Les Marines comparées de la France et de l’Angleterre depuis 1815/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LES MARINES
DE LA FRANCE ET DE L'ANGLETERRE
DEPUIS 1815

I.
LA MARINE A VOILES

Parmi les questions graves et délicates qui se sont agitées de tout temps entre la France et l’Angleterre, celle des forces navales qu’entretiennent les deux puissances est certainement une des plus difficiles et l’une des plus imparfaitement connues d’un côté comme de l’autre du détroit. Des circonstances accidentelles, des passions qui semblent presque ne pas pouvoir être éclairées, tout semble se réunir pour rendre moins accessible à l’immense majorité du public un sujet qu’elle trouve à bon droit très obscur. En Angleterre, les discussions mêmes du parlement, sans tenir compte de ce qui se débite dans la presse ou dans les meetings, nous offriraient pour chaque session des exemples mémorables de ce que j’avance. Toutefois ce serait presque peine perdue de s’y arrêter ; ce qui doit surtout nous intéresser, c’est l’état moral que ces discussions révèlent, et qui persiste malgré les démentis que les faits viennent si souvent leur donner. Ces débats et les hérésies qu’ils permettent de manifester ou qu’ils propagent ne sont que les symptômes d’une affection, mais ils ne sont pas l’affection même qu’il nous importerait de connaître, et dont il importerait à nos voisins de se bien rendre compte à eux-mêmes.

Les Anglais veulent, et je trouve cette ambition très légitime, conserver la supériorité qui appartient à leur pavillon ; c’est seulement dans les moyens qu’ils prennent ou dans les imaginations qu’ils conçoivent à cet égard qu’il leur arrive de se tromper. D’un côté, ils imaginent trop facilement que cette ambition, si légitime qu’elle soit, peut être convertie en droit rigoureux, à l’égard des autres nations, dont les aspirations sont tout aussi respectables que les leurs. De là des prétentions qui blessent les étrangers et que le sentiment de la dignité nationale impose le devoir de repousser comme excessives, quelquefois même comme outrageantes. Il n’appartient pas à l’Angleterre, plus qu’à aucune autre puissance, de mesurer à chacun sa part sur les océans, qui sont le domaine commun des nations. D’un autre côté, cet orgueil si porté à s’exagérer lui-même s’allie souvent à des impatiences, à des inquiétudes qui vont jusqu’à prendre les apparences de la faiblesse. C’est l’ordinaire des sentimens extrêmes, et dans la question qui nous occupe il y a des circonstances extérieures qui tendent à produire cet effet. Le demi-siècle qui vient de s’écouler sans avoir vu surgir aucune grande guerre maritime, mais en donnant lieu presque chaque année à quelque entreprise partielle, a imposé aux Anglais des épreuves qu’ils supportent difficilement. Les armemens de paix, qui sont devenus le régime ordinaire, permettent aux puissances moindres que l’Angleterre de s’établir sur un pied qui les rapproche d’elle et fait à la longue oublier les différences qui existent entre les moyens des unes et les ressources de l’autre. L’Angleterre craint alors de voir les distances se combler. Que sera-ce si, comme il est arrivé depuis bientôt cinquante ans, les hasards de la politique fournissent à une rivale des occasions plus fréquentes de faire de ces expéditions de détail qui, à défaut d’autres, fixent l’attention générale, font parler les cent voix de la renommée, habituent les esprits à s’occuper d’une autre marine autant et plus peut-être que de la marine anglaise ?

Sans doute, il existe en Angleterre beaucoup d’hommes assez éclairés pour savoir à quoi s’en tenir sur ce sujet ; mais la réorganisation de la milice en 1852, l’armement des volontaires en 1859, sont des symptômes irrécusables d’un état d’irritation, de défiance, et je ne vois personne qui gagne à ce jeu-là, si ce n’est peut-être les amiraux et les capitaines de vaisseau qui, ayant trouvé le moyen d’être à la fois les agens irresponsables et les maîtres absolus de l’amirauté, exploitent la situation au bénéfice de leur arme. Ceux-là peuvent se glorifier devant leurs camarades des sommes énormes qu’en pleine paix ils savent tirer des contribuables pour la plus grande satisfaction de l’esprit de corps. Excepté eux, je ne vois personne qui ne soit en droit de se plaindre, d’abord le public anglais, qu’on aigrit et qu’on inquiète à plaisir pour en obtenir de l’argent, puis le public français, qui ressent avec un juste mécontentement les insinuations malveillantes qu’il est nécessaire de propager pour soutenir le système, enfin le public étranger, que l’on trompe ou que l’on jette dans des transes continuelles.

Il y a d’ailleurs au fond de tout ceci un piège qui nous est tendu, sans intention peut-être, mais dans lequel cependant il serait aussi très dangereux de tomber. En entendant les Anglais se lamenter sans cesse sur l’insuffisance de leur armée navale, causée par les développemens que la nôtre est censée prendre, quelques personnes sont exposées à se faire de très décevantes illusions. Elles se disent volontiers qu’on tremble devant le marin français, devant les frégates cuirassées de M. Dupuy de Lôme, les canons rayés du colonel Treuille de Beaulieu ! C’est une sorte de courage et de confiance en soi ou dans les autres qu’il ne saurait être raisonnable de stimuler parmi nos compatriotes. Ce n’est pas non plus quand nous avons par devers nous des preuves si positives et si flatteuses de ce que nous pouvons faire qu’il est besoin de nous égarer en courant après des chimères et en cherchant à rabaisser l’étranger. L’histoire à la main, nous sommes en position de mettre notre amour-propre à couvert, peut-être même n’avons-nous à craindre que de l’exalter un peu trop.

Voilà les points que j’ai voulu mettre tout de suite en lumière, et qui m’ont conduit à tenter cet aperçu de l’histoire comparative des deux marines depuis la paix de 1815. C’est un sujet que j’étudie depuis vingt-cinq ans avec un intérêt qui ne s’est jamais démenti, qui s’est ravivé ou éclairé dans de longues navigations, et qui sans doute m’autorise à parler, quand même je ne serais pas assez heureux pour faire partager toutes mes convictions. Au moins ces convictions ne se sont pas formées à la légère, ni pour les besoins de la discussion d’un jour.


I. — DES RECRIMINATIONS DES ANGLAIS CONTRE LA MARINE FRANCAISE.

L’Angleterre ne veut qu’un bien très médiocre à notre marine. C’est un sentiment qui est trop dans l’ordre naturel des choses humaines pour que nous puissions en être surpris ; mais, parce que l’infirmité particulière à notre nature nous explique l’existence de ce sentiment, ce n’est pas une raison pour que nous en acceptions les conséquences, pas plus que dans la vie ordinaire nous ne nous résignons à subir les effets d’une foule d’autres passions qui ne sont pas meilleures, mais qui sont tout aussi naturelles. Cela ne suffit pas pour les légitimer, et si le respect que nous devons à la liberté d’autrui ne nous permet pas de descendre trop profondément dans le cœur de notre prochain pour y rechercher les secrets de sa conscience, il nous appartient cependant aussi, quand ces secrets viennent à éclater au grand jour et se traduisent par des actes ou par des paroles, de les discuter et de les combattre, de les juger et de les condamner suivant les notions que nous avons du juste et de l’injuste.

Ce droit de discussion, les Anglais nous provoquent incessamment, nous et bien d’autres, à en revendiquer l’usage par suite des prétentions de plus en plus excessives qu’ils ne craignent pas d’afficher toutes les fois que dès questions relatives à leur marine et à celle des autres puissances viennent à être agitées dans les meetings publics, dans la presse et surtout dans le parlement. Le temps, qui d’ordinaire a la vertu de calmer et de modérer les esprits, ne semble travailler à cet égard qu’à fournir de nouveaux alimens à l’exaltation de nos voisins. Plus nous allons, plus ils deviennent ombrageux, irritables, exigeans. Ce qui n’était, il y a quelques années encore, que le rêve ou l’aspiration d’un grand peuple a fini avec le temps par se changer en maximes que l’on nous donne aujourd’hui pour des principes, et que l’opinion publique de l’autre côté de la Manche regarde presque comme paroles d’Evangile. Autrefois l’Angleterre parlait de la nécessité pour elle de maintenir sa supériorité maritime ; c’était d’abord un fait, et ensuite ce fait pouvait se justifier par le droit incontestable qui appartient à chaque puissance de dépenser ses revenus comme elle l’entend, lorsqu’il n’en résulte pour les autres ni dommage direct, ni violation des traités, ni atteinte portée à la liberté d’autrui. Maintenant nous n’en sommes plus là ; maintenant même c’est tout le contraire : il ne s’agit plus de supériorité à entretenir, il s’agit bel et bien d’une suprématie absolue qu’il faut faire accepter au monde comme un nouveau dogme. La supériorité reconnue, mais seulement relative, la prépondérance même, mais à la condition qu’on l’obtiendrait seulement par ses propres efforts, ne sont plus choses dont on se contente ; on va bien plus loin, on proclame comme un axiome de la jurisprudence internationale la concession faite à l’Angleterre de la domination effective des océans, qui serait fondée non pas seulement sur le fait que l’Angleterre est capable d’entretenir à elle seule une flotte plus considérable que celle de tous les autres peuples ensemble, mais aussi sur le droit que l’Angleterre aurait de limiter et d’arrêter le développement maritime des autres nations. Cela nous a été répété sur tous les tons pendant la dernière session, et si quelquefois les principaux personnages de la politique ont bien voulu prendre certaines précautions oratoires pour exprimer de pareilles prétentions, il faut bien reconnaître qu’on retrouve ces prétentions au fond de tous les discours. Si on voulait en citer un exemple, il suffirait de rappeler la réponse faite par lord Palmerston à M. Disraeli, qui proposait, au mois d’août 1861, une entente pour fixer le nombre relatif des bâtimens de guerre à entretenir par la France et par l’Angleterre. Quant à ceux que leur position politique n’oblige pas à la réserve, quant à la masse du public, elle est parfaitement convertie à ce droit nouveau. Il est bien peu de gens en Angleterre qui ne se soient laissé emporter par le torrent, même parmi les plus libéraux, même parmi ceux que l’on aurait pu croire engagés par leurs antécédens. S’il en est qui, il y a vingt ou vingt-cinq ans, ont professé des principes plus modérés, soyez convaincu qu’aujourd’hui ils ont presque tous fait amende honorable, et, eussent-ils été membres du congrès ou de la société de la paix, ils sont tout prêts aujourd’hui, à vous fixer des proportions d’infériorité qu’ils ne permettront à aucun peuple de dépasser. L’année dernière, M. Cobden lui-même écrivait que, pour satisfaire à cette nécessité nationale, il était tout prêt à voter des milliards !

Telle est la disposition présente des esprits en Angleterre, tel est le courant des passions dans lesquelles il faut entrer, si l’on ne veut pas s’exposer à perdre son crédit auprès du public. Cela ne rend pas la discussion facile avec nos voisins, et même elle est plus difficile à un écrivain français qu’à aucun autre, attendu que c’est la France, et ce qu’elle fait pouf l’administration de ses ressources navales qui servent de prétextes à cette ébullition de sentimens de l’autre côté du détroit. Notre marine est dans l’imagination des Anglais ce qu’était aux yeux de Thémistocle la petite île d’Égine lorsqu’il la contemplait des hauteurs de l’Acropole, un point peut-être à l’horizon, un point que ses regards ne pouvaient atteindre qu’après avoir passé par-dessus les trois ports d’Athènes, le centre alors d’une merveilleuse puissance, mais un point que ce grand homme ne pouvait contempler sans inquiétude et sans jalousie patriotique. C’est le sentiment avec lequel les Anglais considèrent notre marine. Après des guerres aussi longues que sanglantes, et où la France a toujours été leur principal adversaire, la France se trouve encore être aujourd’hui le seul champion à la fois sincère et armé de la liberté des mers. Que la marine française perde de son importance, et pendant de longues années l’Angleterre sera certaine de conserver dans une douce quiétude et presque sans frais l’empire absolu des océans, raison d’une prépondérance politique permanente et source d’intarissables richesses ! Gênes, Venise, le Portugal ont disparu du nombre des puissances maritimes ; la Russie ne possède qu’une marine officielle qui n’a pas de racines dans la nation ; la Turquie, qui devrait être, ne sera rien aussi longtemps que le trône de Constantinople ne sera pas occupé par un prince chrétien ; l’Allemagne cherche avec la laborieuse patience qui la caractérise à résoudre le problème de la création d’une flotte allemande ; la Hollande et les Scandinaves, toujours dignes d’eux-mêmes et de leurs glorieuses traditions, sont cependant trop peu nombreux et trop peu riches pour avoir aujourd’hui de véritables armées navales ; les États-Unis, qui pourraient en avoir une ne le veulent pas ; l’Italie n’est pas encore constituée ; l’Espagne commence seulement à sortir de sa longue impuissance. En définitive, il n’y a que la France qui fasse ombre dans ce tableau, si réjouissant pour le cœur d’un patriote anglais. Donc c’est la marine française qu’il faut arrêter dans son développement, d’autant plus que si on laisse aller les choses, si les États-Unis parviennent à rétablir l’ordre chez eux, si l’Italie s’empare enfin de ses destinées, si l’Espagne continue dans la voie de progrès où elle semble entrée depuis quelques années, il n’est pas tout à fait absurde d’imaginer telle hypothèse où ce noyau de notre marine servirait de point de ralliement à tous ceux qui, ainsi que nous ont besoin pour leurs intérêts et pour leur dignité de jouir de la liberté des mers comme d’une réalité, et non pas comme d’une faculté accordée à leurs sujets ou à leurs pavillons par la tolérance de l’Angleterre.

De là l’aigreur. Cependant tout homme sensé devrait souhaiter le maintien des bonnes relations, qui sont un bienfait pour les deux pays et pour le genre humain tout entier ; il devrait donc regarder comme très précieuse, si elle était possible, la conclusion d’un arrangement qui préviendrait le retour des contestations peu amicales que les armemens des deux marines provoquent et rendent chaque jour plus vives des deux côtés du détroit. Je ne sais s’il en faut désespérer ; mais à moins que les Anglais ne consentent à modifier les doctrines impérieuses et exclusives qu’ils annoncent l’intention de vouloir faire triompher sans égard pour l’indépendance des autres, je considère la chose comme à peu près impossible. L’Angleterre aujourd’hui nous conteste, et chaque jour elle le fait plus vivement, le droit de construire ou d’armer telle ou telle espèce de bâtimens de guerre. Pouvons-nous lui rendre ce droit, lorsque nous la voyons elle-même étonner le monde par la prodigieuse quantité de vaisseaux et de frégates qu’elle vient ou de construire, ou d’achever, ou de convertir en bâtimens à hélice, ou d’armer coup sur coup ? Y a-t-il donc une jurisprudence qui justifie l’Angleterre lorsqu’elle développe ses armemens sur une échelle double ou triple des nôtres, et une autre jurisprudence qui nous condamne lorsque nous nous contentons de n’agir que dans une proportion réduite à moins que la moitié de ce que font nos voisins ? Pouvons-nous avec quelque honneur diminuer notre budget, c’est-à-dire reconnaître le bien fondé de l’accusation qui a si souvent retenti contre nous en parlement de développer nos armemens maritimes dans une proportion qui peut donner de justes sujets d’inquiétude à nos voisins ? La moyenne du budget de notre marine flotte depuis longtemps aux environs de 125 millions, celui de la marine anglaise a été poussé et se soutient depuis quelques années au chiffre de plus de 300 millions. Nous entretenons 30,000 hommes sous le pavillon, l’Angleterre en entretient plus de 75,000. N’est-ce pas à nous bien plutôt qu’il appartiendrait de se plaindre, aussi bien à raison de ces chiffres que des déclamations qui retentissent sans cesse dans les deux chambres de la Grande-Bretagne ?

Voici du reste, pour qu’on en puisse juger en toute sécurité de conscience, le tableau comparatif des dépenses des deux marines depuis vingt-cinq ans, et pour que nos voisins n’en suspectent pas la sincérité, nous l’emprunterons à un document anglais [1]. Citons d’abord les dépenses faites par les deux marines de 1835 à 1848 :


Dépenses de la Marine anglaise Dépenses de la Marine française Nombre d’homme entretenus sous le pavillon anglais Nombre d’homme entretenus sous le pavillon français
1835 106,132,875 fr. 55,442,675 26,041 16,628
1836 113,338,575 60,986,125 30,195 21,685
1837 119,718,275 58,798,725 31,289 23,812
1838 120,299,750 64,177,700 32,028 24,500
1839 129,937,775 69,772,025 34,857 33,107
1840 145,601,750 88,501,450 37,665 25,457
1841 170,128,775 113,562,375 41,389 40,171
1842 170,454,325 116,640,425 43,105 36,416
1843 159,574,750 90,283,225 40,229 31,345
1844 156,253,000 97,203,125 38,343 30,240
1845 173,588,000 96,187,450 40,084 28,979
1846 195,086,625 112,685,675 43,314 30,970
1847 200,346,825 128,642,500 44,969 32,169
1848 198,057,175 124,646,800 43,978 28,760

Les chiffres des dépenses pour la période comprise entre 1849 et 1859 méritent surtout l’attention :

Dépenses de la Marine anglaise Dépenses de la Marine française Nombre d’homme entretenus sous le pavillon anglais Nombre d’homme entretenus sous le pavillon français
1849 173,567,424 fr. 98,181,900 fr. 39,535 27,063
1850 160,922,075 85,171,650 39,093 24,679
1851 146,247,925 82,343,425 38,957 22,316
1852 165,687,600 86,550,775 40,451 25,016
1853 166,014 000 98,845,950 45,885 28,513
1854 [2] 304,569,225 177,885,425 61,457 48,812
1855 [3] 475,367,700 217,568,050 67,791 54,479
1856 400,350,875 208,267,250 60,659 40,882
1857 259,750,000 126,757,600 53,919 29,289
1858 250,726,175 133,426.500 55,883 29,602
1859 [4] 276,805,075 208,347,025 72,400 38,470

Que conclure de ces tableaux, si ce n’est que l’excès de dépense ou d’armement n’est pas de notre côté [5] ? Les Anglais qui réfléchissent ou qui étudient en sont tout aussi bien convaincus que nous ; toutefois cela leur importe sans doute assez peu, parce que le véritable but de la discussion n’est pas pour eux de chercher à se rassurer sur la question de supériorité relative que ces chiffres font ressortir d’une manière si évidente à leur avantage, mais de nous imposer des limites qu’il ne nous serait point permis de franchir. Alors ils se jettent d’un autre côté, ils nous attribuent mille intentions mauvaises, et par exemple ils nous ; accusent de conspirer une invasion de l’Angleterre. Je cherche des preuves à l’appui de cette allégation, ou seulement des indices qui semblent lui donner quelque fondement, et je ne les peux pas trouver ; c’est cependant avec un tel épouvantai ! qu’on agite les populations pour obtenir d’elles les ressources nécessaires à la réparation des désordres et des fautes de l’administration supérieure. Et cependant encore, en présence du témoignage de l’histoire, ne faut-il pas une grande hardiesse pour évoquer un pareil fantôme ? Depuis tantôt sept siècles, les invasions des Anglais sur notre territoire ont été innombrables ; or nous, quand avons-nous jamais envahi l’Angleterre ? De toutes les coalitions européennes que la France à dû combattre depuis François Ier, coalitions toujours provoquées, soldées et entretenues par l’Angleterre, quelle est celle qui, dans le torrent.de nos ennemis, ne nous a pas toujours amené des Anglais, en première ligne toutes les fois que notre territoire a été envahi ?

On nous dit encore : L’Angleterre exceptée, la France est de beaucoup au-dessus des autres la puissance maritime la plus considérable qu’il y ait dans le monde ; si donc elle cherche à développer encore son établissement naval, ce ne peut être que dans des vues hostiles à l’Angleterre. L’argument est spécieux, et peut-être au premier abord pourra-t-il inquiéter quelque conscience timorée ; cependant il ne vaut pas mieux, si même il vaut autant que les autres. Je reconnais à l’Angleterre le droit qu’elle revendique de maintenir sa supériorité, pourvu qu’elle le fasse par son industrie, par son commerce, par son budget, par tous les moyens qu’elle peut tirer de son propre fonds ; mais je ne puis reconnaître qu’elle ait le droit de se plaindre, s’il nous convient à notre tour d’entretenir un établissement maritime en rapport avec notre richesse, avec le chiffre de notre population, avec notre position et notre rang parmi les peuples. Et même si nos efforts avaient pour but réel de regagner patiemment la distance qui nous séparé encore de nos voisins, à quel titre pourrait-on nous l’imputera crime, comme on essaie de le faire ? Ce serait une ambition très légitime et très avouable, car je ne sache pas de loi divine ou humaine qui, en accordant le plus à l’Angleterre, impose le moins à la France et au reste du monde.

Pour trancher le différend, des esprits plus souples et plus sociables parmi les Anglais ont inventé une théorie singulière de conciliation, mais que l’on n’est sans doute pas forcé de regarder comme très juste, par cela seul qu’elle jouit d’un assez grand crédit chez nos voisins. Ils nous disent : « Vous avez la plus puissante armée du continent, et nous n’y trouvons pas à redire, parce que vous en avez sans doute besoin pour votre sécurité ; eh bien ! de même nous avons besoin pour la sécurité de nos intérêts d’avoir une flotte plus puissante que toutes les flottes des autres peuples ensemble ; par conséquent, si vous voulez vivre en bonne intelligence avec nous, n’ayez pas de marine qui puisse nous causer aucun ombrage ; armez autant de régimens que vous le croirez nécessaire, tandis que nous, de notre côté, nous nous contenterons d’avoir une armée réduite comparativement à la vôtre. » Au fond, c’est un marché que l’on nous propose ; mais est-ce un marché bien équitable, c’est-à-dire une convention qui prenne en considération égale la position de chacune des parties ? A cet égard, il y a beaucoup à dire.

On, a l’air, en gardant pour soi l’empire des mers, de nous accorder par forme de compensation la suprématie sur le continent. D’abord c’est nous promettre ce qu’on n’a ni le droit ni la puissance de nous donner, et ensuite il ne faut pas que notre amour-propre se laisse tromper par la concession qu’on lui fait en théorie, lorsque l’on paraît s’engager avec nous à ne pas trouver mauvais que nous soyons par terre la puissance la plus considérable du continent européen. Telle n’est pas nôtre position et telle elle ne peut être. Les bases de notre établissement militaire sont calculées pour pouvoir appeler sous les drapeaux une armée de 600,000 hommes, tout compris, même la gendarmerie et les vétérans. En cas de danger public, nous ferions plus sans doute ; mais nos cadres réguliers ne comportent pas plus, et chacun sait qu’en temps ordinaire l’effectif descend bien au-dessous de ce chiffre. Par contre, les bases constitutives de la confédération germanique sont aujourd’hui fixées de telle façon qu’elle puisse mettre sous les armes 676,769 hommes, sans compter ce qu’elle pourrait faire dans des circonstances extraordinaires. De même l’Autriche, à la considérer seulement comme puissance isolée, se vantait en 1859 d’avoir 700,000 hommes présens au drapeau ; de même encore l’armée prussienne, bien que recrutée dans une population qui n’est pas la moitié de la nôtre, est, sur le pied de guerre régulier, presque aussi nombreuse que l’armée française ; de même enfin la Russie a toujours affiché la prétention de pouvoir mettre sous les armes plus d’un million de soldats.

Si donc nous baissions pavillon devant les récriminations qui se font entendre de l’autre côté de la Manche contre ce qu’on y appelle l’exagération de nos armemens, et si nous acceptions le contrat que l’on paraît offrir à notre signature, nous devrions nous croire par voie d’induction logique, et de par l’Angleterre, autorisés à sommer toutes les puissances continentales de ne pas entretenir un effectif qui, pour elles toutes réunies, atteignît le chiffre de 600,000 hommes. Il n’est probablement pas besoin de dire comment les Russes et les Allemands accueilleraient dépareilles exigences, ni d’ajouter que, malgré l’esprit du contrat, l’Angleterre se montrerait sans doute très peu ardente à les soutenir. Ne serait-il pas bien plus simple de suivre notre exemple à nous, qui ne songeons pas à réclamer contre l’égalité, ni même contre la supériorité numérique que plusieurs puissances croient devoir maintenir entre leurs armées et la nôtre ? Ne serait-il pas surtout plus juste de faire cesser les récriminations amères que l’on voit élever par un budget de 300 à 320 millions de francs et une armée navale de 75 à 80,000 hommes contre une armée navale de 30 à 35,000 hommes ?

D’ailleurs il ne faut pas non plus se laisser abuser par la modestie qu’affecte l’Angleterre lorsqu’il est question de son armée. En thèse générale et en fait absolu, l’Angleterre entretient sous les armes, dans son vaste empire, plus de troupes régulières que nous ne le faisons nous-mêmes. La garde, l’armée de ligne, l’armée indienne, les régimens noirs et les corps coloniaux forment entre eux un effectif qui s’élève certainement encore aujourd’hui à plus de 400,000 hommes. Si l’on y joint les milices et les volontaires du royaume-uni et des colonies, les pensionnaires de Chelsea, qui peuvent encore être appelés au service militaire, la police anglaise et la constabulary force d’Irlande, qui représentent la gendarmerie inscrite chez nous au budget de la guerre, on arriverait facilement à un chiffre d’environ 800,000 hommes qui pourraient être présens demain sous les armes et sans aucun effort extraordinaire, s’il plaisait en effet à la reine d’ordonner que tous les corps armés et organisés de son empire fussent passés simultanément en revue dans une prochaine journée.

On fera peut-être remarquer que pour produire ce formidable total il faut faire le tour du globe et aller chercher des chiffres jusqu’aux antipodes, qu’il serait peut-être plus convenable de ne considérer que les troupes qui se trouvent ou peuvent se trouver dans les dépendances européennes de la couronne d’Angleterre. C’est ce que l’on dit à Londres et dans le parlement, mais c’est une manière de discuter qui ne peut nous paraître ni juste ni acceptable, parce qu’elle repose sur cette hypothèse, à la fois fausse et blessante pour nous, que ce qui se passe hors de l’Europe ne nous regarde pas, que nous n’avons pas d’intérêts hors du continent. N’est-il pas vrai cependant qu’après celui de l’Angleterre c’est le commerce extérieur de la France qui est le plus considérable du monde ? N’est-il pas vrai que sans parler de nos possessions coloniales, qui ont bien quelques droits aussi à notre sollicitude, nous avons encore dans les quatre parties du monde des intérêts qui peuvent être plus ou moins affectés par l’importance des forces militaires que les autres entretiennent même sur les plus lointains rivages ? Admettons cependant qu’il ne soit pas injuste de prétendre que, dans l’état militaire des Anglais, nous devions seulement tenir compte de ce qui est en Europe : il ne restera pas moins vrai que si nous voulions répondre aux plaintes de nos voisins par des plaintes, à leurs récriminations par d’autres récriminations, à leurs exigences par des exigences correspondantes, nous ne serions pas embarrassé pour montrer que dans le système de conciliation imaginé et invoqué par l’Angleterre, ce serait encore nous qui aurions le plus de doléances à faire valoir.

Dans ce système singulier, celle des deux puissances qui aurait le plus de torts vis-à-vis de l’autre serait celle qui depuis quelques années aurait développé sur la plus grande échelle l’une ses armemens maritimes, l’autre son armée de terre. Or, si nous nous reportons à quinze ans en arrière, à 1847, qui fut une année normale où notre marine n’eut pas à faire les armemens de 1840-41, ni à subir dans ses ressources la réduction que lui imposa la détresse du trésor après 1848, une année où l’Angleterre elle-même n’eut aucune raison ni de diminuer ni d’augmenter ses armemens, on verra que le budget de la marine française en 1847, le nombre de ses bâtimens armés, le chiffre des marins entretenus sous son pavillon, ne diffèrent pas sensiblement de l’état prévu par le budget voté pour l’exercice 1862 [6]. Il en est tout autrement pour l’effectif de l’armée anglaise, et surtout pour la proportion de cette armée qui est entretenue en Angleterre, à nos portes mêmes. En 1847, l’effectif des troupes régulières qui tenaient garnison dans les villes du royaume-uni se composait en grande partie des dépôts des régimens qui servaient au dehors, et ne s’élevait pas, la garde comprise, au chiffre de 30,000 hommes. En cas d’urgente nécessité, on n’aurait pu y joindre que les pensionnaires de Chelsea, la police et quelques escadrons de yeoman, ou milice à cheval. Aujourd’hui on a réorganisé la milice, plus de cent vingt régimens ; on a organisé les riflemen volunters, 170,000 hommes, disait lord Palmerston dans l’un de ses derniers discours, et, ce qui n’est pas moins important que le reste, la moyenne de l’effectif des troupes de la garde ou de l’armée de ligne qui sont entretenus en Angleterre même est bien près aujourd’hui de 100,000 hommes, si bien que, dans la discussion du dernier budget, le député de Lambeth, l’honorable M. Williams, s’élevant contre ces armemens exagérés, soutenait en pleine chambre des communes, et sans être contredit par personne, que l’ensemble des corps organisés présens dans les comtés du royaume-uni permettrait d’appeler au premier jour 400,000 hommes sous les armes. Nous ne nous plaignons pas, et cependant, si nous nous inspirions par réciproque de défiances analogues à celles qui ont cours chez nos voisins, ne pourrions-nous pas leur dire qu’ils prennent leurs dispositions pour avoir toujours une armée de 100,000 hommes au service de la première coalition qui se formera contre nous ? Depuis nombre de siècles, qu’y a-t-il dans l’histoire de plus fréquent que les coalitions provoquées par l’Angleterre contre la France, et qu’y a-t-il de plus rare qu’une invasion de la Grande-Bretagne par la flotte ou par les armées françaises ?

Si nous sommes entré dans cette longue discussion, c’était pour montrer qu’il n’est pas un des argumens que l’on invoque de l’autre côté de la Manche auquel nous ne puissions répondre, ou que nous ne soyons en mesure de rétorquer avec avantage ; mais nous ne sommes pas assez inexpérimenté pour croire que notre argumentation, si solide et si loyale qu’elle soit à nos yeux, aura la vertu de convaincre personne, en Angleterre du moins. Les causes.de cette situation, les causes vraies, qu’on ne dit pas, ou que du moins on ne dit que très rarement en Angleterre, sont nombreuses et diverses ; il nous semble cependant qu’elles peuvent se classer sous quatre chefs principaux : c’est d’abord la défiance instinctive que les formes actuelles de notre gouvernement inspirent à l’opinion de l’autre côté du détroit ; ensuite c’est la position intermédiaire que notre marine occupe à une égale distance entre la marine anglaise et celles de toutes les autres puissances ensemble ; en troisième lieu, c’est la part de gloire ou d’influence que le hasard des circonstances ou les qualités de nos marins ont value depuis quarante ans à notre pavillon ; enfin c’est le mérite relatif de l’administration de notre marine militaire comparé au décousu qui règne dans toutes les opérations et dans le gouvernement général de l’amirauté anglaise. Ses erreurs, qu’elle ne veut naturellement pas confesser, elle essaie de les couvrir en poussant de temps à autre des cris désordonnés contre ce qu’elle appelle la dangereuse ambition ou les combinaisons secrètes de la France, laquelle a cependant ouvert jusqu’ici ses arsenaux à l’investigation des Anglais avec un libéralisme qui n’est pas payé de retour. Il n’importe : lorsque, par suite de fausses manœuvres ou d’imprévoyance, l’amirauté se trouve dans quelque situation gênante vis-à-vis des contribuables, il se » rencontre toujours dans le parlement, parmi ceux qui sont actuellement responsables de cette situation ou qui l’ont créée par leur zèle malentendu, quelqu’un qui vient dénoncer une conspiration nouvelle de la France, qui s’écrie que la patrie et la marine anglaise sont en péril. On obtient ainsi beaucoup d’argent ; malheureusement aussi on irrite l’opinion, au lieu de l’éclairer, de telle sorte que nous sommes presque autant intéressés que les Anglais eux-mêmes à voir imprimer une direction mieux entendue aux affaires de leur marine militaire.

Il est plus facile de signaler que d’expliquer la défiance que les formes actuelles de notre gouvernement inspirent aux Anglais. Ils se disent bien quelquefois eux-mêmes que ce gouvernement ne leur a manqué de foi ni en Crimée ni en Chine, et qu’en 1857, au moment où l’insurrection indienne appelait de l’autre côté du cap de Bonne-Espérance tous les soldats et tous les navires dont l’Angleterre pouvait disposer, ce même gouvernement n’a pas profité de l’occasion pour réveiller quelqu’une de ces questions dangereuses qui sommeillent toujours entre deux nations aussi riches, aussi puissantes, et dont les intérêts rivaux se poursuivent et s’entremêlent jusqu’au bout du monde. Ce sont des faits et des raisonnemens qui ne peuvent pas prévaloir contre les sentimens instinctifs des Anglais. Ils se persuadent qu’un gouvernèrent qui est le maître absolu de ses actes, qui peut prendre constitutionnellement les résolutions les plus considérables dans le plus profond secret, doit être pour eux un sujet d’inquiétude. Vous leur direz que ce gouvernement est bien obligé, comme tous les autres, de compter avec l’opinion publique : ils vous répondront que c’est probablement vrai, mais que ce compte peut très bien ne se régler qu’après les faits accomplis, et que partant il ne leur donne pas de gages suffisans de sécurité. Ils croient qu’on nous mène à la baguette et sans nous laisser aucune participation à nos affaires ; ils regardent la centralisation, dont tant d’esprits chez nous sont encore amoureux, comme une machine inventée pour mettre tous les Français sous les armes au premier coup de tambour, à la disposition du génie audacieux ou peu scrupuleux qui voudrait les lancer dans toutes les aventures. Le temps ne fait qu’aggraver cette disposition d’esprit. Il y a quinze ans, lorsque l’unité militaire dans la marine était encore le vaisseau de ligne à voiles, et lorsque l’on fixait l’effectif de notre flotte à cinquante-cinq vaisseaux, dont quarante à flot et quinze sur les chantiers, lorsque de plus on votait en bloc un crédit extraordinaire de 90 millions de francs pour compléter cet effectif à bref délai, les Anglais nous ont beaucoup moins cherché querelle en cette occasion qu’ils ne l’ont fait dernièrement après les expériences et le succès bien constaté de la seule frégate la Gloire. À cela nous ne pouvons rien, et nous ne voyons de remède chez nous que dans le développement de nos libertés publiques. C’est peut-être la garantie la plus efficace du maintien des bons rapports entre les deux pays. Les traités de commerce peuvent y contribuer et y contribueront sans doute pour une bonne part ; mais ils ne touchent pas directement les cœurs, ils ne vont.les trouver que par le long circuit des intérêts matériels ; ils ne satisfont pas les âmes, ils n’inspirent pas la sécurité morale autant que pourraient le faire quelques pas nouveaux dans la voie qui a été ouverte par les promesses du 24 novembre 1860 et les projets du 14 novembre 1861.

Cependant, si l’on peut faire beaucoup dans cette direction, il ne faut pas se flatter que l’on arriverait, en la suivant, à des résultats complets. Aussi longtemps que la distribution de la puissance sur les océans n’aura pas été modifiée, nous ne devons pas croire que nous pourrons désarmer la jalousie de l’Angleterre. S’il existait dans le monde plusieurs armées navales d’une force égale à la nôtre, nous ne vérifions sans doute pas éclater contre nous ces déclamations qui se reproduisent aujourd’hui dans le parlement britannique avec la périodicité la plus fatigante, et c’est une raison de plus encore pour nous d’aider au développement maritime de l’Espagne, de l’Italie et des autres pays ; mais, avec la distribution actuelle des forces, ce sera toujours à nous que s’en prendra l’humeur inquiète de nefs voisins. La position que l’Angleterre doit à sa marine militaire vis-à-vis du monde entier, nous l’occupons à notre tour vis-à-vis des marines de toutes les autres puissances, l’Angleterre exceptée, et il en résulte d’abord que nous sommes le seul et plus prochain obstacle à la suprématie absolue que l’Angleterre aspire à exercer ensuite que dans toutes les occasions où les autres peuples, redoutant la réalisation d’un rêve pareil, cherchent une digue ou un rival qu’ils puissent opposer dans l’intérêt commun à l’ambition anglaise, c’est toujours sur nous qu’ils jettent les yeux, nous qu’ils invoquent comme la dernière espérance de la sécurité générale. Le rôle est honorable, et il faut espérer que nous ne le déserterons pas ; mais il faudrait aussi méconnaître étrangement le cœur humain et ses passions, qui ne manquent jamais de se faire jour malgré les lois, malgré les traités, malgré les considérations de la politique ou de la morale théorique, pour ne pas comprendre ce qu’une telle situation doit souvent produire d’impatience chez les Anglais ; Sas voisins n’étant pas plus que nous des anges, c’est une conséquence naturelle. Avouons même que, si les rôles pouvaient être intervertis, nous penserions probablement comme eux ; nous nous exprimerions peut-être autrement, mais au fond nos sentimens pourraient bien être les mêmes que les leurs.

Ce n’est là d’ailleurs que la donnée générale de la situation. Il semble que, dans le détail, le hasard des événemens se soit plu à multiplier les piqûres que ressent si vivement l’orgueil britannique. À la paix générale de 1815, les Anglais avaient dû se croire en droit de penser que, toutes les marines de l’Europe ayant tour à tour succombé dans les guerres de la révolution, l’empire des mers leur appartenait définitivement ; mais voilà que, deux fois abattue par eux, sous Louis XIV et sous Napoléon, la marine française se relève bientôt, et pour jouer sur la scène du monde un rôle qui ne le cède en rien à celui que la mariné anglaise elle-même a joué depuis cinquante ans.

Depuis 1815 en effet, la marine anglaise n’a fait sans nous que trois entreprises importantes : le bombardement d’Alger par lord Exmouth, la campagne de 1840 sur la côte de Syrie, la première expédition de Chine en 1842. — Le bombardement d’Alger fut une opération des plus vigoureuses et digne de compter parmi les hauts faits de l’histoire militaire. On n’en saurait dire autant de la campagne de 1840, menée pour le compte d’une coalition européenne contre un pacha qui n’avait de la puissance que l’ombre, comme les événemens l’ont démontré. Signalée d’ailleurs par des actes d’indiscipline qui ne peuvent pas étire encore oubliés, et commentée comme elle l’a été par sir Charles Napier lui-même dans son histoire de la guerre de Syrie ou dans la chambre des communes, cette campagne n’a rien ajouté à la gloire de l’Angleterre. De même l’expédition de Chine, difficile peut-être à conduire au point de vue nautique, mais n’ayant » pas fourni l’occasion de quelque brillant combat, n’a pas non plus contribué à augmenter le prestige du pavillon anglais. L’opinion, qui se laisse si facilement étourdir par le bruit du canon, ne tient pas un compte assez juste des victoires remportées sur des obstacles tels que ceux dont le caractère et les talens fort distingués de sir William Parker eurent à triompher. Aujourd’hui, et surtout après ce que nous venons de voir réussir à Pékin même, cette expédition est à peu près oubliée. Ajoutez à ce compte quelques escarmouches avec les nègres de la côte de Guinée ou avec les sauvages de la Mer du Sud, le blocus de Naples pour l’affaire des soufres, et celui du Pirée à propos de la misérable affaire Pacifico : vous aurez le tableau complet, si je ne me trompe, de tout ce que la marine de l’Angleterre a fait militairement sans notre concours depuis 1815.

Partout ailleurs, et dans toutes les occasions où elle a agi, nous avons agi avec elle et en traitant avec elle sur le pied de la plus complète égalité. Nous combattions à côté des Anglais à Navarin ; nous faisions avec eux le blocus des côtes de Hollande en 1832 et de la côte de Cantabrie pendant la guerre civile en Espagne ; en 1845, nous gagnions avec eux la victoire d’Obligado dans le Parana ; nous étions avec eux dans le Bosphore, dans la Mer-Noire et dans la Baltique en 1853, 1854 et 1855, à Sébastopol, à Bomarsund, à Kinburn, à Svéaborg ; nos marins ont enlevé avec les marins anglais les forts de Canton et de Takou en 1858 et en 1860. Enfin nous sommes avec les Anglais, ou ils ont paru un moment être avec nous, au Mexique en 1862.

Dans toutes ces entreprises, nous avons toujours eu part égale d’honneur ; il en est même quelques-unes où notre pavillon a brillé d’un éclat particulier, comme par exemple lors du passagers Dardanelles au mois d’octobre 1853, lors du débarquement à Oldfort en septembre 1854, et en 1855, lors de la prise de Kinburn, où notre marine seule réussit à conduire les batteries flottantes, qui eurent la plus grosse part au résultat. Rappelons encore l’année 1854, où le brave et regrettable amiral Parceval-Deschênes, se trouvant plus tôt prêt que l’amiral anglais et ayant plus de confiance que sir Charles Napier dans la discipline de ses équipages, dut faire une certaine violence à son collègue pour l’entraîner devant Cronstadt.

Mais en même temps qu’elle a eu la bonne fortune d’agir de concert avec les Anglais dans presque, toutes les occasions, où ils ont agi eux-mêmes, la marine française a fait aussi depuis quarante ans un assez grand nombre d’entreprises sans le concours de personne. En 1823, année que l’on peut regarder comme la date de sa renaissance, elle faisait le blocus de Cadix et du Guadalquivir, elle réduisait le fort de Santi-Petri ; en 1828, elle conduisait une armée en Morée, et elle commençait ce long et rude blocus qui devait se terminer en 1830 parla prise d’Alger ; en 1831, elle s’emparait d’Ancône et forçait l’entrée du Tage ; dans les années suivantes, elle livrait je ne sais combien de combats sur la côte d’Afrique ; en 1834, elle allait à Carthagène et à Saint-Domingue ; en 1839, elle réduisait le fort de Saint-Jean-d’Ulloa après un brillant combat ; en 1841, elle mettait la main sur les Comores, les Marquises et Taïti ; en 1844, elle renversait les batteries de Tanger et celles de Mogador, qu’elle occupait ; en 1849, elle transportait une armée à Civita-Vecchia ; en 1859, elle appuyait à Gênes et à Venise les opérations de l’armée d’Italie, et en même temps elle commençait en Cochinchine l’exécution des desseins qui ont fourni à l’amiral Charner l’occasion de nouvelles victoires. Toutes ces entreprises ont réussi ; dans aucune, nous n’avons éprouvé un seul revers, et encore j’en oublie, comme par exemple le développement de nos établissemens de la côte d’Afrique, les divers blocus que nous avons maintenus au Mexique et dans la Plata, l’occupation de la Nouvelle-Calédonie, les expéditions périodiques que nous avons faites pendant tant d’années pour aller protéger notre allié le bey de Tunis, les châtimens infligés aux pirates de Rabat et de Salé, l’expédition de Syrie, etc.

Ces succès, ces preuves si répétées d’habileté et d’activité persévérantes ont grandement rehaussé aux yeux des peuples l’éclat de notre pavillon ; mais encore une fois il faudrait méconnaître la nature humaine pour ne pas comprendre que, comparant la situation présente avec celle de 1815, l’Angleterre doit voir avec une certaine jalousie ce qui est au contraire pour nous un sujet de satisfaction et de fierté légitime. Si l’on a pu dire avec quelque vérité qu’il y a toujours dans le malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas, ne peut-on pas retourner la phrase et dire avec une égale justesse que dans les succès d’autrui, voire de nos alliés, il y a toujours quelque chose qui ne nous plaît guère ?


II. — Les derniers jours de la marine à voiles[modifier]

Nous venons d’exposer les faits qui, depuis quarante ans, ont frappé les imaginations des multitudes. Si nous entrions plus profondément dans la question, si nous descendions dans l’examen des choses qui doivent agir plus sérieusement encore sur l’esprit d’un public éclairé comme celui de la chambre des lords ou de la chambre des communes, il y aurait peut-être à constater des résultats plus significatifs et plus éloquens. Les fumées du canon de Navarin portent à la tête des masses, que le fait matériel de la victoire suffît à émouvoir, tandis que les faits moins bruyans qui révèlent un grand travail intérieur et des progrès incessans éveillent à plus juste titre l’attention des hommes d’état.

Sous ce rapport, nous avons donné beaucoup à réfléchir aux Anglais depuis quarante ans, car notre marine est en droit de prétendre, sans exagération je pense, que depuis 1820 il n’en est aucune qui ait autant contribué aux progrès qui ont été faits dans tous les départemens de cette noble profession ; je ne sais même s’il ne serait pas exact de dire qu’à elle seule elle y a contribué plus que toutes ses rivales ensemble. Et ce n’est pas un médiocre titre de gloire, car cette période a été signalée par les révolutions les plus complètes qui soient encore survenues dans cette branche de l’activité humaine.

Parlons d’abord de la marine à voiles, dont cette période a vu la fin, mais seulement après l’avoir portée à son point de perfection suprême.

Nos lecteurs n’ont sans doute pas oublié le triste tableau que, dans les Souvenirs d’un Amiral le plus jeune et l’un des plus distingués de nos amiraux d’aujourd’hui a tracé des sentimens qui assiégeaient en 1818 l’un de ses prédécesseurs, lorsque, envoyé sur la côte de Barbarie pour y régler quelques affaires d’accord avec les Anglais, il comparait son vaisseau, le pauvre Centurion, au vaisseau que montait son collègue étranger [7]. C’était une humiliation profonde et d’autant plus poignante qu’elle avait plus de raison d’être. Il n’y a que les esprits élevés et les vrais patriotes pour sentir ces choses comme il convient, et surtout pour oser les dire. La douleur qu’ils en éprouvent est comme un aiguillon qu’ils tiennent à conserver dans le cœur pour s’exciter eux-mêmes à mieux faire. D’ailleurs, en exhalant leur chagrin, ils savent bien qu’ils ne donnent pas un atome de force de plus à leurs rivaux, qu’ils ne peuvent décourager que ceux qui se découragent d’eux-mêmes, et qu’au contraire ils inspirent le feu sacré à toutes les nobles âmes. Par compensation aussi, il n’y a pas de gens comme ceux-là pour jouir délicieusement de la régénération et des succès obtenus par le travail sous les plis d’un pavillon respecté. C’eût été un spectacle charmant que de voir le vénérable amiral dont je regrette que M. Jurien de La Gravière ait voulu maintenir jusqu’au bout l’anonyme venir rendre visite, vingt ans après la croisière du Centurion, à la flotte qui battait en 1839 les mers du Levant. Il a laissé un des noms les plus respectés et les mieux portés de la marine, et sa joie eût été grande de contempler l’escadre de l’amiral Lalande, d’autant plus que, si je ne me trompe, il avait contribué, comme préfet du cinquième arrondissement maritime, à la préparer, à l’armer, à l’équiper. Alors il n’y avait plus de Centurion, mais il y avait le Triton, l’Hercule, le Diadème, le Généreux, le Santi-Petri, le Jupiter, le Montebello, le Suffren, l’Iéna, le vaisseau favori de l’amiral Lalande, commandé par l’officier de sa prédilection, l’actif et intrépide amiral Bruat.

Ceux qui n’ont connu l’amiral Lalande qu’à la chambre des députés, lorsqu’il avait quitté son commandement, ont peut-être quelque peine à se faire une idée juste du mérite de cet homme éminent. La guerre aux portefeuilles n’était pas son affaire, et je reconnais qu’il la fit médiocrement. C’était à son bord, au milieu de ses équipages et de ses officiers, qu’il eût fallu le voir. Là, il était l’homme de la situation, the right man in the right place, comme disent les Anglais. On lui a rendu justice dans la Revue [8] avec une autorité dont il ne me convient pas de prétendre confirmer les arrêts ; mais je ne saurais résister au désir de raconter, moi aussi, l’impression que l’homme et la flotte ont produite sur mon esprit. Ce sont choses du temps passé, et d’un passé qui, de toute façon, est déjà bien loin de nous, mais à cause de cela même il se présente sous un aspect de renouveau qui m’autorise sans doute à insister.

L’amiral Lalande excellait à éveiller, à entretenir, à aiguiser les amours-propres et les rivalités, à complimenter ceux qui avaient réussi, mais en ayant toujours soin de leur faire voir qu’ils pouvaient encore apprendre quelque chose ; il aimait à encourager ceux qui montraient de la bonne volonté, mais qui n’étaient pas encore parvenus au niveau général où il avait élevé ses vaisseaux. Le travail était la base du système, et il est peu de chefs qui aient jamais su en obtenir autant de leurs subordonnés. Avec l’amiral Lalande, on travaillait toujours, au mouillage comme sous voiles, sous voiles comme au mouillage, et de plus il n’était peut-être aucun de ses navires sur lequel il ne tînt pas en haleine une ou même plusieurs commissions chargées d’étudier un procédé, une manœuvre, un engin nouveau : occupation et moyen de se distinguer pour les jeunes officiers dont il observait ainsi le zèle et l’aptitude. Lui-même au début il s’était posé vis-à-vis de ses capitaines comme un marin qui, sachant conduire une frégate ou un vaisseau, ne savait cependant pas encore par expérience ce que c’était qu’une armée navale, mais qui était bien décidé à l’apprendre. Ses capitaines étaient devenus ses collaborateurs, et en voyant leur amiral faire acte de modestie avec eux ils ne craignaient pas de se mettre à l’école avec lui. Les exercices et les manœuvres étaient incessans ; aussi les Anglais, qui n’auraient peut-être pas su obtenir de leurs équipages une résignation pareille à celle que les nôtres montrèrent alors, tournaient-ils souvent en moquerie l’éternelle répétition de ces exercices si monotones ; ils demandaient en plaisantant quand ces écoliers auraient fini leurs études. Un jour sir Charles Napier répondit que ces écoliers étaient passés maîtres.

On a dit que cette manière de faire ne saurait être érigée en système, et qu’elle ne pourrait pas devenir la règle d’existence d’une armée navale permanente. Je l’admets sans peine, et je suis persuadé que si l’amiral Lalande fût resté plus longtemps à la tête de la flotte, il eût lui-même changé ses procédés ; mais quelle est la valeur de cette observation, qui d’ailleurs ne porte pas juste ? En effet, elle suppose quelque chose qui n’existait pas lorsque l’amiral Lalande prit le commandement de la station du Levant, c’est-à-dire une armée ou du moins une escadre permanente. Quand le hasard des événemens fit maintenir une division dans les mers du Levant et quand l’heureux choix du ministre nomma l’amiral Lalande au commandement de cette division, il en était à peu près de notre marine comme de l’armée anglaise avant la guerre de Grimée, lorsque le duc de Wellington disait à la chambre des lords : « Vous avez des bataillons, de beaux et de bons bataillons ; mais vous n’avez pas d’armée. Tout cela manque d’organisation générale et de cohésion. Vos généraux d’aujourd’hui ne savent eux-mêmes rien de plus que l’école de bataillon. Si demain je conduisais six mille hommes dans Hyde-Park, il faudrait que j’eusse bien de la chance pour mettre la main sur un général qui fût capable de les en faire sortir sans hésitation et sans fausse manœuvre. » De même nous entretenions alors déjà quelque deux cents bâtimens armés, mais on n’en réunissait jamais un certain nombre qu’en vue de circonstances passagères et qui ne pouvaient donner lieu à un travail d’ensemble suivi. Le grand mérite de l’amiral Lalande, c’est d’avoir montré par d’admirables résultats les avantages que l’on pouvait tirer de l’existence d’une escadre permanente, et de l’avoir si bien prouvé que l’institution qui lui a survécu ne sera plus désormais abandonnée. Avec lui, l’escadre de la Méditerranée, l’escadre d’évolution, comme on voudra l’appeler, a traversé l’âge de la jeunesse ardente, inexpérimentée, et elle a pu atteindre la maturité vigoureuse et réfléchie ; mais lorsqu’il fallait lui donner un corps, lorsque surtout il fallait faire vite autant pour répondre aux exigences de la politique extérieure que pour séduire à l’intérieur ceux qui tenaient les cordons de la bourse, il n’y avait pas de trop de toutes les passions et de toutes les ardeurs que l’amiral Lalande sut exciter autour de lui.

Ce fut un moment de jeunesse et d’entrain, d’espoir et de confiance que ceux-là qui en ont été témoins ne sauraient se rappeler sans plaisir et sans émotion. C’était aussi un moment d’épanouissement fougueux où les talens formés dans les navigations solitaires des années antérieures, où toutes les belles choses préparées dans les méditations du cabinet aussi bien que dans le secret des arsenaux depuis que M. Portai avait réconcilié la France avec la nécessité d’avoir une marine, se montraient au jour et venaient s’unir dans un harmonieux ensemble avec une facilité qui excitait de douces surprises. On refaisait pratiquement la tactique, on la refaisait sous voiles [9]. on remaniait complètement l’organisation du personnel des vaisseaux et la confection des rôles d’équipage, on fondait l’école des canonniers marins, on trouvait des règles à l’important service de l’état-major-général, on fixait des modes uniformes de service, d’existence et de manœuvres à bord de tous les bâtimens ; on perfectionnait l’hygiène aussi bien que la discipline et l’instruction des équipages, etc. Et tandis que l’on travaillait si bien à bord, les arsenaux ne demeuraient pas oisifs. Les vaisseaux et les frégates que les ports remettaient à la flotte pouvaient soutenir hautement la comparaison avec tout ce que l’étranger nous montrait. Il n’y a pas de présomption à soutenir qu’entre tous les vaisseaux français que j’ai nommés plus haut, il n’en était pas un pas même le vieux Triton qui ne fût presque un chef-d’œuvre d’architecture navale, comparé au Pembroke, au Minden, au Belleisle, à l’Edinburgh et autres, qui comptaient à la même époque dans l’escadre de l’amiral Stopford [10]. Les deux plus beaux navires qu’il eût alors sous ses ordres étaient deux vaisseaux neufs construits, par sir W. Symonds, Je prédécesseur de sir Baldwin Walker et de l’amiral Robinson au poste de surveyor of the navy. Ils s’appelaient le Vanguard et le Rodney ; je les ai vus, je les ai visités avec soin, et je n’imagine pas qu’ils eussent pu être mis en parallèle avec le Jupiter et l’Iéna par exemple, qui n’étaient cependant pas des vaisseaux neufs. À bien plus forte raison le cédaient-ils aux nouveaux vaisseaux que nous avions mis en chantier depuis une douzaine d’années, et dont on comptait déjà deux échantillons dans la flotte de l’amiral Irlande, le Suffren et l’Hercule. Je n’oserai pas dire que ces bâtimens fussent en tous points et sous tous les rapports supérieurs à tout ce que l’on connaissait ; mais on peut affirmer sans crainte de se tromper qu’ils présentaient une somme de qualités telle qu’on n’en avait jamais encore rencontré l’égale dans tout ce qui avait flotté sur les océans. Cela était vrai surtout, si pour les juger on se plaçait au point de vue des conditions nouvelles de la guerre que la marine française aurait pu être appelée à faire. Pourvus de vastes carènes, ils portaient plus de vivres, d’eau et de rechanges que tous les navires que l’on avait construits jusqu’alors. Larges de bau, ils déployaient avec leurs murailles à faible rentrée des ponts qui paraissaient en ce temps-là grands comme des champs de bataille, qui fournissaient des garanties exceptionnelles de solidité à la puissance des mâtures, qui donnaient à l’envergure des voiles une largeur inusitée. Rien qu’à les voir, même de loin, l’œil le plus inexpérimenté ne pouvait pas ne pas en admirer l’imposante allure et les proportions magnifiques [11].

Mais ce n’était pas seulement à l’extérieur qu’il fallait voir nos vaisseaux ; il valait surtout la peine de les visiter à l’intérieur pour juger des progrès sérieux que nous avions fait faire à tous les détails du matériel et de l’armement [12]. Tandis que les Anglais, s’en tenant aux traditions de Nelson, semblaient conserver avec opiniâtreté les engins et la manière de faire au commencement du siècle, lorsque, même sur leurs vaisseaux neufs, comme le Rodnet et le Vanguard, ils en étaient encore à se contenter pour leurs canons des batteries à silex et des cornes d’amorce [13], lorsque leurs cales rappelaient encore scrupuleusement les dispositions du bon vieux temps, lorsque leurs états-majors, logés aristocratiquement dans les batteries de leurs vaisseaux, refoulaient les équipages dans les cales et dans les faux ponts, chez nous tout était nouveau, ou du moins très considérablement perfectionné. C’était dans le gréement le système de ridage à vis de M. Painchaud substitué aux anciens caps de mouton, c’était dans la cale et dans le faux pont un arrimage sur de nouveaux plans, des installations qui ne laissaient pas un pouce d’espace de perdu, qui assuraient une meilleure conservation du matériel, qui permettaient de distribuer aux équipages les rations de pain frais que l’amirauté anglaise se décide aujourd’hui seulement, en 1862, à vouloir introduire dans le régime de ses marins. C’était encore pour la manœuvre des ancres le cabestan Barbotin et le stoppeur Legoff, qui sont devenus depuis d’un usage universel dans toutes les marines militaires et commerciales du monde ; c’étaient enfin dans chaque détail des appareils nouveaux ou très perfectionnés et confectionnés toujours avec une exactitude, un soin, une excellence qui faisaient l’admiration des gens du métier. Le mot n’est pas trop fort. Au mois de juillet 1844, en arrivant dans les mers de l’Indo-Chine, c’est-à-dire assez longtemps après que l’on avait procédé à la vente des objets provenant du sauvetage de la frégate la Magicienne, perdue en 1842 sur le banc de Palawan, j’eus le plaisir de constater l’impression que cette vente avait produite sur le public. Dans ces régions, où tout le monde entend quelque chose aux affaires de la marine, mais où notre pavillon était encore peu connu, on avait été frappé dès qualités supérieures que présentaient tous les détails de l’armement qui avaient passé par le feu des enchères ; les Chinois eux-mêmes y avaient été sensibles malgré le mépris qu’ils affectent pour ce qui vient de l’étranger, et ils avaient acquis une partie de ces épaves. Deux ans après la vente, l’effet durait encore.

Toutefois ce qui attirait surtout les regards de l’observateur et ce qui eût mérité une mention spéciale, c’était le service de l’artillerie. Quoique nous n’ayons pas inventé la poudre et que les étrangers aient connu l’usage du canon longtemps avant nous, c’est cependant une arme que la France a peut-être contribué et vient encore de contribuer à perfectionner plus qu’aucune autre nation. L’artillerie ne pouvait pas rester en arrière des progrès qui s’accomplissaient autour d’elle ; bien loin de là, elle avait subi une rénovation presque complète. Nous étions restés fidèles au vieil affût marin, qui, même aujourd’hui, est encore ce qu’il y a de plus parfait dans le genre ; mais hors de là tout était nouveau : les bouches à feu, les calibres, les étoupilles fulminantes, les percuteurs, les hausses de mire, les projectiles incendiaires, percutans ou asphyxians, la confection des gargousses, l’aménagement des poudres et des boulets dans les soutes, etc., etc. Tout cela était nouveau et nous appartenait, comme appartenait à un officier français, le général Paixhans, l’invention des canons qui avaient enfin permis l’emploi des obus dans l’artillerie des bâtimens de mer. Le canon rayé a maintenant supprimé de fait tout ce matériel, qui n’aura pas régné plus de trente ans ; mais au moment où il parut pour la première fois, et c’est sur nos flottes qu’il parut, il apportait un élément de supériorité réel et d’autant plus considérable que l’instruction des officiers et des hommes y marchait de pair avec le perfectionnement des armes. La théorie était rectifiée, simplifiée ; la charge simultanée, due à l’esprit inventif du lieutenant de vaisseau, aujourd’hui amiral, Labrousse, passait dans la pratique sous le patronage de l’amiral Lalande, ainsi que beaucoup d’autres améliorations de détail qui contribuaient toutes à assurer dans des proportions inconnues jusqu’alors la rapidité et l’exactitude du tir. La capitulation de Saint-Jean d’Ulloa venait de prouver que tous ces changemens soutenaient avantageusement l’épreuve des faits. En trois heures et demie de combat, une corvette, deux bombardes et trois frégates, présentant à l’ennemi un front de 96 bouches à feu et lançant dans cet espace de temps 302 bombes, 177 obus et 777 boulets, avaient réduit une forteresse qui montrait 186 pièces en batterie, et qui passait pour inexpugnable [14]. À cette occasion, le duc de Wellington disait à la chambre des lords que « la prise de la forteresse de Saint-Jean-d’Ulloa par une division de frégates françaises était le seul exemple qu’il connût d’une place régulièrement fortifiée, prise par une force purement navale. »

Au reste nous avons par devers nous une preuve qui me semble beaucoup plus convaincante encore du mérite de tous les changemens que nous avions introduits dans l’armement de nos vaisseaux : c’est qu’à la fin, le bon sens pratique des Anglais l’emportant sur leur orgueil, ils s’étaient résignés à faire ce qu’ils avaient déjà fait depuis longtemps pour les canons Paixhans, c’est-à-dire à imiter sur leurs vaisseaux beaucoup des choses qu’ils avaient vues sur. les nôtres. Au mois de juillet 1853, ayant fait le voyage de Portsmouth pour assister à la revue que la reine allait passer de la flotte de la Manche, j’obtins de l’obligeance de l’amiral Corry, qui même voulut bien me faire accompagner par un de ses officiers, la permission de visiter en détail tous les bâtimens de son escadre. Je consacrai naturellement beaucoup de temps au vaisseau amiral le Prince-Regent, qui passait pour un modèle. C’était, comme notre Iéna ; un ancien vaisseau à trois ponts qui avait été rasé et ramené comme lui à 90 canons ; mais ce n’était pas le seul rapport qu’ils eussent ensemble : pour les détails de la tenue, de l’armement et des dispositions intérieures, le Prince-Régent rappelait d’une manière frappante tout ce que j’avais vu quinze ans auparavant sur l’Iéna de l’amiral Lalande, et à coup sûr il ne rappelait en rien la Princess Charlotte, le vaisseau de l’amiral Stopford, qui commandait en même temps que l’amiral Lalande dans les mers du Levant. Pour les yeux les moins exercés, la tradition était rompue dans la marine anglaise, et l’imitation de l’étranger était flagrante. Notre amour-propre pouvait être très flatté, mais encore une fois il n’y avait rien dans ce succès qui dût inspirer aux Anglais des sentimens de sympathie bien vifs pour notre marine. C’était le contraire qui devait arriver, surtout quand les Anglais comparaient avec tout ce qu’ils nous avaient pris ce qu’ils avaient produit eux-mêmes de nouveau depuis la paix. Je me trompe peut-être, et il est possible que je pèche par ignorance involontaire ; mais j’ai beau fouiller dans ma mémoire, dans mes notes ou dans les livres, je n’y puis voir, depuis la paix de 1815 jusqu’à cette époque, que trois inventions anglaises qui fussent passées dans la pratique : le système de M. Cuningham pour prendre des ris dans les huniers sans être obligé de faire monter les hommes dans la mâture, l’appareil de M. Clifford pour amener et hisser les embarcations par tous les temps, enfin le boulet percutant de l’amiral Moorsom, qui paraît d’ailleurs n’avoir pas joui d’un grand crédit en Angleterre même, et qui passait en France pour une copie plus ou moins heureuse des boulets du même genre inventés par M. Billette. Aujourd’hui l’artillerie rayée l’a mis hors d’usage ; mais je ne sais pourquoi, à notre tour, nous n’avons pas importé chez nous les inventions de MM. Cuningham et Clifford. La persistance avec laquelle on les applique chez nos voisins, car elles viennent d’être encore appliquées à bord de la frégate cuirassée le Warrior et de ses frères, doit inspirer la croyance que ce sont des inventions utiles.

Tel fut le brillant mouvement dont l’amiral Lalande a eu plus que personne le droit de revendiquer la gloire. Il en eut le sens et l’intelligence ; il sut saisir l’opportunité qui s’offrait pour le tenter, il eut la finesse et la force de caractère qu’il fallait pour le faire réussir en entraînant les autres, tous ceux du moins qui avaient du talent, du cœur ou de la bonne volonté, et heureusement le nombre de ceux-là était grand. Il y avait peut-être alors dans la flotte des hommes de mer aussi habiles que lui ; mais il n’y avait pas un homme comme lui pour réunir en un vigoureux faisceau tous les talens épars autour de lui sans inspirer de défiance à aucun amour-propre légitime, pour entrer dans l’intimité de ses inférieurs sans rien compromettre de la dignité du commandement, pour enflammer les imaginations par l’éclat des succès obtenus, pour opposer à tous les contre-temps une bonne humeur plus sereine et plus enjouée. Il savait rendre aimable l’austérité du devoir. Le pays doit une reconnaissance sérieuse à sa mémoire, et aujourd’hui, si nous avons remplacé ses canons et ses vaisseaux par des canons et des vaisseaux encore plus parfaits, si nous employons des instrumens très supérieurs à ceux qu’il contribua tant lui-même à perfectionner, il convient de se souvenir aussi que le germe de la plupart de ces progrès se retrouve dans les travaux de l’amiral Lalande, comme dans les qualités que déploient nos officiers et nos matelots sur toutes les mers du monde on peut deviner encore les traditions de son école.

En résumé, cette période que nous avons cru pouvoir appeler les derniers jours de la marine à voiles a été aussi le commencement d’une ère nouvelle pour notre armée navale. L’impulsion donnée à la marine n’a pas cessé de se faire sentir depuis. L’escadre de la Méditerranée ou l’escadre d’évolution, entretenue sous tous les régimes et commandée par des hommes de mérites divers, n’a pas cessé de produire des fruits excellens. Soit qu’avec l’amiral Lalande elle pose les bases sérieuses de la discipline et de l’organisation d’une armée navale agissante, soit qu’avec M. le prince de Joinville, lors de l’apparition des grands bâtimens à vapeur, mais à roues, elle s’ingénie à trouver pour les deux services de la voile et de la vapeur les combinaisons qui ont produit de si bons résultats pendant la guerre de Crimée, soit qu’avec l’amiral Le Barbier de Tinan elle étudie la tactique des vaisseaux à hélice, nous la voyons toujours à la tête de son art, perfectionnant les méthodes, développant les principes, révélant les progrès à faire, sachant ramener à un corps de doctrines générales les idées nouvelles qui se manifestent, et qui subissent avec quelque avantagé les épreuves, de la pratique. Ceci nous mène à parler plus particulièrement de la marine à vapeur et de la part que la France peut réclamer dans les merveilleux progrès que ce nouveau moyen d’action navale a faits depuis un si court espace de temps.


XAVIER RAYMOND.


  1. A l’ouvrage que M. Cobden a récemment publié sous ce titre : les Trois Paniques, et dont la traduction vient de paraître à la librairie Dentu.
  2. Guerre d’Orient.
  3. Idem.
  4. Guerre d’Italie, expédition de Cochinchine.
  5. Pour être même tout à fait juste, il conviendrait peut-être de réduire ces chiffres de quelque dix millions en ce qui concerne la marine française. Ainsi ils comprennent la solde et l’entretien des troupes dites de la marine, infanterie et artillerie, lesquelles, comme on sait, ne contribuent en rien, sauf les compagnies d’ouvriers, à la puissance et à l’armement de la flotte. Ces corps ne font en effet de service qu’à terre, dans les garnisons métropolitaines ou coloniales ; ils figurent au budget de la marine surtout parce que le portefeuille des colonies a presque toujours été réuni dans les mêmes mains que celui de la marine.
  6. Le budget voté pour 1862 s’élève à la somme de 126,015,419 francs.
  7. Voyez la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1860.
  8. Voyez l’Escadre de la Méditerranée dans la Revue du 1er août 1852.
  9. C’est après avoir été attaché à l’état-major de l’amiral Lalande que l’amiral Chopart, alors lieutenant de vaisseau, publia sur la tactique de la marine à voiles un livre que les gens du métier regardent comme le chef-d’œuvre du genre. Depuis, l’amiral Chopart a été chef d’état-major de l’escadre d’évolution. Il a dû par conséquent contribuer pour sa part aux études qui se poursuivent depuis plusieurs années.sur la tactique des flottes & vapeur. C’est une singulière fortune dans la vie d’un officier, et qui montre encore mieux peut-être que tout ce que nous pourrions dire l’importance des révolutions qui se sont accomplies depuis si peu d’années dans la marine et qui sont presque entièrement le résultat d’études ou d’inventions françaises.
  10. On peut dire, je crois, que les Anglais le reconnaissaient eux-mêmes. Deux de ces navires, sinon tous les quatre, appartenaient à la catégorie de vaisseaux que l’on désignait dans la marine anglaise sous le nom de the forty thieves (les quarante voleurs). C’étaient quarante vaisseaux qui avaient été commandés en bloc vers la fin des guerres maritimes de l’empire, et dont pas un seul, au. dire des marins anglais, n’a été au-dessus du médiocre.
  11. Le Suffren, de 90 canons, et l’Hercule, de 100, appartenaient à une famille de vaisseaux qui étaient connus dans le langage familier des marins sous le nom de vaisseaux de la commission, parce qu’en effet leurs plans définitifs avaient été arrêtés sous la restauration par une commission d’ingénieurs où siégeait l’illustre Sané. La révolution qui est survenue dans les constructions navales par suite de l’emploi de la vapeur n’a pas laissé à ces vaisseaux le temps d’établir la réputation qu’ils eussent certainement acquise, si les choses avaient suivi leur cours ordinaire. La plupart d’entre eux n’ont jamais été armés, ou ne l’ont été que pendant fort peu de temps comme navires à voiles ; ils ont presque tous été transformés en navires à hélice, quelques-uns même l’ont été sur les chantiers avant d’avoir été finis. Ils forment aujourd’hui le plus grand nombre de nos vaisseaux a vapeur. Le nom du Suffren est cependant bien connu de tout le monde. Lancé à l’eau en 1828, il a eu le privilège d’être le premier et le dernier armé des vaisseaux de son espèce. Il a fini sa carrière le 1er janvier 1860, comme vaisseau-école des canonniers marins, après trente ans et plus du service le plus actif, conservant jusqu’à la fin de rares qualités. On n’a sans doute pas oublié non plus le Henri IV, de 100 canons, qui, armé pour la première fois en 1850 par l’amiral de Gueydon et commandé en 1853 par l’amiral Jehenne, figurait avec honneur dans la Hotte de l’amiral Hamelin. On se rappelle que ce vaisseau, surpris devant Eupatoria par le coup de vent de novembre 1854, fut lancé par la violence de la tempête dans l’intérieur des bancs qui encombrent cette plage, a plus de 100 mètres de distance du point le plus proche où il aurait pu trouver, même après avoir été déchargé, une profondeur d’eau suffisante pour flotter. Il résista cependant à une pareille épreuve, en ce sens que s’il fallut l’abandonner comme vaisseau, il ne se laissa cependant pas démolir par cette tempête, ni par celles qui suivirent, si bien que jusqu’à la fin de la guerre de Crimée il fut occupé par une garnison, et fit le service d’un fort détaché qui couvrait les approches d’Eupatorin, admirable preuve du mérite et de la solidité des constructions françaises ! — La même commission avait aussi arrêté les plans de trois modèles de frégates qui ne lui ont pas fait moins d’honneur : des frégates de 60 canons, comme la Belle-Poule ; des frégates de 50, comme la Gloire, la Danaë, la Cléopâtre ; des frégates de 40, comme l’Africaine et l’Erigone, ayant toutes des qualités très éminentes pour les divers emplois auxquels elles étaient destinées ; celles du troisième rang surtout ont laissé chez les marins de très profonds souvenirs pour leur manière de se comporter à la mer en toute circonstance.
  12. Reconnaissons toutefois, malgré la réputation qui survit encore à la fameuse corvette la Diligente, que nous avons toujours moins bien réussi que nos voisins dans la construction des bâtimens légers. Même l’Eurydice, l’Artémise, la Bayonnaise, qui étaient de petites frégates, quoique le caprice du langage administratif les qualifiât de corvettes à gaillards, n’ont jamais égalé leurs semblables de la marine anglaise, telles que l’Iris, etc. Mais c’est particulièrement pour les bricks, les goëlettes, les cutters, que les constructeurs anglais se sont montrés plus habiles que les nôtres. Le fait est, je crois, généralement reconnu par les officiers de notre marine, comme la supériorité de nos vaisseaux et de nos frégates est presque universellement admise en Angleterre. Je ne connais que M. Lindsay qui ait mis en doute ce dernier point. Je me rappelle en effet les remarques peu obligeantes qu’il fit dans un discours public en 1858, lorsqu’au retour des fêtes de Cherbourg il cherchait à rabaisser tout ce qu’il avait vu chez nous. Il disait entre autre choses qu’il y avait assisté au lancement d’un assez pauvre vaisseau, la Ville-de-Nantes ; mais je me rappelle aussi la réponse qui lui fut faite par l’amiral Napier dans une lettre publiée par le Times, et qui contenait cette phrase, empreinte d’une franchise très catégorique : Never in your life, never you saw so fine a two decker (de votre vie, vous n’avez vu un aussi beau vaisseau à deux batteries).
  13. Étant en rade de Hong-kong en 1845, j’ai encore vu tirer un salut par la frégate anglaise qui commandait la station à l’aide de barres de fer roupies au feu de la cuisine ! Je ne l’eusse peut-être pas cru, si on me l’eût raconté ; mais j’étais de ma personne présent dans la batterie où l’on employait sous mes yeux ce procédé tout à fait primitif.
  14. C’était, sans tenir compte des mortiers, un tir moyen de plus de deux coups par pièce engagée et par cinq minutes, même en y comprenant les intervalles de temps pendant lesquels l’amiral Charles Baudin fit suspendre le feu pour laisser la fumée se dissiper afin de rectifier le pointage. Avec nos canons rayés à chargement par la culasse, nous sommes arrivés aujourd’hui à une moyenne de trente-huit secondes par coup tiré ; mais pour l’époque c’était un résultat très considérable, d’autant plus que ce tir si rapide s’exécuta sans donner lieu, comme dit le rapport, au plus léger accident. L’effet du tir ne fut pas moins remarquable que sa rapidité. Il produisit dans la forteresse quatre explosions de magasins à poudre, dont l’une fit sauter le cavalier du bastion de Saint-Crispin. Une tradition constante dans la marine attribue l’explosion de ce cavalier à un obus parti de la corvette la Créole, que commandait alors M. le prince de Joinville, ayant pour second M. l’amiral Romain-Desfossés. Le combat avait commencé vers deux heures et demie, et lorsqu’il se termina vers six heures, les bombardes continuant seules à lancer encore quelques bombes dans la forteresse, celle-ci ne tirait plus que d’un petit nombre de pièces. Au commencement de l’action, elle en avait cent quatre-vingt-six en batterie. Voyez le rapport de l’amiral Baudin, a qui revient le principal honneur de cette journée.