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Les Maîtres mosaïstes (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 19

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XIX.

Francesco et Valerio furent reconduits en prison, et huit jours après ils comparurent de nouveau devant le conseil des Dix. Le proces-verbal rédigé par la commission des peintres leur fut lu à haute voix. On s’était abstenu de signaler l’infériorité du travail des Bianchini. On savait qu’en le dépréciant sous le rapport de l’art, on irriterait de plus en plus le procurateur-caissier, et, l’affaire des Zuccati prenant une assez mauvaise tournure, la prudence exigeait qu’on n’envenimât pas la haine de leurs persécuteurs ; mais on avait prodigué la louange à la coupole des Zuccati, et on avait constaté la solidité de tout ce travail, à l’exception de deux figures peu importantes, où le bois avait été employé au lieu de la pierre. Le Titien avait même affirmé qu’il estimait cette mosaïque peinte capable de résister à l’action du temps cinq cents ans et plus, et sa prédiction s’est vérifiée, car ces pièces du procès subsistent encore, et paraissent aussi belles et aussi solides que les autres parties de la mosaïque. Quant au savoir-faire du jeune Zuccato, taxé d’incapacité ou d’ignorance par les accusateurs, il fut victorieusement défendu par le procès-verbal, et déclaré au moins aussi habile que son frère.

D’après cette assertion, toute l’accusation ne reposait plus que sur un point, celui de la substitution de matériaux inusités dans l’exécution des deux figures d’archange.

Francesco, interrogé sur ce qu’il avait à alléguer pour sa défense, répondit que, convaincu depuis longtemps de l’avantage de cette substitution pour certains détails, et jaloux d’en éprouver la solidité, il l’avait essayée dans ces deux figures qui étaient de peu d’importance, et qu’il s’était toujours promis de réparer à ses frais, si leur durée ne remplissait pas son attente, ou si la république blâmait cette innovation.



Il y a donc dans Venise des artistes plus malheureux que moi !
(Page 35.)

Le conseil ne semblait pas disposé à admettre cette excuse. Pressé d’accusations et de menaces, Valerio ne put résister à son emportement ;

« Eh bien ! s’écria-t-il, puisque vous voulez le savoir, sachez donc le secret que mon frère voulait garder. En vous le révélant, je sais fort bien que je m’expose, non-seulement à la haine et à l’envie qui pèsent sur nous, mais encore à celle de tous nos rivaux futurs. Je sais que de grossiers manœuvres, de vils artisans, s’indigneront de voir en nous des artistes consciencieux ; je sais qu’ils prétendront faire de la mosaïque un simple travail de maçonnerie, et poursuivront comme mauvais compagnon et rival ambitieux quiconque voudra en faire un art et y porter la flamme de l’enthousiasme ou la clarté de l’intelligence. Eh bien ! je proteste contre un tel blasphème ; je dis qu’un véritable mosaïste doit être peintre, et je soutiens que mon frère Francesco, élève de son père et de messer Tiziano, est un grand peintre ; et je le prouve en déclarant que les deux figures d’archange qui ont obtenu les éloges de l’illustre commission nommée par le conseil, ont été imaginées, composées, dessinées et coloriées par mon frère, dont j’ai été l’apprenti et le manœuvre en copiant fidèlement ses cartons. Nous avons peut-être commis un grand crime en nous permettant de consacrer à la république notre meilleur ouvrage, en le lui offrant gratis et en secret, avec la modestie qui sied à des jeunes gens, avec la prudence qui convient à des hommes voués à un autre dieu que l’argent et la faveur ; mais, en nous accusant de fraude, on nous force à renoncer à cette prudence et à cette modestie. Nous demandons, en conséquence, qu’il soit prouvé que nous n’avons tenté cette innovation que dans une composition qui ne nous avait pas été commandée, et que nous sommes prêts à enlever de la basilique, si le gouvernement la juge indigne de figurer à côté des travaux des Bianchini. »

On consulta le devis des diverses compositions dessinées par les peintres et confiées aux mosaïstes, on n’y trouva pas les deux figures d’archange. Le procurateur Melchiore pressa chacun des peintres de s’expliquer sur le mérite de ces figures et sur la part qu’ils y avaient prise. Comme ils avaient été investis, à cet égard, de tous droits et de tous pouvoirs par l’État, il suffisait d’une simple esquisse tracée par l’un d’eux pour que les Zuccati, tenus d’exécuter à la lettre leurs intentions, se fussent rendus coupables d’infidélité, de désobéissance et de fraude, en y employant un procédé de leur choix et des matériaux non approuvés par la commission des procurateurs. Les peintres affirmèrent par serment n’avoir pas même eu l’idée de ces figures ; et quant à leur mérite, ils affirmèrent également qu’ils n’eussent pu rien créer de plus correct et de plus noble. Le Titien fut interrogé deux fois. On connaissait son amitié pour les Zuccati ; on connaissait aussi sa finesse, son habileté à éluder les questions qu’il ne voulait pas trancher. Sommé de dire s’il était l’auteur de ces figures, il répondit avec grâce : « Je voudrais l’être ; mais, en conscience, je n’en ai pas même vu le dessin, et je n’en soupçonnais pas l’existence avant l’examen qu’il m’a été ordonné d’en faire comme membre de la commission. »

Les Bianchini soutinrent que les Zuccati n’étaient pas capables de composer par eux-mêmes des ouvrages dignes de tant d’éloges. Malgré l’assertion des peintres, on fit une enquête dans laquelle le Bozza fut entendu, comme ancien élève des Zuccati, et sommé de dire s’il avait vu quelque peintre mettre la main à ces figures. Il déclara qu’une seule fois il avait vu messer Orazio Vecelli, fils du Titien, venir de nuit dans l’atelier des Zuccati à l’époque où ils y travaillaient. Orazio fut entendu, il attesta par serment qu’il ne les avait pas même vues, et que sa visite de nuit à l’atelier de San-Filippo n’avait d’autre but que de commander à Valerio un bracelet de mosaïque qu’il voulait offrir à une femme. Il n’y avait donc plus aucune preuve contre les Zuccati. Ils furent acquittés, à la charge seulement de remplacer à leurs frais, par des fragments de pierre ou d’émail, les fragments de bois peint employés dans certains endroits de leurs figures. Cette partie de l’arrêt ne fut rendue que pour la forme, afin de ne point encourager les novateurs. On n’en exigea même pas l’exécution, car ces fragments coloriés au pinceau existent encore. Le barbarisme du procureur-caissier a seul été réintégré tel qu’il était sorti du docte cerveau de ce magistrat, et au-dessous des deux archanges on lit cette autre inscription touchante, qui fait allusion aux persécutions souffertes par les Zuccati :

Ubi diligenter inspexeris artemq. ac laborem Francisci et Valerii Zvcati Venetorvm fratrvum agnoveris tvm demvm ivdicato.