisse, mon corps se gonfle et se charge de chairs ; les mains qui venaient de saisir la coupe me servent pour marcher. Nous subissons tous les mêmes et terribles effets du breuvage, et Circé nous renferme dans une étable. Euryloque seul ne prend pas la forme d’un porc ; seul il s’était défié de la coupe qu’on lui offrait. Heureuse défiance ! sans lui je ferais encore partie d’un immonde troupeau ; sans lui, Ulysse n’aurait pas été prévenu de notre étrange malheur, et ne serait pas venu nous délivrer. Le dieu qui porte le caducée lui donne la fleur au blanc calice et à la noire racine, que les dieux ont appelée moly. Cette fleur à la main, et muni des avertissements célestes, il entre hardiment dans la demeure de Circé. C’est en vain qu’elle l’invite à goûter la liqueur perfide, et qu’elle cherche à lui effleurer les cheveux de sa baguette ; Ulysse la repousse, la menace de son épée, et la déesse, tremblante, lui tend la main en signe de paix et d’amitié. Bientôt, admis à partager sa couche, il obtient d’elle, pour gage de leur union, notre délivrance. Circé répand sur nous les sucs d’une herbe bienfaisante, nous frappe à la tête de l’autre extrémité de sa baguette, et par des conjurations nouvelles, détruit l’effet des premières. À mesure qu’elle parle, notre corps se soulève de terre et se redresse ; les soies qui le couvraient tombent ; nos pieds quittent leur forme ignoble, nos épaules renaissent, nous retrouvons nos coudes et nos bras. Ulysse nous embrasse en pleurant ; nous pleurons avec lui ; nous le tenons longtemps serré sur nos cœurs, et nos premières paroles ne sont que l’expression de notre reconnaissance.

Nous sommes restés un an dans l’île de Circé : et, pendant ce long séjour, j’ai vu, j’ai appris bien des choses merveilleuses ; celle-ci, entre autres, que m’a contée, en secret, l’une des quatre femmes que Circé emploie à ces affreux mystères. Un jour, pendant que la déesse était restée seule auprès d’Ulysse, cette nymphe me fit voir, dans un lieu consacré, la statue en marbre blanc d’un jeune homme dont la tête, ornée de couronnes nombreuses, était surmontée d’un pivert. Curieux de savoir quelle était cette statue, pourquoi elle était adorée dans un temple, et pourquoi ce pivert était sur sa tête, je le demandai à ma compagne. « Écoute, Macarée, me dit-elle, et tu sauras combien est redoutable la puissance de ma maîtresse ; prête-moi ton attention.

« Picus, fils de Saturne, régnait dans l’Ausonie : il avait la passion de dresser pour la guerre de vaillants coursiers. Cette statue est la sienne : tu peux voir dans cette image de marbre combien il était beau, et son âme était aussi belle que sa figure. Il n’avait pu voir encore quatre fois les jeux que la Grèce célèbre tous les cinq ans dans l’Élide ; et les Dryades des monts du Latium avaient pourtant tourné les yeux vers lui ; les Nymphes des fontaines, les Naïades de l’Albula, du Numicus, de l’Anio, de l’Alme si tôt borné dans son cours, du Nar impétueux, du Farfarus aux frais ombrages ; les divinités qui habitent la foret sacrée de la Diane scythique, et les lacs d’alentour, toutes l’aimaient ; mais une seule nymphe eut son amour ; c’était la fille le Janus au double visage, et de Vénilia, qui lui avait donné la vie sur le mont Palatin. À peine sortie de l’adolescence, elle choisit, parmi tous ses amants, Picus pour son époux. Son admirable beauté était encore moins admirable que sa voix, et ses chants lui avaient fait donner le nom de Canente : ils animaient les bois et les rochers, apprivoisaient les animaux féroces, suspendaient le cours des grands fleuves, et fixaient le vol errant des oiseaux. Un jour, pendant qu’elle se plaisait à faire entendre sa voix mélodieuse, Picus était sorti du palais pour aller chasser le sanglier dans les campagnes de Laurente : il pressait les flancs d’un coursier plein de feu ; deux javelots brillaient dans sa main gauche, et une agrafe d’or tenait relevés les plis de sa chlamyde de pourpre. Le même jour, la fille du Soleil avait aussi quitté son île pour venir dans les mêmes forêts, sur les fertiles collines des Laurentins, cueillir de nouvelles plantes. Cachée dans le taillis, elle aperçoit Picus : immobile de surprise, elle laisse échapper les fleurs qu elle avait cueillies ; un feu subit court dans ses veines ; et, à peine remise de cette première émotion, elle veut lui parler, lui avouer tous ses désirs. Mais le cheval du jeune roi l’emportait rapidement au milieu d’un tourbillon de chasseurs. « Tu ne m’échapperas pas, s’écrie-t-elle ; non, quand tu serais enlevé par les vents : non, si je me connais bien, si toute la vertu des plantes n’est pas évanouie, si mes conjurations ne trompent pas mon attente ! » Elle dit, et l’ombre d’un sanglier, une image sans corps, vient passer sous les yeux de Picus, et paraît s’enfoncer dans l’épaisseur du bois, à travers un vigoureux taillis où les chevaux ne pouvaient pénétrer. À l’instant, le chasseur abusé saute à bas de son coursier fumant, s’élance après cette proie imaginaire, et s’égare dans les profondeurs de la forêt. Circé murmure d’infernales prières : elle conjure la puissance mystérieuse par ces mystérieuses paroles qui font pâlir la Lune, et voilent de sombres nuages la face du Soleil. À ces accents terribles, une nuit profonde couvre le ciel ; la terre exhale de noires vapeurs ; les compagnons du roi s’égarent dans les ténèbres et le laissent seul. La déesse saisit l’occasion et le moment : « Oh ! par ces yeux brillants qui ont captivé mes yeux, dit-elle à Picus, par cette adorable beauté qui me fait, moi, déesse, te supplier à genoux ; prends pitié de mes feux, reçois pour épouse la fille du Soleil, de celui dont le regard embrasse l’univers : laisse-toi toucher par mes prières ; ne méprise pas l’amour de Circé ! » Mais Picus repousse avec fierté la déesse et ses vœux :

« Qui que tu sois, lui dit-il, je ne puis être à toi : une autre me possède, et puisse-t-elle me posséder toujours ! Non, jamais, tant que les dieux me conserveront la fille de Janus, un autre amour ne viendra violer le serment qui nous unit ! » Circé prie et conjure de nouveau, mais en vain ; alors elle s’écrie avec fureur :

« Ton insolence ne restera pas impunie ! Tu ne reverras plus Canente : tu sauras ce que peut une femme, une amante outragée ; surtout quand cette femme est Circé, qui t’aime, et que tu outrages ! » Alors, elle se tourne deux fois vers l’Orient, deux fois vers l’Occident : elle touche trois fois Picus de sa baguette, et trois fois elle prononce sur lui des mots magiques ; il fuit, étonné lui-même de la vélocité de sa course : mais il se voit des ailes ; c’est un nouvel oiseau dans les forêts du Latium : indigné, il frappe les arbres d’un bec aussi dur que l’acier ; il fait avec rage de profondes blessures à leurs branches. Son plumage a conservé la couleur de pourpre de sa chlamyde ; et le jaune éclatant de son agrafe d’or brille autour de son cou. Il ne reste plus rien de Picus que son nom.

» Cependant ses compagnons l’appelaient à grands cris, et ne le trouvaient nulle part : ils aperçoivent Circé ; car elle avait déjà éclairé les airs, et permis aux vents et au Soleil de dissiper les nuages : ils l’accusent du crime qu’elle a commis, lui redemandent leur roi, portent la main sur elle, et la menacent de leurs javelots. Mais Circé répand sur la terre des sucs vénéneux ; elle invoque et la Nuit, et les dieux de la Nuit, l’Erèbe et le Chaos ; elle conjure Hécate avec de longs hurlements. Ô prodige ! les forêts bondissent et changent de place ; la terre gémit, les arbres voisins pâlissent, l’herbe se mouille d’une rosée sanglante ; on entend les rochers pousser d’affreux mugissements ; les chiens aboient, de hideux reptiles souillent la terre, et l’on voit voltiger çà et là les ombres des morts : les soldats sont immobiles, muets d’horreur. Circé touche de sa fatale baguette tous ces visages épouvantés ; et on ne voit plus à leur place qu’une foule d’animaux sauvages ; pas un seul n’a conservé la forme humaine.

» Le soleil couchant s’était abaissé sur les rivages de Tartesse, et Canente avait en vain attendu Picus ; ses yeux avaient en vain épié le retour de son époux : ses esclaves et le peuple parcourent les forêts, à la lueur des flambeaux. Ce n’est pas assez pour la Nymphe de gémir et de pleurer, de s’arracher les cheveux et de se meurtrir le sein : elle s’échappe de la ville, et court çà et là, comme en démence, dans les campagnes du Latium. Six jours et six nuits, sans nourriture et sans sommeil, elle va au hasard par les montagnes et par les vallées : le Tibre la vit le dernier, épuisée de fatigue et de douleur ; elle s’était laissé tomber sur sa rive, et là, toute en pleurs, d’une voix triste et faible, elle murmurait un chant plaintif, comme le chant du cygne qui va mourir. Enfin tout son corps, épuisé par les larmes, se dissout peu à peu et s’évanouit dans les airs. Le lieu témoin de sa mort étrange en a conservé le souvenir, et les muses de la vieille Italie, les Camènes lui ont donné le nom de Canente.

Voilà, dit Macarée en finissant, de ces prodiges dont j’ai vu ou entendu raconter tant d’exemples, pendant le cours d’une année. Ce long repos nous avait amollis, et nous avions oublié et nos vaisseaux et la mer, quand Ulysse donna l’ordre de remettre à la voile. Mais Circé nous avait prédit de longues épreuves, de lointains voyages, de nouveaux écueils et de nouvelles tempêtes : cet avenir m’effraya, je l’avoue, et je me suis attaché à ce rivage ».

Macarée avait terminé son récit. Énée renferme dans une urne les cendres de sa nourrice, et fait graver sur le tombeau ce peu de mots : « Ici repose Gaiète : ici le héros pieux qu’elle avait nourri, après l’avoir sauvée des flammes de Troie, a brûlé son corps dans les flammes du bûcher qu’il lui devait ». Les Troyens délient les câbles qui retenaient la flotte au rivage ; ils fuient les pièges, et l’île trop fameuse de Circé : ils viennent aborder non loin des bois sacrés qui ombragent le Tibre, à l’endroit où ses eaux, chargées d’un jaune limon, tombent dans la mer. Énée devient l’hôte et le gendre de Latinus, fils de Faune : mais ce n’est pas sans combats ; la belliqueuse nation des Rutules lui déclare la guerre ; Turnus lui dispute avec fureur celle qui avait dû être son épouse. L’Étrurie toute entière est aux prises avec le Latium ; et une lutte acharnée laisse longtemps la victoire indécise. Chaque parti cherche au dehors de nouvelles forces, et le camp des Rutules et celui des Troyens se remplissent d’alliés : Énée n’est pas allé inutilement demander l’appui d’Évandre ; mais Vénulus, le député du Rotule, revient, sans avoir obtenu l’alliance de Diomède, qui, après avoir longtemps erré de rivages en rivages, avait fondé une puissante cité sur les terres que l’apulien Daunus lui avait données avec sa fille. À la demande de secours que l’ambassadeur de Turnus lui avait faite, il avait opposé l’état de ses forces ; il ne voulait pas entraîner dans une guerre les peuples de Daunus, et quant à ses propres soldats, il en restait trop peu pour former une armée. « Je n’invente pas mes excuses, dit-il à Vénulus, et pour te le prouver, malgré toute l’amertume de ces souvenirs, j’aurai le courage de te raconter mes malheurs. Après la ruine de Troie, quand la flamme des Grecs eut dévoré Ilion, Ajax, fils d’Oïlée, dont le bras impie avait arraché Cassandre du temple de Minerve, attira sur nous tous le châtiment que lui seul avait mérité. La tempête nous disperse : l’ouragan nous emporte sur les vagues menaçantes, au milieu des ténèbres, des éclats du tonnerre, d’une pluie affreuse ; le ciel et la mer en fureur se déchaînent contre nous, et les écueils du promontoire de Capharée achèvent notre désastre. Je ne te fatiguerai pas du triste et long récit de tous nos malheurs : Priam lui-même aurait peut-être plaint les Grecs. Pallas m’avait arraché au naufrage : mais je suis obligé de fuir une seconde fois Argos, ma patrie, et Vénus, que j’avais eu l’audace de blesser sous les murs de Troie, me poursuit de toute sa haine. Que de fois alors, sur les flots, au milieu de la tempête, sur la terre, au milieu des batailles, ai-je envié le sort de ceux que, dans un même orage, sur les écueils de Capharée, la mer avait engloutis tous ensemble ! Que de fois ai-je regretté de n’avoir pas péri avec eux ! Mes compagnons, après avoir connu toutes les misères, perdaient courage, et las des tempêtes et des combats, ils demandaient la fin de cette vie errante. « Mais, dit Acmon, dont le caractère fougueux était aigri par le malheur, que reste-t-il, amis, après tant de souffrances, que nous ne puissions supporter encore ? Que pourra faire de plus toute la colère de Vénus ? Si nous avions quelque chose de pire à redouter, il y aurait sujet de former des vœux et des souhaits ; mais dans l’extrémité où nous sommes, on met la peur sous ses pieds ; l’extrême malheur ne craint plus rien. Que Vénus m’entende, si elle veut ; qu’elle haïsse à son gré tous les compagnons de Diomède ; nous méprisons sa haine, et toute sa puissance n’a sur nous que peu de prise ». Imprudentes paroles qui devaient exciter la colère de Vénus, et réveiller sa haine endormie ! Quelques-uns y applaudissent ; les autres, et c’est le plus grand nombre, font avec moi de vifs reproches à Acmon ; il veut répondre, mais son gosier se resserre, et sa voix n’a plus de force ; ses cheveux se changent en plumes ; des plumes couvrent son cou, sa poitrine et son dos ; d’autres, plus grandes, s’attachent à ses bras, et en forment deux ailes aux doux contours ; la peau des pieds envahit l’intervalle des doigts ; sa bouche devient dure comme la corne et se termine en pointe. Lycus, Idas, Nyctée, Rethénor, Abas admirent ce prodige, et pendant qu’ils l’admirent, ils prennent à leur tour la même figure ; et cent autres avec eux, qui s’envolent et battent des ailes autour de mes vaisseaux. Ces oiseaux, si subitement créés, se rapprochaient du cygne par la forme et par la blancheur du plumage. Pour moi, avec le peu de Grecs qui me restaient, à peine ai-je pu parvenir sur ces bords, où Daunus m’a cédé, avec la main de sa fille, une partie des terres arides de l’Apulie ».

Vénulus quitte les états de Diomède, les rivages du Peucétium, et les campagnes de la Messapie, où il visite en passant un antre, couronné d’un épais ombrage, et dont les parois sont toujours humides d’une espèce de rosée. Pan, aux cornes et aux pieds de bouc, l’habite aujourd’hui : c’était jadis la retraite des nymphes. Un jour, surprises dans cette grotte par le berger Appulus, elles avaient fui par un premier mouvement de terreur. Bientôt remises de leur effroi, honteuses de fuir devant un pâtre, elles forment à ses yeux des danses légères, où leurs pieds se meuvent en cadence. Mais Appulus se moque d’elles ; il contrefait, par des sauts grotesques, leurs mouvements gracieux ; il les poursuit de sales et grossières injures. Pour le faire taire, il faut que l’écorce d’un arbre vienne lui fermer la bouche. On peut reconnaître encore dans cet arbre la nature et les goûts d’Appulus ; c’est l’olivier sauvage aux baves amères comme ses paroles : toute l’âpreté de sa langue a passé en elles.

Les ambassadeurs de Turnus lui apportent le refus de Diomède ; mais les Rutules, privés de ce puissant auxiliaire, n’en poursuivent pas moins la guerre avec fureur ; le sang des deux partis coule par torrents. Turnus porte la flamme avide sur la flotte des Troyens : le feu menace les vaisseaux que l’onde a épargnés. Déjà il dévorait le bitume, la cire, toutes les matières qui pouvaient le nourrir ; déjà la flamme courait le long des mâts, les voiles étaient en feu, les bancs des rameurs commençaient à fumer. Mais la mère vénérée des dieux, Cybèle, se souvient que les vaisseaux d’Énée sont construits avec les pins de l’Ida : au bruit retentissant des cymbales, aux sons plus graves de la flûte de Phrygie, elle vole dans les airs sur son char attelé de lions. « C’est en vain, s’écrie-t-elle, c’est en vain, ô Turnus, que ta main sacrilège lance la flamme sur ces navires ; je les sauverai ; je ne laisserai pas le feu dévorer les fils de mes forêts ». Elle dit, et le tonnerre gronde, les nuages versent des torrents de pluie mêlés de grêle ; les vents déchaînés se heurtent, se combattent, et, dans leurs chocs furieux, bouleversent le ciel et les mers. L’un d’eux, lancé par la déesse, rompt les câbles qui liaient la flotte aux rivages, renverse les vaisseaux, et les abîme dans les flots. Le bois s’amollit et prend la forme d’un corps humain : les poupes recourbées en deviennent la tête et le visage, les antennes sont des bras, les rames des mains et des pieds qui fendent l’eau, les flancs s’assouplissent, les carènes se changent en reins flexibles, les cordages en ondoyante chevelure : ce sont de nouvelles Naïades avec la couleur azurée des vaisseaux ; elles se jouent au milieu des flots qu’elles redoutaient ; nées sur le sommet des montagnes, elles peuplent l’humide empire, sans regretter leur ancienne patrie. Mais elles n’ont pas oublié leurs longs périls sur tant de mers ; plus d’une fois, aux vaisseaux battus par la tempête elles ont prêté une main amie. Pour les Grecs seuls, elles sont sans pitié : le souvenir des malheurs de Troie et la haine des Grecs vivent dans leurs cœurs. Elles virent avec joie les débris du vaisseau d’Ulysse, et celui qu’il avait reçu d’Alcinoüs se durcir en rocher, et se dresser sur les eaux comme un nouvel écueil.

Les vaisseaux troyens changés en nymphes, on pouvait espérer que la terreur de ce prodige ferait tomber les armes des mains du Rutule ; mais il persiste. Chaque parti a ses dieux, et, ce qui vaut les dieux, le bras et le courage de ses chefs. Déjà ce n’est plus pour toi, Lavinie, ni pour le sceptre et le royaume de ton père, que combattent les deux rivaux ; c’est pour vaincre, c’est pour n’avoir pas la honte de céder. Enfin Vénus voit triompher les armes de son fils ; Turnus tombe, et Ardée dont il faisait la force tombe avec lui. Lorsque la flamme impitoyable l’a dévorée, et que ses toits ne sont plus qu’un monceau de cendres, des débris fumants un oiseau jusqu’alors inconnu s’envole, en secouant la cendre de ses ailes ; son cri plaintif, sa maigreur, son pâle plumage, tout en lui rappelle le désastre d’une ville détruite : il conserve le nom d’Ardée, et, par le triste battement de ses ailes, il en déplore le malheur.

Enfin, la vertu d’Énée avait désarmé les vieilles colères de Junon elle-même : après avoir raffermi les fondements de l’empire d’Iule, il n’avait plus qu’à prendre sa place dans le ciel. Vénus lui avait gagné le suffrage des dieux ; elle entoure de ses bras caressants le cou de Jupiter : « Ô mon père, lui dit-elle, tu n’as jamais été sévère et dur pour ta fille ; sois-lui encore plus doux aujourd’hui, je t’en conjure ; donne à Énée, à mon fils, qui te reconnaît pour son aïeul, un rang parmi les dieux, fût-ce le dernier ; mais qu’il l’obtienne, o mon père ! C’est assez pour lui d’avoir vu une fois le triste empire, et les rivages du Styx ». Tout l’Olympe applaudit à ces paroles, et Junon ne garda plus son visage froid et immobile : elle sourit en donnant son aveu. Jupiter répond à Vénus : « Vous êtes dignes tous les deux de cette divine faveur, toi qui la demandes, et celui pour qui elle est demandée : reçois-la, ma fille, je te l’accorde ». Vénus heureuse lui rend grâces : elle monte sur son char conduit par des colombes, fend les airs, et descend sur la rive du Numicus, dont les eaux couvertes de joncs se traînent, en serpentant, jusqu’à la mer. Elle ordonne au fleuve d’ôter à Énée tout ce qu’il a de mortel, et de faire disparaître cette dépouille sous ses eaux silencieuses. Le fleuve obéit ; la partie périssable du héros est entraînée dans son cours ; l’essence divine reste seule. La déesse répand sur le corps ainsi purifié une céleste odeur, et sur les lèvres un mélange de nectar et d’ambroisie : Énée devient un dieu, que les Romains honorent sous le nom d’Indigète ; il a chez eux un temple et des autels.

Après Énée, Ascagne, qui fut aussi appelé Iule, réunit sous ses lois Albe et le Latium ; il eut pour successeur Silvius, dont le fils reçut le nom et le sceptre antique de Latinus, qu’il sut porter avec gloire. Après lui, régnèrent Épytès, Capys, Capétus, Tibérinus : ce dernier se noya dans les eaux de l’Albula, et leur donna son nom ; il eut pour fils Rémulus et le fier Acrotas. Rémulus était l’aîné ; il voulut imiter la foudre et périt consumé par elle. Acrotas, plus sage que son frère, laissa le trône au vaillant Aventin ; celui-ci repose sur la montagne où il avait régné, et qui porte encore aujourd’hui son nom.

Après lui, Procas gouvernait les peuples qui sont autour du mont Palatin. Sous son règne vivait Pomone. Parmi les Hamadryades du Latium, aucune ne fut plus habile dans la culture des jardins ; aucune ne connut mieux celle des arbres fruitiers ; de là son nom de Pomone. Elle n’aime ni les forêts ni les fleuves, mais les champs et les arbres qui plient sous une heureuse abondance. Sa main n’est pas armée d’un javelot, mais d’une serpe légère, soit pour émonder les jets d’une pousse déréglée et réprimer un luxe inutile, soit pour fendre l’écorce où elle greffe le bourgeon étranger que le tronc nourrira de sa sève. Jamais ses arbres n’ont souffert de la soif ; elle amène à leurs pieds des ruisseaux qui abreuvent les fibres altérées de leurs racines : ce sont là ses goûts, ses plaisirs ; elle ne songe pas à l’amour. Pour éviter la poursuite des dieux champêtres, elle ferme avec soins ses vergers ; elle prévient et fuit leur approche. Que n’ont pas essayé, pour la vaincre, et les satyres bondissants et les faunes aux cornes couronnées de pin, et Sylvain, toujours jeune dans ses vieilles années, et le dieu lascif dont la faux épouvante les voleurs ! Vertumne, avec plus d’amour encore, n’était pas plus heureux. Oh ! que de fois, pour la voir, sous l’habit d’un rude moissonneur, (et il trompait alors tous les yeux), il avait porté dans une corbeille des épis de blé ! Souvent, la tête couronnée de foin nouveau, on le prenait pour un faneur qui venait de faucher l’herbe et de la retourner au soleil ; souvent, l’aiguillon à la main, on eût dit que son bras robuste venait d’ôter le joug aux bœufs fatigués ; courbé sous une échelle, il paraissait aller cueillir des fruits. Il se montrait tour à tour avec la serpe du vigneron, l’épée du soldat, ou la ligne du pêcheur. Enfin, sous mille formes diverses, il goûtait le bonheur furtif de voir celle qu’il aimait. Un jour, la tête couverte d’une coiffe bigarrée, appuyé sur un bâton, les tempes entourées de cheveux gris, sous les traits d’une vieille femme, il pénètre dans les vergers de Pomone. Il en admire les fruits. « Que de richesses ! » s’écrie-t-il ; et en louant la nymphe, il lui donne quelques baisers, comme jamais vieille femme n’en donna. Il s’assied, tout courbé, sur un banc de gazon, et regarde les arbres que le poids des fruits mûrs inclinait vers la terre. Près de lui, un orme spacieux soutenait une vigne d’où pendaient de longues grappes ; il loue cette heureuse union : « Si cet arbre, dit-il, était resté sans compagne, il n’aurait qu’un stérile feuillage à nous offrir ; si la vigne ne se mariait pas à l’orme qu’elle embrasse, on la verrait languir et ramper sur la terre. Et cependant, peu touchée de cet exemple, ô Pomone, tu fuis l’amour, tu ne veux pas t’unir à un époux. Ah ! si tu le voulais, jamais plus de prétendants n’auraient usé de prière auprès d’Hélène, et de celle qui émut la guerre des Lapithes, et de l’épouse d’Ulysse, si audacieux contre les lâches. Et même, en ce moment, où tu repousses avec dédain tous les vœux, que d’amants autour de toi, des dieux, et des demi-dieux, et toutes les divinités des monts Albains ! Mais, si tu es sage, si tu veux faire un heureux choix, écoute les conseils d’une vieille femme qui t’aime mieux que personne, et plus que tu ne le penses : rejette des hymens vulgaires, et prends Vertumne pour époux. Je me fais garant de lui : il m’est aussi connu qu’il se connaît lui-même. Ce n’est point un de ces dieux inquiets, qui courent le monde ; ces lieux seuls ont su lui plaire. On ne le voit pas, comme la foule des amants, ne trouver belle que la dernière femme qu’il a vue ; tu seras son premier et son dernier amour ; seule, tu rempliras son âme ; à toi seule, il a voué sa vie toute entière. Et puis, il est jeune, il est beau ; il peut prendre à son gré toutes les formes. Commande, et tu peux tout commander, il le fera. Pourquoi le fuir ? N’avez-vous pas tous les deux les mêmes goûts ? Les fruits que tu cultives, il en a les prémices, et ils lui sont plus doux, offerts de ta main. Mais ce ne sont plus ni les fruits cueillis à tes arbres, ni les plantes mûries dans tes jardins qu’il désire : il ne veut rien que toi ; aie pitié de son amour ; pense que c’est lui-même qui te supplie par ma bouche. Crains les dieux vengeurs, crains Vénus, qui punit les cœurs insensibles, et l’implacable colère de Némésis. Ne ris pas de ces menaces ; je suis vieille, et mon âge m’a beaucoup appris. Je veux te conter une histoire connue dans toute la Chypre ; elle peut toucher ton âme, et adoucir ta fierté.

Iphis, d’une famille obscure, avait vu Anaxarète, sortie du sang illustre de Teucer ; il l’avait vue, et tous les feux de l’amour le dévoraient. Après de longs combats, la raison impuissante dut céder à la violence de ses désirs ; il vient, en suppliant, au palais d’Anaxarète ; il avoue à la nourrice sa malheureuse passion ; il la conjure, au nom de celle dont elle est fière, de ne pas le rebuter ; il flatte les esclaves ; il implore d’une voix tremblante leur appui ; il confie à des tablettes ses doux aveux ; il suspend à la porte des couronnes de fleurs mouillées de ses larmes ; il se couche sur le marbre glacé du seuil ; il maudit l’obstacle qui le sépare de celle qu’il aime. Mais elle, plus sourde que les flots d’une mer orageuse, plus dure que le fer sorti des forges du Norique, et que la roche vive encore au sein de la carrière, elle le méprise, elle rit de son amour, et elle joint aux refus de fières et dédaigneuses paroles ; elle lui défend même d’espérer. Iphis ne peut supporter longtemps cette affreuse torture, et, devant la porte d’Anaxarète, il lui adresse ces dernières plaintes : « Tu l’emportes, Anaxarète ! Enfin tu ne seras plus importunée de moi : triomphe, pousse des cris d’allégresse, ceins ton front de laurier ; je vais mourir : allons, réjouis-toi, barbare ! Tu seras du moins obligée de faire une fois mon éloge ; une fois j’aurai su te plaire, et trouver un mérite à tes yeux. Mais souviens-toi que mon amour n’aura fini qu’avec ma vie, et que je vais perdre en même temps cette double existence. Ce n’est pas la renommée qui viendra t’annoncer ma mort : moi-même, je serai là, pour t’en convaincre : tu verras mon corps inanimé, et cette vue réjouira tes yeux. Et vous, dieux puissants ! si vous jetez les yeux sur nous, pauvres mortels, souvenez-vous de moi. Ma voix n’a plus la force de prier : que le souvenir d’Iphis vive dans un long avenir ; accordez à sa mémoire ce que vous retranchez à sa vie ». Il dit ; et levant ses yeux mouillés de larmes, ses bras amaigris par la douleur vers la porte, si souvent ornée par lui de guirlandes, il y attache un fatal cordon : « Voilà donc, s’écrie-t-il, voilà les liens qui te plaisent, cruelle, impie ! » Et la tête passée dans le nœud, le visage encore tourné vers elle, il s’élance ; le lien l’étrangle, et le corps de l’infortuné reste suspendu. Heurtée par le mouvement convulsif de ses pieds, la porte semble gémir et rend des sons plaintifs ; elle s’ouvre et laisse voir le cadavre. Les esclaves poussent un cri d’horreur, et le détachent ; mais il était trop tard. On le rapporte à la maison de sa mère, car son père était mort. Elle le reçoit dans son sein, elle entoure de ses bras ses membres glacés ; et après avoir fait, après avoir dit tout ce que la douleur inspire à une mère désolée, elle conduit par la ville, en pleurant, les funérailles de son fils ; elle porte son corps livide au bûcher. La fatale maison se trouvait par hasard sur la route du convoi ; le bruit des gémissements et des sanglots parvint aux oreilles d’Anaxarète. Déjà un dieu vengeur l’agite : « Voyons, dit-elle, malgré son trouble, voyons cette triste pompe ! » Elle monte au lieu le plus élevé de son palais, et s’approche d’une fenêtre ouverte. Mais à peine a-t-elle aperçu le corps d’Iphis étendu sur le lit funèbre, ses yeux se fixent, le sang abandonne ses veines, sa peau blanchit ; elle veut fuir, et ses pieds s’attachent au sol ; elle veut détourner la tête, et son cou s’y refuse ; la dureté de son cœur envahit peu à peu tous ses membres ; elle n’est plus qu’une statue de marbre. Ce n’est pas une fable que ce récit, ô Pomone ! Salamine conserve encore cette statue, qui cache Anaxarète ; et l’on voit, dans cette ville, un temple consacré à Vénus qui regarde au loin.

» N’oublie pas cette histoire, ô ma fille ; dépose ta fierté, je t’en prie, et comble les vœux de ton amant. Alors, puissent les gelées du printemps ne pas brûler les fleurs de tes arbres, ni les vents rapides secouer leurs fruits mûrs ! » Il dit ; et las de tous ces déguisements inutiles, il dépouille son attirail de vieille femme, et redevient lui-même jeune et beau ; il apparaît à Pomone comme l’image étincelante du soleil, quand il déchire de ses rayons victorieux un voile de sombres nuages qui le couvraient. Il veut lui faire violence ; mais la violence est inutile : la nymphe s’est éprise de la beauté du dieu, et son cœur est blessé du même amour.

À Procas succède Amulius, roi de l’Ausonie, par l’injustice et par la force ; mais le vieux Numitor, vengé par ses petits-fils, recouvre enfin son royaume. Le jour des fêtes de Palès, Rome est fondée. Tatius et le sénat sabin portent la guerre sous les murs de la ville naissante ; Tarpéia ouvre aux ennemis le chemin du Capitole, et meurt écrasée sous le poids de leurs boucliers ; digne prix de sa trahison ! Les Sabins, comme des loups dévorants, s’approchent en silence pour égorger les Romains, vaincus par le sommeil ; ils marchent aux portes, que Romulus avait eu soin de fermer et de munir de solides barrières ; mais une d’elles est ouverte par la main de Junon elle-même, qui la fait tourner sans bruit sur ses gonds. Venus seule s’est aperçue que le passage est libre, et elle irait le refermer, s’il était permis à un dieu de détruire l’ouvrage d’un autre dieu. Auprès du temple de Janus, habitaient les naïades d’une source glacée ; Vénus implore leur secours, et les nymphes ne peuvent résister à la juste prière de la déesse. L’eau jaillit de toutes les veines de la source ; mais ce n’est pas encore assez pour fermer le passage et rendre inaccessible le temple de Janus. Elles chargent les eaux de soufre ; elles versent un bitume enflammé dans les conduits souterrains ; l’ardente vapeur pénètre jusqu’au fond des plus secrets canaux, et l’onde, tout à l’heure aussi froide que la glace des Alpes, devient aussi chaude que le feu lui-même. Deux jets brûlants fument à la double entrée du temple, et une barrière liquide défend la porte inutilement ouverte aux Sabins. Cependant les Romains courent aux armes, et Romulus les conduit à l’ennemi. Quand la terre est jonchée de cadavres, quand Romains et Sabins, gendres et beaux-pères ont mêlé leur sang dans une lutte impie, la paix vient mettre fin au combat : les deux partis renoncent à faire de l’épée leur dernière raison, et Romulus partage l’empire avec Tatius.

Tatius était mort, et Romulus avait réuni sous une même loi les deux peuples. Mars dépose son casque, et s’adresse en ces termes au souverain des dieux et des hommes : « Il est temps, ô mon père, puisque la puissance romaine est assise sur de solides fondements, et que ses destins ne dépendent plus d’une seule tête, il est temps de tenir envers moi, envers mon fils, tes promesses, d’enlever Romulus à la terre, et de le placer dans le ciel. Jadis, en présence de tous les dieux, tu m’as dit (et ces heureuses paroles sont restées gravées dans mon cœur) : « Un de tes fils sera immortel ; tu pourras l’enlever dans l’Olympe. Tu l’as dit ; que ta parole s’accomplisse ! » Jupiter fait un signe, et le ciel se couvre de noirs nuages, et la foudre, les éclairs font trembler Rome. À ce signe, qui lui permet de ravir Romulus à la terre, Mars, la lance en main, monte fièrement sur son char ensanglanté, excite ses coursiers, franchit en un instant les plaines de l’air, et descend sur la cime couronnée de forêts du mont Palatin. Au moment où Romulus rendait la justice à son peuple, il l’enlève ; la dépouille mortelle du héros se dissout dans les airs, comme la balle de plomb vigoureusement lancée par la fronde. Il prend une forme divine, plus digne des banquets célestes, la forme de Quirinus revêtu de la trabée.

L’épouse de Romulus pleurait sa perte ; Junon ordonne à Iris de descendre auprès d’Hersilie, et de lui tenir ce discours : « Ô toi, l’honneur et l’ornement des femmes romaines et des Sabines ! digne d’avoir été l’épouse d’un héros, d’être aujourd’hui celle de Quirinus, cesse de pleurer ; et, si tu veux voir ton époux, viens avec moi dans la forêt sacrée qui verdit sur le mont Quirinal, et qui ombrage le temple du roi des Romains ». Iris obéit ; de son arc aux brillantes couleurs, elle se laisse glisser sur la terre. Elle adresse à Hersilie les paroles de Junon. Hersilie ose à peine lever les yeux sur la divine messagère. « Ô déesse, lui dit-elle, ton nom m’est inconnu ; mais, je le sens, tu es une immortelle. Viens ! oh ! viens ; conduis-moi au-près de mon époux ; que les destins me donnent une seule fois le bonheur de le voir, et je n’envierai pas le bonheur des dieux ». Aussitôt Hersilie est conduite par Iris sur le mont Quirinal ; là, une étoile détachée du ciel vient tomber sur la terre ; sa lumière inonde les cheveux d’Hersilie, et l’épouse de Romulus disparaît avec l’astre. Le fondateur de Rome l’a reçue de nouveau dans ses bras. Elle perd à la fois et son enveloppe mortelle et son nom : on l’appelle Hora, et on l’adore aujourd’hui dans le même temple que Quirinus.



LIVRE QUINZIÈME

ARGUMENT. — I. Fondation de Crotone. — II. Système des transformations ; Pythagore l’enseigne à Numa. — III. Hippolyte devient le dieu Virbius ; la nymphe Égérie changée en fontaine. — IV. Tagès né d’une motte de terre. — V. La lance de Romulus changée en arbre. — VI. Cipus se voit des cornes. — VII. Peste du Latium ; Esculape accompagne les Romains sous la forme d’un serpent. — VIII. Jules-César changé en étoile ; éloge d’Auguste.


Après Romulus, qui pourra soutenir le terrible fardeau de l’empire ? Qui sera digne de succéder à un tel roi ? La voix publique, oracle de la vérité, désigne un nom illustre, celui de Numa.

Ce n’est pas assez pour Numa de connaître les institutions des Sabins : sa vaste intelligence embrasse une plus grande étude, et son génie veut pénétrer la nature et les principes de toutes choses. Cette soif de science l’avait fait sortir de Cures, sa patrie ; et de longs voyages l’avaient amené jusque dans les murs de Crotone. Il voulut savoir qui était venu fonder cette ville grecque sur les rivages de l’Italie ; et un des anciens habitants du pays, souvenir vivant du vieil âge, lui conta cette histoire :

« Après avoir enlevé les riches troupeaux de Géryon, roi des Ibères, Hercule, poussé par un vent favorable, vint aborder, dit-on, au promontoire Lacinien. Pendant que ses grands bœufs erraient dans de gras pâturages, le héros fut accueilli sous le toit hospitalier de Croton, et s’y reposa de ses longues fatigues. Au moment de partir : « Nos neveux, dit-il, verront une ville dans ces lieux ». Et sa promesse fut accomplie. Longtemps après, vivait dans Argos Myscélus, fils d’Alémon, l’homme alors le plus cher et le plus agréable aux dieux. Une nuit, plongé dans un profond sommeil, il vit Hercule, penché sur son visage : « Lève-toi, disait-il, abandonne ta patrie, et va chercher les bords lointains de l’Aesar, au lit semé de cailloux ». Et le dieu ajouta de terribles menaces, s’il refusait d’obéir. Hercule disparaît et le sommeil avec lui : Myscélus se lève ; il repasse en lui-même, tout rêveur, les circonstances de sa vision, et il reste en proie à une pénible anxiété. Un dieu lui ordonne de partir, et les lois le lui défendent : tout citoyen qui veut s’expatrier est puni de mort. Dès que le soleil radieux a caché sa tête brillante sous les flets de l’Océan, et que la sombre nuit lève la sienne, couronnée d’étoiles, le dieu apparaît encore à Myscélus, et renouvelle ses ordres, avec des menaces plus vives et plus terribles. Myscélus, effrayé, se dispose à transporter en d’autres lieux ses pénates ; mais la ville s’émeut ; on l’accuse d’avoir violé la loi ; et déjà la sentence allait être prononcée, le crime était patent, les témoins inutiles, lorsque Myscélus, pâle et abattu, levant les mains et les yeux vers le ciel : « Ô toi, s’écrie-t-il, qu’ont fait dieu ton courage et tes longs travaux, je t’en prie, viens à mon secours : si je suis coupable, c’est toi qui l’as voulu ». Suivant le mode antique de rendre la sentence, des cailloux blancs absolvaient l’accusé, des cailloux noirs le condamnaient. Chaque juge laisse tomber dans l’urne impitoyable un noir suffrage ; on la renverse, pour compter les cailloux ; mais tous, de noirs qu’ils étaient, sont devenus blancs. Hercule a changé la couleur de la sentence. Myscélus est absous ; il rend grâces au fils de Jupiter ; et favorisé par les vents, il traverse la mer Ionienne. Tarente, colonie de Sparte, Sybaris, Salente, Thurium, Témèse, les champs de l’Apulie fuient derrière lui ; bientôt, en suivant toujours le rivage, il trouve l’embouchure du fleuve désigné par Hercule, et non loin de là, une tombe où reposent les cendres de Croton. C’est là que, pour obéir au dieu, il jette les fondements d’une cité nouvelle, qui reçoit le nom du mort enseveli près de ses murs ».

Telle était la tradition constante sur l’origine et les causes de la fondation de Crotone.

Là, Numa rencontra Pythagore : le sage de Samos avait fui sa patrie esclave, et à la tyrannie il avait préféré un exil volontaire. À travers les espaces, jusque dans les régions du ciel, sa pensée allait trouver les dieux, et ce que la nature dérobe aux yeux du corps, il le découvrait avec les yeux de l’âme. Après avoir recueilli en lui-même, tout vu, tout pénétré, par une étude active et profonde, il mettait au jour ses trésors, et en faisait part à tous. La foule écoutait en silence et avec admiration sa parole : il expliquait l’origine du monde, et les principes de toutes choses, et la nature, et Dieu ; comment se forment et la neige et la foudre ; si c’est Jupiter qui tonne, ou les nuages entrechoqués par les vents ; d’où viennent les tremblements de terre, et quelle loi préside aux révolutions des astres ; son génie dévoilait tous les mystères.

Le premier, il fit un crime à l’homme de charger sa table de la chair des animaux ; le premier, il fit entendre ces sublimes mais inutiles leçons : « Cessez, mortels, de vous souiller de mets abominables ! Vous avez les moissons ; vous avez les fruits dont le poids incline les rameaux vers la terre, les raisins suspendus à la vigne, les plantes savoureuses et celles dont le feu peut adoucir les sucs et amollir le tissu ; vous avez le lait des troupeaux, et le miel parfumé de thym ; la terre vous prodigue ses trésors, des mets innocents et purs, qui ne sont pas achetés par le meurtre et le sang. La chair apaise la faim des animaux ; et combien encore, le cheval, le bœuf, la brebis, vivent de l’herbe des prairies ! Mais ceux d’un instinct cruel et farouche, les tigres d’Arménie, les lions rugissants, les ours, les loups, aiment une nourriture sanglante. Chose horrible ! des entrailles engloutir des entrailles, un corps s’engraisser d’un autre corps, un être animé vivre de la mort d’un être animé comme lui ! Quoi ! au milieu des richesses que la terre, cette mère bienfaisante, produit pour nos besoins, tu n’aimes qu’à déchirer d’une dent cruelle des chairs palpitantes ; tu renouvelles les goûts barbares du Cyclope, et, sans la destruction d’un être, tu ne peux assouvir les appétits déréglés d’un estomac vorace ! Mais dans cet âge antique dont nous avons fait l’âge d’or, l’homme était riche et heureux avec les fruits des arbres et les plantes de la terre ; le sang ne souillait pas sa bouche. Alors l’oiseau pouvait, sans péril, se jouer dans les airs ; le lièvre courait hardiment dans la campagne ; le poisson crédule ne venait pas se suspendre à l’hameçon. Point d’ennemis, nuls pièges à redouter ; mais une sécurité profonde. Maudit soit celui qui, le premier, dédaigna la frugalité de cet âge, et dont le ventre avide engloutit des mets vivants ! il a ouvert le chemin au crime. C’est pour détruire les bêtes féroces, que le fer a dû d’abord se rougir de sang : jusque là, rien de trop : les animaux qui menacent notre vie, l’homme peut les tuer sans remords, mais seulement les tuer, et non pas s’en nourrir. On fit plus, et le porc parut mériter d’être la première victime immolée à Cérès, pour avoir fouillé les champs, déterré les semences et ruiné l’espoir de l’année ; le bouc, rongeur de la vigne, fut égorgé sur les autels de Bacchus : du moins ils avaient nui tous les deux. Mais quel est votre crime, douces brebis, qui portez, dans vos pleines mamelles, un nectar fait pour l’homme, et dont la toison lui fournit de chauds vêtements ; vous, dont la vie lui est plus utile que la mort ? Quel mal a fait le bœuf, bon et paisible animal, incapable de nuire, né pour les plus durs travaux ? Oui ! c’est un ingrat, indigne des présents de Cérès, celui qui peut tirer de la charrue, pour le tuer, son infatigable ouvrier ; qui frappe de la hache ce col usé par le travail, après qu’il a tant de fois retourné le sol, et préparé de riches moissons. Et ce n’est pas assez de commettre un tel crime ; l’homme y associe les dieux ; il ose croire que le sang des taureaux réjouit le cœur de Jupiter. Une victime sans tache, et d’une admirable beauté, beauté funeste ! les cornes dorées et parées de bandelettes, est conduite aux autels. Là, sans rien comprendre, elle entend des prières, elle voit poser sur son front les fruits de la terre, qu’elle a cultivée ; le couteau qu’elle a peut-être aperçu dans un vase d’eau limpide la frappe ; le sang coule, et, dans les entrailles arrachées de son sein palpitant, on interroge la volonté des dieux. D’où viennent à l’homme ces horribles appétits ? Ô mortels, comment osez-vous ? Cessez, je vous en conjure ; écoutez mes conseils, et quand vous portez à votre bouche la chair de vos bœufs, sachez bien que vous dévorez vos laboureurs.

» Et puisqu’un dieu me presse de parler, j’obéis au dieu qui m’inspire : mon âme est un oracle ; devant moi les cieux s’ouvrent, et un esprit divin se révèle par ma voix. De grands mystères, que le génie n’a pas encore interrogés, je vais les dire : à travers les espaces, loin de cette terre, de ce séjour de boue, je veux voler sur les nuages, et fouler à mes pieds les puissantes épaules d’Atlas ; je veux d’en haut regarder la foule insensée qui s’agite ; je veux rassurer l’homme tremblant à l’idée du trépas, et lui dérouler le livre des destins.

» Ô race abusée, d’où te vient cette horreur de la mort ? Pourquoi redouter et le Styx, et la nuit infernale, et les châtiments d’un monde imaginaire, vains noms, vaines fictions des poètes ? Votre corps, que la flamme du bûcher ou la pourriture le détruise, ne peut souffrir aucun mal : l’âme ne peut mourir, et elle ne sort d’une première demeure que pour aller vivre dans une autre. Moi-même, il m’en souvient, j’étais au siège de Troie, je m’appelais Euphorbe, fils de Penthus et le plus jeune des Atrides me traversa la poitrine de sa lance. Naguère encore, dans Argos, j’ai reconnu mon bouclier, aux murs du temple de Junon. Tout change ; rien ne périt. L’esprit vagabond erre d’un lieu dans un autre, anime tous les corps ; l’animal après l’homme, l’homme après l’animal ; mais il ne meurt jamais. Comme la cire docile, qui reçoit mille empreintes nouvelles, et sous des formes toujours variées, demeure toujours la même, l’âme reste la même aussi, sous la diverse apparence des divers corps où elle émigre. Gardez-vous d’être impies, pour obéir au ventre ; gardez-vous, les dieux le veulent, de troubler dans leur asile, d’en chasser par le meurtre les âmes de vos proches : ne nourrissez pas de sang votre sang.

» Et puisque j’ai déployé toutes mes voiles aux vents qui m’ont porté en si haute mer, je poursuis. Rien dans l’univers n’est stable : tout passe ; toute forme est éphémère. Le temps lui-même ne cesse de couler comme un fleuve ; les eaux du fleuve ne s’arrêtent jamais, et jamais les heures légères ; le flot pousse le flot ; chassé par celui qui arrive, il chasse celui qui le précède. Ainsi des heures ; elles fuient, se suivent, et sont toujours nouvelles ; celle qui fut naguère n’est plus, celle qui n’était pas commence, et tous les moments sont renouvelés. Voyez : la nuit, dès sa naissance, tend vers le jour, et la lumière vient après les ténèbres. L’aspect du ciel n’est pas le même, et quand les êtres fatigués se reposent au sein du sommeil, et quand Lucifer paraît sur son blanc coursier, et quand l’Aurore vient colorer le monde, que Phébus doit, après elle, inonder de ses rayons. Le disque du soleil lui-même, rouge le matin lorsqu’il se lève, rouge le soir lorsqu’il se couche, blanchit au plus haut point de sa course, où il nage dans un air pur et dégagé des lourdes émanations de la terre. La forme de l’astre de la nuit ne peut être jamais la même : la veille, son front est moindre que le lendemain pendant sa croissance, ou plus grand pendant son déclin.

» Ne voyez-vous pas l’année se présenter tour à tour sous quatre faces, image de la vie ? Le printemps, c’est l’enfant au berceau, faible, délicat, nourri de lait : alors la tige du blé verdoyant, flexible et tendre, se gonfle de sucs, et réjouit les yeux du laboureur ; alors tout fleurit ; la terre est comme une riante corbeille de fleurs, mais elle ne donne encore que des promesses. L’année grandit, l’été succède au printemps ; c’est l’âge de la force et de la jeunesse, c’est la saison la plus vigoureuse, la plus ardente, la plus féconde. Puis vient l’automne ; le feu de la jeunesse est tombé, la fougue se modère, l’âge mûrit entre les ardeurs du jeune homme et les glaces de la vieillesse, et déjà les tempes commencent à grisonner. Enfin le vieil hiver arrive d’un pas tremblant, triste, la tête chauve, ou entourée de cheveux blancs.

» Eh ! nos corps ne sont-ils pas soumis de même à la loi d’une continuelle transformation ? Ce que nous étions hier, ce que nous sommes aujourd’hui, demain nous ne le serons plus. Un temps a été, où germe confus, hommes en espérance, nous habitions le sein maternel ; la nature nous forma de ses mains savantes ; et quand notre corps se trouva gêné dans les entrailles fatiguées de la mère, elle le délivra de sa prison. Amené à la lumière, l’homme est d’abord un enfant étendu sans force ; puis il essaie de soulever ses membres, et comme les animaux, il se traîne sur ses pieds et sur ses mains ; peu à peu son corps tremblant se redresse sur ses jambes mal assurées ; mais sa faiblesse a besoin d’un appui. Enfin le voilà ferme et agile ; il traverse le temps de la jeunesse ; il laisse derrière lui les années de l’âge mûr, pour glisser enfin au penchant de la vieillesse qui décline. L’âge mine et abat ses forces. Tu pleures, vieux Milon, en voyant ces bras jadis égaux à ceux d’Hercule par la vigueur de leurs muscles, pendre aujourd’hui si mous et si lâches ; tu pleures, fille de Tyndare, en voyant les rides de ton visage, et tu cherches la beauté qui a pu te faire enlever deux fois. Temps qui dévore, années jalouses, vous détruisez tout ; tout, rongé par la dent des siècles, se dissout peu à peu par une mort lente.

» Ce que nous appelons éléments n’est pas plus stable. Écoutez-moi ; je vais vous dire quelles sont leurs vicissitudes. Le monde éternel contient quatre corps, principes de tous ceux qui existent ; deux sont pesants, la terre et l’eau, et leur poids les entraîne et les fixe dans les régions inférieures ; les deux autres, l’air et le feu, plus pur que l’air, sont sans pesanteur, et tendent d’eux-mêmes à s’élever. Quoiqu’éloignés l’un de l’autre dans l’espace, tout vient de ces quatre éléments, et tout retourne en eux : la terre se dissout et devient liquide ; l’eau s’évapore et se confond avec l’air : l’air lui-même se subtilise, et il est ravi dans la région du feu. De même, mais dans un ordre inverse, le feu, moins pur, se change en air, l’air en eau, l’eau, fortement condensée, en terre. Nul être n’a un caractère fixe et immuable : la nature ne cesse de détruire et de réparer tout ensemble, et rien ne périt dans cet immense mouvement ; mais tout varie, tout change de forme. La naissance n’est que le commencement d’un nouvel état ; la mort n’en est que la fin. Les innombrables parties du Tout s’agitent, se déplacent ; mais la somme des êtres reste la même.

» Non, rien ne peut subsister longtemps sous la même forme : ainsi, du siècle d’or nous sommes passés au siècle de fer ; ainsi les lieux ont tant de fois changé de face. J’ai vu la mer où l’on avait marché jadis sur un terrain solide ; j’ai vu des terres sorties du sein des eaux. Loin de l’Océan, on découvre des couches de coquillages marins, et l’on a trouvé une ancre sur le sommet d’une montagne. La chute des torrents, d’une plaine fait une vallée ; le mouvement des eaux aplanit les monts ; les marais deviennent des sables arides ; les plaines sèches et brûlées, des lieux humides et fangeux. Ici la nature ouvre des sources inconnues, ailleurs elle en tarit d’anciennes. Que de fleuves les tremblements de terre ont fait jaillir ! Que de fleuves aussi ont disparu dans ces convulsions du vieux monde ! Le Lycus, absorbé dans les entrailles de la terre, reparaît beaucoup plus loin, comme s’il naissait d’une nouvelle source ; le sel qui boit l’Érasin cache longtemps son cours, et finit par le rendre aux champs d’Argos. On dit que le Mysus, dégoûté de sa source et de son premier rivage, va cou1er dans un nouveau pays, sous le nom de Caïque. Tantôt l’Aménane roule ses eaux chargées de sable, et tantôt son lit demeure à sec. Jadis on pouvait boire les eaux de l’Anigre ; une fétide odeur souille aujourd’hui ce fleuve, où, s’il fallait en croire les poètes, les Centaures seraient venus laver les blessures que les flèches d’Hercule leur avaient faites. Les flots de l’Hypanis, qui sortent des montagnes de la Scythie, au milieu du jour, doux près de leur source, se chargent plus loin de sels amers. La mer entourait Pharos, Antissa, Tyr, la ville des Phéniciens ; elles tiennent aujourd’hui au continent. Leucade y tenait aussi dans les premiers âges ; de nos jours, c’est une île. L’Italie et la Sicile étaient, dit-on, réunies ; mais la mer s’ouvrit entre elles un passage, et entraîna le sol dans ses flots. Si vous cherchez en Arcadie les villes d’Hélice et de Suris, vous les trouverez sous la mer ; et le matelot montre encore leurs ruines submergées. Près de Trézène, la ville de Pitthée, s’élève une colline aux flancs nus, sans ombrage, où s’étendait jadis une longue plaine. Un jour, par un phénomène terrible, le vent impétueux, comprimé dans les entrailles de la terre, essaya de se frayer une issue ; et, dans ses prodigieux et inutiles efforts, pour jouir d’un plus libre espace, sa prison ne laissant pas le moindre passage à son souffle, il tendit et gonfla la surface de la terre, comme on gonfle une vessie ou une outre avec la bouche ; le sol conserva la forme d’une haute colline, et s’est affermi avec le temps.

» Je pourrais ajouter une foule d’exemples que vous connaissez par vous-mêmes ou par d’autres ; je me bornerai à en citer un petit nombre. L’eau produit et subit mille changements. La fontaine de Jupiter Ammon, froide au milieu du jour, devient brûlante au lever et au coucher du soleil ; le bois, jeté dans une source du pays d’Athamas, s’enflamme, dit-on, lorsque la lune est dans le dernier jour de son déclin ; en Thrace, chez les Cicones, l’eau d’un fleuve pétrifie les entrailles, et laisse une couche de pierre sur les objets qu’elle a touchés ; le Crathis, et, dans nos campagnes, une rivière voisine, le Sybaris, donnent aux cheveux la couleur de l’ambre et de l’or ; mais, chose encore plus étonnante, certaines eaux ont le pouvoir de changer, non le corps seulement, mais l’âme elle-même. Qui n’a entendu parler de l’obscène Salmacis, et de ces lacs d’Éthiopie qui rendent furieux, ou qui engourdissent les membres par un lourd sommeil ? Celui qui s’est désaltéré dans la fontaine de Clitorium abhorre le goût du vin, et n’aime plus que l’eau pure. Peut-être y a-t-il dans cette source une vertu contraire à la chaude vertu du vin ; peut-être faut-il, suivant la tradition du pays, attribuer la cause de ce prodige à Mélampus, fils d’Amithaon, qui, après avoir, par des paroles et des herbes magiques, calmé la démence furieuse des filles de Prœtus, aurait jeté ses philtres dans la fontaine : l’horreur du vin s’y est conservée. Le Lynceste produit un effet tout contraire : celui qui boit avec excès de son eau chancelle comme s’il avait pris du vin pur. On voit, en Arcadie, un lac que les anciens habitants du pays ont appelé Phénéon, et dont les eaux, à la double nature, sont nuisibles la nuit, et peuvent se boire le jour sans danger. Ainsi, les lacs, les fleuves, les fontaines reçoivent tous mille propriétés diverses.

» Il fut un temps où Délos, maintenant immobile, voguait sur la mer ; le vaisseau des Argonautes eut à redouter le choc des Symplégades, qui se heurtaient au milieu des vagues écumantes ; aujourd’hui, solidement assises, elles soutiennent les assauts des vents. Les ardentes fournaises de l’Etna ne brûleront pas toujours, car elles n’ont pas toujours brûlé. Si la terre est un animal qui vit et qui respire par mille bouches enflammées, elle peut changer les canaux par où s’échappe son haleine, et dans les convulsions qu’elle éprouve, ouvrir les uns et refermer les autres. Si ce sont les vents comprimés dans les antres souterrains, qui lancent dans les airs rochers contre rochers, et des matières inflammables d’où le choc fait jaillir le feu, la furie des vents une fois calmée, ces antres resteront froids ; si c’est le bitume qui s’embrase, ou le soufre qui fume et brûle peu à peu, quand la terre ne pourra plus donner à la flamme ces aliments épuisés par plusieurs siècles, quand le feu ne trouvera plus rien à dévorer, il devra mourir d’épuisement, et laisser l’incendie tomber et s’éteindre.

» On raconte que, dans les régions hyperborées, non loin de Pallène, il y a des hommes dont le corps, neuf fois plongé dans le lac Triton, se revêt de plumes. Je ne puis le croire, et je ne crois pas davantage que les femmes de Scythie, en se frottant les membres de certains sucs, aient le pouvoir d’opérer le même prodige ; mais comment ne pas ajouter foi à ce qui est invinciblement prouvé ? Ne voyons-nous pas les corps, tombés par le temps ou par la chaleur, en putréfaction liquide, se changer en une multitude d’insectes ? Tuez un bœuf, et couvrez-le de terre ; par un phénomène que l’expérience atteste, de ses entrailles pourries naîtra un essaim d’abeilles, amies des champs et du travail, comme l’animal qui les produit, et animées par l’espoir de recueillir le fruit de leurs fatigues. Le cadavre du coursier belliqueux donne naissance aux frelons. Otez au cancre du rivage ses bras recourbés, et enterrez le corps, il en sortira un scorpion au dard menaçant. Cet insecte, qui entoure les feuilles de filets blancs, dépouille sa forme, pour prendre celle du papillon funèbre, comme l’ont remarqué les cultivateurs. Le limon recèle les germes d’où naît la verte grenouille ; il l’engendre sans pieds : bientôt il lui donne des membres pour nager ; et ceux de derrière s’allongent plus que les autres, pour rendre les sauts de l’animal plus faciles. L’ours, en sortant du ventre de sa mère, n’est qu’une masse de chair à peine vivante : sa mère, en le léchant, façonne ses membres, et lui donne la forme qu’elle a elle-même reçue. Ne voyons-nous pas les abeilles, larves d’abord cachées sous une cellule de cire hexagone, n’avoir que le corps en naissant ; les pieds et les ailes viennent plus tard. L’oiseau de Junon, dont la queue est semée d’étoiles ; l’aigle, qui porte la foudre de Jupiter ; les colombes de Vénus, et tout le peuple des oiseaux, sortent du sein d’un œuf ; qui pourrait le croire, si nos yeux n’en étaient pas témoins ? On pense même que la moelle renfermée dans l’épine de notre dos, quand elle a pourri dans la tombe, se change en serpent. Mais tous ces changements se font d’une chose en une autre ; il n’y a qu’un oiseau qui retrouve la vie dans sa mort, et qui se recrée lui-même : les Assyriens le nomment phénix ; il ne vit ni d’herbes ni de fruits, mais des larmes de l’encens et des sucs de l’amome. Après avoir rempli le cours de cinq longs siècles sur la cime tremblante d’un palmier, il construit un nid avec son bec et ses ongles ; il y forme un lit de nard, de cannelle, de myrrhe dorée et de cinnamome, se couche sur ce bûcher, et finit sa vie au milieu des parfums ; alors, de ses cendres renaît, dit-on, un jeune phénix, destiné à vivre le même nombre de siècles. Dès que l’âge lui a donné la force de soutenir un fardeau, il enlève le nid qui fut à la fois son berceau et la tombe de son père ; et, d’une aile rapide, arrive dans la ville du soleil ; il le dépose à la porte sacrée du temple. Quelle chose non moins étrange que les continuels changements de l’hyène, tour à tour femelle et mâle ! et le caméléon, nourri d’air et de vent, dont le corps revêt la couleur de tous les objets qui le touchent ! et le lynx, présent de l’Inde vaincue au dieu couronné de pampres, animal dont l’urine se congèle et se durcit au contact de l’air, ainsi que le corail, plante molle et flexible sous les eaux !

» Le jour finirait, et Phébus plongerait ses coursiers fatigués dans la mer, avant que j’eusse énuméré tous les changements qui arrivent dans l’univers. Le temps change, et avec lui les nations : les unes s’élèvent et s’agrandissent, les autres tombent. Troie, jadis si puissante, si riche, si peuplée, et qui, pendant dix années, a pu verser tant de sang, aujourd’hui couchée par terre, n’a plus à montrer, pour toutes richesses, que de vieilles ruines et des tombeaux. Sparte fut une cité glorieuse ; Mycènes, Thèbes, Athènes, furent grandes et redoutées : Sparte est un lieu obscur et misérable ; la puissante Mycènes est tombée ; la ville d’Œdipe n’est plus qu’un nom ; Athènes n’est plus qu’un fantôme. Et maintenant la renommée parle de Rome, fille d’Ilion, qui s’élève ; sur les bords du Tibre, elle pose les fondements d’un colossal empire. Elle change, mais en grandissant, et un jour, elle sera la tête de l’univers : ainsi l’annoncent les devins et les oracles. Si ma mémoire est fidèle, Hélénus disait à Énée, triste, abattu, sans espoir à la vue de Troie déjà chancelante : « Fils d’une déesse, si tu as quelque confiance en mes oracles, crois-moi, tu ne dois pas périr, et Ilion ne tombera pas tout entier. Le fer et la flamme te laisseront passer ; tu iras, tu emporteras Pergame sur tes vaisseaux, et tous deux, sous un ciel étranger, vous trouverez une terre plus heureuse. Je vois la ville promise à nos descendants par les destins : dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, elle n’a pas d’égale ; ses chefs, de siècle en siècle, étendront sa puissance ; mais c’est un descendant d’Iule qui la fera maîtresse du monde. Quand la terre aura joui de lui, les dieux en jouiront à leur tour : le ciel sera sa dernière demeure ». Je me rappelle ces prophétiques paroles ; je suis heureux de voir renaître mon ancienne patrie, et la victoire des Grecs faire la grandeur des Troyens.

» Mais ne laissons pas nos coursiers oublier le but, et s’écarter plus longtemps. Le ciel et tout ce qu’on voit au-dessous de lui, la terre et tout ce qu’elle contient, changent de formes. Nous aussi, portion de ce monde, nous changeons ; et, comme nous avons une âme vagabonde qui peut, de notre corps, passer dans le corps des animaux, laissons en paix et respectons l’asile où vivent les âmes de nos parents, de nos frères, de ceux que nous aimions, des âmes d’hommes, enfin : prenons garde de faire des festins de Thyeste. Comme il se fait d’horribles goûts, comme il se prépare à verser un jour le sang humain, celui qui égorge de sang-froid un agneau, et qui prête une oreille insensible à ses bêlements plaintifs ; celui qui peut sans pitié tuer le jeune chevreau et l’entendre vagir comme un enfant ; celui qui peut manger l’oiseau qu’il a nourri de sa main ! Y a-t-il loin de ce crime au dernier des crimes, l’homicide ? N’en ouvre-t-il pas le chemin ? Laissez le bœuf labourer, et ne mourir que de vieillesse ; laissez les brebis nous munir contre le souffle glacial de Borée, et les chèvres présenter leurs mamelles pleines à la main qui les presse. Plus de rêts et de lacs, plus d’inventions perfides ; n’attirez plus l’oiseau sur la glu, ne poussez plus le cerf épouvanté dans vos toiles, ne cachez plus, sous un appât trompeur, la pointe de l’hameçon. Détruisez les animaux nuisibles, mais contentez-vous de les détruire ; laissez leur chair, et ne prenez que des aliments dignes de l’homme ».

Après avoir recueilli les leçons de Pythagore, Numa revint dans sa patrie : appelé au trône par le peuple, il prit les rênes de l’empire. Heureux époux d’une nymphe, aidé par ses conseils et par ceux des muses, il institua les rites sacrés, et il fit passer un peuple belliqueux du métier des armes aux habitudes et aux travaux de la paix. Quand, après un long règne, il eut terminé sa vie, les femmes romaines, le peuple et le sénat le pleurèrent. La nymphe Égérie s’éloigna de Rome, et vint cacher sa douleur dans les sombres forêts d’Aricie, où elle troublait de ses gémissements et de ses plaintes le culte de Diane, établi par Oreste. Que de fois les nymphes du lac et de la forêt lui firent de doux reproches, et lui adressèrent de consolantes paroles ! Que de fois le fils de Thésée lui dit : « Cesse de pleurer ! ton sort n’est pas le seul à plaindre ; regarde autour de toi, vois les malheurs des autres, et le tien te paraîtra plus léger. Hélas ! je voudrais bien ne pas avoir mon exempte à t’offrir ; mais il peut servir à soulager ta douleur. Tu as sans doute entendu parler d’un Hippolyte, mort victime de la crédulité d’un père et de la perfidie d’une infâme marâtre ; tu vas être étonnée, tu m’en croiras à peine, je suis cet Hippolyte. Jadis la fille de Pasiphaé, après d’inutiles efforts pour me faire souiller le lit paternel, tourna son crime contre moi, et soit crainte, soit colère, elle m’accusa de vouloir ce qu’elle voulait elle-même. Innocent, je fus chassé d’Athènes par Thésée, avec la malédiction paternelle sur ma tête. Monté sur un char, j’allais à Trézène chercher un asile auprès de Pitthée, et déjà je touchais aux rivages de Corinthe : soudain la mer se soulève ; une masse d’eau effroyable, une montagne humide, se gonfle en mugissant ; elle s’ouvre et vomit, parmi les vagues écumantes, un monstre armé de cornes ; sa vaste poitrine se dresse au-dessus des flots ; l’onde jaillit de ses naseaux et de sa large gueule. Au milieu de mes compagnons épouvantés, seul, tout entier à la douleur de l’exil, je reste sans effroi. Mais à la vue du monstre, mes fiers coursiers, frappés d’horreur, les oreilles dressées, s’élancent vers la mer ; la frayeur les trouble et les emporte ; ils précipitent le char à travers des rochers escarpés. Je lutte pour les soumettre au frein blanc d’écume ; je me penche en arrière ; je tire à moi les rênes ; et toute leur fougue n’eût pas triomphé de mes efforts ; mais une des roues heurte contre le tronc d’un arbre, se brise et saute en éclats. Le choc me jette hors du char ; je tombe embarrassé dans les guides : elles traînent après elles mes entrailles palpitantes ; ma chair en lambeaux, mes membres épars, pendent aux ronces, aux pointes aiguës des rochers ; un tronc hideux est emporté par le char ; mes os crient affreusement et se brisent ; mon âme s’exhale avec effort : je n’avais plus la forme humaine ; tout mon corps n’était qu’une plaie. Ô Égérie, oserais-tu comparer ton malheur au mien ? J’ai vu les sombres royaumes ; j’ai baigné mon corps déchiré dans les eaux brûlantes du Phlégéthon ; il a fallu les secrets tout-puissants d’Esculape pour me rendre à la vie, et, malgré Pluton indigné, ses plantes et son art y ont réussi. Mais la vue d’un mortel arraché aux enfers était pour bien des dieux un affront : Diane m’enveloppa d’un nuage ; et, pour éloigner de moi tout péril, pour me soustraire à des regards ennemis, elle me fit paraître plus âgé, elle rendit mes traits méconnaissables. La Crète ou Délos devaient être d’abord mon séjour ; la déesse hésita longtemps, et finit par me transporter dans ces lieux, où j’ai quitté le nom qui pouvait me rappeler le triste souvenir de mes coursiers : « Tu n’es plus Hippolyte, me dit-elle, sois Virbius ». Depuis j’habite ces forêts ; je suis un des dieux inférieurs, et, caché sous la protection de Diane, je préside à son culte ».

Le récit des malheurs d’Hippolyte n’a pu soulager ceux d’Égérie ; tristement couchée au pied du mont Albain, elle fondait en larmes. Enfin la sœur d’Apollon, touchée de cette pieuse douleur, changea la nymphe en une fontaine dont les eaux ne doivent jamais tarir.

À la vue de ce prodige, les nymphes et le fils de Thésée furent saisis d’un étonnement pareil à celui du laboureur d’Étrurie, quand il vit une motte de terre s’élancer d’elle-même du sillon, prendre la figure humaine, et ouvrir la bouche pour annoncer l’avenir. Cet homme merveilleux reçut le nom de Tagès, et il enseigna le premier aux Étrusques l’art de pénétrer dans les secrets du destin.

Tel fut aussi l’étonnement de Romulus, après avoir enfoncé sa lance sur le mont Palatin, lorsqu’il la vit se revêtir de feuilles. Le fer avait pris racine, et l’arme meurtrière, changée en arbrisseau flexible, offrait une ombre inattendue aux spectateurs stupéfaits.

Tel fut enfin Cipus, quand il aperçut ses cornes dans les eaux du Tibre. Il les voit, et se croyant le jouet d’une trompeuse image, il passe et repasse la main sur son front ; il touche ce qu’il a vu, et ne peut plus douter du témoignage de ses yeux. Il s’arrête, au moment où, vainqueur des ennemis de Rome, il allait rentrer dans la ville ; et les mains et les yeux levés vers le ciel : « Grands dieux, s’écrie-t-il, qu’annoncez-vous par ce prodige ? Si c’est un bonheur, que ce soit le bonheur de ma patrie ! si c’est un malheur, qu’il retombe sur moi seul ! » Sur un autel de vert gazon, il brûle un pieux encens ; une coupe à la main, il fait des libations d’un vin pur ; il immole deux brebis, pour consulter les dieux dans leurs entrailles palpitantes. Et d’abord l’aruspice d’Étrurie reconnaît les signes certains, quoique obscurs, d’immenses événements ; puis, des fibres de la victime, il relève un regard perçant sur le front de Cipus : « Roi, salut ! lui dit-il ; oui, Cipus, ces cornes me le disent, c’est à toi et aux tiens qu’est réservé l’empire du Latium. Mais hâte-toi ; entre dans Rome ; les portes sont ouvertes : une fois dans la ville, tel est l’arrêt du destin, tu seras roi, et tu pourras sans péril laisser à tes enfants un sceptre éternel ». Cipus recule, et détourne avec effroi ses yeux des remparts de Rome : « Loin, bien loin de tels présages ! s’écrie-t-il ; que les dieux les écartent ! Et pour moi, mieux vaut terminer ma vie dans l’exil que roi au Capitole ». Il dit, et se hâte de convoquer le peuple et le sénat : il a eu soin de cacher son front sous une couronne pacifique de laurier ; et, du haut d’un tertre élevé par les soldats, après avoir, selon l’antique usage, invoqué les dieux : « Romains, dit-il, il y a parmi vous un homme qui sera roi, si vous ne le chassez loin de vos murs : je ne vous dirai pas son nom, mais le signe qui le distingue : son front est armé de cornes. Si jamais, un augure l’a prédit, il met un pied dans Rome, vous serez tous ses esclaves. Il aurait déjà pu franchir les portes ; elles lui étaient ouvertes : mais je m’y suis opposé, malgré les liens étroits qui nous unissent. Romains, proscrivez cet homme : chargez-le de chaînes, s’il le faut ; ou que la mort du tyran dont les destins vous menacent mette fin à vos craintes ». À ces mots, on entend dans la foule comme le murmure des vents furieux à travers les hautes forêts de pins, ou comme le bruit lointain des vagues de la mer. Mais, au milieu des confuses clameurs de la multitude agitée, ce cri domine : « Où est-il ? » et chacun regarde au front son voisin, pour découvrir le signe indiqué. Cipus reprend la parole : « Celui que vous cherchez, dit-il, le voici » ; et malgré le peuple, il jette les lauriers qui couvraient sa tête ; le signe fatal apparaît. Les Romains baissent les yeux en gémissant ; ils n’ont vu qu’à regret ce front brillant d’une si belle gloire ; ils ne peuvent souffrir plus longtemps qu’il soit dépouillé de la couronne du triomphe, et Cipus est obligé de la reprendre. Pour honorer son dévouement, le sénat lui accorde tout le terrain que peut embrasser, dans un circuit, le sillon tracé par les bœufs, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil ; et sur les portes d’airain de la ville il fait graver deux cornes semblables à celles de Cipus, qui doivent éterniser sa mémoire.

Dites-moi maintenant, Muses, divinités des portes, vous à qui la nuit des temps ne peut rien dérober, dites-moi comment le fils d’Apollon et de Coronis, Esculape, est arrivé dans l’île du Tibre, et comment Rome l’a mis au nombre de ses dieux.

Jadis un horrible fléau avait infecté l’air du Latium ; le sang se corrompait dans les veines, et les hommes se traînaient comme des spectres livides. La mort frappait sans relâche, et se jouait de tous les efforts humains, de toutes les ressources de l’art. On eut recours aux dieux. Des députés se rendent à Delphes, située au centre du monde, pour consulter Apollon : ils le suppliaient d’avoir pitié de Rome, de la secourir dans son malheur, et de la sauver par un oracle. Soudain, le temple, le laurier et le carquois du dieu, tout tremble à la fois ; et les Romains, saisis d’une sainte frayeur, entendent sortir du fond du sanctuaire ces paroles : « Ce que vous venez demander ici, vous pouviez et vous devez le demander dans un lieu plus près de vous. Ce n’est pas Apollon qui doit mettre fin à vos souffrances, mais le fils d’Apollon. Allez sous d’heureux auspices, et faites-le venir dans vos murs ». Dès que le sénat a connu cette réponse, il s’informe du lieu qu’habite le fils d’Apollon, et des ambassadeurs font voile vers Épidaure. À peine leur vaisseau a-t-il touché le rivage, qu’ils se présentent devant le peuple et le sénat des Grecs ; ils les supplient de leur céder le dieu dont la présence peut seule, car tel est l’arrêt du destin, apaiser le fléau qui ravage le Latium. Les avis se partagent : les uns veulent accorder aux Romains le secours qu’ils demandent ; le plus grand nombre s’y refuse, et soutient qu’il ne faut pas affaiblir Épidaure, en livrant le dieu qui le protège. Au milieu de ces incertitudes, le crépuscule vient chasser les derniers rayons du jour, et la nuit enveloppe la terre de ses ombres. Le dieu apparaît en songe aux Romains, tel qu’on le voit dans son temple, un bâton noueux dans la main gauche, et de la droite caressant sa longue barbe : « Ne crains rien, je te suivrai, dit-il à chacun d’eux, avec une voix amie ; mais je changerai de figure. Vois ce serpent roulé autour de mon bâton ; regarde-le bien, pour être sûr de le reconnaître ; je prendrai sa forme, mais je serai plus grand, tel qu’il convient à un dieu de se montrer ». Il dit, et disparaît ; le sommeil s’éloigne avec lui, et le jour naissant succède au sommeil. Les magistrats d’Épidaure, toujours irrésolus, se réunissent dans le temple d’Esculape : ils le conjurent de faire connaître, par des signes divins, le séjour qu’il veut habiter. À cette prière, le dieu, sous la forme d’un serpent à la crête d’or, annonce par des sifflements sa présence. Il paraît, et la statue, l’autel, les portes, le marbre du parvis, le faîte doré du temple sont ébranlés. Il s’arrête au milieu du sanctuaire, se dresse, et jette autour de lui des regards étincelants. La foule recule d’épouvante ; mais le prêtre, au front ceint de bandelettes, a reconnu la divinité. « C’est le dieu, c’est le dieu ! s’écrie-t-il ; vous tous ici présents, adorez et priez avec moi. Dieu puissant, que ta présence nous soit heureuse ; daigne protéger le peuple qui révère tes autels ». À la voix du pontife, chacun adore et prie : les Romains répètent ses paroles, et implorent de la voix et du cœur la protection d’Esculape. Il exauce leurs vœux, et, en signe de consentement, il agite sa crête, avec un triple sifflement. Alors il glisse sur les degrés de marbre ; mais, avant de sortir, il tourne la tête en arrière, regarde encore une fois les antiques autels, et salue en partant le temple qu’il aimait. Son corps immense serpente sur la terre jonchée de fleurs, et se roule en longs anneaux ; il traverse la ville, et arrive à l’enceinte qui protège le port. Là, il s’arrête un moment ; et après avoir promené un paisible regard sur la foule qui l’avait pieusement suivi, comme pour la remercier de son respect, il monte sur le vaisseau latin. Le navire fléchit sous le poids de la divinité ; et les Romains joyeux, après avoir immolé un taureau sur le rivage, délivrent de ses liens le vaisseau couronné de fleurs.

Un souffle léger enfle la voile. Le dieu se redresse ; et, la tête posée sur la poupe, il contemple les flots azurés. Le vaisseau traverse heureusement la mer Ionienne ; et, au lever de la sixième aurore, il découvre l’Italie. Il dépasse le promontoire où s’élève le temple fameux de Junon Lacinienne, les rivages de Scylacée et ceux de l’Apulie. À force de rames, il évite, à gauche, les rochers d’Amphise, à droite, les bords escarpés de Céraunie. Il côtoie Roméchium, Caulon et Narycie, franchit le détroit, et double le cap de Pélore : il laisse derrière lui les îles d’Éole, les mines de Témèse, Leucosie, Pestum au doux climat et aux jardins de roses. De là il gagne Caprée, le promontoire de Minerve, les collines de Sorrente, fertiles en vins généreux, la ville d’Hercule, Stabies, l’oisive et indolente Parthénope, et le temple de la sibylle de Cumes. Il aperçoit tour à tour Baïes aux sources d’eaux thermales, Literne et ses champs couverts de lentisques, le Vulturne et ses eaux chargées de sable, Sinuessa où l’on voit tant de blanches colombes, les bords funestes de Minturne, Gaïète où Énée ensevelit sa nourrice, Formium, la ville d’Antiphate, les marais d’Anxur, la terre de Circé, et le solide rivage d’Antium. C’est vers ce point que les Romains tournent leurs voiles ; car la mer était devenue menaçante. Le dieu déroule ses immenses anneaux, et se glisse en rampant dans le temple d’Apollon, élevé sur ces bords. Cependant les flots se sont apaisés ; le dieu d’Épidaure quitte les autels hospitaliers de son père, sillonne le sable de ses bruyantes écailles, remonte le long du gouvernail, et pose de nouveau sa tête sur la poupe, tant que le vaisseau n’est pas arrivé à Castrum, aux champs sacrés de Lavinie, à l’embouchure du Tibre. C’est là que tout un peuple, et les hommes et les femmes, et les vierges sacrées de Vesta, se précipitent au-devant du dieu : mille cris de joie le saluent. Tandis que le vaisseau remonte rapidement les eaux du fleuve, sur les autels dressés le long des deux rives, l’encens brûle et pétille ; des nuages de parfums s’élèvent dans les airs ; les victimes bombent sous le fer fumant du sacrifice. Enfin on est arrivé dans la capitale de l’univers : le serpent s’élève jusqu’à la pointe du mât ; il agite sa tête, et regarde autour de lui quel lieu il doit choisir pour sa demeure. Le Tibre, dans son cours, se partage en deux bras d’une égale largeur, qui environnent de leurs eaux une île à laquelle le fleuve a donné son nom. C’est là qu’en sortant du vaisseau le serpent se retire ; il reprend sa figure, met fin aux ravages du fléau, et sa présence a sauvé Rome.

Cependant Esculape n’est dans nos temples qu’un dieu étranger : César est dieu dans sa patrie. Grand sous la cuirasse et sous la toge, ce n’est pas seulement à ses triomphes, à ses lois, à ses victoires gagnées en courant, c’est aussi à son fils qu’il doit de briller parmi les astres, sous la forme d’une nouvelle comète : et, de tous ses titres, le plus beau est celui d’avoir donné la vie à Auguste. Oui, pour César, il est moins glorieux d’avoir dompté les Bretons, défendus par l’Océan, d’avoir montré aux sept bouches du Nil ses flottes victorieuses, d’avoir soumis au peuple romain les Numides rebelles, l’Africain Juba, et le Pont encore rempli du nom de Mithridate, d’avoir souvent et parfois obtenu le triomphe, que d’être le père du grand homme auquel les dieux ont donné l’empire de la terre, pour le bonheur du genre humain. Auguste ne pouvait sortir du sang d’un mortel ; il fallait que César devînt dieu : il le fut ; mais la mère d’Énée eut d’abord la douleur de voir préparer sa mort, et les conjurés aiguiser leurs poignards. Elle court, pâle d’effroi, et à tous les dieux qu’elle rencontre : « Voyez, s’écrie-t-elle, voyez quel affreux complot on trame contre moi, de quels pièges on entoure l’unique rejeton d’Iule ! Seule, serai-je toujours en proie à de nouvelles douleurs ? Un jour a vu Diomède me blesser de sa lance ; un autre vit, à ma honte, Ilion périr malgré mon appui ; moi-même j’ai vu mon fils jeté par la tempête de rivage en rivage, je l’ai vu descendre aux sombres bords, et Turnus, ou plutôt Junon, lui disputer un asile ! Mais pourquoi rappeler ces vieilles douleurs ? Pourquoi tous ces souvenirs du passé, quand un malheur est là qui me menace ? Voyez aiguiser contre moi ces poignards impies ; écartez-les : de grâce, loin, bien loin, un tel crime ! Que le meurtre du pontife ne fasse pas éteindre le feu sacré de Vesta ».

Vénus se désespère, et remplit le ciel de ses plaintes. Les dieux, émus de pitié, ne peuvent briser les arrêts de fer des trois sœurs, mais ils donnent des signes certains des calamités futures. Au sein de noirs nuages, on entend le fracas des armes, mêlé au son terrible des trompettes et des clairons ; la face du soleil pâlit, et couvre la terre épouvantée d’une lumière livide ; on voit, au milieu des étoiles, briller des torches flamboyantes, et avec la pluie, tomber des gouttes de sang ; le front lumineux de Lucifer se voile d’une sombre couleur ; le char de la Lune roule ensanglanté. En mille endroits, le hibou funèbre donne de sinistres présages, l’ivoire répand des larmes ; du fond des bois sacrés s’élèvent des chants sinistres et des voix menaçantes. Aucune victime ne peut apaiser les dieux ; les entrailles palpitantes annoncent d’effroyables tumultes tout près d’éclater ; on trouve la partie supérieure du foie coupée par le couteau du sacrifice. Dans le forum, autour des maisons et des temples, des chiens hurlent pendant la nuit ; on voit errer dans l’ombre des spectres silencieux, et la ville tremble sur ses fondements. Mais les avertissements des dieux ne peuvent triompher du crime et du destin : les poignards sont tirés au milieu du sénat, c’est le lieu que les conjurés ont choisi pour assassiner César.

À cette vue, Vénus se meurtrit le sein ; elle voudrait cacher César dans le nuage qui déroba Pâris à la vengeance de Ménélas, et le fils d’Anchise à l’épée de Diomède. « Seule, ô ma fille, lui dit Jupiter, crois-tu pouvoir changer l’immuable arrêt du destin ? Entre, tu le peux, dans le séjour des trois sœurs ; là, tu verras les tables de l’avenir, ouvrage immense de fer et d’airain : sur leur base éternelle, elles ne craignent ni le choc des cieux ni les éclats de la foudre. Là, tu verras, fixées sur un métal impérissable, les destinées de ta race : moi-même, je les ai lues et gravées dans ma mémoire ; je veux te dévoiler les mystères de l’avenir. Celui dont tu pleures le sort, ô Vénus, a rempli toutes les années qu’il devait à la terre : grâce à toi et à son fils, il prendra place dans le ciel, et des autels lui seront dressés parmi les hommes : ce fils, héritier du nom de César, soutiendra le fardeau de l’empire, et, vengeur de son père assassiné, il aura pour lui les dieux dans les combats. Il forcera Mutine assiégée à se soumettre et à demander la paix : Pharsale sentira sa présence, et les champs de Philippes boiront encore une fois le sang romain. Un grand nom sera vaincu dans les mers de Sicile ; une reine d’Égypte, épouse d’un général romain, tombera du trône, après avoir, dans le fol orgueil de son hymen, menacé d’asservir le Capitole au Nil. Sans énumérer les nations barbares répandues sur les bords des deux Océans, sache que son empire embrassera toute la terre habitable : la mer elle-même sera son esclave. Après avoir donné la paix au monde, il tournera sa pensée vers les institutions publiques : ses lois grandes et sages seront la règle de l’état, et ses exemples, celle des mœurs. Dans sa prévoyance de l’avenir, et du bonheur futur des nations, il fera porter au fils de sa chaste épouse et son nom et une partie du fardeau de l’empire. Enfin, après avoir compté sur la terre autant d’années que le vieux Nestor, il ira rejoindre ses aïeux dans le céleste séjour. Mais toi, ô ma fille, reçois l’âme de César arrachée par le fer à sa mortelle demeure ; et, sous la forme d’un astre, que le dieu Julius veille, du haut des cieux, sur le forum et sur le Capitole ».

Il dit, et Vénus s’empresse de descendre au milieu du sénat : invisible à tous, elle recueille l’âme du héros expirant, et sans lui laisser le temps de s’évanouir dans les airs, elle l’emporte au milieu des astres. Mais, dans son vol, Vénus la sent qui se fait dieu et s’embrase : elle la laisse échapper de son sein : l’âme s’envole au-dessus de la lune, et traînant après elle une longue chevelure enflammée, elle brille comme une étoile. C’est de là que César, témoin de la gloire de son fils, plus belle encore que la sienne, s’applaudit d’être vaincu par lui. Auguste ne veut pas que ses actions soient mises avant les actions de son père ; mais la renommée, libre, et au-dessus de toutes lois, s’obstine à le placer avant César, et lui résiste en ce seul point. Ainsi le nom d’Atrée est moins brillant que celui d’Agamemnon ; Égée est au-dessous de Thésée ; Pélée, au-dessous d’Achille ; et pour prendre un exemple plus digne de mon sujet, Saturne le cède à Jupiter. Jupiter règne dans le ciel ; la terre obéit à Auguste : tous deux sont les pères et les souverains de leur empire.

Dieux, compagnons d’Énée, à qui le fer et la flamme ont ouvert le passage, dieux Indigètes, Quirinus, père de Rome ; Mars, père de Quirinus ; Apollon et Vesta, que César a placés parmi les dieux domestiques ; et toi, grand Jupiter, adoré sur la roche Tarpéienne ; et vous tous, dieux, que le poète peut et doit invoquer ; écoutez ma prière ! Reculez bien loin au-delà de notre siècle le jour où ce front auguste disparaîtra du monde qu’il gouverne, pour aller briller dans le ciel ; le jour où, loin de cette terre, le fils de César écoutera parmi vous les vœux des mortels.

Enfin, j’ai terminé un ouvrage que ni le courroux de Jupiter, ni le fer, ni la flamme, ni la dent des années ne pourront détruire ! Il peut venir, le jour fatal qui doit arrêter le cours incertain de ma vie : il n’a d’empire que sur mon corps. La plus noble partie de moi-même, immortelle, sera ravie dans la région des astres, et mon nom ne périra jamais. Dans tous les lieux ouverts par la victoire à la puissance romaine, mes vers seront lus ; et, si les pressentiments du poète ne sont pas trompeurs, je vivrai par la gloire dans toute la durée des siècles.