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Les Mille et Une Nuits/Troisième voyage de Sindbad le marin

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Traduction par Antoine Galland.
Les Mille et Une NuitsLe Normant (p. 101-124).


TROISIÈME VOYAGE

DE SINDBAD LE MARIN.




« J’eus bientôt perdu, dit-il, dans les douceurs de la vie que je menois, le souvenir des dangers que j’avois courus dans mes deux voyages ; mais comme j’étois à la fleur de mon âge, je m’ennuyai de vivre dans le repos ; et m’étourdissant sur les nouveaux périls que je voulois affronter, je partis de Bagdad avec de riches marchandises du pays que je fis transporter à Balsora. Là je m’embarquai encore avec d’autres marchands. Nous fîmes une longue navigation, et nous abordâmes à plusieurs ports, où nous fîmes un commerce considérable.

» Un jour que nous étions en pleine mer, nous fûmes battus d’une tempête horrible qui nous fit perdre notre route. Elle continua plusieurs jours, et nous poussa devant le port d’une isle où le capitaine auroit fort souhaité de se dispenser d’entrer ; mais nous fûmes bien obligés d’y aller mouiller. Lorsqu’on eut plié les voiles, le capitaine nous dit ; « Cette isle, et quelques autres voisines, sont habitées par des sauvages tous velus qui vont venir nous assaillir. Quoique ce soit des nains, notre malheur veut que nous ne fassions pas la moindre résistance, parce qu’ils sont en plus grand nombre que les sauterelles, et que s’il nous arrivoit d’en tuer quelqu’un, ils se jeteroient tous sur nous et nous assommeroient. »

Le jour qui vint éclairer l’appartement de Schahriar, empêcha Scheherazade d’en dire davantage. La nuit suivante elle reprit la parole en ces termes :




LXXVe NUIT.




» Le discours du capitaine, dit Sindbad, mit tout l’équipage dans une grande consternation, et nous connûmes bientôt que ce qu’il venoit de nous dire, n’étoit que trop véritable. Nous vîmes paroître une multitude innombrable de sauvages hideux, couverts par tout le corps d’un poil roux, et hauts seulement de deux pieds. Ils se jetèrent à la nage, et environnèrent en peu de temps notre vaisseau. Ils nous parloient en approchant ; mais nous n’entendions pas leur langage. Ils se prirent aux bords et aux cordages du navire, et grimpèrent de tous côtés jusqu’au tillac avec une si grande agilité et avec tant de vîtesse, qu’il ne paroissoit pas qu’ils posassent leurs pieds.

Nous leur vîmes faire cette manœuvre avec la frayeur que vous pouvez vous imaginer, sans oser nous mettre en défense, ni leur dire un seul mot, pour tâcher de les détourner de leur dessein, que nous soupçonnions d’être funeste. Effectivement, ils déplièrent les voiles, coupèrent le câble de l’ancre sans se donner la peine de la retirer ; et après avoir fait approcher de terre le vaisseau, ils nous firent tous débarquer. Ils emmenèrent ensuite le navire dans une autre isle d’où ils étoient venus. Tous les voyageurs évitoient avec soin celle où nous étions alors ; et il étoit très-dangereux de s’y arrêter pour la raison que vous allez entendre ; mais il nous fallut prendre notre mal en patience.

» Nous nous éloignâmes du rivage, et en nous avançant dans l’île, nous trouvâmes quelques fruits et des herbes dont nous mangeâmes, pour prolonger le dernier moment de notre vie le plus qu’il nous étoit possible ; car nous nous attendions tous à une mort certaine. En marchant, nous aperçûmes assez loin de nous un grand édifice, vers lequel nous tournâmes nos pas. C’étoit un palais bien bâti et fort élevé, qui avoit une porte d’ébène à deux battans, que nous ouvrîmes en la poussant. Nous entrâmes dans la cour, et nous vîmes en face un vaste appartement avec un vestibule où il y avoit, d’un côté, un monceau d’ossemens humains, et de l’autre, une infinité de broches à rôtir. Nous tremblâmes à ce spectacle ; et comme nous étions fatigués d’avoir marché, les jambes nous manquèrent : nous tombâmes par terre, saisis d’une frayeur mortelle, et nous y demeurâmes très-long-temps immobiles.

» Le soleil se couchoit ; et tandis que nous étions dans l’état pitoyable que je viens de vous dire, la porte de l’appartement s’ouvrit avec beaucoup de bruit, et aussitôt nous en vîmes sortir une horrible figure d’homme noir, de la hauteur d’un grand palmier. Il avoit au milieu du front un seul œil rouge et ardent comme un charbon allumé ; les dents de devant qu’il avoit fort longues et fort aiguës, lui sortoient de la bouche, qui n’étoit pas moins fendue que celle d’un cheval ; et la lèvre inférieure lui descendoit sur la poitrine. Ses oreilles ressembloient à celles d’un éléphant, et lui couvroient les épaules. Il avoit les ongles crochus et longs comme les griffes des plus grands oiseaux. À la vue d’un géant si effroyable, nous perdîmes tous connoissance, et demeurâmes comme morts.

» À la fin, nous revînmes à nous, et nous le vîmes assis sous le vestibule, qui nous examinoit de tout son œil. Quand il nous eut bien considérés, il s’avança vers nous ; et s’étant approché, il étendit la main sur moi, me prit par la nuque du cou, et me tourna de tous côtés comme un boucher qui manie une tête de mouton. Après m’avoir bien regardé, voyant que j’étois si maigre, que je n’avois que la peau et les os, il me lâcha. Il prit les autres tour-à-tour, les examina de la même manière ; et comme le capitaine étoit le plus gras de tout l’équipage, il le tint d’une main, ainsi que j’aurois tenu un moineau, et lui passa une broche au travers du corps ; ayant ensuite allumé un grand feu, il le fit rôtir, et le mangea à son souper dans l’appartement où il s’étoit retiré. Ce repas achevé, il revint sous le vestibule où il se coucha, et s’endormit en ronflant d’une manière plus bruyante que le tonnerre. Son sommeil dura jusqu’au lendemain matin. Pour nous, il ne nous fut pas possible de goûter la douceur du repos, et nous passâmes la nuit dans la plus cruelle inquiétude dont on puisse être agité. Le jour étant venu, le géant se réveilla, se leva, sortit, et nous laissa dans le palais.

» Lorsque nous le crûmes éloigné, nous rompîmes le triste silence que nous avions gardé toute la nuit, et nous affligeant tous comme à l’envi l’un de l’autre, nous fîmes retentir le palais de plaintes et de gémissemens. Quoique nous fussions en assez grand nombre, et que nous n’eussions qu’un seul ennemi, nous n’eûmes pas d’abord la pensée de nous délivrer de lui par sa mort. Cette entreprise, bien que fort difficile à exécuter, étoit pourtant celle que nous devions naturellement former.

» Nous délibérâmes sur plusieurs autres partis, mais nous ne nous déterminâmes à aucun ; et nous soumettant à ce qu’il plairoit à Dieu d’ordonner de notre sort, nous passâmes la journée à parcourir l’isle, en nous nourrissant de fruits et de plantes comme le jour précédent. Sur le soir, nous cherchâmes quelqu’endroit à nous mettre à couvert ; mais nous n’en trouvâmes point, et nous fûmes obligés malgré nous de retourner au palais.

» Le géant ne manqua pas d’y revenir et de souper encore d’un de nos compagnons ; après quoi il s’endormit et ronfla jusqu’au jour qu’il sortit, et nous laissa comme il avoit déjà fait. Notre condition nous parut si affreuse, que plusieurs de nos camarades furent sur le point d’aller se précipiter dans la mer, plutôt que d’attendre une mort si étrange ; et ceux-là excitoient les autres à suivre leur conseil. Mais un de la compagnie prenant alors la parole : « Il nous est défendu, dit-il, de nous donner nous-mêmes la mort ; et quand cela seroit permis, n’est-il pas plus raisonnable que nous songions au moyen de nous défaire du barbare qui nous destine un trépas si funeste ? »

» Comme il m’étoit venu dans l’esprit un projet sur cela, je le communiquai à mes camarades, qui l’approuvèrent. « Mes frères, leur dis-je alors, vous savez qu’il y a beaucoup de bois le long de la mer ; si vous m’en croyez, construisons plusieurs radeaux qui puissent nous porter ; et lorsqu’ils seront achevés, nous les laisserons sur la côte jusqu’à ce que nous jugions à propos de nous en servir. Cependant, nous exécuterons le dessein que je vous ai proposé pour nous délivrer du géant ; s’il réussit, nous pourrons attendre ici avec patience qu’il passe quelque vaisseau qui nous retire de cette isle fatale ; si au contraire nous manquons notre coup, nous gagnerons promptement nos radeaux, et nous nous mettrons en mer. J’avoue qu’en nous exposant à la fureur des flots sur de si fragiles bâtimens, nous courons risque de perdre la vie ; mais quand nous devrions périr, n’est-il pas plus doux de nous laisser ensevelir dans la mer, que dans les entrailles de ce monstre, qui a déjà dévoré deux de nos compagnons ? » Mon avis fut goûté de tout le monde, et nous construisîmes des radeaux capables de porter trois personnes.

» Nous retournâmes au palais vers la fin du jour, et le géant y arriva peu de temps après nous. Il fallut encore nous résoudre à voir rôtir un de nos camarades. Mais enfin, voici de quelle manière nous nous vengeâmes de la cruauté du géant. Après qu’il eut achevé son détestable souper, il se coucha sur le dos et s’endormit. D’abord que nous l’entendîmes ronfler selon sa coutume, neuf des plus hardis d’entre nous, et moi, nous prîmes chacun une broche, nous en mîmes la pointe dans le feu pour la faire rougir, et ensuite nous la lui enfonçâmes dans l’œil en même temps, et nous le lui crevâmes.

» La douleur que sentit le géant, lui fit pousser un cri effroyable. Il se leva brusquement, et étendit les mains de tous côtés pour se saisir de quelqu’un de nous, afin de le sacrifier à sa rage ; mais nous eûmes le temps de nous éloigner de lui, et de nous jeter contre terre dans des endroits où il ne pouvoit nous rencontrer sous ses pieds. Après nous avoir cherchés vainement, il trouva la porte à tâtons, et sortit avec des hurlemens épouvantables…

Scheherazade n’en dit pas davantage cette nuit ; mais la nuit suivante, elle reprit ainsi cette histoire.




LXXVIe NUIT.




» Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous rendîmes au bord de la mer dans l’endroit où étoient nos radeaux. Nous les mîmes d’abord à l’eau, et nous attendîmes qu’il fît jour pour nous jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec quelque guide de son espèce ; mais nous nous flattions que s’il ne paroissoit pas lorsque le soleil seroit levé, et que nous n’entendissions plus ses hurlemens que nous ne cessions pas d’ouïr, ce seroit une marque qu’il auroit perdu la vie ; et en ce cas, nous nous proposions de rester dans l’isle, et de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Mais à peine fut-il jour, que nous aperçûmes notre cruel ennemi, accompagné de deux géans à-peu-près de sa grandeur qui le conduisoient, et d’un assez grand nombre d’autres encore qui marchoient devant lui à pas précipités.

» À cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géans, qui s’en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la rive, entrèrent même dans l’eau jusqu’à la moitié du corps, et nous les jetèrent si adroitement, qu’à la réserve du radeau sur lequel j’étois, tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étoient dessus, se noyèrent[1]. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer, et hors de la portée des pierres.

» Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des flots qui nous jetoient tantôt d’un côté et tantôt d’un autre, et nous passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de notre destinée ; mais le lendemain, nous eûmes le bonheur d’être poussés contre une isle où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y trouvâmes d’excellens fruits qui nous furent d’un grand secours pour réparer les forces que nous avions perdues.

» Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer ; mais nous fûmes réveillés par le bruit qu’un serpent, long comme un palmier, faisoit de ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous, qu’il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts qu’il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à plusieurs reprises, l’écrasa contre terre, et acheva de l’avaler. Nous prîmes aussitôt la fuite, mon autre camarade et moi ; et quoique nous fussions assez éloignés, nous entendîmes quelque temps après un bruit qui nous fit juger que le serpent rendoit les os du malheureux qu’il avoit surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. « Ô Dieu, m’écriai-je alors, à quoi sommes-nous exposés ! Nous nous réjouissions hier d’avoir dérobé nos vies à la cruauté d’un géant et à la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n’est pas moins terrible. »

» Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent ; et à la fin du jour, nous montâmes sur l’arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent, qui vint en sifflant jusqu’au pied de l’arbre où nous étions. Il s’éleva contre le tronc, et rencontrant mon camarade qui étoit plus bas que moi, il l’engloutit tout d’un coup, et se retira.

» Je demeurai sur l’arbre jusqu’au jour, et alors j’en descendis plus mort que vif. Effectivement je ne pouvois attendre un autre sort que celui de mes deux compagnons ; et cette pensée me faisant frémir d’horreur, je fis quelques pas pour m’aller jeter dans la mer ; mais comme il est doux de vivre le plus long-temps qu’on peut, je résistai à ce mouvement de désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu, qui dispose à son gré de notre vie.

» Je ne laissai pas toutefois d’amasser une grande quantité de menu bois, de ronces et d’épines sèches. J’en fis plusieurs fagots que je liai ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l’arbre, et j’en liai quelques-uns en travers par-dessus pour me couvrir la tête. Cela étant fait, je m’enfermai dans ce cercle à l’entrée de la nuit, avec la triste consolation de n’avoir rien négligé pour me garantir du cruel sort qui me menaçoit. Le serpent ne manqua pas de revenir et de tourner autour de l’arbre, cherchant à me dévorer ; mais il n’y put réussir, à cause du rempart que je m’étois fabriqué, et il fit en vain jusqu’au jour le manége d’un chat qui assiége une souris dans un asile qu’il ne peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira ; mais je n’osai sortir de mon fort que le soleil ne parût.

» Je me trouvai si fatigué du travail qu’il m’avoit donné, j’avois tant souffert de son haleine empestée, que la mort me paroissant préférable à cette horreur, je m’éloignai de l’arbre ; et sans me souvenir de la résignation où j’étois le jour précédent, je courus vers la mer dans le dessein de m’y précipiter la tête la première…

À ces mots, Scheherazade voyant qu’il étoit jour, cessa de parler. Le lendemain, elle continua cette histoire, et dit au sultan :




LXXVIIe NUIT.




Sire, Sindbad, poursuivant son troisième voyage : » Dieu, dit-il, fut touché de mon désespoir : au moment où j’allois me jeter dans la mer, j’aperçus un navire assez éloigné du rivage. Je criai de toute ma force pour me faire entendre, et je dépliai la toile de mon turban pour qu’on me remarquât. Cela ne fut pas inutile : tout l’équipage m’aperçut, et le capitaine m’envoya la chaloupe. Quand je fus à bord, les marchands et les matelots me demandèrent avec beaucoup d’empressement par quelle aventure je m’étois trouvé dans cette isle déserte ; et après que je leur eus raconté tout ce qui m’étoit arrivé, les plus anciens me dirent, qu’ils avoient plusieurs fois entendu parler des géans qui demeuroient dans cette isle, qu’on leur avoit assuré que c’étoient des anthropophages, et qu’ils mangeoient les hommes crus aussi bien que rôtis. À l’égard des serpens, ils ajoutèrent qu’il y en avoit en abondance dans cette isle ; qu’ils se cachoient le jour, et se montroient la nuit. Après qu’ils m’eurent témoigné qu’ils avoient bien de la joie de me voir échappé à tant de périls, comme ils ne doutoient pas que je n’eusse besoin de manger, ils s’empressèrent de me régaler de ce qu’ils avoient de meilleur ; et le capitaine, remarquant que mon habit étoit tout en lambeaux, eut la générosité de m’en faire donner un des siens.

» Nous courûmes la mer quelque temps ; nous touchâmes à plusieurs isles, et nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d’où l’on tire le sandal, qui est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le capitaine m’appela et me dit : « Frère, j’ai en dépôt des marchandises qui appartenoient à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. Comme ce marchand est mort, je les fais valoir, pour en rendre compte à ses héritiers lorsque j’en rencontrerai quelqu’un. » Les ballots dont il entendoit parler, étoient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me disant : « Voilà les marchandises en question ; j’espère que vous voudrez bien vous charger d’en faire commerce, sous la condition du droit dû à la peine que vous prendrez. » J’y consentis, en le remerciant de ce qu’il me donnoit occasion de ne pas demeurer oisif.

» L’écrivain du navire enregistroit tous les ballots avec les noms des marchands à qui ils appartenoient. Comme il eut demandé au capitaine sous quel nom il vouloit qu’il enregistrât ceux dont il venoit de me charger : « Écrivez, lui répondit le capitaine, sous le nom de Sindbad le Marin. » Je ne pus m’entendre nommer sans émotion ; et envisageant le capitaine, je le reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m’avoit abandonné dans l’isle où je m’étois endormi au bord d’un ruisseau, et qui avoit remis à la voile sans m’attendre ou me faire chercher. Je ne me l’étois pas remis d’abord, à cause du changement qui s’étoit fait en sa personne depuis le temps que je ne l’avois vu.

» Pour lui, qui me croyoit mort, il ne faut pas s’étonner s’il ne me reconnut pas. « Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui étoient ces ballots, s’appeloit Sindbad ? » « Oui, me répondit-il, il se nommoit de la sorte, il étoit de Bagdad, et s’étoit embarqué sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une isle pour faire de l’eau et prendre quelques rafraîchissemens, je ne sais par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu’il ne s’étoit pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, qu’il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le reprendre. » « Vous le croyez donc mort, repris-je ? » « Assurément, repartit-il. » « Hé bien, capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et connoissez ce Sindbad que vous laissâtes dans cette isle déserte. Je m’endormis au bord d’un ruisseau, et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de l’équipage. » À ces mots, le capitaine s’attacha à me regarder…

Scheherazade, en cet endroit, s’apercevant qu’il étoit jour, fut obligée de garder le silence. Le lendemain, elle reprit ainsi le fil de sa narration :




LXXVIIIe NUIT.




» Le capitaine, dit Sindbad, après m’avoir fort attentivement considéré, me reconnut enfin. « Dieu soit loué, s’écria-t-il en m’embrassant ; je suis ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises que j’ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les ports où j’ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j’en ai tiré. » Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnoissance que je lui devois.

» De l’isle de Salahat, nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous de girofle, de canelle et d’autres épiceries. Quand nous nous en fûmes éloignés, nous vîmes une tortue qui avoit vingt coudées, en longueur et en largeur ; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenoit de la vache ; il avoit du lait, et sa peau est d’une si grande dureté, qu’on en fait ordinairement des boucliers. J’en vis un autre qui avoit la figure et la couleur d’un chameau. Enfin, après une longue navigation, j’arrivai à Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de richesses, que j’en ignorois la quantité. J’en donnai encore aux pauvres une partie considérable, et j’ajoutai d’autres grandes terres à celles que j’avois déjà acquises. »

Sindbad acheva ainsi l’histoire de son troisième voyage. Il fit donner ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l’invitant au repas du lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se retirèrent ; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur la fin du dîner, et continua ses aventures :


  1. Ce conte est une imitation évidente de Polyphème. Voy. l’Odyssée, chant IX.