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Les Mille et Un Fantômes/Chapitre 2

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A. Cadot (tome Ip. 45-74).


II

L’Impasse des sergents.


À la dernière vibration du timbre se mêla le bruit de la première parole du maire.

— Jacquemin, dit-il, j’espère que la mère Antoine est folle ; elle vient de ta part me dire que ta femme est morte ; et que c’est toi qui l’as tuée.

— C’est la vérité pure, monsieur le maire, répondit Jacquemin. Il faudrait me faire conduire en prison et juger bien vite.

Et, en disant ces mots, il essaya de se relever, s’accrochant au haut de la borne avec son coude ; mais, après un effort, il retomba, comme si les os de ses jambes eussent été brisés.

— Allons donc ! tu es fou, dit le maire.

— Regardez mes mains, répondit-il.

Et il leva deux mains sanglantes, auxquelles leurs doigts crispés donnaient la forme de deux serres.

En effet, la gauche était rouge jusqu’au-dessus du poignet, la droite jusqu’au coude.

En outre, à la main droite, un filet de sang frais coulait tout le long du pouce, provenant d’une morsure que la victime, en se débattant, avait, selon toute probabilité, faite à son assassin.

Pendant ce temps, les deux gendarmes s’étaient rapprochés, avaient fait halte à dix pas du principal acteur de cette scène et regardaient du haut de leurs chevaux.

Le maire leur fit un signe ; ils descendirent, jetant la bride de leur monture à un gamin coiffé d’un bonnet de police et qui paraissait être un enfant de troupe.

Après quoi ils s’approchèrent de Jacquemin et le soulevèrent par dessous les bras.

Il se laissa faire sans résistance aucune et avec l’atonie d’un homme dont l’esprit est absorbé par une unique pensée.

Au même instant, le commissaire de police et le médecin arrivèrent ; ils venaient d’être prévenus de ce qui se passait.

— Ah ! venez, monsieur Robert ! — Ah ! venez, monsieur Cousin ! dit le maire.

M. Robert était le médecin, M. Cousin était le commissaire de police.

— Venez ; j’allais vous envoyer chercher.

— Eh bien ! voyons, qu’y a-t-il ? demanda le médecin de l’air le plus jovial du monde. — un petit assassinat, à ce qu’on dit.

Jacquemin ne répondit rien.

— Dites donc, père Jacquemin, continua le docteur, est-ce que c’est vrai que c’est vous qui avez tué votre femme ?

Jacquemin ne souffla pas le mot.

— Il vient au moins de s’en accuser lui-même, dit le maire. — Cependant, j’espère encore que c’est un moment d’hallucination et non pas un crime réel qui le fait parler.

— Jacquemin, dit le commissaire de police, répondez. Est-il vrai que vous ayez tué votre femme ?

Même silence.

— En tout cas, nous allons bien voir, dit le docteur Robert, ne demeure-t-il pas impasse des Sergens ?

— Oui, répondirent les deux gendarmes.

— Eh bien ! monsieur Ledru, dit le docteur en s’adressant au maire, allons impasse des Sergens.

— Je n’y vais pas ; — je n’y vais pas, s’écria Jacquemin en s’arrachant des mains des gendarmes avec un mouvement si violent, que s’il eût voulu fuir, il eût été, certes, à cent pas avant que personne songeât à le poursuivre.

— Mais pourquoi n’y veux-tu pas venir ? demanda le maire.

— Qu’ai-je besoin d’y aller, puisque j’avoue tout, — puisque je vous dis que je l’ai tuée, tuée avec cette grande épée à deux mains que j’ai prise au Musée d’artillerie l’année dernière ? conduisez-moi en prison ; je n’ai rien à faire là-bas, conduisez-moi en prison !

Le docteur et M. Ledru se regardèrent.

— Mon ami, dit le commissaire de police, qui, comme M. Ledru, espérait encore que Jacquemin était sous le poids de quelque dérangement d’esprit momentané ; — mon ami, la confrontation est d’urgence ; — d’ailleurs il faut que vous soyez là pour guider la justice.

— En quoi la justice a-t-elle besoin d’être guidée ? dit Jacquemin ; vous trouverez le corps dans la cave, — et, près du corps, dans un sac de plâtre, la tête ; — quant à moi, conduisez-moi en prison.

— Il faut que vous veniez, dit le commissaire de Police.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria Jacquemin, en proie à la plus effroyable terreur. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! si j’avais su…

— Eh bien ! qu’aurais-tu fait ? demanda le commissaire de police.

— Eh bien ! je me serais tué.

M. Ledru secoua la tête, et, s’adressant du regard au commissaire de police, il sembla lui dire : Il y a quelque chose là-dessous.

— Mon ami, reprit-il en s’adressant au meurtrier, voyons, explique-moi cela, à moi.

— Oui, à vous, tout ce que vous voudrez, monsieur Ledru, demandez, interrogez.

— Comment se fait-il, puisque tu as eu le courage de commettre le meurtre, que tu n’aies pas celui de te retrouver en face de ta victime ? Il s’est donc passé quelque chose que tu ne nous dis pas ?

— Oh ! oui ! quelque chose de terrible.

— Eh bien ! voyons, raconte.

— Oh ! non ; vous diriez que ce n’est pas vrai, vous diriez que je suis fou.

— N’importe ! que s’est-il passé ? dis-le-moi.

— Je vais vous le dire, mais à vous.

Il s’approcha de M. Ledru. Les deux gendarmes voulurent le retenir ; mais le maire leur fit un signe, ils laissèrent le prisonnier libre.

D’ailleurs, eût-il voulu se sauver, la chose était devenue impossible ; la moitié de la population de Fontenay-aux-Roses encombrait la rue de Diane et la Grande-Rue.

Jacquemin, comme je l’ai dit, s’approcha de l’oreille de M. Ledru.

— Croyez-vous, monsieur Ledru, demanda Jacquemin à demi-voix, croyez-vous qu’une tête puisse parler, une fois séparée du corps ?

M. Ledru poussa une exclamation qui ressemblait à un cri, et pâlit visiblement.

— Le croyez-vous ? dites, répéta Jacquemin. M. Ledru fit un effort.

— Oui, dit-il, je le crois.

— Eh bien !… eh bien !… elle a parlé.

— Qui ?

— La tête… la tête de Jeanne.

— Tu dis ?

— Je dis qu’elle avait les yeux ouverts, — je dis qu’elle a remué les lèvres. Je dis qu’elle m’a regardé. Je dis qu’en me regardant elle m’a appelé : Misérable !

En disant ces mots, qu’il avait l’intention de dire à M. Ledru tout seul, et qui cependant pouvaient être entendus de tout le monde, Jacquemin était effrayant.

— Oh ! la bonne charge, s’écria le docteur en riant ; elle a parlé… une tête coupée a parlé. Bon, bon, bon !

Jacquemin se retourna.

— Quand je vous le dis, fit-il.

— Eh bien ! dit le commissaire de police, raison de plus pour que nous nous rendions à l’endroit où le crime a été commis. Gendarmes, emmenez le prisonnier.

Jacquemin jeta un cri en se tordant.

— Non, non, dit-il vous me couperez en morceaux si vous voulez, mais je n’irai pas.

— Venez, mon ami, dit M. Ledru. S’il est vrai que vous ayez commis le crime terrible dont vous vous accusez, ce sera déjà une expiation. D’ailleurs, ajouta-t-il en lui parlant bas, la résistance est inutile ; si vous n’y voulez pas venir de bonne volonté, — ils vous y mèneront de force.

— Eh bien ! alors, dit Jacquemin, — je veux bien ; mais promettez-moi une chose, monsieur Ledru.

— Laquelle ?

— Pendant tout le temps que nous serons dans la cave, — vous ne me quitterez pas.

— Non.

— Vous me laisserez vous tenir la main ?

— Oui.

— Eh bien ! dit-il, allons.

Et tirant de sa poche un mouchoir à carreaux, il essuya son front trempé de sueur.

On s’achemina vers l’impasse des Sergens.

Le commissaire de police et le docteur marchaient les premiers, puis Jacquemin et les deux gendarmes.

Derrière eux venaient M. Ledru et les deux hommes qui avaient apparu à sa porte en même temps que lui.

Puis roulait, comme un torrent plein de houle et de rumeurs, toute la population à laquelle j’étais mêlé.

Au bout d’une minute de marche à

peu près, nous arrivâmes à l’impasse des Sergens. — C’était une petite ruelle située à gauche de la Grande-Rue, et qui allait en descendant jusqu’à une grande porte de bois délabrée, s’ouvrant à la fois par deux grands battants, et une petite porte, découpée dans un des deux grands battants.

Cette petite porte ne tenait plus qu’à un gond.

Tout, au premier aspect, paraissait calme dans cette maison ; un rosier fleurissait à la porte, et, près du rosier, sur un banc de pierre, un gros chat roux se chauffait avec béatitude au soleil.

En apercevant tout ce monde, en entendant tout ce bruit, il prit peur, se sauva et disparut par le soupirail d’une cave.

Arrivé à la porte que nous avons décrite, Jacquemin s’arrêta.

Les gendarmes voulurent le faire entrer de force.

— Monsieur Ledru, dit-il, en se retournant, monsieur Ledru, vous avez promis de ne pas me quitter.

— Eh bien ! me voilà, répondit le maire.

— Votre bras, votre bras.

Et il chancelait comme s’il eût été prêt à tomber.

M. Ledru s’approcha, fit signe aux deux gendarmes de lâcher le prisonnier, et lui donna le bras.

— Je réponds de lui, dit-il.

Il était évident que, dans ce moment, M. Ledru n’était plus le maire de la commune, poursuivant la punition d’un crime, mais un philosophe explorant le domaine de l’inconnu.

Seulement, son guide dans cette étrange exploration était un assassin.

Le docteur et le commissaire de police entrèrent les premiers, puis M. Ledru et Jacquemin ; puis les deux gendarmes, puis quelques privilégiés au nombre desquels je me trouvais, grâce au contact que j’avais eu avec MM. les gendarmes, pour lesquels je n’étais déjà plus un étranger, ayant eu l’honneur de les rencontrer dans la plaine et de leur montrer mon port d’armes.

La porte fut refermée sur le reste de la population, qui resta grondant au dehors.

On s’avança vers la porte de la petite maison.

Rien n’indiquait l’événement terrible qui s’y était passé ; tout était à sa place : le lit de serge verte dans son alcôve ; à la tête du lit le crucifix de bois noir, surmonté d’une branche de buis séché depuis la dernière Pâques. — Sur la cheminée, un enfant Jésus en cire, couché parmi les fleurs entre deux chandeliers de forme Louis XVI, argentés autrefois ; à la muraille, quatre gravures coloriées, encadrées dans des cadres de bois noir et représentant les quatre parties du monde.

Sur une table un couvert mis, à l’âtre un pot-au-feu bouillant, et près d’un coucou sonnant la demie une huche ouverte.

— Eh bien ! dit le docteur de son ton jovial, je ne vois rien jusqu’à présent.

— Prenez par la porte à droite, murmura Jacquemin d’une voix sourde.

On suivit l’indication du prisonnier et l’on se trouva dans une espèce de cellier à l’angle duquel s’ouvrait une trappe à l’orifice de laquelle tremblait une lueur qui venait d’en bas.

— Là, là, murmura Jacquemin en se cramponnant au bras de M. Ledru d’une main et en montrant de l’autre l’ouverture de la cave.

— Ah ! ah ! dit tout bas le docteur au commissaire de police, avec ce sourire terrible des gens que rien n’impressionne, parce qu’ils ne croient à rien, il paraît que madame Jacquemin a suivi le précepte de maître Adam ; et il fredonna :

Si je meurs, que l’on m’enterre
Dans la cave où est…

— Silence ! interrompit Jacquemin, le visage livide, les cheveux hérissés, la sueur sur le front, ne chantez pas ici.

Frappé par l’expression de cette voix, le docteur se tut.

Mais presque aussitôt descendant les premières marches de l’escalier :

— Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il.

Et, s’étant baissé, il ramassa une épée à large lame.

C’était l’épée à deux mains que Jacquemin, comme il l’avait dit, avait prise, le 29 juillet 1830, au Musée d’artillerie ; la lame était teinte de sang.

Le commissaire de police la prit des mains du docteur.

— Reconnaissez-vous cette épée ? dit-il au prisonnier.

— Oui, répondit Jacquemin. Allez ! allez ! finissons-en.

C’était le premier jalon du meurtre, que l’on venait de rencontrer.

On pénétra dans la cave, chacun tenant le rang que nous avons déjà dit.

Le docteur et le commissaire de police les premiers, puis M. Ledru et Jacquemin, puis les deux personnes qui se trouvaient chez lui, puis les gendarmes, puis les privilégiés, au nombre desquels je me trouvais.

Après avoir descendu la septième marche, mon œil plongeait dans la cave et embrassait le terrible ensemble que je vais essayer de peindre.

Le premier objet sur lequel s’arrêtaient les yeux, était un cadavre sans tête, couché près d’un tonneau, dont le robinet, ouvert à moitié, continuait de laisser échapper un filet de vin, lequel, en coulant, formait une rigole qui allait se perdre sous le chantier.

Le cadavre était à moitié tordu, comme si le torse, retourné sur le dos, eût commencé un mouvement d’agonie que les jambes n’avaient pas pu suivre. — La robe était, d’un côté, retroussée jusqu’à la jarretière.

On voyait que la victime avait été frappée au moment où, à genoux devant le tonneau, elle commençait à remplir une bouteille, qui lui avait échappé des mains et qui était gisante à ses côtés.

Tout le haut du corps nageait dans une mare de sang.

Debout sur un sac de plâtre adossé à la muraille, comme un buste sur sa colonne, on apercevait ou plutôt on devinait une tête, noyée dans ses cheveux ; une raie de sang rougissait le sac, du haut jusqu’à la moitié.

Le docteur et le commissaire de police avaient déjà fait le tour du cadavre et se trouvaient placés en face de l’escalier.

Vers le milieu de la cave étaient les deux amis de M. Ledru et quelques curieux qui s’étaient empressés de pénétrer jusque-là.

Au bas de l’escalier était Jacquemin qu’on n’avait pas pu faire aller plus loin que la dernière marche.

Derrière Jacquemin, les deux gendarmes.

Derrière les deux gendarmes, cinq ou six personnes, au nombre desquelles je me trouvais et qui se groupaient avec moi sur l’escalier.

Tout cet intérieur lugubre était éclairé par la lueur tremblotante d’une chandelle, posée sur le tonneau même d’où coulait le vin, et en face duquel gisait le cadavre de la femme Jacquemin.

— Une table, une chaise, dit le commissaire de police, et verbalisons.