Les Métamorphoses (Ovide, Nisard)/Livre 1

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 251-268).


LIVRE PREMIER

ARGUMENT. — I. Le chaos changé en quatre éléments distincts. — II. Succession des quatre âges du monde. — III. Crime et punition des géants. — IV. L’univers est submergé par le déluge. — V. Deucalion et Pyrrha repeuplent la terre. — VI. Apollon tue le serpent Python. — VII. Métamorphose de Daphné en laurier. — VIII. Métamorphose d’Io en génisse, et de Syrinx en roseau ; mort d’Argus ; naissance d’Épaphus


J’entreprends de chanter les métamorphoses qui ont revêtu les corps de formes nouvelles. Dieux, qui les avez transformés, favorisez mon dessein et conduisez mes chants d’âge en âge, depuis l’origine du monde jusqu’à nos jours.

Avant la création de la mer, de la terre et du ciel, voûte de l’univers, la nature entière ne présentait qu’un aspect uniforme ; on a donné le nom de chaos à cette masse informe et grossière, bloc inerte et sans vie, assemblage confus d’éléments discordants et mal unis entre eux. Le soleil ne prêtait point encore sa lumière au monde ; la lune renaissante ne faisait pas briller son croissant : la terre, que l’air environne, n’était point suspendue et balancée sur son propre poids ; et la mer n’avait point encore étendu autour d’elle ses bras immenses ; l’air, la mer et la terre étaient confondus ensemble : ainsi la terre n’avait pas de solidité, l’eau n’était point navigable, l’air manquait de lumière ; rien n’avait encore reçu sa forme distincte et propre. Ennemis les uns des autres, tous ces éléments rassemblés en désordre, le froid et le chaud, le sec et l’humide, les corps mous et les corps durs, les corps pesants et les corps légers, se livraient une éternelle guerre.

Un dieu, si ce n’est la bienfaisante Nature elle-même, mit fin à cette lutte, en séparant la terre du ciel, l’eau de la terre, et l’air le plus pur de l’air le plus grossier. Quand il eut débrouillé ce chaos, et séparé les éléments en marquant à chacun d’eux la place qu’il devait occuper, il établit entre eux les lois d’une immuable harmonie. Le feu brille, et, porté par sa légèreté vers la voûte des cieux, occupe la plus haute région : l’air, le plus léger après le feu, se place auprès de lui : précipitée au-dessous, par sa propre masse, la terre entraîne avec elle les plus lourds éléments, et s’affaisse par son poids ; l’eau enfin se répandant autour d’elle, se réfugie au fond de ses entrailles et entoure sa solide surface.

Après que ce dieu, quel qu’il fût, eut ainsi opéré le partage et l’arrangement de cet amas de matière, il façonna d’abord la terre encore inégale par certains côtés, et l’arrondit en un globe immense. À sa voix, les mers prennent leurs cours, se soulèvent au souffle furieux des vents, et se répandent tout autour de la terre. Il creuse les fontaines, les lacs, et les vastes marais ; il trace la pente des fleuves et la contient entre des rives sinueuses : arrêtés çà et là dans leurs cours, les uns sont absorbés par le sol, les autres portent leurs eaux jusqu’à la mer ; mais, déchaînées en liberté, ce ne sont plus des rives, mais des rivages, qu’elles battent de leurs flots. Enfin il aplanit les campagnes, abaisse les vallées, couvre les forêts de feuillage, élève les montagnes et les couronne de rochers. De même que la voûte du ciel est divisée en cinq zones, deux à droite, deux à gauche, et que celle du milieu est la plus ardente ; de même le globe de la terre, que le ciel enveloppe, est partagé par la main de Dieu en cinq espaces que foulent les pieds des hommes : la zone intermédiaire est brûlante et inhabitable : une neige éternelle couvre celles qui sont aux extrémités. Entre ces deux zones, la nature en a placé deux autres que tempère un mélange de froid et de chaleur. L’air est au-dessus ; plus léger que la terre et l’eau, il est aussi plus pesant que le feu. C’est là qu’il suspendit les brouillards et les nuages, la foudre, dont le bruit devait épouvanter les mortels, et les vents qui font naître et la foudre et le froid. Mais le créateur du monde n’a point aveuglément livré les airs à leur fureur. Quoiqu’ils règnent séparément en des climats divers, à peine encore peut-on les empêcher de bouleverser le monde ; tant est violente la discorde qui sépare ces frères ! L’Eurus fut relégué dans le royaume de Perse, l’empire de Nabata et les montagnes que le jour éclaire de ses rayons naissants : les lieux que le soleil couchant échauffe de ses derniers feux échurent à Zéphir, l’impétueux Borée envahit la Scythie et le Septentrion : et l’orageux Auster fixa dans le midi l’humide empire des nuages et des pluies. Au-dessus de tous ces vents s’élève l’Éther, élément fluide et léger, entièrement dégagé des vapeurs impures de la terre. Dès que l’auteur de la nature eut réglé les limites qui devaient servir de barrière aux différents corps, les astres ensevelis auparavant dans la nuit du chaos commencèrent à briller dans toute l’étendue des cieux ; et afin que chaque région eût ses habitants, la voûte céleste devint la demeure des astres et des dieux, les eaux se peuplèrent de poissons, la terre de bêtes fauves, et l’air d’oiseaux qui le battent de leurs ailes. Un animal plus noble, doué d’une raison plus élevée, et fait pour commander aux autres, manquait encore. L’homme naquit : soit que l’ouvrier sublime, qui a tiré l’univers du chaos, l’eût formé d’une semence divine ; soit que la terre, à peine sortie des mains du Créateur, et séparée des purs rayons de l’éther, eût animé le germe céleste que cette alliance avait déposé dans son sein, et que le fils de Japet, détrempant avec de l’eau cette terrestre argile, l’eût façonnée à l’image des dieux, arbitres de l’univers ; tandis que les autres animaux courbent la tête et regardent la terre, l’homme éleva un front noble et porta ses regards vers les cieux. Ainsi la terre, qui n’était auparavant qu’une masse informe et grossière, revêtit, en se transformant, les traits du premier des humains.

Le premier âge fut l’âge d’or où, de lui-même, sans lois et sans contrainte, l’homme observait la justice et la vertu. On ne connaissait alors ni les supplices ni la crainte des supplices ; on ne lisait point, gravée sur l’airain, la menace des lois, et la foule suppliante ne tremblait pas devant un juge inutile encore à la sûreté des hommes. On n’avait pas encore vu le pin arraché des montagnes, descendre sur la plaine liquide, pour visiter des climats étrangers ; les peuples ne connaissaient d’autres rivages que ceux de leur patrie, et des fossés profonds n’entouraient point les cités. On n’entendait pas résonner l’airain de la trompette allongée ou du clairon recourbé ; sans casques, sans glaives, sans soldats, les hommes goûtaient les doux loisirs d’une tranquille paix. Vierge encore et respectée des râteaux, la terre ne sentait pas encore la blessure du soc, et donnait ses fruits d’elle-même. Satisfaits des présents que la culture n’avait pas arrachés de son sein, les hommes cueillaient les fruits de l’arbousier, la fraise des montagnes, les baies du cornouiller, la mûre attachée aux ronces épineuses, ou ramassaient les glands tombés de l’arbre immense de Jupiter. Le printemps était éternel, et la tiède haleine de Zéphir caressait doucement les fleurs écloses sans semence. La terre n’attendait pas, pour produire, les soins du laboureur, et les champs, sans repos, se chargeaient de jaunes et abondantes moissons. Des fleuves de lait, des fleuves de nectar coulaient dans les campagnes, et le miel distillait en longs ruisseaux de l’écorce des chênes.

Mais lorsque Jupiter eut précipité Saturne dans les sombres abîmes du Tartare, et soumis le monde à ses lois, cette victoire amena l’âge d’argent, moins heureux que l’âge d’or, mais préférable à l’âge d’airain. Jupiter abrégea la durée de l’antique printemps, et dès lors, l’hiver, l’été, l’inégal automne et le trop court printemps partagèrent l’année en quatre saisons. Pour la première fois, l’air s’embrasa de chaleurs dévorantes, et l’eau se durcit au souffle glacé des vents. Pour la première fois, on chercha des abris, et ces abris furent des antres, d’épais buissons ou des claies entrelacées d’écorce. On ensevelit les semences dans de longs sillons et le poids du joug fit gémir les taureaux pour la première fois.

À ces deux âges, succéda l’âge d’airain : la race qu’il vit naître, plus farouche, plus prompte à prendre les armes, n’était point encore criminelle : le dur âge de fer fut le dernier. Dans ce siècle formé d’un métal pire que l’airain, tous les crimes envahirent la terre : on vit s’enfuir la pudeur, la vérité, la bonne foi, et régner à leur place, la fraude, la ruse, la trahison et la violence, et la coupable soif des richesses. Le nautonier livra ses voiles aux vents qu’il connaissait mal encore ; les arbres qui, depuis si longtemps, couronnaient immobiles le sommet des montagnes, allèrent, transformés en navires, insulter des flots inconnus ; la terre autrefois commune à tous, comme les airs et la lumière du soleil, vit l’arpenteur prudent tracer un long sillon et marquer des limites. Ce ne fut point assez pour l’homme de demander aux champs les moissons et les fruits, tribut naturel de leur fécondité ; il osa fouiller jusques au fond des entrailles de la terre, et en retirer ces trésors que la nature avait cachés aux confins du Ténare, et qui ne servent, hélas ! que d’aliments à nos maux. Déjà le fer coupable et l’or plus coupable encore que le fer, paraissent au jour ; avec eux paraît aussi la guerre, qui se sert de ces deux métaux pour combattre, et secoue d’une main ensanglantée des armes retentissantes. On ne vit plus que de rapine ; l’hôte n’est plus en sûreté auprès de son hôte, le beau-père auprès de son gendre ; les frères mêmes sont rarement unis : l’époux trame la mort de son épouse, l’épouse celle son mari : les cruelles marâtres distillent les sucs mortels de la ciguë ; le fils accuse la durée des jours de son père ; les droits du sang sont foulés aux pieds ; et, de toutes divinités, la vierge Astrée quitte la dernière le séjour de la terre, que le meurtre a souillée de sang.

Le ciel lui-même ne devait pas être un asile plus assuré que la terre : les géants osèrent, dit-on, l’attaquer, et se frayer un chemin jusqu’aux astres, en entassant montagnes sur montagnes. Alors le maître des dieux foudroya l’Olympe et fit crouler Pélion élevé sur Ossa. Les coups monstrueux des géants furent ensevelis sous les masses que leurs mains avaient amoncelées ; on raconte qu’abreuvée du sang de ses enfants, et dans la crainte de voir périr les dernier rejetons de cette race cruelle, la terre anima ce sang fumant encore et en fit naître des hommes, race impie comme la première, et qui par sa violence et sa soif du carnage révélait sa sanglante origine.

Du haut de son céleste palais, le fils de Saturne voit les crimes de la terre ; il gémit et se rappelant l’horrible festin de Lycaon, le souvenir d’un crime trop récent encore pour être connu, allume dans son cœur un courroux extrême, digne du maître des dieux. Il les convoque ; aussitôt ils s’assemblent à sa voix. Il est au haut des cieux une voie que signale sa blancheur éclatante quand l’air est pur et sans nuages : on la nomme Lactée : c’est le chemin qui conduit les dieux à l’auguste séjour du maître du tonnerre : on voit aux deux côtés s’ouvrir à deux battants les portiques des dieux patriciens : l’Olympe a semé loin de là les demeures de ses plébéiens ; à l’entrée de l’avenue, les plus puissants des immortels ont fixé leurs illustres pénates. Ce lieu, si la hardiesse est permise à mon langage, figure dans les cieux le palais de César.

Lorsque les dieux ont pris place sur des sièges de marbre, assis lui-même sur un trône plus élevé, et s’appuyant sur son sceptre d’ébène, Jupiter agite par trois fois sa redoutable chevelure, et trois fois la terre et la mer et les cieux mêmes en sont ébranlés ; alors, son indignation s’exhale en ces termes : « Oui, je fus moins alarmé pour le royaume du monde, lorsque les géants aux pieds de reptile menacèrent de leurs cent bras le ciel assiégé. C’étaient de terribles ennemis, mais cette guerre n’avait pour cause qu’un seul crime et pour soutien qu’une seule race. Je ne vois aujourd’hui que coupables, dans toute l’étendue que Nérée embrasse de ses ondes bruyantes, et c’est le genre humain qu’il me faut perdre tout entier ; j’en jure par les fleuves souterrains qui coulent à travers les bois infernaux, j’ai tout tenté pour son salut : mais il faut trancher avec le fer une plaie incurable, de peur qu’elle ne gagne les membres encore sains. Je tiens sous mon empire les demi-dieux et les divinités champêtres, les Nymphes, les Faunes, les Satyres, et les Sylvains habitants des montagnes : s’ils ne sont point encore admis au partage de nos célestes honneurs, laissons-les du moins jouir en paix de l’asile que nous leur avons donné sur la terre. Et pouvez-vous croire qu’ils y soient en sûreté, quand j’ai vu, moi, le maître de la foudre et le vôtre, dressées contre moi-même les embûches de Lycaon, ce monstre que vous connaissez ? »

Tous les dieux frémissent à ces mots, et brûlent de punir cet attentat sacrilège : ainsi, lorsqu’une main impie, acharnée à la perte de César, entreprit d’éteindre, dans son sang, l’éclat du nom romain, un si funeste dessein jeta la consternation et l’effroi dans toutes les âmes ; tout l’univers en tressaillit d’horreur, et l’amour de tes peuples ne te fut pas moins doux, ô César, que le zèle des Dieux ne le fut à Jupiter. Il apaise les murmures du geste et de la voix ; on se tait, et, le respect imposant silence à l’indignation, il reprend son discours en ces mots : « Le coupable est puni : rassurez-vous. Apprenez à la fois et le crime et la vengeance. Le bruit de l’iniquité des hommes avait frappé mes oreilles : je souhaitais qu’il fût mensonger, et, descendant des hauteurs de l’Olympe, je cache ma divinité sous les traits d’un mortel, et je parcours la terre. Il serait trop long d’énumérer les crimes dont je fus le témoin : la réalité dépassait encore les plus funestes récits. J’avais franchi le Ménale, horrible repaire de bêtes féroces, le Cyllène et les forêts de pins du froid Lycée. Arrivé en Arcadie, je pénètre dans la demeure inhospitalière du tyran, à l’heure où le crépuscule annonce la nuit qui s’avance. Je révélai par des signes certains la présence d’un dieu, et déjà le peuple en prière me rendait hommage : Lycaon se rit de leur pieuse crédulité. « Je vais, dit-il, m’assurer s’il est dieu ou mortel, et l’épreuve ne sera pas douteuse ». Il s’apprête à me surprendre la nuit dans les bras du sommeil et à m’ôter la vie. Voilà l’épreuve qui plaît au perfide. Non content du trépas qu’il m’apprête, il égorge un des otages que lui avaient envoyés les Molosses vaincus, fait bouillir une partie des membres palpitants de la victime, livre le reste à l’ardeur de la flamme, et ces mets exécrables sont ensemble servis devant moi. Aussitôt ma foudre vengeresse fait crouler son palais sur ses pénates bien dignes d’un tel maître. Il fuit épouvanté ; il veut parler ; mais en vain : ses hurlements troublent seuls le silence des campagnes ; sa gueule s’arme de la rage qu’il avait dans le cœur, et, toujours affamé de carnage, il tourne sa furie contre les troupeaux, et jouit encore du sang qu’il fait couler. Le poil remplace ses vêtements ; ses bras deviennent des jambes ; loup cruel, il conserve quelques restes de sa forme première : la couleur grisâtre de ses cheveux a passé dans son poil ; le visage farouche, les yeux ardents, tout en lui respire cette férocité qui lui fut naturelle. Une seule maison venait de périr ; mais plus d’une maison méritait le même sort : la cruelle Érinnys étend son empire sur toute la terre. On dirait que les hommes se sont voués au crime par serment : qu’ils périssent tous sur-le-champ ; ils l’ont tous mérité ; j’en ai porté l’arrêt irrévocable ! »

Les dieux approuvent les paroles de Jupiter, ceux-ci par de bruyantes acclamations, et en excitant son courroux, ceux-là par un muet assentiment ; mais la perte du genre humain est pour tous un sujet de douleur. Que deviendra la terre, veuve de ses habitants ? Qui désormais brûlera l’encens sur leurs autels ? Va-t-il donc livrer le monde à la fureur des bêtes féroces ? Le souverain des Dieux se charge de pourvoir à tout : il fait cesser leurs demandes et leur inquiétude, en leur promettant une nouvelle race, différente de la première, et dont l’origine sera merveilleuse.

Déjà prêt à foudroyer toute la terre, il craint que tant de feux partout allumés n’embrasent la voûte des cieux, et ne consument l’axe du monde dans toute son étendue. Il se souvient que les Destins ont fixé dans l’avenir un temps où la mer et la terre et le palais des cieux seront dévorés par les flammes, où la machine merveilleuse du monde s’abîmera dans un vaste embrasement. Il dépose ses traits forgés de la main des Cyclopes, et choisit un autre genre de châtiment : il veut engloutir le genre humain sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel, se répandront en torrents sur la terre. Il enferme soudain dans les antres d’Éole l’Aquilon et tous les vents qui dissipent les nuages, et ne laisse que l’Autan en liberté. L’Autan vole, porté sur ses ailes humides : son visage terrible est couvert d’un épais et sombre nuage, sa barbe est chargée de brouillards, sur son front s’assemblent les nuées ; l’eau ruisselle de ses cheveux blancs, de ses ailes et de son sein. Dès que sa main a pressé les nuages suspendus dans les airs, un grand bruit se fait entendre, et des torrents de pluie s’échappent du haut des cieux. La messagère de Junon, parée de ses mille couleurs, Iris aspire les eaux de la mer et alimente les nuages. Les moissons sont renversées, les espérances du laboureur détruites sans retour, et, dans un instant, périt tout le fruit de l’année et de ses longs travaux. Les eaux qui tombent du ciel ne suffisent pas à la colère de Jupiter : le roi des mers, son frère, lui prête le secours de ses ondes. Il convoque les dieux des fleuves, et, dès qu’ils sont entrés dans son palais : « Qu’est-il besoin de longs discours ? dit-il. Il s’agit de déployer toutes vos forces : allez, ouvrez vos sources, renversez vos digues, et donnez carrière à vos flots déchaînés ». Il parle : on obéit, et les fleuves, forçant les barrières qui retiennent leurs eaux, précipitent vers la mer leur course impétueuse. Neptune lui-même frappe la terre de son trident : elle tremble, et les eaux s’élancent de leurs gouffres entr’ouverts. Les fleuves débordés roulent à travers les campagnes, entraînant ensemble dans leur course les plantes et les arbres, les troupeaux, les hommes, les maisons et les sanctuaires des dieux, avec leurs saintes images. Si quelque édifice reste encore debout et résiste à la fureur des flots, l’onde en couvre bientôt le faîte, et les plus hautes tours sont ensevelies dans un profond abîme. Déjà la terre ne se distinguait plus de l’Océan : la mer était partout, et la mer n’avait pas de rivages. L’un gagne le sommet d’une colline, l’autre se jette dans un esquif, et promène la rame dans le champ où naguère il conduisait la charrue. Celui-ci passe dans sa nacelle au-dessus de ses moissons ou de sa maison submergée ; celui-là trouve des poissons sur la cime d’un ormeau. Si l’ancre peut être jetée, c’est dans l’herbe d’une prairie qu’elle va s’arrêter ; les barques s’ouvrent un chemin sur les coteaux qui portaient la vigne ; les phoques monstrueux reposent dans les lieux où paissaient les chèvres légères. Les Néréides s’étonnent de voir au fond des eaux, des bois, des villes, des palais ; les dauphins habitent les forêts, et bondissent sur la cime des chênes qu’ils ébranlent par de violentes secousses. On voit nager le loup au milieu des brebis ; les flots entraînent les lions et les tigres farouches ; également emportés, les sangliers ne peuvent trouver leur salut dans leur force, ni les cerfs dans leur vitesse. Las de chercher en vain la terre pour y reposer ses ailes, l’oiseau errant se laisse tomber dans la mer. L’immense débordement des eaux couvrait les montagnes, et, pour la première fois, leurs sommets étaient battus par les vagues. La plus grande partie du genre humain périt dans les flots : ceux que les flots ont épargnés deviennent les victimes du supplice de la faim.

L’Attique est séparée de la Béotie par la Phocide, contrée fertile avant qu’elle fût submergée ; mais alors, confondue tout à coup avec l’Océan, ce n’était plus qu’une vaste plaine liquide. Là s’élève jusqu’aux astres un mont dont la double cime se perd au sein des nues : le Parnasse est son nom ; c’est sur cette montagne, seul endroit de la terre que les eaux n’eussent pas couvert, que s’arrêta la faible barque qui portait Deucalion et sa compagne. Ils adorent d’abord les Nymphes de Coryce, les autres dieux du Parnasse, et Thémis, qui révèle l’avenir, et qui rendait alors ses oracles en ces lieux. Jamais homme n’eut plus de zèle que Deucalion pour la vertu et pour la justice, jamais femme n’eut pour les dieux plus de respect que Pyrrha. Quand Jupiter a vu le monde changé en une vaste mer, et que de tant de milliers d’hommes, de tant de milliers de femmes qui l’habitaient, il ne reste plus qu’un homme et qu’une femme, couple innocent et pieux, il écarte les nuages, ordonne à l’Aquilon de les dissiper, et découvre la terre au ciel et le ciel à la terre.

Cependant le courroux de la mer s’apaise, le souverain des eaux dépose son trident et rétablit le calme dans son empire. Voyant, au-dessus des profonds abîmes, Triton, dont les épaules d’azur se couvrirent en naissant d’écailles de pourpre, il l’appelle et lui commande d’enfler sa conque bruyante, et de donner aux ondes et aux fleuves le signal de la retraite ; soudain, Triton saisit ce clairon creux et recourbé, qui va toujours s’élargissant par d’obliques détours, ce clairon terrible, qui, lorsqu’il sonne du milieu de l’Océan, fait retentir de sa voix les rivages où le soleil et se lève et se couche. Dès que la conque eut touché les lèvres humides du Dieu dont la barbe distille l’onde, et transmis en résonnant les ordres de Neptune, les flots de l’Océan et ceux des fleuves l’entendirent, et tous se retirèrent. Déjà la mer a retrouvé ses rivages ; les fleuves décroissent et rentrent dans leur lit, assez large pour les contenir tout entiers ; les collines semblent sortir des eaux, la terre surgit par degrés, et paraît s’élever à mesure que les eaux s’abaissent ; si longtemps cachés sous les flots, les arbres découvrent leurs têtes dépouillées de feuillage, et chargées encore de limon. Le monde était enfin rendu à lui-même. À l’aspect de cette solitude désolée, où règne un profond et morne silence, Deucalion ne peut retenir ses larmes, et, s’adressant à Pyrrha :

« Ô ma sœur ! ô ma femme ! s’écrie-t-il ; ô toi qui seule survis à la destruction de ton sexe, unis jadis par le sang, par une commune origine, et bientôt par l’hymen, que le malheur resserre aujourd’hui ces nœuds. Du couchant à l’aurore, le soleil ne voit que nous deux sur la terre ; nous sommes le genre humain, tout le reste est enseveli sous les eaux. Je n’ose même encore répondre de notre salut ; ces nuages suspendus sur nos têtes m’épouvantent toujours. Infortunée ! si le ciel t’eût sauvée sans me sauver, quel serait aujourd’hui ton destin ? Seule, qui t’aiderait à supporter tes alarmes ? qui consolerait tes douleurs ? Ah ! crois-moi, chère épouse, si la mer t’avait engloutie sans moi, je t’aurais suivie, et la mer nous eût engloutis tous les deux ! Ne puis-je, à l’exemple de Prométhée mon père, faire naître une nouvelle race d’hommes, et, comme lui, souffler la vie à l’argile pétrie de mes mains ? Nous sommes, à nous deux, les seuls débris de l’espèce humaine ; les dieux l’ont ainsi voulu ; ils ont sauvé en nous un modèle des hommes ». Il dit, et tous deux pleuraient, résolus d’implorer le secours des dieux, et de consulter l’oracle. Ils se rendent sur les bords du Céphise, dont les flots, limoneux encore, coulaient déjà dans leur lit ordinaire. Quand ils ont arrosé de son eau sainte leur tête et leurs vêtements, ils dirigent leurs pas vers le temple de la déesse ; le faîte était souillé d’une mousse fangeuse, et le feu des autels éteint. Dès que leurs pieds ont touché le seuil du temple, prosternés l’un et l’autre la face contre terre, ils baisent le marbre humide avec une sainte frayeur.

« Si les dieux, disent-ils, se laissent fléchir aux humbles prières des mortels, s’ils ne sont pas inexorables, apprends-nous, ô Thémis, quelle vertu féconde peut réparer la ruine du genre humain, et montre-toi propice et secourable au monde abîmé sous les eaux ». Touchée de leur prière, la déesse rendit cet oracle : « Éloignez-vous du temple, voilez vos têtes, détachez les ceintures de vos vêtements, et jetez derrière vous les os de votre aïeule antique ». Ils demeurent frappés d’un long étonnement. Pyrrha, la première, rompt le silence et refuse d’obéir aux ordres de la déesse ; elle la prie, en tremblant, de lui pardonner, si elle n’ose outrager les mânes de son aïeule en dispersant ses os. Cependant ils cherchent ensemble le sens mystérieux que cachent les paroles ambiguës de l’oracle, et les repassent longtemps dans leur esprit. Enfin, Deucalion rassure la fille d’Épiméthée par ces consolantes paroles : « Ou ma propre sagacité m’abuse, ou l’oracle n’a point un sens impie, et ne nous conseille pas un crime. Notre aïeule, c’est la terre, et les pierres renfermées dans son sein sont les ossements qu’on nous ordonne de jeter derrière nous ». Bien que cette interprétation ait ébranlé l’esprit de Pyrrha, son espérance est encore pleine de doute, ou bien le doute combat encore son espérance, tant il leur reste d’incertitude sur le sens véritable de l’oracle divin ! Mais que risquent-ils à tenter l’épreuve ? ils s’éloignent, et, le front voilé, laissant flotter leurs vêtements, selon le vœu de Thémis, ils marchent en jetant des cailloux en arrière. Ces cailloux (qui le croirait, si l’antiquité n’en rendait témoignage ?), perdant leur rudesse première et leur dureté, s’amollissent par degrés, et revêtent une forme nouvelle. À mesure que leur volume augmente et que leur nature s’adoucit, ils offrent une confuse image de l’homme, image encore imparfaite et grossière, semblable au marbre sur lequel le ciseau n’a ébauché que les premiers traits d’une figure humaine. Les éléments humides et terrestres de ces pierres deviennent des chairs ; les plus solides et les plus durs se convertissent en os ; ce qui était veine conserve et sa forme et son nom. Ainsi, dans un court espace de temps, la puissance des dieux change en hommes les pierres lancées par Deucalion, et renouvelle, par la main d’une femme, la race des femmes éteinte. C’est de là que nous venons : race dure et laborieuse, nous témoignons sans cesse de notre origine.

La terre enfanta d’elle-même et sous diverses formes les autres animaux. Quand les feux du soleil eurent échauffé le limon qui la couvrait et mis en fermentation la fange des marais, les germes féconds qu’elle renfermait dans son sein y reçurent la vie comme dans le sein d’une mère, se développèrent par degrés et revêtirent tons une forme différente. Ainsi, quand le Nil aux sept embouchures a retiré ses flots des campagnes inondées et les a ramenés dans son premier lit, le limon qu’il vient de déposer, échauffé par les rayons de l’astre du jour, fait naître mille insectes divers que le laboureur surprend dans les nouveaux sillons : ébauchés à peine, ils commencent d’éclore, ou bien, inachevés et manquant de plusieurs organes de la vie, ils sont encore moitié fange. L’humide et le chaud, tempérés l’un par l’autre, sont la source de la fécondité et la cause productrice de tous les êtres. Quoique le feu soit ennemi de l’eau, la vapeur humide engendre toute chose, et l’alliance de deux éléments contraires est le principe de la génération. Ainsi, couverte encore des fanges du déluge et profondément pénétrée par la chaleur du soleil, la terre produisit d’innombrables espèces d’animaux : les uns reparaissaient sous leurs formes primitives, les autres voyaient le jour pour la première fois. Elle fut aussi condamnée à t’engendrer, monstrueux Python, serpent inconnu sur la terre, effroi de ses nouveaux habitants, tant sur les flancs d’un mont, sa masse énorme occupait d’espace ! Le dieu qui porte l’arc ne s’était jusqu’alors servi de ses flèches que contre les daims et les chevreuils aux pieds légers : il en accabla le monstre, épuisa sur lui son carquois et lui fit vomir, par mille blessures livides, son sang et ses poisons ; et, de peur que le temps n’effaçât le souvenir d’une si belle victoire, il institua des jeux solennels, qui furent appelés Pythiques, du nom du serpent vaincu. Le jeune athlète, vainqueur dans ces jeux, à la lutte, à la course à pied, ou à celle du char, recevait une couronne de chêne, symbole de l’honneur. Le laurier n’existait pas encore, et la blonde chevelure d’Apollon empruntait indifféremment sa couronne à toutes sortes d’arbres.

Le premier objet de la tendresse d’Apollon fut Daphné, fille du fleuve Pénée. Cette passion ne fut point l’ouvrage de l’aveugle hasard, mais la vengeance de l’amour irrité : Le Dieu de Délos, dans l’orgueil de sa victoire, avait vu Cupidon qui tendait avec effort la corde de son arc : « Faible enfant, lui dit-il, que fais-tu de ces armes pesantes ? Ce carquois ne sied qu’à l’épaule du dieu qui peut porter des coups certains aux bêtes féroces comme à ses ennemis, et qui vient d’abattre, sous une grêle de traits, ce monstre dont le ventre, gonflé de tant de poisons, couvrait tant d’arpents de terre. Contente-toi d’allumer, avec ton flambeau, je ne sais quelles flammes amoureuses, et garde-toi bien de prétendre à mes triomphes ». Le fils de Vénus, répondit : « Apollon, rien n’échappe à tes traits, mais tu n’échapperas pas aux miens : autant tu l’emportes sur tous les animaux, autant ma gloire est au dessus de la tienne ». Il dit, et, frappant la terre de son aile rapide, il s’élève et s’arrête au sommet ombragé du Parnasse : il tire de son carquois deux flèches dont les effets sont bien différents ; l’une inspire l’amour, et l’autre le repousse : la première est dorée, sa pointe est aiguë et brillante, la seconde n’est armée que de plomb, et sa pointe est émoussée. C’est de ce dernier trait que le dieu atteint la fille de Pénée ; c’est de l’autre qu’il blesse Apollon et le perce jusqu’à la moelle des os. Apollon aime aussitôt, et Daphné hait jusqu’au nom de son amant ; émule de la chaste Diane, elle aime à s’égarer au fond des bois, à la poursuite des bêtes féroces, et à se parer de leurs dépouilles. Un seul bandeau rassemble négligemment ses cheveux épars. Mille amants lui ont offert leur hommage ; elle l’a rejeté, et pleine d’un dédain sauvage pour les hommes qu’elle ne connaît pas encore, elle parcourt les solitudes des forêts, heureuse d’ignorer et l’amour et l’hymen et ses nœuds. Souvent son père lui disait : « Ma fille, tu me dois un gendre ». Il lui répétait souvent : « Ma fille, tu me dois une postérité ». Mais Daphné, repoussant comme un crime la pensée d’allumer les flambeaux de l’hymen, rougissait, et la pudeur donnait un nouveau charme à sa beauté ; et suspendue au cou de son père qu’elle enlaçait de ses bras caressants : « Cher auteur de mes jours, disait-elle, permettez-moi de garder toujours ma virginité ; Jupiter accorda cette grâce à Diane ». Pénée cède aux désirs de sa fille. Inutile victoire ! tes grâces, ô Daphné, s’opposent à tes desseins, et ta beauté résiste à tes vœux. Cependant Phébus aime ; il a vu Daphné et veut s’unir à elle : il espère ce qu’il désire ; espérance vaine ! car son oracle le trompe lui-même. Comme on voit s’embraser le chaume léger après la moisson, comme la flamme consume une haie dont l’imprudent voyageur approche son flambeau, ou près de laquelle il le laisse aux premiers rayons du jour, ainsi s’embrase et se consume le cœur d’Apollon, ainsi il nourrit, en espérant, d’inutiles ardeurs. Il voit les cheveux de la nymphe flotter négligemment sur ses épaules. « Et que serait-ce, dit-il, si l’art les avait arrangés ? » Il voit ses yeux briller comme des astres : il voit sa bouche vermeille (c’est peu que de la voir) : il admire et ses doigts et ses mains, et ses bras plus que demi-nus ; et ce que le voile cache à ses yeux, son imagination l’embellit encore. Daphné fuit plus rapide que le vent, et c’est en vain qu’il cherche à la retenir par ses discours : « Nymphe du Pénée, je t’en conjure, arrête : ce n’est pas un ennemi qui te poursuit. Arrête, nymphe, arrête ! la brebis fuit le loup, la biche le lion, et devant l’aigle s’envole la tremblante colombe ; chacun se dérobe à son ennemi. Mais c’est l’amour qui me précipite sur tes traces. Malheureux que je suis ! Prends garde de tomber ! Que ces épines cruelles ne blessent pas tes pieds délicats ! Que je ne sois pas pour toi une cause de douleur ! Les sentiers où tu cours sont rudes et difficiles : Ah ! de grâce, modère ta vitesse, ralentis ta fuite, et je ralentirai moi-même mon ardeur à te suivre. Connais du moins celui qui t’aime : ce n’est point un sauvage habitant des montagnes, ni un pâtre hideux préposé à la garde des bœufs et des brebis : imprudente, tu ne sais pas qui tu fuis, tu ne le sais pas, et c’est pour cela que tu fuis : Delphes, Claros, Ténédos et Patare obéissent à mes lois. Jupiter est mon père : ma bouche dévoile aux mortels l’avenir, le passé, le présent : ils me doivent l’art d’unir aux accents de ia lyre les accents de la voix. Mes flèches sont sûres de leurs coups : hélas ! il en est une plus sûre encore qui m’a percé le cœur. Je suis l’inventeur de la médecine ; le monde m’honore comme un dieu secourable, et la vertu des plantes est sans mystères pour moi ; mais en est-il quelqu’une qui guérisse de l’amour ? Mon art, utile à tous les hommes, est, hélas ! impuissant pour moi-même ! » Il parlait ; mais, emportée par l’effroi, la fille de Pénée précipite sa fuite, et laisse bien loin derrière elle Apollon et ses discours inachevés. Elle fuit, et le dieu lui trouve encore des charmes : le souffle des vents soulevait à plis légers sa robe entr’ouverte ; Zéphire faisait flotter en arrière ses cheveux épars, et sa grâce s’embellissait de sa légèreté. Las de perdre dans les airs de vaines prières, et se laissant emporter par l’amour sur les traces de Daphné, le jeune dieu les suit d’un pas plus rapide. Lorsqu’un chien gaulois découvre un lièvre dans la plaine, on les voit déployer une égale vitesse, l’un pour sa proie, l’autre pour son salut : le chien vole, comme attaché aux pas du lièvre ; il croit déjà le tenir, et le cou tendu, allongé, semble mordre sa trace ; le lièvre, incertain s’il est pris, évite la gueule béante de son ennemi, et il échappe à la dent déjà prête à le saisir. Tels on voit Apollon et Daphné : l’espérance le rend léger, la peur la précipite. Mais, soutenu sur les ailes de l’amour, le dieu semble voler ; il poursuit la nymphe sans relâche, et, penché sur la fugitive, il est si près de l’atteindre, que le souffle de son haleine effleure ses cheveux flottants. Trahie par ses forces, elle pâlit enfin, et, succombant à la fatigue d’une course aussi rapide, elle tourne ses regards vers les eaux du Pénée. « S’il est vrai, s’écrie-t-elle, que les fleuves participent à la puissance des dieux, ô mon père, secourez-moi. Et toi, que j’ai rendue témoin du funeste pouvoir de mes charmes, terre, ouvre-moi ton sein, ou détruis, en me changeant, cette beauté qui cause mon injure ». À peine elle achevait cette prière, que ses membres s’engourdissent ; une écorce légère enveloppe son sein délicat ; ses cheveux verdissent en feuillage, ses bras s’allongent en rameaux ; ses pieds, naguère si rapides, prennent racine et s’attachent à la terre ; la cime d’un arbre couronne sa tête ; il ne reste plus d’elle-même que l’éclat de sa beauté passée. Apollon l’aime encore, et, pressant de sa main le nouvel arbre, il sent, sous l’écorce naissante, palpiter le cœur de Daphné. Il embrasse, au lieu de ses membres, de jeunes rameaux, et couvre l’arbre de baisers, que l’arbre semble repousser encore : « Ah ! dit-il, puisque tu ne peux devenir l’épouse d’Apollon, sois son arbre du moins : que désormais ton feuillage couronne et mes cheveux et ma lyre et mon carquois. Tu seras l’ornement des guerriers du Latium, lorsqu’au milieu des chants de victoire et d’allégresse, le Capitole verra s’avancer leur cortège triomphal. Garde fidèle du palais des Césars, tu couvriras de tes rameaux tutélaires le chêne qui s’élève à la porte de cette auguste demeure ; et de même que ma longue chevelure, symbole de jeunesse, sera toujours respectée et du fer et des ans, je veux aussi parer ton feuillage d’un printemps éternel ». Il dit, et le laurier, inclinant ses jeunes rameaux, agita doucement sa cime : c’était le signe de tête de Daphné, sensible aux faveurs d’Apollon.

Il est, dans l’Hémonie, une vallée qu’environnent de toutes parts des rochers et des bois ; on l’appelle Tempé ; c’est là que le Pénée, prenant sa source au pied du Pinde, roule à grand bruit ses flots écumants. Dans sa chute impétueuse, il élève des nuages de vapeurs qui retombent en pluie légère sur la cime des forêts d’alentour, et le fracas de son torrent fatigue au loin les échos. C’est le séjour, c’est la retraite sacrée de ce grand fleuve ; c’est là qu’assis au fond d’une grotte taillée dans le roc, il commande à ses flots et aux Nymphes qui les habitent. Là s’arrêtent d’abord tous les fleuves de la contrée, incertains s’ils doivent féliciter ou consoler le père de Daphné. C’étaient le Sperchius au front de peupliers, l’Énipée aux ondes turbulentes, et le vieil Apidan, et le paisible Amphryse, et l’Éas, et ceux même qui, courant où les guide leur impétuosité, vont, après de longs détours, reposer dans l’Océan leurs ondes fatiguées. Inachus seul est absent ; retiré dans sa grotte profonde, il grossit ses eaux de ses larmes ; malheureux père ! il pleure Io, sa fille, qu’il a perdue. Voit-elle encore le jour ? est-elle descendue chez les morts ? Il l’ignore, et comme il ne la trouve nulle part, il croit qu’elle n’est plus sur la terre ; il craint même pour elle de plus grands malheurs. Jupiter l’avait vue s’éloigner des bords du fleuve paternel : « Ô Nymphe, avait-il dit, Nymphe digne de Jupiter, quel est l’heureux mortel appelé à partager ta couche ? Viens sous l’épais ombrage de ces bois (et il les lui montrait), viens chercher un abri contre les feux que le soleil, au milieu de sa course, darde du haut du ciel. Ne crains pas de pénétrer seule dans ces forêts, retraite des bêtes farouches ; un dieu t’y servira de guide et de protecteur, et ce ne sera pas un dieu vulgaire ; mais celui-là même qui, de sa main puissante, tient le sceptre des cieux, et qui lance la foudre vagabonde. Arrête, et ne fuis pas ». Elle fuyait en effet. Elle a déjà franchi les prairies de Lerne, les campagnes et les bois du Lyrcée, lorsque le dieu, enveloppant au loin la terre de ténèbres, arrête la Nymphe dans sa fuite, et triomphe de sa pudeur.

Cependant Junon abaisse ses regards sur la campagne, et, surprise de voir que des nuées passagères aient changé le jour en une nuit profonde, elle reconnaît bientôt que ces vapeurs ne s’élèvent point du fleuve ni du sein humide de la terre ; elle cherche de tous côtés cet époux dont elle a si souvent surpris les larcins infidèles, et, ne le trouvant point dans le ciel : « Je m’abuse, dit-elle, ou je suis outragée », et, s’élançant du haut de l’Olympe sur la terre, elle commande aux nuages de s’éloigner. Mais Jupiter avait prévu l’arrivée de son épouse, et déjà la fille d’Inachus était changée en une blanche génisse. Elle est belle encore sous cette forme nouvelle ; la fille de Saturne, en dépit d’elle-même, admire sa beauté. Quel est son maître, son pays, son troupeau ? Elle veut tout savoir, comme si la vérité ne lui était pas connue. Jupiter, pour mettre fin à ces questions, dissimule et répond que la terre l’a enfantée. Junon la demande en présent ; que fera son époux ? Il est cruel de livrer l’objet de son amour ; mais un refus serait suspect : ce que la honte lui conseille, l’amour le lui défend, et sans doute l’amour eût triomphé ; mais Jupiter peut-il refuser un don si léger à sa sœur, à la compagne de sa couche, sans qu’elle soupçonne que c’est tout autre chose qu’une génisse ? Maîtresse de sa rivale, Junon ne bannit point toute inquiétude ; elle ne cesse de craindre Jupiter et de nouveaux larcins, qu’après avoir livré Io à fa garde d’Argus, fils d’Arestor. Cent yeux couronnaient la tête de ce monstre ; le sommeil qu’ils goûtaient tour à tour, n’en fermait que deux à la fois ; les autres restaient ouverts et comme en sentinelle. Quelle que fût la place d’Argus, ses regards tombaient sur Io, et, quoique placé derrière elle, elle était devant ses yeux. Le jour, il la laisse paître ; mais quand le soleil est descendu sous la terre, il l’enferme, et attache d’indignes liens à son cou. Infortunée ! elle n’a pour aliments que les feuilles des arbres et l’herbe amère ; pour boisson, que l’eau bourbeuse ; pour lit, que la terre souvent dépouillée de gazon. Plus d’une fois, pour implorer Argus, elle veut lui tendre ses bras, et ne les trouve plus ; elle veut se plaindre, il ne sort de sa bouche que des mugissements ; elle en redoute le bruit, et sa propre voix l’épouvante. Elle s’approche un jour de ces rives, témoins des jeux de son enfance, des rives de l’Inachus : à peine a-t-elle vu dans l’onde du fleuve ses cornes nouvelles, saisie d’horreur, elle recule devant son image. Les Naïades la méconnaissent, Inachus lui-même la méconnaît. Cependant elle suit son père, elle suit ses sœurs, se laisse caresser et s’offre d’elle-même à leurs regards qu’étonne sa beauté. Le vieil Inachus cueille des herbes et les lui présente ; elle lèche les mains de son père, elle les couvre de baisers, et ne peut retenir ses larmes. Que n’a-t-elle encore l’usage de sa voix ! elle implorerait son secours, elle dirait son nom et ses malheurs ; mais, à défaut de parole, des caractères qu’elle trace sur le sable, à l’aide de son pied, révèlent sa triste métamorphose. « Malheureux que je suis ! » s’écrie-t-il, et il reste suspendu aux cornes de la génisse gémissante, et à son cou blanc comme la neige : « Malheureux que je suis ! s’écrie-t-il encore ; est-ce bien toi, ma fille, que j’ai cherchée par toute la terre ? La douleur de ta perte me pesait moins que celle de te retrouver. Tu gardes le silence, ta voix ne répond pas à la mienne ; seulement, de profonds soupirs s’échappent de ton sein, et tout ce que tu peux, c’est de répondre à mes paroles par des mugissements. Hélas ! ignorant ta destinée, je préparais pour toi la couche nuptiale et les flambeaux d’hyménée ; le premier de mes vœux était un gendre, le second une postérité ; maintenant, c’est dans un troupeau que tu dois chercher un époux, c’est là que tu dois chercher des enfants, et la mort ne peut mettre un terme à mon chagrin immense ! Malheureux d’être un dieu, la porte du trépas m’est fermée, et le destin me condamne à des douleurs éternelles comme ma vie ! » Le monstre au front étoilé d’yeux, interrompant sa plainte, arrache Io des bras de son père, l’emmène dans d’autres pâturages, et va s’asseoir lui-même sur la cime d’une montagne lointaine, d’où il peut promener de tous côtés ses regards vigilants.

Le maître des dieux ne put voir plus longtemps les maux cruels que souffrait la sœur de Phoronée ; il appelle le fils que lui donna une brillante Pléiade, et lui commande de livrer Argus à la mort. Aussitôt Mercure met à ses pieds des ailes, dans sa puissante main le caducée qui fait naître le sommeil, et sur sa tête un casque. Ainsi paré, du haut des cieux, sa patrie, il s’élance sur la terre, et, déposant à l’écart et son casque et ses ailes, il ne garde que le caducée. Il se sert de ce caducée, comme un berger de sa houlette, pour conduire à travers les mille détours de la campagne un troupeau de chèvres qu’il a dérobées chemin faisant, et qu’il mène en jouant du chalumeau. Charmé par les doux sons de ce nouvel instrument : « Qui que tu sois, dit le ministre de la vengeance de Junon, tu peux t’asseoir auprès de moi sur ce rocher. Nulle part ton troupeau ne trouverait de plus gras pâturages, et cette ombre, tu le vois, est propice aux bergers ». Le petit-fils d’Atlas s’assied ; ses longs entretiens semblent arrêter le jour qui s’écoule, et, par les accords de son chalumeau, il cherche à triompher de la vigilance d’Argus. Cependant le monstre lutte contre les douceurs du sommeil, et, quoique une partie de ses yeux commence à sommeiller, les autres veillent encore. La flûte venait d’être inventée ; il veut connaître l’histoire de cette découverte. Le dieu lui répond : « Sur les monts glacés de l’Arcadie, une naïade célèbre était devenue la compagne des Hamadryades de Nonacris : ces nymphes l’appelaient Syrinx. Plus d’une fois elle avait échappé aux poursuites des satyres et des autres dieux qui habitent les bois touffus ou les campagnes fertiles de cette contrée. Vouée au culte de la déesse d’Ortygie et par ses goûts et par sa chasteté, vêtue comme elle, les yeux trompés l’auraient prise pour la fille de Latone, si son arc d’ivoire eût été d’or comme celui de la déesse ; et cependant on s’y méprenait encore. Un jour qu’elle revenait du mont Lycée, le dieu Pan, qui hérisse sa tête de couronnes de pin, l’aperçut et lui adressa ces paroles ». Mercure allait les rapporter ; il allait dire comment la nymphe, insensible à ses prières, avait fui par des sentiers mal frayés jusqu’aux rives sablonneuses du paisible Ladon ; comment alors, arrêtée dans sa course par les eaux du fleuve, elle avait conjuré les naïades, ses sœurs, de la sauver par une métamorphose ; comment le dieu, croyant déjà saisir la nymphe, au lieu du corps de Syrinx n’embrassa que des roseaux ; comment ces roseaux qu’il enflait, en soupirant, du souffle de son haleine, rendirent un son léger, semblable à une voix plaintive ; comment, charmé du nouvel instrument et de sa douce harmonie, il s’écria : « Je conserverai du moins ce moyen de m’entretenir avec toi » ; comment enfin, unissant avec de la cire des roseaux d’inégale grandeur, il en forma l’instrument qui porta le nom de la nymphe. Mais au moment de faire ce récit, le dieu qui reçut le jour sur le mont Cyllène s’aperçoit qu’Argus, succombant au sommeil, a fermé tous ses yeux. Il cesse de parler, et les touchant de sa baguette puissante, il appesantit encore les pavots dont ils sont chargés. Soudain, de son glaive recourbé, il abat la tête inclinée du monstre, à l’endroit où elle se joint au cou ; précipité du haut de la montagne, le tronc roule, et souille en tombant la roche ensanglantée. Argus, te voilà gisant et sans vie ; la lumière qui brillait dans tes regards s’est à jamais éteinte, et tes cent yeux sont couverts d’une éternelle nuit ! Recueillis par la fille de Saturne, et répandus sur le plumage de l’oiseau qui lui est consacré, ils éclatent comme des pierres précieuses sur sa queue étoilée.

Cette nouvelle injure enflamme le courroux de Junon, et, sans différer sa vengeance, elle jette l’image de l’horrible Érinnys dans le cœur et devant les yeux de l’Argienne aimée de Jupiter, cache au fond de son âme l’aiguillon d’une aveugle fureur, qui l’emporte épouvantée dans tout l’univers. Tu restais, ô Nil, comme dernier témoin de ses immenses fatigues ! À peine arrivée sur les bords du fleuve, elle se laisse tomber à genoux sur l’arène ; son cou se penche en arrière, sa tête se dresse, et, levant ses yeux vers le ciel (elle ne peut, hélas ! y lever que ses yeux), par des soupirs, des larmes et des mugissements lamentables, elle semble se plaindre de Jupiter, et lui demander la fin de ses maux. Le dieu, pressant alors dans ses bras sa compagne, la conjure de mettre enfin un terme à sa vengeance : « Bannissez toute crainte pour l’avenir, dit-il ; Io ne sera plus pour vous un sujet de douleur ». Il le jure et il commande au Styx d’entendre ce serment. La colère de Junon s’apaise : soudain, la nymphe reprend sa forme première, et redevient ce qu’elle fut autrefois : son poil s’efface, ses cornes disparaissent, l’orbite de ses yeux se rétrécit, sa bouche se resserre, ses épaules et ses mains renaissent, la corne de ses pieds s’allonge en cinq ongles distincts ; il ne lui reste enfin de la génisse que son éclatante blancheur. La nymphe se redresse sur ses deux pieds qui suffisent pour la porter ; mais elle n’ose parler encore dans la crainte de mugir comme une génisse, et sa bouche timide, comme pour s’essayer à la parole, ne fait entendre que des mots entrecoupés. Déesse aujourd’hui, de nombreux prêtres, vêtus de lin, desservent avec pompe ses autels. On lui donne pour fils Épaphus, né, dit-on, du sang illustre de Jupiter, et les villes de l’Égypte élèvent des temples au fils à côté de ceux de sa mère. Il avait le mème âge et le même caractère que Phaéton, fils du Soleil. Un jour que celui-ci, plein d’une orgueilleuse jactance, lui disputait l’avantage de la naissance, et se vantait d’avoir Phébus pour père, le petit-fils d’Inachus ne put supporter tant d’orgueil : « Insensé ! lui dit-il, sur la foi des discours de ta mère, tu nourris ta fierté du mensonge d’une illustre origine ». Phaéton rougit, et la honte étouffant sa colère, il courut conter à Clymène, sa mère, l’insulte d’Épaphus : « Pour comble de douleur, ô ma mère ! dit-il, moi, si bouillant et si fier, j’ai dû garder le silence. Quelle honte ! on a pu me faire un pareil affront, et je n’ai pu le repousser ! Ah ! si je suis du sang des dieux, fais éclater à mes yeux la preuve d’une si haute naissance ». Il dit, et jetant les bras autour du cou de sa mère, il la conjure par sa tête, par celle de Mérops, son époux, par l’hymen de ses sœurs, de lui faire connaître son père à des signes certains. Qui dira si Clymène fut plus touchée des prières de son fils, qu’irritée de son propre outrage ? Levant les mains au ciel, et les yeux fixés sur le soleil : « Par ces rayons étincelants, s’écrie-t-elle, par cet astre qui nous voit et qui nous entend, je te le jure, ô mon fils ! ce Soleil que tu contemples, ce Soleil, arbitre du monde, est ton père. Si je t’abuse, puisse-t-il me retirer sa lumière, et briller aujourd’hui à mes yeux pour la dernière fois. Tu peux, au prix d’une courte fatigue, connaître le palais de ton père. L’Orient, où il réside, touche à cette contrée. Si tu le désires, monte à son palais, et va l’interroger lui-même ».

Phaéton tressaille de joie à ces paroles de sa mère ; il se croit déjà transporté dans les cieux. Il traverse l’Éthiopie son empire, et l’Inde placée sous la zone brûlante, et vole impatient aux lieux où se lève le Soleil, son père.