Les Misérables TV L5

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LIVRE CINQUIÈME

LE PETIT-FILS ET LE GRAND-PÈRE






Hugo - Les Misérables Tome V (1890) - I OÙ L’ON REVOIT L’ARBRE À L’EMPLÂTRE DE ZINC.png
I


OÙ L’ON REVOIT L’ARBRE À L’EMPLÂTRE
DE ZINC


Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur Boulatruelle eut une émotion vive.

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu’on a déjà entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.

Boulatruelle, on s’en souvient peut-être, était un homme occupé de choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve, il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait quelque jour trouver de l’argent dans la terre au pied d’un arbre ; en attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

Néanmoins, pour l’instant, il était prudent. Il venait de l’échapper belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec les autres bandits. Utilité d’un vice : son ivrognerie l’avait sauvé. On n’avait jamais pu éclaircir s’il était là comme voleur ou comme volé. Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d’ivresse bien constaté dans la soirée du guet-apens, l’avait mis en liberté. Il avait repris la clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous la surveillance administrative, de l’empierrement pour le compte de l’état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui avait failli le perdre, mais ne se tournant qu’avec plus d’attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

Quant à l’émotion vive qu’il eut peu de temps après sa rentrée sous le toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici.

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d’habitude à son travail, et à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l’encolure, à ce qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu en lutte avec l’ordre légal.

— Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là ? se demanda-t-il.

Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu’un dont il avait confusément la trace dans l’esprit.

Boulatruelle, du reste, en dehors de l’identité qu’il ne réussissait point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme n’était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute la nuit. D’où venait-il ? De pas loin. Car il n’avait ni havre-sac, ni paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois ? pourquoi y était-il à pareille heure ? qu’y venait-il faire ?

Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une semblable alerte au sujet d’un homme qui lui faisait bien l’effet de pouvoir être cet homme-là.

Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n’y avait plus rien. L’homme s’était effacé dans la forêt et dans le crépuscule.

— Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai. Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n’a pas de secret dans mon bois sans que je m’en mêle.

Il prit sa pioche qui était fort aiguë.

— Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son mieux dans l’itinéraire que l’homme avait dû suivre, il se mit en marche à travers le taillis.

Quand il eut fait une centaine d’enjambées, le jour, qui commençait à se lever, l’aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras d’une jolie femme qui s’étire en se réveillant, lui indiquèrent une sorte de piste. Il la suivit, puis il la perdit. Le temps s’écoulait. Il entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d’éminence. Un chasseur matinal qui passait au loin dans un sentier en sifflant l’air de Guillery lui donna l’idée de grimper sur un arbre. Quoique vieux il était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu’il put.

L’idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l’homme.

À peine l’eut-il aperçu qu’il le perdit de vue.

L’homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée, masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très bien, pour y avoir remarqué, près d’un gros tas de pierres meulières, un châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur l’écorce. Cette clairière est celle qu’on appelait autrefois le fonds Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu’on y voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n’égale la longévité d’un tas de pierres, si ce n’est celle d’une palissade en planches. C’est là provisoirement. Quelle raison pour durer !

Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l’arbre plutôt qu’il n’en descendit. Le gîte était trouvé, il s’agissait de saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.

Ce n’était pas une petite affaire d’arriver à cette clairière. Par les sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon quart d’heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure. C’est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à la ligne droite ; illusion d’optique respectable, mais qui perd beaucoup d’hommes. Le fourré, si hérissé qu’il fût, lui parut le bon chemin.

— Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute d’aller droit.

Il se jeta résolûment dans la mêlée des broussailles.

Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très égratigné.

Au bas du ravin, il trouva de l’eau qu’il fallut traverser.

Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes, suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.

Personne dans la clairière.

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne l’avait pas emporté.

Quant à l’homme, il s’était évanoui dans la forêt. Il s’était évadé. Où ? de quel côté ? dans quel fourré ? Impossible de le deviner.

Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant l’arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.

Ce trou était vide.

— Voleur ! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l’horizon.

Hugo - Les Misérables Tome V (1890) - II MARIUS, EN SORTANT DE LA GUERRE CIVILE, S’APPRÊTE À LA GUERRE DOMESTIQUE.png
II


MARIUS, EN SORTANT DE LA GUERRE CIVILE,
S’APPRÊTE À LA GUERRE DOMESTIQUE


Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs semaines une fièvre accompagnée de délire, et d’assez graves symptômes cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la tête que par les blessures elles-mêmes.

Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l’agonie. La largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le malade, sous de certaines influences atmosphériques ; à chaque changement de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet. — Surtout que le blessé n’ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le sparadrap n’ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette dépensa en charpie un drap de lit « grand comme un plafond », disait-elle. Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate d’argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu’il y eut péril, M. Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius ; ni mort ni vivant.

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les pansements un gros paquet de charpie.

Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse nuit où on l’avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin déclara qu’il répondait de lui. La convalescence s’ébaucha. Marius dut pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue, à cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui éternise les pansements, au grand ennui du malade.

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le sauvèrent des poursuites. En France, il n’y a pas de colère, même publique, que six mois n’éteignent. Les émeutes, dans l’état où est la société, sont tellement la faute de tout le monde qu’elles sont suivies d’un certain besoin de fermer les yeux.

Ajoutons que l’inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l’opinion, et non-seulement l’opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent couverts et protégés par cette indignation ; et, à l’exception de ceux qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils de guerre n’osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius tranquille.

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d’abord, et ensuite toutes les extases. On eut beaucoup de peine à l’empêcher de passer toutes les nuits près du blessé ; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit de Marius ; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison pour en faire des compresses et des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et aînée, trouva moyen d’épargner le beau linge, tout en laissant croire à l’aïeul qu’il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu’on lui expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les pansements dont mademoiselle Gillenormand s’absentait pudiquement. Quand on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait : aïe ! aïe ! Rien n’était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions. Il ne s’apercevait pas qu’il recommençait toujours les mêmes.

Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une chanson que voici :

Jeanne est née à Fougère,
Vrai nid d’une bergère ;
J’adore son jupon
Fripon.

Amour, tu viens en elle,
Car c’est dans sa prunelle
Que tu mets ton carquois,
Narquois !

Moi, je la chante, et j’aime
Plus que Diane même
Jeanne et ses durs tétons
Bretons.

Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l’observait par la porte entr’ouverte, crut être sûr qu’il priait.

Jusque-là, il n’avait guère cru en Dieu.

À chaque nouvelle phase du mieux qui allait se dessinant de plus en plus, l’aïeul extravaguait. Il faisait un tas d’actions machinales pleines d’allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir un matin un gros bouquet ; c’était M. Gillenormand qui le lui envoyait. Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il criait : Vive la république !

À chaque instant, il demandait au médecin : N’est-ce pas qu’il n’y a plus de danger ? Il regardait Marius avec des yeux de grand’mère. Il le couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait plus. Marius était le maître de la maison, il y avait de l’abdication dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.

Dans cette allégresse où il était, c’était le plus vénérable des enfants. De peur de fatiguer ou d’importuner le convalescent, il se mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi, charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la lumière gaie qu’il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la vieillesse épanouie.

Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée fixe, Cosette.

Depuis que la fièvre et le délire l’avaient quitté, il ne prononçait plus ce nom, et l’on aurait pu croire qu’il n’y songeait plus. Il se taisait, précisément parce que son âme était là.

Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l’affaire de la rue de la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir, des ombres presque indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade ; l’étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui faisait l’effet d’une énigme dans une tempête ; il ne comprenait rien à sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et personne ne le savait autour de lui ; tout ce qu’on avait pu lui dire, c’est qu’il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des Filles-du-Calvaire ; passé, présent, avenir, tout n’était plus en lui que le brouillard d’une idée vague, mais il y avait dans cette brume un point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en granit, une résolution, une volonté : retrouver Cosette. Pour lui, l’idée de la vie n’était pas distincte de l’idée de Cosette, il avait décrété dans son cœur qu’il n’accepterait pas l’une sans l’autre, et il était inébranlablement décidé à exiger de n’importe qui voudrait le forcer à vivre, de son grand-père, du sort, de l’enfer, la restitution de son éden disparu.

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

Soulignons ici un détail : il n’était point gagné et était peu attendri par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père. D’abord il n’était pas dans le secret de toutes ; ensuite, dans ses rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces douceurs-là comme d’une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son pauvre vieux sourire. Marius se disait que c’était bon tant que lui Marius ne parlait pas et se laissait faire ; mais que, lorsqu’il s’agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable attitude de l’aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude ; recrudescence des questions de famille, confrontation des positions, tous les sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent, la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l’avenir. Résistance violente ; conclusion, refus. Marius se roidissait d’avance.

Et puis, à mesure qu’il reprenait vie, ses anciens griefs reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M. Gillenormand et lui Marius, il se disait qu’il n’avait aucune vraie bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et avec la santé il lui revenait une sorte d’âpreté contre son aïeul. Le vieillard en souffrait doucement.

M. Gillenormand, sans en rien témoigner d’ailleurs, remarquait que Marius, depuis qu’il avait été rapporté chez lui et qu’il avait repris connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait point monsieur, cela est vrai ; mais il trouvait moyen de ne dire ni l’un ni l’autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.

Une crise approchait évidemment.

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s’essayer, escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s’appelle tâter le terrain. Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d’un journal qui lui était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

— Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.

Marius, qui avait toujours présent à l’esprit l’inflexible grand-père de ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat.

Il arrêta qu’en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu’il lui restait de plaies, et repousserait toute nourriture. Ses plaies, c’étaient ses munitions. Avoir Cosette ou mourir.

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

Ce moment arriva.

Hugo - Les Misérables Tome V (1890) - III MARIUS ATTAQUES.png
III


MARIUS ATTAQUE


Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur Marius, et lui disait de son accent le plus tendre :

— Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut une bonne côtelette.

Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla, se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible, et dit :

— Ceci m’amène à vous dire une chose.

— Laquelle ?

— C’est que je veux me marier.

— Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.

— Comment, prévu ?

— Oui, prévu. Tu l’auras, ta fillette.

Marius, stupéfait et accablé par l’éblouissement, trembla de tous ses membres.

M. Gillenormand continua :

— Oui, tu l’auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les jours sous la forme d’un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l’Homme-Armé, numéro sept. Ah, nous y voilà ! Ah ! tu la veux. Eh bien, tu l’auras. Ça t’attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t’étais dit : — Je vais lui signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte ; il a eu ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses Cosettes ; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain du printemps ; il faudra bien qu’il s’en souvienne. Nous allons voir. Bataille. Ah ! Tu prends le hanneton par les cornes. C’est bon. Je t’offre une côtelette, et tu me réponds : À propos, je veux me marier. C’est ça qui est une transition ! Ah ! tu avais compté sur de la bisbille. Tu ne savais pas que j’étais un vieux lâche. Qu’est-ce que tu dis de ça ? Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t’y attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur l’avocat, c’est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu veux, ça te la coupe, imbécile ! Écoute. J’ai pris des renseignements, moi aussi je suis sournois ; elle est charmante, elle est sage, le lancier n’est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c’est un bijou ; elle t’adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois ; sa bière aurait accompagné la mienne. J’avais bien eu l’idée, dès que tu as été mieux, de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n’y a que dans les romans qu’on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu’aurait dit ta tante ? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande à Nicolette, qui ne t’a pas quitté une minute, s’il y avait moyen qu’une femme fût là. Et puis qu’aurait dit le médecin ? Ça ne guérit pas la fièvre, une jolie fille. Enfin, c’est bon, n’en parlons plus, c’est dit, c’est fait, c’est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j’ai vu que tu ne m’aimais pas, j’ai dit : Qu’est-ce que je pourrais donc faire pour que cet animal-là m’aime ? J’ai dit : Tiens, j’ai ma petite Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu’il m’aime alors un peu, ou qu’il dise pourquoi. Ah ! tu croyais que le vieux allait tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon enfant bien-aimé.

Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.

Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C’est là une des formes du bonheur suprême.

— Mon père ! s’écria Marius.

— Ah ! tu m’aimes donc ? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bégaya :

— Allons ! le voilà débouché. Il m’a dit : Mon père.

Marius dégagea sa tête des bras de l’aïeul, et dit doucement :

— Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je pourrais la voir.

— Prévu encore, tu la verras demain.

— Mon père !

— Quoi ?

— Pourquoi pas aujourd’hui ?

— Eh bien, aujourd’hui. Va pour aujourd’hui. Tu m’as dit trois fois « mon père », ça vaut bien ça. Je vais m’en occuper. On te l’amènera. Prévu, te dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C’est le dénouement de l’élégie du Jeune malade d’André Chénier, d’André Chénier qui a été égorgé par les scélér… — par les géants de 93.

M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l’écoutait plus, envolé qu’il était dans l’extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu’à 1793. Le grand-père, tremblant d’avoir introduit si mal à propos André Chénier, reprit précipitamment :

— Égorgé n’est pas le mot. Le fait est que les grands génies révolutionnaires, qui n’étaient pas méchants, cela est incontestable, qui étaient des héros, pardi ! trouvaient qu’André Chénier les gênait un peu, et qu’ils l’ont fait guillot… — C’est-à-dire que ces grands hommes, le sept thermidor, dans l’intérêt du salut public, ont prié André Chénier de vouloir bien aller…

M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer ; ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille arrangeait derrière Marius l’oreiller, bouleversé de tant d’émotions, le vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit, hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et, pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à nez avec l’honnête Basque qui cirait les bottes dans l’antichambre. Il saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur : — Par les cent mille Javottes du diable, ces brigands l’ont assassiné !

— Qui, monsieur ?

— André Chénier !

— Oui, monsieur, dit Basque épouvanté.

Hugo - Les Misérables Tome V (1890) - IV MADEMOISELLE GILLENORMAND FINIT PAR NE PLUS TROUVER MAUVAIS QUE M. FAUCHELEVENT SOIT ENTRÉ AVEC QUELQUE CHOSE SOUS LE BRAS.png
IV


MADEMOISELLE GILLENORMAND
FINIT PAR NE PLUS TROUVER MAUVAIS
QUE M. FAUCHELEVENT SOIT ENTRÉ
AVEC QUELQUE CHOSE SOUS LE BRAS


Cosette et Marius se revirent.

Ce que fut l’entrevue, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu’il ne faut pas essayer de peindre ; le soleil est du nombre.

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la chambre de Marius au moment où Cosette entra.

Elle apparut sur le seuil ; il semblait qu’elle était dans un nimbe.

Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

— Adorable ! s’écria-t-il.

Puis il se moucha bruyamment.

Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi effarouchée qu’on peut l’être par le bonheur. Elle balbutiait, toute pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n’osant pas. Honteuse d’aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les amants heureux ; on reste là quand ils auraient le plus envie d’être seuls. Ils n’ont pourtant pas du tout besoin des gens.

Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs, grave, souriant néanmoins, mais d’un vague et poignant sourire. C’était « monsieur Fauchelevent » ; c’était Jean Valjean.

Il était très bien mis, comme avait dit le portier, entièrement vêtu de noir et de neuf et en cravate blanche.

Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois correct, dans ce notaire probable, l’effrayant porteur de cadavre qui avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux, hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les bras Marius évanoui ; cependant son flair de portier était éveillé. Quand M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n’avait pu s’empêcher de confier à sa femme cet aparté : Je ne sais pourquoi je me figure toujours que j’ai déjà vu ce visage-là.

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l’écart près de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l’enveloppe était verdâtre et semblait moisi.

— Est-ce que monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras ? demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n’aimait point les livres.

— Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l’avait entendue, c’est un savant. Après ? Est-ce sa faute ? M. Boulard, que j’ai connu, ne marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme cela un bouquin contre son cœur.

Et, saluant, il dit à haute voix :

— Monsieur Tranchelevent…

Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l’inattention aux noms propres était chez lui une manière aristocratique.

— Monsieur Tranchelevent, j’ai l’honneur de vous demander pour mon petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

« Monsieur Tranchelevent » s’inclina.

— C’est dit, fit l’aïeul.

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et bénissant, il cria :

— Permission de vous adorer.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis ! le gazouillement commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue, Cosette debout près de lui. — Ô mon Dieu ! murmurait Cosette, je vous revois. C’est toi, c’est vous ! Être allé se battre comme cela ! Mais pourquoi ? C’est horrible. Pendant quatre mois, j’ai été morte. Oh ! que c’est méchant d’avoir été à cette bataille ! Qu’est-ce que je vous avais fait ? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l’heure, quand on est venu nous dire de venir, j’ai encore cru que j’allais mourir, mais c’était de joie. J’étais si triste ! Je n’ai pas pris le temps de m’habiller, je dois faire peur. Qu’est-ce que vos parents diront de me voir une collerette toute chiffonnée ? Mais parlez donc ! Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de l’Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c’était terrible. On m’a dit qu’on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu’on a coupé les chairs avec des ciseaux. C’est ça qui est affreux. J’ai pleuré, je n’ai plus d’yeux. C’est drôle qu’on puisse souffrir comme cela. Votre grand-père a l’air très bon ! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh ! comme je suis heureuse ! C’est donc fini, le malheur ! Je suis toute sotte. Je voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M’aimez-vous toujours ? Nous demeurons rue de l’Homme-Armé. Il n’y a pas de jardin. J’ai fait de la charpie tout le temps ; tenez, monsieur, regardez, c’est votre faute, j’ai un durillon aux doigts. — Ange ! disait Marius.

Ange est le seul mot de la langue qui ne puisse s’user. Aucun autre mot ne résisterait à l’emploi impitoyable qu’en font les amoureux.

Puis, comme il y avait des assistants, ils s’interrompirent et ne dirent plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main.

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et cria :

— Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons, un peu de brouhaha, que diable ! que ces enfants puissent jaser à leur aise.

Et, s’approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas :

— Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas.

La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n’avait rien d’agressif ; ce n’était pas le moins du monde le regard scandalisé et envieux d’une chouette à deux ramiers ; c’était l’œil bête d’une pauvre innocente de cinquante-sept ans ; c’était la vie manquée regardant ce triomphe, l’amour.

— Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t’avais bien dit que cela t’arriverait.

Il resta un moment silencieux et ajouta :

— Regarde le bonheur des autres.

Puis il se tourna vers Cosette :

— Qu’elle est jolie ! qu’elle est jolie ! C’est un Greuze. Tu vas donc avoir cela pour toi seul, polisson ! Ah ! mon coquin, tu l’échappes belle avec moi, tu es heureux, si je n’avais pas quinze ans de trop, nous nous battrions à l’épée à qui l’aurait. Tiens ! je suis amoureux de vous, mademoiselle. C’est tout simple. C’est votre droit. Ah ! la belle jolie charmante petite noce que cela va faire ! C’est Saint-Denis du Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j’aurai une dispense pour que vous vous épousiez à Saint-Paul. L’église est mieux. C’est bâti par les jésuites. C’est plus coquet. C’est vis-à-vis la fontaine du cardinal de Birague. Le chef-d’œuvre de l’architecture jésuite est à Namur. Ça s’appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je veux que les filles se marient, c’est fait pour ça. Il y a une certaine sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille, c’est beau, mais c’est froid. La Bible dit : Multipliez. Pour sauver le peuple, il faut Jeanne d’Arc ; mais, pour faire le peuple, il faut la mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à quoi bon rester fille ? Je sais bien qu’on a une chapelle à part dans l’église et qu’on se rabat sur la confrérie de la Vierge ; mais, sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d’un an, un gros mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses petites pattes roses en riant comme l’aurore, cela vaut pourtant mieux que de tenir un cierge à vêpres et de chanter Turris eburnea !

Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans, et se remit à parler, comme un ressort qui repart :

— Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries,
Alcippe, il est donc vrai, dans peu tu te maries.

— À propos !

— Quoi, mon père ?

— N’avais-tu pas un ami intime ?

— Oui, Courfeyrac.

— Qu’est-il devenu ?

— Il est mort.

— Ceci est bon.

Il s’assit près d’eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains dans ses vieilles mains ridées.

— Elle est exquise, cette mignonne. C’est un chef-d’œuvre, cette Cosette-là ! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera que baronne, c’est déroger ; elle est née marquise. Vous a-t-elle des cils ! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L’amour, c’est la bêtise des hommes et l’esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à coup, quel malheur ! Voilà que j’y pense ! Plus de la moitié de ce que j’ai est en viager ; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma mort, dans une vingtaine d’années d’ici, ah ! mes pauvres enfants, vous n’aurez pas le sou ! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront au diable l’honneur de le tirer par la queue.

Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait :

— Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.

C’était la voix de Jean Valjean.

Il n’avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même plus savoir qu’il était là, et il se tenait debout et immobile derrière tous ces gens heureux.

— Qu’est-ce que c’est que mademoiselle Euphrasie en question ? demanda le grand-père effaré.

— C’est moi, répondit Cosette.

— Six cent mille francs ! répondit Gillenormand.

— Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean.

Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris pour un livre.

Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet ; c’était une liasse de billets de banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent quatrevingt-quatre mille francs.

— Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand.

— Cinq cent quatrevingt-quatre mille francs ! murmura la tante.

— Ceci arrange bien des choses, n’est-ce pas, mademoiselle Gillenormand aînée ? reprit l’aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans l’arbre des rêves une grisette millionnaire ! Fiez-vous donc maintenant aux amourettes des jeunes gens ! Les étudiants trouvent des étudiantes de six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild.

— Cinq cent quatrevingt-quatre mille francs ! répétait à demi-voix mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatrevingt-quatre ! autant dire six cent mille, quoi !

Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là ; ils firent à peine attention à ce détail.


V

DÉPOSEZ PLUTÔT VOTRE ARGENT

DANS TELLE FORÊT QUE CHEZ TEL NOTAIRE



On a sans doute compris, sans qu’il soit nécessaire de l’expliquer longuement, que Jean Valjean, après l’affaire Champmathieu, avait pu, grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer ; et que, craignant d’être repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte ; seulement, pour préserver la boîte de l’humidité, il l’avait placée dans un coffret en chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait mis son autre trésor, les chandeliers de l’évêque. On se souvient qu’il avait emporté ces chandeliers en s’évadant de Montreuil-sur-mer. L’homme aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c’était Jean Valjean. Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d’argent, il venait en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une cachette connue de lui seul. Lorsqu’il vit Marius convalescent, sentant que l’heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé le chercher ; et c’était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la pioche.

La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui. — Nous verrons après, pensa-t-il.

La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823 à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n’avaient coûté que cinq mille francs.

Jean Valjean mit les deux flambeaux d’argent sur la cheminée où ils resplendirent, à la grande admiration de Toussaint.

Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté devant lui, et il avait vérifié le fait dans le Moniteur, qui l’avait publié, qu’un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le Pont-Neuf, et qu’un écrit laissé par cet homme, d’ailleurs irréprochable et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d’aliénation mentale et à un suicide. — Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me tenant, il m’a laissé en liberté, c’est qu’il fallait qu’il fût déjà fou.

Hugo - Les Misérables Tome V (1890) - VI LES DEUX VIEILLARDS FONT TOUT, CHACUN À LEUR FAÇON, POUR QUE COSETTE SOIT HEUREUSE.png
VI


LES DEUX VIEILLARDS FONT TOUT,
CHACUN À LEUR FAÇON,
POUR QUE COSETTE SOIT HEUREUSE


On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu’il pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques ravissantes semaines de bonheur parfait s’écoulèrent.

Le moins heureux n’était pas le grand-père. Il restait des quarts d’heure en contemplation devant Cosette.

— L’admirable jolie fille ! s’écriait-il. Et elle a l’air si douce et si bonne ! Il n’y a pas à dire mamie mon cœur, c’est la plus charmante fille que j’aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec odeur de violette. C’est une grâce, quoi ! On ne peut que vivre noblement avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche, n’avocasse pas, je t’en supplie.

Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s’ils n’en avaient été éblouis.

— Comprends-tu quelque chose à cela ? disait Marius à Cosette.

— Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous regarde.

Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile. Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d’empressement, et, en apparence, de joie, que Cosette elle-même.

Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat dans le secret duquel il était seul, l’état civil de Cosette. Dire crûment l’origine, qui sait ? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen sûr de n’encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d’une famille éteinte ; Cosette n’était pas sa fille à lui, mais la fille d’un autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent ; les meilleurs renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent ; les bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de paternité, et n’y entendant pas malice, n’avaient jamais su bien au juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille. Elles dirent ce qu’on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère. Jean Valjean s’arrangea de façon à être désigné, sous le nom de Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme subrogé tuteur.

Quant aux cinq cent quatrevingt-quatre mille francs, c’était un legs fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le legs primitif avait été de cinq cent quatrevingt-quatorze mille francs ; mais dix mille francs avaient été dépensés pour l’éducation de mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce legs, déposé dans les mains d’un tiers, devait être remis à Cosette à sa majorité ou à l’époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d’un demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne les vit pas ; un des intéressés avait les yeux bandés par l’amour, les autres par les six cent mille francs.

Cosette apprit qu’elle n’était pas la fille de ce vieux homme qu’elle avait si longtemps appelé père. Ce n’était qu’un parent ; un autre Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela l’eût navrée. Mais à l’heure ineffable où elle était, ce ne fut qu’un peu d’ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme s’effaçait ; la vie est ainsi.

Et puis, Cosette était habituée depuis longues années à voir autour d’elle des énigmes ; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est toujours prêt à de certains renoncements.

Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean : Père.

Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est vrai qu’il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et une possession d’état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la corbeille de noces. Rien ne l’amusait comme d’être magnifique. Il avait donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa propre grand’mère à lui. — Ces modes-là renaissent, disait-il, les antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse s’habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.

Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse bombée qui n’avaient pas été ouvertes depuis des ans. — Confessons ces douairières, disait-il ; voyons ce qu’elles ont dans la bedaine. Il violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins, damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs des Indes brodés d’un or qui peut se laver, dauphines sans envers en pièces, points de Gênes et d’Alençon, parures en vieille orfèvrerie, bonbonnières d’ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes, rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue d’amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand, rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s’envolait dans l’azur avec des ailes de dentelle de Malines.

L’ivresse des amoureux n’était égalée, nous l’avons dit, que par l’extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des Filles-du-Calvaire.

Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette. Tous les falbalas possibles s’épanouissaient splendidement autour d’elle.

Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident :

— Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu’ils ont déjà le prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d’eux semble une mémoire antique.

— Moire antique ! s’écria le vieillard. Merci, Marius. C’est précisément l’idée que je cherchais.

Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé s’ajoutait à la corbeille de Cosette.

Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.

— L’amour, c’est bien ; mais il faut cela avec. Il faut de l’inutile dans le bonheur. Le bonheur, ce n’est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi énormément de superflu. Un palais et son cœur. Son cœur et le Louvre. Son cœur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère et tâchez qu’elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi à la féerie de marbre et d’or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l’inutile, de l’extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d’avoir vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à trois étages qui marquait l’heure, qui avait la bonté de marquer l’heure, mais qui n’avait pas l’air faite pour cela ; et qui, après avoir sonné midi ou minuit, midi, l’heure du soleil, minuit, l’heure de l’amour, ou toute autre heure qu’il vous plaira, vous donnait la lune et les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d’une niche, et les douze apôtres, et l’empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus le marché. Sans compter de ravissants carillons qu’elle éparpillait dans l’air à tout propos sans qu’on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu qui ne dit que les heures vaut-il cela ? Moi je suis de l’avis de la grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la Forêt-Noire.

M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses dithyrambes.

— Vous ignorez l’art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie dans ce temps-ci, s’écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il manque d’excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose, il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et informe. Rêves de vos bourgeoises qui s’établissent, comme elles disent : un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place ! place ! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et splendeur ! on a collé un louis d’or à un cierge. Voilà l’époque. Je demande à m’enfuir au delà des sarmates. Ah ! dès 1787, j’ai prédit que tout était perdu le jour où j’ai vu le duc de Rohan, prince de Léon, duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars, pair de France, aller à Longchamps en tapecu ! Cela a porté ses fruits. Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de l’argent, et l’on est pingre. On soigne et on vernit sa surface ; on est tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré, lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie ! on a au fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une vachère qui se mouche dans ses doigts. J’octroie à ce temps-ci cette devise : Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j’en ai plein la bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à la bourgeoisie. J’en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis tout net, aujourd’hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah ! c’est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes mœurs. J’en regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses, les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les fusées d’artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros nœuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la guerre de Troie ? Parbleu, sur la jarretière d’Hélène. Pourquoi se bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée ce grand casque d’airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se pignochent-ils à grands coups de pique ? Parce que Hélène a laissé prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère ferait l’Iliade. Il mettrait dans son poëme un vieux bavard comme moi, et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable autrefois, on se mariait savamment ; on faisait un bon contrat, ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait. Mais, dame ! c’est que l’estomac est une bête agréable qui demande son dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l’on avait à table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que modérément ! Oh ! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans ce temps-là ! la jeunesse était un bouquet ; tout jeune homme se terminait par une branche de lilas ou par une touffe de roses ; fût-on guerrier, on était berger ; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on trouvait moyen de s’appeler Florian. On tenait à être joli. On se brodait, on s’empourprait. Un bourgeois avait l’air d’une fleur, un marquis avait l’air d’une pierrerie. On n’avait pas de sous-pieds, on n’avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré, voltigeant, mignon, coquet, ce qui n’empêchait pas d’avoir l’épée au côté. Le colibri a bec et ongles. C’était le temps des Indes galantes. Un des côtés du siècle était le délicat, l’autre était le magnifique ; et, par la vertu-chou ! on s’amusait. Aujourd’hui on est sérieux. Le bourgeois est avare, la bourgeoise est prude ; votre siècle est infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas ! on cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des pantalons, même les danseuses ; une baladine doit être grave ; vos rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L’idéal d’un galopin de vingt ans qui se marie, c’est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et savez-vous à quoi l’on arrive avec cette majesté là ? à être petit. Apprenez ceci : la joie n’est pas seulement joyeuse ; elle est grande. Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable ! mariez-vous donc, quand vous vous mariez, avec la fièvre et l’étourdissement et le vacarme et le tohu-bohu du bonheur ! De la gravité à l’église, soit. Mais, sitôt la messe finie, sarpejeu ! il faudrait faire tourbillonner un songe autour de l’épousée. Un mariage doit être royal et chimérique ; il doit promener sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J’ai horreur d’une noce pleutre. Ventregoulette ! soyez dans l’olympe, au moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah ! l’on pourrait être des sylphes, des Jeux et des Ris, des argyraspides ; on est des galoupiats ! Mes amis, tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette minute unique de la vie pour vous envoler dans l’empyrée avec les cygnes et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des grenouilles. N’économisez point sur l’hyménée, ne lui rognez pas ses splendeurs ; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n’est pas le ménage. Oh ! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme : bleu de ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d’Amphitrite, une nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres marins.

Triton trottait devant, et tirait de sa conque
Des sons si ravissants qu’il ravissait quiconque !


— Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m’y connais pas, sac à papier !

Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s’écoutait lui-même, Cosette et Marius s’enivraient de se regarder librement.

La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine quantité d’émotions ; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius rapporté d’une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié, Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire, lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des Ave pendant qu’on chuchotait dans l’autre des I love you, et, vaguement, voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L’ombre, c’était elle.

Il y a un certain état d’ascétisme inerte où l’âme, neutralisée par l’engourdissement, étrangère à ce qu’on pourrait appeler l’affaire de vivre, ne perçoit, à l’exception des tremblements de terre et des catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions plaisantes, ni les impressions pénibles. — Cette dévotion-là, disait le père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.

Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la vieille fille. Son père avait pris l’habitude de la compter si peu qu’il ne l’avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il avait agi de fougue, selon sa mode, n’ayant, despote devenu esclave, qu’une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante existât, et qu’elle pût avoir un avis, il n’y avait pas même songé, et, toute moutonne qu’elle était, ceci l’avait froissée. Quelque peu révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle s’était dit : Mon père résout la question du mariage sans moi ; je résoudrai la question de l’héritage sans lui. Elle était riche, en effet, et le père ne l’était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa décision. Il est probable que, si le mariage eût été pauvre, elle l’eût laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu ! Il épouse une gueuse, qu’il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et changea sa situation intérieure à l’endroit de cette paire d’amoureux. On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident qu’elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces jeunes gens, puisqu’ils n’en avaient plus besoin.

Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M. Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de la maison. — Cela me rajeunira, déclarait-il. C’est un ancien projet. J’avais toujours eu l’idée de faire la noce dans ma chambre. Il meubla cette chambre d’un tas de vieux bibelots galants. Il la fit plafonner et tendre d’une étoffe extraordinaire qu’il avait en pièce et qu’il croyait d’Utrecht, fond satiné bouton-d’or avec fleurs de velours oreilles-d’ours. — C’est de cette étoffe-là, disait-il, qu’était drapé le lit de la duchesse d’Anville à La Roche-Guyon. — Il mit sur la cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.

La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d’avocat dont avait besoin Marius ; un cabinet, on s’en souvient, étant exigé par le conseil de l’ordre.


VII

LES EFFETS DE RÊVE MÊLÉS AU BONHEUR



Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M. Fauchelevent. — C’est le renversement des choses, disait mademoiselle Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour comme ça. — Mais la convalescence de Marius avait fait prendre l’habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l’Homme-Armé, l’avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin d’un chaperon. Cosette n’aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l’acceptait. En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la politique, au point de vue de l’amélioration générale du sort de tous, ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet de l’enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié sous toutes les formes, prodigué à tous comme l’air et le soleil, en un mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l’unisson et causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose de moins qu’un homme du monde, et quelque chose de plus.

Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d’agonie. Beaucoup de choses s’y étaient perdues. Il en était à se demander s’il était bien réel qu’il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme, dans la barricade.

Ce n’était pas d’ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les disparitions du passé lui eussent laissée dans l’esprit. Il ne faudrait pas croire qu’il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu’il avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front d’Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet, Grantaire, tous ses amis se dressaient devant lui, puis se dissipaient. Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques, étaient-ce des songes ? avaient-ils en effet existé ? L’émeute avait tout roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il s’interrogeait ; il se tâtait ; il avait le vertige de toutes ces réalités évanouies. Où étaient-ils donc tous ? était-ce bien vrai que tout fût mort ? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il y a de ces rideaux qui s’abaissent dans la vie. Dieu passe à l’acte suivant.

Et lui-même, était-il bien le même homme ? Lui, le pauvre, il était riche ; lui, l’abandonné, il avait une famille ; lui, le désespéré, il épousait Cosette. Il lui semblait qu’il avait traversé une tombe, et qu’il y était entré noir, et qu’il en était sorti blanc. Et cette tombe, les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et l’assombrissaient ; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein ; mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette catastrophe.

M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées, aucune question n’était possible de Marius à M. Fauchelevent. L’idée ne lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail caractéristique.

Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d’accord tacite, n’échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu’on ne pense.

Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M. Fauchelevent, il lui dit :

— Vous connaissez bien cette rue-là ?

— Quelle rue ?

— La rue de la Chanvrerie ?

— Je n’ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent du ton le plus naturel du monde.

La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue elle-même, parut à Marius plus concluante qu’elle ne l’était.

— Décidément, pensa-t-il, j’ai rêvé. J’ai eu une hallucination. C’est quelqu’un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n’y était pas.


VIII

DEUX HOMMES IMPOSSIBLES À RETROUVER



L’enchantement, si grand qu’il fût, n’effaça point dans l’esprit de Marius d’autres préoccupations.

Pendant que le mariage s’apprêtait et en attendant l’époque fixée, il fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives.

Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés ; il en devait pour son père, il en devait pour lui-même.

Il y avait Thénardier ; il y avait l’inconnu qui l’avait rapporté, lui Marius, chez M. Gillenormand.

Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n’entendant point se marier, être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il voulait, avant d’entrer joyeusement dans l’avenir, avoir quittance du passé.

Que Thénardier fût un scélérat, cela n’ôtait rien à ce fait qu’il avait sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le monde, excepté pour Marius.

Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo, ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui devoir de reconnaissance.

Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste de Thénardier. L’effacement semblait complet de ce côté-là. La Thénardier était morte en prison pendant l’instruction du procès. Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce groupe lamentable, avaient replongé dans l’ombre. Le gouffre de l’inconnu social s’était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé là, et qu’on peut y jeter la sonde.

La Thénardier étant morte, Boulatruelle étant mis hors de cause, Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s’étant échappés de prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près avorté. L’affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux Milliards, qui avaient été condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui restât sur Thénardier jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre, comme une chandelle à côté d’une bière.

Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la crainte d’être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l’épaississement ténébreux qui couvrait cet homme.

Quant à l’autre, quant à l’homme ignoré qui avait sauvé Marius, les recherches eurent d’abord quelque résultat, puis s’arrêtèrent court. On réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6 juin, d’après l’ordre d’un agent de police, il avait « stationné », depuis trois heures de l’après-midi jusqu’à la nuit, sur le quai des Champs-Élysées, au-dessus de l’issue du Grand Égout ; que, vers neuf heures du soir, la grille de l’égout qui donne sur la berge de la rivière s’était ouverte ; qu’un homme en était sorti, portant sur ses épaules un autre homme, qui semblait mort ; que l’agent, lequel était en observation sur ce point, avait arrêté l’homme vivant et saisi l’homme mort ; que, sur l’ordre de l’agent, lui, cocher, avait reçu « tout ce monde-là » dans son fiacre ; qu’on était allé d’abord rue des Filles-du-Calvaire ; qu’on y avait déposé l’homme mort ; que l’homme mort, c’était monsieur Marius, et que lui, cocher, le reconnaissait bien, quoiqu’il fût vivant « cette fois-ci » ; qu’ensuite on était remonté dans sa voiture, qu’il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la porte des Archives, on lui avait crié de s’arrêter, que là, dans la rue, on l’avait payé et quitté, et que l’agent avait emmené l’autre homme ; qu’il ne savait rien de plus ; que la nuit était très noire.

Marius, nous l’avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait seulement d’avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment où il tombait à la renverse dans la barricade ; puis tout s’effaçait pour lui. Il n’avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.

Il se perdait en conjectures.

Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l’agent de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides ? Quelqu’un l’avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et comment ? Par l’égout. Dévouement inouï !

Quelqu’un ? Qui ?

C’était cet homme que Marius cherchait.

De cet homme, qui était son sauveur, rien ; nulle trace ; pas le moindre indice.

Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses recherches jusqu’à la préfecture de police. Là, pas plus qu’ailleurs, les renseignements pris n’aboutirent à aucun éclaircissement. La préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n’y avait connaissance d’aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand Égout ; on n’y avait reçu aucun rapport d’agent sur ce fait qui, à la préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l’invention de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de tout, même d’imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius n’en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous venons de le dire.

Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable.

Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l’agent de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d’un insurgé, qu’était-il devenu ? qu’était devenu l’agent lui-même ? Pourquoi cet agent avait-il gardé le silence ? l’homme avait-il réussi à s’évader ? avait-il corrompu l’agent ? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe de vie à Marius qui lui devait tout ? Le désintéressement n’était pas moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne reparaissait-il pas ? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais personne n’est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort ? quel homme était-ce ? quelle figure avait-il ? Personne ne pouvait le dire. Le cocher répondait : La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris, n’avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul remarqué l’homme en question, et voici le signalement qu’il en donnait : « Cet homme était épouvantable. »

Dans l’espoir d’en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver les vêtements ensanglantés qu’il avait sur le corps, lorsqu’on l’avait ramené chez son aïeul. En examinant l’habit, on remarqua qu’un pan était bizarrement déchiré. Un morceau manquait.

Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette singulière aventure, des informations sans nombre qu’il avait prises et de l’inutilité de ses efforts. Le visage froid de « monsieur Fauchelevent » l’impatientait. Il s’écria avec une vivacité qui avait presque la vibration de la colère :

— Oui, cet homme-là, quel qu’il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu’il a fait, monsieur ? Il est intervenu comme l’archange. Il a fallu qu’il se jetât au milieu du combat, qu’il me dérobât, qu’il ouvrît l’égout, qu’il m’y traînât, qu’il m’y portât ! Il a fallu qu’il fît plus d’une lieue et demie dans d’affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les ténèbres, dans le cloaque, plus d’une lieue et demie, monsieur, avec un cadavre sur le dos ! Et dans quel but ? Dans l’unique but de sauver ce cadavre. Et ce cadavre, c’était moi. Il s’est dit : Il y a encore là peut-être une lueur de vie ; je vais risquer mon existence à moi pour cette misérable étincelle ! Et son existence, il ne l’a pas risquée une fois, mais vingt ! Et chaque pas était un danger. La preuve, c’est qu’en sortant de l’égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme a fait tout cela ? Et aucune récompense à attendre. Qu’étais-je ? Un insurgé. Qu’étais-je ? Un vaincu. Oh ! si les six cent mille francs de Cosette étaient à moi…

— Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean.

— Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme !

Jean Valjean garda le silence.