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Les Merveilles de la science/Artillerie moderne - Supplément

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Furne, Jouvet et Cie (Tome 2 des Supplémentsp. 153-234).
SUPPLÉMENT
à
L’ARTILLERIE
MODERNE

En 1870, au moment où éclata la guerre franco-allemande, nos pièces de campagne étaient rayées, conformément aux remarquables études du général Treuille de Beaulieu, mais elles ne portaient pas le boulet à plus de 800 à 900 mètres ; et pour l’armement de nos parcs de siège, nous n’avions que des pièces à âme lisse. Aujourd’hui, nos pièces de campagne portent à 6 000 mètres, et nos grosses pièces de siège ou de place envoient, avec une merveilleuse précision, un obus à 10 kilomètres. Quel progrès réalisé en vingt ans ! D’après l’adage si vis pacem, para bellum, notre tranquillité est assurée, car nos canons font à la France une frontière à peu près invulnérable. C’est à l’abri de cette défense, que nos ingénieurs poursuivent leurs travaux, que nos savants travaillent dans leurs laboratoires, que les artilleurs, les fantassins et les cavaliers veillent sur la sécurité de la patrie.

Le public n’a pas été mis au courant des progrès successifs réalisés dans notre armement depuis 1870. Les renseignements publiés à cet égard ont été rares et confus, et ne donnent point une idée précise des avantages de notre nouveau matériel de guerre.

Quand on parlait, chez nous, de pièces de canon ayant une portée de 6 000 mètres, le vulgaire doutait, et les vieux soldats demandaient : « À quoi bon ? » lis ajoutaient : « Pour envoyer un obus a plus de 4 kilomètres, il faudrait donner aux canonniers pointeurs des télescopes, et toujours opérer en rase campagne. » Ceux qui parlaient ainsi oubliaient que plus la portée d’une pièce est considérable, plus sa trajectoire est tendue, plus son tir est rasant. Quand une pièce peut atteindre à un but situé à 6 000 mètres, et qu’on s’en sert pour tirer à 3 000 mètres seulement, l’obus s’élève très peu au-dessus du sol, et il s’en rapproche rapidement ; la zone de terrain dite dangereuse est alors extrêmement longue. Or, tel est le but que doit poursuivre l’artillerie ; la meilleure façon de défendre une position, c’est d’en rendre les approches impraticables.

Nous allons retracer le plus clairement possible les transformations qu’a subies, depuis 1870 jusqu’à l’heure actuelle, le matériel de notre artillerie.

Faisons remarquer, avant d’aborder notre sujet, que depuis trente ans l’artillerie a pris un rôle tout à fait prépondérant dans les campagnes militaires. Si l’infanterie est la reine des batailles, si c’est elle qui se meut le plus facilement, qui se fractionne ou qui se masse le mieux, suivant la volonté du général en chef, c’est l’artillerie qui prépare le combat, et dont l’intervention transforme en déroute la défaite de l’ennemi. C’est elle aussi qui, dans certaines circonstances désespérées, sauve une armée compromise. Le 6 août 1870, à Wœrth, quatre batteries placées sur les hauteurs de Langensoulzbach eussent permis au maréchal de Mac Mahon de se retirer sans être sérieusement inquiété. La charge des cuirassiers, cette charge immortelle, n’aboutit, au contraire, qu’à une inutile effusion de sang.

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Fig. 128. — La charge des cuirassiers, à Reichshoffen, le 6 août 1870.

L’artillerie n’agit pas, d’ailleurs, uniquement par ses projectiles. Le bruit du canon produit un effet moral immense ; les plus grands capitaines l’ont reconnu. À mesure que la qualité de ses troupes diminuait, Napoléon Ier augmentait le nombre de ses canons. À la bataille de Rivoli, il n’avait qu’une pièce pour mille hommes ; à la bataille de Leipzig, il en avait quatre pour un effectif égal.

Si le rôle de l’artillerie, en temps de guerre, est immense, il n’est pas moins important en temps de paix. L’artillerie française, dont le domaine est encore plus vaste que celui des autres artilleries européennes, ne s’occupe pas seulement de son armement ; c’est elle qui est chargée de fournir leurs fusils aux régiments d’infanterie et leurs sabres aux régiments de cavalerie. Par ses établissements, ses directions, son budget, elle assure et prépare l’outillage de la défense nationale.

C’est l’importance donnée depuis quelques années au poste de Directeur de l’artillerie, au Ministère de la guerre, qui a assuré, de nos jours, les progrès de cette arme.

On sait que dans l’ancienne armée française, il existait un grand maître de l’artillerie qui imposait à ce service une direction unique et continue. Les Sully et les Gribeauval ont illustré ce poste. Supprimé par la Convention nationale, remplacé par le Comité d’artillerie, le grand maître de l’artillerie a été indirectement rétabli de nos jours. Après d’innombrables tâtonnements, on a fini par en revenir, sous un autre nom, à ce poste supérieur.

Aujourd’hui, le comité d’artillerie n’est plus qu’une commission consultative ; c’est le Directeur de l’artillerie, c’est-à-dire le général placé à la tête de la troisième direction du Ministère de la guerre, qui résout toutes les questions touchant à l’armement. Ce général, quelque nom qu’il porte et quelle que soit la durée de ses fonctions au Ministère, est, en réalité, le grand maître de l’artillerie française. Il n’est point responsable devant les Chambres, puisque le Ministre de la guerre signe les règlements, défend les projets de loi et les demandes de crédits ; mais, s’il demeure officiellement à l’écart, le Directeur de l’artillerie sait ce que le pays attend de son initiative et de son zèle. Il sait que notre artillerie ne doit pas être distancée par celle d’une autre nation ; il sait qu’au jour des batailles, les obus, les shrapnels, les explosifs, seront autant de facteurs de notre victoire, et il n’écoute que les conseils que lui dicte son patriotisme.

En 1874, quand nous avions à peine entrepris la réorganisation de notre armée et la fabrication de notre matériel, le directeur de l’artillerie était le colonel Berge, maintenant général de division et commandant du 14e corps d’armée, à Lyon. Il y avait à craindre, en ce moment, une nouvelle invasion allemande. Entre les différents modèles de bouches à feu qu’il avait étudiés, le Comité d’artillerie n’avait pas encore fait son choix. Convaincu que nous courions un danger pressant, le colonel Berge n’hésita pas ; il fit la commande de mille canons de 95 millimètres, du système Lahitolle. Et quand, six mois plus tard, le gouvernement allemand fit ouvertement ses préparatifs d’entrée en campagne ; quand l’intervention de l’Empereur de Russie permit seule d’éviter à la France et à l’Europe de nouvelles catastrophes, nous étions presque prêts à soutenir la lutte.

Dix ans plus tard, le général Tricoche, aujourd’hui retraité, était Directeur de l’artillerie au ministère de la guerre. L’expérience avait démontré qu’il était indispensable de séparer l’artillerie de campagne et l’artillerie de forteresse ; mais rien, ou presque rien n’avait encore été fait dans ce but. Dix-neuf, de nos trente-huit régiments d’artillerie, comptaient, chacun, trois batteries à pied, affectées exclusivement au service des grosses pièces de siège et de place ; mais l’instruction de ces hommes, de ces batteries, laissait à désirer. Le général Tricoche trancha la question : « Nous n’avons pas d’argent, dit-il, pour augmenter l’effectif de notre armée ; mais nous avons, dans chacune de nos brigades d’artillerie, trois compagnies du train d’artillerie, qui ne sont pas utiles en temps de paix, et que nous reconstituerons aisément, en temps de guerre. Je supprime ces compagnies, et je les remplace par autant de batteries à pied. J’organise ainsi seize bataillons d’artillerie de forteresse, à six compagnies par bataillon. »

La Chambre des députés rejeta le projet, en première lecture et le Sénat en fit autant. Heureusement, le général Tricoche et le général Thibaudin, alors Ministre de la guerre, avaient autant d’obstination que de conviction. Leurs efforts ont abouti. La séparation des services entre l’artillerie de campagne et celle de forteresse est aujourd’hui un fait accompli.

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Fig. 129. — Le général Tricoche.

Il n’était pas inutile de jeter ce coup d’œil en arrière, au début d’une étude aussi longue que celle que nous avons à faire. Décrire l’artillerie actuelle, c’est mesurer le chemin parcouru depuis 1870 jusqu’à ce jour, et comment le ferait-on sans citer au moins les noms des officiers généraux qui ont travaillé à l’œuvre gigantesque de la défense nationale ? Les noms des généraux Berge et Tricoche seront un jour populaires, en France, ainsi que celui du général de Reffye, qui, aux jours tragiques de la guerre contre l’Allemagne, fut l’auxiliaire le plus puissant du gouvernement de Tours et de Bordeaux. Ce qu’ont fait ces hommes de mérite et de cœur, nous le dirons dans les pages qui vont suivre. Nous décrirons les canons qu’ils ont fait construire et l’organisation, si rationnelle, qu’ils ont su donner à notre artillerie. Il était juste de leur rendre hommage avant d’entreprendre la description de ce que nous leur devons, en fait de matériel de guerre. Les Allemands citent avec orgueil le nom de Krupp, le créateur des usines d’Essen, le fabricant des premiers canons se chargeant par la culasse ; il faut que tous les Français connaissent aussi les noms des généraux de Reffye, Berge, Tricoche, des colonels Lahitolle et de Bange. L’artillerie française leur doit d’être ce qu’elle est : la première artillerie de l’Europe.


CHAPITRE PREMIER

l’artillerie française depuis 1870 jusqu’en 1875. — fabrication des premiers canons se chargeant par la culasse, avantages de ce système. — le général de reffye et le colonel lahitolle, précurseurs du colonel de bange. — description des canons de 7, de 5 et de 95. — système d’obturation des canons de 90 et de 95.

Dans les Merveilles de la science[1], nous avons exposé la découverte, faite par le général Treuille de Beaulieu, de la rayure des canons, artifice qui vint modifier de fond en comble les conditions de la tactique moderne, en augmentant, dans des proportions extraordinaires, tout à la fois la portée des pièces et la précision de leur tir. Malheureusement, le général Treuille de Beaulieu n’eut pas le loisir de poursuivre ses études, et de doter la France d’un puissant matériel d’artillerie. Il avait eu fort à faire pour lutter contre l’obstinée résistance des partisans de la routine et du statu quo.

D’ailleurs, pour que l’emploi des rayures portât tous ses fruits, il était indispensable de doubler, voire même de tripler, la charge de poudre, et par conséquent, d’employer, pour la fabrication des canons, un métal plus résistant, plus dur que le bronze, dont nous avions jusqu’alors fait exclusivement usage. Ce métal, on le connaissait, c’était l’acier ; seulement, nous ne savions pas fabriquer des blocs d’acier assez volumineux, assez épais, pour qu’on pût y forer une pièce, et ce secret, l’Allemagne le possédait depuis de longues années. L’usine Krupp avait pu fournir à l’armée prusienne, avant 1866, et de 1866 à 1870, aux armées de Bavière, du Wurtemberg, de la Saxe et du grand-duché de Bade, des pièces en acier rayées, qui se chargeaient par la culasse, et dont la portée n’était pas inférieure à 6 000 ou 7 000 mètres.

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Fig. 130. — Le général Treuille de Beaulieu.

L’artillerie française, momentanément distancée, fit les plus remarquables efforts pour regagner le temps perdu. Pendant l’année terrible, à l’heure où les Allemands marchaient sur Paris, de Reffye installait des ateliers, à Nantes d’abord, ensuite à Tarbes, et il livrait à nos armées improvisées des canons de 7, qui se chargeaient par la culasse.

L’œuvre de Reffye a été appréciée par un bon juge en fait d’artillerie. Le 30 décembre 1883, à l’inauguration du buste de Reffye, à Tarbes, le général Tricoche, qui représentait, à cette touchante cérémonie, le Ministre de la guerre, s’exprimait en ces termes :

« Les admirables travaux de Reffye sur les canons à longue portée venaient à peine d’aboutir quand la guerre fut déclarée. À cette heure suprême, Reffye se multiplie. Il presse fiévreusement l’achèvement de ses mitrailleuses, les porte lui-même à nos troupes, déjà en marche vers la frontière, et enseigne à nos soldats surpris le maniement de ces engins redoutables. Puis, il dote nos jeunes armées d’un matériel plus puissant que celui de l’ennemi, et leur permet ainsi de continuer cette lutte héroïque qu’on peut appeler la lutte pour l’honneur du nom français. »

Après la guerre de 1870-1871, le matériel d’artillerie était insuffisant pour notre armée réorganisée. Il fallait se hâter, car une nouvelle guerre paraissait alors imminente. De Reffye se remet à l’œuvre. En 1874, il crée, à Tarbes un grand atelier de construction. En moins de deux ans, il arme nos batteries. Toutes les pièces qui avaient été fabriquées pendant l’hiver de 1870-1871, à Paris ou en province, furent soumises à des essais de tir, et provisoirement affectées à l’armement de nos régiments d’artillerie.

Il serait difficile d’imaginer le spectacle confus qu’offrait alors notre artillerie. Certaines pièces de 7 étaient rayées de droite à gauche, d’autres de gauche à droite. Chaque régiment se composait de batteries de 7, de batteries de mitrailleuses, de batteries de canons Withworth, et même de batteries de canons de 4, 8 ou 12, qui dataient d’avant la guerre, et qui se chargeaient par la bouche. Peu à peu, de Reffye remit de l’ordre dans ce chaos. Aux affûts en bois, trop lourds, peu mobiles et difficiles à réparer, quand ils étaient brisés, il substitue des affûts en fer. Les pièces de 7, qui avaient été fabriquées trop à la hâte, et qui étaient réellement défectueuses, reçurent un frettage, qui permit de les employer. Enfin, de Reffye fabriqua, pour les batteries à cheval, un canon de 5, d’un système analogue au canon de 7, mais plus léger.

Le général de Reffye est mort à Versailles, le 3 décembre 1880.

Entré à l’École polytechnique en 1839, il fut nommé chef d’escadron d’artillerie en 1867, après quatorze ans de grade de capitaine.

Il s’occupait avec beaucoup d’ardeur de métallurgie. Un jour, le général Favé le présente à l’Empereur, qui lui donne l’autorisation de faire exécuter, en secret, aux frais de l’Etat, une pièce d’artillerie absolument nouvelle. Les premières expériences eurent lieu, toujours en secret, devant le comité d’artillerie, puis devant l’Empereur : la mitrailleuse était inventée.

Ce nouvel engin de guerre introduisait un principe tout nouveau dans l’artillerie. Jusque-là on ne pouvait lancer la mitraille qu’à 300 ou 400 mètres, et la nouvelle portée du fusil rayé la rendait vaine. De Reffye inventait un canon qui projetait les balles à 2 000 mètres, et il rendait très juste le tir de cette mitraille. Il pouvait, presque instantanément, envoyer à la fois, à l’aide d’une simple manivelle, vingt-cinq balles, ou les lancer par saccades.

On a dit que les mitrailleuses n’ont pas rendu tous les services qu’on en attendait. Mais a-t’on oublié la bataille de Gravelotte, où les Allemands étaient fauchés par centaines, sous les coups de cet instrument meurtrier ? Tout ce que l’on peut prétendre, c’est que la mitrailleuse étant maintenant connue et employée dans les armées de tous les pays, n’a plus rien qui constitue un avantage particulier à une seule nation ; mais cela n’enlève rien à la valeur de cet engin de guerre, considéré en lui-même et dans les applications judicieuses que peut en faire un bon général.

Le canon de 4, que nous avons décrit dans les Merveilles de la science, avait fait merveille dans la campagne d’Italie, à cause de la rayure, disposition alors toute nouvelle et inconnue aux autres nations. Ce canon ne conserva pas sa supériorité en 1870, pendant la guerre franco-allemande. C’est alors que de Reffye inventa le canon de 7, qui, d’un avis unanime, est l’égal du canon prussien.

Le mauvais destin qui nous poursuivait dans cette guerre fatale voulut que le canon de Reffye ne fût pas encore adopté. On reconnut pourtant ses avantages, et pendant l’investissement de Paris, le canon de Reffye de 7 fut fabriqué en grande quantité. De Reffye, envoyé à Indret, par le gouvernement de la Défense nationale, confia son secret au colonel Potier, qui dirigea, pendant le siège, à l’établissement Cail, la fonderie de ses canons. Tous les Parisiens présents au siège se souviennent de ces formidables pièces.

Nous représentons dans la figure 131, une batterie d’artillerie servie, aux remparts, par la garde nationale, et qui se composait d’un canon de 7, se chargeant par la bouche, et d’une grosse pièce d’artillerie de forteresse, se chargeant par la culasse, que l’on avait eu le temps de faire entrer dans Paris.

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Fig. 131. — Batterie d’artillerie servie par les gardes nationaux, pendant le siège de Paris.

À Nantes ou plutôt à Indret, de Reffye dirigeait la fabrication de ses canons, qui devaient reconstituer notre artillerie perdue. Dans l’espace d’un mois plus de 300 mitrailleuses et près de 400 canons de 7 furent envoyés à l’armée de la Défense nationale.

À la conclusion de la paix, le lieutenant-colonel De Reffye fut nommé commandeur de la Légion d’honneur ; mais ce n’est qu’en 1873 qu’il fut fait colonel, et général en 1878.

L’État lui avait confié la direction de la fabrique d’armes et de canons de Tarbes. Là il continuait à perfectionner ses pièces d’artillerie.

Les énormes canons de rempart à pivot qui servent à nos frontières de l’Est c’est-à-dire nos canons d’avant-garde, sont des canons de de Reffye.

Doué d’un ardent patriotisme, le général de Reffye avait été cruellement affecté des désastres de sa patrie. L’éloignement dans lequel le gouvernement de la République l’a obstinément tenu des postes militaires où ses talents auraient été si utiles contribua à abréger ses jours, car il était très impressionnable et ressentait vivement les injustices ou la défaveur. Une chute de cheval qu’il fit à Tarbes accéléra sa fin, qui était bien imprévue, car il est mort à cinquante-neuf ans.

La mort de ce général, qui fut un grand savant et, en même temps, un grand patriote, passa presque inaperçue. Le gouvernement de la République ne s’associa, par aucun concours imposant, aux regrets que toute la France militaire ressentait de sa perte. C’est que de Reffye ne fut pendant sa vie qu’un modeste et laborieux officier, et que l’on ne voulut jamais consentir à oublier que c’était l’Empereur Napoléon III qui avait le premier discerné son mérite.

Nous disons que de Reffye prit part aux études du nouveau canon dit de 95 millimètres.

C’était en 1880 ; on apprit, en France, que les puissances étrangères se préoccupaient d’augmenter le calibre de leurs pièces d’artillerie de campagne, afin d’obtenir des effets plus puissants dans le tir contre les abris, tels que maisons, palissades, retranchements de fortification passagère. On voulait marcher dans la même voie. Heureusement, un officier d’artillerie d’une grande valeur, le colonel de Lahitolle, soumettait, presque aussitôt, aux commissions d’expériences de Tarbes, de Bourges et de Calais, un canon, du calibre de 5 millimètres, qui sembla parfait, fut vite adopté et destiné à l’armement de trente-huit batteries.

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Fig. 132. — Le général de Reffye.

Chaque corps d’armée reçut deux de ces batteries, dites batteries de position, et destinées à la destruction des obstacles, et en cas de défaite, à la protection de l’armée en retraite.

Ces pièces, c’est-à-dire celles de Reffye et celles du colonel de Lahitolle, ne sont plus en service aujourd’hui, mais on les conserve dans nos arsenaux, et elles seraient utilisées, lors de la mobilisation, pour l’armement d’un certain nombre de régiments territoriaux, en particulier pour l’armement des batteries territoriales qui font partie des troupes chargées d’assurer la défense mobile des places fortes. À ce titre, il convient de les faire connaître.

Nous commencerons par décrire le canon de 7 du général de Reffye.

Le canon de 7 est en acier, du calibre de 85 millimètres ; il pèse 620 kilogrammes, et lance, sous une charge de 1 120 grammes, un obus de 7 kilogrammes, avec une vitesse initiale de 390 mètres et une portée de 5 800 mètres.

Voici quelles sont les principales dimensions du canon de 7 :

Longueur totale de la bouche à feu 
2m,012
Longueur de la volée 
1m,099
Longueur de la partie frettée 
0m,865
Longueur des tourillons 
0m,90
Longueur de la chambre de la gargousse 
0m,242
Longueur de la chambre du projectile 
0m,156
Nombre des rayures 
14
Largeur des rayures 
0m,013
Longueur de la partie rayée 
1m,468
Prix approximatif de la pièce 
5 000 fr.
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Fig. 133. — Culasse du canon de 7 de Reffye.

Le canon est formé d’un tube en acier, dont la partie postérieure est renforcée par sept frettes. Le mécanisme de fermeture de la culasse du canon de 7, tel que le représente la figure ci-dessus, se compose d’une vis intérieure, à filets trois fois interrompus, et d’un volet mobile, B, qui supporte la vis. Le pointeur servant ouvre de gauche à droite le volet, qui tourne autour de sa charnière ; il introduit successivement l’obus et la gargousse ; puis il repousse le volet contre la tranche A de la culasse, et quand la vis est parvenue à l’extrémité de sa course, il fait faire à la manette de la manivelle un sixième de tour, pour fermer la culasse. Mais, cela fait, la culasse n’est pas hermétiquement fermée, comme dans les canons qui se chargent par la bouche. Il reste des fissures, qui donneraient passage aux gaz de la poudre, et provoqueraient ainsi une déperdition considérable de force vive. C’est pour cette raison que le tir des canons se chargeant par la culasse exige l’emploi d’un obturateur.

L’obturateur des canons du système de Reffye fait partie de la gargousse.

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Fig. 134. — Gargousse du canon de 7 (1/4 de grandeur naturelle).

La gargousse du canon de 7 (fig. 134) se divise en trois parties : la douille A, les rondelles B, B′, B″, et le culot C.

La douille est un cylindre en fort papier recouvert de fer-blanc ; les rondelles de poudre, qui sont au nombre de 5, pèsent chacune 224 grammes et sont composées de poudre ordinaire MC30. Le culot C consiste en un godet en laiton, dont la partie inférieure forme des bourrelets. Au moment où l’étoupille enflammée met le feu à la charge contenue dans les rondelles, la pression des gaz, qui tendent à s’échapper par l’arrière comme par l’avant, repousse sur l’orifice de la gargousse la tête d’un petit rivet dont la présence rend alors, de ce côté, toute fuite de gaz impossible. En même temps, le culot se dilate ainsi que la douille ; les bords du culot se joignent aux parois de la chambre, et le cylindre de fer-blanc, qui sert d’enveloppe à la douille, s’appuie sur le couvre-joint, de telle façon que l’obturation de la culasse est à peu près complète.

Ce système d’obturation offre un grave inconvénient. La douille et le culot de la gargousse restent, après que le projectile est parti, dans la chambre de la gargousse. Il suffit, au début du tir, de rouvrir la culasse avec une certaine force pour en extraire tout naturellement ces débris ; mais, dès que la pièce s’échauffe, ces débris demeurent littéralement collés aux parois ; il faut les retirer, et c’est du temps perdu.

Le canon de 7 tire un obus ordinaire, un obus à double paroi, un obus à balles et une boîte à mitraille.

L’obus ordinaire est en fonte, de forme cylindrique et ogivale à son extrémité antérieure. Il est garni, sur son pourtour, de deux cordons de plomb, qui pénètrent dans les rayures du canon, et assurent au projectile un mouvement de rotation autour de son axe. Vide, cet obus pèse 6k,425 grammes. On l’emplit avec 350 grammes de poudre, et on l’arme avec une fusée Budin (voir le chapitre VII).

L’obus à balles renferme 58 balles en plomb ; il pèse 7k,870 grammes. Quant à la boîte à mitraille, elle ne diffère pas de la boîte à mitraille du canon de 90, que nous décrirons au chapitre suivant.

Le canon de 5 de Reffye, du même système que le canon de 7, était destiné aux batteries qui accompagnent la cavalerie. Il devait donc posséder des qualités supérieures de mobilité et de légèreté. Voici les principales données sur cette pièce :

Calibre 
0m,075
Poids de la pièce 
460 kil.
Poids du projectile 
4k,850
Vitesse initiale 
417 mèt.
Portée de la pièce 
6 400 mèt.
Longueur de la pièce 
2 met.
Longueur de la volée 
1m,205
Longueur de la partie frettée 
0m,865
Longueur de la chambre de la gargousse 
0m,228
Longueur de la chambre du projectile 
0m,126
Nombre des rayures 
14

Le mécanisme de fermeture est le même que celui du canon de 7. L’obus ordinaire, qui pèse 4k,440, est pourvu d’une charge de poudre de 210 grammes.

Arrivons au canon de 95, du colonel de Lahitolle, qui remplaça le canon de Reffye.

Faisons remarquer, avant d’aller plus loin, la différence de dénomination des pièces d’artillerie construites de nos jours, avec les noms adoptés antérieurement pour les mêmes pièces. Les canons dits de 7 et de 5, dont nous venons de donner la description, tiraient leurs noms du poids du projectile qu’ils lançaient : canon de 7 ou de 5 veut dire : pièce lançant un boulet ou un obus du poids de 5 ou de 7 kilogrammes. Dans les nouvelles bouches à feu, les dénominations sont empruntées au diamètre intérieur de la pièce : canon de 95 signifie canon ayant 95 millimètres de diamètre intérieur, à la bouche.

Cela posé, disons que le canon de 95 du colonel de Lahitolle est en acier, rayé à gauche, avec 28 rayures. Il pèse 700 kilogrammes, et tire, avec une charge de 2k,100, un obus qui pèse 10k,900, avec une vitesse initiale de 443 mètres et une portée de 6 500 mètres.

Par son poids, qui serait un gros inconvénient pour une marche à allures vives, par sa portée considérable, ce canon était naturellement désigné pour le service des places fortes. On peut dire que le canon de 95 est maintenant le canon de campagne des garnisons de nos forteresses.

Au premier abord, cette définition a l’air d’un paradoxe. Que l’on se reporte aux sièges de Belfort et de Paris, où l’assiégé prit l’offensive, et vint attaquer l’assiégeant jusque dans ses tranchées, et l’on comprendra que ce paradoxe sera plus tard une vérité.

Le corps proprement dit du canon de 95 est formé d’un tube en acier et de six frettes. Voici ses données principales :

Longueur du canon de 95 
2m,500
Longueur de la volée 
1m,530
Nombre des rayures 
28
Longueur de la partie rayée 
1m,931
Poids de la pièce 
706 kilos.
Prix approximatif de la pièce 
6 000 fr.
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Fig. 135. — Fermeture du canon de 95 (culasse à demi fermée, vue de droite).

La fermeture de ce canon ne mérite pas de description spéciale. Nous nous contenterons de la représenter par le dessin de la figure 135, Mais le système d’obturation, quoique imparfait, est aussi original qu’intéressant.

À parler franc, l’obturateur de Range, que nous allons décrire, est celui du canon de Lahitolle. M. de Range, le créateur de nos canons de campagne actuellement en service, n’a fait subir à l’obturateur imaginé par le colonel de Lahitolle que de très légères modifications.

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Fig. 136. — Obturateur du canon de 95 millimètres, de Bange, avec sa tête mobile (demi-coupe et demi-plan) (Échelle 1/4.)

Comme on le voit dans la figure 136, un canal cylindrique e traverse, suivant son axe, le corps de vis AB. Une pièce en acier, appelée tête mobile, terminée à son avant par un champignon CC, est logée dans ce canal, qui est occupé par une longue tige f, g, h. La tête mobile elle-même est percée d’un trou de lumière, D, dont le diamètre est d’environ 5 millimètres, et qui sert au passage de la flamme qui jaillit de l’étoupille et qui met le feu à la charge de poudre. Sur la tige de la tête mobile est placé l’obturateur proprement dit, p, s, terminé par une galette cylindrique m, faite d’un mélange d’amiante et de suif, et renfermée dans une enveloppe en toile, flanquée, sur ses deux faces, de plaques d’étain appelées coupelles. Le mélange d’amiante et de suif contenu dans l’obturateur, dont on voit la coupe en m, est fait dans les proportions de 65 d’amiante pour 35 pour 100 de suif. Il est percé d’un trou, pour le passage de la tige de la tête mobile. Le pointeur servant met le feu à la charge, au moyen de l’étoupille ; le champignon de la tête mobile est violemment ramené en arrière, sous l’influence de la pression exercée par les gaz de la poudre ; la galette d’amiante et de suif, comprimée, se dilate, et s’appuie, sur tout son pourtour, contre les parois de la culasse. Dans ces conditions, toute issue est fermée aux gaz ; ils ne peuvent plus s’échapper que par l’âme de la pièce, en portant, par conséquent, tout leur effet sur le culot du projectile. Il n’y a presque pas de déperdition de force vive. Au cours d’un tir prolongé, l’obturateur cesse parfois de fonctionner convenablement ; on sait alors que la galette est échauffée et ramollie, et qu’il est urgent de lui restituer toutes ses propriétés en la plongeant, pendant quelques instants, dans un seau d’eau froide.

Tel est l’obturateur découvert par le colonel de Lahitolle, et qui fut adopté par le colonel de Range, pour ses diverses bouches à feu.


CHAPITRE II

l’artillerie de campagne actuelle. — canons de 90 et de 80, du système de bange. — projectiles de ces canons : obus a balles, boites à mitraille. — service en campagne.

En 1877, le Comité d’artillerie, ayant à faire un choix pour la pièce de campagne, eut à se prononcer entre le canon du colonel de Lahitolle et un modèle proposé par le colonel de Bange.

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Fig. 137. — Le colonel de Bange.

Dix batteries de l’un et de l’autre modèle furent mises en service et expérimentées, et c’est le canon de Bange qui réunit la presque unanimité des suffrages de nos officiers d’artillerie. Depuis lors, le colonel de Bange, qui était devenu directeur de l’atelier de précision à Saint-Thomas d’Aquin, a donné sa démission ; on lui avait fait attendre trop longtemps, comme à de Reffye, les étoiles de général.

Si la guerre éclatait, le canon de campagne de Bange se mesurerait avec le canon Krupp, et nous sommes bien persuadé, tout chauvinisme à part, que l’avantage serait de notre côté. On en a eu la preuve en 1885. Les officiers et les ingénieurs du royaume de Serbie réunis à Belgrade, ayant à choisir entre les canons Krupp, de l’usine d’Essen, et les canons de Bange, fabriqués par l’usine Cail, à Paris, c’est le canon de Bange qui l’emporta.

Aujourd’hui toutes nos batteries de l’armée active sont garnies du canon de campagne du colonel de Bange. La description détaillée des canons de Bange présente donc un intérêt exceptionnel. On ne fait pas la guerre rien qu’avec de braves soldats, et les plus fortes volontés ne remplacent pas un canon à longue portée. Cette expérience, nous l’avons faite à nos dépens, en 1870. Quand nos fantassins abordaient de près l’ennemi, nos artilleurs étaient obligés d’interrompre leur tir, tandis que l’artillerie prussienne, pourvue de pièces à longue portée et à trajectoire tendue, tirait, quand même, par-dessus ses compagnies, et contribuait, d’une façon efficace, au succès final. Le canon de Bange et le fusil modèle de 1886, voilà les deux puissants outils de notre défense nationale.

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Fig. 138. — Canon de Bange, ou canon de 90.

Le canon de Bange, ou canon de 90 (fig. 138), a, comme on le devine, d’après la définition donnée page 162, un diamètre de 90 millimètres à la bouche. C’est une pièce en acier, rayée à droite, du poids de 530 kilogrammes ; l’obus ordinaire pèse 8 kilogrammes. À la charge normale de 1 900 grammes de poudre C, la vitesse initiale de ce projectile est de 455 mètres par seconde, et sa portée est exactement de 6 900 mètres.

Avant de décrire les parties essentielles de cette bouche à feu, citons ses principales données :

Longueur totale de la bouche à feu 
2m,280
Longueur de la partie frettée 
1m,010
Longueur des tourillons 
0m,070
Longueur de la chambre à poudre 
0m,430
Diamètre de la chambre à poudre 
0m,094
Nombre des rayures 
28
Profondeur des rayures 
0m,0006
Épaisseur de la pièce à la bouche 
0m,0325
Poids de la pièce 
530 kilos.
Prix approximatif 
3 850 fr.

Le corps du canon de 90 se compose d’un tube en acier fondu, qui a été martelé et trempé à l’huile, et de six frettes, placées à sa partie postérieure, qui sont : la frette de calage qui s’appuie sur un ressaut du tube et qui s’oppose au glissement des autres frettes ; la frette des tourillons, qui porte les tourillons et leurs embases ; c’est autour de l’axe des tourillons, qui est perpendiculaire à l’axe de la pièce, que le canon se déplace, dans un plan vertical, pour prendre l’inclinaison convenable au tir ; les trois frettes ordinaires qui, par leur présence, consolident la pièce ; enfin, la frette de culasse. Toutes ces frettes sont en acier puddlé. La partie rayée de l’âme de la pièce se raccorde avec la chambre à poudre, par une portion tronconique ; quant à la chambre à poudre elle-même, elle est de forme cylindrique.

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Fig. 139. — Culasse du canon de Bange de 90 millimètres (culasse ouverte, vue par la gauche).

Le mécanisme de culasse du canon de 90 ne diffère pas sensiblement de ceux que nous avons décrits au chapitre précédent. Il se compose, comme on le voit sur la figure 139, d’une vis en acier, à filets trois fois interrompus, portée par un volet V, mobile autour d’une charnière. Cette vis s’introduit dans un écrou, dont les filets sont également trois fois interrompus, et que l’on appelle le logement de la culasse.

Pour ouvrir la culasse, l’artilleur, placé à gauche de la pièce, à hauteur de la culasse, saisit le levier-poignée D, avec la main gauche, le relève le plus possible et le tire à lui, jusqu’à l’arrêt du mouvement, afin de faire tourner la vis de culasse. Il saisit alors la poignée fixe, avec la main droite, et tire franchement la culasse en arrière, pour ouvrir le volet. L’opération inverse s’exécute, pour refermer la culasse après l’introduction du projectile. Cette manœuvre est des plus simples, et ce n’est pas un avantage à dédaigner sur le champ de bataille. Le levier-poignée, lorsqu’il est rabattu, empêche la vis de culasse de tourner pendant le tir, parce que sa tête est engagée dans une mortaise de sûreté pratiquée dans le volet.

Quant à l’obturateur, nous l’avons représenté dans la figure 136 : c’est celui du colonel Lahitolle, ainsi que nous l’avons fait remarquer d’avance.

Le canon de 80 est spécialement affecté aux batteries à cheval. Il ne diffère pas, dans son ensemble, du canon de 90 ; mais il est moins lourd, et il est naturellement doué d’une mobilité supérieure et se prête mieux aux allures rapides de la cavalerie. Il ne pèse que 425 kilogrammes, et lance un obus de 5k,600, avec une charge de poudre de 1 500 grammes, une vitesse initiale de 490 mètres et une portée de 7 100 mètres. Le rapport entre le poids de la charge et le poids du projectile est : 0,27 pour le canon de 80, et 0,23 seulement pour le canon de 90. C’est ce qui explique pourquoi la vitesse initiale de l’obus de 80 — et, par conséquent, sa portée — sont supérieures à celles de l’obus de 90.

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Fig. 140. — Obus du canon de Bange, de 90 millimètres.

Ces deux canons (celui de 90 et celui de 80) lancent quatre espèces de projectiles : des obus ordinaires, des obus à balles, des obus à mitraille et des boîtes à mitraille.

L’obus ordinaire (fig. 140) est en fonte, de forme allongée, et présente un vide intérieur, contenant la charge destinée à le faire éclater.

Le diamètre de l’obus de 90 n’est que de 88mm,7. À son extrémité inférieure le projectile est entouré d’une ceinture en cuivre rouge, incrustée dans la fonte ; le diamètre de cette ceinture est de 91mm,6. Au moment où le pointeur servant met le feu à la charge, le projectile est chassé en avant, et la ceinture en cuivre dont le diamètre est supérieur au diamètre de l’âme de la pièce pénètre dans les rayures. L’obus n’avance donc qu’en tournant, et c’est ainsi qu’à sa sortie de la bouche à feu il se trouve animé d’un mouvement de rotation autour de son axe.

La charge de poudre contenue dans l’obus est de 300 grammes pour le canon de 90, et de 240 grammes pour le canon de 80.

L’obus à balles est en fonte comme l’obus ordinaire ; il renferme 92 balles, disposées régulièrement autour de la charge de poudre intérieure.

L’obus à mitraille présente extérieurement la même forme que l’obus ordinaire. Il se compose d’une enveloppe en tôle d’acier, d’une grenade en fonte, logée dans l’ogive et chargée de poudre, de plusieurs rondelles en fonte et d’un culot en acier formant la partie cylindrique et de balles en plomb durci ; il pèse 8 kilog. et demi.

Pour distinguer entre eux ces projectiles, on les a peints de couleurs différentes : l’obus ordinaire est noir et rouge, l’obus à mitraille est entièrement rouge.

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Fig. 141. — Boite à mitraille du canon de Bange, de 90 millimètres.

La boîte à mitraille (fig. 141) comprend un culot, un couvercle et un corps de boîte en zinc ; elle contient 123 balles en plomb durci reliées par du soufre fondu.

L’explosion de ces projectiles est déterminée à l’aide d’une fusée dont on trouvera la description et le dessin au chapitre VII. Suivant que l’on emploie la fusée dite à double effet, ou la fusée percutante, l’obus éclate en l’air, ou en touchant le sol. Il y a tout avantage à faire éclater en l’air l’obus à balles, qui couvre alors de ses éclats toute une zone de terrain. C’est dans ce but que les obus à balles et les obus à mitraille sont armés de fusées à double effet, tandis que les obus ordinaires sont armés de fusées percutantes.

La charge de poudre des canons de 90 et de 80 est contenue dans un sachet de toile amiantine. Dans les coffres, chaque gargousse est recouverte d’une enveloppe de papier goudronné, pour la défendre de l’humidité.

Les affûts des canons de campagne sont en métal : l’essieu, les flasques et la vis de pointage sont en acier doux ; les ferrures en fer, les semelles de sabot et le bout de crosse lunette, en acier de cémentation, et les autres parties de l’affût en bronze.

Le système de pointage qui sert à lever ou à baisser la culasse de la pièce comprend : le support de pointage ; l’excentrique ; la vis de pointage.

Lorsque la culasse repose sur la petite tête de l’excentrique, cet excentrique ne peut tourner autour de son axe ; mais si l’on imprime à la vis de pointage un mouvement de rotation, par l’intermédiaire d’une manivelle, la vis ne peut descendre, ni monter, puisqu’elle est arrêtée des deux côtés par une crapaudine et par une rondelle-écrou, et c’est alors l’écrou de la vis qui monte ou qui descend, entraînant la culasse. Dans ces circonstances, la marche ascendante ou descendante est régulière et lente, et rien n’est plus aisé que de donner à la pièce telle inclinaison que l’on voudra.

Le résultat ainsi obtenu est capital, car devant l’ennemi bien imprudent qui gaspille ses munitions, il ne faut tirer qu’à peu près à coup sûr. L’artilleur est donc forcé de modifier incessamment l’angle de son tir, selon que l’adversaire qui lui tient lieu de but se rapproche ou s’éloigne.

Chaque pièce de 90 est servie par six canonniers. On en compte huit pour les pièces de 80, parce que deux canonniers sont chargés de tenir les chevaux de leurs camarades.

La charge se fait en quatre temps. Au commandement : En action, le second servant de droite s’empare du levier de pointage et dirige la pièce à peu près vers le but ; le premier servant de gauche ouvre la culasse, et s’assure que l’obturateur est en bon état. Au commandement : chargez ! le premier servant de gauche introduit dans la culasse successivement l’obus et la gargousse ; le premier servant de gauche referme ensuite la culasse. Au commandement : pointez ! le premier servant de gauche pointe la pièce, à l’aide de la hausse. Au commandement : feu ! le premier servant de droite met le feu à la charge, au moyen de l’étoupille.

Ces mouvements, que nous avons tenu à reproduire ici sommairement, ne s’exécutent en si bel ordre que sur le terrain de manœuvres. Il arrive fréquemment, sur le champ de bataille, qu’une pièce soit desservie par deux ou trois hommes, leurs camarades ayant été tués ou blessés. Mais il est indispensable que les artilleurs soient absolument rompus, en temps de paix, avec les détails de la charge. Les canons de Bange sont, en effet, susceptibles de détériorations, et la moindre avarie suffirait à les mettre momentanément hors de service.

Plus l’industrie fait des progrès, et plus l’art de la guerre devient une science compliquée ; plus aussi l’intérêt suprême de la défense nationale exige de notre part des efforts constants, un zèle sans limites, et une application soutenue. Nous avons des canons incomparables ; il faut de bons pointeurs, pour les employer.


CHAPITRE III

les mitrailleuses, déceptions et préventions. — expériences récentes. — la mitrailleuse gatling. — les mitrailleuses anglaise et allemande. — le canon revolver hotchkiss. — rôle que joueront les mitrailleuses dans l’avenir.

Au moment où, dans les Merveilles de la science, nous décrivions les mitrailleuses française, belge et américaine, notre armée se mesurait, sur les champs de bataille de l’Est, avec l’armée allemande. On se tromperait fort en croyant que l’énorme supériorité du canon Krupp en acier sur nos pièces de 4, de 8 et de 12 en bronze, ait surpris tout le monde. On se doutait bien un peu, dans l’armée et même dans le public, que les canons prussiens avaient une portée plus considérable et une trajectoire plus tendue que les nôtres. Mais, d’une part, nombre d’officiers étaient encore persuadés que l’attaque à la baïonnette était le dernier mot de la tactique, et qu’il suffirait d’une compagnie de nos troupiers pour enlever toutes les batteries de l’ennemi. D’autre part, le public était alors si peu familiarisé avec les questions militaires, qu’il se payait volontiers de mots. C’est pour ces diverses raisons que la confiance dans la mitrailleuse était universelle en France, en 1870.

Cette confiance ne devait pas être de longue durée. Les mitrailleuses ne nous furent d’aucune utilité, pendant la guerre. Nos généraux, qui ne les avaient jamais vues à l’œuvre, essayèrent de s’en servir contre un adversaire qui se tenait à 3 000 ou 4 000 mètres de distance, alors que leur portée ne dépassait pas 500 mètres.

T6- d173 - Fig. 142. — explosion du caisson d’une mitrailleuse.png
Fig. 142. — Le général Abel Douay tué par l’explosion du caisson d’une mitrailleuse.

À la bataille de Wissembourg, le 4 août 1870, un obus prussien tombe sur un caisson de mitrailleuse. Le caisson fait explosion, et l’une des balles qu’il renferme va frapper mortellement le général Abel Douay. Ce fut assez pour provoquer tout un concert de récriminations contre les mitrailleuses, qui, du Capitole, furent bientôt traînées aux gémonies. Pour parler sans métaphore, ceux qui avaient le plus recommandé l’emploi des mitrailleuses furent les premiers à en demander la suppression.

C’était aller trop brusquement d’un extrême à l’autre.

Deux mois plus tard, en effet, les chefs de notre armée, qui avaient profité d’une expérience si chèrement acquise, tiraient parti des mitrailleuses. C’est ainsi qu’à Champigny, le 2 décembre 1870, deux mitrailleuses, commandées par le chef d’escadron Ladvocat, aujourd’hui général de division, exécutaient, à 500 mètres de distance, un tir rapide contre une division bavaroise ; et leur feu produisait de tels ravages que la marche en avant des colonnes ennemies était arrêtée net ; de sorte que le corps d’armée du général Ducrot put achever sa retraite, sans être inquiété. Nous verrons plus loin que les mitrailleuses figurent dans l’armement de nos forteresses, et qu’elles sont tout spécialement affectées à la défense des caponnières. À ce titre, ces engins, trop vantés jadis, trop décriés aujourd’hui, méritent une mention spéciale ; d’autant plus qu’ils ont été perfectionnés, qu’ils le seront encore, dans un avenir très prochain ; de sorte que la mitrailleuse future sera au canon ce que le fusil à répétition est au fusil à aiguille.

Nous avons donné, dans les Merveilles de la science[2], la figure, la description et la coupe de la mitrailleuse Gatling, ou mitrailleuse américaine. Nous renvoyons le lecteur à ces pages de notre ouvrage, auxquelles nous n’aurions que peu à ajouter ; la mitrailleuse Gatling n’ayant subi que des modifications sans importance depuis 1870.

Sa portée effective ne dépasse pas 800 mètres, mais, à cette distance, toutes les balles se logent dans un rectangle de 20 mètres de superficie. On a réussi, à l’aide de quelques perfectionnements ingénieux, à doubler presque la rapidité de son tir, et à lui faire tirer jusqu’à six coups, c’est-à-dire lancer 150 balles, dans l’espace d’une minute. Le diamètre des balles de cette mitrailleuse est de 13mm,6.

Pour la défense des places, l’artillerie a adopté une mitrailleuse de 13mm,5 ; chaque cartouche contient trois balles superposées. On devine aisément quels sont les avantages de cette substitution, quand il s’agit de repousser un assaut, et par conséquent, de couvrir une petite étendue de terrain du plus grand nombre possible de projectiles. Ajoutons que l’affût de la mitrailleuse actuelle est en bronze.

La mitrailleuse Gatling a été expérimentée dans une foule de circonstances, non seulement à terre, mais aussi à bord des navires. Au siège de Plewna, en novembre 1877, les Russes se servirent de deux batteries de mitrailleuses Gatling, pour arrêter les détachements turcs qui cherchaient à pénétrer jusque dans les tranchées. À cet effet, les mitrailleuses, abritées derrière de petits épaulements, étaient pointées, avant la nuit, vers la zone de terrain que devaient forcément traverser les Turcs, et au premier signal, les mitrailleuses étaient mises en mouvement.

À Tel el Kébir, en octobre 1882, les Anglais avaient une batterie de six mitrailleuses Gatling, servie par trente marins. Le 12 octobre, cette batterie reçut l’ordre de se porter en avant : elle vint à bonne distance des retranchements de Tel el Kébir. Devant elle, à sa droite et à sa gauche, se trouvaient des batteries ennemies, qui tiraient vivement sur les nouveaux arrivants. Immédiatement, le commandant ordonne d’ouvrir le feu ; en peu d’instants les parapets sont balayés, les embrasures sont criblées de projectiles, les Égyptiens se retirent, et les marins anglais, s’élançant à l’assaut, franchissent les retranchements, et poursuivent l’ennemi jusqu’auprès de son camp. Il est clair que si les Égyptiens avaient eu des canons à tir rapide, et s’ils avaient su les manier, les mitrailleuses anglaises auraient été bientôt démontées.

Aujourd’hui, où les expéditions coloniales ont pris un si large développement, l’usage des mitrailleuses est tout naturellement indiqué. Le crépitement qu’elles produisent agit sur l’esprit des indigènes, et produit presque autant d’effet que leur tir même.

Très légères, très mobiles, les mitrailleuses se plient à toutes les exigences d’un combat naval. Elles peuvent être installées et déplacées du pont d’un navire dans les hunes. En 1877, au combat livré par deux bâtiments anglais contre un vaisseau péruvien, une petite mitrailleuse Gatling fixée dans la hune du mât de misaine rendit de précieux services.

La mitrailleuse Gailing est formée, à volonté, d’une réunion de six, huit ou dix canons ; on choisit un de ces chiffres, d’après les conditions à remplir de légèreté et de vitesse du tir. Ce faisceau est maintenu rigide par des tresses placées de telle sorte qu’elles ne s’opposent pas à la dilatation naturelle du métal. Chacun des canons de fusil correspond à une platine. Au moyen d’une manivelle, l’artilleur fait tourner, en même temps, les canons et les platines. Indépendamment de ce mouvement de rotation commun, les platines vont en avant et en arrière : en avant, pour introduire les cartouches dans le tonnerre ; en arrière, pour opérer l’extraction des douilles vides. L’extracteur, qui n’a pas de ressort, saisit le culot de la cartouche, au moment de son introduction et avant qu’elle ait été poussée dans le canon. Le tir n’est possible que si la manivelle tourne de gauche à droite ; de cette façon, on prévient tout accident dans le cas où l’on est obligé de faire manœuvrer la pièce toute chargée. Pendant l’action, cinq cartouches sont constamment en marche ; tandis que l’une d’elles fait feu, une autre est introduite dans le canon, une troisième est extraite, la quatrième et la cinquième sont saisies par la platine. Ces mouvements alternatifs se succèdent sans aucune interruption, si bien que le tir se continue régulièrement et automatiquement tant que la pièce est approvisionnée.

Jusqu’en 1880, la mitrailleuse Gatling était approvisionnée par l’intermédiaire d’un tambour ; on fit usage, plus tard, d’un étui, dans lequel on introduisait quarante cartouches, qui descendaient dans le canon sous l’action de la pesanteur ; les cartouches pleines et les douilles vides se croisaient, et se faisaient obstacle.

Le chargement de la mitrailleuse actuelle se fait par un disque vertical dans lequel 104 cartouches sont contenues. Ces cartouches suivent une spirale, qui va du centre à la circonférence, et cela jusqu’à l’instant où elles sont introduites de force dans les canons. Des ailettes placées dans le disque, et mues par la manivelle de la mitrailleuse, poussent et guident les cartouches dans la spirale. Le chargement peut donc être effectué quelle que soit l’inclinaison de la pièce, fût-elle même verticale, ce qui permet d’exécuter des feux plongeants du haut en bas d’un parapet, d’un mât de misaine ou du pont d’un navire. Avec 10 canons, la mitrailleuse Gatling tire jusqu’à 1 200 coups par minute.

La mitrailleuse Gatling n’est pas certainement le type définitif. Elle peut être utile dans certaines circonstances, mais il serait inutile d’en introduire plusieurs batteries dans nos parcs de siège. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’elle est la seule qui ait été largement essayée depuis la guerre de 1870.

Un constructeur américain, M. Maxim, a, plus récemment, construit une mitrailleuse dont les dispositions mécaniques diffèrent de celles de la mitrailleuse Gatling, en ce que le mouvement de recul de la pièce est utilisé pour recharger le canon. Cette mitrailleuse figurait à l’Exposition de Paris de 1889, et le shah de Perse se donna la satisfaction de faire tirer cette bouche à feu sous ses yeux.

Nous emprunterons la description de la mitrailleuse Maxim au journal la Science illustrée, du 27 avril 1889.

« Le canon automatique Maxim est construit, dit la Science illustrée, de telle façon qu’il suffit de tirer un seul coup pour le faire fonctionner indéfiniment et vider son magasin de cartouches, le tireur n’ayant qu’à diriger la pièce. La force du recul est employée à extraire la cartouche vide, à en glisser une neuve dans le tonnerre et à faire partir le coup ; le canonnier maintient simplement la détente poussée. Toutes ces opérations se font automatiquement, et la pièce tire sans interruption jusqu’à épuisement complet de son magasin.

« Décrivons brièvement l’opération.

« La culasse est d’abord manœuvrée à la main, la première cartouche poussée dans le canon, et la gâchette pressée pour faire partir le premier coup. Le recul produit par l’explosion est reçu par la culasse qui se trouve lancée en arrière, entraînant le canon à sa suite. Pendant ce mouvement, la culasse s’est ouverte, le culot vide a été extrait, l’aiguille mise au cran de sûreté, et une nouvelle cartouche est venue se placer devant l’ouverture du canon, toute prête à y être poussée. Mais toute la force du recul n’a pas été employée dans cette première action ; elle a tendu aussi un ressort en spirale qui, en revenant à sa position primitive en vertu de son élasticité, ramène le canon dans sa position normale pour le tir, y pousse la nouvelle cartouche et ferme la culasse. Au même moment, l’aiguille vient frapper sur la capsule de la cartouche.

« La mitrailleuse se compose de deux parties, l’une mobile, l’autre immobile. La portion mobile comprend le canon, la platine, le levier, la culasse et une charpente intérieure supportant les diverses parties du mécanisme.

« La partie mobile constitue à elle seule, en réalité, le canon ; la partie immobile ne lui sert que de support.

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Fig. 143. — La mitrailleuse Maxim en action.

La figure 143 représente le fusil en action, avec sa boîte à munitions, et montre les culots extraits et projetés en avant.

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« La figure 144 est une vue de la portion immobile de la mitrailleuse, montée sur tourillons, permettant les mouvements latéraux aussi bien que les verticaux, et munie de manettes et d’une détente pour le tir.

« La figure 145 est une section longitudinale du fusil en position pour tirer.

« La figure 146 est une projection horizontale du fusil ; le dessus (n° 32 dans la figure 145) a été enlevé, ainsi que certaines autres parties, pour permettre de voir le mécanisme.

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Fig. 147. — Boîte à munitions.

« La figure 147 est une vue de la boîte à munitions et d’une partie du mécanisme qui opère le chargement.

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Fig. 148. — Partie mobile du canon.

« La figure 148 est une vue de la partie du fusil inclinée en arrière, de façon à permettre de voir la culasse. La partie immobile a été enlevée et les différentes parties sont vues dans la position qu’elles occupent au moment où la culasse arrive à la fin de son mouvement de recul.

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Fig. 149. — Culasse démontable, porteur et platine.

La figure 149 représente ce qu’on appelle la targette, inclinée en arrière pour montrer le mécanisme qui constitue à la fois la platine, la culasse, le chargeur et l’extracteur. On voit que, dans le mouvement de la charge et de l’extraction, la tête du culot est fortement prise des deux côtés. Cette pièce est assez petite et peut facilement tenir dans la poche d’un soldat. Comme c’est une des parties les plus sujettes aux accidents et dérangements, chaque mitrailleuse en possède deux, de façon à pouvoir remplacer rapidement celle qui serait dérangée.

Toutes les parties dessinées en traits pleins dans la figure 144 restent immobiles pendant le tir, à l’exception du levier coudé, nos 2, 3, fixé sur un axe qui fait partie de la portion mobile. Cette portion mobile est montée sur le fût du fusil, 4, de manière à pouvoir reculer de 0m, 025.

« À la gauche et à l’extérieur du canon, du côté opposé au levier, nos 2, 3, un ressort en spirale, n° 5, est attaché à l’axe, n° 1, du levier au moyen d’une chaîne, n° 6, et d’une petite fusée, n° 7, vues en traits pointillés.

« Dans la figure 146, la boîte, n° 8, qui contient le ressort, n° 5, est ouverte pour montrer le ressort et sa chaîne, s’attachant sur l’axe, n° 1.

« Quand l’arme fait feu, le bras, n° 4, du levier, nos 2, 3, qui appartient à la portion mobile, est poussé violemment contre un buttoir, n° 9, fixé sur le fût du fusil, n° 4 ; cet arrêt brusque fait tourner l’axe, n° 1, et force le bras, n° 3, à venir frapper un ressort d’arrêt, n° 10, établi à l’extérieur de la charpente ; il le dépasse et y reste accroché, si bien que le ressort, n° 5, est non seulement allongé de 0m,025 par le recul, mais encore se trouve tendu par la chaîne attachée à la fusée n° 7.

« Le bras du levier, n° 3, étant resté sur le ressort, n° 10, l’action du ressort, n° 5, ramène d’abord le canon et toute la partie mobile dans sa position de tir, puis fait tourner le levier. Le bras, n° 3, vient s’abattre sur un arrêt, n° 11, qui peut tourner autour d’un point fixe. Ce buttoir reçoit le coup, pivote et prévient ainsi tout rebondissement du levier.

« Dans la section (fig. 145), toutes les pièces sont vues dans la position qu’elles occupent quand le fusil est prêt à tirer. La platine, n° 12, porte une aiguille, un ressort, un percuteur et une gâchette.

« Quand la détente, n° 13, placée entre les deux manettes verticales, n° 36, est pressée, la tige, n° 14, est tirée en arrière et son buttoir, n° 15, accroche la partie inférieure de la gâchette, n° 16, provoque ainsi la chute du percuteur, n° 17, sur l’aiguille, n° 19, qui, projetée violemment en avant, vient frapper l’amorce de la cartouche et la faire partir. Un ressort, n° 38, ramène par sa contraction la détente et la tige, n° 14, à leur position première. Toutes les opérations du mécanisme de la culasse sont effectuées par les mouvements réciproques du levier, nos 2, 3.

Le levier du fusil a un bras, n° 20, placé à l’intérieur du fût de l’arme, n° 4, et disposé à angle droit avec le bras, n° 2, du levier extérieur. À ce bras, n° 20, est attachée, de manière à pouvoir pivoter, l’extrémité postérieure d’un transmetteur, nos 22, 23, dont la partie n° 23 est reliée à la culasse, n° 12. Quand le levier extérieur est poussé en avant, le bras, n° 20, du levier intérieur est renversé en arrière, dans la position indiquée par la ligne pointillée (fig. 145). La partie n° 23 de la tige se trouve en contact avec la tête du percuteur, n° 17, le baisse, tire en arrière l’aiguille et comprime le ressort, 15, jusqu’à ce que la gâchette, 16, se soit engagée dans le marteau et qu’une autre gâchette, 24, ait arrêté l’aiguille dans un cran de sûreté. En même temps la culasse est rejetée en arrière, le culot vide extrait une nouvelle cartouche tirée de la ceinture, le porteur, 25, qui contient le déchargeur et l’extracteur s’abaisse, la cartouche est portée devant le canon, 26, et le culot vide devant le tube de décharge, 27.

Les coulisses 28, de la pièce 25, pendant le recul et l’ouverture de la culasse, glissent sur les cames 30, portées par le fût, 4. La pièce, 25, se trouve ainsi soutenue pendant l’extraction du culot vide et la prise d’une nouvelle cartouche dans le ceinturon. Elle descend ensuite par son propre poids et par l’effet d’un ressort, 31, attaché à l’intérieur du couvercle, 32, sur le fût 4. Le porteur est tenu et guidé pendant son mouvement en avant par les coulisses, 28, qui glissent sur la surface inférieure des cames, 30, jusqu’à ce que la culasse soit fermée. La pièce, 25, porte des crochets à ressort, 33, 34 et 35, qui, par leurs saillies, retiennent la cartouche neuve et le culot vide, comme le montre la figure 143.

Les cames, 40, pendant la fermeture de la culasse, actionnent un levier, 41, qui soulève le porteur, 25. Au même instant le crochet à ressort, 33, cède et passe sur la tête d’une cartouche de ceinturon, 42 ; le crochet, 34, passe sur la tête de la cartouche qui se trouve dans le canon et le crochet, 35, passe sur le culot vide dans le tube, 27. Le porteur est donc débarrassé de la cartouche vide et tient déjà une nouvelle cartouche du ceinturon.

« Dans les coulisses, 45, du porteur, 25, s’engagent les rebords de la cartouche qui se trouve ainsi complètement prise. Pendant le double mouvement en avant et en arrière de la culasse la cartouche est extraite du ceinturon et poussée ensuite dans le canon ; de même le culot vide a été retiré du canon, puis poussé dans le tube de décharge, 27, où il est pris par un ressort, 46, jusqu’au moment où il est rejeté par la cartouche vide qui lui succède.

« L’aiguille, 19, glisse entre des guidons dans la culasse, et ne peut frapper la cartouche qu’à travers un trou, 52, du porteur, 25 ; elle ne peut donc faire partir le coup que lorsque le porteur, 25, a achevé son mouvement et que la culasse est fermée, comme on le voit dans les figures 139 et 140. La gâchette de sûreté, 24, empêche encore l’aiguille de partir, jusqu’au moment où, par le mouvement de fermeture de la culasse, elle se trouve soulevée par les tiges, 22, 23, et met l’aiguille en liberté. Un petit crochet de sûreté, 53, empêche la détente d’être poussée tant qu’il n’est pas soulevé et tiré en arrière.

« Dans le tir continu, les culots vides sont portés à tour de rôle dans le tube, 27, et en sont chassés avec une grande force par le coup reçu du culot qui succède, au moment de son entrée dans le tube.

« Les deux parties, 22, 23, de la tige sont jointes au moyen d’un écrou sans fin, 54, si bien que, grâce à ce système, la platine du fusil peut être enlevée et replacée en quelques secondes. Un petit crochet, 56, attaché à la charpente mobile 47, soutient la pièce, 22, au moment où elle est levée pour remplacer la platine, facilitant ainsi l’opération.

« L’axe, 1, est soutenu dans des portants, 56, pris sur la charpente intérieure mobile, 47, et s’étendent par des pistes extérieures, 57, dans le fût externe, 4, ces pistes étant d’une longueur suffisante pour permettre le recul de la pièce, 47, et de son mécanisme.

« Quand la culasse est fermée, le bras de levier, 20, porte contre des buttoirs, 58, attachés à la charpente, 47. Aussi pendant la période de l’explosion la culasse est fortement appliquée contre le canon et supporte le choc du recul, si bien que le canon, le levier et le fût, 47, ou toute la partie mobile du canon, reculeront jusqu’au moment où le bras, 2, frappe le buttoir, 9, comme nous l’avons dit plus haut. C’est alors que ce bras, 2, se trouve poussé en avant et ouvre la culasse d’abord lentement, puis plus rapidement. Le culot vide est ainsi extrait du canon, d’abord très lentement, et de même pour la cartouche neuve retirée du ceinturon.

« La plus grande partie du temps qui s’écoule entre deux décharges se passe dans l’ouverture de la culasse, si bien que la pression des gaz a produit tout son effet dans le canon avant que la culasse n’en soit retirée.

« Le chargement des cartouches se fait de la façon suivante. Les cartouches sont placées dans le ceinturon, 42, formé de deux bandes d’étoffe réunies entre elles par des œillets et des lames de cuivre. Au bord le plus rapproché de la balle, la ceinture est fortifiée par une corde cousue dans un repli de l’étoffe, si bien que les cartouches restent horizontales, et de quatre en quatre les lames de cuivre se prolongent entre les balles, maintenant ainsi les cartouches bien droites dans leurs étuis.

« La boite ou magasin qui contient le ceinturon, 42, rempli de cartouches est placée dans le montant. Les boîtes de réserve peuvent être placées et transportées sur le même montant. Le levier, 61, vu en haut de la figure 147, est actionné par le mouvement du canon, de telle façon que les cartouches se mettent en position une par une. Les pièces recourbées, 62, guident les balles et les maintiennent dans la bonne position.

« Le fût, 4, porte une chambre à eau, 67, à travers laquelle le canon, 26, glisse longitudinalement. Cette chambre contient environ trois litres et est remplie par une ouverture percée près de son extrémité postérieure et bouchée par un tampon, 68, Les joints sont serrés autour du canon de la manière suivante. À l’extrémité antérieure du canon est une boîte à étoupes, 69, avec sa garniture et un anneau, 70, qui se visse à l’intérieur comprimant la garniture autour du canon.

« À l’autre extrémité du canon est un anneau de piston, 71, qui empêche l’eau de s’échapper pendant les mouvements, et en 72 se trouve une soupape, qui se ferme, empêchant l’écoulement de l’eau quand la mitrailleuse ne tire pas et que le canon est à l’intérieur.

« Le canonnier au moyen des manettes, 36, peut diriger le canon et le pointer dans toutes les directions. Les pouces se trouvent tout naturellement placés pour le maniement de la détente. On peut ainsi couvrir de balles en un court instant un espace déterminé. Au moyen des guidons 80 et 81, le soldat peut viser avec la plus grande exactitude comme s’il avait un fusil. La rapidité de tir varie de 600 à 700 coups par minute suivant le type des cartouches employées. »

Les Anglais ont modifié la mitrailleuse Gatling en plaçant verticalement les magasins de cartouches. Nous représentons dans la figure 150, la mitrailleuse anglaise servie par des marins, et tirant dans un hunier. Le mécanisme qui amène chaque canon en face des cartouches est le même que celui de la mitrailleuse Gatling.

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Fig. 150. — Mitrailleuse anglaise placée dans un hunier.

Nous devons une mention spéciale à une mitrailleuse aujourd’hui adoptée dans l’armée française, et qui est utilisée à la fois sur nos vaisseaux, et pour la défense de nos places fortes. Nous voulons parler de la mitrailleuse, ou canon-revolver Hotchkiss, que nous représentons dans les figures 151 et 152.

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Fig. 151. — Mitrailleuse Hotchkiss, pour la défense des places (pièce fixe).
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Fig. 152. — Mitrailleuse Hotchkiss mobile, adoptée par l’artillerie française pour la défense des places (pièce attelée).

En 1879, la marine française adopta cette bouche à feu, pour combattre les bateaux-torpilleurs. La Russie, la Hollande, le Danemark, la Grèce, ont aussi installé le canon-revolver Hotchkiss à bord de leurs bâtiments de guerre, et l’Amirauté allemande a suivi leur exemple, en 1886.

On s’étonnait de ne pas voir les artilleurs de terre faire usage de cette pièce, à la fois puissante et légère, dont les mérites avaient vivement frappé M. le général Favé, dès 4877, ainsi qu’il le dit dans son Cours d’art militaire, professé à l’École polytechnique. Il semblait que le canon-revolver Hotchkiss était susceptible, d’un emploi plus varié, et l’événement a justifié ces prévisions, puisqu’il a été adopté en 1881, par notre artillerie de terre, pour concourir à la défense des places fortes.

La mitrailleuse Hotchkiss se compose de cinq tubes, montés parallèlement l’un à l’autre, autour d’un axe central et placés entre deux disques en bronze. Ce groupe de tubes peut tourner devant un bloc de culasse, qui contient les mécanismes de chargement, d’inflammation et d’extraction de la douille des cartouches. La manivelle, placée sur le côté droit du canon, fait mouvoir simultanément le piston de chargement, le percuteur, l’extracteur et les tubes. Une disposition ingénieuse fait qu’à chaque tour de la manivelle un coup part, un canon reçoit une cartouche tandis que l’extracteur retire la douille d’un troisième. Les mêmes organes servent donc pour tous les tubes, ce qui a permis de les faire très résistants et capables de soutenir un tir prolongé.

La figure 151 représente un canon-revolver du calibre de 17 millimètres, monté sur bloc, et qui peut être tiré dans toutes les directions, au moyen d’une crosse, A, que le pointeur épaule, et la figure 152 un canon de 42 millimètres monté sur affût de campagne pour la défense des places, avec ses différentes munitions et son brancard d’attelage.

Nos vaisseaux font usage d’un canon de 37 millimètres, monté sur pivot, comme celui que représente la figure 151, et que le pointeur épaule de la même manière.

Avec les petits canons, le pointeur tourne lui-même la manivelle ; avec les canons de 47 millimètres, un second servant tourne la manivelle, sans pouvoir faire partir le coup, et le pointeur tire lorsqu’il juge convenable en pressant sur une détente adaptée à une crosse de pistolet, placée sous la culasse, et qui sert également pour la manœuvre. Un troisième servant est chargé d’alimenter le magasin à cartouches placé sur le côté gauche de la culasse, comme l’indique la figure 151.

La mitrailleuse Hotchkiss peut tirer jusqu’à 80 coups dans une minute.

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Fig. 153. — Coupe de la cartouche de la mitrailleuse Hotchkiss.

Généralement on fait usage d’un obus explosif, en fonte, armé d’une fusée percutante (fig. 153). On emploie aussi un boulet ogival en acier, à pointe durcie, pour percer, à distance, les bateaux torpilleurs, ainsi qu’une petite boîte à balles.

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Fig. 154. — Boite à mitraille de la mitrailleuse Hotchkiss, vue extérieure et coupe.

La cartouche (fig. 154) se compose, comme celle du fusil Gras, d’une feuille de cuivre enroulée, garnie d’un culot, au centre duquel se trouve une amorce ordinaire.

Tous ces projectiles sont pourvus d’une ceinture en laiton, simplement posée sur des rainures ménagées dans la fonte ou l’acier. Quand on met le feu, le laiton, comprimé par la pression des gaz, entre dans les rainures, et la liaison du projectile et de son enveloppe se trouve ainsi assurée.

Le canon-revolver moyen (de 42 millimètres) pèse 475 kilogrammes, et son affût, avec accessoires, 530 kilogrammes. Sa portée est de plus de 2 000 mètres. Comme il peut tirer 80 coups à la minute, sans que le pointage se dérange, et sans que la solidité de l’affût soit compromise, il est facile de se rendre compte des services qu’il peut rendre, dans une place assiégée, pour battre certaines parties des défenses que l’ennemi pourrait envahir par une nuit obscure. En modifiant la rayure des cinq tubes du canon-revolver, de façon à obtenir une grande dispersion de la mitraille, et en pointant d’avance les pièces, on empêchera toute attaque de vive force que l’ennemi tenterait, à la faveur de l’obscurité ou du brouillard.

Pour terminer cette revue nous mettrons sous les yeux du lecteur (fig. 155) le dessin du modèle d’une nouvelle mitrailleuse adoptée en 1889, par l’État-major allemand. C’est un canon-revolver à 6 tubes placés horizontalement, et qui lancent, comme la mitrailleuse Gatling, une pluie de balles, à la distance de 1 000 mètres, au moins. Elle peut être attelée comme un canon de campagne.

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Fig. 155. — Mitrailleuse allemande, attelée.

En résumé, les mitrailleuses longtemps délaissées, en raison de leur insuccès pendant la guerre franco-allemande, ont repris faveur à notre époque, par suite d’une étude attentive des conditions dans lesquelles on doit recourir à leurs services.

Quel que soit son effectif et la mobilité des pièces qu’elle attelle, l’artillerie ne saurait être partout, sur un champ de bataille. Dès que l’armée s’engage dans les montagnes, l’artillerie de campagne ne se meut que très lentement, et l’on verra, au chapitre suivant, que les canons de montagne ne suppléent pas d’une façon absolue aux canons de 90 et de 80. Pendant la guerre d’Orient, le général Skobeleff avait imaginé, pour repousser les attaques des Turcs, de commander des feux de salve à grandes distances. Les Russes appuyaient la crosse du fusil, soit contre leur jambe, soit même à terre, et ils donnaient ainsi à l’arme l’inclinaison à peu près convenable. Mais ce genre de tir est d’un usage à la fois difficile et restreint, et l’on aperçoit tout de suite le parti que l’on pourrait tirer des mitrailleuses, pour le remplacer. Enfin, le principe même des canons à balles, c’est-à-dire la réunion de plusieurs canons, leur chargement presque simultané et le tir presque automatique, ce principe est fécond en applications diverses. Un jour, certainement, quelque ingénieur trouvera le moyen de réunir des canons de plus gros calibre, et de construire une mitrailleuse qui lancera, non plus des balles, mais des obus C’est pour cette raison que nous avons décrit tous les types actuels de mitrailleuses, bien qu’elles aient perdu la plupart des défenseurs qu’elles comptaient jadis.


CHAPITRE IV

les canons de montagne, le personnel et le matériel. — canons de 80. — les canons démontables.

La France possédait depuis longtemps des canons de montagne, mais il n’y avait pas de batteries spécialement affectées à ce service. Cette lacune fut comblée, en 1887, par le général Ferron, alors Ministre de la guerre. Il est, d’ailleurs, surprenant que l’on eût attendu si longtemps pour cette création. En effet, l’artillerie de montagne est la seule qui ait été employée pendant la période, si longue et si tourmentée, de la conquête de l’Algérie. En Tunisie, le général Forgemol ne put se servir que de pièces de montagne. Au Tonkin, on dut armer avec des pièces de montagne les batteries d’artillerie de campagne qui faisaient partie du corps expéditionnaire, commandé par le général Millot, et les canons de campagne ne servirent que pour la défense et l’attaque des places.

Ce n’est pas que la différence de poids entre le canon de campagne et celui de montagne soit très considérable, mais la pièce de montagne est un canon démontable, qui peut être transporté par morceaux, d’un lieu à l’autre, particularité à laquelle ne prétend pas le canon de campagne.

Pour le dire en passant, les Russes ont trouvé ce procédé si avantageux, qu’ils ont construit un canon de siège démontable, dont ils se sont servis devant Plewna.

Ce que nous venons de dire sur la guerre de montagne suffit pour indiquer les conditions que doit remplir un canon de montagne. Tel qu’il est, tel que le représente la figure 156, le canon de 80, du système de Bange, remplit toutes les conditions voulues. D’un transport facile, il ne se prête pas seulement à la guerre de montagne ; il ne serait pas moins utile pour la guerre de rues, puisqu’on le hisserait très facilement jusqu’aux étages supérieurs des maisons.

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Fig. 156. — Canon de montagne, de 80 millimètres.

Le canon de 80 millimètres, qui fut définitivement adopté en 1878, est une bouche à feu en acier, rayée à droite, et se chargeant par la culasse. Elle tire, avec une charge de 400 grammes, un obus, qui pèse 5 kilogr. 600, avec une vitesse initiale de 257 mètres et une portée de 4 050 mètres.

Longueur totale de la bouche à feu 
1m,200
Longueur de la partie frettée 
0m,550
Nombre des rayures 
24
Épaisseur de la bouche à feu 
15 millim.
Prix approximatif 
1 700 fr.

La pièce pèse 105 kilogrammes et l’affût 195 kilogrammes. La caisse à munitions, qui contient 7 charges de poudre et 7 projectiles, à savoir 4 obus ordinaires, 2 obus à balles et 1 boîte à mitraille, pèse 58 kilogrammes. Le mécanisme de culasse est identique à celui des canons de campagne du système de Bange. L’affût, entièrement métallique, est pourvu d’un système de freins, pour modérer le recul de la pièce. Ce recul est d’autant plus considérable que le rapport du poids de la pièce au poids du projectile est plus faible.

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Fig. 157. — Canon de montagne traîné à la limonière.

Comme le montre la figure 157, l’affût du canon de montagne peut être monté sur un brancard double, appelé limonière. Cette limonière se compose de deux bras, A, d’une entretoise, B, et d’une bande de support, C. La partie centrale de la bande de support s’engage dans le bout de crosse de la flèche d’affût. Alors, le mulet, au lieu de porter la pièce, la traîne. Le second mulet, celui qui transportait l’affût, est attelé en avant du premier, à l’aide de traits, que l’on fixe aux crochets d’attelage des bras de la limonière. On a recours à ce mode de transport dès que l’on marche en terrain peu accidenté.

Dans les montagnes, on charge le matériel sur trois mulets : un mulet porte, comme on le voit sur la figure 158, la pièce de canon. À cet effet, l’animal est pourvu d’un bât, A, en bois et matelassé. Ce bât est ingénieusement aménagé pour recevoir la charge. Chaque mulet ne doit pas transporter un poids supérieur à 150 kilogrammes. Comme le canon lui-même ne pèse que 105 kilogrammes, un seul mulet le porte sans difficulté ; mais il n’en est pas de même pour l’affût, dont le poids total est d’environ 190 kilogrammes. Le colonel de Range a réussi à résoudre ce problème, en divisant l’affût en deux parties : un mulet porte l’affût sans flèche et sans roues ; un autre mulet est chargé de la flèche, des roues et de la limonière.

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Fig. 158. — Mulet portant le canon de montagne.

Les pièces d’artillerie de montagne sont destinées à être portées à dos de mulet, pour la traversée des montagnes. Les conducteurs, qui ne montent jamais sur les mulets, sont équipés en servants à pied, chaussés de guêtres, au lieu de bottes, et le bas du pantalon en cuir (fig. 158). Ils doivent savoir bâter un mulet et arrimer sur le bât les différentes pièces si compliquées du matériel de montagne. C’est toute une éducation spéciale que reçoivent ces soldats. De plus, en campagne, ils sont armés du mousqueton, et même d’un mousqueton à répétition. Que de fois n’arrivera-t-il pas, en effet, qu’une batterie d’artillerie de montagne ou une section (composée de deux pièces) sera surprise, dans un défilé, au passage d’un col, par un petit détachement ennemi ! Contre la fusillade, l’effet du canon seul ne serait pas suffisant. Les canonniers se transformeront alors en fantassins, et feront le coup de feu, comme de simples tirailleurs.

Ce n’est pas seulement en vue des campagnes hors d’Europe que la France a complété son matériel et spécialisé le personnel de l’artillerie de montagne. La nouvelle diplomatie italienne veut que nos anciens compagnons d’armes de Magenta et de Solférino soient aujourd’hui les défenseurs de la triple alliance, et les serviteurs de la politique de M. de Bismark. Il faut donc nous tenir prêts contre une attaque du côté des Alpes. Nos frontières du nord, du nord-est et de l’est sont défendues par nos armées et par nos forts, et le rempart des Alpes nous protège contre l’ingrate Italie ; mais il importe de fermer les débouchés de cette énorme chaîne de montagnes. C’est dans ce but que douze bataillons de chasseurs à pied sont cantonnés entre Grenoble et Nice, et que chacun des bataillons alpins est pourvu d’une batterie de montagne.

Bataillons et batteries, fantassins et canonniers, ont accompli, dans les Alpes, de véritables tours de force. Ils ont franchi le col de la Béranda, et bien d’autres passages, réputés dangereux. Tous les officiers de ces batteries et de ces bataillons sont membres du club alpin français ; ils guident leurs troupes, avec autant de sang-froid que d’adresse, à travers les glaciers et les neiges, sur les pentes escarpées de l’un et de l’autre versant. Aux bersagliers italiens, la France opposerait donc ses bataillons alpins. Dieu veuille que cette lutte fratricide nous soit épargnée !

Chaque batterie de montagne compte une forge, qui est transportée à dos de mulet, comme les pièces et l’affût. La forge proprement dite et le soufflet sont enfermés dans une caisse, qui pèse 44 kilogrammes. Une autre caisse, qui pèse 43 kilogrammes, contient la bigorne et son bloc, le seau et les outils du maréchal ferrant.

Au total, chaque batterie d’artillerie de montagne comprend 6 canons de 80 millimètres, 60 caisses à munitions, 1 forge, 2 caisses d’outils, 6 caisses d’approvisionnement, 1 caisse aux instruments et 7 caisses de transport. 57 mulets suffisent au transport de tout ce matériel. En outre, chaque batterie est escortée par une section de munitions d’artillerie, comptant 1 canon et 3 affûts de rechange, 60 caisses à munitions, 1 forge et 6 caisses transportées par 41 mulets, enfin, par une section de munitions d’infanterie comptant 33 caisses à munitions d’infanterie et 3 caisses à munitions de revolver, plus une forge et trois caisses, portées par 21 mulets.

Les Anglais, dans l’armée des Indes, emploient les éléphants pour transporter leurs pièces d’artillerie. Un seul de ces énormes animaux pourrait porter une demi-douzaine de nos canons de 80. Aussi les artilleurs anglais juchent-ils sur le dos de leurs éléphants des pièces de bien plus gros calibre.


CHAPITRE V

l’artillerie de siège. — rôle de l’artillerie pendant le siège d’une place. — description des canons de 120 et de 155, et des mortiers rayés. — les parcs de siège. — le parc de siège de l’armée allemande.

Quel est le but que poursuit l’artillerie de siège ? Le colonel Plessix, qui a été professeur du cours d’artillerie à l’École de Saint-Cyr, le définit en ces termes, dans son ouvrage :

« Combattre et réduire au silence la puissante artillerie de la place assiégée, qui comprend généralement des pièces du plus fort calibre ; rendre inhabitables les terre-pleins de la fortification ; disloquer les abris qui y sont établis ; ruiner toutes les défenses de la place ; ouvrir, de loin si cela est possible, les remparts à l’armée assiégeante, en détruisant les escarpes de la fortification et en renversant les parapets dans le fossé, de manière à former des rampes praticables aux colonnes d’assaut[3]. »

On ne saurait être plus précis ; pourtant quelque nombreuses que soient, d’après le colonel Plessix, les obligations de l’artillerie de siège, il en est une qu’il a négligée, et nous nous garderons bien de lui en faire un reproche. L’artillerie de siège peut être appelée à bombarder la ville. Ce mot de bombardement éveille sans doute de cruels souvenirs, et ce n’est pas nous qui inviterons nos artilleurs à faire subir jamais, aux villes qu’ils assiégeront, le traitement qui fut infligé par l’artillerie allemande aux habitants de Strasbourg, de Phalsbourg, de Belfort, de Toul, de Longwy et de Paris. Il ne faut pas perdre de vue, pourtant, que le premier devoir du général en chef consiste à ménager le sang de ses soldats, et que tout est préférable à un assaut. Puis, dans la guerre future, les villes elles-mêmes, entourées de forts situés à des distances qui varient entre sept et douze kilomètres, ne seront que très rarement atteintes par les obus. Il est bien évident, au contraire, que les forts seront bombardés à outrance. Il ne manque même pas d’adversaires de la fortification qui ont appliqué aux forts détachés entourant Paris l’épithète, peu flatteuse, de « nids à bombes ».

Les considérations humanitaires n’ont rien à voir dans l’espèce ; un fort est un ouvrage défendu par des soldats, attaqué par d’autres, et tous les moyens sont bons pour le détruire, y compris la dynamite et la mélinite. Nous ne sommes plus au xviiie siècle ; à mesure que la civilisation se développe, la guerre apparaît avec des raffinements plus cruels, et se fait plus féroce. Où est l’époque où nos chevaleresques aïeux criaient à leurs ennemis : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers ! » Les Prussiens ont changé cela : aujourd’hui, c’est à qui tirera le premier et de plus loin !

On le voit, l’artillerie de siège a des occupations aussi nombreuses que variées ; encore ne lui est-il pas toujours facile de s’acquitter d’une seule de ces missions. Au fond, nous assistons, depuis des années, à un véritable duel entre l’artillerie et le génie. Les officiers du génie ont usé de mille ressources pour s’abriter contre les obus ; l’artillerie, piquée au jeu, a redoublé d’efforts pour démolir l’escarpe en pierre ou le talus du rempart caché derrière d’énormes ouvrages en terre.

Ouvrir une brèche dans un rempart n’est pas une tâche aussi facile qu’on serait tenté de le croire. Si le tir est précipité, les premiers blocs de terre qui tombent forment obstacle, et arrêtent la chute des autres terres. Le sommet du talus s’écroule, mais pour refaire plus bas un autre talus, souvent infranchissable. Il est vrai que ceux qui ont trouvé des lois pour construire ont aussi découvert des lois pour démolir. On procède au tir contre les défenses dans un ordre régulier, par rangées successives, en découpant des escaliers dans le mur du rempart, de telle façon qu’un morceau tout entier de l’escarpe s’écroule à la fois, et livre passage aux soldats qui, dans les tranchées profondes, attendent le signal de l’assaut.

Le canon de 155, construit par le colonel de Bange, et que nous représentons par la figure 159, se prête à merveille à ce genre de tir.

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Fig. 159. — Canon de siège de 155 millimètres, du colonel de Bange.

Ce canon, dont le diamètre, comme le dit son nom, est de 155 millimètres, à la bouche, est en acier, rayé à droite, se chargeant par la culasse. Il pèse 2 530 kilogrammes et tire, avec une charge de 8 kil. 750, un obus qui pèse 40 kilogrammes, dont la vitesse initiale est de 464 mètres et la portée exacte de 9 100 mètres.

Longueur totale de la bouche à feu 
4m,200
Longueur de la partie frettée 
3m,015
Nombre des rayures 
48
Épaisseur de la pièce 
52mm,5
Prix approximatif de la pièce 
17 800 fr.

Le corps du canon est formé d’un tube en acier fondu, martelé et trempé à l’huile, renforcé par deux rangs de frettes, à sa partie postérieure. Ces frettes sont en acier puddlé, fabriquées par enroulement et trempées. Celles du premier rang sont au nombre de 10 ; elles sont posées sur le tube, au diamètre de 300 millimètres, avec un serrage de 45 centièmes de millimètre. Les frettes du second rang, au nombre de 6, sont posées par-dessus les frettes du premier rang, au diamètre de 370 millimètres, avec un serrage de 55 centièmes de millimètre.

Le mécanisme de fermeture de la culasse est le même que celui du canon de 90 ; les dimensions seules sont différentes. Il en est de même pour l’obturateur.

Au début, on s’était contenté, pour modérer le recul, d’engager des sabots d’enrayage sous les roues de la pièce. Ce procédé étant insuffisant, la direction de l’artillerie a fait munir les affûts des canons de 153, de freins hydrauliques, du modèle 1883.

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Fig. 160. — Frein hydraulique d’affût.

Le frein hydraulique représenté par la figure 160 se compose d’un cylindre dans lequel se déplace un piston P, guidé par une tige T. La tige T est reliée à l’affût B de la pièce ; le frein est attaché, en A, à un pivot en acier fixé sur la plate-forme. On verse entre le piston P et l’affût B un mélange de 60 parties de glycérine et de 40 parties d’eau. Le coup part, l’affût recule, en entraînant la tige T, et, par conséquent, le piston P. Au fur et à mesure que ce piston recule, il comprime le mélange de glycérine et d’eau, et la résistance de ce mélange augmentant progressivement fait obstacle au recul de la bouche à feu, et l’arrête assez vite. Une fois le recul limité, le mélange de glycérine et d’eau comprimé tend à se dilater, en repoussant le piston P ; le piston, à son tour, entraîne vers l’avant la tige T, laquelle ramène l’affût à sa position primitive.

Il est inutile d’insister sur les avantages de ce système. Autrefois, les mouvements de mise en batterie éveillaient l’attention de l’ennemi et lui permettaient de régler son tir ; l’application du frein hydraulique, qui rend inutile tout mouvement du pointeur, les a supprimés ; c’est double bénéfice de temps et de sécurité.

Le canon de 155 lance des obus ordinaires, des obus à balles, des boîtes à mitraille et des obus de rupture. Le type des obus de rupture n’est pas encore définitivement adopté. Tout ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que ces projectiles, destinés au tir contre les coupoles cuirassées, seront en acier.

L’obus ordinaire est en fonte ; il reçoit une charge intérieure d’un kilogramme 400 de mélinite, et est armé d’une fusée percutante de siège.

L’obus à balles est en fonte aussi, un peu moins long que l’obus ordinaire, rempli de 270 balles en plomb durci, et de 450 grammes de poudre MC30. La boite à mitraille contient 429 balles en plomb durci reliées entre elles par du soufre fondu ; elle pèse 40 kilogrammes.

La charge du canon de 155 est enfermée dans un sachet de toile amiantine incombustible ; le poids de cette charge varie avec le tir que l’on veut obtenir.

C’est une observation que nous ferons une fois pour toutes, et qui s’applique à toutes les pièces de siège : si l’on tire sur un but découvert, on emploie le tir de plein fouet et la charge normale de 8kilog,750 ; mais si l’on se propose d’atteindre, et c’est le cas le plus fréquent dans la guerre de siège, un but protégé par des épaulements, c’est au tir indirect qu’il faut avoir recours. Les charges affectées à ce dernier genre de tir, pour le canon de 155, sont de 7, 6 et 5 kilogrammes. Elles sont renfermées dans des sachets, comme la charge normale, et pour conserver à ce sachet une longueur invariable, chose nécessaire, puisque la longueur de la chambre à poudre du canon est toujours la même, on place au-dessus de la poudre un cylindre en carton.

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Fig. 161. — Affût du canon de siège de 155 millimètres.

L’affût du canon de 155, que nous représente la figure 161, est entièrement métallique, et permet d’utiliser le canon, soit comme pièce de siège, soit comme pièce de place, c’est-à-dire de l’installer derrière les retranchements d’une batterie de siège ou sur les terre-pleins d’une forteresse. Cet affût se compose de deux flasques, de deux roues, d’un essieu de siège, d’un système de pointage et de deux sabots d’enrayage. Ces sabots ne sont utilisés que pour le transport de la pièce. Pendant le tir, on les met de côté et c’est le frein hydraulique, seul, qui fait obstacle au recul de la pièce. Les flasques sont en tôle d’acier épaisse de 15 millimètres ; elles sont réunies entre elles par des plaques en tôle de 5 millimètres d’épaisseur. À l’avant de l’affût, elles sont reliées par une plaque en tôle d’acier ; cette plaque est destinée à maintenir l’écartement des flasques. Pour le transport de la pièce, on rattache l’affût à un avant-train de siège.

L’artillerie de siège ne comprend pas uniquement des canons de 155. Pour satisfaire aux multiples obligations que nous avons énumérées plus haut, il faut être pourvu d’un matériel plus varié. Tantôt l’assiégeant sera très éloigné de la place, tantôt il en sera très rapproché. Dans l’un ou l’autre cas, des bouches à feu essentiellement distinctes seront mises en batterie. Notre artillerie de siège compte, à l’heure qu’il est, huit modèles de bouches à feu :

Le canon de 95 ; — le canon de 120 ; — le canon de 165 long ; — le canon de 155 court ; — le canon de 220 ; — un mortier rayé de 220 ; — un mortier rayé de 270 ; — un mortier à âme lisse de 15.

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Fig. 162. — Canon de 155 millimètres, court, pour siège.

Le canon de 155 court (fig. 162) est destiné au tir plongeant. Il ne mesure que 2m,40 de longueur, tandis que le canon de 155 long, que nous venons de décrire, a 4m,20. Cette bouche à feu ne pèse que 1 025 kilogrammes ; mais elle tire les mêmes projectiles que le canon de 155 long. Dans la figure 162, on voit un canon de 155 court tirant sous un angle voisin de l’angle droit.

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Fig. 163. — Canon de 120 millimètres, long, pour siège.

Le canon de 120 long (fig. 163) est en acier, rayé à droite, se chargeant par la culasse. Il pèse 1 200 kilogrammes et tire, avec une charge de 4k,500 de poudre SP, un projectile qui pèse 18 kilogrammes, avec une vitesse initiale de 480 mètres et une portée de 8 650 mètres. Sauf ses dimensions, qui sont plus restreintes et que nous indiquons dans le tableau suivant, le canon de 120 est l’image fidèle du canon de 155.

Longueur totale de la bouche à feu 
3m,250
Longueur de la partie frettée 
3m,180
Nombre des rayures 
36
Épaisseur de la pièce 
50 millim.
Prix approximatif 
8 000 fr.

Il n’y a qu’une rangée de frettes, qui sont au nombre de 17. Quand la pièce est munie de sa culasse, elle se tient en équilibre sur ses tourillons ; les calculs ont été faits de la sorte afin de permettre le tir sous de grands angles. L’affût est métallique ; on y voit, comme dans l’affût de 155, deux flasques métalliques, deux roues, un essieu de siège, un système de pointage et un frein hydraulique.

L’obus ordinaire est rempli avec 800 grammes de mélinite et armé d’une fusée percutante de siège. L’obus à balles contient 150 grammes de mélinite et 214 balles en plomb durci.

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Fig. 164. — Boîte à mitraille du canon de siège, de 120 mill.

La boîte à mitraille (fig. 164) renferme 228 balles en plomb durci ; chacune de ces balles pèse 44 grammes. La charge normale est de 4k,500 de poudre SP1. Pour le tir plongeant on fait usage de charges de 4 kilog., de 3k,500 et de 2k,500.

Nous avons décrit au chapitre I le canon de 95, qui figure à la fois dans le matériel de l’artillerie de siège et de l’artillerie de place.

Il nous reste à parler des mortiers de gros calibre employés dans la guerre de siège.

Autrefois, c’est-à-dire aux xviie et xviiie siècles, quand la guerre consistait surtout à assiéger des villes et se faisait à petites journées, les mortiers entraient pour une très large part dans l’armement des troupes assiégeantes. On faisait alors la guerre de siège suivant les règles classiques. Quand les sapeurs étaient sur le point d’atteindre les chemins couverts, les mortiers criblaient de bombes les terre-pleins et les abords des remparts, pour forcer les défenseurs à se réfugier au loin, et frayer le passage aux troupes d’assaut.

Aujourd’hui, les gros canons qui garnissent les remparts des forts démonteraient bien vite les batteries d’anciens mortiers dont se seraient pourvus les assiégeants. Il a donc fallu créer des mortiers de plus grand calibre. En 1878, on mit à l’étude un projet de mortier de gros calibre, et, deux ans plus tard, le ministre de la guerre ordonnait la fabrication du mortier rayé de 220 millimètres, proposé par le colonel de Bange.

T6- d197 - Fig. 165. — Mortier rayé de 220 millimètres, pour les sièges.png
Fig. 165. — Mortier rayé de 220 millimètres, pour les sièges.
C, culasse et sa fermeture ; O, obus ; PR, affût avec frein hydraulique ; T, tourillon ; DG, appareil de chargement, au repos.

La figure 165 représente cette énorme bouche à feu, qui pèse 2 130 kilogrammes, et qui lance, avec une charge de 6k,350, un projectile du poids de 98 kilogrammes. La vitesse initiale du projectile n’est que de 260 mètres et sa portée de 5 500 mètres.

Ce projectile a une longueur de 610 millimètres et un diamètre de 219 millimètres. On le remplit avec 6k,540 de mélinite. Si sa vitesse initiale est relativement très faible, c’est qu’il est uniquement destiné au tir plongeant, et l’on sait que plus la vitesse initiale est considérable, plus la trajectoire est tendue.

L’affût du mortier de 220 millimètres est métallique, et disposé de manière à permettre le tir sous les angles compris entre 0 et 60 degrés. Le projectile pesant 98 kilogrammes, on a été obligé d’imaginer un dispositif spécial pour le chargement de la pièce. Notre dessin représente la pièce au moment où l’obus vient d’être introduit dans la culasse ouverte.

La commission d’expériences de Calais a essayé un mortier rayé, de 270 millimètres. Voici quelques renseignements sur ce canon :

Longueur totale de la bouche à feu 
3m,200
Longueur de la partie frettée 
2m,500
Nombre des rayures 
80
Longueur de la partie rayée 
2m,242
Épaisseur de la pièce 
45 millim.
Poids de la pièce 
5 750 kilos.
Poids du projectile 
170 kilos.
Poids de la charge 
8 kilos.
Portée de la pièce 
5 200 mèt.

Les mortiers lisses, dont nous avons parlé dans les Merveilles de la science[4], ont été maintenus pour la guerre de siège et l’armement des places fortes. Ils sont susceptibles de rendre encore des services pour le tir plongeant à courtes distances.

L’artillerie belge a expérimenté tout récemment, au polygone de Brosschaet, un mortier rayé de 9 centimètres, fabriqué en acier de Seraing, d’après un tracé établi à la fonderie de canons. Ce mortier, analogue au mortier Krupp de même calibre, a une portée de 3 500 mètres.

C’est le cas de remarquer qu’on en est revenu de nos jours aux grandes subdivisions de l’artillerie à âme lisse, c’est-à-dire qu’après avoir admis pendant quelques années que le tir tendu des premiers canons rayés, ainsi que leur tir courbe, suffisaient à toutes les exigences d’un siège, on a dû fabriquer à nouveau des obusiers et des mortiers rayés. Avec cette division très naturelle le mortier joue désormais un rôle nettement défini, qui consiste à lancer des bombes et des obus à balles, et l’on est conduit à se demander s’il est urgent de construire des mortiers énormes tirant à des distances où les anciens mortiers lisses n’ont jamais eu la prétention d’atteindre.

À l’étranger, ces idées ont prévalu. Le mortier autrichien ne pèse que 80 kilogrammes, le mortier italien 100 kilogrammes, le mortier russe 90 kilogrammes.

L’affût du mortier autrichien est, pour les déplacements, muni d’un essieu et de deux roues en bois. On le transforme en brouette, à l’aide de deux bras de limonière, et rien n’est alors plus facile que de le promener tout le long d’une tranchée, et même d’une tranchée à une autre. À 1 500 mètres, on emploie ce mortier pour atteindre, au moyen d’obus ou de shrapnels (obus à balles) les troupes et les servants des pièces derrière les épaulements. Avec une charge de 50 grammes, le projectile est envoyé à 400 mètres et l’écart probable, en direction, ne dépasse pas un mètre. Avec une charge de 140 grammes, la bombe va jusqu’à 1 150 mètres et l’écart probable, en direction, n’est que de 2 mètres ; c’est-à-dire que le tir est presque rigoureusement précis.

L’artillerie espagnole possède un mortier rayé de 15 centimètres, qui, monté sur son affût, repose sur une plate-forme pourvue de roues. On transporte à la fois la pièce, l’affût et la plate-forme, le tout rattaché à un avant-train de campagne. Cet avant-train contient 12 projectiles, et le poids total de cet étrange véhicule n’est pas sensiblement supérieur au poids d’un canon de campagne.

L’artillerie belge a suivi cet exemple ; elle est en train de construire un mortier monté sur plate-forme, avec deux roues en fer du type Arbel ; le roulage n’aurait lieu que du parc ou des magasins jusqu’à l’emplacement de batterie. L’affût est brêlé sur la plate-forme, pendant le transport. L’avant-train renferme vingt projectiles, les charges et les accessoires de la bouche à feu.

C’est dans cette voie certainement que s’engagera l’artillerie française. Les mortiers de très grandes dimensions sont d’un emploi difficile ; il est curieux de les expérimenter ; mais il serait au moins oiseux d’en fabriquer davantage.

Nous terminerons ce chapitre par quelques mots sur les parcs de siège.

Il est nécessaire, si l’on ne veut pas être pris au dépourvu, d’organiser, en temps de paix, des parcs de siège, c’est-à-dire de vastes agglomérations de canons de siège, avec toutes leurs munitions, leurs pièces de rechange, leurs artifices et leurs accessoires de toute nature. Aucun renseignement officiel n’a encore été publié concernant les parcs de siège français ; nous nous garderons donc de commettre à ce sujet la moindre indiscrétion. Mais nous possédons des renseignements très précis sur les parcs de siège de l’armée allemande.

Il en existe deux, l’un à Posen, l’autre à Coblentz, aux deux frontières de l’empire. Chacun de ces parcs ce compose de :

40 canons de 90 ; — 120 canons de 120 ; — 120 canons de 150 ; — 40 canons courts de 150 ; — 40 mortiers rayés de 210 en bronze ; — 40 mortiers lisses de 150 ; — 150 fusils de rempart.

Soit, au total, 400 pièces et 150 fusils de rempart. L’approvisionnement de ces parcs de siège est très considérable. Veut-on en avoir une idée ? Prenons les chiffres officiels des rapports du grand État-major allemand.

Au siège de Paris, depuis le 22 décembre 1870 jusqu’au 26 janvier 1871, l’artillerie de siège allemande consomma 110 286 projectiles et gargousses, et devant Strasbourg, pendant le bombardement de cette ville, les Allemands tirèrent 117 575 obus, 3 883 obus de rupture, 20 589 obus à balles, 60 027 bombes, 60 113 balles de fusils de rempart et 131 935 balles de fusils Mauser.

De pareils chiffres donnent le vertige, comme le disait le général Farre, et l’on se demande comment les armées de siège assureront, dans l’avenir, leur ravitaillement en munitions. Il est vrai que notre matériel de siège, comme nous aurons l’occasion de le rappeler au chapitre suivant, nous servirait aussi, le cas échéant, comme matériel de place, et que notre principal souci doit être de nous défendre contre toute agression. À ce point de vue, nous pouvons reposer tranquilles : notre armement défensif est complet. Si nous dépensons des centaines de millions, tous les ans, pour perfectionner notre outillage militaire, les idées de justice et de droit ont pourtant fait quelques progrès chez les nations européennes, et toute guerre purement offensive, préméditée, dirigée contre nous, déterminée seulement par des pensées de rapine et de conquête, paraîtrait odieuse à l’Europe entière, au monde civilisé, peut-être même aux sauvages !


CHAPITRE VI

l’artillerie de forteresse et de côtes. — description du matériel d’artillerie d’une place forte. — emploi des canons a tir rapide, pour la défense des places.

Nous entreprendrions une nomenclature fastidieuse, si nous voulions décrire en détail le matériel de l’artillerie française, qui est destiné à la défense de nos forteresses et places. On en comprendra très facilement la raison. L’artillerie de campagne ne peut employer que des canons d’un modèle uniforme, puisque les batteries accompagnant les corps d’armée se meuvent au loin, souvent en pays étranger, toujours à grande distance des arsenaux. Il est donc indispensable que les sections d’artillerie portent le ravitaillement, en munitions, de ces batteries, et chacune de ces sections peut être envoyée vers chacune de ces batteries. D’où l’absolue nécessité d’avoir, pour les guerres de campagne, un seul type de canons, et un seul type de projectiles. Nous n’avons que trop souffert, en 1870, de l’excessive variété de notre armement. Pendant cette guerre, on apportait des obus Withworth aux batteries de 7, et réciproquement !

Il en est tout autrement dans une place forte ; on peut y employer n’importe quel canon, pourvu que les abris de la place renferment une quantité suffisante de projectiles et de gargousses pour alimenter le tir de cette pièce. Quel que soit le nombre des pièces de divers modèles affectés au service des remparts d’un fort ou d’une place, rien n’est plus aisé que de les approvisionner à coup sûr, avec ordre, sans aucune confusion possible.

L’artillerie française a largement tenu compte de ces considérations. Depuis 1870, tous ses efforts ont été dirigés vers l’artillerie de campagne et vers l’artillerie de siège. N’oublions pas, d’ailleurs, que si par malheur notre territoire était envahi de nouveau, les canons de nos parcs de siège serviraient tout aussitôt à la défense des forts.

D’une façon générale, on peut dire que l’artillerie de place comprend toutes les pièces de gros calibre qui n’ont pas encore été mises hors de service. Il est de toute évidence que l’Etat dépenserait inutilement des sommes considérables, si l’on garnissait de canons neufs et très coûteux les remparts de certaines villes, presque déclassées, et dont, tout au moins, le rôle, en temps de guerre, serait sans importance.

Somme toute, voici la liste complète des bouches à feu qui figurent sur nos remparts : Le canon rayé, en acier, de 95 ; — le canon rayé, en acier, de 120 ; — Je canon rayé, en acier, de 155 (long) ; — le canon rayé, en acier, de 220 (long) ; — le mortier rayé, en acier, de 220 ; — le mortier lisse, en bronze, de 32 ; — le mortier lisse, en bronze, de 27 ; — le mortier lisse, en bronze, de 15 ; — le canon rayé, en bronze, de 138 ; — le canon rayé, en bronze, de 24 ; — le canon rayé, en bronze, de 12 ; — le canon rayé, en acier, de 7 ; — le canon rayé, en bronze, de 5 ; — le canon rayé, en bronze, de 8 ; — le canon rayé, en bronze, de 4 ; — le canon obusier, lisse, de 16 ; — les obusiers lisses, de 15 et de 16 ; — la mitrailleuse de Reffye ; — le canon revolver Hotchkiss.

Nous avons décrit la plupart de ces bouches à feu, soit dans les Merveilles de la science, soit dans les chapitres de ce Supplément consacrés à l’artillerie de campagne et à l’artillerie de siège. Le canon de 138 millimètres, qui entre pour une assez large part dans l’armement de nos places de seconde ligne, n’est autre chose que l’ancien canon de 16 lisse, modifié par le général de Reffye. À l’heure tragique où la France, vaincue et démembrée, redoutait une nouvelle agression, de Reffye eut l’heureuse idée, puisque le temps pressait, de rayer les canons de 16, et de les transformer en canons se chargeant par la culasse. Cet essai, très hardi, fut couronné de succès, et donna des résultats inespérés. Avec une charge de poudre de 3 kilogrammes 540, le canon de 138 envoie, à la distance de 7 700 mètres, un projectile qui pèse 23 kilogrammes 750. L’obturation était obtenue, comme dans les autres pièces du système de Reffye, à l’aide d’une gargousse métallique. Les affûts avaient également été remaniés, et permettaient le tir de la pièce sous un angle de 40 degrés au-dessus de l’horizon.

Les mitrailleuses et les canons-revolvers Hotchkiss, dont nous avons parlé au chapitre III, sont réservés pour le flanquement des fossés ; les mitrailleuses Reffye sont aussi destinées à cet usage.

Le canon-revolver Hotchkiss est formé, ainsi qu’on l’a vu dans ce chapitre, par la réunion d’un arbre et de cinq canons en acier. Ces canons ont un calibre uniforme de 40 millimètres ; ils sont parallèles et rayés à droite ; deux disques les fixent autour de l’arbre ; la culasse est un bloc de fonte cylindro-prismatique, muni de chaque côté d’une oreille qui sert à l’assujettir dans le châssis ; sa tranche antérieure porte sur la partie supérieure un évidement de forme circulaire. Le mécanisme se compose d’un arbre en acier qui est mû par une manivelle de manœuvre en fer, placée sur le côté droit. Après cinq tours de manivelle, le faisceau a terminé sa révolution complète et le canon est ramené exactement à la position qu’il occupait avant le commencement du premier tour. On peut ainsi tirer jusqu’à 60 coups par minute.

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Fig. 166. — Boîte à mitraille du canon revolver.

La cartouche à balles du canon-revolver est formée d’un étui en laiton et d’une boite à balles. Cette boîte à balles (fig. 166) est un cylindre en laiton, dans lequel on introduit 24 balles sphériques en plomb durci. Chacune de ces balles pèse 32 grammes ; elles sont reliées les unes aux autres à l’aide de sciure de bois ; la cartouche est chargée avec 90 grammes de poudre à canon ordinaire.

Pour les bouches à feu rayées qui étaient en service avant 1870, on s’est contenté de remanier de fond en comble les affûts, et de les approprier au tir, sous des angles de 10 à 27 degrés. En outre, de nouveaux affûts ont été construits pour le tir des pièces placées dans les casemates et dans les tourelles.

Ces pièces sont exclusivement destinées au flanquement des fossés. Nous décrirons, dans une autre partie de cet ouvrage (chapitre X) la fortification actuelle, dite fortification polygonale.

Disons, en passant, qu’autrefois l’abord des remparts était surveillé par les artilleurs installés dans les bastions. Chaque portion de l’enceinte d’une place ou d’un fort était comprise entre deux bastions, pourvus de canons, dont les feux se croisaient, et qui pouvaient tirer à mitraille sur les troupes d’assaut. Aujourd’hui, comme nous le dirons, un petit ouvrage situé dans le fossé, et nommé caponnière, remplace les bastions. La caponnière est protégée par d’énormes revêtements ; elle est même, dans plusieurs forts, surmontée d’une coupole métallique, armée de canons à tir rapide. Les pièces installées au fond des caponnières tirent au ras du fossé, par d’étroites embrasures ; c’est pour cette raison que l’on a dû les fixer sur des affûts spéciaux.

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Fig. 167. — Canon de 188 millimètres, tirant sous casemate.

Ces affûts de casemate que nous représentons dans la figure 167 sont entièrement métalliques, le système de pointage se prête au tir depuis l’angle de 10 degrés au-dessous de l’horizon, jusqu’à l’angle de 14 degrés au-dessus de l’horizon. Aussi les canons de casemate sont-ils également utilisés pour la défense de la contrescarpe et pour celle du fossé. Le poids de ces affûts varie de 430 à 500 kilogrammes.

D’autres pièces, empruntées à la marine, sont également affectées à la défense des places. Elles font donc aussi partie de l’artillerie de côtes, dont nous allons entreprendre la description. Auparavant, il nous faut signaler de curieuses expériences faites tout récemment, et qui concernent l’emploi des canons à tir rapide, pour la défense des places et des côtes. Avec l’usage des obus à mélinite, et d’une façon générale, des obus contenant des explosifs, les parapets les plus épais sont voués à une prompte destruction ; c’est tout au plus si les défenseurs d’un fort réussiront à se garer. Quant à rendre coup pour coup à l’artillerie de l’assiégeant, c’est, dès à présent, une prétention tout à fait chimérique. Dans ces conditions, il est clair que l’assiégé bornera son ambition à repousser les troupes d’assaut. Quelle serait alors l’utilité d’une grosse pièce, même si elle est montée sur affût de casemate ou de tourelle et si elle tire, comme le canon de 138 représenté sur la figure 167, par une embrasure où n’atteignent pas les projectiles de l’assiégeant ? Quand l’assiégeant aura plus ou moins réduit au silence les batteries de l’assiégé, les défenseurs n’auront plus à compter que sur les canons à tir rapide, pour prolonger leur résistance.

Des expériences ont été faites à ce sujet, à Lydd, en Angleterre. L’amirauté anglaise avait le projet de remédier à l’infériorité des batteries de côtes, qui, elles aussi, sont presqu’exclusivement armées de canons de gros calibre tirant assez lentement. Ces batteries sont, par conséquent, à la merci d’un hardi coup de main tenté par les compagnies de débarquement de l’escadre ennemie, et les observations qui précèdent s’appliquent aussi bien aux batteries situées le long de nos côtes qu’à celles qui garnissent les terre-pleins de nos forts.

Les seuls adversaires d’une côte fortifiée ne sont pas les bâtiments cuirassés, mais aussi les bateaux-torpilles, les sloops et les troupes de débarquement. Avec les lourdes pièces de place ou de côte, il est difficile de tirer sur un but qui se déplace constamment ; mais on obtient aisément ce résultat avec des canons à tir rapide. Si les troupes de débarquement — ou les colonnes d’assaut d’un fort — apparaissent dans une direction inattendue, il est souvent impossible d’amener les grosses pièces de ce côté. On peut, au contraire, garnir de canons à tir rapide toute la ligne de défense ; car les canons à tir rapide, de petites dimensions, ne coûtent pas très cher, et c’est une considération à méditer, à présent que les budgets de la guerre et de la marine subissent une constante et inquiétante augmentation.

Même au début d’un siège, les canons à tir rapide rempliront un rôle important dans la défense active des postes extérieurs les plus avancés. Si l’assiégeant fait des progrès, les batteries improvisées construites par les défenseurs de la place seront démolies et désarmées, de façon à ce que leurs gros canons ne tombent pas au pouvoir de l’ennemi ; mais rien ne s’opposera à ce qu’on y laisse des canons à tir rapide, dont les projectiles gêneront les tirailleurs de l’assiégeant, ainsi que ses sapeurs, occupés à tracer les cheminements vers les remparts. Le canon Nordenfelt, par exemple, de 47 millimètres de diamètre, pèse 216 kilogrammes, et tire, avec une charge de 790 grammes, un obus de 1 kilo 50, avec une vitesse initiale de 630 mètres ; ce canon peut tirer jusqu’à 32 coups par minute.

Le canon-revolver Hotchkiss, employé par la marine française, a le même diamètre ; il pèse 223 kilogrammes, et lance, comme nous l’avons dit, avec une charge de 790 grammes, un projectile de 1 kilo 50, avec une vitesse initiale de 600 mètres. Le mode de pointage est le même que celui de notre mitrailleuse.

Notre artillerie de côte emploie :

Le canon de 16 centimètres ; — le canon de 27 centimètres ; — le canon de 32 centimètres ; — l’obusier de 22 centimètres ; — le canon de 240, en acier ; — le canon de 19 centimètres.

Toutes ces pièces sont installées à poste fixe, dans des batteries, casemates ou tourelles ; elles sont, comme nous l’avons dit plus haut, également employées pour l’armement de nos forts.

La bouche à feu la plus importante construite de nos jours pour la défense des côtes est le grand canon en acier appartenant au système de Bange et qui est du diamètre de 240 millimètres.

Nous représentons cette dernière bouche à feu dans la figure 168.

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Fig. 168. — Canon, en acier, de 240 millimètres, pour la défense des côtes.

Le grand canon de 240 pèse 14 000 kilogrammes ; ses dispositions essentielles ne diffèrent pas de celles du canon de 155. Avec une charge de 38 kilogrammes de poudre SP, ce canon tire un obus, qui pèse 152 kilogrammes et qui contient 5 kilogrammes de mélinite. L’affût est à frein hydraulique ; à l’arrière de l’affût existe une potence de chargement, qui sert à amener le projectile en face de la culasse ouverte. Pour donner à la pièce l’angle de tir convenable, l’affût est muni d’un appareil spécial de pointage en hauteur.

Les autres pièces de côtes ne méritent pas une description spéciale : les unes ont été décrites dans notre précédent ouvrage ; les autres ne diffèrent pas suffisamment des pièces du système de Bange dont nous avons déjà longuement parlé.


CHAPITRE VII

les fusées percutantes et les fusées fusantes. — fusées en bois et fusées métalliques. — les artifices de guerre. — les artifices d’éclairage. — amorces, étoupilles et fusées éclairantes.

Un obus n’éclate pas tout seul ; il contient une charge de poudre variable, dont nous avons indiqué le poids pour chaque projectile, et c’est une fusée qui met le feu à la charge de poudre, pour provoquer l’explosion de l’obus.

L’emploi des projectiles creux contenant de la poudre et des balles n’est pas de date récente ; mais ce n’est que vers 1875 que l’on a découvert la fusée fusante, c’est-à-dire la fusée qui part à tel moment que l’on a choisi, et qui détermine l’explosion de l’obus.

L’artillerie fait usage de deux types de fusées : les fusées en bois, qui sont exclusivement affectées aux bombes et aux grenades ; les fusées percutantes et les fusées fusantes, qui sont les fusées normales.

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Fig. 169 et 170. — Fusées en bois.

Les fusées en bois (fig. 169 et 170) sont composées d’un corps de fusée en bois, A, terminé par une tête tronconique, B ; un tube en laiton, C, est enfoncé dans cette tête, B. Ce tube, de 9 millimètres de diamètre, contient | la composition fusante. Un calice, D, est fixé dans la tête, B ; ce calice contient l’amorce.

La composition fusante brûle en 24 secondes ; à l’extérieur le corps de la fusée porte des traits circulaires, comme l’indique la figure 170. Avant d’introduire la fusée dans l’œil de la bombe, le canonnier perce la fusée, à hauteur du trait 15, par exemple ; la charge du mortier, en brûlant, enflamme l’amorce de la fusée, et après 15 secondes, la bombe fait explosion, puisque le feu se communique, par le trou fait à la 15e graduation, à la charge contenue dans le projectile. C’est le principe de la fusée fusante.

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Fig. 171. — Fusée de grenade.

Deux espèces de fusées de grenade sont encore en service. La fusée de grenade de mortiers ne diffère de celle que nous venons de décrire que par ses dimensions, et par la composition de la matière fusante : 3 parties de pulvérin, 2 de salpêtre et 2 de soufre.

La fusée de grenade à main adoptée en 1882 consiste (fig. 171) en un tube en cuivre rouge, AC, dans lequel est introduit un petit tube d’étoupille fulminante, D. Ce petit tube intérieur s’appuie, par le bas, sur la composition fusante, E, ainsi composée : 3 parties de pulvérin, 2 de salpêtre et 1 de soufre : elle brûle en quatre secondes et demie.

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Fig. 172. — Fusée percutante de campagne, système Budin (avant le départ).

C’est en 1875 qu’on a commencé de fabriquer les fusées percutantes, modèle Budin, pour canons de campagne. Cette fusée se compose (fig. 172) d’un corps de fusée, en bronze, A, qui pèse 162 grammes et demi, et dont la tête, B, est de forme tronconique, de telle façon qu’elle prolonge la pointe de l’ogive du projectile et qu’elle offre une surface restreinte à la résistance de l’air. La tête et le noyau du corps de fusée sont traversés par un canal cylindrique, C, qui a 15 millimètres de diamètre et qui s’arrête à 6 millimètres de l’extrémité inférieure du corps de fusée ; ce canal se nomme canal du percuteur. Un second canal, D, qui n’a que 4 millimètres de diamètre, se prolonge jusqu’au bas du corps de fusée. Le bouchon fileté, E, est vissé dans la partie supérieure du canal du percuteur ; ce bouchon pèse 32 grammes 4. Le porte-amorce, a, repose sur une rondelle de carton, b ; il se divise en deux chambres, dont l’une, la chambre supérieure, est remplie de fulminate et l’autre, la chambre inférieure, de poudre de chasse. Enfin, une masselotte tronconique, q, en bronze, emboîte la partie supérieure du porte-amorce, et le maintient à distance de la pointe, p, du rugueux.

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Fig. 173. — Fusée de campagne, modèle Budin (après le départ).

Le coup part (fig. 173) ; la masselotte recule et touche la rondelle de carton, b. Alors on dit que le percuteur est armé, car, dès que le projectile touche le sol, le fulminate se heurte à la pointe, p, du rugueux, détone, enflamme la charge intérieure du projectile, et le fait éclater. Il faut l’impulsion déterminée par l’inflammation de la charge du canon pour provoquer le recul de la masselotte. Ceci est extrêmement important, puisque les obus peuvent tomber pendant qu’on les transporte. On a remarqué que la masselotte ne reculait pas lorsqu’on laissait tomber un obus de 30 mètres de hauteur sur le sol. Dans ces conditions, les accidents sont peu à redouter.

Il est également vrai que, pour armer la fusée Budin, c’est-à-dire pour faire reculer la masselotte, il faut que la charge de poudre imprime au projectile une vitesse initiale assez considérable ; c’est ce qui n’arrive pas dans le tir à charges réduites et dans le tir des canons de montagne.

On a muni les projectiles des canons de siège et du canon de 80 de montagne, d’une fusée spéciale, pourvue d’une boucle d’armement que tend la masselotte. C’est alors cette bande d’armement qui rapproche le porte-amorce du rugueux.

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Fig. 174. — Fusée à double effet (de 25 millimètres).

La fusée fusante, ou fusée à double effet (fig. 174), a 25 millimètres de diamètre. Le corps de fusée est en bronze ; il se termine à sa partie supérieure par un plateau, aa, qui sert d’appui au chapeau mobile, b, et au barillet, c. Le plateau, a, est pourvu d’une graduation de 0 à 10, pour servir au réglage de la fusée ; dans l’épaisseur de ce plateau est percé un canal horizontal, d, qui relie l’appareil fusant à l’appareil percutant. À l’intérieur, le corps de fusée est analogue au corps de fusée de la fusée percutante Budin, dont nous venons de parler. La tige-bouchon, g, est en laiton ; elle est vissée par sa partie médiane dans le corps de fusée, sur le plateau duquel elle s’appuie.

Dans la partie moyenne, le filetage de la tige-bouchon est interrompu par une gorge circulaire, h, qui correspond avec la chambre à poudre, d, qui, elle, est remplie de poudre de chasse en grains. Cette gorge, h, communique avec le canal percutant par trois petits canaux verticaux, m, qui sont chargés avec des brins de mèche à étoupilles et qui débouchent autour du rugueux, p.

Le barillet est en métal mou, composé de 4 parties de plomb, 4 d’étain, et 1 d’antimoine ; sa forme est tronconique. Le tube fusant est en plomb étiré à la filière ; il contient du pulvérin tassé, qui brûle avec une vitesse de 13 millimètres exactement à la seconde ; le diamètre de ce tube étiré est de 4 millimètres. Après avoir été étiré, le tube est coupé en morceaux ; chacun de ces morceaux est enroulé sur le barillet. Le chapeau mobile, b, est en laiton ; il est percé de 22 trous, dont 21 sont numérotés de 0 à 20. La position de ces trous a été déterminée expérimentalement de telle sorte qu’ils correspondent aux durées de combustion de 1 à 20 secondes. Le 22e trou, non numéroté, sert à l’écoulement des gaz.

Cela posé, si l’on veut employer la fusée de 25 millimètres comme fusée percutante, il n’y a qu’à tirer l’obus tel qu’il est. Si l’on veut se servir de la fusée fusante, il faut commencer par la régler. Dans ce but, on s’assure que le trait 0 de l’évent est en exacte coïncidence avec le 0 de la graduation du plateau. L’obus doit-il éclater après dix secondes, on perce à l’aide d’un débouchoir à vrille l’évent marqué 10. Au moment du départ de l’obus, la composition fusante commence à brûler ; elle communique le feu à la charge intérieure de l’obus à l’instant où la flamme arrive à l’évent débouché. C’est ainsi que, si l’on débouchait l’évent 0, ce qu’il faut bien se garder de faire, l’obus éclaterait presque au sortir de la bouche à feu.

Bien que la fusée à double effet et la fusée Budin soient exclusivement employées dans l’armement de nos batteries de campagne, quelques autres fusées, d’invention plus ancienne, ont été conservées dans nos arsenaux, soit que l’approvisionnement en fusées réglementaires ne soit pas encore tout à fait au complet, soit que ces fusées soient destinées à jouer un rôle dans certaines circonstances exceptionnelles. C’est ainsi que les obus des canons rayés de 4, 8 et 42, et ceux des canons Withworth sont munis de la fusée Démarest, imaginée en 1858 par le capitaine d’artillerie de ce nom.

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Fig. 175. — Fusée Démarest (coupe).

La fusée Démarest (fig. 175) est percutante. Elle se distingue de la fusée Budin par ce fait, que la fusée ne s’arme pas au départ de l’obus. C’est seulement au moment où le projectile touche le sol que le tampon a, qui est en bois dur, enfoncé par la violence du choc, repousse le rugueux m, contre l’amorce fulminante q ; le feu se communique à la charge par le canal f.

La figure 175 représente la coupe de la fusée Démarest : la figure ci-dessous la montre telle qu’elle est, avec le corps de fusée que l’on visse dans la tête de l’obus.

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Fig. 176. — Fusée Démarest (élévation).

Il résulte de ce qu’on vient de lire que si l’obus tombait à terre, par hasard, il éclaterait. Pour remédier à ce grave inconvénient, le capitaine Démarest a recouvert la fusée, à sa partie supérieure, d’une plaque de sûreté O (fig. 176). Quand on introduit l’obus dans la bouche à feu, le pointeur arrache un fil r, qui entoure cette plaque de sûreté ; les deux pointes en laiton xx qui relient la plaque de sûreté à la fusée sont arrachées ; on dit alors que la fusée est décoiffée.

Telles sont les fusées employées dans l’artillerie française pour l’armement des projectiles.

Outre les fusées, toutes les artilleries européennes emploient d’autres moyens d’inflammation des obus. Ce sont, d’abord, les artifices pour la communication du feu, tels que le bickford, que nous avons décrit dans notre Supplément aux Poudres de guerre, et les étoupilles, qui sont en usage actuellement.

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Fig. 177. — Étoupille fulminante.

L’étoupille est un tube rempli d’une préparation chimique, dont la combustion détermine l’inflammation de la charge de poudre du canon. L’étoupille adoptée en 1877 se compose (fig. 177) d’un grand tube extérieur en cuivre rouge, a, qui se termine à sa partie supérieure par deux oreilles rabattues, et d’un tube inférieur, d, en cuivre rouge aussi, et qui contient la substance fulminante, formée d’une partie de chlorate de potasse et de deux parties de sulfure d’antimoine, le tout humecté d’eau gommée et séché soigneusement ensuite. Cette substance fulminante occupe le tiers du tube intérieur ; un fil rugueux, c, la traverse suivant son axe. La fermeture est complétée par une rondelle de caoutchouc interposée entre le petit tube et le tampon en bois ; enfin, le fil rugueux est en cuivre rouge terminé par un crochet, j. C’est dans ce crochet que l’on introduit le crochet du tirefeu, de telle façon qu’au moment où le pointeur servant tire ce crochet, le fil rugueux a, b par son frottement détermine l’inflammation de la substance fulminante.

Pour empêcher qu’après la mise du feu le tube de l’étoupille soit projeté en arrière et qu’il vienne blesser les servants placés autour de l’avant-train, à l’arrière de la pièce, on relie l’étoupille et le rugueux par un fil de laiton ; alors, l’étoupille reste accrochée au tire-feu.

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Fig. 178. — Étoupille électrique.

Dans les tourelles cuirassées des forts, que nous décrirons au chapitre XIII on fait usage d’une étoupille électrique dont la figure 178 représente la coupe. Le corps de cette étoupille est identique à celui de l’étoupille ordinaire. L’amorce consiste en deux fils conducteurs, d, recouverts de gutta-percha, et tordus ensemble, sur une partie de leur longueur. À leur extrémité seulement, ces fils sont séparés et nus ; ils sont alors repliés en crochet, et séparés par un fil de platine, d’un quarantième de millimètre de diamètre. Une pile électrique fait, au moment voulu, passer un courant entre les pointes de ces deux fils, et ce fil, brusquement échauffé par le passage du courant, détermine l’explosion de la substance fulminante.

Toutes ces étoupilles sont fabriquées à l’École de pyrotechnie de Bourges.

Nous terminerons ce chapitre en parlant des moyens d’éclairage par des fusées destinées à servir de signaux, ou à éclairer, pendant la nuit, les postes ennemis.

L’artillerie française se sert de fusées éclairantes et d’artifices éclairants, pour la transmission des ordres, à l’aide de signaux.

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Fig. 179. — Fusée éclairante. Fig. 180. — Flambeau Lamarre.

La fusée éclairante, de 8 centimètres, se compose (fig. 179) d’un tube, T, rempli avec une substance fusante, formée de 64 parties de salpêtre, 12 de soufre et 24 de charbon, et d’un pot en carton P, collé contre la cartouche. Le pot renferme du pulvérin et du charbon, ainsi que des artifices à feu blanc et rouge.

On fixe ces fusées à l’extrémité d’une perche, d’un arbre ou d’un édifice, et on met le feu à la cartouche. Les gaz résultant de la combustion de la substance fusante provoquent le départ de la fusée, qui s’élève à une certaine hauteur dans les airs. On aperçoit alors d’assez loin les artifices blancs et rouges qui s’échappent du pot de la fusée, et qui servent de signaux.

Les artifices éclairants comprennent les flambeaux, les grenades et les tourteaux.

Les flambeaux dont on fait usage dans l’artillerie française, inventés par M. Lamarre, sont des cylindres de 18 à 40 millimètres de diamètre, de 75 millimètres de longueur (fig. 180), qui donnent, en brûlant, une flamme blanche ou rouge, suivant qu’ils contiennent du nitrate de baryte, pour les feux blancs, ou des sels de strontiane, pour les feux rouges. L’enveloppe cylindrique de ces flambeaux est en caoutchouc et renferme une pâte fusante faite avec de la glu de lin et du chlorate de potasse.

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Fig. 181. — Tourteau éclairant.

Un tourteau (fig. 178) est une couronne en vieille mèche à canon, enduite avec de la glu, du chlorate de potasse et du nitrate de baryte. Si l’on a à traverser un défilé de nuit, par exemple, on installe, de 60 en 60 mètres, deux de ces tourteaux, que l’on enflamme. On peut même les faire porter par des soldats.

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Fig. 182. — Grenade éclairante.

La grenade éclairante (fig. 182) se compose d’une sphère en caoutchouc, A, remplie de la même composition que les flambeaux Lamarre et que les tourteaux, et d’un tube d’amorce, B. Le tube d’amorce, qui est en étain, contient une composition fusante qui brûle avec une vitesse d’un millimètre à la seconde. Après avoir mis le feu à cette amorce, on lance la grenade vers l’endroit que l’on veut éclairer ; la grenade brûle pendant une minute et demie, et éclaire le terrain jusqu’à dix mètres de distance environ.

On n’utilise plus les artifices incendiaires ni les artifices de rupture, depuis que la dynamite a été mise en service.


CHAPITRE VIII

organisation de l’artillerie actuelle. — artillerie de campagne et de forteresse. — mobilisation de l’artillerie. — composition des batteries et des sections de munitions.

La description détaillée que nous venons de donner de son matériel offensif et défensif de campagne et de siège ne suffirait pas pour donner une idée exacte de l’état actuel de l’artillerie française. Il reste à faire connaître la répartition des différentes bouches à feu, et la manière dont elles sont employées en temps de guerre. En d’autres termes, il convient de faire connaître ici l’organisation générale de notre artillerie.

En 1870, nous avions vingt régiments d’artillerie ; à l’heure où nous écrivons, la France possède 16 bataillons d’artillerie de forteresse à 6 batteries chacun, 38 régiments d’artillerie de campagne, 2 régiments de pontonniers, 12 batteries à pied, détachées en Algérie, 10 compagnies d’ouvriers, 3 compagnies d’artificiers, et 18 régiments d’artillerie de l’armée territoriale. Chaque bataillon d’artillerie de forteresse, commandé par un chef d’escadron, compte 6 batteries à pied qui sont affectées à la défense des places.

Comme on le verra plus loin, nous avons été obligés de construire un grand nombre de places fortes et de forts détachés, tant pour couvrir le nord de la France contre une attaque des armées allemandes, que pour substituer à la frontière naturelle du Rhin une frontière artificielle. Les modifications de la politique internationale nous ont forcés, également, à édifier les camps retranchés de Grenoble, de Nice et de Lyon, et à fermer, à l’aide de forts, les passages des Alpes. En temps de guerre, chacune des six batteries de chaque bataillon de forteresse se dédoublerait, et nous aurions alors 96 batteries pour assurer la défense de nos remparts, et 96 autres pour former les parcs de siège. Il faut espérer que les premières seraient utilisées, et que les autres demeureraient inactives.

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Fig. 183. — Une section d’artillerie en marche.

À chaque corps d’armée sont attachés deux régiments d’artillerie de campagne. Prenons un exemple. Le 3e corps d’armée, dont le chef-lieu est à Rouen, a deux régiments d’artillerie, les 11e et 22e qui tiennent garnison à Versailles. Le 11e régiment se compose de douze batteries montées, dont les servants sont transportés sur les coffres de l’affût des pièces et des caissons. Les quatre premières batteries de ce régiment sont destinées à marcher avec la 1re division du corps d’armée. Quatre autres batteries, qui portent les numéros 5, 6, 7 et 8, accompagnent la 2e division du corps d’armée. Enfin, les batteries 9, 10, 11 et 12 sont ordinairement affectées à la défense des places ; mais, si nous prenions l’offensive, ces batteries constitueraient une puissante réserve.

Toutes ces batteries sont armées de canons de 90 millimètres, du système de Bange, dont nous avons donné la description. Le 22e régiment comprend huit batteries montées et trois batteries à cheval. Six de ces batteries montées attellent des pièces de 90, et deux des pièces de 95, du système Lahitolle. Toutes forment la réserve d’artillerie du corps d’armée ; elles sont à la disposition du général en chef. Les trois dernières batteries, qui ont les numéros 9, 10 et 11, sont des batteries à cheval. Elles sont pourvues de canons de 80 millimètres, du système de Bange, et les servants sont à cheval. C’est assez dire qu’elles se déplacent avec une facilité incomparable, et qu’elles se meuvent très aisément, même dans les terres labourées. Au moment de la mobilisation, la plupart de ces batteries à cheval partiraient avec les divisions de cavalerie indépendantes, qui ont pour mission de précéder l’armée, de découvrir l’ennemi, et de former, au devant de l’armée, comme un impénétrable rideau, à l’abri duquel le général en chef ordonne des mouvements stratégiques et prépare la défaite de l’ennemi.

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Fig. 184. — Une section d’artillerie mise en batterie.

Napoléon Ier a, le premier, fait usage, en campagne, d’une réserve d’artillerie. Le maréchal de Moltke s’inspira de l’exemple de ce grand capitaine. Pendant la guerre de 1870, l’armée allemande n’a jamais attaqué l’armée française sans que l’assaut de l’infanterie eût été préparé et facilité par un tir prolongé de l’artillerie. Il n’y eut qu’une seule exception à cette règle prudente : à Saint-Privat, le 16 août, la garde prussienne s’aventura, sans attendre l’intervention préalable de l’artillerie. Il lui en coûta cher, d’ailleurs, et la plaine de Saint-Privat a mérité d’être appelée par les écrivains allemands « le tombeau de la garde prussienne ».

Rien n’est plus facile, au surplus, si l’on a lu avec attention les ouvrages des écrivains spéciaux et les règlements allemands et français sur le service de l’artillerie en campagne, que de faire la description d’une bataille future.

Dès que le général en chef a reconnu la position de l’ennemi, et qu’il a pris la résolution d’attaquer, il déploie sa réserve d’artillerie. On est à cinq ou six kilomètres de distance. Chaque capitaine va reconnaître un emplacement convenable, et choisit de préférence une crête. Il fait signe à son lieutenant en premier ; les pièces sont à la file. Au commandement du lieutenant en premier, la tête de colonne part, au trot. On débouche sur le terrain ; le lieutenant commande : Sur la droite en batterie, au galop, marche ! La première pièce fait à droite, les autres continuent droit devant elles, et font successivement le même mouvement. En moins de deux minutes, elles sont alignées les unes à côté des autres. Il ne faut qu’une demi-minute pour charger la pièce, pour pointer et pour mettre le feu à la charge. L’obus part ; l’artillerie ennemie riposte ; et c’est alors à qui tirera, tout à la fois, avec le plus de précision et de rapidité. En thèse générale, quand le tir de l’artillerie est réglé, nulle troupe ne peut rester exposée à son feu.

Au surplus, la réserve d’artillerie est bientôt puissamment secondée. Les deux divisions du corps d’armée prennent position, débouchent sur le terrain, et chacune d’elles amène quatre autres batteries, qui joignent leurs efforts à ceux de l’artillerie de réserve. Il faut, d’abord, éteindre le feu de l’artillerie opposée, puis, détruire les obstacles qui arrêteraient la marche en avant de l’infanterie, et qui briseraient son élan. Cela fait, l’artillerie se tait pendant un instant ; l’infanterie entre en ligne ; mais, quand la victoire est assurée et que l’adversaire bat en retraite, l’artillerie couvre de projectiles les troupes déjà débandées, et elle réussit presque toujours à transformer leur défaite en déroute.

Ces courtes considérations suffisent pour expliquer l’organisation actuelle de l’artillerie française, et sa répartition en artillerie divisionnaire, et artillerie de corps, ou de réserve.

Chaque batterie montée comprend 18 voitures, six pièces de canon, neuf caissons, une forge, un chariot de batterie et un chariot-fourragère. Les batteries à cheval attellent les mêmes voitures ; seulement, les batteries à cheval emmènent, en outre, 4 fourgons de vivres et 2 fourgons de bagages, tandis que les batteries montées n’ont que 3 fourgons de vivres.

Nous décrirons plus loin les pièces et les caissons de munitions. Disons, dès à présent, et pour n’y plus revenir, que le chariot de batterie sert au transport du harnachement, des outils et des pièces de rechange, la forge aux réparations usuelles et au ferrage des chevaux, et le chariot-fourragère, comme son nom l’indique, au transport des fourrages.

Un autre chariot, attelé de quatre chevaux, renferme la boulangerie (fig. 186).

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Fig. 186. — La boulangerie de campagne.

Il est inutile d’insister sur l’utilité de ces accessoires. Que de fois une batterie ne campe-t-elle pas loin de tout village, non seulement en temps de guerre, mais encore durant les manœuvres d’automne ? Les chevaux, qui ont trotté sur les routes, plus ou moins bien entretenues, ont perdu leurs fers : si l’on était obligé de requérir un forgeron civil, on attendrait longtemps. N’est-on pas aussi dans la nécessité d’aller chercher au loin l’avoine et le foin ? En d’autres termes, les progrès qu’a faits l’art de la guerre exigent que chaque unité, compagnie, escadron ou batterie, puisse vivre isolément. Quant aux fourgons qui suivent les batteries et qui servent au transport des vivres et des bagages, ce sont des voitures à quatre roues, conduites à grandes guides, par des canonniers, assis sur le siège de devant.

Mais l’artillerie ne fournit pas uniquement des batteries de combat. Au moment de la mobilisation de l’armée, plusieurs de ces batteries « se dédoublent », c’est-à-dire qu’elles donnent les éléments, hommes, chevaux et matériels, nécessaires à la constitution d’une batterie, d’abord, et d’une section ensuite. C’est le capitaine en premier et ses trois lieutenants, qui commandent la batterie ; le capitaine en second, aidé par deux sous-lieutenants de réserve, commande la section.

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Fig. 185. — Dédoublement d’une section d’artillerie.

Qu’est-ce qu’une section ? Chaque corps d’armée doit avoir, en temps de guerre, deux sections de munitions d’infanterie et quatre sections de munitions d’artillerie. Les unes et les autres sont destinées au ravitaillement des troupes avant, pendant et après la bataille.

Chaque section de munitions d’infanterie se compose de 32 caissons à munitions, d’une forge, d’un chariot de batterie et d’un chariot-fourragère. Un caisson de munitions renferme 18 144 cartouches, de sorte qu’outre les cartouches contenues dans le sac du soldat, l’approvisionnement de première ligne d’un corps d’armée est de 1 161 216 cartouches de fusil.

Chaque section de munitions d’artillerie se compose de 14 caissons à munitions, contenant des obus et des gargousses pour les canons de 90 des batteries montées, et de 3 caissons à munitions contenant des obus et des gargousses pour les canons de 80 des batteries à cheval. En outre, chaque section d’artillerie traîne un canon de rechange sur son affût, un affût de rechange sans pièce, une forge, un chariot de batterie et un chariot-fourragère.

Tel est ce que nous avons appelé l’approvisionnement de première ligne d’un corps d’armée. Les six sections dont nous venons de faire la description accompagnent les régiments d’infanterie et les batteries d’artillerie jusque sur le champ de bataille, et leur distribuent des munitions, sous le feu de l’ennemi. En arrière du corps d’armée, et à quelque distance, marche le parc d’artillerie, qui comprend 175 voitures, à savoir : 69 caissons à munitions pour les canons de 90 ; 12 caissons à munitions pour les canons de 80 ; 45 caissons à munitions d’infanterie ; 2 caissons à munitions pour les revolvers.

Quand les sections de première ligne ont épuisé leurs munitions, elles se réapprovisionnent au parc du corps d’armée.

Enfin, le parc du corps d’armée comprend un équipage de pont, c’est-à-dire 41 voitures, dont 21 haquets à bateaux, 15 chariots de parc, 2 forges.

Cet équipage de pont, qui est destiné à jouer un rôle très important dans les opérations de guerre, est desservi par une compagnie de l’un des deux régiments de pontonniers que nous avons énumérés plus haut, et qui tiennent garnison, en temps de paix, à Angers et à Avignon.

Il serait injuste de mentionner purement et simplement les pontonniers. Depuis quinze ans, on a beaucoup et souvent discuté la question de savoir si les pontonniers devaient être des artilleurs ou des sapeurs ; ce n’est là, toutefois, qu’un détail d’importance secondaire. Ce qui est certain, c’est qu’à maintes reprises, les pontonniers ont contribué à la victoire et que, dans une circonstance critique, ils sauvèrent les débris de l’armée française. Pendant la funeste retraite de Russie, au passage de la Bérésina, les pontonniers de la Grande Armée travaillèrent pendant trente heures, sous les ordres du général Eblé, pour construire trois ponts de bateaux. Ils avaient de l’eau glacée jusqu’à hauteur des épaules. Ceux qui succombaient aux atteintes du froid, et dont les cadavres étaient emportés par le courant impétueux du fleuve qui charriait des glaçons, étaient aussitôt remplacés par des camarades de bonne volonté.

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Fig. 187. — Les pontonniers de la Grande Armée au passage de la Bérésina.

L’arrière-garde de la Grande Armée était à peine de l’autre côté de la Bérésina, que les éclaireurs russes apparaissaient sur la rive opposée.

À propos des pontonniers militaires et de la construction des ponts en campagne, nous devons mentionner une importante découverte, faite en 1889, pour la rapide installation d’une communication à travers les fleuves et rivières. Nous voulons parler des ponts militaires démontables qui ont été expérimentés sur le Var, par le ministère de la guerre.

On connaît depuis longtemps la grande importance des ponts dans les communications des armées en campagne. Ainsi que le disait le lieutenant-colonel Henry, à propos de la reconstruction, par la main-d’œuvre militaire, des ponts et viaducs détruits par l’ennemi, « de deux nations adverses, de forces à peu près égales, celle qui possède sur la frontière le réseau le plus complet de routes et de voies ferrées permettant de pénétrer dans le territoire ennemi, et qui a tout préparé pour l’utiliser rapidement, est certaine d’obtenir les premiers succès ».

La continuation de ces succès, les investissements des grandes places et toutes les opérations d’une guerre d’invasion, dépendent essentiellement de la facilité des communications existantes, et de la puissance des moyens matériels dont dispose l’envahisseur pour franchir les obstacles, pour rétablir et conserver les passages de rivière, les viaducs détruits, les tunnels effondrés, etc.

« Toute armée, dit le général Pierron, dans son ouvrage sur la Stratégie et la grande tactique, doit, avant toute chose, maintenir et protéger sa ligne de ravitaillement, et posséder, dans ce but, un corps spécial de constructeurs, chargés de tous les travaux de réparation. »

Le lieutenant-colonel Henry s’est proposé de résoudre le problème de la réparation improvisée des ponts militaires par la main-d’œuvre exclusivement militaire, en partant de principes tout différents de ceux admis jusqu’alors, et que l’on peut résumer comme il suit.

1er Principe. — Ramener tout ouvrage d’art quelconque à n’être plus qu’une combinaison simple et méthodique d’un nombre variable d’éléments constitutifs en acier laminé, très rigides, portatifs et interchangeables, réduits à un très petit nombre de modèles-types. Ces éléments sont assemblés par de simples boulons ou par des axes d’articulation peu nombreux, de manière à former dans le sens de la longueur, de la largeur et de la hauteur de l’ouvrage, une série indéfinie de mailles triangulaires, identiques, qui sont rigoureusement indéformables, attendu que chaque pièce rectiligne est calculée pour résister aux efforts maximum de traction ou de compression passant par les axes d’assemblage.

2e Principe. — Les détails ont été étudiés et combinés de manière que tout le travail technique d’ajustage, qui entraîne des lenteurs et des difficultés, soit entièrement réalisé d’avance, à l’usine, en temps de paix, avec toute la perfection possible. Il résulte de cette disposition, qu’en temps de guerre, les officiers du génie pourvus d’un matériel tout prêt n’ont plus à se préoccuper que du transport et de l’assemblage rapide des éléments portatifs. Ces éléments sont, d’ailleurs, assez légers et assez maniables pour que la construction d’une travée ou d’une pile de viaduc puisse être opérée avec une facilité et une promptitude extrêmes, par des soldats du génie, aidés d’auxiliaires d’infanterie.

C’est pour appliquer ces deux principes et réaliser cette conception, qui peut, s’appliquer à toute espèce de construction, que le colonel Henry constitue l’ossature principale de chaque catégorie d’ouvrages, soit par de grandes fermes, soit par des palées, soit par des poutres maîtresses horizontales, à parois simples ou multiples, ayant pour plans de symétrie les plans déterminés par les résultantes des forces maxima auxquelles la construction est appelée à résister. Comme dans la plupart des cas les efforts les plus considérables sont verticaux ou horizontaux, les poutres maîtresses divisibles auront généralement leur plan de symétrie vertical.

Chaque palée, ou poutre maîtresse, est composée de fortes membrures, divisibles, réunies par un réseau de mailles très rigides, en acier, se reproduisant identiquement dans tout l’ouvrage. Ces grandes fermes parallèles (au nombre de 2, 3 ou 4 pour un pont ou une pile, de 4, 5 ou 6 pour une estacade) sont réunies horizontalement par des entretoises, égales entre elles, disposées, suivant les cas, de manière à servir, soit de pièces de pont inférieures ou supérieures, soit de traverses, soit de poutres, de planchers, etc. Des barres obliques, ou contreventements, à tendeurs, d’un modèle unique, assurent la rigidité complète des appareils de charpente dans les plans normaux aux plans des fermes principales.

On voit que ce système de construction est surtout caractérisé par l’adoption exclusive, pour ce genre déterminé d’ouvrages, d’un même type de ferme élémentaire, composée d’une ou de plusieurs mailles rigides, en acier, indéformables, et dont la reproduction systématique constitue les parties essentielles et résistantes de l’ouvrage.

On connaît toute l’importance stratégique du camp retranché de Nice. Malheureusement, ses communications avec l’intérieur n’étaient rien moins qu’assurées. Elles reposaient uniquement, en ce qui concerne les voies ferrées, sur la ligne du chemin de fer de Nice à Toulon par Cannes et Fréjus, et en ce qui concerne les voies de terre, sur la route de Nice à Toulon. Enfin, ces deux grandes lignes de communication traversent le Var près de son embouchure, en deux points dont le voisinage de la mer rend la sécurité très problématique.

Une deuxième voie ferrée est en construction ; elle part de la gare de Nice, et doit traverser le Var, dans l’intérieur des terres, en face de Gattières, pour rejoindre la ligne de Toulon par Grasse et Draguignan. Afin de gagner du temps, le département de la guerre a imaginé de s’entendre avec la Compagnie des chemins de fer du Sud, chargée de la construction de la ligne Nice-Draguignan, pour construire, comme pont de service de la voie ferrée, un pont mobilisable en acier du système Henry : ce pont devant être rétrocédé au département de la guerre, après l’achèvement du double viaduc de la ligne.

La Compagnie du chemin de fer fit donc établir dans le lit du Var 17 palées, destinées à supporter 18 travées démontables, de 20 mètres de portée chacune.

Le pont de service devant avoir la même longueur que le viaduc et s’appuyer sur la digue de la rive droite, on dut constituer provisoirement une plate-forme en remblai.

D’autre part, le courant principal du Var se trouve actuellement reporté sur la rive droite, où il forme un véritable torrent de 110 mètres de largeur. On se décida, par économie, à compléter la troisième partie du passage par un pont mixte de bateaux et de chevalets.

Une compagnie de sapeurs de chemins de fer, venue de Versailles, aidée d’un détachement de pontonniers du régiment d’Avignon, fut chargée de cette importante opération, et trois jours (du 3 au 6 juillet 1889) suffirent pour la mener à bonne fin.

Les travaux furent exécutés avec une admirable précision, en présence du général Japy, commandant le 15e corps d’armée, et sous la direction du colonel Henry et de M. Martin, directeur de la Compagnie des chemins de fer du Sud.

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Fig. 188. — Le pont démontable du Var : les travaux sur la rive droite.
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Fig. 189. — Le pont du Var : les travaux sur la rive gauche, la veille du passage des troupes.

Dès que la pose du pont fut achevée, toutes les troupes qui avaient participé à l’opération défilèrent sur le pont (fig. 190), et pas la moindre oscillation ne fut constatée.

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Fig. 190. — Passage des troupes sur le pont militaire démontable du Var, le 6 juillet 1889. Défilé du 159e de ligne, colonel Caze.

L’Avenir militaire, en rapportant les faits qui précèdent, ajoute, en forme de conclusion, que nos armées sont dès maintenant en possession d’un matériel qui leur permettrait de rétablir, en quelques jours, les communications stratégiques sur les fleuves les plus larges.

La mobilisation, c’est-à-dire la mise sur pied de guerre de notre artillerie, est une opération des plus compliquées. Sans entrer dans tous ses détails, nous avons tenu à en parler sommairement, après avoir donné la description de ce matériel immense, qui est enfermé dans nos arsenaux, ou dispersé sur les remparts de nos forteresses.

Un mot encore : tant vaut l’ouvrier, dit-on, tant vaut l’outil. Nos batteries seraient inefficaces si elles étaient mal commandées. Avant 1870, c’est à Metz qu’était installée l’école d’application du génie et de l’artillerie ; elle est maintenant à Fontainebleau dans les bâtiments de la cour Henri IV et de la cour des Princes. Les officiers-élèves, qui y reçoivent une instruction très complète (balistique, fortification, art militaire, sciences appliquées, hippiatrique, langue allemande), sortent de l’École polytechnique. Quand ils ont passé deux ans à l’école de Fontainebleau, ils sont promus au grade de lieutenant en second, et répartis entre les bataillons de forteresse, les régiments d’artillerie et les régiments de pontonniers. En outre, le général Thibaudin, quand il était Ministre de la guerre, a créé une école pour les sous-officiers de l’artillerie, du génie et du train des équipages qui aspirent à l’épaulette ; cette école est établie à Versailles.

La section technique de l’artillerie, qui siège à Saint-Thomas-d’Aquin, étudie tout ce qui a trait au perfectionnement du matériel.

Tous les capitaines d’artillerie vont faire un séjour de deux mois à Poitiers, où des officiers supérieurs leur enseignent les méthodes de réglage du tir.

Dans la fonderie de Bourges, l’atelier de Puteaux, et les forges de l’industrie privée on exécute, sous la surveillance de nos officiers, les commandes de l’artillerie.


CHAPITRE IX

fabrication des bouches à feu et des projectiles. — fabrication des bouches à feu en bronze et en acier. — canons en fonte. — bronze uchatius. — fabrication des projectiles dans les forges. — moulage et usinage des bouches à feu.

Le mode de fabrication des bouches à feu varie suivant qu’elles sont en bronze ou en acier ; mais, dans l’un et dans l’autre cas, certaines dispositions, que nous indiquerons plus loin, demeurent identiques.

Jusqu’en 1870, tous les canons furent fabriqués par l’Etat ; mais aujourd’hui l’État ne possède plus qu’une seule fonderie, qui est établie à Bourges, où l’on ne fabrique même que des canons en bronze ; et comme nous l’avons dit dans les chapitres précédents, le nombre de ces canons est extrêmement restreint.

Tous nos canons en acier sont commandés à l’industrie, qui les fournit forés et trempés. Il ne reste donc plus qu’à les usiner, suivant l’expression consacrée. Cette dernière opération est exécutée dans les ateliers de l’État, à Tarbes et à Puteaux.

L’industrie privée peut produire à meilleur marché que l’État, puisqu’elle ne fabrique pas seulement des canons, mais aussi des rails, des locomotives, des ponts métalliques, des chaudières, etc., tout comme le fait, d’ailleurs, l’usine Krupp, à Essen. Il est clair que si l’Etat avait été forcé de construire un marteau-pilon comme celui du Creusot, de Saint-Chamond, ou de Rive-de-Gier, les frais de construction et d’entretien de cet énorme engin eussent singulièrement augmenté le prix de revient d’une bouche à feu. Et pourtant, comment obtenir des blocs d’acier convenables, si l’on ne dispose pas d’un outillage perfectionné ? Les tubes d’acier ne prennent la forme propre au forage des canons, qu’après avoir été soumis à un martelage puissant et prolongé.

Pour donner une idée de l’outillage énorme dont dispose l’industrie privée pour la fabrication des bouches à feu, nous représentons dans la figure 192) l’atelier des forges de Saint-Chamond contenant le marteau-pilon de 100 tonnes employé pour le martelage d’une barre d’acier destinée à former la masse d’un canon.

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Fig. 192. — Le marteau-pilon de 100 tonnes de la fabrique d’armes de Saint-Chamond, forgeant une masse d’acier, destinée à former un canon.

Le bronze est un alliage de 100 parties de cuivre et de 11 parties d’étain. On ne l’emploie plus que pour la fabrication des mortiers, bien qu’il offre cet avantage sur l’acier, que le métal étant refondu peut servir à couler de nouvelles pièces.

On fond le bronze dans des fourneaux à réverbère. Quand il est au point, on le coule dans un moule, qui présente, en creux, la forme extérieure de la pièce que l’on veut fabriquer. On a seulement soin d’augmenter les dimensions du moule, de façon à couler un canon en bronze, flanqué d’un appendice, que l’on appelle masselotte. L’ensemble du moule se compose, comme le montre la figure ci-jointe, de plusieurs tronçons ajustés et boulonnés les uns aux autres.

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Fig. 191. — Moule de canon.

On fabrique ces tronçons en entourant d’un châssis en fer une pièce du même modèle que celle que l’on veut obtenir ; on jette un mélange de sable, d’argile et de crottin de cheval entre le châssis et la pièce modèle ; on attend que ce mélange, nommé terre à mouler, soit fortement tassé, et l’on n’a plus qu’à retirer le châssis et la pièce modèle pour avoir le moule qui reproduit en creux les portions extérieures du canon.

Quand les moules sont placés dans la fosse à couler, on fait couler le bronze fondu dans l’intérieur de ces moules, et l’on refait ainsi exactement la pièce modèle. Par suite le métal se contracte ; c’est alors la masselotte qui fournit du métal. En même temps, les crasses et les bulles d’air remontent à la partie supérieure de la pièce, et se logent dans cette même masselotte. Dès que la coulée est terminée, le moule est recouvert d’une couche de charbon en poudre ; il se refroidit alors lentement. Après quarante-huit heures de refroidissement, on n’a plus qu’à retirer le moule de la fosse.

En cet état, le canon est informe ; il faut, pour l’amener à la forme voulue, lui faire subir toutes sortes d’opérations. On commence par couper la masselotte, puis on fore la pièce, au calibre de 80 millimètres, par exemple, si l’on veut obtenir une pièce de 90 millimètres.

Après ce premier forage la bouche à feu doit encore être soumise à des épreuves de résistance et d’homogénéité. Ces épreuves consistent essentiellement en ceci : on tire cinq ou six coups avec de très fortes charges, deux ou trois fois plus considérables que la charge normale ; ensuite, on remplit l’âme de la pièce avec de l’eau, que l’on refoule à l’aide d’un piston cylindrique, pour s’assurer qu’il n’existe pas la moindre fissure. Cela fait, il n’y a plus qu’à procéder à l’usinage.

C’est la machine à raboter qui donne à la bouche à feu ses formes extérieures ; puis, on met en mouvement un foret en acier, qui tournant autour de son axe, pénètre dans l’intérieur du canon et achève de le forer au calibre définitif (90 millimètres, s’il s’agit d’un canon de 90, comme nous l’avons supposé).

Pour cette opération, la pièce est placée sur un banc de forerie, horizontal, qui se déplace, et qui, peu à peu, ramène la pièce vers le foret.

On s’occupe ensuite de poser la bague en acier, qui doit recevoir la culasse mobile.

Il faut commencer par élargir l’âme au diamètre de la chambre et du logement de la culasse, et pratiquer les filets de l’écrou. Il ne reste plus qu’à rayer la pièce.

On la dispose sur un banc de rayage horizontal, identique à peu de chose près au banc de forerie. Un arbre de couche imprime à la bouche à feu un mouvement continu, de l’arrière à l’avant, pendant qu’un couteau en acier entame les parois de l’âme, et y trace les rayures. Les mouvements de la bouche à feu et du couteau en acier sont calculés de telle façon que les rayures aient le pas choisi à l’avance.

Quand la pièce est rayée, elle est visitée dans tous ses détails. On y dessine alors la charnière du volet, l’emplacement du verrou du guidon, de la craupaudine et de la hausse. Quant à la vis de culasse qui, même pour les canons en bronze, est en acier, elle est fabriquée à part.

Les canons de fonte dont on fait encore usage dans les places fortes et la marine, doivent être renforcés avec plus de solidité que les canons de bronze. Ils reçoivent, outre les frettes, un tube d’acier, qui se pose avant le frettage. Ce tube d’acier est tourné plus gros que son logement dans la pièce. Pour pouvoir faire entrer le tube d’acier dans le canon, on place celui-ci debout dans une fosse, et on le chauffe assez fortement pour que, par l’effet de la dilatation, le tube puisse pénétrer et être vissé dans son logement. Quand elle se refroidit, la pièce comprime le tube diamétralement et longitudinalement, et celui-ci demeure bien en place.

Après toutes ces opérations le canon est terminé. Il ne reste qu’à lui donner un tournage extérieur définitif, et à le pourvoir de ses accessoires : guidon, fourreau de la hausse, gâche et fermeture de culasse.

Ces accessoires sont fabriqués par d’excellentes machines-outils.

Sous le rapport de la durée comparative des pièces en bronze et en acier, on peut dire que les canons d’acier ont une durée presque indéfinie, sauf le cas de fissure ou d’arrachement.

Les canons de bronze, au contraire, ne peuvent fournir que 1 500 coups environ. Après ce tir, ils sont hors d’usage, et doivent être refondus.

La durée des canons de fonte varie avec leur calibre. Un canon de 19 centimètres est usé après 1 100 coups ; un canon de 27 centimètres, après 400 coups seulement. Ce n’est donc que dans les places de peu d’importance ou sur les côtes maritimes, dont la défense est aisée, que l’on relègue ces bouches à feu.

La fabrication d’un canon d’acier diffère très peu de la fabrication d’une bouche à feu en bronze.

Les tubes d’acier, dans lesquels on doit forer le canon, sont livrés par l’industrie privée, sous la surveillance de capitaines en second d’artillerie, qui sont momentanément détachés de leurs batteries, et affectés à ce service.

Les frettes sont faites en acier puddlé, tandis que les canons sont fabriqués avec de l’acier fondu, obtenu dans les différentes usines françaises, par le procédé Bessemer ou par le procédé Siemens.

Les frettes sont des barres d’acier enroulées au laminoir, soudées au marteau-pilon, et trempées à l’eau. Toutes ces parties accessoires de la bouche à feu sont, elles aussi, soumises à des épreuves très précises et très concluantes.

Pour les bouches à feu en fonte, qui sont destinées aux places fortes ou à la marine, ainsi qu’il est dit plus haut, et qui sont de très gros calibre, on se sert, comme axes, de noyaux d’arbres en fer, et l’on fait la coulée dans les moules tournés la bouche en bas. Deux siphons amènent la fonte liquide, l’un au bas du moule, et l’autre vers le milieu de sa hauteur.

Nous ne pouvons nous empêcher de parler ici d’un bronze employé par l’artillerie autrichienne, et que l’on désigne sous le nom de bronze Uchatius, du nom de son inventeur, le général Uchatius. C’est en 1875 que des expériences furent faites à Vienne avec des canons soumis aux procédés du général Uchatius, expériences qui réussirent parfaitement et déterminèrent l’emploi du métal désigné aujourd’hui sous le nom de bronze Uchatius.

Il est probable qu’avant peu, l’artillerie française tentera de fabriquer des pièces en bronze Uchatius, car nos arsenaux sont encombrés de pièces en bronze de 4, de 8 et de 12, sans compter les pièces de siège et de place, et que l’on ne voudra pas perdre cette quantité considérable de bronze, qu’il est possible d’utiliser. Si nous avons momentanément renoncé à l’emploi du bronze et presque exclusivement adopté l’acier, c’est que le bronze est trop mou, et ne se prête pas au tir à fortes charges et à trajectoire tendue. Mais le général Uchatius a trouvé qu’en diminuant la proportion d’étain dans la composition du bronze, et en coulant ce nouvel alliage en coquilles, on obtient un bronze infiniment plus résistant. Il sera donc possible, en suivant le procédé autrichien, de tirer parti de notre vieux matériel de bronze.

Qu’elles soient en bronze, en acier ou en métal Uchatius, les pièces doivent, après leur fabrication, être mesurées avec une exactitude absolue. Les capitaines d’artillerie attachés à ce service vérifient tous les ans, au mois d’octobre et au mois d’avril, le bon état de leur matériel. Pour mesurer le calibre, on se sert de l’étoile mobile.

L’étoile mobile est une hampe cylindrique en laiton, pourvue d’une tête en acier à quatre pointes et de deux supports mobiles. Deux des pointes de la tête sont vissées sur ces supports mobiles ; les deux autres pointes sont fixes. Deux cylindres en acier, reliés par une pièce d’acier à une tringle faite du même métal, et qui traverse la hampe suivant son axe, guident les supports mobiles. Les axes de ces cylindres sont inclinés à angle égal sur l’axe de la tringle. Il en résulte que, si l’on avance ou recule la tringle, on écarte ou rapproche les deux pointes mobiles de la tête. Si la tringle avance d’un centimètre, les pointes ressortent d’un millimètre. Il est alors très facile de constater qu’une bouche à feu a le diamètre réglementaire, et dans le cas contraire, d’estimer à un dixième de millimètre près les détériorations qui se sont produites.

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Fig. 193. — Moulage d’un obus. Châssis et moule pour la coulée.

Les projectiles de l’artillerie française sont en fonte de fer ; on se sert de préférence de fonte dite truitée, c’est-à-dire de fonte intermédiaire entre la fonte, grise et la fonte blanche ; en effet la fonte grise est trop molle et la fonte blanche trop cassante. Prenons, par exemple, le coulage d’un obus de 90. On en possède un modèle en acier (fig. 193) autour duquel on place un châssis en fonte. Entre le modèle et le châssis, on jette du sable à mouler, dont nous avons donné la composition en décrivant la fabrication des canons. Cela fait, on retire le moule, que l’on badigeonne avec un mélange d’argile et de poussière de charbon, afin d’empêcher l’adhérence de la fonte au moule. On grille le moule, en l’exposant, à l’intérieur, à l’action prolongée de charbons ardents.

Il faut alors procéder au remmoulage, c’est-à-dire placer le noyau sur son axe, dans la position précise qu’il doit occuper à l’intérieur de l’obus. On fait arriver la fonte liquide, dans le moule, par la partie inférieure de ce moule ; comme, dans la fonte des canons, les crasses et les bulles d’air se dirigent vers la partie supérieure, et l’on n’a plus qu’à laisser refroidir.

Les projectiles sont livrés aux arsenaux par l’industrie privée. Il faut alors les calibrer, puis les graisser, avec un mélange de suif de mouton, de savon de Marseille et de sulfate de cuivre, enfin, les garnir de leurs ceintures de plomb.

Pour cette dernière opération, on place le projectile dans un moule en fonte, et on verse du plomb fondu entre l’obus et le moule. Il ne reste plus qu’à enlever la portion de l’enveloppe en plomb sur toutes les portions de la surface extérieure de l’obus qui ne doivent pas être entourées de couronnes.

Nous disons que les usines de l’industrie privée sont seules à même de fournir à l’Etat des canons du poids et du volume énormes exigés aujourd’hui. Les usines du Creusot, de Saint-Chamond, de Rive-de-Gier, sont pourvues de tout le matériel nécessaire à cette fabrication. Elles possèdent notamment des marteaux-pilons d’un poids extraordinaire, qui permettant seuls de forger des pièces d’acier d’énormes dimensions nécessaires pour former le corps d’un canon et ses accessoires.

On a vu, dans la figure 192, le marteau-pilon de 100 tonnes de Saint-Chamond, au moment du forgeage d’un canon. Au Creusot il existe un marteau-pilon plus puissant encore, et qui dépasse par son poids le marteau-pilon de l’usine prussienne d’Essen. À Rive-de-Gier, le marteau-pilon est également de plus de 100 tonnes.


CHAPITRE X

la fortification moderne ; l’enceinte bastionnée et l’enceinte polygonale. — un fort modèle. — armement de ce port. — coupoles cuirassées. — batteries de siège.

Nous avons décrit les transformations qu’a dû recevoir l’artillerie de siège, depuis l’année 1888. Étudions les conséquences de ces transformations.

L’obus-torpille avait à peine fait son apparition, ainsi que nous l’avons raconté dans un précédent chapitre (page 121), que on proposait de garnir tous nos forts de coupoles en acier, et de revêtir de cuirasses certaines parties des remparts de nos places de guerre. En effet, si l’assiégeant dispose d’obus contenant de la dynamite ou de la mélinite, l’assiégé aura beau posséder des moyens de défense analogues, il sera entouré, écrasé sous la puissance des obus, et condamné à capituler, à moins qu’il ne réussisse à se soustraire aux atteintes de l’artillerie de siège.

Il résultait d’expériences qui avaient eu lieu, en 1887, en Allemagne, qu’une couche de terre de 4 mètres d’épaisseur protège des voûtes ordinaires construites en béton, contre l’action d’un obus chargé de 19 kilogrammes de coton-poudre. Mais depuis cette époque, les mortiers ont été prodigieusement perfectionnés ; des obus, tirés tout récemment, ne contenaient pas moins de 40 kilogrammes de matière explosive !

La question se posait donc en ces termes : « Augmenterait-on indéfiniment l’épaisseur des maçonneries et des retranchements ? » La lutte est aujourd’hui engagée entre l’artillerie et la fortification, comme entre la cuirasse des navires et la torpille. Il est bien permis de prévoir que, dans cette bataille qui se livre, en temps de paix, à coups de millions, les artilleurs l’emporteront, et que les ingénieurs auront le dessous. On peut ajouter que, désormais, les fortifications, qui n’avaient déjà plus l’importance qu’elles avaient autrefois, joueront dans l’avenir un rôle de plus en plus effacé, et que l’invention presque simultanée de l’obus-torpille et du fusil modèle de 1886 doivent entraîner la transformation de la défense des places.

Hâtons-nous, toutefois, d’ajouter que les forts serviront, pendant quelques jours, à briser l’élan des colonnes d’invasion ; et qu’à l’abri de ces forts, les armées de défense pourront compléter leur organisation et achever leur mobilisation.

Enfin, comme le dit le général belge Brialmont, « les forts stratégiques fournissent à l’armée défensive le moyen de rétablir l’équilibre rompu par une défaite ou par un accroissement notable des forces ennemies, et lui permettent ensuite, lorsqu’elle s’est reconstituée ou accrue par l’arrivée de secours, de reprendre l’offensive au moment opportun ».

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Fig. 194 — Fort bastionné (système Vauban).

À ces titres divers nous devons donner la description de la fortification contemporaine.

Un fort, ou une place forte, se composait autrefois d’un certain nombre de portions de rempart, A, A (fig. 194), nommées courtines, et d’un nombre égal de bastions, B, B. Les bastions étaient destinés à protéger le fort ou la place contre toute attaque de vive force. Avant que l’assiégé fût arrivé au pied du rempart et qu’il en pût tenter l’escalade, il était obligé de traverser le fossé, D. Or, comme on le voit, les canons placés sur les bastions B, B croisaient leurs feux au milieu de ce fossé, sur le pont-levis, C, et tirant à mitraille sur les troupes d’assaut, ils défendaient le rempart, ou courtine, A, ainsi que les casernes, E.

Ce système de fortification, dû à l’illustre Vauban, était excellent, à l’époque où l’artillerie n’avait que peu de puissance. Mais il était à prévoir qu’avec la précision du tir des pièces actuellement en service, les canons des bastions seraient vite démontés par l’assiégeant, et que les troupes d’assaut ne seraient pas longtemps arrêtées au pied du rempart.

Le système de fortification en usage de nos jours est le système dit polygonal, dans lequel les bastions sont à peu près entièrement supprimés, et remplacés par des ouvrages défensifs, placés dans les fossés et garnis d’une puissante artillerie.

Un ingénieur français, Montalembert, avait imaginé, vers la fin du siècle dernier, ce système, que les Allemands ont pratiqué depuis longtemps, et que nous avons adopté après eux. Il constitue aujourd’hui notre système général de forts.

Nous décrirons comme type des forts, tels qu’on les construit aujourd’hui, en France, celui de Belfort (fig. 195).

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Fig. 195. — Fort moderne (place de Belfort).

Destiné à battre deux routes, à tirer dans les deux directions, A et B, il a deux fronts, E, et PL. Sur le front E, sont établis quatre canons de gros calibre, séparés les uns des autres par des traverses en terre ; trois canons sont disposés sur le front PL. Les casernes sont construites sous le rempart, en a, b. Ce sont des logements assez confortables, recouverts d’une énorme masse de terre, et par conséquent, presque à l’abri des obus. Un passage blindé, XX, conduit, de l’entrée du fort, soit jusqu’au pied du rempart, soit jusqu’à la porte des casernes, ou plutôt des casemates.

Les fronts d’attaque, PL, sont droits. Là, point de bastions. Comment, sans aucun bastion, empêchera-t-on l’assiégeant de descendre dans le fossé, et de tenter l’escalade du fort ?

Trois ouvrages ont été élevés dans le fossé même ; ces ouvrages, R, P, M, se nomment caponnières. L’un, P, est plus vaste que les deux autres ; il est situé juste à l’angle des deux fronts d’attaque. Imaginez une sorte de chambre en maçonnerie protégée par une couche de terre de 10 mètres d’épaisseur et par deux ou trois rangées de madriers. À l’avant, un petit fossé plein d’eau, LO, et des créneaux, d’où jaillirait, en cas d’assaut, un violent feu de mousqueterie. À droite et à gauche, trois ou quatre mitrailleuses, qui tirent à travers des embrasures étroites, et dont les projectiles brûleraient littéralement les troupes d’assaut. Cette même caponnière, P, défend les deux fossés du front d’attaque ; les caponnières M. et R enfilent les fossés O et L ; enfin la gorge EE, à l’entrée du fort, est défendue par des bastions.

Ces bastions sont, d’ailleurs, ici, à titre d’exception. Il ne faut pas oublier que le fort que nous décrivons est celui de Belfort, et que l’attaque par les revers du fort n’est pas à redouter, en raison des dispositions locales.

Ajoutons que quand on le peut, on remplit d’eau les fossés.

Tel est le fort polygonal, ou fort moderne, qui défend aujourd’hui nos places de guerre. C’est dans ce système que sont construits les forts placés autour de Paris, les forts de l’Est, du Nord-Est et du Sud-Est, ceux de Verdun, de Belfort et de tant d’autres places.

Mais depuis la construction de ces forts, on a découvert la mélinite, et les étrangers ont rempli leurs obus de substances explosives très puissantes. Nous avons décrit les terrifiants effets produits par l’explosion de ces compositions chimiques. Nos officiers du génie se sont préoccupés de mettre nos places fortes à l’abri de ces terribles agents de démolition qui détruisent pierre et terre. Ils ont construit, pour résister aux obus à la mélinite, des tourelles métalliques tournantes.

L’idée de garnir les forts de tourelles en métal ne date pas d’aujourd’hui. En France, on a essayé, depuis 1870, trente ou quarante modèles de coupoles en acier, en métal compound, ou en fer laminé. On a reconnu que le métal compound et l’acier se fissurent sous l’action des gros projectiles ; le fer laminé résiste seul, sans se briser, ni se fendre.

Ce n’est que tout récemment que l’industrie française a découvert le moyen de faire des plaques de fer laminé, épaisses de 60 centimètres, tandis que l’on sait depuis longtemps marteler des plaques d’acier de 70 et même de 80 centimètres d’épaisseur.

Les projectiles explosifs démoliront forcément n’importe quel talus en terre ; ce ne sera jamais qu’une question de temps. On ne saurait, d’autre part, songer à construire un fort entièrement métallique. Les tourelles tournantes métalliques répondent aux nouveaux besoins de la défense.

Supposez, en effet, que l’assaillant se risque dans le fossé, et se dirige vers l’escarpe, où il aura frayé une brèche, pour pénétrer jusque dans l’intérieur du fort ; ses colonnes d’assaut seront obligées de défiler sous le feu des mitrailleuses des caponnières, et l’on devine sans peine l’effet produit par le tir rapide de ces pièces, croisant leurs feux dans le fossé. Le tout est donc de conserver intacte la caponnière. Pour y parvenir, il faut répondre au tir de l’ennemi, et puisque nos remparts en terre ne sont plus en état de résister aux obus, il faut pourvoir nos forts de coupoles cuirassées et mobiles.

C’est le duc d’Aumale qui, en 1877, alors qu’il commandait le 7e corps d’armée, à Besançon, fit installer la première coupole cuirassée tournante, au fort de Giromagny, près de Belfort. L’Allemagne possède aujourd’hui près de cent cinquante coupoles cuirassées ; la Belgique en a vingt, rien qu’autour de son camp retranché d’Anvers ; l’Angleterre en a construit une à l’entrée du port de Douvres. En France, nous avons des coupoles cuirassées à Paris, à Toul, à Belfort, à Laon, à Maubeuge, à Nice et à Verdun. Mais ce n’est que le commencement de la réforme de notre défense.

Le général belge Brialmont, dont nous avons déjà cité le nom, est l’inventeur des coupoles cuirassées actuelles. Il créa de toutes pièces, dès l’année 1868, les coupoles du fort Saint-Philippe à Anvers que nous représentons dans la figure 196.

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Fig. 196. — Tourelle à coupole tournante du fort Saint-Philippe, à Anvers.

Qu’est-ce qu’une coupole cuirassée ? C’est un cylindre en tôle qui s’appuie sur une base en béton, et qui tourne sur des galets métalliques, autour de son axe, sa portion supérieure ne dépassant que très faiblement les terrassements avoisinants. Le pointeur fait mouvoir la tourelle à son gré. À l’instant qu’il a choisi, l’embrasure apparaît du côté convenable ; il met le feu à la pièce. Aussitôt après le coup de canon, la coupole continue son mouvement de rotation. Quand l’assiégeant riposte, son obus, s’il arrive, ne rencontre plus qu’une cuirasse métallique, dont l’épaisseur varie entre 30 et 120 centimètres. Or, nous avons dit plus haut que même les projectiles contenant des substances explosives, mélinite, hellofitte, etc., glissent sur les coupoles métalliques, sans les entamer.

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Fig. 197. — Tourelle à coupole tournante de Bucharest.

Un officier français, le commandant du génie Mougin, qui poursuit depuis longtemps d’intéressantes recherches sur l’emploi du fer et de l’acier dans la fortification, a construit une coupole perfectionnée qu’il a installée sur le fort de Bucharest (fig. 197). Cette coupole, B, a un diamètre de 3m,90 et 90 centimètres d’épaisseur ; les plaques sont en fer laminé ; les deux plaques de la toiture pèsent, à elles seules, 19 900 kilogrammes. Le tout s’appuie sur un pivot hydraulique, par l’intermédiaire d’une couche de glycérine, de telle façon que ce n’est pas du métal qui frotte ou qui roule sur un autre métal, mais sur une couche de liquide, presque sans aucun frottement. La pièce est tirée à l’aide de l’électricité.

Le mouvement de rotation est imprimé à la coupole B, par un axe tourné à bras, A, placé au-dessous du canon.

Au camp de Châlons, le commandant Mougin a élevé une tourelle sphérique du même genre, que nous reproduisons, en coupe, dans la figure 198.

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Fig. 198. — Tourelle cuirassée du camp de Châlons.

Le commandant Bussière a, de son côté, imaginé une tourelle dite à contrepoids accumulateur. Cette tourelle (fig. 199) a une hauteur de 1m,20, un diamètre de 3 à 4 mètres et une épaisseur de 45 centimètres ; elle est faite en métal compound, et plonge presque tout entière dans une sorte de puits en béton. Le cylindre s’appuie sur une couronne en acier, qui se prolonge de 30 à 50 centimètres vers l’intérieur du puits.

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Fig. 199. — Tourelle Bussière, à contre-poids accumulateur.

Le colonel Hennebert décrit en ces termes le fonctionnement de cet ingénieux appareil[5] :

« Le guidage vertical est obtenu, à la partie supérieure, par le moyen d’une couronne de centrage munie de galets à axes verticaux, scellés dans la maçonnerie du puits, couronne dans laquelle se meut la virole porte-cuirasse. Les galets directeurs sont à centrage réglable et, par conséquent, organisés de façon à permettre d’assurer à la tourelle une position rigoureusement verticale. À la partie inférieure, le pivot de l’appareil glisse à frottement doux dans une lunette de centrage portée par un plancher métallique, solidement encastré dans la maçonnerie.

« Une collerette en acier à position réglable est disposée au-dessus de la couronne de centrage à galets. Pourvue d’une gorge, sa face intérieure ne laisse subsister qu’un millimètre de jeu à l’entour de la face extérieure de la virole porte-cuirasse. De là un joint assez étanche peut s’opposer à l’introduction des gaz extérieurs dus à l’explosion des projectiles ennemis ou au tir des pièces de la tourelle.

« Le poids total de la partie mobile de l’ouvrage — cuirassement, bouches à feu, personnel et approvisionnements compris — est d’environ 180 000 kilogrammes. Cette partie mobile a pour support une presse hydraulique dont le cylindre est solidaire de la partie inférieure du pivot en tôlerie et qui — moyennant le jeu d’une tuyauterie convenablement organisée — est mise en communication avec un contrepoids accumulateur.

« Destiné à équilibrer la majeure partie du poids de la tourelle cuirassée et à réduire ainsi au minimum possible le travail moteur à développer au moment des manœuvres de mise en batterie ou d’éclipse, ce contrepoids accumulateur — logé dans une cave voisine du puits de la tourelle — se compose d’un cylindre vertical mobile de 0m,30 de diamètre intérieur, lesté par des rondelles de fonte constituant une charge de 68 000 kilogrammes et reposant sur un piston différentiel dont la tige mesure 0m,26 de diamètre. La partie inférieure de celle-ci se trouve encastrée dans un socle scellé lui-même dans la maçonnerie.

« La tige du piston de l’accumulateur — qui est creuse — met en communication l’intérieur du cylindre avec celui de la presse de soulèvement de la tourelle. Un second conduit, également enfermé dans la tige de ce piston, se relie avec un appareil de manœuvre à soupapes, appareil qui permet d’établir, à volonté, la communication entre ce conduit et le premier, ou de le mettre à l’évacuation. Il suit de là que le poids de la partie mobile de l’accumulateur est reporté : tantôt, sur toute la surface du piston de 0m,30 de diamètre ; tantôt, sur la surface réduite de la tige de 0m,26. La pression de l’eau qui s’y trouve contenue varie ainsi de 96 à 128 kilogrammes par centimètre carré. Les efforts correspondants, exercés sur le piston de la presse de soulèvement de la tourelle, sont respectivement de 160 000 ou de 213 000 kilogrammes à l’état statique.

« Dans le premier cas, si la tourelle est en batterie, son poids l’emporte sur celui de l’accumulateur et, nécessairement, elle s’éclipse ; au second cas, la tourelle éclipsée monte en batterie sous l’action prépondérante de l’accumulateur. La commande de ces manœuvres se fait d’un poste situé au niveau du plancher d’approvisionnement ; et ce, au moyen de volants à manettes.

« Tel est, rapidement esquissé, l’organe essentiellement original de la tourelle Bussière, organe dont le jeu permet d’obtenir l’éclipse quasi instantanée d’une masse métallique considérable. La hauteur d’éclipse ou course de la tourelle de la position de repos à la position de combat, et réciproquement, est de 0m,80. Le soulèvement et la mise en batterie ne demandent ensemble qu’un intervalle de temps de sept secondes ; l’éclipse n’en exige que cinq. En ajoutant à la somme de ces nombres un chiffre de deux secondes représentant le temps de l’ordre, on obtient le total de quatorze secondes pour l’apparition de la muraille métallique, pour le tir des pièces qu’elle abrite et, enfin, pour son éclipse. Les embrasures — partie faible de la tourelle — se trouvent éclipsées quatre secondes après le coup tiré.

« Ces chiffres ont leur éloquence.

« Le mouvement de rotation de la tourelle s’obtient à bras, à la vapeur, ou à l’aide d’appareils hydrauliques. Il ne s’exécute, d’ailleurs, que durant les éclipses, car le pointage se fait à l’abri des coups de l’artillerie ennemie. »

Tel est le dernier mot de la fortification actuelle, qui assure aux places les meilleures garanties de défense. Il est probable, toutefois, que l’art de défendre une place forte trouvera dans l’avenir de moins en moins l’occasion de s’exercer. C’est en rase campagne que les armées se rencontreront, et on ne verra plus, comme dans les deux derniers siècles, les généraux s’attarder devant les villes fortifiées

Ce qui, toutefois, ne tombera pas en désuétude guerrière, c’est ce que l’on appelle la fortification passagère, par opposition avec la fortification permanente, que nous venons de décrire. Dans bien des occasions, en effet, une armée en marche ou en retraite est obligée de s’entourer de défenses et de créer, en peu de temps, et sur une position déterminée, des obstacles capables d’arrêter, ou tout au moins de retarder, la marche de l’ennemi.

De tout temps, les commandants d’armée ont fait usage de la fortification passagère. C’est ainsi qu’une armée, pour se mettre à l’abri d’une attaque subite, couvre toute l’étendue de sa position de lignes ou de retranchements. Ces retranchements sont creusés à 2 mètres de profondeur. On ne fera plus guère usage désormais que de tranchées-abris.

Une tranchée-abri, que nous représentons dans la figure 200, est une excavation de 50 centimètres de profondeur, sur 1m,30 de largeur, protégée par un petit bourrelet en terre, de 60 centimètres de hauteur. Le fantassin installé dans le fossé a donc une protection de 1m,10.

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Fig. 200. — Tranchée-abri.

CHAPITRE XI

les artilleries étrangères. — l’artillerie allemande, son organisation et son recrutement. — pourquoi elle a joué un rôle important en 1870 ; pourquoi elle sera inférieure désormais. — l’usine krupp à essen. — les artilleries italienne et anglaise.

Nous terminerons cette étude par un coup d’œil sur les artilleries étrangères ; mais il faut nous hâter de dire que ce chapitre n’aura pas à recevoir de grands développements. En décrivant, en effet, l’artillerie française, nous avons à peu près exposé ce qui concerne les artilleries étrangères, attendu que ce que nous avons créé en France, tous nos voisins l’ont servilement copié. Faire une description minutieuse de l’artillerie allemande, autrichienne, italienne, anglaise, serait répéter ce que nous avons dit dans les pages qui précèdent.

L’artillerie allemande offre seule pour nous un intérêt particulier.

On peut, chez les Allemands, mettre en ligne 2 220 grosses pièces de canon, soit un peu plus de trois pièces par mille hommes.

L’artillerie allemande a quatre ateliers de construction, à Strasbourg, à Dantzig, à Deutz et à Spandau. Les obus sont maintenant fabriqués à Burkau, dans les ateliers de l’usine Grüson ; ils sont chargés avec une substance explosive spéciale, analogue à la hellofitte. Quant aux canons, ils sortent tout fabriqués, essayés et vérifiés, des ateliers de l’usine Krupp.

Il ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs de connaître avec quelques détails la célèbre usine dont l’Allemagne s’enorgueillit, et qui, en effet, dépasse par son importance nos plus grands établissements industriels, tels que le Creusot.

On peut dire que l’usine Krupp est tout une ville, Essen n’était jadis qu’une bourgade. En 1820, Frédéric Krupp eut l’idée de créer une fabrique d’acier fondu ; mais il eut à lutter avec de sérieuses difficultés, et son fils fut le premier à obtenir quelques résultats des efforts de son prédécesseur. En 1851, Alfred Krupp envoyait à l’Exposition universelle de Londres un bloc d’acier, qui pesait 2 500 kilogrammes. Quatre ans plus tard, il fabriquait couramment des blocs d’acier de 5 000 kilogrammes. En 1862 enfin, Alfred Krupp produisait dans ses ateliers un bloc d’acier long de 2m,50, large de 1m,16, et qui pesait 20 000 kilogrammes. Le problème de la fabrication de grosses masses d’acier était définitivement résolu. Ce n’était qu’en 1856, que Krupp avait commencé de fabriquer des canons en acier, et en 1862 il en avait déjà livré plus d’un millier à l’armée prussienne.

À cette époque, huit cents ouvriers étaient employés dans les ateliers de l’usine Krupp ; cette usine ne comportait alors que douze machines à vapeur.

Aujourd’hui, le voyageur qui, après avoir dépassé Düsseldorf et traversé des landes et des bois, s’arrête à la gare d’Essen, aperçoit sur sa gauche la vieille ville, amas pittoresque de cinq à six cents maisons, et sur sa droite une cité toute noire, enveloppée, jour et nuit, d’un nuage de fumée. C’est la cité nouvelle, et pas un seul de ses habitants n’est étranger à l’industrie métallurgique. L’usine possède 13 hauts-fourneaux, 1 618 fourneaux ordinaires, 461 chaudières, 91 marteaux-pilons et 482 machines à vapeur, qui développent une force totale de 210 000 chevaux. Il y a là un marteau qui tombe d’une hauteur de 50 mètres et qui frappe avec une violence de mille quintaux.

Quand l’empereur Guillaume Ier visita l’usine d’Essen, on lui présenta l’ouvrier qui maniait ce marteau avec une telle dextérité qu’il l’arrêtait à tel ou tel point de sa course. L’empereur plaça sous le marteau une montre, garnie de brillants, et donna l’ordre à l’ouvrier d’abaisser l’énorme marteau. L’ouvrier hésitait : « Allons, Fritz, s’écria Guillaume Ier, tape dessus ! » Et, à 5 ou 6 centimètres au-dessus de la montre, le marteau faisait halte. Inutile d’ajouter que le souverain fit cadeau de cette montre à l’habile ouvrier. M. Krupp, de son côté, fit graver sur le marteau l’inscription, désormais historique : « Allons, Fritz, tape dessus ! »

Vingt-trois mille ouvriers sont employés dans les ateliers Krupp. Leurs familles occupent les maisons de la ville ; on a créé, pour leur alimentation et leur habillement, seize sociétés coopératives, et M. Krupp a fait construire quatre écoles. Chaque année, l’usine travaille environ 300 millions de kilogrammes d’acier ou de fonte ; elle dispose de voies ferrées, dans l’intérieur même de l’usine ou dans ses polygones, dont la longueur totale n’est pas inférieure à 60 kilomètres, et sur lesquelles circulent constamment 40 locomotives et 910 wagons.

L’artillerie anglaise se compose, comme la nôtre, de pièces de campagne et de montagne et d’obusiers. Les types de ces pièces sont les mêmes que les nôtres. On est seulement frappé des dimensions que nos voisins donnent à certaines de leurs bouches à feu.

Les Italiens dépassent encore les Anglais par l’incroyable dimension qu’ils donnent à leurs pièces de siège et de défense des ports et des côtes. Tout le monde connaît le fameux canon de 100 tonnes qui a eu des mésaventures si nombreuses. Nous parlerons de ces dernières bouches à feu dans la notice que nous consacrerons plus loin aux Bâtiments cuirassés.

Pour terminer cette description de l’artillerie contemporaine, citons les chiffres de l’État-major militaire, chez les principales nations européennes. Ces chiffres ont leur éloquence, mais ils méritent aussi d’être convenablement interprétés.

L’Allemagne compte 37 régiments d’artillerie, dont 2 de la garde, soit au total 312 batteries, dont 50 à cheval. Toutes les batteries montées attellent des canons de 90 ; les batteries à cheval attellent des canons de 80. Sur pied de guerre, chaque batterie a 6 pièces, 8 caissons, 3 chariots de batterie et 1 forge. La Landwehr fournit 200 batteries. En outre, l’artillerie à pied, ou artillerie de forteresse, comprend 124 compagnies sur pied de paix et 248 compagnies sur pied de guerre.

L’Angleterre a 106 batteries, dont 76 batteries montées, 24 batteries à cheval et 6 batteries de dépôt ; ces batteries sont à 6 pièces ; l’artillerie de forteresse anglaise a 11 brigades à 10 batteries, soit 110 batteries.

L’Autriche-Hongrie dispose de 230 batteries, dont 184 batteries montées, 16 batteries à cheval et 30 batteries de montagne ; et de 72 compagnies d’artillerie de forteresse. Les batteries montées attellent des canons de 90 ou de 80 millimètres, les batteries de montagne des canons de 70 millimètres.

L’Italie a 190 batteries, à 8 pièces chacune, dont 174 batteries montées, 4 batteries à cheval et 12 batteries de montagne et 60 compagnies d’artillerie de forteresse, avec deux équipages de siège de 200 pièces chacun. Ces équipages se composent de 60 canons de 16 centimètres, 100 canons de 12 centimètres, 30 obusiers de 22 centimètres et 10 mortiers de 15 centimètres.

L’artillerie de l’armée russe comprend 360 batteries, dont 108 batteries montées lourdes, 188 batteries montées légères, 44 batteries à cheval et 20 batteries de montagne. Chacune de ces batteries attelle 8 pièces. Les canons de l’artillerie montée lourde ont 106 millimètres de diamètre ; ceux de l’artillerie montée légère ont 86 millimètres, et ceux de l’artillerie de montagne 63 millimètres. Les troupes de réserve auraient, en outre, 200 batteries, dont la plupart n’ont que 6 pièces. 42 bataillons d’artillerie de forteresse, à 4 compagnies chacun, font, en outre, partie de l’armée russe.

Nous avons déjà dit que l’artillerie allemande peut mettre en ligne 2 220 grosses bouches à feu. La Russie dispose, sur sa frontière occidentale, de 425 batteries à 8 pièces, soit de 3 300 canons. Les publicistes allemands ne se lassent pas de faire ressortir cette infériorité de leur part. Ils oublient, ou font semblant d’oublier, qu’en cas de guerre, la Russie n’aurait pas seulement à faire face à l’Allemagne, mais aussi probablement à l’Autriche.

Tel est l’effectif, en bouches à feu, dont disposent les États militaires de l’Europe. Bien que ces chiffres soient authentiques, il ne faudrait cependant pas les prendre trop au sérieux. Il ne suffit pas, en effet, pour obtenir des résultats, de mettre en ligne un grand nombre de canons ; il faut encore qu’ils soient approvisionnés, et que leur tir soit réglé. Une seule pièce bien servie fera plus de mal à l’ennemi que vingt autres pièces servies par des conscrits. Or, ce personnel bien instruit, bien préparé, croit-on que toutes les armées le possèdent en nombre suffisant ? L’expérience seule permettra de résoudre ce problème, et cette expérience porte un nom redoutable : la guerre. Quand nous l’aurons faite, nous n’aurons plus besoin d’être renseignés.

En ce qui touche la production manufacturière, nous dirons que les usines françaises et l’usine Krupp ont exclusivement le privilège de fournir des canons et des mortiers aux peuples dont l’industrie n’est pas assez avancée pour produire ces engins de guerre. Et quant au mérite comparé des produits des usines françaises et de celles d’Essen, nous rappellerons un fait significatif.

En 1885, le gouvernement serbe avait décidé d’acheter trente batteries d’artillerie de campagne. Il s’agissait, en chiffres ronds, d’une dépense de trois millions de francs. Des expériences comparatives eurent lieu, avec les matériels français et allemand : Krupp contre Bange. Ce n’étaient ni des Français ni des Allemands qui étaient juges. Or, le matériel français l’emporta haut la main !

fin du supplément à l’artillerie moderne.
  1. Tome TII, page 432 (L’artillerie ancienne et moderne).
  2. Tome III, pages 516-518.
  3. Cours spécial pour les sous-officiers, 1 vol. in-8°, chez Baudoin.
  4. Tome III, page 399.
  5. La Science illustrée, n° 61, p. 135.