Les Metteurs en scène (recueil)/Le Confessionnal

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Traduction par Jeanne Chalençon.
Plon (p. 211-283).


LE CONFESSIONNAL


I

Dans ma jeunesse, j’avais un goût très vif pour ce qu’on appelle « la couleur locale ». Cela avait, à cette époque-là, la saveur de la nouveauté, et passait pour stimuler l’imagination d’une manière toute particulière. Comme aliment de l’imagination, l’utilité de ce goût est peut-être contestable, mais il fournit assurément un but aux recherches de la fantaisie vagabonde. Je ne connais pas de chasse plus passionnante, surtout pour le jeune homme accablé de travail et privé de congés, qui s’imagine qu’il lui suffirait de se mettre en quête pour en découvrir les traces partout.

Même la grande ville industrielle où, pendant quelques années, ma jeunesse se trouva rivée à un bureau de comptable, n’était pas dépourvue de pittoresque. Beaucoup d’ouvriers des manufactures de Dunstable étaient Italiens, et s’étaient établis dans ce quartier peu agréable et malsain de la ville appelé la « Marine ». La « Marine », tout comme les petites villes plus aristocratiques, avait son quartier commerçant et son quartier bien habité, son église, son théâtre et son restaurant. Quand j’étais pris de la maladie de la couleur locale, je me mettais à fréquenter le restaurant, baraque en planches, basse de plafond et aux vitres ternies, où le fait de consommer du macaroni gluant ou une friture graisseuse suffisait pour me transporter à Venise, au restaurant du Cappello d’Oro, tandis qu’une simple tasse de café et un cigare effilé transformaient la nappe maculée en un de ces dessus de marbre des petites tables du café Pedrotti à Padoue. Ce jeu d’imagination était complété par Agostino, le garçon aux yeux cernés et au col las, qui maniait avec une élégance toute classique sa serviette d’un blanc douteux, et dont le zèle allait pour moi jusqu’à s’assurer du degré de chaleur de mon potage en y trempant son doigt. Par Agostino j’appris l’histoire de la colonie ouvrière, avec tous les détails de ses querelles et de ses vengeances, et je connus, de vue au moins, les principales figures de ces drames domestiques. Le restaurant était fréquenté par les principaux personnages de la Marine : le surveillant des ouvriers italiens à l’usine Meriton, le docteur, son épouse la sage-femme, une Napolitaine plantureuse aux boucles huileuses, au grand chapeau de peluche, au cou gras entouré d’un collier de corail, et enfin Don Egidio, le curé de la petite église italienne. Le docteur et sa femme ne venaient que les jours de fête, mais le surveillant et Don Egidio étaient des clients réguliers. Le premier était un homme affable mais silencieux, et je comptais surtout pour me distraire sur Don Egidio, dont les grosses lèvres étaient toujours prêtes à s’ouvrir quand il s’agissait de causer. Les paroles qu’elles émettaient avaient les sons gutturaux du dialecte bergamasque, et l’on devinait aisément le paysan du nord sous la soutane usée du prêtre. Par le fait, Don Egidio lui-même me raconta qu’il venait d’un village du val Camonica, la radieuse vallée qui s’étend vers le nord du lac Iseo jusqu’aux glaciers de l’Adamello. Son beau-père avait été journalier dans l’un des jardins fruitiers que louait un comte milanais, propriétaire de grands domaines dans le val Camonica : et ce gentilhomme s’était intéressé au jeune garçon, qu’il avait vu travailler dans un de ses vergers, l’avait pris chez lui, dans sa villa sur le lac d’Iseo, et l’avait ensuite préparé à entrer dans les ordres.

C’était sans doute à cet incident que Don Egidio était redevable du mélange d’aisance et de simplicité qui donnait un charme imprévu à sa personne lourde et négligée. On pouvait le comparer à un fruit sauvage qui aurait été transplanté dans les vergers du comte, et que la culture aurait rendu plus moelleux sans lui faire perdre sa saveur. Je n’ai jamais vu pratiquer avec un art aussi naturel les rapports sociaux. Et ce qui prouvait combien cette sociabilité était instinctive, c’est qu’elle s’exerçait surtout vis-à-vis des ouvriers qui formaient sa paroisse.

Il régnait sur ses ouailles avec l’autorité indulgente du bon prêtre. Sur les points importants il demeurait inflexible ; mais sur des questions plus insignifiantes il avait cette élasticité de jugement qui permet à la discipline catholique de s’adapter à toutes les inégalités de la conscience humaine. Lorsqu’il avait prononcé son jugement, c’était en dernier ressort et sans appel ; mais avant de juger il ne manquait pas d’envisager la question sous des angles divers. Son influence était reconnue non seulement par les fidèles de sa paroisse, mais par le sergent de ville du coin, le propriétaire du cabaret, et l’épicier ambitieux qui dirigeait la politique du quartier. L’opinion générale, à Dunstable, était que la Marine eût été un véritable enfer sans le prêtre ; non pas que ce fût avec lui précisément le paradis ; mais Don Egidio reflétait dans sa personne le peu de ciel bleu visible à travers la fumée des usines. On n’exerce pas une telle influence sans en jouir, et, somme toute, le prêtre était probablement un homme satisfait ; mais il ne s’ensuit pas que ce fût un homme heureux. Ce point demeura obscur pour moi dans les débuts. À première vue, Don Egidio semblait la bonhomie même. Son extérieur indiquait l’absence de tout souci. Il marchait avec lenteur et en se dandinant, il avait le rire prompt, et ce regard amical dont la sympathie est toujours en éveil. Il me fallut longtemps pour découvrir sous sa parole facile la réticence inhérente à sa profession, et sous cette gaieté presque enfantine un fonds de mélancolie cachée. L’aspect et la conversation de Don Egidio étaient si loin d’évoquer l’idée des moindres complexités psychologiques que j’attribuais cette tristesse à sa pauvreté ou au mal du pays. Il n’y a pas d’homme plus frugal dans ses goûts et ses habitudes que le prêtre de campagne en Italie ; mais je savais que Don Egidio avait connu, à un âge où les impressions sont encore fraîches, tous les raffinements d’une vie luxueuse. Quelles qu’aient pu être les privations auxquelles son apostolat l’avait condamné depuis, on sentait trop, dans sa conversation, l’influence de cette vie antérieure pour ne pas voir qu’elle avait fait une profonde impression sur ses goûts ; et, malgré sa simplicité évangélique, il était le type de l’aumônier qui a son couvert mis à la table du châtelain.

Il se trouvait que j’avais profité d’un de mes congés en Europe pour explorer les vallées romantiques reliant la Valteline au lac Iseo, et le souvenir que j’en gardais était tel qu’il me parut impossible que Don Egidio pût, sans un serrement de cœur, s’habituer aux rues boueuses de la Marine. Le contraste était trop complet entre ces paysages du Titien et les bicoques de briques qui bordaient les trottoirs malpropres de la Marine.

Cette impression s’accentua encore lorsque Don Egidio me fit sa première visite. Il vint un soir d’hiver, au moment où un bon feu éclairait joyeusement mes rayons de bibliothèque, mes vieilles gravures et les quelques potiches chinoises achetées sur mes modestes économies.

« Ah ! dit-il avec un soupir de bien-être, en déposant son chapeau luisant et son parapluie mal plié, il y a bien longtemps que je ne suis entré dans une casa signorile. »

Le souvenir que j’avais gardé de son pauvre appartement — il logeait avec le docteur et la sage-femme — enlevait à ce compliment toute teinte d’ironie, et je gardai le silence tandis qu’il s’effondrait avec volupté dans mon fauteuil.

« C’est bien, répéta-t-il en regardant autour de lui : des livres, des porcelaines, des bibelots. Je me réjouis de voir qu’il existe encore de tels objets ! » Et il jeta un coup d’œil satisfait sur le verre de Marsala que je lui avais versé.

Don Egidio était l’homme le plus tempérant du monde et ne buvait jamais plus d’un verre de vin, mais il aimait à savourer lentement mes cigares de la Havane. Sous l’influence de mon tabac, il devint encore plus aimablement bavard, et je me figurai parfois que de tous les devoirs imposés par son ministère, aucun ne devait lui être plus pénible que le secret de la confession. Il parlait souvent de sa jeunesse dans la villa du comte, où il avait été élevé avec les deux fils de son protecteur, et je voyais bien que les années passées dans l’intimité de ses bienfaiteurs étaient encore le souvenir le plus vivant de son existence. L’amour pour la beauté de son pays natal, qui existe à l’état latent chez presque tous les paysans italiens, s’était spécialisé en lui au contact de goûts plus raffinés. Non seulement il pouvait me dire en connaisseur que le comte avait une merveilleuse collection de tableaux, mais encore que la chapelle de la villa contenait un monument funéraire de Bambaja, et que les critiques n’étaient pas d’accord quant à l’authenticité du Léonard de Vinci du palais de la famille à Milan.

Sur tous ces sujets il était inépuisable ; il n’y en avait qu’un seul qu’il n’abordait jamais : c’était celui de son séjour en Amérique. Je me rappelle encore la façon dont il me coupa la parole lorsque je le questionnai là-dessus.

« Un prêtre, me dit-il, est un soldat, et doit obéir aveuglément aux ordres qu’il reçoit. » Puis il posa son verre de Marsala et traversa lentement la pièce.

« Je n’avais pas remarqué, ajouta-t-il aussitôt, que vous aviez ici une photographie du « Sposalizio » de la Brera. Quel tableau ! E stupendo ! »

Puis il revint s’asseoir et alluma en souriant un autre cigare.

Je vis aussitôt que j’avais touché à un sujet que la discipline ecclésiastique protégeait contre le bavardage. Je respectais trop mon ami pour insister, et plus d’une fois je crus comprendre qu’il m’était reconnaissant de ne pas mettre sa réserve à l’épreuve.

Bien que Don Egidio eût soixante ans passés quand je fis connaissance avec lui, ce ne fut qu’à la fin d’un hiver très rigoureux, et cinq ou six ans plus tard, que je commençai à le considérer comme un vieillard. On aurait dit que le froid persistant de notre climat l’avait flétri. Il s’était courbé, sa poitrine s’était creusée, et sa lèvre inférieure tremblotait continuellement. La chaleur de l’été ne sembla pas le remonter, et en septembre, quand je rentrai de mon congé, je le trouvai relevant à peine d’une pneumonie. Durant l’automne il n’osa affronter l’air froid du soir, et de temps à autre j’allai lui tenir compagnie dans sa petite chambre, où j’avais introduit un luxe inusité sous forme d’un fauteuil et d’un poêle à gaz.

Mes occupations rendaient pourtant ces visites assez rares, et j’avais passé plusieurs semaines sans voir le curé, lorsqu’un matin de novembre, par la neige, je le rencontrai à la gare. J’allais passer la journée à New-York, et je n’eus que le temps de lui faire un signe amical, avant de monter dans mon wagon ; mais quelques instants après je le vis grimper péniblement dans le même train. Je le trouvai assis dans le wagon ordinaire, son parapluie entre les jambes ; à côté de lui, sur le siège, il avait posé un petit ballot enveloppé d’un mouchoir de coton rouge. La précaution avec laquelle, à mon approche, il s’empara du paquet, attira mon regard, et il répondit à mon coup d’œil par un sourire :

Ce sont, me dit-il, des fleurs pour les morts, les fleurs les plus belles des serres de M. Meriton — si figuri ! Un de mes jeunes paroissiens, qui est employé par le jardinier, m’apporte tous les ans, pour cet anniversaire, une superbe gerbe de fleurs — dans des cas comme celui-ci ce n’est pas un péché, ajouta-t-il, avec cette souplesse de jugement qui est un des grands charmes du caractère italien. Une quinte de toux l’arrêta.

— Et pourquoi voyagez-vous par ce temps de neige, monsieur le curé ? lui dis-je.

De son œil naïf, il me fixa gravement.

— Parce que c’est le jour des morts, mon fils, dit-il, et que je vais porter ces fleurs au cimetière pour honorer la mémoire du plus noble cœur qui ait jamais existé.

— Vous allez à New-York ?

— À Brooklyn, répondit-il.

J’hésitai un instant. J’aurais bien voulu l’interroger, et je me demandais si c’était à cause de sa toux, ou parce qu’il ne tenait pas à être questionné, qu’il me faisait des réponses aussi brèves.

— Avec un tel rhume, vous avez tort de circuler par un temps comme celui-ci.

Il fit un geste d’indifférence.

— Je n’ai jamais manqué cet anniversaire, pas une seule fois en dix-huit ans. Sans moi, il n’aurait personne !

Il croisa les mains sur son parapluie et détourna la tête pour cacher le tremblement de sa lèvre.

Je me décidai subitement à pénétrer malgré lui son secret.

— Votre ami est enterré au cimetière du Mont-Calvaire ?

Il fit un signe d’assentiment.

— C’est une longue route à faire seul, monsieur le curé. Les rues seront sûrement glissantes, et il souffle un vent glacial. Donnez-moi vos fleurs, et je les enverrai par un commissionnaire. Je vous donne ma parole qu’elles arriveront sûrement à destination.

Il eut un regard de doux entêtement.

— Mon fils, vous êtes jeune, dit-il, et vous ne savez pas combien les morts ont besoin de nous.

Il tira son bréviaire de sa poche et l’ouvrit en souriant : Mi scusi ? murmura-t-il.

L’affaire qui m’appelait en ville m’obligea à me séparer de lui dès que le train fut en gare, et, pressé par l’heure, je le laissai loin derrière moi, cherchant à se frayer un passage à travers la foule compacte qui encombrait le quai. Avant de nous séparer j’avais appris toutefois qu’il retournerait à Dunstable par le train de quatre heures, et j’étais décidé à terminer mon affaire à temps pour rentrer avec lui. En arrivant à Wall Street, j’appris que la personne avec laquelle j’avais rendez-vous était malade et retenue à la campagne. J’avais donc ma journée devant moi et je ne me sentais guère embarrassé de son emploi, étant à l’âge où les distractions ne manquent pas ; mais, en route pour aller demander à déjeuner dans une maison amie, je me jetai tout à coup dans un fiacre et me fis conduire rapidement à la gare de Brooklyn. J’avais déjà pris mon billet, et j’étais installé sur le bac, lorsque je me rendis nettement compte que j’avais été distrait de mon projet par un sentiment de réelle inquiétude au sujet de Don Egidio. Je calculai qu’il n’avait guère plus d’une heure d’avance, et qu’étant donnés ma plus grande agilité, et le fiacre que j’avais à ma disposition, j’arriverais à temps au cimetière pour le faire mettre à l’abri avant que les rafales de grésil, qui déjà balayaient l’estuaire, ne se fussent transformées en neige.

À la grille du cimetière je perdis un peu de ma confiance. Par ce triste anniversaire les avenues étaient pleines de pieux visiteurs, et le gardien ne se souvint pas d’avoir vu entrer un gros prêtre italien, très enrhumé, portant dans un mouchoir rouge une gerbe de fleurs. Il me donna bien quelques indications vagues, mais je me gardai de les suivre, et, grâce à cette précaution, au bout d’une demi-heure de recherches, je découvris mon pauvre curé, agenouillé sur la terre gelée dans une des allées les plus écartées de la grande nécropole. La tombe sur laquelle il priait était jonchée de fleurs prises en cachette dans les serres de M. Meriton, et sur la pierre tombale je lus l’inscription suivante :

Il Conte Siviano
Da Milano
Super flumina Babylonis, illic sedimus et flevimus.

Je restai là quelques instants sans que Don Egidio me vît, et lorsqu’il se leva il était si absorbé par la douleur qu’il me regarda presque sans surprise.

— Monsieur le curé, dis-je, j’ai une voiture qui attend à la grille. Il faut que vous rentriez avec moi.

Il fit un signe d’assentiment et je passai sa main sous mon bras.

Il voulut retourner sur la tombe.

— Encore un instant, mon fils, dit-il ; c’est peut-être pour la dernière fois !

Il restait là, immobile, les yeux fixés sur les fleurs amoncelées, qui étaient déjà meurtries et noircies par le froid.

— Le laisser seul ainsi — après soixante ans ! Mais Dieu est partout, murmura-t-il au moment où je l’emmenais.

Il me sembla peu disposé à parler en revenant, et j’étais surtout préoccupé de le tenir enveloppé dans mon gros manteau, et de lui faire faire son lit dès que je l’eus ramené chez lui. La sage-femme alla chercher dans sa chambre un couvre-pieds capitonné, et le dorlota comme s’il eût appartenu au sexe qui avait d’habitude recours à ses services ; tandis qu’Agostino, sur mon ordre, apportait un bol de soupe chaude, qui s’annonça de loin par un réconfortant parfum d’ail. Je laissai le curé aux mains expertes de la garde-malade, comptant passer le lendemain soir pour prendre des nouvelles ; mais un surcroît de travail me retint très tard à l’usine, et, le jour suivant, il se présenta encore un autre empêchement. Le troisième jour, au moment où je quittais mon bureau, un petit gamin de la Marine vint me dire que le curé était plus mal, et demandait à me voir. Je sautai dans le tramway le plus rapproché, et dix minutes plus tard je montais quatre à quatre l’escalier du docteur.

Je fus tout étonné de trouver la chambre de Don Egidio froide et inoccupée. Mais la sage-femme vint aussitôt me rassurer, en m’annonçant qu’elle avait transporté le malade dans son appartement à elle, où il aurait au moins un bon lit et quelques rayons de soleil pour l’égayer. Il était là, en effet, faible mais souriant, dans un milieu qui contrastait singulièrement avec la simplicité monastique de celui auquel il était habitué. La chambre de la sage-femme était gaie, sinon soignée, et le bon curé se trouvait entouré de chromos anecdotiques, de photographies de jeunes accouchées présentant fièrement leur rejeton à l’objectif, et d’innombrables santolini napolitains enguirlandés de feuilles de palmiers.

La sage-femme me dit tout bas que le pauvre homme avait une pleurésie et qu’il devait être près de la dernière étape. Je constatai, en effet, qu’il était bien bas, mais rien n’indiquait un danger immédiat, et j’avais le pressentiment qu’il lutterait encore quelque temps. Il était clair qu’il prévoyait d’avance l’issue du conflit, et la solennité avec laquelle il me reçut me prouva qu’il se préparait à la suprême épreuve.

— Mon fils, dit-il, lorsque la sage-femme se fut retirée, j’ai une faveur à vous demander. Vous m’avez trouvé hier faisant mes adieux à mon meilleur ami. (Une quinte de toux interrompit sa phrase.) Je ne vous ai jamais dit, continua-t-il, le nom de la famille avec laquelle j’ai été élevé. Ce nom est Siviano, et la tombe sur laquelle je priais était celle du fils aîné du comte, avec lequel j’étais lié comme un frère. Il repose depuis dix-huit ans sur cette terre étrangère — in terrâ alienâ — et lorsque je mourrai, il n’y aura plus personne pour soigner sa tombe.

Je vis ce qu’il attendait de moi.

— J’en aurai soin, monsieur le curé.

— Je savais bien pouvoir compter sur votre promesse, mon enfant, et vous êtes toujours de parole. Mais mon ami est un étranger pour vous — vous êtes jeune, et à votre âge la vie est une maîtresse qui efface vite les douloureux souvenirs. À quel titre vous chargeriez-vous de soigner la tombe d’un étranger ? Je ne puis l’exiger, mais je vous raconterai son histoire — et je crois qu’alors, dans la joie comme dans la douleur, vous penserez à lui ; car dans la joie vous vous rappellerez combien il fut malheureux, et dans la douleur son souvenir sera comme la main d’un ami dans la vôtre.


II

Vous me dites (commença Don Egidio) que vous connaissez notre petit lac, et, si vous l’avez vu, vous comprendrez pourquoi il me rappelait toujours le hortus inclusus du Cantique des Cantiques.

Colomba mea in foraminibus petræ ! ces mots me revenaient chaque fois que, rentrant d’un petit voyage dans les hauteurs, j’apercevais, bien loin en dessous, le lac bleu caché dans ses montagnes. Nous ne jalousions nullement la beauté des grands lacs. Ils ressemblent aux tableaux d’apparat que le grand seigneur accroche dans sa galerie, mais notre lac d’Iseo est le petit chef-d’œuvre qu’il cache dans sa propre chambre.

Vous m’avez dit l’avoir vu en été, lorsqu’il reflète le ciel bleu, et c’est à cette époque aussi que je le connus pour la première fois. Le vieux comte m’avait trouvé travaillant sur un de ses vergers dans la vallée, et, apprenant que j’étais maltraité par mon beau-père, — un colporteur ivrogne du Val Mastellone que ma pauvre mère avait rencontré à la foire de Lovere, une ou deux années auparavant, — il m’avait ramené chez lui à Iseo. Je servais la messe dans notre village montagnard de Cerveno, et les enfants m’appelaient le « petit prêtre », parce que, mon travail achevé, je me faufilais dans l’église pour échapper aux coups et aux jurons de mon beau-père. « Je ferai de lui un vrai prêtre », déclara le comte, et cet après-midi-là, perché sur le siège de sa berline de voyage, je fus arraché aux terribles scènes qui avaient attristé mon enfance, pour entrer dans une autre vie, où il me sembla que tout le monde était heureux comme un ange sur un presepio.

Vous rappelez-vous la villa du comte ? Située sur le bord du lac, en face du mont Isola, elle est dominée par le village de Siviano et par la vieille église paroissiale où j’ai dit la messe pendant quinze heureuses années. Le village s’échelonne sur le penchant de la montagne, mais la villa surplombe le lac, souriant à sa propre image comme le baigneur sur les bords de l’eau. Quelle vision du paradis j’eus ce jour-là ! Dans notre église, au fond de la vallée, se trouvait un vieux tableau sombre de saint Sébastien : dans le fond on voyait le palais le plus magnifique, avec des jardins en terrasse, ornés de statues et de fontaines, et dans lesquels des gens richement vêtus se promenaient de long en large sans se préoccuper du martyr. La villa du comte, avec ses terrasses, ses roses, ses escaliers de marbre descendant jusqu’au lac, me rappelait ce palais ; seulement, au lieu d’être habitée par des oisifs cruels et malfaisants comme ceux du tableau, c’était la demeure de gens qui furent, pour le pauvre gars recueilli par eux, les meilleurs des amis.

Le vieux comte était veuf lorsque je le connus. Il s’était marié deux fois et sa première femme lui avait laissé deux enfants : une fille et un fils. L’aînée, Donna Mariana, avait alors vingt ans ; elle tenait la maison de son père et était véritablement la mère des deux garçons. Ni belle ni savante, elle n’aimait guère le monde, mais elle était comme le pied de lavande que le pauvre cultive sur sa fenêtre, une petite fleur incolore dont l’odeur se répand dans toute la maison. Son frère, le comte, studieux, mais d’une constitution délicate, portait sur son visage cette empreinte de mélancolie que l’on voit dans certains portraits de jeunes gens du Titien. Il ressemblait à un prince exilé et en deuil. De sa seconde femme le comte avait un enfant de mon âge, le comte Andrea, beau comme un saint Georges, mais moins bon que les autres. À cause de son plus jeune âge, il n’était sans doute pas à même de comprendre aussi bien que son frère et sa sœur pourquoi un fils de paysan, sans aucune éducation, avait été amené à la table de son père, et les deux aînés avaient si peur de me blesser que, sans les taquineries d’Andrea, je n’aurais jamais corrigé mes manières vulgaires, ou appris à me tenir en présence de mes supérieurs. Le comte Andrea ne me ménageait pas ses agaceries, et le comte Roberto, malgré sa faiblesse native, savait châtier sévèrement son frère lorsqu’il pensait que la leçon avait été trop rude ; mais il me semblait pour ma part assez naturel qu’un être tellement supérieur jouât le maître vis-à-vis d’un ver de terre comme moi.

Je ne m’attarderai pas sur les débuts de cette nouvelle existence, car c’est plutôt à sa fin qu’a trait mon récit. Je voudrais cependant que vous vous rendissiez compte de ce que ce changement de vie put être pour moi. Pensez donc ce que dut ressentir le jeune paysan que j’étais, en quittant un travail pénible, agrémenté de coups, et abandonnant une cabane délabrée de montagne, pour entrer dans une belle maison, pleine d’objets rares et magnifiques, et d’êtres qui me parurent encore plus rares et plus beaux. Serez-vous surpris si je vous dis que je me sentais prêt à baiser la trace de leurs pas et à donner la dernière goutte de mon sang pour les servir ?

À l’âge requis, je fus envoyé au séminaire de Lodi ; et pendant les congés je revenais dans la famille, à Milan. Le comte Andrea était devenu un des plus beaux jeunes hommes qui fussent au monde, mais il aimait un peu trop le plaisir, et le vieux comte le maria au plus vite à la fille d’un grand seigneur vénitien, qui lui apporta en dot un magnifique domaine en Istrie. La comtesse Gemma, c’est ainsi que s’appelait cette dame, était une tête de linotte, à l’air ingénu ; mais, sous ses dehors enjoués, elle cachait un caractère souple et rusé. Le vieux comte n’avait pas assez de finesse pour suivre ses manœuvres, et la petite comtesse cachait ses desseins sous un bavardage innocent. Son beau-père disait qu’elle n’avait qu’un défaut : c’était qu’une de ses tantes avait épousé un Autrichien ; et cet événement s’étant accompli avant la naissance de la nièce, il l’absolvait en souriant de la part qu’elle avait pu y prendre. Elle confirma la bonne opinion qu’il avait d’elle en donnant deux fils à son mari, et Roberto ne se montrant guère disposé au mariage, ces garçons furent regardés comme les héritiers de la maison.

J’avais, pendant ce temps, terminé le cours de mes études, et le vieux comte, à la sortie du séminaire, m’avait fait nommer curé de Siviano. C’était l’année du mariage du comte Andrea, et il y eut de grandes réjouissances à la villa. Trois ans plus tard, le vieux comte mourut, au grand chagrin de ses deux enfants aînés, Donna Marianna et le comte Roberto. Le frère et la sœur fermèrent les appartements qu’ils occupaient dans leur palais de Milan et se retirèrent à Siviano pendant une année. Ce fut alors que j’appris à connaître mon ami. Je l’avais aimé auparavant, mais sans le comprendre ; maintenant je sus de quel métal il était. Son goût pour la lecture le portait à mener une vie retirée, et son frère cadet s’imagina qu’il ne tiendrait pas à assumer la charge du domaine. Mais si telle avait été la pensée d’Andrea, il fut déçu. Roberto envisagea résolument ses nouveaux devoirs et, conscient de son manque de savoir-faire vis-à-vis des paysans, il tâcha d’y remédier par un plus grand zèle pour leur bien-être. Je l’ai vu travailler des jours entiers pour réconcilier deux ennemis que son père eût mis d’accord par un mot, tel le saint évêque auquel un pauvre demandait deux sous et qui s’écria : « Hélas ! mon frère, je n’ai pas deux sous dans ma bourse, mais voici à leur place deux pièces d’or, si elles peuvent vous être utiles. » Nous eûmes de longues conférences sur la condition de ses gens, et il m’envoya souvent au fond de la vallée pour examiner de près les besoins de la population qui se trouvait sur ses terres. Aucun grief ne passait pour lui inaperçu, aucun abus ne lui semblait indéracinable, et les heures que des gens de son rang auraient données à la lecture ou au plaisir, il les consacrait à régler une querelle de bornage ou à examiner la valeur d’une plainte au percepteur. J’ai souvent dit qu’il pratiquait l’apostolat autant que moi ; cela le faisait sourire, et il me répondait que tout propriétaire rural était un roi et que, dans l’antiquité, le roi était toujours le prêtre.

Donna Maria insistait pour qu’il se mariât, mais il déclarait que ses fermiers lui tenaient lieu de famille et que, grâce à l’intérieur qu’elle lui faisait, il ne sentait pas le besoin de prendre une femme. Il passait plutôt pour un caractère froid, alors qu’il était tout simplement réfléchi, et peut-être capable d’une explosion de passion d’autant plus forte qu’elle aurait été plus contenue. Mais il me confia quelles étaient ses vraies raisons pour ne pas se marier. « Un homme, me dit-il, ne prend pas de femme et ne se réjouit pas tandis que sa mère agonise. » Or, l’Italie, sa mère, était à la mort, environnée de vautours étrangers.

Vous êtes trop jeune, mon fils, pour savoir ce qu’ont été ces jours ; et, ceux-là seuls qui les ont traversés peuvent le comprendre. L’Italie se mourait, en effet, mais la Lombardie, c’était son cœur, et ce cœur battait encore, refluant vers ses extrémités, déjà sans vie, le peu de sang qui lui restait. Ses bourreaux, las de leur œuvre, l’avaient abandonnée à une morne torpeur, mais, au moment où elle s’endormait dans la mort, le ciel lui envoya Radetsky pour la ramener brutalement à la vie, et au premier coup de verge qu’il lui donna elle se redressa sur ses pieds, mutilée mais debout.

Ah ! les tristes temps, mon fils ! Le nom de l’Italie était sur nos lèvres, tandis qu’au fond de notre cœur, c’était surtout à l’Autriche que nous pensions. Nous appelions à grands cris la liberté, l’unité, le droit de vote ; mais en vérité, nous ne rêvions que de chasser l’Autrichien.

Nous autres prêtres du Nord, nous étions tous des libéraux et nous partagions les idées politiques des nobles et des gens de lettres. Le livre de Gioberti était notre bréviaire, et Sa Sainteté, le nouveau pape, devait se mettre à la tête de notre croisade. Mais en attendant, tout ce travail souterrain se faisait en secret, tandis que la Lombardie dansait, donnait des fêtes, mariait ses enfants et remplissait les fonctions civiles et militaires de l’empire. Pendant que cette vie continuait, Roberto demeurait enseveli dans ses projets, tels les mineurs de notre vallée qui passaient des mois entiers sous terre. Quoique je ne fusse pas son confident, je savais bien quelles étaient ses pensées, car elles se lisaient dans son œil illuminé. Il avait parfois le regard du visionnaire qui entend une voix secrète. Certes, nous l’entendions tous, cette voix, mais à nos oreilles elle se mêlait aux autres bruits, tandis que pour Roberto c’était un appel qui dominait les autres.

Tout était calme en apparence. Un cardinal autrichien régnait à Milan, et un pape autrichien de cœur siégeait à Rome. En Lombardie, l’Autriche demeurait en arrêt comme une bête de proie prête à nous bondir à la gorge si nous faisions un mouvement pour nous débattre. Les modérés, au parti desquels appartenait le comte Roberto, parlaient de prudence, de compromis, de l’éducation du peuple : mais si leur parole était prudente, elle cachait des desseins violents. Pendant plusieurs années, les Milanais avaient gardé vis-à-vis de leurs maîtres un extérieur de bienveillance. Les nobles s’étaient engagés sous les ordres du vice-roi, et dans le passé les deux aristocraties s’étaient alliées par de fréquents mariages. Mais maintenant, une à une, les grandes familles avaient fermé leur porte au monde officiel. Bien que quelques-uns, parmi les plus jeunes et les plus indifférents, ceux-là qui veulent danser et dîner à tout prix, persistassent à aller au palais et à se montrer à l’Opéra, côte à côte avec l’ennemi, la mode avait changé, et ceux qui n’avaient jamais voulu frayer avec les Autrichiens étaient maintenant applaudis comme des patriotes. Parmi ceux-ci, naturellement, se trouvait le comte Roberto, qui, pendant plusieurs années, s’était tenu à l’écart de la société autrichienne et en avait silencieusement voulu à son frère de n’en pas faire autant. Andrea et Gemma étaient comme ces papillons de nuit que la lumière attire. Les terres qu’avait Gemma en Istrie, et les relations de sa famille avec la noblesse autrichienne, leur donnaient un prétexte de faire leur cour au vice-roi. Roberto les laissait libres, bien que son attitude fût une protestation muette contre leur conduite. Ils étaient toujours les bienvenus au palais Siviano ; mais Donna Marianna et son frère aîné avaient renoncé à sortir pour n’avoir pas à se montrer aux soirées de la comtesse Gemma. Si Andrea ou Gemma se rendaient compte de la désapprobation de leurs aînés, ils avaient au moins l’habileté de feindre l’ignorer, car Roberto, riche et généreux, toujours prêt à payer leurs dettes, et qui paraissait être un célibataire endurci, était un personnage trop important pour qu’on le froissât ouvertement par des discussions politiques. Ils étaient persuadés que, si leur frère se mariait jamais, ce serait par dépit, et que leur avenir était assuré s’ils ne lui causaient aucun mécontentement. Je ne serai jamais qu’un simple paysan et je ne prétends pas avoir le don de discerner les mobiles secrets du cœur ; mais l’habitude de confesser donne à tout prêtre une certaine connaissance de l’âme humaine, et j’ai été surpris que la sagesse mondaine d’Andrea et de Gemma ne leur fît pas mieux comprendre le caractère de leur frère. Je savais pour ma part qu’aucune des passions de Roberto ne pouvait partir d’une impulsion mesquine, et j’étais persuadé que s’il aimait jamais une femme comme il aimait l’Italie, c’est de la patrie qu’il recevrait sa fiancée.

Vous avez vu, n’est-ce pas, par ces grands calmes qui, en automne, précèdent les orages, se détacher de temps en temps une feuille jaunie qui tourbillonne seule dans l’air ? Ainsi dans l’atmosphère lourde de la Lombardie, un mot, un regard, un incident insignifiant devenait comme un présage de tempête. C’était en 45. Un an auparavant, la mort glorieuse des frères Bandiera avait secoué l’Italie d’un long frémissement. Dans la Romagne, Renzi et ses compagnons avaient tenté d’agir à la suite de la protestation exposée dans le « Manifeste de Rimini », et, malgré leur échec, ils avaient semé le germe recueilli plus tard par d’Azeglio et Cavour. Partout s’accomplissait ce travail profond et silencieux, et nulle part le silence n’était plus profond ni plus vibrant que dans les rues de Milan.

Le comte Roberto avait l’habitude d’entendre chaque jour la messe à la cathédrale, et un matin qu’il se tenait dans un des bas-côtés de l’église une jeune fille, accompagnée de son père, passa près de lui. Roberto connaissait le père : c’était un Milanais sans fortune, de la grande maison des Intelvi, qui s’était volontairement séparé de la société en acceptant un poste dans une administration du gouvernement. Roberto remarqua que des officiers autrichiens, groupés près de là, suivaient des yeux la jeune fille, et il entendit dire à l’un d’eux : « C’est un morceau de choix trop fin pour des vaincus », et un autre répondre en riant : « Oui, c’est un mets digne d’être servi à la table des vainqueurs. »

La jeune fille avait entendu. Elle était devenue blanche comme l’anémone des bois, puis rouge comme si les mots l’eussent souffletée. Elle murmura quelques mots à l’oreille de son père, qui se contenta de secouer la tête et de l’emmener, sans même regarder les Autrichiens. Roberto entendit la messe, puis se hâta d’aller se poster sous le porche de la cathédrale. Un instant plus tard, les officiers passèrent et se placèrent aussi sur le seuil de la porte. La jeune fille ne tarda pas à sortir au bras de son père. Ses admirateurs s’avancèrent pour saluer Intelvi, et celui-ci, avec sa servilité habituelle, échangea avec eux des formules de politesse, tandis que leurs regards insolents détaillaient la beauté de la jeune fille.

La pauvre enfant tremblait comme une feuille, et ses yeux, en fuyant ceux des Autrichiens, rencontrèrent ceux de Roberto. Son regard s’envola vers lui, tel l’oiseau blessé qui cherche un refuge, et Roberto l’accueillit dans son cœur. Il lui sembla que c’étaient les yeux de l’Italie qui le regardaient à travers ceux de la jeune fille, car l’amour, habile comédien, sait se déguiser de mille façons.

Un mois plus tard, Faustina Intelvi était la femme de Roberto. Donna Marianna se réjouit avec moi, car nous savions que Roberto l’avait épousée par amour et elle semblait digne de son choix. Quant au comte Andrea et à sa femme, je vous laisse deviner de quelle amertume était mélangé le baiser avec lequel ils accueillirent la fiancée. Ils étaient tout souriants le jour du mariage de Roberto et firent de tels compliments à sa femme que Donna Marianna crut y voir une preuve de leur grandeur d’âme ; mais, pour ma part, j’aurais préféré les voir moins aimables. Cependant toutes mes craintes s’évanouirent devant le bonheur rayonnant de mon ami. Chez certaines natures, l’amour croît graduellement comme la lumière du soleil levant qui pénètre peu à peu dans la vallée ; mais chez Roberto c’était l’éclat soudain de l’astre illuminant la cime de la montagne. Il marchait dans la vie avec le pas mal assuré de l’aveugle qui a recouvré la vue, et un jour il me dit en riant : « L’amour nous fait découvrir des mondes nouveaux. »

Hélas ! mon fils, la comtesse n’avait que dix-huit ans et son mari en avait quarante. Le comte Roberto avait l’âme d’un poète mais les traits fatigués, et il boitait légèrement. En Italie, on marie les jeunes filles comme on vendrait une terre. Là où deux domaines se touchent, on unit deux êtres. Quant à la jeune fille sans dot, c’est un bibelot que l’on donne au plus offrant. Faustina fut donnée à son acquéreur comme si elle eût été un tableau pour sa galerie ; et la transaction lui parut sans doute aussi naturelle qu’à ses parents. Elle marcha à l’autel comme une Iphigénie, mais la pâleur sied à une mariée, et une fille bien élevée doit pleurer en quittant sa mère. Il en aurait peut-être été autrement si elle avait deviné quel amour la guettait au seuil de sa nouvelle demeure et quelle tendresse était prête à l’envelopper ; mais son mari était un homme silencieux, qui ne savait pas exprimer ce qu’il sentait.

Le grand palais Siviano était une demeure sévère pour une jeune fille. Roberto et sa sœur l’avaient habité comme s’il eût été un monastère, ne sortant jamais et ne recevant que ceux qui travaillaient pour la « cause ». Pour Faustina, habituée à la société autrichienne, facile et accueillante, les réceptions du dimanche soir, au palais Siviano, durent sembler aussi tristes qu’un congrès scientifique. Roberto se complaisait à la regarder comme la victime de l’insolence des barbares, une personnification de son pays profanée par la convoitise de l’ennemi ; mais bien que Faustina eût, comme toute fille belle et pauvre, plus d’une fois baissé les yeux devant un regard trop hardi ou une parole trop familière, je doute qu’elle rattachât de tels incidents à la situation politique de l’Italie. Elle savait, bien entendu, qu’en épousant Siviano elle entrait dans une maison fermée aux Autrichiens ; un des premiers soins de Siviano avait été de faire une pension à son beau-père à la condition qu’ Intelvi renonçât à sa situation et cessât toutes relations avec le gouvernement. Le vieil hypocrite, trop heureux de vivre à ce prix sans rien faire, embrassa la cause libérale avec un zèle qui ne semblait plus permettre aucune tiédeur à sa fille. Mais il eut plus de peine qu’il n’aurait cru à reprendre sa place parmi ses anciens amis. Malgré son zèle patriotique, les Milanais se méfiaient de lui, et comme il était de ces gens qui aiment à bavarder à une table de café, il retourna graduellement à son ancienne coterie. Il était impossible de défendre à Faustina de voir ses parents, et elle respira chez eux un air plein de tolérance pour les Autrichiens.

Mais n’allez pas croire que la jeune comtesse parût ingrate ou malheureuse. Elle était timide et silencieuse, et il aurait fallu un caractère plus audacieux que celui de Roberto pour briser la barrière qui subsistait entre eux. Ils semblaient causer plutôt à travers une grille de couvent qu’autour de l’âtre ; mais si Roberto avait demandé à Faustina plus qu’elle ne pouvait donner, extérieurement au moins c’était une épouse modèle. Elle me choisit aussitôt pour confesseur et je veillai sur ses premiers pas dans la vie. Jamais sœur cadette ne fut plus tendre pour son aînée qu’elle pour Donna Marianna ; jamais jeune femme ne fut plus fidèle à ses devoirs religieux, meilleure pour ses inférieurs, plus charitable pour les pauvres ; et cependant vivre auprès d’elle, c’était vivre dans une pièce aux volets clos. Malgré toute la tendresse de Roberto, c’était toujours l’oiseau en cage, la fleur transplantée. Donna Marianna fut la première à s’en apercevoir.

— Cette enfant a besoin de plus de soleil et de plus d’air, dit-elle.

— Du soleil ? De l’air ? répéta Roberto. Ne sort-elle pas chaque matin pour aller à l’église ? Ne fait-elle pas chaque après-midi sa promenade en voiture au Corso ?

Donna Marianna n’était sûrement pas d’une intelligence transcendante, mais il y avait dans son cœur plus de sagesse que dans la tête de bien des femmes.

— À notre âge, mon frère, la vie est comme une pièce située au nord et dont les fenêtres donnent sur un paysage où déjà les ombres s’allongent. Faustina a besoin d’une vie plus gaie. Elle est blanche comme une jacinthe qui pousserait dans une cave.

Roberto pâlit, et je vis que sa sœur avait exprimé ce qu’il pensait lui-même. Il répondit :

— Vous voulez que je la laisse aller chez Gemma ?

— Laissez-la aller partout où il y a un peu de gaieté.

— De la gaieté maintenant ? s’écria-t-il avec un geste pour désigner la sombre ligne de portraits qui s’allongeait au-dessus de sa tête.

— Qu’elle s’amuse donc quand elle le peut, mon frère.

Ce soir-là, après le dîner, Roberto appela sa femme auprès de lui. « Mon enfant, dit-il, allez mettre vos bijoux. Votre sœur Gemma donne un bal et la voiture vous attend. Je suis trop sauvage pour me sentir à l’aise au milieu de ces divertissements, mais j’ai prié votre père de vous accompagner. »

Andrea et Gemma accueillirent leur jeune belle-sœur avec effusion, et, à partir de ce moment, elle fut souvent avec eux. Gemma ne permettait pas que l’on parlât politique chez elle ; il était donc bien naturel que Faustina, habituée aux réunions solennelles du palais Siviano, se plût dans un salon où les causeries étaient aussi animées que celles de la villa florentine où s’abritaient contre la peste les joyeux conteurs de Boccace. Mais le mécontentement politique s’accentuait et, malgré les affinités autrichiennes de Gemma, il ne lui était plus possible de recevoir ouvertement l’ennemi. Toutefois on murmurait tout bas que sa porte restait toujours entre-bâillée pour les vieux amis ; et ces bruits venaient peut-être de ce que l’un d’eux, officier de cavalerie autrichienne, était son propre cousin, — le fils de cette tante dont la mésalliance avait si souvent fait le sujet des railleries de son beau-père. On ne pouvait blâmer la comtesse Gemma de ne pas fermer son salon à quelqu’un de son sang, et l’ostracisme dont les officiers de la garnison étaient l’objet rendait naturel que le jeune Welkenstern se prévalût de sa parenté pour fréquenter la maison. Toutes ces choses avaient dû parvenir aux oreilles de Roberto ; mais il n’y parut pas, et sa femme continua à aller et venir comme bon lui semblait. Lorsqu’ils retournèrent, l’été suivant, dans la villa ombreuse de Siviano, on aurait pu comparer sa voix au clair ruisseau qui met sa note joyeuse dans le silence des bois et sa fraîcheur à celle du printemps. Il n’en était pas de même de Roberto. Je le trouvai vieilli, préoccupé et encore plus silencieux que de coutume. Mais je ne doutai pas que ses préoccupations ne fussent toutes politiques, car lorsque son œil se reposait sur Faustina il devenait limpide comme le lac.

Le comte Andrea et sa femme habitaient une villa contiguë et, durant leur villégiature, les deux ménages n’en faisaient pour ainsi dire qu’un. Roberto allait souvent à Milan pour des affaires dont on devinait facilement la nature. Il ramenait parfois des hôtes chez lui, et dans ces cas-là, Faustina et Donna Marianna allaient passer la journée chez le comte Andrea. J’ai déjà dit que je n’étais pas dans les secrets de Roberto, mais il connaissait mes tendances libérales, et à quelques-unes de ses paroles je devinai facilement le travail qui se faisait en dessous. En attendant, le nouveau pape avait été élu et, du Piémont à la Calabre, nous saluâmes en sa personne le drapeau sous lequel nos hôtes devaient se battre.

Le temps marchait, et nous avions atteint les derniers mois de 1847. La villa d’Iseo était fermée depuis la fin d’août. Roberto n’aimait pas beaucoup son triste palais de Milan, et il avait toujours été dans ses habitudes de passer neuf mois de l’année à Siviano. Mais il était pour l’instant trop absorbé par son travail pour s’éloigner de Milan, et sa femme et sa sœur l’y avaient rejoint après les chaleurs du mois d’août. Durant l’automne, il m’avait fait venir une fois ou deux pour me consulter sur des affaires qui concernaient ses vergers et, au cours de nos conversations, il avait parfois fait allusion à des choses plus graves. Ce fut au mois de juillet de cette année qu’une troupe de Croates avait marché sur Ferrare avec des fusils et des canons chargés. La vue des canons avait réveillé la haine pour l’Autriche, et maintenant le pays tout entier répétait le cri de la Lombardie : « Repoussons le barbare ! » Dans ces cœurs brûlant de patriotisme il ne pouvait entrer aucune idée d’accommodement, de compromis, de réorganisation : l’Italie aux Italiens d’abord ; monarchie, fédération, république ensuite, qu’importe ?

La griffe de l’oppresseur nous étranglait, et les plus clairvoyants devinaient bien que l’intention secrète de Metternich était de provoquer une rébellion qu’il ferait écraser ensuite par ses Croates. Mais c’était trop tard pour rappeler la Lombardie à la prudence. Dans les premiers jours de la nouvelle année, au cours des émeutes du tabac, le sang avait coulé dans Milan. Peu après, le club du Lion avait été fermé et on avait publié des édits défendant le chant de l’hymne de Pio Nono, le port du blanc et du bleu, la collecte de souscriptions pour les victimes des émeutes. Milan répondit à chaque défense par un nouveau défi. Les grandes dames prirent le deuil pour les émeutiers tués par les soldats. La moitié des gardes nobles donnèrent leur démission, et le comte Borromeo renvoya la Toison d’or à l’empereur. De nouveaux régiments ne cessaient d’entrer dans la ville et ce n’était un secret pour personne que Radetsky remettait en état les fortifications. À la fin de janvier quelques-uns des libéraux les plus en vue furent arrêtés et envoyés en exil ; et deux mois plus tard l’état de siège fut proclamé à Milan. Aux premières arrestations quelques membres du parti libéral avaient précipitamment quitté la ville, et je ne fus pas surpris d’apprendre quelques jours plus tard que des ordres avaient été donnés pour ouvrir la villa de Siviano. Le comte et la comtesse y arrivèrent au commencement de février.

Je n’avais pas vu la comtesse depuis sept mois et je fus surpris de son changement. Elle était plus pâle que jamais et sa démarche s’était alourdie. Elle ne semblait pourtant pas partager les angoisses politiques de son mari ; on aurait dit même qu’elle les soupçonnait à peine. Un voile de tristesse semblait envelopper toute sa personne et nous la dissimuler, tel le brouillard sur notre lac. J’eus l’impression que son âme m’avait échappé et il me tardait de la reprendre sous ma direction. Mais elle prétexta son mauvais état de santé pour ne pas se confesser, et je dus me résoudre à attendre et à prier pour elle au pied de l’autel. Je remarquai pourtant qu’elle secouait de temps à autre cette langueur. Sa mélancolie se dissipait alors et la vie souriait dans ses yeux ; mais l’instant d’après le nuage se reformait et ses pensées nous fuyaient une fois de plus. Elle ressemblait au lac par un de ces jours de rafales où un nouveau coup de vent se cache derrière chaque promontoire.

Pendant ce temps il y avait un va-et-vient continuel de messagers entre Siviano et la ville. Ils venaient surtout la nuit, lorsque tout dormait, et disparaissaient avant le jour ; mais, malgré leurs précautions, les nouvelles qu’ils apportaient se répandaient par tout le pays. La Lombardie était sur pied. De Pavie à Mantoue, de Corne à Brescia, les rues ruisselaient de sang. À Pavie et à Padoue les Universités se fermèrent.

Le vice-roi, effrayé, se préparait à quitter Milan pour se retirer à Vérone, et Radetsky continuait à lancer ses hommes à travers les Alpes, jusqu’à ce qu’il y en eût cent mille massés entre le Piave et le Ticino. Et maintenant tous les yeux étaient tournés vers Turin. Ah ! comme nous guettions sur les montagnes l’étendard bleu du Piémont ! Charles-Albert nous paraissait acquis ; tout son peuple était armé pour nous sauver, les rues retentissaient du cri : « Avanti, Savoia ! » Cependant la Savoie demeurait silencieuse et hésitante. La tension des nerfs était telle que chaque jour rempli d’espoirs et de désappointements semblait long comme un siècle. Nous comptions les heures par les nouvelles qu’elles apportaient, et à chaque minute il se produisait une autre alerte.

Puis, tout à coup, on apprit que Vienne s’était soulevé. C’était au Nord que le soleil de la liberté luisait pour nous. Je n’oublierai jamais ce jour-là. Roberto me fit appeler de bonne heure et je le trouvai souriant et résolu comme un soldat à la veille du combat. Il avait fait tous ses préparatifs pour quitter Milan, et attendait une convocation. Chacun dans la maison sentait qu’on était à la veille d’un grand événement, et Donna Marianna, émue et agitée, avait demandé à son frère que tous ensemble s’agenouillassent à la table sainte le lendemain. Roberto et sa sœur s’étaient confessés la veille : la comtesse Faustina avait encore trouvé un prétexte pour n’en pas faire autant. Je ne l’avais pas vue chez le comte, mais en quittant la maison je la rencontrai dans l’allée de lauriers. Par cette matinée froide et humide elle avait mis un voile noir sur sa tête, et elle marchait d’un pas nonchalant. À mon approche, elle leva vivement la tête et me fit signe de la suivre dans un des bosquets de lauriers taillés qui bordaient l’allée.

— Don Egidio, dit-elle, vous avez appris la nouvelle ?

Je fis un signe d’assentiment.

— Le comte part demain pour Milan, continua-t-elle.

— Cela paraît probable, Excellence ; on se battra demain, — je veux dire que nous sommes à la veille de la guerre. Nous sommes entre les mains de Dieu, Excellence.

— Entre les mains de Dieu ? murmura-t-elle.

Ses yeux errèrent dans le vague, et nous demeurâmes tous deux silencieux ; puis elle tira une bourse de sa poche.

— J’oubliais, s’écria-t-elle. Ceci est pour cette pauvre fille dont vous m’avez parlé l’autre jour… Comment s’appelait-elle donc — cette jeune fille qui fut séduite par un soldat autrichien à la foire de Peschiera ?

— Ah ! Vannina, dis-je ; hélas ! Excellence, elle est morte !

— Morte !

La comtesse devint pâle et laissa tomber sa bourse. Je la ramassai et la lui tendit, mais elle la replaça dans ma main.

— Gardez-la, murmura-t-elle, et dites des messes pour Vannina.

Puis elle se dirigea lentement vers la maison.

Je poursuivis mon chemin vers la grille ; avant que je ne l’atteignisse, j’entendis de nouveau la voix de la comtesse :

— Don Egidio, appela-t-elle.

Et je me retournai.

— Vous venez dire la messe à la chapelle demain matin ?

— Le comte l’a désiré, Excellence.

Elle hésita un instant.

— Je ne suis pas assez bien pour aller jusqu’au village cet après-midi, dit-elle enfin. Voulez-vous venir plus tard et me confesser ici ?

— Volontiers, Excellence.

— Alors, venez au coucher du soleil.

Elle me regarda gravement.

— Il y a longtemps que je ne me suis confessée, ajouta-t-elle.

— Mon enfant, la porte du ciel est toujours prête à s’ouvrir.

Elle ne répondit pas et je continuai ma route. Je retournai à la villa un peu avant le coucher du soleil, dans l’espoir de causer avec Roberto. Comme Faustina, je sentais que nous étions à la veille d’avoir la guerre, et l’incertitude de l’avenir me rendait plus précieux chacun des instants que mon ami pouvait me consacrer. Je savais qu’il avait été occupé toute la journée, mais j’espérais le trouver prêt pour le départ et disposé à me donner une demi-heure. J’avais raison : le domestique qui me reçut me pria de le suivre dans l’appartement du comte. Roberto seul, le dos tourné à la porte, était assis devant une table couverte de cartes et de papiers. Il se leva et je vis que son visage était blême.

— Roberto ! m’écriai-je, tout ému, en l’appelant de son nom de baptême, comme au temps de notre enfance.

Il me fit signe de m’asseoir.

— Egidio, dit-il tout à coup, ma femme vous a envoyé chercher pour la confesser ?

— J’ai rencontré la comtesse en rentrant ce matin, répondis-je ; elle a exprimé le désir de communier demain matin avec vous et Donna Marianna, et j’ai promis de revenir ce soir pour entendre sa confession.

Roberto se tut, regardant fixement devant lui, comme s’il eût été inconscient de ma réponse. Enfin il leva la tête.

— Vous êtes-vous aperçu, demanda-t-il, que ma femme est souffrante depuis quelque temps ?

— On voit bien que la comtesse n’est pas dans son état normal. Elle paraît triste et nerveuse, et je pense qu’elle se tourmente au sujet de Votre Excellence.

Le comte se pencha vers moi et posa sa main amaigrie sur la mienne.

— Appelez-moi Roberto, dit-il.

Il y eut encore un silence ; puis il reprit :

— Depuis que je vous ai vu ce matin, il s’est passé une chose terrible. Après votre départ j’ai envoyé chercher Andrea et Gemma, pour leur dire les nouvelles de Vienne et les prévenir que je serais sans doute appelé avant la nuit. Vous savez comme moi que nous touchons à une crise. On se battra avant vingt-quatre heures, ou je ne connais pas mon pays ; et la guerre éclatera plus tôt que nous ne le croyons. Il était de mon devoir de mettre mes affaires entre les mains d’Andrea et de lui confier ma femme. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en souriant, un homme prudent ne part pas pour un long voyage sans mettre sa maison en ordre, et, si les choses prennent la tournure que je suppose, il peut se passer plusieurs mois avant que je revienne à Siviano. Mais ce n’est pas pour vous raconter tout ceci que je vous ai fait venir.

Il repoussa sa chaise et se mit à marcher de long en large, de son pas traînard.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, comment m’exprimer ? Quand Andrea m’eut écouté, je le vis échanger un coup d’œil avec sa femme, qui dit avec sa voix doucereuse :

« — Oui, Andrea, c’est votre devoir.

« — Votre devoir ? demandai-je. Qu’est-ce qui est votre devoir ?

Andréa passa la langue sur ses lèvres sèches et regarda de nouveau son épouse pour se donner du courage.

« — Votre femme a un amant, dit-il.

Gemma saisit mon bras au moment où je me jetais sur son mari. Il est dix fois plus fort que moi, mais vous vous souvenez comme je le forçais à vous demander grâce autrefois, lorsqu’il vous maltraitait.

« — Lâchez-moi, dis-je à sa femme. Il faut qu’il rétracte ses paroles.

Andrea se mit à pleurnicher.

« — Oh ! mon pauvre frère, je donnerais ma vie pour pouvoir les rétracter.

« — Ce secret nous a fait mourir de chagrin, ajouta Gemma.

« — Ce secret ? Le secret de quoi ? Comment osez-vous ?…

Gemma tomba à genoux comme une tragédienne.

« — Frappez-moi, tuez-moi, c’est moi qui suis la coupable. C’est chez moi qu’elle a rencontré celui…

« — Qui ?

« — Frantz Welkenstern, mon cousin, » gémit-elle.

Je suppose que je restai devant eux frappé de stupeur, et ils répétèrent le nom plusieurs fois, comme s’ils n’étaient pas sûrs que je l’eusse entendu. — Pas entendu ! s’écria-t’il tout à coup, s’effondrant sur une chaise et cachant sa figure dans ses mains. Entendrai-je maintenant jamais autre chose ?

Il resta très longtemps assis, la tête dans les mains.

Puis, avec un grand effort, il reprit son récit d’une voix basse mais résolue, comme s’il se débattait contre un accès de folie. Il répéta en détail, avec un calme étrange, chacune des accusations de son frère : la rencontre dans le salon de la comtesse Gemma, l’innocente amitié des deux jeunes gens, les racontars sur de mystérieuses visites à une villa de la porte Ticinese, la manière dont le scandale associé à leur nom était allé en augmentant. Andréa prétendit qu’au début sa femme et lui avaient refusé d’écouter ces récits. Puis, lorsque les bruits eurent pris trop de consistance, ils avaient envoyé chercher Welkenstern, lui avaient adressé des remontrances et l’avaient, mais en vain, supplié de changer de régiment. Le jeune officier avait nié avec indignation et déclaré que quitter son poste à un tel moment équivaudrait à une désertion.

Roberto continua à détailler avec une pénible exactitude chaque incident de ce triste récit jusqu’à ce qu’il s’écriât :

— Et dire qu’il faut la quitter sans pouvoir étouffer ce mensonge !

Ce cri me soulagea d’un poids immense.

— Il ne faut pas la quitter ! m’écriai-je.

Il secoua la tête.

— Je suis engagé.

— Ceci est votre premier devoir, repris-je.

— Ce serait le devoir de tout autre homme, mais ce ne peut être celui d’un Italien !

Je me tus : à cette époque-là, l’argument était sans réplique.

Enfin je lui dis :

— Il ne peut arriver aucun mal à la comtesse pendant votre absence. Donna Marianna et moi, nous veillerons sur elle. Et quand vous reviendrez…

Il me regarda gravement :

— Si je reviens.

— Roberto !

— Nous sommes des hommes, Egidio, nous savons tous deux ce qui va se passer. Milan est déjà cerné et on dit que Charles-Albert se met en marche. Cette année, en Italie, les pluies du printemps seront des pluies de sang !

— En votre absence, répondis-je, pas un souffle ne l’effleurera !

— Et si je ne reviens jamais pour la défendre ? Andrea et Gemma ont pour elle une haine implacable, Egidio ! Ils ne cessaient de répéter : « Il est de son âge, et la jeunesse appelle la jeunesse. » Elle est sur leur chemin, Egidio !

— Réfléchissez, mon fils. Ils ne l’aiment pas, peut-être, mais pourquoi la haïraient-ils à ce point ? Elle ne vous a pas donné d’enfant.

— Pas d’enfant !

Il se tut.

— Mais si. Elle a été souffrante ces temps-ci, s’écria-t-il, frappé d’une idée soudaine.

— Roberto ! Roberto ! suppliai-je.

Il se leva et saisit mon bras.

— Egidio, vous avez foi en elle ?

— Elle est pure comme le lis sur l’autel !

Roberto sembla réfléchir.

— Ses yeux sont des puits de vérité, et elle a été une vraie fille pour ma sœur. Egidio, reprit-il subitement, ai-je l’air d’un vieillard ?

— Calmez-vous, Roberto, suppliai-je.

— Me calmer ! Avec ce poison dans le sang ! Un amant — et un amant autrichien !

— Je répondrais de son innocence sur ma vie ! m’écriai-je, et qui la connaît mieux que moi ? N’ai-je pas lu dans son âme comme dans une eau limpide ?

— Et si ce que vous y avez lu n’était que le reflet de votre foi en elle ?

— Mon fils, je suis prêtre, et le prêtre pénètre dans l’âme comme l’ange pénétra dans la prison de Pierre. Je vois la vérité dans son cœur comme je vois le Christ dans l’hostie.

— Non, non ; elle est coupable ! s’écria Roberto.

Je me redressai, terrifié.

— Roberto, taisez-vous.

Il me regarda avec un sourire incrédule.

— Pauvre simple homme de Dieu ! dit-il.

— Je n’échangerais pas ma simplicité contre la vôtre, vous qui êtes dupe de la première insinuation de l’envie !

— L’envie — vous le croyez ?

— Est-ce douteux ?

— Vous en répondriez sur votre vie ?

— Sur ma vie.

— Sur votre foi ?

— Sur ma foi.

— Sur vos vœux de prêtre ?

— Mes vœux ?

Je m’arrêtai et le regardai.

Il s’était levé et avait posé sa main sur mon épaule.

— Vous voyez maintenant où j’en veux venir, dit-il avec calme. Il faut que tout à l’heure je prenne votre place.

— Ma place ?

— Lorsque ma femme descendra. Vous me comprenez ?

— Ah ! vous êtes fou ! m’écriai-je en m’éloignant de lui.

— Le suis-je vraiment ? répliqua-t-il avec un étrange sang-froid. Réfléchissez donc ; elle ne s’est pas confessée depuis notre retour de Milan…

— Mais sa mauvaise santé en est cause, interrompis-je.

— Et cependant aujourd’hui elle vous envoie chercher.

— Afin de pouvoir communier avec vous à la veille de votre départ.

— Si c’est là sa véritable raison, ses premiers mots la disculperont. Il faut que je les entende, ces mots !

— Vous êtes complètement fou, répétai-je.

— C’est étrange, dit-il lentement. Vous répondiez sur votre vie de l’innocence de ma femme, et cependant vous me refusez le seul moyen de le prouver.

— Je donnerais ma vie pour chacun de vous, mais ce que vous me demandez ne m’appartient pas.

— Le prêtre d’abord, l’homme ensuite, ricana-t-il.

— Oui, bien après.

Il me jeta un long regard de mépris.

— Nous autres, laïques, nous sommes prêts à donner jusqu’au dernier lambeau de chair ; mais vous autres, prêtres, vous voulez garder votre soutane entière.

— Je vous le répète, ma soutane ne m’appartient pas.

— Eh ! grand Dieu ! s’écria-t-il, vous avez, ma foi, raison : elle m’appartient. Qui vous en a revêtu, si ce n’est mon père ? Qui vous a aidé à la garder, si ce ne sont mes aumônes ? Paysan ! mendiant ! Entendez pontifier sa sainteté !

— Oui, répliquai-je, j’étais en effet un paysan et un malheureux laïque lorsque votre père m’a recueilli, et s’il m’avait laissé ce que j’étais, j’aurais pu avoir une excuse de me prêter à n’importe quelle sale besogne que mes supérieurs auraient exigée de moi ; mais il a fait de moi un prêtre, et m’a placé au-dessus de vous tous en me confiant le soin de vos âmes comme de la mienne.

Il s’assit, secoué par des sanglots.

— Ah ! s’écria-t-il, m’auriez-vous répondu ainsi lorsque nous étions enfants et que je me mettais entre Andrea et vous ?

— Si Dieu m’en avait donné la force.

— Vous appelez force vouloir sacrifier une femme pour assurer votre salut ?

— Son âme est confiée à mes soins, non aux vôtres, mon fils. Elle est en sûreté avec moi.

— Elle ? mais moi ? Je vais au-devant de la mort et je laisse derrière moi une chose qui est pire que la mort !

Il se pencha et saisit mon bras.

— Ce n’est pas pour moi que je plaide, mais pour elle, pour elle, Egidio ! Ne voyez-vous pas à quel enfer vous la condamnerez, si je ne reviens pas ? Quelle arme a-t-elle contre cette haine toujours en éveil ? Leurs mensonges s’attacheront à elle et lui suceront peu à peu la vie. Vous et Marianna êtes sans défense contre de tels ennemis.

— Laissez-la entre les mains de Dieu, mon fils !

— C’est facile à dire, mais, ah ! l’abbé, si vous étiez homme ! Que deviendrai-je si ce poison se répand en moi et si je vais me battre avec la pensée que chaque balle autrichienne peut être envoyée par la main de son amant ? Et si je meurs pour rendre la liberté, non seulement à l’Italie, mais encore pour rendre la liberté à ma femme ?

Je posai la main sur son épaule :

— Mon fils, je réponds d’elle. Remettez-vous-en à moi.

Il me fixa étrangement.

— Et si vous vous trompez ?

— Je ne me trompe pas ; j’en prends tous les saints à témoin.

— Et pourtant, vous me tendez un piège, dit-il ; vous savez tout, et vous vous faites parjure pour m’épargner.

Ces mots pénétrèrent en moi comme un glaive. Effaré, je le fixai, et je vis que son regard avait la dureté de l’acier. Le mien ne put le soutenir.

— Vous savez tout, répétait-il, et c’est pour cela que vous n’osez pas me céder votre place.

— Dites plutôt que je n’ose pas faillir à mon devoir de prêtre.

Il n’écouta pas ma réponse.

— Est-ce le moment de discuter votre devoir de prêtre ? Puisque vous avez confiance en elle, sauvez-la à tout prix !

Je me dis : « L’éternité ne me réserve rien de plus affreux que ceci. » Et cependant je demeurai ferme !

À ce moment, la porte s’ouvrit et nous vîmes paraître Donna Marianna.

— Faustina m’envoie demander si M. le curé est ici, dit-elle.

— Oui, il est ici. Priez-la d’aller à la chapelle, répondit avec calme Roberto, en fermant la porte sur elle afin qu’elle ne vît pas son visage.

Nous l’entendîmes traverser en trottinant la grande salle.

Roberto se tourna vers moi :

— Egidio !

Et à partir de ce moment, je ne fus plus qu’un fétu de paille entre ses mains.

La chapelle touchait à la pièce dans laquelle nous nous trouvions. Il ouvrit la porte et, dans le crépuscule, j’aperçus la petite lampe qui brillait devant l’image de la Vierge et, dans un des coins, le vieux confessionnal en bois sculpté. Mais je vis tout cela comme dans un rêve, car il n’y avait de réel pour moi que la main de fer qui s’abattit au même instant sur mon épaule.

— Vite, dit-il.

Et il me repoussa. Avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce qui s’était passé, la porte-fenêtre s’était fermée à clef derrière moi et j’étais seul dehors. Le soleil s’était couché et je me sentis envahi par le froid du crépuscule printanier. De loin en loin, une fenêtre s’éclairait sur la longue façade de la villa ; les statues mettaient des taches pâles dans l’ombre des bosquets. À travers les vitraux de la chapelle je vis briller la lampe rouge du sanctuaire, et je me mis à errer comme un fou dans le jardin.

Toute la nuit, sur mon lit, je me tordis de désespoir. Avant le jour, on me fit savoir que le comte avait reçu un dernier ordre de Milan et qu’il devait partir dans une heure. Je pris en courant le chemin trempé de rosée qui descend au lac. Tout me semblait nouveau, silencieux et étrange, et dans la pâleur de l’aube naissante les statues paraissaient des morts dans leur linceul.

Je trouvai la famille dans la grande salle sous le portrait du vieux comte : Andrea et Gemma, assis ensemble, avaient les traits tirés, mais paraissaient convenables et maîtres d’eux-mêmes, comme le seraient des parents qui s’attendent à hériter. Donna Marianna, un voile noir sur la tête et le visage abîmé par les larmes, alla s’effondrer près d’eux ; Roberto me reçut avec calme, puis se tourna vers sa sœur.

— Allez chercher ma femme, dit-il.

Pendant son absence personne ne parla, et nous entendîmes distinctement le frais murmure de l’eau dans la fontaine du jardin, et le bruit des rats dans le mur. Andrea et sa femme regardèrent par la fenêtre, et Roberto s’assit dans le fauteuil sculpté de son père. Puis la porte s’ouvrit et livra passage à Faustina.

J’eus le cœur serré en la voyant. Ce n’était plus que l’ombre d’elle-même et elle nous regardait sans nous voir. Conduite à une chaise par Marianna, elle croisa les mains et fixa ses yeux mornes sur son mari. Je les observais alternativement, éclairés par cette lumière spectrale du jour naissant, et il me semblait que nous étions autant d’âmes dépouillées de notre enveloppe et réunies devant Dieu comme pour un suprême jugement. Quant à l’acte auquel j’avais été contraint par la force, j’en étais à peine conscient. J’éprouvais seulement un sentiment de peur qui m’étouffait à un tel point que j’avais la sensation physique d’un homme qui se noie.

Tout à coup Roberto rompit le silence ; sa voix claire et ferme me donna un peu de courage pour secouer cette terreur envahissante. Il parla de l’accusation portée contre sa femme, des bruits calomnieux répandus sur elle à la veille de leur première séparation. Le devoir, dit-il, exigeait de lui qu’il allât se battre pour son pays et qu’il défendît l’honneur de sa femme. Pour être digne de mettre son épée au service de l’Italie, il fallait qu’avant de partir il détruisît cette odieuse calomnie. Le temps lui manquait pour faire une enquête prolongée ; il lui fallait prendre le plus court chemin. Il me regarda et je me mis à trembler. Puis il se tourna vers Andrea et Gemma.

— Lorsque vous êtes venus me répéter ces bruits calomnieux, dit-il avec sang-froid, vous vous rappelez ce qui a été convenu entre nous : l’honneur de la famille devait être sauf si, après m’être substitué à Don Egidio pour entendre la confession de ma femme, cette confession me convainquait de son innocence. C’est bien ce que nous avions décidé, n’est-ce pas ?

Andrea murmura quelques mots et Gemma frappa nerveusement la dalle avec son pied.

— Après votre départ, hier soir, continua Roberto, je confiai ce que vous m’aviez dit à Don Egidio, qui se porta garant de l’innocence de ma femme, mais refusa de se prêter à notre stratagème ; je l’y contraignis par la force et je pris sa place dans le confessionnal.

Marianna éclata en sanglots et fit un grand signe de croix, tandis qu’une lueur étrange passait dans les yeux de Faustina.

Il y eut un silence ; puis Roberto se leva et, traversant la pièce, alla prendre sa femme par la main.

— Votre place est à côté de moi, comtesse Siviano, dit-il.

Et il la fit asseoir sur la chaise qui se trouvait à côté de la sienne.

Gemma bondit sur ses pieds, mais son mari la força à se rasseoir.

— Jésus, Maria ! gémit Donna Marianna.

Roberto porta la main de sa femme à ses lèvres.

— Vous me pardonnez, dit-il, d’avoir pris ce moyen pour vous défendre ?

Et se tournant vers Andrea, il ajouta lentement :

— Je déclare ma femme innocente et mon honneur satisfait. Vous jurez de vous en rapporter à ma décision ?

Je ne sus jamais ce qu’avait bégayé Andrea ni quelles paroles venimeuses Gemma avait marmottées entre ses dents serrées, car mes yeux demeurèrent fixés sur le visage de Faustina.

Elle s’était laissé conduire par Roberto comme une aveugle, et elle avait écouté son mari avec un visage impassible ; mais lorsqu’il eut cessé de parler, le regard de Faustina perdit sa froide rigidité et elle s’appuya silencieusement contre lui. Il l’entoura de son bras, elle glissa à ses pieds, et Marianna accourut auprès d’elle pour la relever. À ce moment nous entendîmes sur le lac un bruit d’avirons et nous vîmes accoster une barque. Quatre forts rameurs du mont Isola venaient emmener le comte à Iseo, d’où il devait partir pour Milan. Son domestique, havresac au dos, frappa à la porte-fenêtre de la terrasse pour l’avertir.

— Il n’y a pas de temps à perdre, Excellence, s’écria-t-il.

Roberto se retourna et saisit ma main.

— Priez pour moi, dit-il à voix basse.

Et avec un geste d’adieu aux autres il quitta la salle et descendit vivement la terrasse.

Marianna, tenant Faustina dans ses bras, pleurait de joie.

— Regarde-moi, chérie, disait-elle. Songe qu’il reviendra bientôt, et voici déjà le soleil qui se lève !

Andrea et Gemma avaient disparu silencieusement, comme des revenants au chant du coq, et, au-dessus de Milan, l’aube se levait toute rouge.

Si le soleil se leva rouge ce jour-là, il se coucha couleur de sang. Ce fut le premier des cinq jours de Milan — « les cinq jours glorieux », comme on les appelle. Roberto atteignit la ville un peu avant qu’on ne fermât les portes. Ceci nous parvint de source certaine, mais ce fut à peu près tout. Nous sûmes vaguement qu’il était au Broletto, d’où il dut s’échapper lorsque les Autrichiens firent sauter la porte, et, plus tard, dans la Case Vidiser avec Casati, Cattaneo et ses collègues ; mais après qu’on eut commencé d’élever les barricades, nous ne suivîmes ses traces que de loin en loin. Tantôt il avait été aperçu dans le gros de la mêlée, tantôt soignant les blessés sous les ordres de Bertani. On aurait supposé que sa place eût été plutôt dans le conseil, avec les chefs du parti, mais on était à une heure où chacun tenait à donner son sang, et où les hommes tels que Cernuschi, Dandolo, Anfossi, della Porta se battaient à côté d’étudiants, d’artisans, de paysans. Il est certain qu’on vit le comte le cinquième jour, car, parmi les volontaires qui se pressaient en foule derrière Manara, à l’assaut de la Porta-Tosa, se trouvait un serviteur du Palazzo Siviano, qui jura avoir vu son maître charger avec Manara au dernier assaut, et se précipiter, sabre au clair, contre les grilles ; mais, au moment où celles-ci cédèrent devant la fougue impétueuse des nôtres, le comte était tombé et avait disparu, entraîné sans doute par le flot des paysans qui se réfugiaient dans la ville. Puis nous ne sûmes plus rien. Il y eut dans Milan un affreux carnage, et personne ne sut combien de nos amis se trouvaient parmi les corps mutilés par les sabres croates.

À la villa, nous attendîmes avec angoisse ; les nouvelles nous parvenaient d’heure en heure.

Le 23, Radetsky avait fui de Milan pour se tourner contre Venise qui se dressait en face de lui. Le 24, les premiers Piémontais avaient traversé le Ticino et Charles-Albert lui-même était parvenu à Paris le 29. Les cloches de Milan avaient porté le mot de Turin à Naples, de Gênes à Ancône, et tout le pays se déversait comme une marée sur la Lombardie. Les héros sortaient de ce sol ensanglanté comme le blé sort de terre après les pluies printanières ; et chaque jour un nom nouveau était répété de bouche en bouche ; mais ce n’était jamais le nom de celui dont nous attendions si impatiemment le retour, et pour lequel nos prières s’élevaient vers le ciel.

Les semaines passèrent ; on parla des victoires de Pastrengo, de Goito, de Rivoli ; nous sûmes que Radetsky était cerné et que nos troupes, arrivant de Rome, de Toscane et de la Vénétie, se refermaient sur lui. Puis des mois s’écoulèrent, et nous eûmes la nouvelle de la défaite de Custozza. Nous vîmes les forces dispersées de Charles-Albert repoussées du Mincio à l’Oglio, de l’Oglio à l’Adda. Nous suivîmes de loin la terrible retraite de Milan, et nous vîmes nos sauveurs balayés comme la poussière par un jour d’orage. Jamais nous n’eûmes un mot de Roberto.

Un ciel noir pesait sur la Lombardie, et nulle part il ne pesait plus lourdement que sur la vieille villa d’Iseo. En septembre Donna Marianna et la jeune comtesse prirent le deuil ; le comte Andrea et Gemma suivirent leur exemple. En octobre, la comtesse accoucha d’une fille.

Faute d’un héritier mâle, le comte Andréa prit possession du palais Siviano, et les deux femmes restèrent à la villa. Je n’ai pas le courage de vous raconter ce qui suivit. Donna Marianna ne cessait de pleurer et de prier, et il se passa beaucoup de temps avant que l’enfant ne lui arrachât un sourire. Quant à la comtesse Faustina, elle restait impassible comme une des statues du jardin. On choisit dans le village une nourrice pour l’enfant. Je ne m’étonnai pas que le sein glacé de la mère ne pût le nourrir. Je passais une partie de mes journées à la villa, réconfortant de mon mieux Donna Marianna.

Pendant les longues soirées nous restions tous trois dans la grande salle mal éclairée, sous le portrait du vieux comte, et parfois, quand je regardais la comtesse Faustina assise sur le siège sculpté, à côté du fauteuil vide de son mari, un frisson glacial me passait sur tout le corps.

Enfin les forces me manquèrent, et un jour de printemps j’allai trouver mon évêque pour lui ouvrir mon cœur. C’était un saint vieillard et il m’écouta patiemment.

— Alors, vous aviez cru à l’innocence de cette femme, et pendant que vous cherchiez à la défendre, vous vous êtes trouvé tout à coup dehors, la porte de la chapelle fermée contre vous ?

— Oui, monseigneur.

— Et si vous n’êtes pas revenu, c’est que vous êtes resté stupéfié par la révélation du comte ?

— Oui, monseigneur.

Le saint évêque me dit :

— Si vous n’avez pas encouru l’interdit qu’un tel crime eût mérité, puisque réellement vous avez agi par contrainte, tout au moins avez-vous péché par un manque de courage et d’énergie. Rentrez, mon fils, je vous ferai connaître ma décision.

Trois mois plus tard je reçus l’ordre de quitter ma paroisse et de partir pour l’Amérique, où on réclamait un prêtre pour la mission italienne de New-York, et je m’embarquai à Gênes. Je ne savais pas plus ce qu’était l’Amérique que le paysan de la montagne. Je m’attendais à être attaqué par des sauvages vêtus de plumes en débarquant, et pendant les premiers mois qui suivirent mon arrivée je souhaitais au moins une fois par jour qu’un tel sort m’eût été réservé. Mais il est inutile de vous raconter tout ce que j’ai souffert dans ces premiers jours. L’Église, selon son habitude, m’avait traité avec miséricorde, et sa punition était douce…

J’étais depuis quatre ans à New-York et je m’étais résigné à mon sort, lorsqu’on vint un jour me chercher pour un professeur italien malade qui réclamait un prêtre.

Il y avait à cette époque-là beaucoup de réfugiés italiens à New-York, et, comme ils avaient pour la plupart une certaine éducation, ils gagnaient leur vie en donnant des leçons d’italien aux gens de la société. Le messager me conduisit dans une petite chambre pauvrement meublée, située au dernier étage d’une misérable pension. Sur la carte de visite clouée à la porte je lus le nom « De Roberti, professeur d’italien ». À l’intérieur, un homme au visage hagard et aux cheveux gris s’agitait sur un lit étroit. Il tourna vers moi un œil vitreux, et je reconnus Roberto Siviano.

Je m’appuyai contre le chambranle de la porte sans pouvoir parler.

— Qu’y a-t-il donc ? demanda le docteur, qui se penchait sur le lit.

Je lui dis en bégayant que le malade était un vieil ami.

— Il ne reconnaîtrait pas son plus vieux camarade en ce moment, dit le docteur. Il a le délire, mais la fièvre tombera au coucher du soleil.

Je m’assis au chevet du lit et je pris la main de Roberto dans la mienne.

— Est-ce qu’il va mourir ? demandai-je.

— Je ne le crois pas, mais il a besoin de soins.

— Je le soignerai.

Le docteur fit un signe d’assentiment et sortit. Je restais assis dans la petite chambre, la main brûlante de Roberto dans la mienne. Peu à peu la fièvre tomba ; les doigts agités se calmèrent et le rouge disparut de ses joues amaigries. Vers la fin de la journée il leva les yeux sur moi et me sourit.

— Egidio, dit-il tranquillement.

Je lui administrai les derniers sacrements, et les ayant reçus avec dévotion il s’endormit paisiblement. J’étais trop inquiet sur le sort de mon ami pour chercher à pénétrer le mystère qui l’entourait. Mon unique souci était de sauver sa vie. Nuit et jour je luttai contre la fièvre qui céda enfin. Le plus souvent il avait le délire, ou restait inconscient ; mais il me reconnaissait de temps à autre et murmurait : « Egidio » avec un regard apaisé.

J’avais employé à le soigner une grande partie du temps consacré d’habitude à mes occupations paroissiales, et, lorsque tout danger fut conjuré, je dus retourner à mes ouailles. Je commençai alors seulement à me demander ce qui avait amené Roberto en Amérique, mais je n’osais pas chercher la réponse.

Enfin, le quatrième jour, je pris le temps de grimper jusqu’à sa chambre. Je le trouvai assis, soutenu par des oreillers, faible comme un enfant, mais calme et avec l’œil clair. Je m’élançai au-devant de lui, mais il m’arrêta :

— Monsieur le curé, dit-il, le docteur m’apprend que je dois la vie à vos soins, et j’ai à vous remercier de la bonté que vous avez montrée à un étranger sans ami.

— Un étranger ? dis-je avec stupéfaction.

Il me regarda tranquillement.

— Je ne crois pas que nous nous soyons jamais rencontrés, dit-il.

Un instant, je crus qu’il était repris de fièvre ; mais un second coup d’œil me prouva qu’il était parfaitement maître de lui.

— Roberto ! m’écriai-je en tremblant.

— Je vous demande pardon, dit-il froidement, mais mon nom est Roberti et non Roberto.

Je crus que le plancher allait me manquer et je dus m’appuyer contre le mur.

— Vous n’êtes pas le comte Roberto de Siviano, de Milan ?

— Je suis Tommaso de Roberti, professeur d’italien, et je viens de Modène.

— Et vous ne m’avez jamais vu ? poursuivis-je.

— Jamais, que je sache.

— N’avez-vous jamais demeuré à Siviano, sur le lac d’Iseo ? dis-je en baissant la voix.

Il répondit tranquillement :

— Je ne connais pas cette partie de l’Italie.

Mon cœur se serra et je me tus.

— Vous m’avez confondu avec un ami, je suppose, ajouta-t-il.

— Oui, m’écriai-je, je vous ai confondu avec un ami.

Et je tombai à genoux près de son lit, en pleurant comme un enfant.

Tout à coup, je sentis une main qui se posait sur mon épaule :

— Egidio, dit-il d’une voix brisée. Regardez-moi.

Je levai les yeux et je retrouvai son ancien sourire. Nous nous serrâmes alors l’un contre l’autre sans dire un mot. Mais bientôt il se recula et me repoussa doucement.

— Asseyez-vous là-bas, Egidio. Je suis encore bien faible et je ne puis parler beaucoup.

— Attendons, Roberto. Dormez ; nous causerons demain.

— Non ; ce que j’ai à dire ne peut attendre.

Il me regarda avec attention.

— Vous avez une paroisse à New-York ?

Je fis un signe d’assentiment.

— Et mon travail me retient ici ; j’ai des élèves ; il est trop tard pour changer.

— Pour changer ?

Il continua à me regarder avec calme.

— Il me serait difficile de trouver de l’occupation ailleurs.

— Mais pourquoi vous en iriez-vous ? m’écriai-je.

— Il le faudra, répondit-il d’un ton décidé, si vous persistez à reconnaître en moi votre ancien ami, le comte Siviano.

— Roberto !

Il leva la main.

— Egidio, dit-il, je suis seul ici et sans ami. L’amitié, la sympathie de mon curé seraient pour moi une consolation dans cette ville étrangère ; mais il ne faut pas que ce soit celle du curé de Siviano : vous comprenez ?

— Roberto, m’écriai-je, c’est trop affreux de comprendre !

— Soyez homme, Egidio, dit-il avec un peu d’impatience. Vous avez le choix et il faut décider maintenant. Si vous consentez à ne faire aucune question, à ne nommer personne, à ne faire aucune allusion au passé, vivons comme des amis pour l’amour de Dieu ! Sinon, dès que mes jambes pourront me porter, il me faudra repartir. Le monde est grand, heureusement. — Mais pourquoi nous séparer, après tout ?

Je tombai à genoux à ses côtés.

— Il ne le faut pas, m’écriai-je. Faites de moi ce que vous voulez. Donnez-moi vos ordres et je vous obéirai. Sauf une fois, ne vous ai-je pas toujours obéi ?

Je sentis sa main se refermer sur la mienne.

— Egidio, me dit-il avec reproche.

— Non, non, je me rappellerai. Je ne dirai rien.

— Vous ne penserez rien ?

— Je ne penserai rien, ajoutai-je en faisant un dernier effort.

— Dieu vous bénisse ! répondit-il.

Mon fils, pendant huit ans j’ai tenu parole. Nous nous vîmes tous les jours, nous mangeâmes, nous marchâmes, nous causâmes ensemble, nous vécûmes comme David et Jonathan, mais sans même jeter un coup d’oeil sur le passé.

Comment s’était-il échappé de Milan ? Comment avait-il atteint New-York ? Je ne le sus jamais. En vrais Italiens, nous parlâmes souvent de la libération de l’Italie, mais jamais de la part qu’il avait pu prendre à cette œuvre. Une seule fois, il lui échappa une question : il me demanda pourquoi j’avais été envoyé en Amérique. Le sang me monta au visage et avant que j’aie eu le temps de répondre, il me fit signe de me taire.

— Je vois, dit-il, c’était l’expiation.

Pendant les premières années, il avait beaucoup à faire ; je devinai vite la frugalité de sa vie, à quoi il employait le fruit de son travail. Dans toutes les parties du monde, les exilés italiens mettaient de l’argent de côté pour la grande cause. Roberto avait, à New-York, des amis politiques, et il allait quelquefois dans d’autres villes pour assister à des réunions et faire des discours. Son zèle était infatigable, et sans moi il serait parti souvent mourant de faim, plutôt que de ne pas donner à dîner à un compatriote. J’étais de cœur et d’âme avec lui, mais j’avais tout le poids de la paroisse sur les épaules, et peut-être aussi ma longue expérience des hommes m’avait-elle rendu un peu moins crédule que la charité chrétienne ne le veut ; car j’aurais juré sans peine que certains des hommes qui s’attachaient à ses pas n’avaient jamais vu couler le sang autrichien, et auraient volontiers mangé dans la même gamelle que leurs ennemis. Heureusement mon ami ne connut jamais de tels doutes. Il avait autant de foi dans ses compatriotes que dans la cause, et, si quelques-uns de ses protégés dépensaient dans la guinguette voisine l’argent si péniblement gagné qu’il leur avait donné, jamais il ne le soupçonna.

Sa maladie le laissa très affaibli ; peu à peu il perdit ses élèves, et les patriotes se refroidirent à mesure que se vidaient ses poches. Vers la fin je l’emmenai demeurer dans ma pauvre mansarde. Il perdait ses forces journellement, toussait beaucoup et passait la plus grande partie de son temps dans la maison. Ce durent être pour lui des jours bien cruels, mais il ne se plaignit pas et me reçut toujours avec une parole enjouée. Lorsque ses élèves l’eurent quitté, et que sa santé l’eût empêché de chercher du travail au dehors, il mit à sa porte une enseigne d’écrivain public, et gagna ainsi quelques sous en servant de secrétaire à mes pauvres paroissiens ; mais il lui était pénible de prendre leur argent et la moitié du temps il faisait le travail pour rien. Je savais qu’il lui était très dur de vivre, comme il le disait, à la charge de quelqu’un, et je lui cherchais de l’occupation parmi mes amis les « negozianti », qui lui envoyaient des lettres à copier, des comptes à faire et autres travaux de ce genre ; mais nous étions tous pauvres, et ce qu’il gagnait ne suffisait plus à ses modestes besoins.

Ainsi vécut cet homme juste, et c’est ainsi qu’il mourut dans mes bras après huit ans d’exil. Dieu, qui l’avait laissé vivre assez longtemps pour voir Solferino et Villafranca, ne fut jamais plus miséricordieux qu’en lui épargnant le spectacle de Monte-Rotondo et de Mantoue. Mais ce sont des choses dont je n’ai pas le droit de parler. Bien que l’Italie nouvelle n’ait pas réalisé notre rêve, il est écrit que Dieu connaît les siens, et il ne peut méconnaître les cœurs de ceux qui avaient rêvé de la façonner à son image.

Quant à mon ami, je ne doute pas qu’il ne repose en paix ; sa vie juste et sa mort sainte plaideront peut-être en sa faveur !…