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Les Maîtres mosaïstes (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 24

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XXIV.

Avant de lever la séance, le Titien exhorta les jeunes lauréats à ne pas se croire arrivés à la perfection, mais à travailler longtemps encore d’après les modèles des anciens maîtres et les cartons des peintres. « C’est en vain, leur dit-il, qu’à la vue de parcelles brillantes, unies avec netteté et figurant une ressemblance grossière avec les objets du culte, le vulgaire s’inclinera ; c’est en vain que des gens prévenus nieront que la mosaïque puisse atteindre à la beauté de dessin de la peinture à fresque ; que ceux d’entre vous qui sentent bien par quels procédés ils ont mérité nos suffrages et dépassé leurs émules persévèrent dans l’amour de la vérité et dans l’étude de la nature ; que ceux qui ont commis l’erreur de travailler sans règle et sans conviction profitent de leur défaite et s’adonnent sincèrement à l’étude. Il est toujours temps d’abjurer un faux système et de réparer le temps perdu. »

Il entra dans un examen détaillé de tous les ouvrages exposés au concours, et en fit ressortir les beautés et les défauts, il insista surtout sur les fautes du Bozza, après avoir donné de grands éloges aux belles parties de son oœuvre. Il reprocha au visage de saint Jérôme le caractère disgracieux des lignes, une certaine expression de dureté qui convenait moins à un saint qu’à un guerrier païen, un coloris de convention privé de vie, un regard froid, presque méprisant. « C’est une belle figure, ajouta-t-il, mais ce n’est pas saint Jérôme. »

Le Titien parla aussi des Bianchini, et tâcha d’adoucir l’amertume de leur défaite en louant leur travail sous un certain point de vue. Comme il avait coutume de mettre toujours la dose de miel un peu plus forte que celle d’absinthe, après avoir approuvé la partie matérielle de leurs ouvrages il essaya d’en louer aussi le dessin ; mais au milieu d’une phrase un peu hasardée, il fut interrompu par le Tintoret, qui prononça ces paroles consignées dans le procès-verbal :

« Io non ho fatto giudizio delle figure, ne della sua bonta, perché non mi e stu domanda. »

À la suite de cette mémorable matinée, le Titien donna un grand dîner à tous les peintres de la commission et à tous les mosaïstes couronnés. La petite Maria Robusti y parut vêtue en sibylle, et le Titien traça ce soir-là, d’après elle, l’esquisse de la tête de la Vierge enfant dans le beau tableau qu’on voit au musée de Venise. Le Bozza ne se montra point.

Le repas fut magnifique. On porta joyeusement la santé des lauréats. Le Titien observait avec étonnemeni le visage et les manières de Francesco. Il ne comprenait pas cette absence totale de jalousie, cet amour fraternel si tendre et si dévoué dans un artiste. Il savait pourtant que Francesco n’était pas dépourvu d’ambition ; mais le cœur de Francesco était plus grand encore que son génie. Valerio était ravi de la joie de son frère. Parfois il en était si attendri, qu’il devenait mélancolique. Au dessert, Maria Robusti porta la santé du Titien, et, aussitôt après, Francesco, se levant, dit avec un front radieux en élevant sa coupe : « Je bois à mon maître, Valerio Zuccato. » Les deux frères se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et confondirent leurs larmes.

Le bon prêtre Alberto s’égaya, dit-on, un peu plus que de raison, en buvant seulement quelques gouttes des vins de Grèce que les convives avalaient à pleines coupes. Il était si doux et si naïf, que toute son ivresse se tourna en expansion d’amitié et d’admiration.

Le vieux Zuccato vint à la fin du dîner ; il était de mauvaise humeur.

« Mille grâces, maître, répondit-il au Titien, qui lui offrait une coupe ; comment voulez-vous que je boive un jour comme celui-ci ?

— N’est-ce pas le plus beau jour de votre vie, compère ? reprit le Titien ; et à cause de cela, ne faut-il pas vider un flacon de Samos avec vos amis ?

— Non, maître, répliqua le vieillard, ce jour n’est pas beau pour moi. Il enchaîne à jamais mes fils à un métier ignoble, et condamne deux talents de premier ordre à des travaux indignes. Grand merci ! je ne vois pas là sujet de boire. »

Il se laissa pourtant fléchir lorsque ses fils portèrent sa santé. Puis la petite Maria vint jouer avec les boucles argentées de sa barbe, réclamant ce qu’elle appelait la grâce de son mari.

« Ouais ! dit Zuccato, cette plaisanterie dure-t-elle encore, ma belle enfant ?

— Si bien que je veux vous donner un repas de fiançailles au premier jour », répondit le Tintoret en souriant.

L’histoire ne dit point si ce repas eut lieu, ni si Valerio Zuccato épousa Maria Robusti. Il est à croire qu’ils restèrent intimement liés et que les deux familles n’en firent jamais qu’une. Francesco voulut en vain abdiquer son autorité en vertu des droits de son frère ; il fut forcé par la persévérance de celui-ci de reprendre son rôle de premier maître, de sorte que le titre de Valerio demeura purement honorifique. L’école des Zuccati redevint florissante et joyeuse. Rien n’y fut changé, si ce n’est que Valerio mena une vie régulière, et que Gian-Antonio Bianchini, entraîné par les bons exemples et gagné par les bons procédés, devint un artiste estimable dans son talent et dans sa conduite. Des jours heureux se levèrent sur ce nouvel horizon, et les Zuccati produisirent d’autres chefs-d’œuvre dont le détail serait trop long, et que vous avez d’ailleurs, mes enfants, tout le loisir d’aller admirer dans nos basiliques. Le Saint Jérôme du Bozza est dans la salle du trésor, celui de Gian-Antonio dans la sacristie de Saint-Marc, celui de Zuccato fut envoyé en présent au due de Savoie. Je ne saurais vous dire ce qu’il est devenu. »

Ici finit le récit de l’abbé. Des réclamations s’élevèrent relativement au Bozza. Malgré les grands torts de cet artiste, ses grandes souffrances nous intéressaient.

« Le Bozza, reprit l’abbé, ne put supporter l’idée de travailler sous les ordres des Zuccati. La crainte d’avoir à les trouver encore généreux après toutes ses fautes lui était plus affreuse que celle de tous les châtiments. Il erra de ville en ville, travaillant tantôt à Bologne, tantôt à Padoue, vivant de peu, et gagnant encore moins. Malgré son grand talent et son diplôme, ses manières hautaines et son air sombre inspiraient la méfiance. Il était peu sensible à la misère ; mais l’obscurité fit le tourment de sa vie. Il revint à Venise au bout de quelques années, et les Zuccati obtinrent pour lui une maîtrise et des travaux. Les temps étaient changés. Le gouvernement était devenu moins strict dans ses réformes. Le Bozza put travailler ; mais il paraît que le Tintoret ne put jamais lui pardonner sa conduite passée à l’égard des Zuccati. Le rigide vieillard, forcé de lui fournir des cartons, les lui faisait attendre si longtemps, que nous avons une lettre du Bozza où il se plaint d’être réduit à la misère par les lenteurs interminables du maître. Les Zuccati n’avaient rien de semblable à craindre, ils pouvaient dessiner eux-mêmes leurs sujets, et d’ailleurs ils étaient aimés et estimés de tous les maîtres. Ils ont poussé l’art de la mosaïque à un degré de perfection qui n’a jamais été égalé. Le Bozza a laissé de beaux ouvrages : mais il ne put jamais vaincre ses défauts, parce que son âme était incomplète.

Marini et Ceccato paraissent avoir survécu aux Zuccati et les avoir remplacés au premier rang de la maîtrise.

Et maintenant, mes amis, ajouta l’abbé, si vous examinez ces magnifiques parois de mosaïque du grand siècle de la peinture vénitienne, et si vous vous rappelez ce que je vous montrais l’autre jour, à Torcello, des fragments de l’ancienne gypsoplastique byzantine, vous verrez que les destinées de cet art tout oriental ont été liées à celles de la peinture jusqu’à l’époque des Zuccati ; mais que plus tard, livrée à elle-même, la mosaïque s’abâtardit, et finit par se perdre entièrement. Florence semble s’être emparée de cet art, mais elle l’a réduit à la pure décoration. La nouvelle chapelle des Médicis est remarquable par la richesse des matériaux employés à la revêtir. Le lapis-lazuli veiné d’or, les marbres les plus précieux, l’ambre gris, le corail, l’albâtre, le vert de Corse, la malachite, se dessinent en arabesques et en ornements d’un goût très-pur. Mais nos anciens tableaux d’un coloris ineffaçable, nos brillants émaux si ingénieusement obtenus dans toutes les nuances désirables par la fabrique de verroterie de Murano, nos illustres maîtres mosaïstes, et nos riches corporations, et nos joyeuses compagnies, tout cela n’existe plus que pour constater, par des monuments, par des ruines ou par des souvenirs, la splendeur des temps qui ne sont plus. »

Le jour parut à l’horizon. Les mouettes cendrées s’élevèrent en troupes du fond des marécages de Palestrine, et sillonnèrent en tous sens l’air, qui blanchissait sensiblement de minute en minute. Le soleil se leva avec une rapidité qui m’était inconnue, et la beauté de cette matinée me jeta dans une sorte d’extase.

« Voilà la seule chose que l’étranger ne puisse pas nous ôter, me dit l’abbé avec un triste sourire ; si un décret pouvait empêcher le soleil de se lever radieux sur nos coupoles, il y a longtemps que trois sbires eussent été lui signifier de garder ses sourires et ses regards d’amour pour les murs de Vienne. »