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Les Mœurs et les Lettres au XVIIIe siècle/01

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Les Mœurs et les Lettres au XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes2e période, tome 36 (p. 521-565).
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LES
MOEURS ET LES LETTRES
AU XVIIIe SIECLE
EN ANGLETERRE

I.
RELIGION ET POLITIQUE

Avec l’établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre. Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution sociale : l’homme change en même temps que l’état, dans le même sens et par les mêmes causes ; le caractère s’accommode à la situation, et l’on voit peu à peu dominer dans les mœurs et dans les lettres l’esprit sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d’indépendance, qui seul peut soutenir et achever une telle constitution [1].


I

Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu’à cette révolution, dont elle est si fière, l’Angleterre n’ait rien gagné. L’aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers George est repoussant ; on est tenté de juger comme Swift : on se dit que s’il a peint le Yahou, c’est qu’il l’a vu ; nu ou paré, attelé à la voiture ou traîné en carrosse, le Yahou n’est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, que brutalité en bas ; une troupe d’intrigans mène une populace de brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate en cris, en violences, brûle l’amiral Byng en effigie, exige sa mort, veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille, s’imaginant que l’église est en danger, l’accompagnent avec des hurlemens de colère et d’enthousiasme, et le soir se mettent à brûler et à piller les temples des dissidens. Quand lord Bute, en dépit de l’opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de pierres et obligé d’entourer sa voiture d’une forte garde de boxeurs. À chaque accident politique, on entend un grondement d’émeute, on voit des bousculades, des coups de poing, dès têtes, cassées. C’est pis lorsque l’intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été inventé en 1684, et un demi-siècle après [2] l’Angleterre en consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs enseignes, invitaient les gens à venir s’enivrer pour deux sous ; pour quatre sous, on avait de quoi tomber mort-ivre ; de plus, la paille gratis : le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils pouvaient cuver leur eau-de-vie. On ne pouvait traverser les rues de Londres sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le pavé, et que la charité des passans pouvait seule empêcher d’être étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un impôt modérer cette fureur, ce fut en vain ; les juges n’osaient condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et Walpole, se sentant au bord d’une révolte, retira sa loi. Tous ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement équilibré est porté sur le dos d’une brute énorme et redoutable qui d’ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d’un coup, d’un caprice, peut le secouer et l’écraser. On le vit bien en 1780, pendant l’émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au cri de à bas les papistes ! la populace soulevée démolit les prisons, lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin défoncés faisaient des ruisseaux dans les mes. Enfans et femmes à genoux y buvaient jusqu’à mourir. Les uns devenaient furieux, les autres s’affaissaient stupides, et l’incendie des maisons croulantes finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux et des dissidens, et le lendemain on les trouva par tas ivres-morts le long des chemins et dans les haies. L’instinct s’émeut dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge qu’il croyait voir.

La haute société valait un peu moins que la basse. S’il n’y eut point de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n’y en eut point qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est partout, non pas simple, mais doublé et triple. Sous Guillaume et sous Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de l’antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts, qu’ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication de marchés qui vont se détruisant l’un l’autre et par une complication de parjures qui vont se dépassant l’un l’autre jusqu’à ce que personne ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins de l’histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de la paie qu’il en reçoit, occupé à voler ses soldats, trafiquant des secrets d’état, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers l’Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi déloyal envers l’un qu’envers l’autre, marchand de consciences, de mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l’impuissance et au mépris [3]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme concussionnaire, premier. ministre pendant vingt ans, et qui se vantait de savoir le tarif de chaque conscience. « Il y a des membres écossais, disait Montesquieu en 1729 [4], qui n’ont que 200 livres sterling, et se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait, ils la lui vendraient encore. » Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de ce grand commerce. « Un jour de vote difficile, dit le docteur King, Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti contraire ; il le tira à part et lui dit : — Donnez-moi votre voix, voici un billet de banque de deux mille livres sterling. — Le membre lui fit cette réponse : — Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est venue à la cour, le roi l’a reçue très gracieusement, ce qui certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc comme très ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd’hui. » Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption était si bien dans les mœurs publiques et dans l’état politique qu’après la chute de Walpole, lord Bute, qui l’avait dénoncée, fut obligé de la pratiquer et de l’accroître. Son collègue Fox changea les bureaux du trésor (pay-office) en marché, débattit son prix avec des centaines de membres, déboursa en une matinée 25,000 liv. sterling. On ne pouvait avoir de votes qu’argent comptant, et encore aux momens importans ces mercenaires menaçaient de passer à l’ennemi, se mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs se faisaient leur part. Ils se vendent ou se paient en titres, en dignités, en sinécures ; pour obtenir la vacance d’une place, on donne au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu’à sept mille livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le chef de ceux qui s’appelaient patriotes, donne et retire sa parole, attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri éhonté. Le duc de Newcastle, « dont le nom était perfidie, » espèce de caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des élections dont il dispose et des places qu’il peut donner. La chute des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires, intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s’escroquer le pouvoir.

Les mœurs privées sont aussi belles que les mœurs publiques. D’ordinaire le roi régnant déteste son fils ; ce fils fait des dettes, demande au parlement d’augmenter sa pension, et se ligue avec les ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant trente-deux ans, et s’enivre le soir chez deux laiderons, ses maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour avoir l’air galant, se réjouit de la mort de son fil3, escroque le testament de son père. Son fils aîné [5] triche aux cartes, et un jour, à Kensington, ayant emprunté 5,000 livres sterling à Dodington, dit en le voyant sous la fenêtre : « Cet homme passe pour une des meilleures têtes de l’Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit, je viens de l’alléger de 5,000 livres. » George IV est une espèce de cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses manœuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait pour motif la corruption universelle des gens de qualité : « Les jeunes gens, disait-elle, étaient tous des viveurs, et les jeunes femmes faisaient la cour aux hommes au lieu d’attendre qu’on la leur fît. » En effet, le-vice est à la mode et non pas délicat comme en France. « L’argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, l’honneur et la vertu peu. Il faut à l’Anglais un bon dîner, une fille et de l’aisance. Comme il n’est pas répandu et qu’il est borné à cela, dès que sa fortune se délabre, et qu’il ne peut plus avoir cela, il se tué ou se fait voleur. » Il y a dans les jeunes gens une surabondance de sève grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les plaisirs. Les plus célèbres s’appelaient Mohicans, et la nuit tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient danser en leur piquant les jambes à coups d’épée ; parfois ils mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler du haut d’une pente ; d’autres la posaient sur la tête les pieds en l’air ; quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu’ils avaient saisi, et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l’orbite. Swift, les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d’ivrognerie, qui s’étale dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l’irréligion et l’athéisme [6]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de s’employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce que les hommes respectent et de ce que les institutions protègent. Ils attaquent les prêtres par le même instinct qu’ils rossent le guet. Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs ; la corruption des mœurs, l’habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées semblent dissoudre le christianisme. « Point de religion, disait Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes vont à la messe ou au sermon de la chambre… Si quelqu’un parle de religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon temps : Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à rire. » En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux temps. L’important était d’avoir bon ton, et il est plaisant de voir dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice, d’honneur, il ne parle qu’en courant et pour la forme : « Avant tout, dit-il à son fils, ayez des manières. » Il y revient dans chaque lettre avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un contraste grotesque. « Mon cher ami, comment vont les manières, les agrémens, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour rendre un homme aimable ? Les prenez-vous ? y faites-vous des progrès ?… Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds… Votre maître de danse est à présent le plus important de tous… Surtout laissez de côté la rouille de Cambridge… On m’assure que Mme de… est jolie comme un cœur, et que, nonobstant cela, elle s’en est tenue scrupuleusement à son mari, quoiqu’il y ait déjà plus d’un an qu’elle est mariée. Elle n’y pense pas ; il faut décrotter cette femme-là. Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement. » Et un peu après : « Que vous dit Mme de… ? Pour un attachement, je la préférerais à Mme… ; mais pour une galanterie je donnerais la préférence à la dernière. Tout cela peut s’arranger ensemble, et l’un n’empêche pas l’autre. » Soyez galant, adroit, délié ; plaisez aux femmes, « ce sont les femmes qui mettent les hommes à la mode ; » plaisez aux hommes, « une souplesse de courtisan décidera de votre fortune. ». Et il lui cite en exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle. Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l’éducation et du goût. Il veut déniaiser son fils, lui donner l’air français, ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées d’ambition l’air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à Paris est la couleur vraie, n’est ici qu’un placage choquant. Cette politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu’à faire des comédiens et des coquins.

Ainsi jugea Gay dans son Opéra du Gueux, et la société polie applaudit avec fureur au portrait qu’il traçait d’elle. Soixante-trois nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires ; les dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l’actrice principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire ! Les voleurs infestaient Londres, tellement qu’en 1728 la reine elle-même manqua d’être dévalisée ; ils s’étaient formés en bandes ayant des officiers, un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six semaines on les envoyât par « charretées » à la potence. Voilà la société que Gay mit en scène ; à son avis, elle valait la grande ; on avait peine à l’en distinguer : manières, esprit, conduite, morale, dans l’une et l’autre, tout est semblable. « En fait de vices à la mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les gentilshommes à la mode ou si les gentilshommes à la mode imitent les gentilshommes du grand chemin. » En quoi, par exemple, Peachum diffère-t-il d’un grand ministre ? Il est comme lui chef d’une bande de voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit comme lui de l’argent des deux mains, il fait comme lui prendre et pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme lui de la gravité, de la tenue, et s’indigne éloquemment quand on soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu’il se dispute avec son associé au sujet des profits, et l’empoigne à la gorge ?… Mais dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa fille ; ne sont-ce pas les propres maximes du monde ? « Ayez des amans, mademoiselle ; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée… Comment ! vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l’aimez ? L’aimer ! l’aimer ! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu’une dame de la cour est pour un ministre d’état, la clé de toute la bande. » Quant à M. Macheath, c’est le digne gendre d’un tel politique. S’il est moins brillant au conseil que dans l’action, cela convient à son âge. Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà de la bravoure ; il partage son butin avec ses amis, voilà de la générosité. « Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les courtisans se filoutent entre eux ; nous du moins, messieurs, nous avons gardé assez d’honneur pour nous maintenir purs parmi les corruptions du monde. » Au reste, il est galant, il a une demi-douzaine de femmes, une douzaine d’enfans, il fréquente les mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu’il y rencontre, il a de l’aisance, il salue bien et à la ronde ; il tourne à chacune son compliment : « Mademoiselle Slammkin, toujours votre abandon et cet air négligé du grand monde ! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny, daignerez-vous accepter un petit verre ? — Je ne bois jamais de liqueurs fortes, excepté quand j’ai la colique. — Justement l’excuse des dames à la mode : une personne de qualité a toujours la colique. » N’est-ce pas le vrai ton de la bonne compagnie ? Et douterez-vous encore que M. Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu’il a mérité d’être pendu et qu’il ne l’est pas ? A cette preuve tout doit céder. Si pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera qu’ « en matière de conscience et de morale moisie il n’est point du tout vulgaire ; cette considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs que sur ceux d’aucun gentilhomme d’Angleterre. » Après un tel mot, il faut bien se rendre. N’objectez pas la saleté de ces mœurs ; vous voyez bien qu’elle n’a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie s’en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots, cette odeur de gin, ces marchandages d’entremetteuses et ces comptes de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs loges. Elles chantent les chansons de Polly ; leurs nerfs n’ont peur d’aucun détail ; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les pastorales limées de l’aimable poète [7]. Elles rient de voir Lucy qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes expose son métier devant elles, et se plaint d’avoir onze belles clientes entre les mains du chirurgien. M. Filch, un pilier de prison, dit qu’ayant remplacé « le faiseur d’enfans, devenu invalide, il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l’endroit des grossesses pour leur obtenir un sursis. » Une verve atroce, aigrie d’ironie poignante, coule à travers l’œuvre comme un de ces ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs corrosives ; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui s’est éclaboussé et miré dans son bourbier.


II

Ce n’étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire par exemple, ne s’y sont point trompés. Entre la vase du fond et l’écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s’épurant par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa couleur vraie pour étaler bientôt la régularité puissante de sa course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit natal ; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C’est cette pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c’est elle qu’il faut tâcher de décrire et de mesurer.

Pour cela, nous n’avons qu’à suivre les voyageurs des deux pays qui à ce moment franchissent la Manche. Jamais l’Angleterre n’a regardé et imité davantage la France, ni la France l’Angleterre. Pour voir les courans distincts où glissait chacune des deux nations, il n’y avait qu’à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, recherchez la conversation polie ; « elle tourne sur quelque sujet de goût, quelques points d’histoire, de critique et même de philosophie, qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations anglaises sur le temps et sur le whist. » En effet, nous nous sommes civilisés par la conversation ; les Anglais, point. Sitôt que le Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même avant d’en être sorti, il cause ; c’est là son achèvement et son plaisir. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à l’isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l’hôtel de Rambouillet, les salons s’ouvrent ; le bel entretien qui va durer deux siècles commence ; Allemands, Anglais, toute l’Europe novice ou balourde l’écoute, bouche béante, et de temps en temps essaie maladroitement de l’imiter. Qu’ils sont aimables, nos causeurs ! Quel ménagement ! quel tact inné ! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade, retenir l’attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler toujours à cent pieds au-dessus de l’ennui où leurs rivaux barbotent de tout leur poids natif ! Mais surtout comme ils se sont déliés vite ! D’instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole facile, l’élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite. Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s’allègent, s’élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on jamais pareil désir et pareil art de plaire ? Les sciences pédantes, l’économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de l’Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu’en épigrammes. L’Esprit des Lois de Montesquieu est aussi « l’esprit sur les lois. » Les périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été dix-huit heures tournées, polies, balancées dans sa tête. La philosophie de Voltaire pétille en millions d’étincelles. Toute idée doit devenir un bon mot ; on ne pense plus qu’en saillies ; il faut que toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d’où pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que déroulent dans les panneaux les amours roses. Tout doit reluire, scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l’amour, on multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L’homme raffiné devient « sensible. » De sa douillette de taffetas, il tire incessamment le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d’une larme ; il pose la main sur son cœur, il s’attendrit, il est devenu si délicat et si correct que les Anglais tour à tour le prennent pour une femmelette ou pour un maître de danse [8]. Regardez de plus près cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian dans un habit vert tendre. L’esprit de société qui l’a conduit dans ces fadaises l’a aussi conduit ailleurs, car la conversation, en France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd’hui, dans la défiance et la tristesse des mœurs modernes, c’est à table, pendant le café, qu’apparaissent la haute politique et la philosophie première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L’esprit y trouve une sorte de bal ; jugez de quel empressement il s’y porte ! Toute notre culture vient de là. À l’aurore du siècle, les dames, entre deux révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations subtiles ; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au dessert l’existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de salon et des parures de luxe ? La verve s’y emploie, ondule et pétille comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se nourrit. Quel essor que celui du XVIIIe siècle ! Jamais société fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher, plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser ? Ces marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré, galant, frivole, court à la philosophie comme à l’Opéra ; l’origine des êtres vivans et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l’économie politique et les comptes de l’Homme aux quarante écus, tout est matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes roches que les savans de métier taillaient et minaient péniblement à l’écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par myriades, entrechoquées avec un bruissement joyeux, précipitées par un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt ; on n’est point retenu par la pratique ; on pense pour penser ; les théories peuvent se déployer à l’aise. En effet, c’est toujours ainsi qu’en France on a causé. On y joue avec les vérités générales ; on en retire agilement quelqu’une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la développe ; on plane au-dessus de l’observation dans la raison et la rhétorique ; on se trouve mal et terre à terre tant qu’on n’est pas dans la région des idées pures. Et le XVIIIe siècle à cet égard continue le XVIIe. On avait décrit le savoir-vivre, la flatterie, la misanthropie, l’avarice : on examine la liberté, la tyrannie, la religion ; on avait étudié l’homme en soi, on étudie l’homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la même famille que les écrivains impies et révolutionnaires ; Boileau conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait formé le théâtre régulier et la prédication classique ; la raison oratoire produit la déclaration des droits et le Contrat social. On se fabrique une certaine idée de l’homme, de ses penchans, de ses facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d’autant plus nette qu’elle est plus réduite. D’aristocratique elle devient populaire ; au lieu d’être un amusement, elle est une foi ; des mains délicates et sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D’un lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant sur lequel a vogué l’esprit français pendant deux siècles, caressé par les raffinemens d’une politesse exquise, amusé par un essaim d’idées brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu’au moment où, croyant toucher les palais de nuages qu’illuminait la distance, tout d’un coup il perdit terre et roula dans la tempête de la révolution.

Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation anglaise. Ce n’est pas l’esprit de société qui l’a faite, c’est le sens moral, et la raison en est que l’homme là-bas est autre que chez nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l’Angleterre en sont frappés. « En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le monde ; en Angleterre, je n’en fais à personne. Il faut faire ici comme les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n’aimer personne, et ne compter sur personne. » Ce sont « des génies singuliers, » partant solitaires et tristes. « Ils sont recueillis, vivent beaucoup en eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l’esprit, sont tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l’être pas. » Et Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l’énergie sombre de ce caractère. Il dit qu’à Londres il y a des journées de vent d’est où l’on se pend ; il conte en frissonnant qu’une jeune fille s’est coupé la gorge, et que l’amant, sans rien dire, a racheté le couteau. Il est surpris de voir « tant de Timons, de misanthropes atrabilaires. De quel côté trouveront-ils leur voie ? Il y en a une qui s’ouvre tous les jours plus large. » L’Anglais naturellement sérieux, méditatif et triste n’est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un plaisir ; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la nature riante, mais vers le dedans et vers les événemens de l’âme ; il s’examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se confine dans le monde moral, et finit par ne plus voir d’autre beauté que celle qui peut y luire ; il pose la justice en reine unique et absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d’ordonner toutes ses actions d’après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans cette entreprise, car l’orgueil en lui vient aider la conscience. Ayant choisi sa route lui seul et lui-même, il aurait honte de s’en écarter ; il repousse les tentations comme des ennemis ; il sent qu’il combat et triomphe [9], qu’il fait une œuvre difficile, qu’il est digne d’admiration, qu’il est un homme. D’autre part il se délivre de l’ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d’action ; le devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant des nerfs et des âmes plus endurcies, les lance, sans trop les faire souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel batailleur donne la force morale. L’intelligence ainsi dirigée est plus propre que toute autre à comprendre le devoir ; la volonté ainsi armée, est plus capable que toute autre d’exécuter le devoir. C’est là la faculté fondamentale qu’on retrouve dans toutes les parties de la vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne, donnent à tous les accidens du sol leur assiette et leur soutien.



III

Au protestantisme d’abord, et c’est par cette structure d’esprit que l’Anglais est religieux. Traversez d’abord l’écorce rugueuse et déplaisante. Voltaire en rit, il s’amuse des criailleries des prédicans et du rigorisme des fidèles. « Point d’opéra, point de comédie, point de concert à Londres le dimanche ; les cartes même y sont si expressément défendues, qu’il n’y a que les personnes de qualité et ce qu’on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là. » Il s’égaie aux dépens des anglicans, « si attentifs à recevoir ces dîmes, » des presbytériens, « qui ont l’air fâché et prêchent du nez, » des quakers, « qui vont dans leurs églises attendre l’inspiration de Dieu le chapeau sur la tête. » Mais n’y a-t-il rien à remarquer que ces dehors ? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous connaissez des particularités de formulaire et de surplis ? Il y a une foi commune sous toutes ces différences de sectes ; quelle que soit la forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du sens moral ; c’est par là qu’il est ici populaire ; principes et dogmes, tout l’approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d’où tout part chez le réformé est l’inquiétude de la conscience ; il se représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle, ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final, et se dit qu’il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne ; il implore de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son cœur. Il voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune créature, il ne peut ni mériter l’un ni obtenir l’autre. Il a recours au Christ, le médiateur unique ; il le supplie, il le sent présent, il se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné. Ainsi entendue, la religion est une révolution morale ; ainsi simplifiée, la religion n’est qu’une révolution morale. Devant cette grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline, tout s’efface ou se subordonne, et le christianisme n’est plus que la purification du cœur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui nasillent le dimanche autour d’une boîte de bois noir, pendant qu’un homme en rabat, a avec l’air d’un Caton, » marmotte un psaume. N’y a-t-il rien dans leur cœur que des « billevesées » théologiques ou des phrases machinales ? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce temple nu des dissidens, cet office réduit, cette église simple des anglicans, les laissent tout entiers à l’impression de ce qu’ils lisent et de ce qu’ils entendent, car ils entendent et ils lisent ; la prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu’à leur âme. Ils y entrent, soyez-en sûr, et c’est pour cela qu’ils ont l’air si recueilli, car la race est par nature capable d’émotions profondes, disposée par la véhémence de son imagination à comprendre le grandiose et le tragique. Et cette Bible, qui est à leurs yeux la propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour Voltaire elle n’est qu’emphatique, décousue et ridicule ; les sentimens dont elle est pleine sont hors de proportion avec les sentimens français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie et de sa rudesse. Les cris d’angoisse ou d’admiration de l’Hébreu solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la soif de la justice, les angoisses, le grondement des tonnerres, et des justices de Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques. Et leurs autres livres y aident. Ce Prayer book qui se transmet par héritage avec la vieille bible de famille fait entendre à tous, au plus lourd paysan, à l’ouvrier des mines, l’accent solennel de la prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au XVIe siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l’on y sent palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors souleva l’homme hors de lui-même, et le porta frémissant jusqu’au ciel. Les genoux plient quand on l’écoute. Cette confession de foi, ces collects prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourans, en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d’une éloquence passionnée et soutenue, emportent l’homme dans je ne sais quel monde inconnu et auguste. Que de beaux gentilshommes bâillent, se moquent, et réussissent à ne pas comprendre : je suis sûr que, parmi les autres, beaucoup sont troublés. L’idée de la mort obscure et de l’océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur laquelle s’appuie l’apparence changeante des choses visibles, les illuminent d’éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur semblent qu’un fantôme et une figure ; ils ne voient plus rien de réel que la justice, elle est le tout de l’homme comme de la nature. Voilà le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit les plaisirs, remplit les églises ; c’est lui qui perce la cuirasse de l’esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce squire éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à cheval par-dessus des barrières, ces yeomen, ces cottagers, qui, pour se divertir, s’ensanglantent de coups de poing ou passent la tête dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur religion la vie morale. Ils l’aiment ; on le voit aux clameurs d’émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu’un imprudent touche ou semble toucher à l’église. On le voit à la vente des livres de piété protestans, le Pilgrim’s progress, le Whole duty of man, seuls capables de se frayer leur voie jusqu’à l’appui de fenêtre du yeoman et du squire, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes, toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que par des réflexions morales et des émotions religieuses. L’esprit puritain attiédi couve encore sous terre, et se jette du seul côté où se rencontrent l’aliment, l’air, la flamme et l’action.

On s’en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes et jésuites semblent des pantins de l’autre siècle occupés à se battre pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendans, les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l’état, illustrés par des écrivains habiles, par des savans profonds, par des hommes vertueux, par des fondateurs de nations [10]. Leur piété fait leurs disputes ; c’est parce qu’ils veulent croire qu’ils diffèrent de croyance ; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s’occupent pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand un homme devient sectaire, c’est qu’il est fervent. Ce christianisme vit, car il se développe ; on voit la sève toujours coulante de l’examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire arrivant ici est surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de l’Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n’est pas seulement le dogme, c’est le sentiment qui se renouvelle ; par-delà les ariens spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et Clarke venaient Whitefield et Wesley.

Nulle histoire n’éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, et triomphent chez eux par le rigorisme et l’exagération, qui les perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d’Oxford, et il croit au diable ; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des tempêtes, des tremblemens de terre. Sa famille a entendu des bruits surnaturels ; son père a été poussé trois fois par un revenant ; lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événemens de la vie ; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il découvre qu’il reçoit cet avertissement parce qu’à table il n’a point exhorté les gens qui dînaient avec lui ; quand il s’agit de prendre un parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible. À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu’à cracher le sang et manquer de mourir ; sur le vaisseau, quand il part pour l’Amérique, il ne mange plus que du pain et dort par terre ; il mène la vie d’un apôtre, donnant tout ce qu’il gagne, voyageant et prêchant toute l’année, et chaque année, jusqu’à quatre-vingt-huit ans ; on calcule qu’il donna 30,000 livres sterling, qu’il fit cent mille lieues, et qu’il prêcha quarante mille sermons. Qu’est-ce qu’un pareil homme eût fait dans notre XVIIIe siècle ? Ici on l’écoute, on le suit ; à sa mort, il avait quatre-vingt mille disciples ; aujourd’hui il en a un million. Les inquiétudes de conscience qui l’ont jeté dans cette voie poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques : George Story a le spleen, rêve et réfléchit tristement, s’occupe à se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit damné parce qu’étant petit garçon il a prononcé un blasphème ; il lit et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s’enrôle avec l’espérance d’être tué. John Haime a des visions, hurle, et croit sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d’inquiétudes, et bientôt n’est plus qu’un squelette. Voilà les âmes timorées et passionnées qui fournissent matière à la religion et à l’enthousiasme. Elles sont nombreuses en ce pays, et c’est sur elles que la doctrine a prise. Wesley déclare « qu’un chapelet d’opinions numérotées n’est pas plus la foi chrétienne qu’un chapelet de grains enfilés n’est la sainteté chrétienne. La foi n’est point l’assentiment donné à une opinion, ni à un nombre quelconque d’opinions » : c’est la sensation de la présence divine, c’est la communication de l’âme avec le monde invisible, c’est le renouvellement complet et imprévu du cœur. « La foi justifiante comprend pour celui qui l’a non-seulement la révélation personnelle et la clarté intérieure, mais encore une ferme et solide assurance que le Christ est mort pour son péché, qu’il l’a aimé, qu’il a donné sa vie pour lui. » Le fidèle sent en lui-même l’attouchement d’une main supérieure et la naissance d’un être inconnu. L’ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu’il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s’est fait, et à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. Tout à l’heure peut-être tel pécheur, le plus envieilli, le plus endurci, sans l’avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, le cœur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d’un coup en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès nerveux qu’il n’a jamais connus. Wesley, Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l’Angleterre, prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et « le feu s’allumait dans tout le pays » sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage « et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires. » D’autres tremblaient ou tombaient ; d’autres avaient des transports de joie, des extases. « Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon cœur fut brisé, et je n’aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j’aurais pu à la lettre m’envoler dans le ciel. » Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient lâchés ; la machine physique se bouleversait ; l’émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin oculaire, « quelques-uns gémissaient, d’autres hurlaient tout haut. L’effet le plus général était une respiration bruyante, comme celle de gens à demi étranglés, et qui halètent pour avoir de l’air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d’autres tombaient comme morts… En face de moi, il y avait un jeune homme, un paysan vigoureux, frais et bien portant ; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il s’abattit avec une violence inconcevable. J’entendis le battement de ses pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes, pendant qu’il gisait au fond du banc… Je vis aussi un petit garçon bien bâti d’environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades ; sa face était rouge comme l’écarlate ; presque tous ceux sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très rouges, ou presque noirs. » Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. « Elle n’avait pas fait quatre pas, qu’elle tomba par terre dans une agonie aussi violente que les autres. » Les conversions suivaient ces transports ; les convertis payaient leurs dettes, quittaient l’ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les autres. Wesley les assemblait en sociétés, instituait des réunions d’examen et d’édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des prédicateurs, fondait des écoles, organisait l’enthousiasme. Aujourd’hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du Mississipi et de l’Ohio, les shoutings répètent le délire et les conversions de l’inspiration primitive. Le même instinct se révèle encore par les mêmes signes ; la doctrine de la grâce subsiste toujours vivante, et la race, comme au XVIe siècle, met sa poésie dans l’exaltation du sens moral.


IV

Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne verrait dans cette religion qu’une vapeur suffocante de raisonnemens, de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Richard Bentley, Burnet, Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les lit, car il lit tout, quelle étrange lecture ! Voici d’abord Tillotson, le plus autorisé de tous, sorte de père de l’église, tellement admiré que Dryden déclare avoir appris de lui l’art de bien écrire, et que ses sermons, seule propriété qu’il laisse à sa veuve, sont achetés par un libraire 2,500 livres sterling. En effet l’ouvrage est de poids ; il y en a trois volumes in-folio, chacun de sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. Qu’il y a de la sagesse à être religieux : c’est là son premier sermon, fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. « Cette phrase, dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différens de sens, tellement qu’ils ne diffèrent que comme la cause et l’effet, lesquels, par une métonymie employée par tous les genres d’auteurs, sont souvent mis l’un pour l’autre. » Ce début inquiète ; est-ce que par hasard ce grand écrivain serait un grammairien d’école ? Poursuivons pourtant : « Ayant ainsi expliqué les mots, j’arrive maintenant à la proposition qu’ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs et la meilleure des sagesses. Et je m’efforcerai d’établir cette vérité de trois façons : premièrement par une preuve directe, secondement en montrant par contraste la folie et l’ignorance, de l’irréligion et du vice, troisièmement en défendant la religion contre les accusations ordinaires qui semblent la taxer d’ignorance ou de déraison. Je commence par la preuve directe. » Là-dessus il donne ses divisions. Quel démonstrateur solide ! on est tenté de le lire du pouce et non des yeux.

Quarante-deuxième sermon : contre la médisance. — « Premièrement j’examinerai la nature de ce vice et ce en quoi il consiste, secondement je considérerai jusqu’où s’étend la défense qui nous est faite de nous y livrer, troisièmement je montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses effets, quatrièmement j’ajouterai quelques considérations supplémentaires pour en détourner les hommes, cinquièmement je donnerai quelques règles et directions qui serviront à l’éviter et à le guérir. » Quel style ! Et il est partout pareil. Rien de vivant ; c’est un squelette sec avec toutes ses attaches grossièrement visibles. Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques n’étaient pas pires. Ni verve ni véhémence, point d’esprit, point d’imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie, des citations d’érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde raison raisonnante arrive avec son casier de classification sur une grande vérité de cœur ou sur un mot passionné de la Bible, l’examine « positivement, puis négativement, » y démêle « un enseignement, puis un encouragement, » met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets pour achever la division et la preuve, et que chacun d’eux à l’exorde contient le mémento méthodique de tous les points traités et de tous les argumens fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se faisaient pas autrement. à la cour de Louis XIV, on l’eût pris pour un échappé de séminaire ; Voltaire l’appellerait curé de village. Il a tout ce qu’il faut pour choquer les gens du monde, et il n’a rien de ce qu’il faut pour les attirer. C’est qu’il ne s’adresse point à des gens du monde, mais à des chrétiens ; ses auditeurs n’ont pas besoin ni envie d’être piqués ou amusés ; ils ne demandent pas des raffinemens d’analyse, des nouveautés en matière de sentimens. Ils viennent pour qu’on leur explique l’Écriture et qu’on leur prouve la morale. La force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur attention. Que d’autres fassent du texte un prétexte ; pour eux, il s’y attachent ; c’est la parole même de Dieu, on ne peut trop s’y appesantir. Ils veulent qu’on cherche le sens de chaque mot, qu’on interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses alentours, par les passages semblables, par l’ensemble de la doctrine. Ils consentent à ce qu’on cite les diverses leçons, les diverses traductions, les diverses interprétations ; ils sont contens de voir l’orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se rebutent pas de toute cette poussière d’érudition qui s’échappe des in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils exigent l’énumération de toutes les raisons qui l’appuient ; ils veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s’ennuyer et abattre de la besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie et dans la logique, pour s’amender et s’améliorer. Ils seraient fâchés d’être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s’accommodent bien mieux des discussions froides ; ils demandent des enquêtes et des rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.

C’est en cela par exemple que Tillotson est admirable. Sans doute il est « pédant, » comme disait Voltaire ; il a « toute la mauvaise grâce contractée à l’université : » il n’a point été « poli par le commerce des femmes, » il ne ressemble pas à ces prédicateurs français, académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien prêché, par les finesses d’un style épuré, gagnent le premier évêché vacant et la faveur de la bonne compagnie ; mais il écrit en parfait honnête homme, on voit qu’il ne cherche point du tout la gloire d’orateur : il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté entière. « La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de l’apparence et beaucoup d’autres encore. Si l’étalage d’une chose est bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu’il n’est pas, sinon parce qu’il est bon d’avoir la qualité qu’il veut prendre ? Car contrefaire et dissimuler, c’est mettre sur soi l’apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un homme de paraître quelque chose, c’est d’être réellement ce qu’il veut paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir le semblant d’une bonne qualité que de l’avoir. Et si un homme ne l’a pas, il y a dix à parier contre un qu’on découvrira qu’il en est dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu’il a prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n’est pas au fond, le naturel s’efforcera toujours de revenir, percera et se trahira un jour ou l’autre. C’est pourquoi, si un homme juge à propos de sembler bon, qu’il le soit effectivement, et alors sa bonté apparaîtra de façon à ce que personne n’en doute, de sorte que, tout compte fait, la sincérité, est la vraie sagesse. » On est tenté de croire un homme qui parle ainsi ; on se dit : « Cela est vrai, il a raison, il faut agir comme il le dit. » L’impression qu’on reçoit est morale, non littéraire ; le discours est efficace, non oratoire ; il ne donne point un plaisir, il conduit vers une action.

Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et South : non pas que la lourdeur leur manque ; Barrow avait toute apparence d’un cuistre de collège, et s’habillait si mal qu’un jour, prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il vit la congrégation presque entière quitter l’église à l’instant. Il expliquait le mot εύχαριστεϊν en chaire avec tous les agrémens d’un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes, ne se souciant pas plus du public que de lui-même, si bien qu’une fois ayant parlé trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui demandaient s’il n’était pas fatigué : « Oui, en effet, je commençais à être las d’être debout si longtemps. » Mais le cœur et l’esprit étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre [11], une fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de suite, insatiable dans son besoin d’expliquer et de prouver, obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance d’explications si étonnantes que l’attention de l’auditeur à la fin défaille, et que pourtant l’esprit tourne avec l’énorme machine, emporté et ployé comme par le poids roulant d’un laminoir.

Écoutez ses discours sur l’amour de Dieu et du prochain. On n’a jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d’une idée en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d’un même sujet.


« Quoiqu’il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins riche, ou glorieux, ou heureux qu’il ne l’est, et nos désirs ou nos craintes, nos puissances ou nos peines, nos projets ou nos efforts n’y peuvent rien et n’y contribuent en rien), cependant il a déclaré qu’il y a certains objets et intérêts que par pure bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue ; qu’il désire sérieusement certaines choses et s’en réjouit grandement, qu’il désapprouve certaines autres choses et en est grièvement offensé, par exemple qu’il porte une affection paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu’il leur a préparés ; que pareillement il est fâché du contraire, qu’il a pitié de leur misère, qu’il s’en afflige, que par conséquent il est très satisfait lorsque la piété, la paix, l’ordre, la justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont florissans ; qu’il est fâché lorsque l’impiété, l’injustice, la dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines de malheur, règnent et dominent ; qu’il est content lorsque nous lui rendons l’obéissance, l’honneur et le respect qui lui sont dus ; qu’il est hautement offensé lorsque notre conduite à son égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous commettons et par le viol que nous faisons de ses plus justes et plus saints commandemens, de sorte que nous ne manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par nos sentimens et nos actions notre bon vouloir envers lui, et nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant avec lui à l’accomplissement des choses qu’il approuve et dont il se réjouit. »


Cet enchevêtrement vous lasse, mais quelle force et quel élan dans cette pensée si méditée et si complète ! La vérité ainsi appuyée sur-toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la rhétorique est absente. Il n’y a point d’art ici ; tout l’artifice de l’orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien prouver ce qu’il veut dire. Même il est négligé, naïf, et justement cette naïveté l’élève jusqu’au style antique. Vous trouveriez chez lui telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la simplicité et de la majesté latines. « Nous pouvons observer, dit-il, que c’est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les mieux garantis, les plus beaux et les plus marquans, qu’on choisit une place pour les statues et les monumens dédiés à la mémoire des hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie ; pareillement nous devrions dans le cœur et le centre de notre âme, dans le meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des commémorations durables de la bonté de Dieu. » Il y a ici comme une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le croit épuisé, l’épanchement devient plus abondant par rémunération des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer, sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés. Pendant dix pages, l’idée déborde en une seule phrase continue du même tour, sans crainte de l’entassement et de la monotonie, en dépit de toutes les règles, tant le cœur et l’imagination sont comblés et contens d’apporter et d’amasser toute la nature comme une seule offrande « devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup, qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l’être, ni flatté par des promesses de récompense, ni séduit par l’attente de quelque avantage qui pourrait lui revenir, mais étant maître absolu de ses propres actions, seul législateur, et conseiller de lui-même, se suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur, prévient non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations, par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle reconnaissance ne peut payer, n’ayant d’autre objet en nous les conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et notre avantage, notre plaisir et notre contentement. »

La force du zèle et le manque de goût, tels sont les traits communs à toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet, homme antique, qui prouve trop et s’acharne, et voyons parmi les gens du monde celui qu’on appelait « le plus spirituel » des ecclésiastiques, Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa vie que par ses œuvres et son esprit, tout armé en guerre, royaliste passionné, partisan du droit divin et de l’obéissance passive, controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidens, adversaire de l’acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la licence d’une injure ou d’un mot cru. À côté de lui, le père Bridaine, qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l’air d’une conversation, d’une conversation du temps, et vous savez de quel style on causait à ce moment en Angleterre. Il n’y a point d’image populaire et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires avec leurs détails bas et frappans. Il ose toujours, il ne se gêne jamais ; il est peuple. Il a le style de l’anecdote, saillant, brusque, avec les changemens de ton, les gestes énergiques, bouffons et toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens comme s’il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la rue ; il n’y a plus qu’à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce morceau sur les tartufes. « Supposez un homme infiniment ambitieux et également rancunier et malicieux, quelqu’un qui empoisonne les oreilles des grands par des chuchotemens venimeux et s’élève par la chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s’il s’avance avec une mine de vendredi et une face de carême, avec un « doux Jésus ! » et une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh ! alors c’est un saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des livres, qui est une chose, toute terrestre, une drogue (car, hélas ! ils sont au-dessus d’elle, ou du moins elle est au-dessus d’eux), mais pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et la sainte rage contre les péchés d’autrui. Et heureuses ces personnes religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels hommes, si pleins d’abnégation, si prospères, si capables ! Et trois fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans l’abandon d’un dîner qui leur rend l’estomac plus dispos pour le souper ! » Un homme qui a ce franc parler devait louer la franchise ; il l’a louée avec l’ironie poignante, avec la brutalité de Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité acre du Plain-Dealer. « Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise raideur naturelle de langue, en sorte qu’ils ne peuvent point se mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue, se loue lui-même et conte d’insipides histoires à son propre éloge pendant trois ou quatre heures d’horloge, pendant qu’en même temps il vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue. — Il y a aussi certains hommes singuliers et d’un mauvais caractère qu’on ne peut engager, par crainte ni espérance, par froncemens de sourcils ni sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut, quelque nièce délaissée, mendiante, d’un lord ou d’un grand spirituel ou temporel. — Enfin il y a des gens d’un si mauvais caractère, qu’ils jugent très légitime et très permis d’être sensibles quand on leur fait tort et qu’on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent déclarer ce qu’ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de somme pour porter humblement ce qu’on leur jette sur le dos, ni des épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon seigneur qui leur confère toutes les faveurs d’arrière-train. » Dans ce style saugrenu, tous les coups portent : on dirait un assaut de boxe où les ricanemens accueillent les meurtrissures ; mais regardez l’effet de ces trivialités de butors. On sort de là l’âme remplie de sentimens énergiques ; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu’ils sont, sans déguisement ; on se trouve froissé, mais empoigné par une main vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n’ont point l’art et l’artifice, la correction, la mesure des sermons français ; ils ne sont pas comme eux des monumens de style, de composition, d’agrément, de science dissimulée, d’imagination tempérée, de logique déguisée, de goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du forum romain ou de l’agora athénienne. Ils ne sont point classiques. C’est qu’ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche du travail, rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser dans cette civilisation grossière. L’élégant jardinage français n’y eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincans ; leurs discours ne sont point des modèles d’éloquence, mais des instrumens d’édification. Leur gloire n’est point dans leurs livres, mais dans leurs œuvres. Ils ont fait des mœurs et non des écrits.

Ce n’est pas tout de former les mœurs, il faut défendre les croyances. Avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. Anglicans, presbytériens, indépendans, quakers, baptistes, antitrinitariens, se réfutent « avec autant de cordialité qu’un janséniste damne un jésuite, » et ne se lassent pas de fabriquer des armes de combat. Qu’y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet arsenal ? En France du moins, la théologie est belle ; les plus fines fleurs de l’esprit et du génie s’y sont épanouies sur les ronces de la scolastique ; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet, Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur la trame usée des doctrines arides, le XVIIe siècle a brodé une majestueuse étole de pourpre et de soie, et le XVIIIe siècle, qui la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d’or qui chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, plat et triste ; les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu’ils se mêlent de défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis Chillingworth jusqu’à Paley, les apologies, réfutations, expositions, discussions, pullulent et font bâiller ; ils raisonnent bien, et c’est tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au XVIIe siècle, contre les déistes au XVIIIe, en tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit tout à l’entour une maçonnerie d’argumens, recouvre le tout de textes, et chemine paisiblement sous terré dans les longs boyaux qu’il a creusés ; on approche, et l’on voit sortir une sorte de pionnier pâle, le front contracté, les mains raidies, les habits sales ; il est satisfait, il se croit à l’abri de toute attaque ; ses yeux fichés en terre n’ont pas vu à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l’ennemi va le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera. Ils n’entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont impuissans dans la critique et la philosophie. Ils traitent les figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à peu près de l’improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine avec une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument faire de l’Évangile un code exact de prescriptions et de définitions combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, un des plus anciens, John Hales (1634). Il commente un passage de saint Matthieu où il est question d’une chose défendue le jour du sabbat. Quelle était cette chose ? « Était-ce d’aller dans le blé ? ou d’en éplucher les épis ? ou d’en manger ? » Là-dessus les divisions et les argumentations pleuvent par myriades. Prenez les plus célèbres. Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d’elles ayant conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet réfute Locke, qui pensait que l’âme, à la résurrection, quoique ayant un corps, n’aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle aura vécu. Allez jusqu’au plus illustre, au savant Clarke, mathématicien, philosophe, érudit, théologien : il s’occupe à refaire l’arianisme. Le grand Newton lui-même commente l’Apocalypse et prouve que le pape est l’Antéchrist. Ils ont beau avoir du génie ; dès qu’ils touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés ; ils n’avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à la même place. Génération après génération, ils viennent s’enterrer dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience anglaises, pendant qu’une lieue plus loin l’ennemi défile : cependant on consulte dans le trou ; on le fait carré, puis rond, on le revêt de pierres, puis de briques, et on s’étonne de voir que malgré tous les expédiens l’ennemi peut avancer toujours. J’ai lu une foule de ces traités, et je n’en ai pas retiré une idée. On s’afflige de voir tant de travail perdu ; on s’étonne que pendant tant de générations des hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus qu’à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à cette seconde scolastique, et l’on finit par découvrir que si elle s’est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c’est qu’elle ne s’employait véritablement qu’à féconder le royaume de l’action.

Tous ces spéculatifs ne sont tels qu’en apparence. Ce sont des apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la vérité, mais de la morale. Ils s’alarmeraient de traiter Dieu comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s’ils se lançaient sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de péché dans l’examen vraiment libre, puisqu’il suppose le doute, chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt qu’elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations dissolvantes ; ils les regardent comme des occupations d’oisifs ; ils ne cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien conduire. Ils ne l’aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu’il veut être indépendant ; ils exigent que la raison soit chrétienne et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme ; ils la réduisent à l’humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres penseurs s’élèvent ; quarante ans plus tard [12], ils sont noyés dans l’oubli. Le déisme et l’athéisme ne sont ici qu’une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le trop-plein des forces natives développent à la surface du corps social. Les professeurs d’irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu’eux. Les chefs de la philosophie expérimentale [13], les plus doctes et les plus accrédités entre les érudits du siècle [14], les écrivains les plus spirituels, les plus aimés et les plus habiles [15], toute l’autorité de la science et du génie s’emploie à les abattre. Les réfutations surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à Londres huit sermons « pour établir la religion chrétienne contre les athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs. » Et ces apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral, infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au niveau de la science et de l’intelligence laïques. Par surcroît les laïques les aident. Addison compose la Défense du Christianisme, Locke la Conformité du Christianisme et de la Raison, Ray la Sagesse de Dieu manifestée dans les œuvres de la création. Par-dessus ce concert de voix perce une voix stridente : Swift, de sa terrible ironie, complimente les coquins élégans qui ont eu la salutaire idée d’abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois plus nombreux, ils n’en viendraient pas à bout, car ils n’ont pas de doctrine qu’ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui seule peut en tenir lieu, s’est montrée ou déclarée impuissante. De toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent. Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c’est isolément, sans portée publique, par un coup d’état théologique, en homme pieux qui veut ruiner par la base l’immortalité et le matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de l’espace, il n’est que mathématicien. Locke, presque aussi pauvre [16], tâtonne, hésite, n’a guère que des conjectures, des doutes, des commencemens d’opinion, que tour à tour il avance et retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien pousser à bout. En somme, il s’interdit les hautes questions et se trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour savoir « quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre compréhension. » Ce sont nos limites qu’il cherche ; il les rencontre vite et ne s’en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine et travaillons-y diligemment. « Notre affaire en ce monde n’est pas de connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de notre vie. » Si Hume, plus hardi, va plus loin, c’est sur la même route ; il ne conserve rien de la haute science ; c’est la spéculation entière qu’il abolit ; à son avis, nous ne connaissons ni substances, ni causes, ni lois ; quand nous affirmons qu’un fait est attaché à un fait, c’est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la coutume ; « les événemens semblent être par nature isolés et séparés ; » si nous leur attribuons un lien, c’est notre imagination qui le fabrique ; il n’y a de vrai que le doute, encore faut-il en douter ; la conclusion est que nous ferons bien de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n’est bon qu’à rejeter le public vers les croyances établies. En effet, l’honnête Reid s’alarme ; il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la famille qui s’évapore en hypothèses ; il réclame en père de famille, en bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la spéculation est tombée plus bas. Reid n’entend même pas les systèmes qu’il discute ; il lève les bras au ciel quand il essaie d’exposer Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système, cesserait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les gens de ce pays ne se soucient pas de métaphysique ; pour les intéresser, il faut qu’elle se réduise à la psychologie. À ce titre, elle est une science d’observation, positive et utile comme la botanique ; encore les meilleurs fruits qu’ils en retirent, c’est la théorie des sentimens moraux. C’est dans ce domaine que Shaftesbury, Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence ; c’est là qu’ils ont trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Là-dessus l’instinct public est si fort qu’il enrôle les plus indépendans à son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui d’esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C’est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre comme lien de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis l’instinct le soutenait ; à présent l’opinion le consacre, et c’est la même force secrète qui par un travail insensible ajoute maintenant l’autorité de l’opinion à la pression de l’instinct. C’est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a conquis l’assentiment des hautes intelligences. C’est ce sens moral qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire, et de populaire le rend officiel.


V

À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère de cette inclination publique ; à regarder de près la constitution, on l’aperçoit d’abord. Elle semble un amas de privilèges, c’est-à-dire d’injustices consacrées ; la vérité est qu’elle est un corps de contrats, c’est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou grand, qu’il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit garanti par ma charte, quel qu’il soit, suranné, indirect, inutile, privé, public, personne n’y touchera, ni roi, ni lords, ni communes ; il s’agit d’un écu, je le défendrai comme un million : c’est ma personne qu’on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon temps, je jetterai mon argent, j’entreprendrai des ligues, je paierai des amendes, j’irai en prison, je mourrai à la peine : il n’importe ; je n’aurai pas fait de lâcheté, je n’aurai pas plié sous l’injustice, je n’aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.

C’est par ce sentiment qu’on conquiert et qu’on garde la liberté politique. C’est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se développe chez Locke en démonstrations. Au commencement de toute société, dit-il, il faut poser l’indépendance de l’homme. Chacun a par nature et primitivement le droit d’acquérir, de juger, de punir, de faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n’est qu’un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui, ayant traité et transigé entre eux, « conviennent de former une communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir les délinquans, sont en société civile les uns avec les autres. » Des arbitres, des règles d’arbitrage, voilà tout ce que leur fédération peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie abstraite. Quand le parlement déclare le trône vacant, son premier argument est que le roi a violé « le contrat originel » par lequel il était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c’est pour soutenir publiquement [17] que « la constitution d’Angleterre est fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à la possession de sa couronne. » Quand lord Chatam défend l’élection de Wilkes, c’est en établissant que « les droits des moindres sujets comme des plus grands reposent sur la même base, l’inviolabilité de la loi commune, et que si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie deviendront bientôt insignifians. » Ce n’est point une supposition, ni une philosophie qui les fonde, c’est un acte et un fait, j’entends la grande charte, la pétition des droits, l’acte de l’habeas corpus, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés, scellés, authentiques ; celui du fermier et celui du prince sont couchés sur la même page, de la même encre, par le même scribe ; tous deux traitent de pair sur ce vélin ; la main gantée y touche la main calleuse. Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque ; le paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et ses neuf shillings par semaine [18], que le duc de Marlborough dans son Blenheim-Castle, avec ses 90,000 livres sterling par an de places et de pensions.

Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du droit dans le détail de la vie politique ; la force du tempérament brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous aperceviez, ce sont des tables pleines[19]. On s’empiffre aux frais du candidat ; l’aie, le gin et l’eau-de-vie coulent en plein air ; la mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. « À chaque verre qu’ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui auparavant était aussi inoffensif qu’un lapin apprivoisé, une fois rempli, devient aussi dangereux qu’une couleuvrine chargée. » Le débat devient une lutte, et l’instinct batailleur, une fois lâché, a besoin de coups. Les candidats s’enrouent l’un contre l’autre. On les promène en l’air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou ; la foule hue, applaudit et s’échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage ; les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des passions de bouledogues manœuvrent les grands intérêts du pays ; qu’on prenne garde de les tourner contre soi ; lords, communes ou roi, elles n’épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un homme en dépit d’elles, elles contraindront le gouvernement à abroger sa loi.

On ne les musellera pas, car elles s’enorgueillissent de ne pas être muselées. L’orgueil ici s’ajoute à l’instinct pour défendre le droit. Chacun sent que « sa maison est son château, » et que la loi veille à sa porte. Chacun se dit qu’il est à l’abri de l’insolence privée, que l’arbitraire public n’arrivera pas jusqu’à lui, qu’il « a son corps, » qu’il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des blessures, qu’il sera jugé par un jury indépendant et d’après une loi commune à tous. « Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait autant d’ennemis qu’il a de cheveux sur la tête, il ne lui en arriverait rien. Les lois n’y étant pas faites pour un particulier plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des concitoyens. » Cela va si loin, « qu’il n’y a guère de jour où quelqu’un ne perde le respect au roi d’Angleterre… Dernièrement milady Bell Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d’une petite pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s’accommoder avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures… » Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui n’ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l’intendant, un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue impunément un pauvre barbier [20]. Chez eux, « aucun citoyen ne craint aucun citoyen. » Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette sécurité relève leurs cœurs et leurs courages. Tel matelot qui mène Voltaire en barque, et demain sera pressé pour la flotte, se préfère à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L’énormité de l’orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient volontiers qu’ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des taureaux dans un troupeau de bœufs. Vous les entendez s’enorgueillir de leurs coups de poing, de leur viande, de leur aie, de tout ce qui peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. « Le roastbeef et la bière [21] font des bras plus forts que l’eau claire et les grenouilles. » Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures inférieures qui n’ont ni la propriété de leurs corps ni le gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la main d’un maître et d’un prêtre. Pour eux, ils sont « les princes de l’espèce humaine. » « Je les vois passer [22], l’orgueil dans le maintien, le défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et pensive. Les formes ne les ont point polis ; ils sortent intacts des mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de cœur, fidèles à ce qu’ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à vénérer son titre d’homme. »

Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires publiques, car ce sont leurs affaires ; en France, ce ne sont que les affaires du roi et de Mme de Pompadour [23]. Ici, les partis sont ardens comme les sectes : gens de la haute et de la basse église, capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs mœurs et leurs haines, comme les presbytériens, les anglicans ou les quakers. Le squire de campagne déblatère, après boire, contre la maison de Hanovre, et porte la santé du roi au-delà de l’eau ; le whig de la ville, le 13 janvier, porte celle de l’homme au masque [24], et ensuite de l’homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le parlement retentit tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique, comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne font que marquer la force de la flamme qui l’entretient. L’acharnement des partis dans l’état comme dans la foi est une preuve de zèle ; la tranquillité constante n’est que l’indifférence générale, et s’ils se battent aux élections, c’est qu’ils prennent intérêt aux élections. Ici, « un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la lire. » Un étranger qui lirait les journaux « croirait le pays à la veille d’une révolution. » Quand le gouvernement fait une démarche, le public se sent engagé ; c’est son honneur et c’est son bien dont le ministre dispose ; que le ministre prenne garde à lui, s’il en dispose mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en est quitte pour une épigramme ; ici, l’amiral Byng, qui par prudence a évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et selon sa force, prend part aux affaires ; la populace casse la tête des gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell ; les gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C’est Pitt, que le peuple acclame, et sur qui « les municipalités font pleuvoir des boîtes d’or. » C’est Grenville, que l’on va siffler au sortir de la chambre. C’est lord Bute, que la reine aime, qu’on hue, et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C’est le duc de Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C’est Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury assigne sur le gouvernement une indemnité de mille pounds. Chaque matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires, juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs, les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler parle. Dans ce tumulte d’écrits et de ligues, l’opinion grossit, s’enfle comme une vague, et, tombant sur le parlement et la cour, noie les intrigues et entraîne les dissentimens. Au fond, en dépit des bourgs pourris, c’est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont beau faire des ligues ; sitôt qu’elle gronde, tout plie ou craque. Les deux Pitt ne montent si haut que parce qu’ils sont portés par elle, et l’indépendance de l’individu aboutit à la souveraineté de la nation.

Dans un pareil état, « toutes les passions étant libres [25], la haine, l’envie, la jalousie, l’ardeur de s’enrichir et de se distinguer, paraissent dans toute leur étendue. » Jugez de la force et de la sève avec lesquelles l’éloquence doit s’y implanter et végéter. Pour la première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le sol dans lequel elle peut s’enraciner et vivre, et une moisson d’orateurs se lève, égale, par la diversité des talens, l’énergie des convictions et la magnificence du style, à celle qui couvrit jadis l’agora grecque et le forum romain. Depuis longtemps, il semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires, l’importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses offertes dussent provoquer sa croissance ; mais elle avortait, encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici qu’enfin la lumière se fait ; une publicité d’abord incomplète, puis entière, donne au parlement la nation pour auditoire. Le discours s’élève et s’élargit en même temps que le public se dégrossit et s’accroît. L’art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les développemens. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement technique la liberté des entretiens et l’ampleur des idées générales. Au lieu d’argumenter, ils conversent ; de procureurs ils deviennent orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font irruption dans la polémique. Voltaire ne sait « si les harangues méditées qu’on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l’emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de lord Carteret » et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l’action compassée [26] qui l’ont comprimé si longtemps ; il déploie audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l’on voit paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des complimens d’académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam, de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan.

Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté tendue, court à travers toutes les harangues. Ce sont des hommes qui parlent, et ils parlent comme s’ils combattaient. Ni ménagemens, ni politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se lancent, et s’ils se contiennent, ce n’est que pour frapper plus impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son indomptable audace. En vain Walpole essaya « de le museler, » puis de l’accabler ; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité d’outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une hauteur d’orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une arrogance qui réduisait ses collègues à l’état de subalternes, un patriotisme romain qui réclamait pour l’Angleterre la tyrannie universelle, une ambition, qui prodiguait l’argent et les hommes, communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n’apercevait de repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de l’inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les sources de son éloquence.


« Hier encore l’Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde ; aujourd’hui « personne si pauvre qui lui rende hommage !… » Mylords, vous ne pouvez pas conquérir l’Amérique. Nous serons forcés à la fin de nous rétracter ; rétractons-nous pendant que nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis que nous devons nécessairement abroger ces violens actes oppressifs ; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je m’y engage d’honneur ; vous finirez par les rappeler, j’y joue ma réputation ; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin ils ne sont pas rappelés !… Vous avez beau enfler toute dépense et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous pourrez acheter du emprunter, trafiquer et brocanter avec chaque petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets aux boucheries des princes étrangers : vos efforts sont pour toujours vains et impuissans, doublement impuissans par l’aide mercenaire qui vous sert d’appui, car elle irrite jusqu’à un ressentiment incurable l’âme de vos ennemis. Quoi ! lancer sur eux les fils mercenaires de la rapine et du pillage ! les dévouer, eux et leurs possessions, à la rapacité d’une cruauté soldée ! Si j’étais Américain comme je suis Anglais, tant qu’un bataillon étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes armes ! Jamais, jamais, jamais ! Mais, mylords, quel est l’homme qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à scalper du sauvage ? Appeler dans une alliance civilisée le sauvage féroce et inhumain des forêts, — lancer contre nos établissemens, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes et des enfans, — désoler leur pays, vider leurs demeures, extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d’enfer de la guerre sauvage ! mylords, ces énormités crient et appellent tout haut réparation et punition ! Si on ne les leur donne tout entières, il y aura une tache sur notre réputation nationale. C’est une violation de la constitution : je crois que cela est contre la loi. »


Il y a un écho de Milton et de Shakspeare dans cette pompe tragique, dans cette solennité passionnée, dans l’éclat sombre et violent de ce style surchargé et trop fort. C’est de cette pourpre superbe et sanglante que se parent les passions anglaises ; c’est sous les plis de ce drapeau qu’elles se rangent en bataille, d’autant plus puissantes qu’au milieu d’elles il y en a une toute sainte, le sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.


« Je me réjouis que l’Amérique ait résisté ; trois millions d’hommes assez morts à tous les sentimens de liberté pour souffrir volontairement qu’on les fasse esclaves auraient été des instrumens convenables pour rendre le reste esclave aussi… L’esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le même qui autrefois s’est opposé en Angleterre aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux ; c’est le même esprit qui a dressé l’Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a revendiqué la constitution anglaise ; c’est le même esprit qui a établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos libertés, que nul sujet de l’Angleterre ne peut être taxé que de. son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en Amérique trois millions d’hommes qui préfèrent la pauvreté avec la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui mourront pour la défense de leurs droits d’hommes en hommes libres… Comme Anglais par naissance et par principes, je reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur propriété, un droit par lequel Ils sont justifiés à la défendre jusqu’à la dernière extrémité. »


Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres ; c’est avec cette idée qu’il a remué et manié l’Angleterre. Il en appelait aux. Anglais contre eux-mêmes ; et, en dépit d’eux-mêmes, ils reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et qu’elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation.

Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà l’abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d’un orateur, homme public, prenez un écrivain, simple particulier ; voyez ces lettres de Junius [27] qui, au milieu de l’irritation et des inquiétudes nationales (1769-1772), tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et choisit ses épithètes, ce n’est point par amour du style, c’est pour mieux imprimer l’insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses mains des instrumens de supplice, et lorsqu’il lime ses périodes c’est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau. Avec quelle audace d’invective, avec quelle raideur d’animosité, avec quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire : « Mylord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à recevoir du public quelque marque de respect ou d’estime, que si dans les lignes qui suivent un compliment ou un terme d’approbation venait à m’échapper, vous le prendriez, je le crains, pour un sarcasme lancé contre votre réputation établie ou pour une insulte infligée à votre discernement… Il y a quelque chose, écrit-il au duc de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de tous les autres hommes : ce n’est pas seulement de faire le mal par dessein, mais encore de n’avoir jamais fait le bien par méprise ; ce n’est pas seulement d’avoir employé avec un égal dommage votre indolence et votre activité, c’est encore d’avoir pris pour principe premier et uniforme, et, si je puis l’appeler ainsi, pour génie dominant de votre vie le talent de traverser tous les changemens et toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais l’apparence ou l’imputation d’une vertu ait pu s’appliquer à votre personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous tromper et vous séduire jusqu’à vous engager dans une seule sage ou honorable action. » Il continue et s’acharne ; même lorsqu’il le voit tombé et déshonoré, il s’acharne encore. Il a beau avouer tout haut qu’en l’état où il est, son ennemi « désarmerait une rancune privée ; » il redouble. « Pour ma part, je ne prétends point comprendre ces prudentes formes de décorum, ces douces règles de discrétion que certaines gens essaient de concilier avec la conduite des plus grandes et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon avenir d’un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne garde point de ménagemens avec la nation. Ni l’abjecte soumission avec laquelle il déserte son poste à l’heure du Ranger, ni même l’inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le protégeraient. Je le poursuivrais jusqu’au bout de ma vie et je tendrais le dernier effort de ma force pour sauver de l’oubli son opprobre éphémère et pour rendre immortelle l’infamie de son nom. » Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus volontairement concentré et aigri dans son cœur le poison de la haine ? Celle-ci n’est point vile cependant", car elle se croit au service du juste. Au milieu de leurs excès, c’est cette persuasion qui les relève ; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas ; quel que soit l’adversaire, ils se tiennent debout devant lui.


« Sire, écrit Junius au roi, c’est le malheur de votre vie et la cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n’avez jamais connu le langage de la vérité tant que vous ne l’avez point entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n’est point trop tard cependant pour corriger l’erreur de votre éducation. Nous sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d’un dessein délibéré et d’un attentat direct contre les droits originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon si déshonorant pour-votre renommée, nous aurions depuis longtemps adopté un style de remontrances fort éloigné de l’humilité de la plainte. Le peuple d’Angleterre est fidèle à la maison de Hanovre, non parce qu’il préfère vainement une famille à une autre, mais parce qu’il est convaincu que l’établissement de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu’il se glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut être perdue par une autre. »


Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent plus doux. Il y a un homme qui s’est trouvé heureux dès le berceau, qui atout appris sans études, que son père a élevé dans la prodigalité et l’insouciance, que dès vingt et un ans la voix publique a désigné comme le prince de l’éloquence et le chef d’un grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que ses amis adoraient, que le travail n’avait point lassé, que les rivalités n’avaient point aigri, que le pouvoir n’avait point gâté, amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé l’empreinte de son riche génie dans l’abondance persuasive, dans le beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours. Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagemens qu’il doit garder ; c’est un homme d’état, un premier ministre, qui parle en plein parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles s’enfoncera comme une flèche ardente dans le cœur et dans l’honneur des cinq cents hommes assis pour l’écouter. Il n’importe, on l’a trahi ; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache les « janissaires d’antichambre » qui, par ordre du prince, viennent de déserter au milieu du combat :


« Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts et assez poignans pour marquer le mépris que je ressens pour leur conduite, C’est un aveu effronté d’immoralité politique, comme si cette espèce de trahison était moindre qu’aucune autre. Ce n’est pas seulement une dégradation d’un rang qui ne devrait être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus exemplaire ; c’est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et ancienne indépendance caractéristique du pairage anglais, et qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise aux yeux de toute l’Europe et devant la plus lointaine postérité. Par quelle magie nobiliaire peuvent-ils changer le vice en vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir ; mais en tout autre sujet que. la politique, et parmi toutes autres personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite, par l’infamie et l’exécration. »


Puis se retournant vers les communes ;


« Un parlement ainsi lié et contrôlé, sans cœur et sans liberté, au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l’étend, l’établit et la consolide au-delà de tout précédent, de toute condition et de toute limite ; mais quand la chambre des communes anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens triomphes dans la grande cause de la liberté et de l’humanité, quand elle serait si indifférente à l’objet et à l’intérêt premier de son institution originelle, j’ai la confiance que le courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau de cette épreuve ; j’ai la confiance que ce peuple anglais serait aussi jaloux des influences secrètes qu’il est supérieur aux violences ouvertes ; j’ai la confiance qu’il n’est pas plus disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l’insulte étrangère qu’à rencontrer face à face et jeter par terre cette conspiration nocturne contre la constitution. »


Voilà les explosions d’un naturel par excellence doux et aimable ; jugez des autres. Une sorte d’exagération passionnée règne dans les débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la révolution française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des couleurs voyantes ; ils recherchent les grands mots accumulés, les oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin de faire effet. La force, c’est là leur trait, et celui du plus grand d’entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. « Prenez Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu’il vous plaira ; il est toujours prêt à vous tenir tête. » Il n’était point entré au parlement comme Fox et les deux Pitt dès l’aurore de la jeunesse, mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s’instruire à fond de toutes choses, savant dans le droit, l’histoire, la philosophie, les lettres, maître d’une érudition si universelle qu’on l’a comparé à lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c’était une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et des compositions philosophiques [28], saisissait les ensembles, et par-delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la direction invisible des événemens et l’esprit intime des choses, en couvrant de son dédain « ces prétendus hommes d’état, troupeau profane de manœuvres vulgaires, qui nient l’existence de tout ce qui n’est point grossier et matériel, et qui, bien loin d’être capables de diriger le grand mouvement d’un empire, ne sont pas dignes de tourner une roue dans la machine. » Par-dessus tant de dons, il avait une de ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un sujet sans l’avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes, et qui, traversant les statistiques et le fatras des documens arides, recomposent et ressuscitent devant les yeux du lecteur un pays lointain et une nation étrangère avec ses monumens, ses costumes, ses paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des mœurs. À toutes ces puissances d’esprit qui font le systématique, il ajoutait toutes les énergies du cœur qui font l’enthousiaste. Pauvre, inconnu, ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était parvenu à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu’à un jeune homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale, réclamait pour les sentimens nobles la conduite des affaires, et semblait avoir pris à tâche de relever et d’autoriser tout ce qu’il y a de généreux dans le cœur humain. Il avait noblement combattu pour de nobles causes, contre les attentats du pouvoir en Angleterre, contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des particuliers dans l’Inde. Il avait défendu avec des recherches immenses et un désintéressement incontesté les Hindous tyrannisés par l’avidité anglaise, et « ces derniers misérables cultivateurs qui survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et lancés ainsi de verges en verges, tant qu’on leur trouvait une dernière goutte de sang pour leur extorquer un dernier grain de riz. » Il s’était fait partout le champion d’un principe et le persécuteur d’un vice, et on le voyait lancer à l’attaque toutes les forces de son étonnant savoir, de sa haute raison, de son style splendide avec l’ardeur infatigable et intempérante d’un moraliste et d’un chevalier.

Ne le lisez que par grandes masses ; ce n’est qu’ainsi qu’il est grand : autrement l’outré, le commun, le bizarre, vous arrêteront et vous choqueront ; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et entraîné. La masse énorme des documens roule impétueusement dans un courant d’éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n’a pas trop d’un volume pour déployer le cortège de ses preuves multipliées et de ses courageuses colères. C’est l’exposé de, toute une administration, c’est l’histoire entière de l’Inde anglaise, c’est la théorie complète des révolutions et de l’état politique qui arrive comme un vaste fleuve débordant pour choquer de son effort incessant et de sa masse accumulée quelque crime qu’on veut absoudre ou quelque injustice qu’on veut consacrer. Sans doute il y a de l’écume sur ses remous, il y a de la bourbe dans son lit ; des milliers d’étranges créatures se jouent tempêtueusement à la surface ; il ne choisit pas, il prodigue ; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations, tout l’entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts usuraires à 48 pour 100 et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté l’Inde, que « cette dette forme l’ignoble sanie putride dans laquelle s’est engendrée toute la couvée rampante d’ascarides, avec les replis infinis insatiablement noués nœuds sur nœuds de ces ténias invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de l’Inde. » Rien ne lui paraîtra excessif, ni les descriptions des supplices, ni l’atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra « parmi les créatures de la couronne le léviathan, qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade dans l’océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu’il soit et quoique couvrant une lieue de son étendue, n’est après tout qu’une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d’eau contre son origine et éclabousse les autres d’écume, tout en lui et autour de lui vient du trône. » Il n’a point de goût, ses pareils non plus. La fine déduction grecque ou française n’a jamais trouvé place chez les nations germaniques ; tout y est gros ou mal dégrossi ; il ne sert de rien à celui-ci d’étudier Cicéron et d’emprisonner son élan dans les digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare, empâté dans l’exagération et la violence ; mais sa fougue est si soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si surabondante, qu’on se laisse aller, qu’on oublie toute répugnance, qu’on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordemens que les effusions d’un grand cœur et d’un profond esprit trop ouverts et trop pleins, et qu’on admire avec une sorte de vénération inconnue cet épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme une mer, où ondoie l’inépuisable variété des couleurs et des formes sous le soleil d’une imagination magnifique qui communique à cette houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.


VI

Ouvrez Reynolds pour revoir d’un coup d’œil toutes ces figures, et mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces ministres allègres, ces archevêques galans et gracieux, ce maréchal de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau avec le goût et l’aisance d’un courtisan sur l’escalier de Versailles. Ici [29], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies ; la rude saillie du caractère n’a point fait peur à l’artiste ; le bouffi brutal et bête, l’étrange oiseau de proie lugubre, le mufle grognon du mauvais dogue, il a tout mis ; chez lui, la politesse niveleuse n’a point effacé les aspérités de l’individu sous un agrément uniforme. La beauté s’y trouve, mais ailleurs, dans la froide décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l’indomptable résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit à côté d’eux des dames honnêtes, même sévères et actives, de bonnes mères entourées de leurs petits enfans qui les baisent et s’embrassent ; la morale est venue, et avec elle le sentiment du home et de la famille, la décence du costume, l’air pensif, la tenue correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell transforme et réforme leur bétail, Arthur Young leur agriculture, Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson, Ferguson, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur morale. Ils ont épuré leurs mœurs privées, ils purifient leurs mœurs publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans leur religion. Johnson peut dire avec vérité « qu’aucune nation dans le monde ne cultive mieux son sol et son esprit. » Il n’y en a pas de si riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et privés soient dirigés avec tant d’assiduité, d’énergie et d’habileté vers l’amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur manque, la haute spéculation ; c’est justement ce point qui dans le manque du reste fait à ce moment la gloire de la France, et leurs caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et en opposition étrange, d’un côté le Français dans une chaumière lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations humanitaires, de l’autre l’Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé dans une chambre comfortable devant le plus succulent des roastbeefs, avec un pot de bière tournante, occupé à gronder contre la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout ruiner.

Ils arrivent ainsi au seuil de la révolution française, conservateurs et chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires. Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce choc terrible ; sans le savoir, ils n’ont travaillé que pour l’aggraver. Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont accéléré l’élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent cinquante ans de politesse et d’idées générales ont persuadé au Français d’avoir confiance à la bonté humaine et à la raison pure. Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont rattaché l’Anglais à la religion positive et à la constitution établie. Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des deux ne comprend l’autre, et chacun des deux déteste l’autre. Ce que l’un appelle rénovation, l’autre l’appelle destruction ; ce que l’un révère comme l’établissement du droit, l’autre le maudit comme le renversement de tous les droits. Ce qui semble à l’un l’anéantissement de la superstition paraît à l’autre l’abolition de la morale. Jamais le contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s’est marqué en caractères plus visibles, et c’est encore Burke, qui, avec la supériorité d’un penseur et l’hostilité d’un Anglais, s’est chargé de nous les montrer.

Il s’indigne à l’idée de cette « farce tragi-comique » qu’on appelle à Paris la régénération, du genre humain. Il nie que la contagion d’une pareille folie puisse jamais empoisonner l’Angleterre. Il raille les badauds, qui, éveillés par les bourdonnemens des sociétés démocratiques, se croient sur le bord d’une révolution. « Parce qu’une demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands troupeaux, reposant sous l’ombre des chênes britanniques, ruminent leur pâture et se tiennent silencieux, n’allez pas vous imaginer que ceux qui font du bruit sont les seuls habitans de la prairie, qu’ils doivent être en grand nombre, ou qu’après tout ils sont autre chose qu’une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique bruyante et incommode, d’insectes éphémères [30]. » la véritable Angleterre, « tous ceux [31] qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un bon habit, » n’a que de l’aversion et du dédain pour les maximes et les actes de la révolution française. « La seule idée de fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût et d’horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres. » Nos titres ne flottent pas en l’air dans l’imagination des philosophes ; ils sont consignés dans la grande charte. « Nous réclamons nos franchises, non comme droits des hommes, mais comme droits des hommes de l’Angleterre. » Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l’homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de présomption et de théories. « Nous n’avons pas été préparés et troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali à propos des droits de l’homme [32]. » Notre constitution n’est pas un contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, peuple, église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne du prince et le privilège du noble y sont aussi sacrés que la terre du paysan ou l’outil du manœuvre. Quelle que soit l’acquisition ou l’héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son héritage, et notre loi n’a qu’un objet, qui est de conserver à chacun son bien et son droit. « Nous regardons les rois avec vénération, les parlemens avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres avec respect, les nobles avec déférence. Nous sommes décidés à garder une église établie, une monarchie établie, une aristocratie établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et non à un plus grand. » Nous révérons la propriété partout, celle des corporations comme celle des individus, celle de l’église comme celle du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d’hommes n’a le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d’hommes de ce qui est son bien authentique et son héritage transmis. « Il n’y a pas un personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête, perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été contrainte d’exercer sur votre église. » Nous ne souffrirons jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait notre église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante ; « nous voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc, un évêque de Durham ou de Winchester posséder 10,000 livres sterling de rente. » Nous répugnons à votre vol, d’abord parce qu’il est un attentat à la propriété, ensuite parce qu’il est une tentative contre la religion. Nous estimons qu’il n’y a pas de société sans croyances ; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous sentons qu’en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous avons rejeté comme un venin l’infidélité qui a sali les commencemens de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que vous vous en êtes imbus. « Aucun des hommes nés chez nous depuis quarante ans n’a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L’athéisme n’est pas seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts. Nous sommes protestans, non par indifférence, mais par zèle. L’église et l’état sont dans nos esprits deux idées inséparables. » Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le sentiment du droit sur le respect de Dieu.

À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître ? Le peuple souverain, c’est-à-dire l’arbitraire changeant de la majorité comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de défaire une constitution. « La constitution d’un pays une fois établie par un contrat tacite ou exprimé, il n’y a pas de pouvoir existant qui puisse l’altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du consentement de toutes les parties. » Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de faire une constitution ; il faudrait que d’abord l’unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que la force brutale soit l’autorité légitime, et que la populace soit la nation. « Une véritable aristocratie naturelle n’est point dans l’état un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le peuple ; mais, si vous séparez l’espèce vulgaire des hommes de leurs chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds. » Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit d’insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons qu’une constitution est un dépôt transmis à la génération présente parles générations passées pour être remis aux générations futures, et que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit aussi le respecter comme le bien d’autrui. Nous estimons que si un réformateur « porte la main sur les fautes de l’état, ce doit être comme sur les blessures d’un père, avec une vénération pieuse et une sollicitude tremblante… Par votre facilité désordonnée à changer l’état aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu’il y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme les mouches d’un été. » Nous répudions cette raison courte et grossière qui sépare l’homme de ses attaches et ne voit en lui que le présent, qui sépare l’homme de la dignité et ne le compte que pour une tête dans un troupeau. Nous méprisons « cette philosophie d’écoliers et cette arithmétique de douaniers, » par laquelle vous découpez l’état et les droits d’après les lieues carrées et les unités numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui, « arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à n’être qu’une femme et une femme à n’être qu’un animal, » qui jette à bas l’esprit chevaleresque et l’esprit religieux, les deux couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans la bourbe populaire et « sous les sabots d’une multitude bestiale. » Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui, désorganisant la société civile, amène au gouvernement « des avocats chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées, d’hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de danseurs de théâtre, » et qui finira, « si la monarchie reprend jamais l’ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel. » Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l’aurore de la révolution française. L’année d’après, le peuple de Birmingham allait détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au secours « du roi et de l’église. » Croisade contre croisade ; l’Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France enthousiaste. Pitt déclarait qu’on ne pouvait « traiter avec une nation d’athées. » Burke disait que la guerre était non entre un peuple et un peuple, mais « entre la propriété et la force. » La fureur de l’exécration, de l’invective et de la destruction montait des deux parts comme un incendie [33]. Ce n’était point le heurt de deux gouvernemens, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur vitesse, s’étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces bouillonnemens de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant jusqu’au ciel, un spectateur attentif découvre encore l’espèce et l’accumulation de la force qui a fourni à un tel élan, disloqué de telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris.


H. TAINE.

  1. Voyez, dans la Revue du 15 mai 1860, la Comédie anglaise sous la restauration.
  2. 1742. Rapport de lord Lonsdale.
  3. Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.
  4. Notes sur son voyage en Angleterre.
  5. Frédéric, mort en 1751. Mémoires de Walpole, t. Ier, p. 76.
  6. Personnage de Birton, dans le Jenny de Voltaire.
  7. Voir les Pastorales de Gay.
  8. Evelina, par miss Burney.
  9. « The consciousness of silent endurance, so dear to every Englishman, of standing out against something and not giving in. » Tom Brown’s School-days.
  10. Penn.
  11. Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa chaire à Newton.
  12. Burke, 133, Réflexions.
  13. Ray, Boyle, Barrow, Newton.
  14. Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.
  15. Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.
  16. Paupertina philosophia (Leibnitz).
  17. Discours du général Stanhope, un des managers.
  18. De Foe.
  19. Goldsmith, Hogarth.
  20. Smollett, Peregrine Pickle, ch. 40.
  21. Hogarth.
  22. Goldsmith.
  23. Lord Chesterfield remarque qu’un Français d’alors n’entend point le mot de patrie, qu’il faut lui parler de son prince.
  24. L’exécuteur de Charles Ier.
  25. Montesquieu, liv. XIX, chap. 27.
  26. Addison.
  27. Probablement Junius est Philip Francis.
  28. Recherches sur l’origine de nos idées du beau et du sublime.
  29. Lord Heathfleld, the Earl of Mansfleld, Major Stringer Lawrence, lord Asliburton, lord Edgecombe.
  30. Burke, Réflexions on the French Révolution, 1790.
  31. Macaulay, Life of William Pitt.
  32. Burke, Appeal from the new to the old whigs.
  33. Letter to a noble lord. — Letters on a régicide peace.