Les Mille et Une Nuits/Le Prince Assad

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Anonyme
Traduction de Antoine Galland


LE PRINCE ASSAD ARRÊTÉ
EN ENTRANT DANS LA VILLE
DES MAGES.


Le prince Assad prit de l’argent dans la bourse dont Amgiad étoit chargé, et continua son chemin jusqu’à la ville. Il ne fut pas un peu avancé dans la première rue, qu’il joignit un vieillard vénérable, bien mis, et qui avoit une canne à la main. Comme il ne douta pas que ce ne fût un homme de distinction, et qui ne voudroit pas le tromper, il l’aborda. « Seigneur, lui dit-il, je vous supplie de m’enseigner le chemin de la place publique. »

Le vieillard regarda le prince en souriant : « Mon fils, lui dit-il, apparemment que vous êtes étranger ? Vous ne me feriez pas cette demande si cela n’étoit. » « Oui, Seigneur, je suis étranger, reprit Assad. » « Soyez le bien venu, repartit le vieillard : notre pays est bien honoré de ce qu’un jeune homme bien fait comme vous a pris la peine de le venir voir. Dites-moi, quelle affaire avez-vous à la place publique ? »

« Seigneur, répliqna Assad, il y a près de deux mois qu’un frère que j’ai, et moi, nous sommes partis d’un pays fort éloigné d’ici. Depuis ce temps-là nous n’avons pas discontinué de marcher, et nous ne faisons que d’arriver aujourd’hui. Mon frère, fatigué d’un si long voyage, est demeuré au pied de la montagne, et je viens chercher des vivres pour lui et pour moi. »

« Mon fils, repartit encore le vieillard, vous êtes venu le plus à propos du monde, et je m’en réjouis pour l’amour de vous et de votre frère. J’ai fait aujourd’hui un grand régal à plusieurs de mes amis, dont il est resté une quantité de mets où personne n’a touché. Venez avec moi, je vous en donnerai bien à manger ; et quand vous aurez fait, je vous en donnerai encore pour vous et pour votre frère de quoi vivre plusieurs jours. Ne prenez donc pas la peine d’aller dépenser votre argent à la place, les voyageurs n’en ont jamais trop. Avec cela, pendant que vous mangerez, je vous informerai des particularités de notre ville mieux que personne. Une personne comme moi, qui a passé par toutes les charges les plus honorables avec distinction, ne doit pas les ignorer. Vous devez bien vous réjouir aussi de ce que vous vous êtes adressé à moi plutôt qu’à un autre ; car je vous dirai en passant que tous nos citoyens ne sont pas faits comme moi : il y en a, je vous assure, de bien méchans. Venez donc, je veux vous faire connoître la différence qu’il y a entre un honnête homme, comme je le suis, et bien des gens qui se vantent de l’être et ne le sont pas. »

« Je vous suis infiniment obligé, reprit le prince Assad, de la bonne volonté que vous me témoignez : je me remets entièrement à vous, et je suis prêt à aller où il vous plaira. »

Le vieillard, en continuant de marcher avec Assad à côté de lui, rioit en sa barbe ; et de crainte qu’Assad ne s’en aperçût, il l’entretenoit de plusieurs choses, afin qu’il demeurât dans la bonne opinion qu’il avoit conçue de lui. » Il faut avouer, lui disoit-il, que votre bonheur est grand de vous être adressé à moi plutôt qu’à un autre. Je loue Dieu de ce que vous m’avez rencontré : vous saurez pourquoi je vous dis cela quand vous serez chez moi. »

Le vieillard arriva enfin à sa maison, et introduisit Assad dans une grande salle où il vit quarante vieillards qui faisoient un cercle autour d’un feu allumé qu’ils adoroient.

À ce spectacle, le prince Assad n’eut pas moins d’horreur de voir des hommes assez dépourvus de bon sens pour rendre leur culte à la créature préférablement au créateur, que de frayeur de se voir trompé, et de se trouver dans un lieu si abominable.

Pendant qu’Assad étoit immobile de l’étonnement où il étoit, le rusé vieillard salua les quarante vieillards. « Dévots adorateurs du Feu, leur dit-il, voici un heureux jour pour nous. Où est Gazban, ajouta-t-il ? Qu’on le fasse venir. »

À ces paroles prononcées assez haut, un noir qui les entendit de dessous la salle, parut ; et ce noir, qui étoit Gazban, n’eut pas plutôt aperçu le désolé Assad, qu’il comprit pourquoi il avoit été appelé. Il courut à lui, le jeta par terre d’un soufflet qu’il lui donna, et le lia par les bras avec une diligence merveilleuse. Quand il eut achevé : « Mene-le là-bas, lui commanda le vieillard, et ne manque pas de dire à mes filles Bostane et Cavame de lui bien donner la bastonnade chaque jour, avec un pain le matin et un autre le soir pour toute nourriture : c’en est assez pour le faire vivre jusqu’au départ du vaisseau pour la mer bleue et pour la montagne du Feu ; nous en ferons un sacrifice agréable à notre divinité… »

La sultane Scheherazade ne passa pas outre pour cette nuit, à cause du jour qui paroissoit. Elle poursuivit, la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :




CCXXXIe NUIT.




Sire, dès que le vieillard eut donné l’ordre cruel par où j’achevai hier de parler, Gazban se saisit d’Assad en le maltraitant, le fit descendre sous la salle, et après l’avoir fait passer par plusieurs portes jusque dans un cachot où l’on descendoit par vingt marches, il l’attacha par les pieds à une chaîne des plus grosses et des plus pesantes. Aussitôt qu’il eut achevé, il alla avertir les filles du vieillard ; mais le vieillard leur parloit déjà lui-même. « Mes filles, leur dit-il, descendez là-bas, et donnez la bastonnade de la manière que vous savez au Musulman dont je viens de faire capture, et ne l’épargnez pas : vous ne pouvez mieux marquer que vous êtes de bonnes adoratrices du Feu. »

Bostane et Cavame, nourries dans la haine contre tous les Musulmans, reçurent cet ordre avec joie. Elles descendirent au cachot dès le même moment, dépouillèrent Assad, le bastonnèrent impitoyablement jusqu’au sang et jusqu’à lui faire perdre connoissance. Après cette exécution si barbare, elles mirent un pain et un pot d’eau près de lui, et se retirèrent.

Assad ne revint à lui que long-temps après, et ce ne fut que pour verser des larmes par ruisseaux en déplorant sa misère, avec la consolation néanmoins que ce malheur n’étoit pas arrivé à son frère Amgiad.

Le prince Amgiad attendit son frère Assad jusqu’au soir au pied de la montagne avec grande impatience. Quand il vit qu’il étoit deux, trois et quatre heures de nuit, et qu’il n’étoit pas venu, il pensa se désespérer. Il passa la nuit dans cette inquiétude désolante ; et dès qu’elle parut, il s’achemina vers la ville. Il fut d’abord très-étonné de ne voir que très-peu de Musulmans. Il arrêta le premier qu’il rencontra, et le pria de lui dire comment elle s’appeloit. Il apprit que c’étoit la ville des Mages, ainsi nommée à cause que les mages, adorateurs du Feu, y étoient en plus grand nombre, et qu’il n’y avoit que très-peu de Musulmans. Il demanda aussi combien on comptoit de là à l’isle d’Ebène ; et la réponse qu’on lui fit, fut que par mer il y avoit quatre mois de navigation, et une année de voyage par terre. Celui à qui il s’étoit adressé, le quitta brusquement après qu’il l’eut satisfait sur ces deux demandes, et continua son chemin parce qu’il étoit pressé.

Amgiad qui n’avoit mis qu’environ six semaines à venir de l’isle d’Ebène avec son frère Assad, ne pouvoit comprendre comment ils avoient fait tant de chemin en si peu de temps, à moins que ce ne fût par enchantement, ou que le chemin de la montagne par où ils étoient venus, ne fût un chemin plus court qui n’étoit point pratiqué à cause de sa difficulté. En marchant par la ville, il s’arrêta à la boutique d’un tailleur qu’il reconnut pour Musulman à son habillement, comme il avoit déjà reconnu celui à qui il avoit parlé. Il s’assit près de lui après qu’il l’eut salué, et lui raconta le sujet de la peine où il étoit.

Quand le prince Amgiad eut achevé : « Si votre frère, reprit le tailleur, est tombé entre les mains de quelque Mage, vous pouvez faire état de ne le revoir jamais. Il est perdu sans ressource ; et je vous conseille de vous en consoler, et de songer à vous préserver vous-même d’une semblable disgrâce. Pour cela, si vous voulez me croire, vous demeurerez avec moi, et je vous instruirai de toutes les ruses de ces Mages, afin que vous vous gardiez d’eux quand vous sortirez. » Amgiad, bien affligé d’avoir perdu son frère Assad, accepta l’offre, et remercia le tailleur mille fois de la bonté qu’il avoit pour lui.