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Les Mille et Une Nuits/Sixième voyage de Sindbad le marin

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Traduction par Antoine Galland.
Les Mille et Une NuitsLe Normant (p. 171-195).


SIXIÈME VOYAGE

DE SINDBAD LE MARIN.




» Seigneurs, dit-il, vous êtes sans doute en peine de savoir comment, après avoir fait cinq naufrages et avoir essuyé tant de périls, je pus me résoudre encore à tenter la fortune, et à chercher de nouvelles disgraces. J’en suis étonné moi-même quand j’y fais réflexion ; et il falloit assurément que j’y fusse entraîné par mon étoile. Quoi qu’il en soit, au bout d’une année de repos, je me préparai à faire un sixième voyage, malgré les prières de mes parens et de mes amis, qui firent tout ce qui leur fut possible pour me retenir.

» Au lieu de prendre ma route par le golfe Persique, je passai encore une fois par plusieurs provinces de la Perse et des Indes, et j’arrivai à un port de mer où je m’embarquai sur un bon navire dont le capitaine étoit résolu a faire une longue navigation. Elle fut très-longue à la vérité, mais en même temps si malheureuse, que le capitaine et le pilote perdirent leur route, de manière qu’ils ignoroient où nous étions. Ils la reconnurent enfin ; mais nous n’eûmes pas sujet de nous en réjouir, tout ce que nous étions de passagers ; et nous fûmes un jour dans un étonnement extrême de voir le capitaine quitter son poste en poussant des cris. Il jeta son turban par terre, s’arracha la barbe, et se frappa la tête comme un homme à qui le désespoir a troublé l’esprit. Nous lui demandâmes pourquoi il s’affligeoit ainsi. « Je vous annonce, nous répondit-il, que nous sommes dans l’endroit de toute la mer le plus dangereux. Un courant très-rapide emporte le navire, et nous allons tous périr dans moins d’un quart-d’heure. Priez Dieu qu’il nous délivre de ce danger. Nous ne saurions en échapper, s’il n’a pitié de nous. » À ces mots, il ordonna de faire ranger les voiles ; mais les cordages se rompirent dans la manœuvre, et le navire, sans qu’il fût possible d’y remédier, fut emporté par le courant au pied d’une montagne inaccessible où il échoua et se brisa, de manière pourtant qu’en sauvant nos personnes, nous eûmes encore le temps de débarquer nos vivres et nos plus précieuses marchandises.

» Cela étant fait, le capitaine nous dit : « Dieu vient de faire ce qui lui a plû. Nous pouvons nous creuser ici chacun notre fosse, et nous dire le dernier adieu, car nous sommes dans un lieu si funeste, que personne de ceux qui y ont été jetés avant nous, ne s’en est retourné chez soi. » Ce discours nous jeta tous dans une affliction mortelle, et nous nous embrassâmes les uns les autres les larmes aux yeux, en déplorant notre malheureux sort.

» La montagne au pied de laquelle nous étions, faisoit la côte d’une isle fort longue et très-vaste. Cette côte étoit toute couverte de débris de vaisseaux qui y avoient fait naufrage ; et par une infinité d’ossemens qu’on y rencontroit d’espace en espace, et qui nous faisoient horreur, nous jugeâmes qu’il s’y étoit perdu bien du monde. C’est aussi une chose presqu’incroyable, que la quantité de marchandises et de richesses qui se présentoient à nos yeux de toutes parts. Tous ces objets ne servirent qu’à augmenter la désolation où nous étions. Au lieu que par tout ailleurs les rivières sortent de leur lit pour se jeter dans la mer, tout au contraire une grosse rivière d’eau douce s’éloigne de la mer, et pénètre dans la côte au travers d’une grotte obscure, dont l’ouverture est extrêmement haute et large. Ce qu’il y a de remarquable dans ce lieu, c’est que les pierres de la montagne sont de cristal, de rubis, ou d’autres pierres précieuses. On y voit aussi la source d’une espèce de poix ou de bitume qui coule dans la mer, que les poissons avalent, et rendent ensuite changé en ambre gris, que les vagues rejetent sur la grève qui en est couverte. Il y croît aussi des arbres dont la plupart sont des aloës, qui ne le cèdent point en bonté à ceux de Comari.

» Pour achever la description de cet endroit qu’on peut appeler un gouffre, puisque jamais rien n’en revient, il n’est pas possible que les navires puissent s’en écarter, lorsqu’une fois ils s’en sont approchés à une certaine distance. S’ils y sont poussés par un vent de mer, le vent et le courant les perdent ; et s’ils s’y trouvent lorsque le vent de terre souffle, ce qui pourroit favoriser leur éloignement, la hauteur de la montagne l’arrête, et cause un calme qui laisse agir le courant qui les emporte contre la côte où ils se brisent comme le nôtre y fut brisé. Pour surcroit de disgraces, il n’est pas possible de gagner le sommet de la montagne, ni de se sauver par aucun endroit.

» Nous demeurâmes sur le rivage comme des gens qui ont perdu l’esprit, et nous attendions la mort de jour en jour. D’abord nous avions partagé nos vivres également ; ainsi chacun vécut plus ou moins long-temps que les autres, selon son tempérament, et suivant l’usage qu’il fit de ses provisions…

Scheherazade cessa de parler, voyant que le jour commençoit à paroître. Le lendemain, elle continua de cette sorte le récit du sixième voyage de Sindbad :




LXXXVIe NUIT.




» Ceux qui moururent les premiers, poursuivit Sindbad, furent enterrés par les autres ; pour moi, je rendis les derniers devoirs à tous mes compagnons, et il ne faut pas s’en étonner ; car outre que j’avois mieux ménagé qu’eux les provisions qui m’étoient tombées en partage, j’en avois encore en particulier d’autres dont je m’étois bien gardé de faire part à mes camarades. Néanmoins lorsque j’enterrai le dernier, il me restoit si peu de vivres, que je jugeai que je ne pourrois pas aller loin ; de sorte que je creusai moi-même mon tombeau, résolu à me jeter dedans, puisqu’il ne restoit plus personne pour m’enterrer. Je vous avouerai qu’en m’occupant de ce travail, je ne pus m’empêcher de me représenter que j’étois la cause de ma perte, et de me repentir de m’être engagé dans ce dernier voyage . Je n’en demeurai pas même aux réflexions, je m’ensanglantai les mains à belles dents, et peu s’en fallut que je ne hâtasse ma mort.

» Mais Dieu eut encore pitié de moi, et m’inspira la pensée d’aller jusqu’à la rivière qui se perdoit sous la voûte de la grotte. Là, après avoir examiné la rivière avec beaucoup d’attention, je dis en moi-même : « Cette rivière qui se cache ainsi sous la terre, en doit sortir par quelqu’endroit ; en construisant un radeau, et m’abandonnant dessus au courant de l’eau, j’arriverai à une terre habitée, ou je périrai : si je péris, je n’aurai fait que changer de genre de mort ; si je sors au contraire de ce lieu fatal, non-seulement j’éviterai la triste destinée de mes camarades, je trouverai peut-être une nouvelle occasion de m’enrichir. Que sait-on si la fortune ne m’attend pas au sortir de cet affreux écueil, pour me dédommager de mon naufrage avec usure ? »

» Je n’hésitai pas à travailler au radeau après ce raisonnement ; je le fis de bonnes pièces de bois et de gros câbles, car j’en avois à choisir ; je les liai ensemble si fortement, que j’en fis un petit bâtiment assez solide. Quand il fut achevé, je le chargeai de quelques ballots de rubis, d’émeraudes, d’ambre gris, de cristal de roche, et d’étoffes précieuses. Ayant mis toutes ces choses en équilibre, et les ayant bien attachées, je m’embarquai sur le radeau avec deux petites rames que je n’avois pas oublié de faire ; et me laissant aller au cours de la rivière, je m’abandonnai à la volonté de Dieu.

» Sitôt que je fus sous la voûte, je ne vis plus de lumière, et le fil de l’eau m’entraîna sans que je pusse remarquer où il m’emportoit. Je voguai quelques jours dans cette obscurité, sans jamais apercevoir le moindre rayon de lumière. Je trouvai une fois la voûte si basse, qu’elle pensa me blesser la tête ; ce qui me rendit fort attentif à éviter un pareil danger. Pendant ce temps-là, je ne mangeois des vivres qui me restoient, qu’autant qu’il en falloit naturellement pour soutenir ma vie. Mais avec quelque frugalité que je pusse vivre, j’achevai de consommer mes provisions. Alors, sans que je pusse m’en défendre , un doux sommeil vint saisir mes sens. Je ne puis vous dire si je dormis long-temps ; mais en me réveillant, je me vis avec surprise dans une vaste campagne, au bord d’une rivière où mon radeau étoit attaché, et au milieu d’un grand nombre de noirs. Je me levai dès que je les aperçus, et je les saluai. Ils me parlèrent, mais je n’entendois pas leur langage.

En ce moment je me sentis si transporté de joie, que je ne savois si je devois me croire éveillé. Étant persuadé que je ne dormois pas, je m’écriai, et récitai ces vers arabes :

« Invoque la toute-puissance, elle viendra à ton secours : il n’est pas besoin que tu t’embarrasses d’autre chose. Ferme l’œil, et pendant que tu dormiras, Dieu changera ta fortune de mal en bien. »

» Un des noirs qui entendoit l’arabe, m’ayant ouï parler ainsi, s’avança et prit la parole : « Mon frère, me dit-il, ne soyez pas surpris de nous voir. Nous habitons la campagne que vous voyez, et nous sommes venus arroser aujourd’hui nos champs de l’eau de ce fleuve qui sort de la montagne voisine, en la détournant par de petits canaux. Nous avons remarqué que l’eau emportoit quelque chose, nous sommes vîte accourus pour voir ce que c’étoit, et nous avons trouvé que c’étoit ce radeau ; aussitôt l’un de nous s’est jeté à la nage et l’a amené. Nous l’avons arrêté et attaché comme vous le voyez, et nous attendions que vous vous éveillassiez. Nous vous supplions de nous raconter votre histoire, qui doit être fort extraordinaire. Dites-nous comment vous vous êtes hasardé sur cette eau, et d’où vous venez. » Je leur répondis qu’ils me donnassent premièrement à manger, et qu’après cela je satisferois leur curiosité.

» Ils me présentèrent plusieurs sortes de mets ; et quand j’eus contenté ma faim, je leur fis un rapport fidèle de tout ce qui m’étoit arrivé ; ce qu’ils parurent écouter avec admiration. Sitôt que j’eus fini mon discours : « Voilà, me dirent-ils par la bouche de l’interprète qui leur avoit expliqué ce que je venois de dire, voilà une histoire des plus surprenantes. Il faut que vous veniez en informer le roi vous-même : la chose est trop extraordinaire pour lui être rapportée par un autre que par celui à qui elle est arrivée. » Je leur repartis que j’étois prêt à faire ce qu’ils voudroient.

» Les noirs envoyèrent aussitôt chercher un cheval que l’on amena peu de temps après. Ils me firent monter dessus ; et pendant qu’une partie marcha devant moi pour me montrer le chemin, les autres, qui étoient les plus robustes, chargèrent sur leurs épaules le radeau tel qu’il étoit avec les ballots, et commencèrent à me suivre…

Scheherazade, à ces paroles, fut obligée d’en demeurer là, parce que le jour parut. Sur la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de sa narration, et parla dans ces termes :




LXXXVIIe NUIT.




» Nous marchâmes tous ensemble, poursuivit Sindbad, jusques à la ville de Serendib ; car c’étoit dans cette isle que je me trouvois. Les noirs me présentèrent à leur roi. Je m’approchai de son trône où il étoit assis, et le saluai comme on a coutume de saluer les rois des Indes, c’est-à-dire, que je me prosternai à ses pieds et baisai la terre. Ce prince me fit relever ; et me recevant d’un air très-obligeant, il me fit avancer et prendre place auprès de lui. Il me demanda premièrement comment je m’appelois : lui ayant répondu que je me nommois Sindbad, surnommé le Marin, à cause de plusieurs voyages que j’avois faits par mer, j’ajoutai que j’étois habitant de la ville de Bagdad. « Mais, reprit-il, comment vous trouvez-vous dans mes états, et par où y êtes-vous venu ? »

» Je ne cachai rien au roi, je lui fis le même récit que vous venez d’entendre ; et il en fut si surpris et si charmé, qu’il commanda qu’on écrivit mon aventure en lettres d’or pour être conservée dans les archives de son royaume. On apporta ensuite le radeau, et l’on ouvrit les ballots en sa présence. Il admira la quantité de bois d’aloës et d’ambre gris, mais sur-tout les rubis et les émeraudes ; car il n’en avoit point dans son trésor qui en approchassent.

» Remarquant qu’il considéroit mes pierreries avec plaisir, et qu’il en examinoit les plus singulières les unes après les autres, je me prosternai, et pris la liberté de lui dire : « Sire, ma personne n’est pas seulement au service de votre majesté, la charge du radeau est aussi à elle, et je la supplie d’en disposer comme d’un bien qui lui appartient. » Il me dit en souriant : « Sindbad, je me garderai bien d’en avoir la moindre envie, ni de vous ôter rien de ce que Dieu vous a donné. Loin de diminuer vos richesses, je prétends les augmenter ; et je ne veux point que vous sortiez de mes états, sans emporter avec vous des marques de ma libéralité. » Je ne répondis à ces paroles qu’en faisant des vœux pour la prospérité du prince, et qu’en louant sa bonté et sa générosité. Il chargea un de ses officiers d’avoir soin de moi, et me fit donner des gens pour me servir à ses dépens. Cet officier exécuta fidèlement les ordres de son maître, et fit transporter dans le logement où il me conduisit, tous les ballots dont le radeau avoit été chargé.

» J’allois tous les jours à certaines heures faire ma cour au roi, et j’employois le reste du temps à voir la ville, et ce qu’il y avoit de plus digne de ma curiosité.

» L’isle[1] de Serendib est située justement sous la ligne équinoxiale ; ainsi les jours et les nuits y sont toujours de douze heures, et elle a quatre-vingts[2] parasanges de longueur et autant de largeur. La ville capitale est située à l’extrémité d’une belle vallée, formée par une montagne qui est au milieu de l’isle, et qui est bien la plus haute qu’il y ait au monde. En effet, on la découvre en mer de trois journées de navigation. On y trouve le rubis, plusieurs sortes de minéraux ; et tous les rochers sont, pour la plupart, d’émeri, qui est une pierre métallique dont on se sert pour tailler les pierreries. On y voit toutes sortes d’arbres et de plantes rares, sur-tout le cèdre et le coco. On pêche aussi des perles le long de ses rivages et aux embouchures de ses rivières ; et quelques-unes de ses vallées fournissent des diamans. Je fis aussi par dévotion un voyage à la montagne, à l’endroit où Adam fut relégué après avoir été banni du paradis terrestre, et j’eus la curiosité de monter jusqu’au sommet.

» Lorsque je fus de retour dans la ville ; je suppliai le roi de me permettre de retourner en mon pays ; ce qu’il m’accorda d’une manière très-obligeante et très-honorable. Il m’obligea à recevoir un riche présent, qu’il fit tirer de son trésor ; et lorsque j’allai prendre congé de lui, il me chargea d’un autre présent bien plus considérable, et en même temps d’une lettre pour le Commandeur des croyans, notre souverain seigneur, en me disant : « Je vous prie de présenter de ma part ce régal et cette lettre au calife Haroun Alraschid, et de l’assurer de mon amitié. » Je pris le présent et la lettre avec respect, en promettant à sa majesté d’exécuter ponctuellement les ordres dont elle me faisoit l’honneur de me charger. Avant que je m’embarquasse, ce prince envoya chercher le capitaine et les marchands qui devoient s’embarquer avec moi, et leur ordonna d’avoir pour moi tous les égards imaginables.

» La lettre du roi de Serendib étoit écrite sur la peau d’un certain animal fort précieux à cause de sa rareté, et dont la couleur tire sur le jaune. Les caractères de cette lettre étoient d’azur ; et voici ce qu’elle contenoit en langue indienne :

LE ROI DES INDES, DEVANT QUI MARCHENT
MILLE ÉLÉPHANS, QUI DEMEURE DANS UN
PALAIS DONT LE TOIT BRILLE DE L’ÉCLAT
DE CENT MILLE RUBIS, ET
QUI POSSÈDE EN SON TRÉSOR
VINGT MILLE COURONNES
ENRICHIES DE
DIAMANS ; AU
CALIFE HAROUN
ALRASCHID.

« Quoique le présent que nous vous envoyons, soit peu considérable, ne laissez pas néanmoins de le recevoir en frère et en ami, en considération de l’amitié que nous conservons pour vous dans noire cœur, et dont nous sommes bien aises de vous donner un témoignage. Nous vous demandons la même part dans le vôtre, attendu que nous croyons le mériter, étant d’un rang égal à celui que vous tenez. Nous vous en conjurons en qualité de frère. Adieu. »


» Le présent consistoit premièrement en un vase d’un seul rubis, creusé et travaillé en coupe, d’un demi-pied de hauteur, et d’un doigt d’épaisseur, rempli de perles très-rondes, et toutes du poids d’une demi-drachme ; secondement, en une peau de serpent qui avoit des écailles grandes comme une pièce ordinaire de monnoie d’or, et dont la propriété étoit de préserver de maladie ceux qui couchoient dessus ; troisièmement, en cinquante mille drachmes de bois d’aloës le plus exquis, avec trente grains de camphre de la grosseur d’une pistache ; et enfin tout cela étoit accompagné d’une esclave d’une beauté ravissante, et dont les habillemens étoient couverts de pierreries.

» Le navire mit à la voile ; et après une longue et très-heureuse navigation, nous abordâmes à Balsora, d’où je me rendis à Bagdad. La première chose que je fis après mon arrivée, fut de m’acquitter de la commission dont j’étois chargé…

Scheherazade n’en dit pas davantage, à cause du jour qui se faisoit voir. Le lendemain, elle reprit ainsi son discours :




LXXXVIIIe NUIT.




» Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j’allai me présenter à la porte du Commandeur des croyans, suivi de la belle esclave, et des personnes de ma famille qui portoient les présens dont j’étois chargé. Je dis le sujet qui m’amenoit, et aussitôt l’on me conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me prosternant ; et après lui avoir fait une harangue très-concise, je lui présentai la lettre et le présent. Lorsqu’il eut lu ce que lui mandoit le roi de Serendib, il me demanda s’il étoit vrai que ce prince fût aussi puissant et aussi riche qu’il le marquoit par sa lettre. Je me prosternai une seconde fois ; et après m’être relevé : « Commandeur des croyans, lui répondis-je, je puis assurer votre majesté qu’il n’exagère pas ses richesses et sa grandeur ; j’en suis témoin. Rien n’est plus capable de causer de l’admiration, que la magnificence de son palais. Lorsque ce prince veut paroître en public, on lui dresse un trône sur un éléphant où il s’assied, et il marche au milieu de deux files composées de ses ministres, de ses favoris et d’autres gens de sa cour. Devant lui, sur le même éléphant, un officier tient une lance d’or à la main, et derrière le trône, un autre est debout qui porte une colonne d’or, au haut de laquelle est une émeraude longue d’environ un demi-pied, et grosse d’un pouce. Il est précédé d’une garde de mille hommes habillés de drap d’or et de soie, et montés sur des éléphans richement caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l’officier qui est devant lui sur le même éléphant, crie de temps en temps à haute voix :

« Voici le grand monarque, le puissant et redoutable sultan des Indes, dont le palais est couvert de cent mille rubis, et qui possède vingt mille couronnes de diamans ! Voici le monarque couronné, plus grand que ne furent jamais le grand Solima[3] et le grand Mihrage[4] ! »

« Après qu’il a prononcé ces paroles, l’officier qui est derrière le trône, crie à son tour :

« Ce monarque si grand et si puissant doit mourir, doit mourir, doit mourir. »

» L’officier de devant reprend, et crie ensuite :

« Louange à celui qui vit et ne meurt pas. »

» D’ailleurs, le roi de Serendib est si juste, qu’il n’y a pas de juges dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses états : ses peuples n’en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d’eux-mêmes exactement la justice, et ne s’écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux et les magistrats sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait de mon discours. « La sagesse de ce roi, dit-il, paroît en sa lettre, et après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est digne de ses peuples, et ses peuples dignes d’elle. » À ces mots, il me congédia et me renvoya avec un riche présent…

Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent ; mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage dans ces termes :


  1. L’isle de Ceylan est située à 5 d. 55 m. 10 s. E. S.
  2. La parasange est une mesure itinéraire des anciens Perses, qui vaut un peu plus d’une de nos lieues. L’Isle de Ceylan a en effet à-peu-près cent lieues de long ; mais elle n’en a que cinquante et quelques de largeur.
  3. Salomon.
  4. Ancien roi, très-renommé chez les Arabes, par sa puissance et par sa sagesse.