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Les Mille et Un Fantômes/Chapitre 13

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A. Cadot (2p. 191-216).

XIII.

Le Château de Brankovan.


Kostaki me laissa glisser de ses bras à terre, et presque aussitôt descendit près de moi ; — mais si rapide qu’eût été son mouvement, il n’avait fait que suivre celui de Grégoriska.

Comme l’avait dit Grégoriska, au château il était bien le maître.

En voyant arriver les deux jeunes gens et cette étrangère, qu’ils amenaient, les domestiques accoururent ; mais, quoique les soins fussent partagés entre Kostaki et Grégoriska, on sentait que les plus grands égards, que les plus profonds respects étaient pour ce dernier.

Deux femmes s’approchèrent ; Grégoriska leur donna un ordre en langue moldave et me fit signe de la main de les suivre.

Il y avait tant de respect dans le regard qui accompagnait ce signe, que je n’hésitai point. Cinq minutes après, j’étais dans une chambre, qui, toute nue et toute inhabitable qu’elle eût paru à l’homme le moins difficile, était évidemment la plus belle du château.

C’était une grande pièce carrée, avec une espèce de divan de serge verte : siége le jour, lit la nuit. Cinq ou six grands fauteuils de chêne, un vaste bahut, et, dans un des angles de cette chambre, un dais pareil à une grande et magnifique stalle d’église.

De rideaux aux fenêtres, de rideaux au lit, il n’en était pas question.

On montait dans cette chambre par un escalier, où, dans des niches, se tenaient debout, plus grandes que nature, trois statues des Brankovan.

Dans cette chambre, au bout d’un instant, on monta les bagages, au milieu desquels se trouvaient mes malles. Les femmes m’offrirent leurs services. Mais tout en réparant le désordre que cet événement avait mis dans ma toilette, je conservai ma grande amazone, costume plus en harmonie avec celui de mes hôtes qu’aucun de ceux que j’eusse pu adopter.

À peine ces petits changements étaient-ils faits, que j’entendis frapper doucement à ma porte.

— Entrez, dis-je naturellement en français ; le français, vous le savez, étant pour nous autres Polonais une langue presque maternelle.

Grégoriska entra.

— Ah ! madame, je suis heureux que vous parliez français.

— Et moi aussi, monsieur, lui répondis-je, je suis heureuse de parler cette langue, puisque j’ai pu, grâce à ce hasard, apprécier votre généreuse conduite vis-à-vis de moi. — C’est dans cette langue que vous m’avez défendue contre les desseins de votre frère, c’est dans cette langue que je vous offre l’expression de ma sincère reconnaissance.

— Merci, madame. — Il était tout simple que je m’intéressasse à une femme, dans la position où vous vous trouviez. Je chassais dans la montagne lorsque j’entendis des détonations irrégulières et continues ; je compris qu’il s’agissait de quelqu’attaque à main armée, et je marchai sur le feu, comme on dit en termes militaires. — Je suis arrivé à temps, grâce au ciel ; mais me permettrez-vous de m’informer, Madame, par quel hasard une femme de distinction comme vous êtes s’était aventurée dans nos montagnes ?

— Je suis Polonaise, Monsieur, lui répondis-je, mes deux frères viennent d’être tués dans la guerre contre la Russie ; mon père, que j’ai laissé prêt à défendre notre château contre l’ennemi, les a sans doute rejoints à cette heure, et moi, sur l’ordre de mon père, fuyant tous ces massacres, je venais chercher un refuge au monastère de Sahastru, où ma mère, dans sa jeunesse et dans des circonstances pareilles, avait trouvé un asile sûr.

— Vous êtes l’ennemie des Russes ; alors tant mieux, dit le jeune homme, ce titre vous sera un auxiliaire puissant au château, et nous avons besoin de toutes nos forces pour soutenir la lutte qui se prépare. D’abord, puisque je sais qui vous êtes, sachez, vous, Madame, qui nous sommes : le nom de Brankovan ne vous est point étranger, n’est-ce pas, Madame ?

Je m’inclinai.

— Ma mère est la dernière princesse de ce nom, la dernière descendante de cet illustre chef que firent tuer les Cantimir, ces misérables courtisans de Pierre Ier. Ma mère épousa en premières noces mon père, Serban Waivady, prince comme elle, mais de race moins illustre.

Mon père avait été élevé à Vienne ; il avait pu y apprécier les avantages de la civilisation. Il résolut de faire de moi un Européen. Nous partîmes pour la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne.

Ma mère, ce n’est pas à un fils, je le sais bien, de vous raconter ce que je vais vous dire ; mais comme, pour notre salut, il faut que vous nous connaissiez bien, vous apprécierez les causes de cette révélation ; ma mère qui, pendant les premiers voyages de mon père, lorsque j’étais, moi, dans ma plus jeune enfance, avait eu des relations coupables avec un chef de partisans, c’est ainsi, ajouta Grégoriska en souriant, qu’on appelle dans ce pays les hommes qui vous ont attaquée ; — ma mère, dis-je, qui avait eu des relations coupables avec un comte Giordaki Koproli, moitié Grec, moitié Moldave, écrivit à mon père pour tout lui dire et lui demander le divorce ; s’appuyant, dans cette demande, sur ce qu’elle ne voulait pas, — elle, une Brankovan — demeurer la femme d’un homme qui se faisait de jour en jour plus étranger à son pays. — Hélas ! mon père n’eut pas besoin d’accorder son consentement à cette demande, qui peut vous paraître étrange à vous, mais qui, chez nous, est la chose la plus commune et la plus naturelle. — Mon père venait de mourir d’un anévrisme dont il souffrait depuis longtemps, — et ce fut moi qui reçus la lettre.

Je n’avais rien à faire, sinon des vœux bien sincères pour le bonheur de ma mère. — Ces vœux, — une lettre de moi les lui porta en lui annonçant qu’elle était veuve.

Cette même lettre lui demandait pour moi la permission de continuer mes voyages, permission qui me fut accordée.

Mon intention bien positive était de me fixer en France ou en Allemagne, pour ne point me trouver en face d’un homme qui me détestait et que je ne pouvais aimer, c’est-à-dire du mari de ma mère, quand, tout à coup, j’appris que le comte Giordaki Koproli venait d’être assassiné, à ce que l’on disait, par les anciens Cosaques de mon père.

Je me hâtai de revenir ; j’aimais ma mère ; je comprenais son isolement, son besoin d’agir auprès d’elle, dans un pareil moment, les personnes qui pouvaient lui être chères. Sans qu’elle eût jamais eu pour moi un amour bien tendre, j’étais son fils. Je rentrai un matin, sans être attendu dans le château de nos pères.

J’y trouvai un jeune homme que je pris d’abord pour un étranger et que je sus ensuite être mon frère.

C’était Kostaki, le fils de l’adultère, qu’un second mariage a légitimé, — Kostaki, c’est-à-dire la créature indomptable que vous avez vue, dont les passions sont la seule loi, qui n’a rien de sacré en ce monde que sa mère, qui m’obéit comme le tigre obéit au bras qui l’a dompté, mais avec un éternel rugissement entretenu par le vague espoir de me dévorer un jour. — Dans l’intérieur du château, dans la demeure des Brankovan et des Waivady, je suis encore le maître ; mais, une fois hors de cette enceinte, un fois en pleine campagne, il redevient le sauvage enfant des bois et des monts, qui veut tout faire ployer sous sa volonté de fer. Comment a-t-il cédé aujourd’hui, comment ses hommes ont-ils cédé ? je n’en sais rien ; une vieille habitude, un reste de respect. Mais je ne voudrais pas hasarder une nouvelle épreuve. Restez ici, ne quittez pas cette chambre, cette cour, l’intérieur des murailles enfin, je réponds de tout ; faites un pas hors du château, je ne réponds plus de rien, que de me faire tuer pour vous défendre.

— Ne pourrais-je donc, selon les désirs de mon père, continuer ma route vers le couvent de Sahastru ?

— Faites, essayez, ordonnez, je vous accompagnerai ; — mais moi, je resterai en route, — et vous, vous… vous n’arriverez pas.

— Que faire, alors ?

— Rester ici, attendre, prendre conseil des événements et profiter des circonstances. — Supposez que vous êtes tombée dans un repaire de bandits, et que votre courage seul peut vous tirer d’affaire que votre sang-froid seul peut vous sauver. Ma mère, malgré sa préférence pour Kostaki, le fils de son amour, est bonne et généreuse. D’ailleurs, c’est une Brankovan, c’est-à-dire une vraie princesse. Vous la verrez ; elle vous défendra des brutales passions de Kostaki. Mettez-vous sous sa protection ; vous êtes belle, elle vous aimera. D’ailleurs — il me regarda avec une expression indéfinissable, — qui pourrait vous voir et ne pas vous aimer ? Venez maintenant dans la salle du souper, où elle nous attend. Ne montrez ni embarras ni défiance ; parlez en polonais : personne ne connaît cette langue ici ; je traduirai vos paroles à ma mère, et, soyez tranquille, je ne dirai que ce qu’il faudra dire. Surtout, pas un mot sur ce que je viens de vous révéler ; qu’on ne se doute pas que nous nous entendons. Vous ignorez encore la ruse et la dissimulation du plus sincère entre nous. Venez.

Je le suivis dans cet escalier, éclairé par des torches de résine brûlant à des mains de fer qui sortaient des murailles.

Il était évident que c’était pour moi qu’on avait fait cette illumination inaccoutumée.

Nous arrivâmes à la salle à manger.

Aussitôt que Grégoriska en eut ouvert la porte, et eut, en moldave, prononcé un mot, que j’ai su depuis vouloir dire : l’étrangère, une grande femme s’avança vers nous.

C’était la princesse Brankovan.

Elle portait ses cheveux blancs nattés autour de sa tête ; elle était coiffée d’un petit bonnet de marte-zibeline, surmonté d’une aigrette, témoignage de son origine princière. Elle portait une espèce de tunique de drap d’or, au corsage semé de pierreries, recouvrant une longue robe d’étoffe turque, garnie de fourrure pareille à celle du bonnet.

Elle tenait à la main un chapelet à grains d’ambre, qu’elle roulait très vite entre ses doigts.

À côté d’elle était Kostaki, portant le splendide et majestueux costume magyare, sous lequel il me sembla plus étrange encore.

C’était une robe de velours vert, à larges manches, tombant au-dessous du genou. Des pantalons de cachemire rouge, des babouches de marocain brodées d’or ; sa tête était découverte, et ses longs cheveux, bleus à force d’être noirs, tombaient sur son col nu, qu’accompagnait seulement le léger filet blanc d’une chemise de soie.

Il me salua gauchement, et prononça, en moldave, quelques paroles qui restèrent inintelligibles pour moi.

— Vous pouvez parler français, mon frère, dit Grégoriska, Madame est Polonaise, et entend cette langue.

Alors, Kostaki prononça, en français, quelques paroles presque aussi inintelligibles pour moi que celles qu’il avait prononcées en moldave ; mais la mère, étendant gravement le bras, les interrompit. Il était évident pour moi qu’elle déclarait à ses fils que c’était à elle à me recevoir.

Alors elle commença, en moldave, un discours de bienvenue, auquel sa physionomie donnait un sens facile à expliquer. Elle me montra la table, m’offrit un siége près d’elle, désigna du geste la maison tout entière, comme pour me dire qu’elle était à moi ; et s’asseyant la première avec une dignité bienveillante, elle fit un signe de croix, et commença une prière.

Alors chacun prit sa place : place fixée par l’étiquette, Grégoriska près de moi. J’étais l’étrangère, et, par conséquent, je créais une place d’honneur à Kostaki, près de sa mère Smérande.

C’était ainsi que s’appelait la comtesse.

Grégoriska, lui aussi, avait changé de costume. Il portait la tunique magyare comme son frère ; seulement cette tunique était de velours grenat et ses pantalons de cachemire bleu. Une magnifique décoration pendait à son cou : c’était le Nisham du sultan Mahmoud.

Le reste des commensaux de la maison soupait à la même table, chacun au rang que lui donnait sa position parmi les amis ou parmi les serviteurs.

Le souper fut triste, pas une seule fois Kostaki ne m’adressa la parole, quoique son frère eût toujours l’attention de me parler en français. Quant à la mère, elle m’offrit de tout elle-même avec cet air solennel qui ne la quittait jamais. Grégoriska avait dit vrai, c’était une vraie princesse.

Après le souper, Grégoriska s’avança vers sa mère. Il lui expliqua, en langue moldave, le besoin que je devais avoir d’être seule, et combien le repos m’était nécessaire après les émotions d’une pareille journée. Smérande fit de la tête un signe d’approbation, me tendit la main, me baisa au front, comme elle eût fait de sa fille, et me souhaita une bonne nuit dans son château.

Grégoriska ne s’était pas trompé : ce moment de solitude, je le désirais ardemment. Aussi remerciai-je la princesse, qui vint me reconduire jusqu’à la porte, où m’attendaient les deux femmes qui m’avaient déjà conduite dans ma chambre.

Je la saluai à mon tour, ainsi que ses deux fils, et rentrai dans ce même appartement d’où j’étais sortie une heure auparavant.

Le sopha était devenu un lit. Voilà le seul changement qui s’y fût fait.

Je remerciai les femmes. Je leur fis signe que je me déshabillerais seule ; elles sortirent aussitôt avec des témoignages de respect qui indiquaient qu’elles avaient ordre de m’obéir en toutes choses.

Je restai dans cette chambre immense dont ma lumière, en se déplaçant, n’éclairait que les parties que j’en parcourais, sans jamais pouvoir en éclairer l’ensemble. Singulier jeu de lumière, qui établissait une lutte entre la lueur de ma bougie et les rayons de la lune, qui passaient par ma fenêtre sans rideaux.

Outre la porte par laquelle j’étais entrée, et qui donnait sur l’escalier, deux autres portes s’ouvraient sur ma chambre ; mais d’énormes verrous, placés à ces portes, et qui se tiraient de mon côté, suffisaient pour me rassurer.

J’allai à la porte d’entrée, que je visitai. Cette porte, comme les autres, avait ses moyens de défense.

J’ouvris ma fenêtre ; elle donnait sur un précipice.

Je compris que Grégoriska avait fait de cette chambre un choix réfléchi.

Enfin, en revenant à mon sopha, je trouvai sur une table placée à mon chevet un petit billet plié.

Je l’ouvris, et je lus en polonais :

« Dormez tranquille, vous n’aurez rien à craindre tant que vous demeurerez dans l’intérieur du château. »

« Grégoriska. »

Je suivis le conseil qui m’était donné, et, la fatigue l’emportant sur mes préoccupations, je me couchai, et je m’endormis.