Les Malheurs d’un amant heureux (Gay - 1873)/28

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 129-132).


XXVIII


Grâce au zèle de notre postillon, nous approchions de la berline, lorsque nous la vîmes s’arrêter : un homme en descendit, c’était le major ; il avait l’air inquiet, et paraissait demander quelque chose avec impatience à une paysanne qui était assise à la porte de sa chaumière. Au même instant nous le voyons accourir vers nous.

— C’est madame de Verseuil qui se trouve mal, dit-il ; n’auriez-vous pas, monsieur, un flacon d’eau de Cologne, madame d’Olbiac ne peut retrouver le sien.

Gustave saute en bas de la calèche ; je le suis : chacun s’empresse d’apporter de l’eau, du vinaigre, des sels ; mais aucun de ces secours ne parvenant à ranimer madame de Verseuil, on se décide à lui faire respirer le grand air. Mon maître est choisi par le major pour l’aider à la transporter dehors de la voiture, et bientôt après il reçoit dans ses bras la plus jolie mourante que la maladie puisse livrer à l’amour. Il la dépose sur le gazon, craint de la blesser, et, tout en s’inquiétant pour elle, il ne peut s’empêcher d’admirer ses charmes. Mais, oh ciel ! est-ce une illusion, une erreur de ses sens ? la main qu’il tient encore a-t-elle réellement pressé la sienne ? est-ce un signe de souffrance, ou l’aveu le plus tendre ? Dans son trouble, il serre à son tour cette main charmante qui, l’instant d’après, confirme ses espérances. Aussi ému qu’étonné de son bonheur, Gustave respire à peine ; Athénaïs ouvre les yeux, et semble revenir à la vie pour jouir du trouble qu’elle fait naître ; une exclamation générale annonce sa résurrection : Gustave seul garde le silence ; maie la joie qui se peint sur son front lui sert d’interprète.

— Vous avez donc bien souffert, ma pauvre enfant, dit madame d’Olbiac, d’un ton de pitié mêlé d’un peu d’aigreur ; car je ne vous ai jamais vu perdre si longtemps connaissance.

— Pardonnez-moi de vous avoir donné tant d’inquiétudes, répondit Athénaïs, en regardant Gustave.

— Ce moment les fait toutes oublier, madame, reprit mon maître ; et, si vous ne souffrez plus, je rendrai grâce à cet événement, puisque…

— C’est vraiment, interrompit le major, un hasard bien heureux qui nous a fait rencontrer monsieur aussi à propos…

— Je pense que madame de Verseuil disait alors tout bas, comme madame de Volmare dans le Mariage secret :

    Ah ! des hasards pareils, on en a quand on veut.

Mais, quelle que fût sa pensée, elle parut écouter avec plaisir tout ce que raconta le major sur l’empressement que nous avions mis à la secourir ; après toutes les phrases d’usage en pareille circonstance, il finit par dire à mon maitre, qu’il désirait trouver une occasion de lui renouveler les expressions de sa reconnaissance.

— Vraiment, elle ne manquera pas, reprit madame d’Olbiac, puisque M. de Révanne est un des aides de camp de mon frère, et qu’il va le rejoindre.

À cette nouvelle, le major redoubla de politesses, et se félicita de l’agrément de continuer sa route en si aimable compagnie ; car il espérait bien, ajouta-t-il, que M. de Révanne se joindrait à lui pour escorter ces dames.

— Pourquoi déranger monsieur, reprit madame d’Olbiac ; il est sans doute pressé d’arriver au quartier-général.

— Pas plus que moi, je pense, répliqua le major, à moins qu’il ne soit porteur de quelques dépêches particulières.

Gustave ayant répondu que rien ne l’empêchait d’être aux ordres de ces dames, chacun remonta en voiture, après être convenu de se retrouver le soir au grand hôtel de l’Europe, près la place de Bellecour.

Si le bonheur est silencieux, la joie est bavarde ; celle que ressentait mon maître avait besoin de s’exhaler ; mais, comme il n’aurait pu m’en confier le sujet sans me paraître inconséquent, le souvenir de ce qu’il m’avait dit peu d’heures auparavant l’engagea à dissimuler de son mieux ce qu’il éprouvait. Cette sage discrétion n’aboutit qu’à me faire supposer qu’il était passionnément amoureux de madame de Verseuil, puisque le seul plaisir de la rencontrer avait la puissance de changer ainsi son humeur. Comme en pareil cas on parle toujours de ce qui intéresse le moins, Gustave entama ainsi la conversation :

— Ce major m’a l’air d’un brave homme ; je m’en étais fait une tout autre idée.

— Vous le croyiez peut-être plus jeune, répondis-je en souriant.

— Mais il n’est pas vieux : quel âge lui donnes-tu ?

— À peu près quarante-cinq ans.

— Ah ! s’il en avait moins, le général Verseuil ne l’aurait pas chargé du soin d’accompagner sa femme.

— Qui sait ! les maris se trompent souvent dans le choix de leurs amis ; et, s’il faut l’avouer, celui-là me semble porter un intérêt bien vif à la femme de son cousin.

— Raison de plus pour la lui confier.

— Comment ! raison de plus ?…

— Sans contredit, monsieur ; les maris ne s’embarrassent guère des gens qui aiment leurs femmes, mais beaucoup de ceux qui peuvent leur plaire ; et les jaloux qui font bien leur métier savent tous qu’il n’est pas de meilleur gardien qu’un amant dédaigné. Essayez de faire votre cour à la pupille d’un tuteur amoureux, et vous verrez si rien lui échappe.

— Bah ! quand on s’entend bien ?

— On s’observe mal.

                L’amour le plus discret
   Laisse par quelque marque échapper son secret.

(Racine, Bajazet.)

— L’intérêt rend prudent, et lorsqu’il s’agit du repos de ce qu’on aime, les sacrifices sont si faciles…

— Oui, lorsqu’ils ne sont plus nécessaires ; mais dans les premiers moments d’ivresse, où l’on ne voit qu’un seul objet au monde…

— Eh bien, l’on redouble de soins pour cacher son bonheur ; on feint la tristesse, le dépit, et l’on finit par exciter la pitié de son rival.

— Cela se pourrait peut-être si l’on avait la possibilité de convenir chaque matin avec sa maîtresse, de la comédie qu’on devra jouer le soir ; mais les entretiens sont rares entre les amants surveillés, et celui des deux qui n’est pas averti de la feinte de l’autre, le déjoue bientôt par quelques preuves indiscrètes d’un intérêt trop tendre.

— Être trahi de cette manière, n’est-ce pas déjà un plaisir ?

— J’en conviens, mais on le paie souvent de la perte des autres ; et c’est alors que les jaloux ont beau jeu. Comment prétendre se soustraire à leur inquiète surveillance dans une entreprise où le succès même est un piége ?

— Bon ! la tyrannie rend les femmes ingénieuses, et sert parfois à précipiter la fin du roman ; car telle femme qui, fière de sa liberté, aurait coûté des siècles à soumettre, vient s’offrir d’elle-même à celui qui veut bien la venger de son tyran.

— Ah ! si l’on pouvait se résignera des succès de ce genre, on économiserait bien des soins ; mais, vous le savez aussi bien que moi, monsieur, on aime mieux obtenir que recevoir, et la résistance d’une femme ajoute beaucoup à ses attraits. Quant à celles qui s’offrent, on les accepte quelquefois, mais on les adore rarement.

Cette réflexion fit rêver Gustave ; j’étais loin de penser qu’elle dût attrister son bonheur. Cependant, ayant cru m’apercevoir qu’il se livrait à quelque idée sombre, j’essayai de le distraire, en faisant l’éloge de madame de Verseuil, qui m’avait paru plus belle que jamais. Le moyen me réussit : Gustave reprit sa gaieté. Nous approchions de Lyon : il allait y trouver une lettre de sa mère, y faire un bon souper, y commencer une aventure ; que de plaisirs pour un voyageur de son âge !