Les Mines d’or de la Californie

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Revue des Deux MondesNouvelle période, tome 1 (pp. 468-484).


LES MINES D'OR


DE


LA CALIFORNIE.




En 1830, après la révolution de juillet, un lieutenant de la garde royale suisse, M. Suter, voyant sa carrière militaire brisée par les événemens politiques, passa en Amérique ; il vécut quelques années dans l’état de Missouri, puis, voulant tenter fortune dans les régions lointaines de l’ouest, il se joignit à une caravane d’émigrans qui partait pour la Californie. Arrivé sur les bords du Sacramento, dans un pays montagneux, mais fertile, qui lui rappelait sa patrie, il résolut de s’y fixer. Il obtint du gouverneur mexicain de la province une concession d’environ trente lieues carrées, bordée à l’ouest par le Sacramento, et s’étendant sur la rive gauche de ce fleuve jusqu’aux prairies Butes. Il appela sa nouvelle patrie du nom de l’ancienne, Nouvelle-Helvétie. Après avoir lutté quelque temps contre plusieurs tribus d’indiens qui cherchèrent à détruire son établissement, il parvint, à force d’énergie, à les repousser ; par la suite, il réussit à se les attacher en les faisant jouir des progrès de la civilisation qu’il introduisit dans ce pays barbare. En s’adressant aux chefs de tribus, qui ont une grande autorité sur leurs peuplades, il obtint des travailleurs qu’il paya suivant leurs services, et qui presque toujours se fixèrent autour de lui. En peu de temps, son établissement prit un grand développement. Il se livrait principalement à la culture, à l’élève des bestiaux, et entreprenait en grand la chasse des buffles. Il noua des relations commerciales avec les colonies russes de Ross et Bodéga, situées sur la côte de la Nouvelle-Californie un peu au nord du 38° degré, et finit par acheter du gouvernement impérial ces deux postes, moyennant 30,000 dollars. Le capitaine Suter possédait déjà en 1842 mille chevaux et deux à trois mille pièces de bétail.

Il y a dix mois environ, il voulut établir une scierie et chargea un mécanicien, M. Marchal, de la construire. On éleva une écluse pour barrer un petit cours d’eau qui devait faire tourner la roue du moulin ; mais la rigole qu’on creusa se trouva trop étroite, et la chute d’eau ne fut pas assez forte pour faire tourner la roue du moulin. Afin de déblayer la rigole, M. Marchal fit un barrage à la hauteur de l’écluse ; puis, quand une masse d’eau considérable s’y fut engagée, il ouvrit l’écluse, et la violence de l’eau, en se précipitant, déblaya brusquement le canal. Il en résulta qu’au bas de la chute d’eau s’amoncela une grande quantité de boue et de gravier. Un jour qu’il se promenait le long du canal, M. Marchal, jetant par hasard les yeux sur ce tas de sable et de cailloux, remarqua des morceaux d’or qui reluisaient ; il les ramassa, s’assura que c’était effectivement de l’or, et les porta au Capitaine Suter. Malgré le secret qu’on convint de garder, la nouvelle de la découverte se répandit bientôt dans les alentours, et la population du petit port de San-Francisco, situé à environ vingt-cinq lieues, ne tarda pas à savoir que de l’or en masse considérable existait sur les bords du Sacramento. C’est, comme on le voit, au plus grand des hasards qu’on doit la découverte de ces mines d’or de la Californie, dont on raconte tant de merveilles depuis quelques mois.

Cette nouvelle extraordinaire ne fut pas plutôt propagée dans le pays, que toute la population européenne et indigène se porta avec une excessive ardeur à la recherche du métal précieux. La petite ville de SanFrancisco elle-même fut bientôt vide. Le gouverneur américain, le colonel Mason, vit la désertion se mettre dans les rangs de ses soldats, et l’on prétend qu’abandonné de ses domestiques, il fut, comme les autres officiers, réduit à faire lui-même sa cuisine. La masse or que chaque travailleur pouvait recueillir en un jour était si forte, que les hommes de toutes professions quittèrent leurs affaires pour se faire chercheurs d’or. On abandonna maisons, boutiques, champs, fermes, et bientôt toute la population n’eut plus qu’une seule préoccupation, celle de ramasser l’or.

Il est difficile de se rendre un compte exact de la manière dont les choses se sont passées depuis six mois dans ce nouvel Eldorado. Les journaux américains méritent en général peu de confiance, et, il faut l’avouer, le sujet offre bien des tentations à l’imagination tant soit peu vive des Yankees. Peu de documens officiels sont arrivés jusqu’à nous ; nous en sommes réduits, sur ce point, à deux rapports très intéressans et très curieux adressés au gouvernement américain par le colonel Mason, le 17 août, et par le capitaine Folsom, le 18 septembre. L’un et l’autre se plaignent de leur impuissance à faire respecter les droits du gouvernement ; sans troupes pour faire exécuter leurs ordres, sans moyens de se faire obéir, leur autorité est purement nominale. Ce qui ressort le plus clairement de ces rapports, qui méritent toute confiance c’est, d’une part, qu’il a été récolté une quantité prodigieuse d’or en très peu de temps et par les moyens les plus grossiers ; d’autre part, que la population se trouve réduite à une extrême misère par suite du manque de vivres ; enfin que, vu l’absence complète de gouvernement, il ne règne aucune sécurité pour ceux qui se sont déjà enrichis.

Jusqu’ici, il est impossible de fixer les limites des gisemens où l’on rentre l’or. Les travailleurs n’ont d’autre peine que celle de le ramasser à la surface de la terre ou en creusant légèrement le sol ; à dix où douze pieds de profondeur, le métal disparaît complètement, et les morceaux d’or natif deviennent plus rares et moins volumineux à mesure qu’on s’éloigne de la surface de la terre. Il n’est besoin d’aucune machine pour ce travail ; l’outil le plus grossier, une pelle, une bêche, un morceau de bois pointu, suffisent à l’ouvrier. Dans certains endroits, les petits cours d’eau qui se jettent en grand nombre dans le Sacramento offrent un champ productif d’exploration aux chercheurs d’or. En Californie la nature elle-même s’est chargée du travail du mineur, en brisant en petits fragmens la roche qui encaisse l’or natif : le métal se présente donc à nu à l’œil de l’explorateur. Les principaux affluens du Sacramento, la Fourche Américaine, sur la propriété du capitaine Suter, la Fourche-sans-Nom, la rivière de la Plume, la rivière Cosménès, le Saint-Jean, le Saint-Joaquin, sont en outre fort riches en sable aurifère. Un assez grand nombre de chercheurs d’or ramassent ce sable et le tamisent de manière à trier les fragmens d’or et la poussière qui s’y trouvent mêlés. Ce travail paraît être très profitable et moins chanceux que celui des mineurs qui vont à la découverte des morceaux d’or natif à la surface du sol où dans les creux de rocher.

Au reste, ce n’est pas seulement sur les bords du Sacramento, — bien que ce point seul et ses environs aient été jusqu’ici explorés, — que ce métal précieux se rencontre : des officiers américains et plusieurs voyageurs qui ont visité toute la Haute-Californie assurent dans leurs rapports que toute la chaîne de montagnes connue sous le nom de Monts Californiens, s’étendant du 42° au 32° degré latitude, renferme de très riches gisemens d’or. Ainsi, ce serait un espace de près de deux cent cinquante lieues qui contiendrait les mines les plus riches de l’univers. Comme le fait remarquer avec justesse un des officiers américains que nous avons cités, il est difficile de traiter ce sujet sans être taxé d’exagération et de folie. A la distance où nous sommes et avec la difficulté déjà remarquée d’obtenir des renseignemens qui méritent confiance, il est presque impossible de dire où s’arrête la vérité, où commence l’exagération ; aussi me dispenserai-je de rapporter tous ces récits bizarres, vrais peut-être, quoique invraisemblables, que les journaux américains nous font chaque jour sur les fortunes accumulées en quelques semaines par les habitans de cet heureux pays. On assure que parfois un seul mineur a ramassé pour une valeur de 5,000 francs dans un jour ; mais il paraît certain que la moyenne du gain est de 100 à 200 francs. Cette moyenne du bénéfice journalier de chaque travailleur est assez élevée pour qu’on n’ait pas réussi à créer des sociétés ou entreprises de travail en commun. Aucune avance de capital n’étant nécessaire d’après la nature des mines, la position du plus pauvre travailleur égale celle du plus riche : chacun a donc avantage à travailler pour son propre compte, plutôt que de se mettre au service d’un capitaliste. Il paraît cependant, mais ce fait semble être exceptionnel, qu’un M. Sinclair est parvenu à enrôler pour son compte cinquante Indiens à un salaire fixe. Après cinq semaines de travail, déduction faite de la paie des Indiens, il avait recueilli pour une valeur de 90,000 francs d’or.

Les nouvelles les plus récentes de San-Francisco sont du mois d’octobre. Malgré les fièvres et les maladies qui avaient sévi dans les districts des mines, quatre à cinq mille personnes se livraient à la recherche de l’or, et l’on évaluait à environ 100,000 piastres, soit 500,000 francs, la valeur de la récolte journalière ; à chaque instant, on découvrait des veines nouvelles. Déjà les évaluations les moins suspectes d’exagération permettent d’estimer que l’exploitation annuelle de l’or de Californie pourra dépasser 80 millions de francs. Nous avons dit que, pour aller à la recherche de l’or, chacun avait quitté sa profession ; aussi les subsistances et tous les objets de première nécessité en général étaient-ils montés à un prix exorbitant : le baril de farine valait 50 dollars (250 francs) ; un chapeau avait été payé 70 piastres (350 fr.) ; une couverture de laine, 80 piastres (400 fr.) ; enfin, deux barils d’eau-de-vie, 14,000 piastres, ce qui met la bouteille à plus de 100 francs. La main-d’œuvre, comme on peut le comprendre, avait monté en proportion ; le petit schooner péruvien Lambayecana, se rendant à Lima, avait été obligé, pour pouvoir lever l’ancre, de payer deux matelots chacun 80 dollars par mois. Un garçon d’hôtel était payé sur le pied 9,000 francs par an. Des naturels des îles Sandwich, les plus mauvais manœuvres, étaient recherchés sur le port pour débarquer et emmagasiner des marchandises aux gages d’une piastre à l’heure. Le bons ouvriers exigeaient 10 où 12 dollars par jour. Un capitaine de navire chercha pendant une journée entière un manœuvre pour emmagasiner quelques barils ; il avisa enfin sur le port un malheureux qu’au délabrement de son costume il crut être sûr de pouvoir enrôler : à peine conservait-il quelques restes de vêtemens. Le capitaine l’aborda et demanda s’il cherchait du travail ; sur sa réponse affirmative, il allait lui expliquer ce qu’on exigeait de lui, quand l’autre, interrompant, lui dit : — Oh ! ce n’est pas ce genre de travail qu’il me faut ; — et, lui montrant en même temps un sac fait avec sa chemise, et qui contenait plusieurs livres de poudre d’or : — C’est aux mines que je veux aller travailler. Voyez ce que j’ai là : ce sac est plein de poudre d’or. Pensez-vous maintenant que je consente à voiturer des barils et des caisses pour huit où dix dollars par jour ? Non, non ; ce n’est pas là ma besogne. — Et là-dessus il s’en alla avec un geste de mépris. De pareilles scènes ont dû se renouveler bien des fois.

A qui connaît l’esprit ardent pour la spéculation de la race américaine, il est facile de comprendre quelle excitation de semblables nouvelles, commentées avec l’exagération habituelle des journaux américains, ont dû produire dans tous les États-Unis. Nous ne croyons pas être au-delà de la vérité en disant qu’aujourd’hui plusieurs centaines de bâtimens ont déjà fait voile ou vont partir des différens ports de l’Océan Atlantique et du golfe du Mexique à destination de la Californie ou de l’isthme de Panama. En outre, des caravanes de plusieurs milliers d’émigrans se disposent à franchir l’immense étendue de pays qui sépare de la Californie les états le plus à l’ouest de l’Union. Déjà, assure-t-on, près de cinquante mille émigrans sont en marche ; la route frayée depuis plusieurs années par les caravanes de la compagnie des fourrures du Missouri a été améliorée. Il paraît que ce voyage, quoique pénible, est plus effrayant par sa longueur que par les dangers réels qu’il présente. Les voyageurs qui se rendent des États-Unis en Californie ont deux routes principales à suivre. Partant de Saint-Louis-Missouri, situé sur le 93e degré longitude et par le 38e degré latitude, ils remontent le Missouri et son affluent, la Rivière Plate, sur lequel de petits bateaux à vapeur naviguent jusqu’au fort Larami par le 108e degré longitude et le 42e degré latitude, ou jusqu’au fort Saint-Vrain, situé vingt-cinq lieues plus au sud que le fort Larami, sur la branche sud de la Rivière Plate. Les caravanes franchissent la Passe du sud des Montagnes-Rocheuses, qui prennent dans cet endroit le nom de Monts de la rivière du Vent ; puis elles se dirigent à l’ouest, vers le lac Youta, situé par le 116e degré longitude. C’est là qu’est le dépôt de la compagnie américaine des fourrures. Du lac Youta à San-Francisco, il reste environ deux cents lieues à parcourir à travers un pays assez plat, mais à peu près désert et dépourvu de végétation, sauf dans quelques vallées arrosées par de petits cours d’eau. La seconde route, beaucoup plus fréquentée jusqu’ici, se dirige de Saint-Louis sur Santa-Fé, capitale de l’ancienne province mexicaine de ce nom, appartenant aujourd’hui aux États-Unis. Santa-Fé se trouve par le 107e degré longitude et le 37° degré latitude ; on franchit la chaîne des Montagnes-Rocheuses, qui s’appelle dans cet endroit Montagnes-Vertes, près d’un fort nommé Cebolleta, dans la vallée de Santa-Clara. Une suite de petits forts établis par les soins du gouvernement américain marque la route qui vient aboutir à la Puebla de Los Angeles, entre les Monts Californiens et la mer. Les caravanes suivent régulièrement cette route deux fois par an, et ramènent aux États-Unis des chevaux qu’on élève en grande quantité en Californie. L’une où l’autre de ces deux routes ne peut guère être parcourue en moins de cinquante-cinq ou soixante jours. Les voyageurs, pourvu qu’ils soient en nombre un peu considérable, n’ont rien à craindre des tribus indiennes, qui, au contraire, cherchent à leur troquer des vivres et de la viande de buffle contre de la poudre et de l’eau-de-vie.

Les bâtimens partant des ports des États-Unis pour la Californie, et doublant le cap Horn, doivent employer près de cinq mois pour faire les quatre à cinq mille lieues de ce long voyage. Les navires américains demandent environ 600 francs pour le passage. Le moyen le plus rapide pour se rendre en Californie, soit d’Europe, soit des États-Unis, est, sans aucun doute, la route de l’isthme de Panama. Des bâtimens à vapeur de la marine anglaise, faisant le service de la poste entre la Grande-Bretagne et les Antilles, touchent régulièrement tous les mois à Chagres, petit port sur la côte orientale de la Nouvelle-Grenade, Le prix du passage varie, suivant les places, de 125 liv. sterling (3,100 fr.) à 85 liv. sterling (2,100 fr.) ; la traversée s’opère facilement en trois semaines. Des ports des États-Unis, des bateaux à vapeur et des bâtimens à voile en grand nombre font le service de l’isthme. Le voyage de New-York à San-Francisco par Panama coûte, pour les voyageurs américains, environ 375 piastres (soit 1,900 fr.), s’ils se servent des bateaux à vapeur jusqu’à Chagres, et de la malle américaine de l’Océan Pacifique, de Panama à San-Francisco. Si on se rend à Chagres par bâtimens à roue, et si on prend les secondes places sur les bateaux à vapeur américains de l’Océan Pacifique, le coût du voyage se trouve réduit à environ 250 piastres (soit 1,300 fr.). La moyenne de la traversée de New-York à San-Francisco par Panama doit être d’environ trente-cinq jours. Comme l’on vient facilement de New-York à Paris en quinze jours par les bateaux à vapeur, il en résulterait que, s’il y avait possibilité de combiner le voyage de manière à n’arriver dans chaque port qu’au moment du départ de chaque bâtiment on pourrait faire la traversée de France à San-Francisco en deux mois environ, et pour une somme de 2,800 fr. La traversée de l’isthme de Panama a été beaucoup améliorée depuis quelque temps ; l’isthme n’a guère plus de vingt lieues, mais la plus grande partie de l’année la chaleur y est excessive, car ce pays est par le 8e degré latitude. Aussi met-on généralement trois jours à faire ce petit trajet, qui coûte une cinquantaine de piastres (250 fr.). Déjà, depuis la découverte des mines d’or en Californie, les Américains songent à améliorer le passage de l’isthme. De Panama à San-Francisco, le voyage se fait régulièrement par les bateaux à vapeur de la poste arméricaine ; la distance est d’environ douze cents lieues. Les bâtimens font échelle aux ports mexicains de Réaléjo, Acapulco, San-Blas où Mazatlan situés sur la côte de l’Océan Pacifique, à deux cent cinquante, cinq cents, sept cents lieues de Panama, et à San-Diégo, le port le plus au sud de la Haute-Californie, à mille lieues de Panama.

Quelques émigrans, pour éviter le long détour par Panama, ont essayé la route par la Vera-Cruz, Mexico et Acapulco, où ils prenaient les bâtimens à vapeur de la poste américaine de l’Océan Pacifique : d’autres, traversant le Mexique encore plus au nord, débarquaient à Tampico et se rendaient à San-Blas, sur la côte de l’Océan Pacifique ; mais tous les rapports s’accordent sur la presque impossibilité d’aller aujourd’hui par terre du Mexique à la Nouvelle-Californie, à cause de la férocité des peuplades indiennes de la province mexicaine de Sonora. Du temps de la domination espagnole, cette route pouvait être parcourue sans trop de difficultés et de dangers, les Indiens étant refoulés et tenus à distance par les presidio ou forts espagnols, abandonnés depuis que le Mexique est en république. La route de mer a cet avantage sur la route de terre, qu’elle est ouverte pendant toute l’année, tandis que le passage par les Montagnes-Rocheuses est impraticable, à cause des neiges, dans la saison d’hiver.

Les émigrans européens, qui devront franchir l’Océan Atlantique, se trouveront par la force des choses dans une situation relativement désavantageuse, et seront sans doute devancés en Californie par les émigrans américains. Cependant, en Angleterre et en France, plusieurs bâtimens se préparent à faire voile pour la Californie. Du Havre et de Bordeaux, de plusieurs ports espagnols, hollandais, allemands, et de presque tous les principaux ports de la Grande-Bretagne, on annonce des départs pour San-Francisco. Un bâtiment à vapeur doit même partir de Londres et doubler le cap Horn. Sans doute, le commerce des États-Unis aura pris l’avance sur le commerce européen ; cependant, si l’émigration américaine en Californie a été considérable, et si, comme tout le fait présager, la recherche de l’or continue à être aussi fructueuse, il n’est pas impossible que ces expéditions puissent procurer de grands bénéfices aux armateurs et aux exportateurs de marchandises européennes. A la distance où nous sommes de la Californie, il est difficile de savoir quel sera le rapport entre la demande des consommateurs pour les marchandises européennes et l’approvisionnent de nos produits ; mais il ne faut pas perdre de vue avec quelle facilité ceux qui font rapidement fortune se livrent à des habitudes de luxe. La population indigène surtout, qui, pendant l’année 1848 et les premiers mois de 1849, aura sans aucun doute amassé des sommes considérables en métal et en poudre d’or, et pour qui la valeur des métaux précieux n’existe que relativement à la peine, de les acquérir, sera certainement tentée de payer des prix considérables pour les objets d’exportation de l’industrie française. Cependant ce qui devrait un peu refroidir l’ardeur de la spéculation, surtout en Europe, c’est l’incertitude où l’on est encore sur la possibilité de faire régner l’ordre et respecter les lois dans cette population si mêlée des chercheurs d’or. Quelle protection trouveront nos émigrans et même nos commerçans au milieu d’une semblable population livrée à elle-même ? Déjà les officiers américains se plaignent à leur gouvernement de leur impuissance. Bien que le territoire de la Californie soit de fait réuni à l’Union américaine toujours est-il que jusqu’ici aucune constitution n’a été donnée à ce pays, et qu’aucune autorité n’y commande et n’y est respectée. A Washington, on a discuté dans le congrès l’admission de la Californie dans l’Union avec le rang d’état, une commission même a été nommé pour examiner la question ; mais il paraît que cette admission serait contraire à la constitution, parce que le nouveau territoire n’a pas encore de lois régulières. Il est donc probable que, pendant long-temps encore, la Californie sera privée d’un gouvernement fort et d’une police qui puisse assurer l’ordre public. Les dernières nouvelles reçues à New-York de la Californie annonçaient que des crimes avaient eu lieu, et sans doute les vols et les assassinats se multiplieront à mesure que les émigrans afflueront de tous côtés.

Le port de San-Francisco, qui est le plus voisin de la région principale des mines d’or, était, il y a un an encore, un des endroits les moins peuplés de la Haute-Californie. La Californie faisait partie de cette ancienne province située au nord ouest du Mexique, connue sous le nom de Nouvelle-Espagne ; elle se divise en Vieille où Basse-Californie, et Nouvelle ou Haute-Californie. La Vieille-Californie est formée par une presqu’île d’environ deux cents lieues de longueur sur une largeur de quinze à cinquante lieues, qui s’étend entre l’Océan Pacifique et le golfe de la Californie où Mer Vermeille. C’est un pays d’un aspect rude et désert, dont l’ancienne capitale, Loretto, est en décadence. Le seul commerce de cette province consiste en vivres pour navires baleiniers qui viennent s’y ravitailler ; quelques Indiens et des missionnaires espagnols forment en tout une population de trois à quatre mille ames. La Haute-Californie s’étend au nord de la Vieille-Californie, entre les 32e et 42e degrés latitude ; elle est bornée au nord par l’Orégon, à l’ouest par l’Océan Pacifique ; au midi par la Basse-Californie, la Mer Vermeille et la province mexicaine de Sonora ; à l’est les Montagnes-Rocheuses la séparent de la province de Santa-Fé. Ce vaste territoire est partagé de l’est à l’ouest en plusieurs zones inégales par deux grandes chaînes de montagnes, la première, les Monts Californiens, qui s’élèvent à une distance de cinq à dix lieues de la mer ; la seconde, la Sierra-Nevada, qui, au nord de la Mer Vermeille, se réunit aux Monts Californiens. Ces deux chaînes renferment entre elles un pays formé de nombreuses vallées arrosées de petites rivières qui se perdent dans des lacs de peu d’étendue.

Les deux principaux fleuves sont le Rio-Sacramento, qui court du nord au sud et vient se jeter dans la baie de San-Francisco, vers le 38e degré latitude, et le Rio de San-Joaquin, qui coule du sud-est au nord-ouest, et, près de la baie San-Francisco, se réunit au Rio-Sacramento. A l’est de la Sierra-Nevada s’étend jusqu’à la chaîne des Montagnes-Rocheuses ou Sierra-Verde un immense désert formé de vastes plaines sablonneuses, incultes, à peine habitées par quelques tribus errantes. Le Rio-Colorado, qui se jette dans la Mer Vermeille et dont les affluens prennent leurs sources dans les Montagnes-Rocheuses vers le 32e degré, est le seul cours d’eau considérable qui parcoure cette sorte de désert. Au reste, aucune de ces rivières n’est navigable.

La partie de la Haute-Californie la plus connue et la plus intéressante par ses ressources est la vallée Bueneventura, nom généralement donné à l’espace compris entre les Monts Californiens et la Sierra-Nevada. Cette vallée s’ouvre sur la vaste baie de San-Francisco, où se jettent les deux principales rivières qui fertilisent ce beau pays. Cette baie est fort considérable ; l’entrée en est assez difficile, et la barre souvent périlleuse à franchir ; mais, une fois engagés dans ce vaste golfe, les bâtimens y trouvent plusieurs excellens mouillages. A l’entrée de la baie, on rencontre le presidio, demeure du gouverneur sous la domination espagnole, la mission qu’occupaient les moines franciscains chargés de convertir et de civiliser les Indiens, et la petite ville de Yerba-Buena, en face de l’île du même nom. Au nord de la passe étroite par laquelle on pénètre dans l’intérieur de la baie, s’élève le mont de Palerme ou mont de la Table, à environ huit cents mètre au-dessus du niveau de la mer ; ce mont, à pic du côté de la mer, s’abaisse peu à peu du côté de la baie. Le fond nord du golfe prend le nom de baie de San-Pablo, et c’est là que se jette le Sacramento, qui traverse la région des mines.

Le Sacramento reçoit plusieurs affluens qui descendent des montagnes à l’est et forment autant de petites vallées très fertiles et très pittoresques. C’est sur ce fleuve et ses principaux affluens, le Saint-Jean, le Cosménès, la Fourche Américaine et la rivière des Plumes, que les anciens colons espagnols et les nouveaux émigrans américains s’établissent et cultivent avec le plus de succès. Les voyageurs assurent que la vallée de Sacramento et celle de Saint-Jean sont les deux plus riches parties de la Haute-Californie, la dernière surtout ; le froment, le maïs, le seigle, l’avoine, y mûrissent facilement, ainsi que tous les fruits des régions tempérées et même tropicales. Ces vallées abondent aussi en magnifiques prairies très propres pour l’élève du gros bétail. Le territoire qui environne la baie de San-Francisco, et s’étend au nord sur une largeur de sept à neuf lieues et une longueur d’une trentaine de lieues, est le véritable jardin de la Californie. Cependant la culture y souffre parfois de la sécheresse excessive qui désole le reste de cette contrée pendant plusieurs mois de l’été.

La province de San-Francisco, pour être la plus riche et la plus fertile de la Californie, n’est pas la seule qui doive être citée. Celle de Monterey, moins importante aujourd’hui, était la principale du temps de la domination espagnole, parce que Monterey jouissait du privilège d’être le siége du gouvernement. Aujourd’hui Monterey est abandonné, et les deux autres provinces de Santa-Barbara et de San-Diego, dont la dernière touche la Basse-Californie, perdent chaque jour de leur importance, à mesure que la colonisation américaine remplace la colonisation espagnole. Les quatre provinces que nous venons de nommer étaient les chefs-lieux de quatre presidios ou centres de gouvernement sous les rois d’Espagne. Cependant, dès cette époque, l’autorité se concentrait effectivement, si ce n’est nominalement, entre les mains des missionnaires franciscains ; leur ministère leur donnait un grand pouvoir sur ces peuples, à qui ils avaient apporté les bienfaits de la civilisation ; ils étaient les véritables maîtres de ces contrées lointaines.

Quand les provinces espagnoles de l’Amérique du Nord secouèrent le joug de la mère-patrie, la Californie fut abandonnée à elle-même, et n’eut plus de gouvernement que celui des missions, qui, au nombre de vingt-deux, régnaient sur la côte depuis San-Diego jusqu’à San- Francisco. Dès-lors on put prévoir que ce pays, négligé par ses anciens maîtres, deviendrait la proie de la première nation assez hardie pour s’en emparer. La Russie, l’Angleterre et les États-Unis pouvaient prétendre à la possession de ces côtes, dont la richesse était encore inconnue ; la plus jeune comme la plus aventureuse de ces trois nations en est aujourd’hui maîtresse.

L’Europe a, depuis des siècles, adopté comme signe d’échange, comme monnaie, l’or et l’argent. Il est donc curieux et intéressant de chercher à se rendre compte de l’influence que pourrait exercer sur la valeur des métaux précieux la production sur le marché d’une quantité très considérable de l’un ou de l’autre de ces métaux. Il est bien certain que, comme toute autre marchandise, l’or doit être sujet aux fluctuations du marché ; en un mot, s’il est produit avec plus d’abondance que la consommation ne l’exige, il baissera de prix. Cherchons donc d’une part quelle peut être la valeur de la production annuelle de l’or en Californie, et d’autre part à quelle masse de cette marchandise existant aujourd’hui dans le monde ce supplément de production viendra s’ajouter ; ces deux questions une fois résolues, peut-être pourrons-nous apprécier quelle influence aura sur le prix de l’or l’exploitation des mines nouvelles.

Il est bien difficile de fixer avec exactitude quelle valeur en or la Californie fournira d’ici à plusieurs années. Bien des circonstances qui nous sont inconnues, et que l’avenir seul révèlera, modifieront probablement le chiffre qu’on donnerait maintenant. Ce qui est hors de doute aujourd’hui, c’est que la population des États-Unis tend à se porter avec ardeur en Californie, et que la fertilité du pays peut assurer l’existence à un grand nombre d’émigrans. D’après les récits des voyageurs, dans plusieurs vallées, le rendement du grain est de 120 pour 1 ; mais, pour qu’il soit possible de nourrir une population très nombreuse, il faudra que les terres soient cultivées avec soin, ce qui n’a pas été le cas l’année dernière : les agriculteurs avaient abandonné leurs champs pour courir à la recherche de l’or. Quant à la richesse des mines, elle n’est pas douteuse ; la pureté du minerai aux environs de 900 millièmes est certifiée par plusieurs essais de la monnaie de Washington ; une pépite d’or natif pesant près de 13 kilogrammes et qui se voit aujourd’hui dans l’hôtel de la présidence à Washington s’est trouvée être au titre de 892 millièmes. Il est aussi remarquable que, dans plusieurs essais, on a rencontré de l’argent en quantité assez forte. Jusqu’ici, on est peu exactement renseigné sur l’étendue des districts miniers. La Californie n’a pas été encore explorée sous le rapport géologique ; tout ce qu’on sait à cet égard se borne à quelques chapitres de l’intéressant voyage publié par M. Duflot de Mofras en 1844, et aux récits de plusieurs expéditions entreprises par ordre des gouvernemens anglais et américain. Aujourd’hui l’exploitation des mines est circonscrite a la vallée du Sacramento et de ses affluens ; encore cette contrée n’a-t-elle été attaquée que sur quelques points. Si dans plusieurs autres parties de la Californie on a recueilli du minerai d’or, ce n’est que par accident, et aucune fouille n’a été pratiquée. Il faut donc se borner a des conjectures assez vagues, soit sur l’étendue et la richesse des régions aujourd’hui même exploitées, soit sur l’existence d’autres districts miniers dans les prolongemens des vallées du Sacramento et du San-Joaquim. Enfin quels nouveaux résultats pourrait amener la découverte même du minerai d’or au sein des montagnes de la Sierra-Nevada ou des Monts Californiens qui donnent naissance aux fleuves dont le lit est aujourd’hui exploité ?

Avec des données aussi peu précises, est-il possible de fixer une valeur positive à la production annuelle de l’or en Californie ? Le tenter serait s’exposer gratuitement à être démenti par les faits. Cependant on a avancé des chiffres sans vouloir en accepter la responsabilité, et uniquement afin d’avoir une évaluation sur laquelle nous puissions baser notre raisonnement dans l’examen de la question économique que nous avons posée plus haut, nous admettrons qu’une valeur de 120 millions en or représente l’exportation future par année des nouvelles mines ; ce chiffre toutefois nous paraît extrêmement exagéré, même en admettant que l’émigration se développe sur une grande échelle et que l’abondance du métal ne soit pas moindre qu’on le fait pressentir.

Pour juger de l’influence que cette production annuelle aura sur la valeur de l’or, tâchons maintenant d’établir approximativement à quelle somme existant aujourd’hui dans le monde ce nouveau produit viendra s’ajouter. De tous les calculs statistiques celui que nous entreprenons ici est sans doute un des plus difficiles et des plus incertains, parce qu’il ne peut reposer que sur des appréciations assez vagues, et qu’il s’appuie rarement sur des faits incontestables. Cherchons d’abord à quelle somme on peut fixer la valeur des métaux précieux existant avant la découverte du Nouveau-Monde ; puis, nous établirons, d’après les statistiques fournies par M. de Humboldt, quelle a été la production des mines du Nouveau-Monde jusqu’au commencement du XIXe siècle ; enfin nous déterminerons quelle a été la valeur de la production des métaux précieux depuis le commencement de ce siècle. Nous aurons ensuite à apprécier quelle somme il faudra déduire pour l’usure et la perte de métaux précieux pendant ces trois siècles et demi.

La somme d’or et d’argent existant dans l’ancien monde avant la découverte de l’Amérique, soit sous forme de monnaie, soit sous toute autre forme, a dû être considérable. M. Jacob évalue à 900 millions environ le montant de la monnaie alors en circulation. Peut-être ne serait-ce pas exagérer que de porter à 3 milliards et demi la valeur totale des métaux précieux à cette époque, soit comme monnaie, soit comme objets de luxe, et de supposer que l’or y entrait pour environ 800 millions.

La quantité relative de l’or et de l’argent a beaucoup varié. A ce sujet, remarquons qu’il faut avoir soin de ne pas confondre la valeur et la quantité relative de ces deux métaux. S’il est vrai de dire qu’aujourd’hui un kilogramme d’or vaut quinze fois plus qu’un kilogramme d’argent, il serait complètement faux d’en conclure que la proportion entre l’argent et l’or existant dans le monde est comme 1 est à 15 ; il paraît, au contraire, qu’elle est environ comme 1 est à 50. La valeur d’une marchandise relativement à une autre n’est déterminée, ni par la quantité existante de ces deux marchandises, ni par le rapport de leur production, mais par la quantité relative de travail et de frais nécessaires à la production de ces deux natures d’objets. Dire que l’or vaut quinze fois plus que l’argent, c’est dire qu’un kilogramme d’or représente quinze fois plus de travail qu’un kilogramme d’argent ; dire que la quantité de kilogrammes d’argent qui existe dans le monde est cinquante fois plus forte que la quantité de kilogrammes d’or, c’est dire qu’il y a cinquante fois plus de demandes pour un kilogramme d’argent que pour un kilogramme d’or. La demande plus grande d’un métal précieux peut tenir à plusieurs causes, parmi lesquelles une des plus probables est le bon marché de ce métal ; il est certain que, si l’on fait cinquante fois plus de montres en argent qu’en or, cela tient à ce qu’une montre d’argent coûte beaucoup moins qu’une montre d’or ; si l’on pouvait avoir pour le même prix une montre d’argent et une montre d’or, il est hors de doute qu’on fabriquerait autant des unes que des autres. La valeur relative entre l’or et l’argent n’est point déterminée, on le voit, par la quantité proportionnelle existante de ces deux métaux, mais bien par la quantité de travail que représente l’extraction d’un kilogramme de l’un et de l’autre. Tout porte à croire que, quelle que soit l’influence exercée dans l’avenir sur le prix de l’or par les mines nouvelles de la Californie, la valeur de l’argent restera sensiblement la même. Cette probabilité ne laisse pas d’être rassurante pour la France, qui possède, dit-on, en monnaie une valeur de trois à quatre milliards d’argent.

La quantité relative de la production entre l’or et l’argent a changé suivant les époques : dans les mines d’or de l’ancien monde qui nous sont connues, la quantité de l’or produit est à celle de l’argent comme 14 à 40 ; on croit qu’avant la découverte de l’Amérique, cette différence était encore plus grande ; depuis la découverte du Nouveau-Monde, la production relative de ce deux métaux a souvent varié. Jusque vers l’an 1730, on a exporté d’Amérique en Europe beaucoup plus d’or que d’argent ; vers l’an 1545, l’exploitation des mines d’argent du Mexique, du Pérou et du Chili prit un grand développement, et, jusqu’à la découverte des mines d’or du Brésil, la quantité d’or venue d’Amérique n’a plus été, année moyenne, que le soixantième de la quantité d’argent. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la proportion n’a plus été que de 1 à 30. Puis, jusqu’à la fin de ce siècle, la proportion des produits de chacun de ces deux métaux s’est établie de 1 à 40 ou 45. Si, à travers toutes ces fluctuations, la proportion de 15 à 1 dans la valeur relative de l’or à l’argent s’est maintenue presque constamment, c’est que cette proportion est le résultat du rapport entre la quantité moyenne des demandes et la quantité moyenne des produits qui se règle sur la première ; mais il ne faudrait pas conclure de ce que cette valeur relative s’est maintenue la même pendant plusieurs siècles qu’elle ne pourrait pas varier. La différence augmenterait si les mines d’or existant aujourd’hui venaient à diminuer partout dans leur produit, et si néanmoins la demande d’or restait la même, et que, pour satisfaire à cette demande, on fût obligé d’exploiter, dans des conditions désavantageuses, des mines aujourd’hui négligées. Au contraire, la différence baisserait si la découverte de mines d’or nouvelles, où l’exploitation fût moins chère que dans les mines actuelles, permettait de livrer le métal à meilleur marché, et si néanmoins la demande de la consommation n’augmentait pas en proportion. Cependant cette seconde hypothèse relative à l’abaissement de la proportion existant entre la valeur de l’or et de l’argent ne se réaliserait probablement pas, parce que la consommation de l’or comme objet de luxe peut s’accroître considérablement, et qu’en conséquence, la demande allant toujours croissant dans une proportion analogue à la production, une baisse majeure dans le prix de ce métal ne peut guère se produire.

M. de Humboldt évalue à environ 6,700,000,000 en or, et à 22 milliards en argent, la production des mines du Nouveau-Monde depuis l’an 1500 jusqu’à l’an 1803. Il est vrai qu’une partie de cette production est restée en Amérique ou a été exportée directement en Asie ; mais, d’un autre côté, les Espagnols ont dû trouver à leur arrivée dans le Nouveau-Monde des sommes considérables en métaux précieux : les récits de la conquête du Mexique, du Pérou, du Chili, ne peuvent laisser de doute à cet égard ; on sait aussi avec quelle avidité les conquérans s’emparèrent de ces trésors, dont ils enrichirent leur ancienne patrie. M. de Humboldt évalue à environ 125 millions la somme en or transportée à cette époque en Europe. En définitive, on peut supposer que, de 1500 à 1800 ; 6,700,000 000 en or ont été fournis par les mines du Nouveau-Monde à l’ancien. A partir de 1500, la richesse des mines d’or d’Amérique fit cesser presque complètement l’exploitation des mines de l’ancien monde.

Dans ce siècle-ci, la production de l’or s’est élevée annuellement à 70 millions jusqu’au moment où, les mines d’or de l’Oural ayant été exploitées sur une grande échelle, elle a monté à 160 millions qu’on décompose ainsi :


En Europe, moins la Russie 5 millions
En Sibérie 100
En Asie, moins la Sibérie 10
En Afrique 10
Dans l’Amérique septentrionale 5
Dans l’Amérique méridionale 30
Total 160

Si nous supposons que, pendant les quarante premières années de ce siècle, la production ait été sur le pied de 70 millions par an, et, pendant les huit dernières, sur le pied de 160 millions, il en résulterait que la valeur de l’or mis sur le marché depuis une cinquantaine d’années serait d’environ 4 milliards et demi. En résumé, l’addition des résultat indiqués précédemment donnerait une somme totale de 12 milliards comme représentant, aussi approximativement que possible, la quantité d’or qui devrait exister aujourd’hui dans le monde civilisé, s’il ne fallait pas faire une large part à la perte et à l’usure dans les métaux précieux. Quelle doit être cette part ? C’est ce que nous ne chercherons pas à déterminer, et nous ne pensons pas qu’il soit possible d’obtenir à cet égard une solution qui offre quelque chance de probabilité. Contentons-nous de rapprocher ce chiffre du chiffre de 120 millions que nous avons admis comme pouvant représenter la production annuelle des nouvelles mines de Californie. La comparaison de ces deux chiffres nous suggère, pour conclure, l’observation suivante : en supposant que la force productive des mines d’or de Californie se soutînt constamment, il faudrait un siècle pour en tirer une somme équivalente à la somme livrée au commerce depuis l’an 1500. Dès-lors il ne nous paraît pas probable que d’ici à bien des années la valeur de l’or puisse baisser d’une manière sensible.

L’expérience du passé vient à l’appui de cette opinion. Lors de la découverte de l’Amérique, la valeur de l’or existant dans l’ancien monde ne montait guère qu’à 800 millions. En très peu d’années, les Espagnols apportèrent en Europe des trésors accumulés depuis plusieurs siècles probablement, et que M. de Humboldt évalue à environ 125 millions en or. Il ne paraît pas que cette importation subit d’une masse d’or aussi considérable ait produit aucune révolution très sensible dans la valeur de ce métal. Il est vrai de dire que l’usage de l’or s’accrut considérablement pendant le XVIe siècle ; la demande pour cette marchandise augmentant dans la même proportion que la production elle conserva son prix.

Nous avons calculé plus haut que la production annuelle de l’or pendant la première moitié du XIXe siècle s’est élevée à environ 4 milliards et demi et, pendant les sept où huit dernières années, les mines de l’Oural, à elles seules, ont produit plus de 500 millions. Cependant, malgré ce grand accroissement dans la production de l’or en si peu de temps ce métal ne paraît pas avoir baissé de prix depuis cinquante ans. Ces deux exemples historiques peuvent corroborer l’opinion que nous venons d’émettre, à savoir qu’une exportation annuelle de la Californie s’élevant à 120 millions ne produirait pas une baisse immédiate et sensible dans la valeur de l’argent.

Est-ce à dire que nous devions regarder d’un œil indifférent la découverte et l’exploitation de riches districts miniers dans cette partie du monde ? nous ne le pensons pas, et nous croyons au contraire que, si les récits qu’on nous fait sur ce pays se vérifient, la colonisation de cette riche contrée par une race aussi intelligente et entreprenante que la race anglo-saxonne peut avoir une grande influence sur les futures destinées du monde et sur notre commerce. Sans aucun doute, les Américains sauront exploiter avec leur activité ordinaire les richesses enfouies dans cette terre qui recèle tant de trésors. Si l’on en croit certains rapports, les mines d’or ne formeraient qu’une partie des richesses de la Californie : on assure que déjà on a découvert du cinabre en grande quantité, et que ce minerai, grossièrement exploité, rend 30 pour 100 de mercure. On parle aussi de mines d’argent, de diaman s, et, ce qui ne serait pas moins utile, si ce pays est destiné un jour à recevoir une nombreuse population, de mines de houille. Ces trésors, que la race espagnole, maîtresse de ce pays, a si long-temps laissés improductifs, la race américaine saura les exploiter, et, ce qui n’est pas moins précieux pour notre vieille Europe, elle saura nous en faire jouir en échangeant les produits naturels du sol de la Californie contre les produits de nos manufactures et de nos fabriques. Loin de ressembler à l’autocrate russe, qui amasse et enfouit dans sa vieille forteresse du Kremlin les masses d’or qu’il arrache aux flancs de l’Oural, les aventureux citoyens des États-Unis sauront rapidement dépenser l’or qu’ils recueilleront si facilement en Californie, et l’on peut dire que c’est un véritable bienfait de la Providence que les richesses de la Californie soient tombées aux mains des Américains.

Un des avantages qui résulteront sans doute d’ici à peu de temps pour le monde entier de la colonisation de la Californie, sera l’ouverture prochaine de l’isthme de Panama. Il est impossible de supposer que le génie américain si impatient et si hardi, hésite devant une entreprise que la science déclare réalisable. Espérons donc que, d’ici à peu d’années, les vaisseaux partant d’Europe pour les côtes et les îles de l’Océan Pacifique et les établissemens européens de l’Océanie pourront franchir l’isthme de Panama, et éviter le détour long et périlleux du cap Horn. En attendant, M. Aspinwall de New-York a obtenu du gouverneur de la Nouvelle-Grenade un privilège pour construire un chemin de fer à travers l’isthme ; il a déposé entre les mains du gouvernement un cautionnement de 600,000 francs. Ce chemin de fer, qui aura vingt-quatre lieues de long et coûtera 50,000 piastres (250,000 fr.) par mille américain, soit à peu près 300,000 francs par kilomètre, doit être immédiatement commencé. La civilisation et le commerce doivent applaudir aux progrès qui résulteront de ces entreprises gigantesques pour la facilité et la rapidité des communications.

Quel spectacle imposant et extraordinaire nous offrent les progrès constans et rapides de cette puissance américaine qui, chaque année, étend plus loin ses bras ? En peu de temps, le Texas, les provinces septentrionales du Mexique, la meilleure partie des côtes, nord de l’Océan Pacifique, ont accru son territoire. Aujourd’hui, le congrès américain discute s’il achètera Cuba à l’Espagne. Quelles seront donc les limites de cette ambition toujours croissante ? où s’arrêtera ce besoin continuel de s’agrandir ? Maîtresse de cinq cents lieues de côtes sur l’Océan Pacifique, aujourd’hui que la Californie est réunie à l’Orégon, cette puissance, que rien ne fait reculer, va sans doute fonder un nouvel empire sur ces rivages encore inexplorés. Quel immense avenir est réservé à la nation qui dominera la mer Pacifique ! Quelle source de richesses dans le commerce de la Polynésie, des côtes occidentales de l’Amérique du Sud, de la Chine, du Japon, des Philippines, de la Nouvelle-Hollande, de la Nouvelle-Zélande ! Il y a là un monde nouveau à exploiter, à civiliser, à enrichir, et, tandis que la vieille Europe se débat et s’use dans des luttes stériles contre une barbarie qu’on veut ressusciter, le génie américain marche à grands pas à la conquête pacifique de ce monde nouveau.


BENJAMIN DELESSERT.