Les Missions diplomatiques de P.-P. Rubens (1627-1630)

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Les missions diplomatiques de P.-P. Rubens (1627-1630)


En même temps qu’il terminait et installait, en 1625, au palais du Luxembourg, la série des tableaux consacrés à l’histoire de Marie de Médicis, Rubens, nous l’avons vu [1], ne laissait pas de poursuivre à Paris les négociations auxquelles déjà il avait été mêlé en Flandre, en vue d’un rapprochement entre l’Espagne et l’Angleterre. Menées assez mollement et traversées par de nombreux obstacles, ces négociations ont été exposées en détail dans la consciencieuse étude de M. Gachard [2]. A l’aide de cette publication et de la correspondance même de Rubens, nous voudrions aujourd’hui, en montrant la part que le maître y a prise, relever, parmi les incidens auxquels ses missions ont donné lieu, les traits qui nous semblent le plus propres à faire connaître son esprit et son caractère.


I

Depuis les premiers pourparlers que, sur l’initiative de Buckingham et avec l’assentiment de l’infante Isabelle, Baltazar Gerbier avait entamés avec Rubens, l’état des relations entre l’Angleterre et l’Espagne ne s’était guère modifié. L’Europe entière d’ailleurs n’avait pas cessé d’être comme un grand camp, toujours sous les armes, et les guerres nombreuses allumées entre les diverses nations n’étaient interrompues que par l’épuisement des belligérans ou par les rigueurs de l’hiver qui rendaient impossibles leurs opérations. On conçoit qu’avec les mœurs d’alors et les convoitises ambitieuses surexcitées par une telle situation, chacun cherchât à duper ses voisins et même ses alliés, sans aucun respect pour la foi jurée. La rupture avec le roi d’Angleterre et la reprise des hostilités avec les Hollandais mettaient la cour d’Espagne dans une position fort critique. De son côté, la Gouvernante des Flandres désirait vivement un rapprochement avec l’Angleterre. Charles Ier semblait aussi, pour sa part, disposé à un raccommodement, et Buckingham qui, grâce à l’ascendant qu’il avait pris sur le roi, dirigeait de plus en plus sa politique, s’employait de son mieux à assurer ce résultat. C’est dans ces conditions que Gerbier, qui jouissait de toute la confiance du favori, avait été chargé par lui de s’aboucher avec Rubens, dont il connaissait le crédit auprès d’Isabelle. Peintres tous deux, intelligens et avisés, ces diplomates improvisés n’ignoraient pas qu’ils n’avaient ni l’un ni l’autre qualité pour engager ceux qui les employaient, et que, servant d’intermédiaires purement officieux, ils étaient toujours exposés à se voir désavouer si leur action semblait compromettante ou inopportune. Mais comme leurs intérêts étaient pareils, ils s’étaient bien vite entendus et après leur séparation ils avaient continué à correspondre entre eux.

Une fois entré dans le jeu, Rubens tenait à y faire avec honneur sa partie, car il n’était pas de ceux qui se résignent au rôle de comparses. Outre le désir bien naturel dont il était animé de pousser ses propres affaires, il se sentait d’ailleurs une ambition plus noble, celle d’attacher son nom à des négociations qui, après tant de sang versé et de sacrifices de toute sorte, pourraient amener la conclusion d’une paix honorable entre deux grandes monarchies. On sait, en effet, combien il aimait la paix. Ainsi qu’il le disait à Gerbier, « la guerre est un châtiment du ciel et nous devons, de tous nos efforts, nous appliquer à écarter ce fléau. » A diverses reprises il revient dans ses lettres sur cette idée, avec le désir « de voir ce beau chef-d’œuvre de la paix » et de retrouver les jours heureux « de l’âge d’or, si toute cette affaire peut prendre la fin qu’il faut souhaiter pour le bien de la chrétienté. »

En présence des complications incessantes qui venaient à chaque instant modifier la situation, comme il était bien difficile de s’entendre de loin, une nouvelle rencontre avait paru nécessaire afin de mieux se concerter sur les points qui semblaient essentiels. Après avoir obtenu un passeport, Gerbier s’était donc rendu à Bruxelles vers la fin de février 1627. Il était également muni d’une lettre de créance du duc de Buckingham pour Rubens et d’une proposition du duc relative à la cessation des hostilités, moyennant un traité entre l’Espagne, l’Angleterre, le Danemark et les États généraux des Provinces-Unies, pour un délai de deux à sept années, pendant lesquelles on travaillerait à l’établissement définitif de la paix. Rubens ayant répondu de la part de l’Infante que, pour simplifier la question, il serait préférable que le roi d’Angleterre traitât seul avec le roi d’Espagne en laissant les deux autres parties en dehors, Gerbier était retourné en Angleterre pour soumettre cette proposition à son maître. Celui-ci l’avait agréée sous la réserve que les Provinces-Unies seraient également comprises dans l’arrangement, à raison de l’alliance très ancienne conclue entre elles et le souverain de la Grande-Bretagne ; mais ce dernier s’engagerait à faire tout son possible pour que les conditions émises par les Hollandais fussent acceptables.

Philippe IV, à qui l’Infante avait transmis ces ouvertures (17 avril 1627). tout en approuvant la réponse favorable faite par sa tante, se trouva dans un grand embarras, car, le 20 mars précédent, le duc d’Olivarès et l’ambassadeur de France venaient de signer à Madrid un traité d’alliance en vertu duquel la France et l’Espagne s’engageaient non seulement à poursuivre à frais communs une guerre offensive contre l’Angleterre, mais même, en cas de succès, à partager entre elles ce pays, afin d’y rétablir la foi catholique. Pour se tirer d’affaire, avec une duplicité qui témoigne des procédés déloyaux alors en usage, Philippe IV autorisa l’Infante à poursuivre les négociations avec Buckingham, mais en cherchant à gagner du temps et sans rien conclure. Afin d’éviter les justes réclamations de la cour de France au cas où elle connaîtrait le pouvoir remis à Isabelle, ce pouvoir était antidaté de quinze mois. Dans la dépêche du 15 juin 1627 qui raccompagnait, le roi, avec l’esprit hautain qui lui était propre, témoignait à sa tante son étonnement et son déplaisir « de ce qu’un peintre fût employé à des affaires de si grande importance. » « C’est là, disait-il, une chose qui peut jeter un discrédit bien légitime sur cette monarchie ; car son prestige doit nécessairement souffrir de ce que les ambassadeurs soient obligés de conférer pour des propositions d’une telle gravité avec un homme de si médiocre condition. Si le pays d’où viennent ces propositions doit rester libre dans le choix de l’intermédiaire et s’il n’y a aucun inconvénient pour l’Angleterre à ce que cet intermédiaire soit Rubens, ce choix est pour nous tout à fait regrettable. » Tout en cédant, ainsi qu’il convenait, à cette mise en demeure, Isabelle, qui appréciait fort la capacité et le dévouement de Rubens, répondait très judicieusement à son neveu que « Gerbier aussi était peintre et que le duc de Buckingham, en l’envoyant auprès d’elle, l’avait cependant accrédité par une lettre écrite de sa main, en le chargeant de s’aboucher avec Rubens, qu’il importait peu, au surplus, que les négociations fussent entamées par tel ou tel ; car, s’il y avait lieu de pousser les choses plus avant, il était clair que ce soin serait remis à des personnages plus autorisés. Elle se conformerait, du reste, aux ordres du roi et chercherait autant que possible à continuer les négociations, mais sans rien conclure (22 juillet 1627). »

Il semblerait, en vérité, que Rubens eût connu les préventions que son ingérence en cette affaire excitait à la cour d’Espagne ; en tout cas, il les avait certainement pressenties, car peu de temps avant que Philippe IV exprimât à l’Infante son mécontentement, il tenait à justifier l’efficacité de son intervention afin d’en assurer le maintien. Deux mois avant, en effet, le 19 mai 1627, il écrivait secrètement à Gerbier de tâcher, dans le plus grand mystère, d’obtenir de Buckingham que celui-ci réclamât comme très utile la prolongation de ses bons offices, mais bien entendu sans souffler mot de la démarche qu’il faisait et comme si c’était de la part du duc l’expression spontanée de son désir. Pour plus de sûreté, Rubens, revenant à la charge, priait en post-scriptum Gerbier « de brusler sa lettre aussitôt qu’il s’en seroit servi ; car elle le pourroit ruyner près de ses maîtres, encore qu’elle ne continst aucun mal ; pour le moins, elle gasteroit son crédit auprès d’eux et le rendroit inutile pour l’advenir. » Les choses ayant tourné à son gré, il avait été convenu que le retour de Gerbier à Bruxelles pouvant éveiller les soupçons, Rubens irait le retrouver en Hollande où, dès le mois de juin, l’agent du duc de Buckingham s’était rendu en même temps que lord Carleton, car ce dernier, après avoir un moment quitté la carrière diplomatique, venait d’être chargé de plusieurs missions, d’abord en France en 1626, puis auprès des Etats des Provinces-Unies. C’est grâce à leur entremise à tous deux qu’un passeport fut envoyé à Rubens, en alléguant que sa présence en Hollande était rendue nécessaire par les arrangemens qu’il avait à prendre avec Gerbier au sujet de la cession de ses collections au duc de Buckingham, ce qui d’ailleurs était en partie vrai. Après divers pourparlers ayant pour objet le choix de la ville où Rubens et Gerbier pourraient se rencontrer, la Haye ayant été écartée parce qu’ils y seraient trop en vue, il fut convenu que cette rencontre aurait lieu à Delft, à Amsterdam ou à Utrecht.

Autorisé par l’Infante, Rubens, qui s’était d’abord rendu à Breda, franchit la frontière et gagna Utrecht. Pour mieux dépister la surveillance à laquelle il se savait en butte, il affecta même d’être attiré dans cette ville par le seul désir d’y visiter les peintres, ses confrères, et de voir leurs ouvrages. Utrecht, où de bonne heure la peinture avait été florissante, était demeurée le centre de l’école des italianisans et Rubens avait pu connaître à Rome quelques-uns des plus en vue parmi eux. Son nom d’ailleurs était très célèbre en Hollande et devait lui ouvrir toutes les portes. Il s’était donc rendu successivement chez Abraham Bloemaert, chez Hendrik Terbruggen et chez C. Poelenburgh, qu’il avait autrefois rencontré chez Elsheimer et dont il appréciait fort le talent. Autant pour contenter ses goûts que pour justifier le prétexte allégué pour son voyage, il avait acheté à Poelenburgh deux de ces tableaux dans lesquels, de sa touche la plus moelleuse et la plus délicate, l’artiste se plaisait à représenter, au milieu des ruines de la campagne romaine, quelques figures de nymphes ou de baigneuses[3]. Avec Honthorst, alors très en vogue et qui dès 1625 avait été nommé doyen de la Gilde de Saint-Luc à Utrecht, Rubens se sentait encore plus d’affinités. Maintes fois déjà, à son exemple, dans quelques-unes de ses compositions, — notamment dans la Vieille au Couvet de la galerie de Dresde, — il avait pris plaisir à rendre ces effets de lumière qu’Elsheimer, leur ami commun, venait de mettre à la mode et auxquels Rembrandt commençait à prêter la magique poésie de son pinceau. Afin de dérouter mieux encore les soupçons, Rubens avait même essayé de décider Honthorst à l’accompagner dans les autres villes de la Hollande pour l’introduire chez les artistes avec lesquels il était en relations. Mais celui-ci s’étant excusé à cause de l’état de sa santé, Rubens, qui avait remarqué dans son atelier un Diogène cherchant un homme avec sa lanterne dont Sandrart, son élève, était l’auteur, s’était fait présenter le jeune débutant pour le féliciter et l’avait emmené avec lui dans cette rapide excursion qui dura quatorze jours. Flatté d’être ainsi distingué par un maître aussi illustre, Sandrart devait plus tard, dans sa Teutsche Academie, recueillir avec une satisfaction manifeste les souvenirs de cette excursion faite en commun et dans laquelle il avait, à son insu, servi à masquer les véritables desseins de son glorieux compagnon. A l’en croire, en effet, Rubens, dont il loue la simplicité charmante et l’aménité, n’aurait à ce moment parcouru la Hollande que pour y chercher une diversion au profond chagrin que lui causait la mort de sa femme, tandis qu’en réalité le grand artiste, rejoint à Delft, le 21 juillet, par Gerbier et par l’abbé Scaglia, l’envoyé du duc de Savoie en Angleterre, avait pu librement, et sans que Sandrart s’en doutai, conférer avec eux pendant huit jours sur l’objet de sa mission.

Mais s’il était possible et même facile de leurrer un jeune homme inexpérimenté, il n’en allait pas de même avec les diplomates de profession. La venue du peintre de la cour d’Isabelle, dont ils étaient bien vite informés, avait excité leur curiosité, et l’ambassadeur de Venise, toujours aux aguets, ainsi que celui de France particulièrement intéressé à savoir ce qui pouvait se tramer contre son maître, avaient éventé le mystère. L’affaire avait même fait un tel bruit que Carleton dut apaiser l’émotion du prince d’Orange en lui donnant des explications propres à le rassurer. Ces pourparlers d’ailleurs ne pouvaient aboutir qu’aux vagues protestations transmises par Rubens, à l’égard des bonnes intentions de la cour d’Espagne, les ordres formels de Philippe IV portant qu’il ne fallait pas songer à conclure aucun engagement avant l’arrivée à Bruxelles de don Diego Messia qu’il envoyait exprès de Madrid pour faire connaître ses volontés.

Rubens avait donc quitté la Hollande pour revenir à Anvers d’où il essayait en vain de calmer les impatiences de Gerbier. Celui-ci ne pouvant se résoudre à retourner en Angleterre « les mains vides, aurait voulu du moins rapporter à son maître quelque témoignage écrit de ces bonnes intentions de l’Infante et de Spinola » (lettre du 6 septembre 1627), faute de quoi son crédit et celui de Rubens lui-même courraient grand risque d’être fort amoindris. A l’entendre, il était également de l’intérêt de la princesse, « en justifiant ainsi la bonne opinion qu’on avait d’elle dans le monde entier, de poursuivre avec constance une si importante affaire qui, si elle était abandonnée, ne pourrait plus être reprise ». A l’arrivée de don Diego, il avait bien fallu informer Gerbier que la cause de tous ces retards était l’annonce faite par l’envoyé du roi d’Espagne, d’un traité formel conclu entre Philippe IV et le roi de France. Aussi déçu que son confrère, Rubens, dans trois lettres qu’il lui écrivait coup sur coup le 18 septembre, tenait à le persuader que, tout en cédant aux ordres de Madrid, l’Infante ne renonçait pas pour cela à un projet qui lui était cher. « Nous croyons, disait-il, que ces ligues ne sont qu’un tonnerre sans foudre, qui fera du bruit en ayr, mais sans effet. » Au surplus, don Diego « s’était désabusé de beaucoup de choses depuis son arrivée, et il était d’avis de maintenir cette correspondance en vigueur, les affaires d’Etat étant sujettes à beaucoup d’inconvéniens et se changeant facilement. Quant à moi, ajoutait-il, je me trouve, avec un extrême regret pour ce mauvais succès, tout au rebours de mes bonnes dispositions ; « mais j’ay ce repos en ma conscience de n’avoir manqué d’y apporter toute sincérité et industrie pour en venir à bout, si Dieu n’en eût disposé autrement. »

Les regrets de Rubens étaient réels, et l’idée qu’il se faisait des intérêts de l’Espagne aussi bien que le soin de ses propres intérêts s’accordaient en cette occasion. Outre le désir de conserver les bonnes grâces de Buckingham, avec lequel il venait de conclure très avantageusement la vente de ses collections, il ne se résignait pas plus que Gerbier à voir avorter une négociation dont il s’était promis quelque honneur. Aussi quand ce dernier, voyant que sa présence était décidément inutile, était retourné près de son maître, Rubens n’avait pas cessé de poursuivre cette affaire. C’est probablement grâce à ses entretiens avec don Diego que celui-ci, reconnaissant la justesse de ses vues, avait un peu modifié ses propres idées. Rubens ne pouvait trouver un intermédiaire mieux posé pour prendre en main cette cause. L’envoyé du roi d’Espagne jouissait, en effet, de toute la confiance du premier ministre Olivarès, alors plus puissant que jamais, et les services qu’il avait déjà rendus à la couronne venaient de lui valoir le titre de marquis de Leganès. Il devait, de plus, aussitôt après son retour à Madrid, épouser la fille de Spinola, et pendant son séjour à Bruxelles son futur beau-père ne pouvait que confirmer dans son esprit l’opportunité de la politique préconisée par Rubens, qui n’avait jamais agi que d’après les instructions de Spinola. L’artiste avait, du reste, des raisons personnelles de s’entendre avec don Diego qui, grand amateur de curiosités et d’objets d’art, avait réuni dans son palais de Madrid une très riche collection de meubles en marqueterie, de pièces d’horlogerie, d’armes de prix et de peintures des maîtres les plus renommés. Dans le post-scriptum d’une lettre qu’il écrivait à Dupuy, le 9 décembre 1627, Rubens lui annonce qu’au premier jour il commencera le portrait de don Diego, qu’il tient « pour un des plus fins connaisseurs qu’il y eût au monde. » Ce portrait qui, au dire de Mois, était autrefois dans la famille de Leganès, se trouve-t-il encore chez un de ses descendais ? Nous l’ignorons ; mais, suivant toute vraisemblance, il n’avait pas été entièrement exécuté d’après nature. Rubens, ainsi qu’il l’a fait plusieurs fois, s’était probablement servi, pour le finir, du beau et vivant croquis aux trois crayons qui appartient à la collection de l’Albertine, croquis d’une sûreté magistrale et qui représente Diego presque de face, le regard assuré, les moustaches aux crocs fièrement retroussés, l’air impassible et un peu hautain. Avec ces hommes d’État ou ces diplomates dont les momens étaient comptés, et qui ne pouvaient accorder au peintre que de courtes séances, force était bien de procéder d’une manière expéditive, et nous sommes certains qu’un autre portrait, celui de Spinola, exécuté à cette époque même par Rubens, avait été également terminé en l’absence du modèle. Dans une lettre qu’il écrit le 13 janvier 1628 à Dupuy, l’artiste lui dit, en effet, que ce portrait « est assez avancé et qu’il sera bientôt fini ; mais qu’en hiver les couleurs séchant difficilement, il faut beaucoup de temps pour venir à bout d’une peinture. » Or depuis le 3 janvier précédent, Spinola était parti de Bruxelles pour l’Espagne avec don Diego Messia. Animés tous deux des dispositions les plus bienveillantes à l’égard de Rubens, ils devaient plaider chaudement sa cause à Madrid auprès de Philippe IV et d’Olivarès, et témoigner du cas qu’il fallait faire de son intelligence et de sa loyauté.

Rubens, d’ailleurs, n’avait rien négligé lui-même pour se concilier les bonnes grâces d’Olivarès. Il est permis de croire que c’est dans cette intention que peu de temps auparavant il faisait graver par P. Pontius le portrait du ministre espagnol exécuté d’après une de ses peintures. La collection Kums à Anvers possède cet ouvrage, — un charmant petit panneau, entièrement de la main de Rubens, — qui rappelle le portrait de Longueval, de la galerie de l’ermitage, exécute ; quelques années auparavant dans des conditions analogues, en vue de la gravure de Vorsterman. C’est une grisaille singulièrement habile dans laquelle les accessoires groupés autour du médaillon central ont été traités avec un soin minutieux. Quant au portrait placé dans le médaillon, c’est une tête quelconque, brossée d’une façon très expéditive et n’offrant aucune ressemblance avec les traits d’Olivarès. Ainsi que l’indique l’inscription de la gravure de Pontius : Ex arche-typo Velazquez, P. P. Rubenius ornavit et dedicavit, cette tête y a été remplacée par la reproduction d’un portrait peint ou dessiné par Velazquez pour servir de modèle au graveur [4], et c’est probablement en vue d’obtenir l’envoi de ce portrait qu’une correspondance s’était établie entre les deux artistes, ainsi que nous l’apprend Pacheco. Des vers très louangeurs composés par Gevaert pour le cartouche mis au bas de la planche de Pontius et dans lesquels le poète vante à la fois le savoir et les vertus du comte-duc ne laissent aucun doute sur l’intention qu’avait Rubens d’être agréable à ce personnage avec lequel il allait bientôt entrer directement en relations.


II

Tout occupé qu’il était par les négociations auxquelles il venait de prendre une part aussi active, le maître ne cessait pas de consacrer à son art tous les instans qu’il pouvait dérober à la politique. On sait que c’est à ce moment qu’il peignit les ébauches de plusieurs des compositions qui devaient figurer dans la galerie de Henri IV. C’est aussi à cette époque, — et avant son départ pour l’Espagne, — qu’il convient de rapporter l’exécution d’une suite importante de cartons faits en vue de tapisseries que l’Infante Isabelle voulait offrir au couvent des Dames royales religieuses déchaussées de Madrid.

Ces divers ouvrages et le soin des négociations que lui confiait l’Infante auraient suffi et au-delà à remplir la vie d’un homme moins actif que Rubens. Mais il n’avait pas renoncé pour cela à la correspondance régulière qu’il entretenait avec ses amis de France. Outre le plaisir tirs réel qu’il trouvait à ce cordial échange de pensées, il avait un intérêt direct à être tenu au courant de l’état intérieur de la France par des gens bien posés pour le renseigner. Sans leur dire qu’il était personnellement engagé dans les pourparlers entamés avec l’Angleterre, il aimait à s’entretenir librement avec eux de la situation générale de l’Europe.

Poursuivie jusque-là assez régulièrement, cette correspondance « allait être interrompue pendant quelques mois, ainsi que Rubens en prévenait Dupuy à la date du 18 août 1628, l’occasion se présentant pour lui de faire un grand voyage. Mais comme aucune chose ici-bas ne peut être tenue pour certaine qu’au moment où elle se réalise, il avisera son ami avant son départ, afin que celui-ci ne lui écrive pas en vain, et il l’avertira des retards ou des empêchemens qui pourraient se produire. » Cette allusion à un voyage prochain faite par Rubens visait son départ pour l’Espagne, qui était déjà résolu. Dès leur arrivée à Madrid, en effet, don Diego Messia et Spinola avaient mis Olivarès et le roi au courant de la situation, en insistant sur les avantages que l’Espagne pourrait tirer d’une alliance avec l’Angleterre, celle-ci, à raison des échecs récens qu’elle avait subis dans sa lutte contre la France, étant disposée désormais à offrir des conditions encore plus favorables. Voulant se renseigner exactement sur l’état des négociations entamées à cet égard, Philippe IV chargeait l’Infante de demander à Rubens l’envoi à Madrid de toute la correspondance écrite ou chiffrée relative à cette affaire, pour en prendre connaissance, avant d’arrêter sa décision. Mis au courant du désir du roi, Rubens répondit qu’il était prêt à lui donner satisfaction, mais qu’ayant seul suivi la marche et le détail des négociations, il s’offrait soit à donner tous les éclaircissemens nécessaires à telle personne qui lui serait désignée à Bruxelles, soit à porter lui-même ces explications à Madrid, au cas où on le jugerait opportun. Cette dernière proposition était évidemment celle qui lui agréait le plus ; mais en homme prudent, sans prétendre influencer le roi d’Espagne, il avait de son mieux arrangé les choses pour l’incliner vers la solution qu’il préférait. La Junte, consultée à ce propos par le roi, fut d’avis que « la venue de Rubens serait plutôt avantageuse que nuisible. » Tout en adoptant cet avis, Philippe IV, sans doute pour ne pas avoir l’air d’attribuer plus d’importance qu’il ne convenait à un personnage de si médiocre condition, ajoutait de sa propre main à la notification de la Junte « qu’il ne fallait en aucune manière peser sur Rubens en cette occasion et que c’était à lui de prendre tel parti qu’il croirait le plus conforme à ses intérêts. »

Laissé libre d’agir à sa guise, et bien qu’il se rendît compte des dispositions peu favorables du roi à son égard, Rubens n’avait pas hésité. Outre l’idée de continuer à jouer son rôle dans les négociations pendantes, le soin de ses propres intérêts le poussait à se rapprocher du souverain dispensateur des honneurs et des commandes. Confiant dans son étoile, il espérait bien modifier par sa présence les sentimens de Philippe IV et gagner ses bonnes grâces. Il devait d’ailleurs emporter avec lui huit tableaux destinés au roi, qu’il avait exécutés sur l’ordre de l’Infante Isabelle et il était de plus chargé de peindre pour celle-ci les portraits des différons membres de la famille royale, notamment ceux du roi et de la reine, qu’elle n’avait jamais vus. Le 13 août 1628, la princesse annonçait à son neveu le prochain départ de l’artiste qui lui remettrait tous les papiers concernant les pourparlers engagés avec l’Angleterre, mais lui donnerait toutes les explications qu’on jugerait utiles. Suivant les instructions qu’il avait reçues, le voyage de Rubens s’était effectué en secret, avec toute la rapidité possible. Ainsi qu’il l’écrivait plus tard à Peiresc [5], il n’avait même pas, à son grand regret, pu voir à son passage à Paris aucun de ses amis, pas plus que les ministres des Flandres et d’Espagne en France. Il faisait cependant sur son chemin un petit détour et poussait jusqu’à la Rochelle afin de se rendre compte des opérations du siège de cette ville, « ce qui lui avait paru un spectacle vraiment admirable, et il se réjouissait avec la France et toute la chrétienté du succès d’une si glorieuse entreprise. »

Arrivé à Madrid le 10 septembre, Rubens s’était aussitôt abouché avec Olivarès et ses fréquentes entrevues avec le comte-duc excitaient bien vite la curiosité des diplomates étrangers. Le nonce du pape et l’ambassadeur de Venise s’empressaient de rendre compte à leurs gouvernemens des suppositions auxquelles donnaient lieu ces conférences. Tous deux pressentaient avec raison qu’il s’agissait de la préparation d’un traité de paix entre l’Espagne et l’Angleterre ; mais ils se trompaient également tous deux en croyant que ces négociations avaient été nouées directement avec Buckingham, en Angleterre, d’où Rubens, après un séjour à Londres, se serait immédiatement rendu à Madrid, en se contentant de toucher barres à Bruxelles.

La correspondance de l’artiste avec l’Infante ne nous a malheureusement pas été conservée ; elle nous aurait permis de connaître par le menu non seulement les divers incidens de sa mission, mais les détails qu’il a dû donner sur la cour de Madrid à la Gouvernante des Flandres, naturellement désireuse d’être renseignée à cet égard par un observateur aussi perspicace et aussi dévoué à sa personne. Les temps étaient bien changés depuis l’époque où, tout jeune encore, Rubens était venu en Espagne, vingt-quatre ans auparavant, dans la situation tout à l’ait subalterne d’un simple courrier au service du duc de Mantoue, chargé de remettre, au milieu de difficultés et d’ennuis de toute sorte, les présens envoyés par son maître à Philippe III et au duc de Lerme. Si la mission qu’il avait maintenant à remplir était encore peu définie et si son rôle comme diplomate devait rester forcément assez effacé, du moins le peintre était dans toute sa gloire, et l’agrément de sa personne et de sa conversation allaient bientôt triompher des préventions et de la raideur de Philippe IV. Il faut bien le reconnaître pourtant, les tableaux qu’il avait apportés avec lui pour le roi n’étaient point d’un mérite tel qu’ils répondissent pleinement à ce qu’on pouvait attendre de son talent. Les comptes de la Trésorerie générale des Pays-Bas pour l’année 1629 mentionnent au nom de Rubens une ordonnance de 7 500 livres « montant du prix des peintures qu’il a faites et fait faire par ordre de S. A. pour le service de S. M. et envoyées en Espagne » et, en regard, une apostille de l’Infante porte que « ce prix avait été convenu avec Rubens avant l’exécution de ces pointures, lesquelles sont déjà en Espagne, à la grande satisfaction du roi, qui a donné l’ordre de les payer immédiatement. » Mais, en dépit de cette note, quelque doute est permis au sujet de cette « grande satisfaction du roi. » En effet, si Pacheco, dans son Traité de la Peinture [6], nous apprend que « les huit tableaux de dimensions et de sujets très différens que Rubens avait apportés pour Sa Majesté le Roi très Catholique se trouvaient exposés avec d’autres œuvres remarquables, dans la Nouvelle Salle du Palais, » et si l’inventaire officiel de 1630 confirme ce témoignage en nous donnant les noms de onze tableaux de Rubens placés dans cette salle, connue sous le nom de Salon des Glaces (Salon de los Espejos), un autre inventaire dressé en 1686 montre que déjà à cette date ces tableaux avaient été pour la plupart remplacés par d’autres, ce qui tendrait à prouver qu’ils n’avaient pas été si goûtés par Philippe IV [7].


Peut-être Rubens, en les choisissant pour le roi, avait-il un peu trop cédé à l’impression que lui avait laissée son premier voyage, relativement au peu de goût de la cour d’Espagne en matière d’art, alors que Philippe III et le duc de Lerme prenaient pour des originaux les copies que le duc Vincent de Gonzague leur envoyait en cadeau. Mais si, depuis lors, l’Espagne au point de vue de sa puissance et de son prestige extérieur n’avait pas cessé de décliner, la culture de l’esprit et la pratique même des arts s’y étaient, en revanche, singulièrement développées. A côté de poètes comme Calderon et Lope de Vega, on y comptait des sculpteurs et des peintres tels que Montañes, Alonso Cano, Zurbaran et Velazquez. Philippe IV était lui-même un dilettante et un connaisseur très éclairé ; il avait même appris à peindre et à dessiner sous la direction d’un dominicain, le P. Maino. Dès l’arrivée de Rubens, il le faisait installer dans son palais, où un atelier était disposé pour lui, et il chargeait Velazquez de lui fournir toutes les facilités désirables en vue de l’accès des collections royales ou de l’exercice de son art. Aussi le maître s’était-il mis aussitôt à l’œuvre. « Ici comme partout, écrivait-il à son ami Peiresc (2 décembre 1628), je m’occupe à peindre et j’ai déjà fait le portrait équestre de Sa Majesté, qui m’en a témoigné son approbation et son contentement. Ce prince montre un goût extrême pour la peinture et, à mon avis, il a des qualités très remarquables. J’ai déjà pu l’apprécier personnellement, car comme je suis logé dans son palais, il vient me voir presque chaque jour. J’ai aussi fait, fort à mon aise, les portraits de tous les membres de la famille royale qui ont posé complaisamment devant moi, pour m’acquitter de la commande que m’en avait faite ma maîtresse, la Sérénissime Infante. »

Pas plus que les peintures que Rubens avait apportées d’Anvers, les portraits dont il est ici question ne méritent d’être cités parmi ses meilleurs ouvrages. Leur facture aisée, mais assez sommaire et un peu molle, ne suffirait pas assurément à expliquer l’engouement que peu à peu Philippe IV avait conçu pour le maître, et que les séductions de sa personne contribuèrent, sans doute, autant que son talent à lui assurer.

Tout en peignant, nous le savons, Rubens était capable de soutenir une conversation et les témoignages contemporains s’accordent pour nous apprendre qu’il était un causeur accompli. En sa compagnie, le roi oubliait pour un moment les ennuis de sa vie morose, à la fois très vide et très occupée, dont les longues cérémonies religieuses, les réceptions officielles, la chasse, la galanterie ou l’équitation se disputaient les heures. Avec Rubens, les sujets les plus divers pouvaient tour à tour être abordés. Il avait habité l’Italie, frayé avec les princes et les souverains ; tout récemment encore, il venait de conquérir les bonnes grâces de la reine Marie de Médicis. Très au courant de la situation générale de l’Europe, il connaissait à fond celle des Flandres, et fort de la confiance absolue qu’il inspirait à l’Infante Isabelle, il avait chance, en exposant les vues de la princesse, de faire prévaloir les idées qui lui paraissaient à lui-même les plus avantageuses pour la politique de l’Espagne. En même temps qu’il manifestait ainsi les ressources et la pénétration de son esprit, Rubens observait en toutes choses le tact et la réserve que lui commandaient les circonstances. Aussi, aux préventions qu’avant son arrivée le roi avait conçues contre lui succédait bientôt une faveur croissante.

C’est probablement pour plaire à Philippe IV qu’il s’était décidé à remanier le tableau de l’Adoration des Mages que, peu après son retour d’Italie, il avait peint en 1608 pour l’hôtel de ville d’Anvers. Il faut bien avouer cependant que cette grande toile n’avait guère gagné à ses retouches, et qu’en prenant çà et là un peu plus d’éclat et de piquant, elle était, en revanche, demeurée rude et assez incohérente. La technique du peintre s’était bien modifiée depuis le moment où il l’exécutait. Autant il aimait autrefois les contrastes violens, autant il cherchait maintenant à les éviter, préoccupé avant tout de conserver l’unité d’aspect et d’obtenir les harmonies les plus riches par les moyens les plus simples. Dans ces conditions, pour donner la vraie mesure des progrès réalisés par lui, il eût été assurément plus facile, et au moins aussi expéditif, de recommencer un nouvel ouvrage.

Outre ces travaux, Rubens, ainsi que nous l’apprend Pacheco, avait encore peint une dizaine de portraits et deux grandes compositions. « Il parait à peine croyable, ajoute-t-il, qu’en si peu de temps et avec de si nombreuses occupations, il ait pu autant produire. » Et cependant ces diverses peintures, pas plus que les conférences diplomatiques dans lesquelles Rubens devait intervenir, ne suffisaient à une activité telle que la sienne. Loin des siens, en dehors des habitudes de sa vie studieuse, il avait besoin d’employer de son mieux tous les momens qu’il pouvait dérober aux longues attentes et aux futiles divertissemens qui trop souvent lui étaient imposés. Contraint de demeurer toujours à portée du roi, il avait heureusement trouvé le moyen de mettre à profit, et au palais même, ses moindres instans de loisir en copiant les chefs-d’œuvre de Titien que Charles-Quint et Philippe II y avaient réunis. Entre tous, Titien était son maître préféré. Déjà pendant sa jeunesse, au début de son séjour en Italie, c’est le peintre de Cadore qu’il avait surtout admiré, et avec les années cette admiration n’avait fait que grandir. Il comprenait maintenant mieux encore toute la force de son génie, et sans parler des enseignemens qu’il comptait tirer de ces copies dont il ne consentit jamais à se dessaisir, il voulait combler avec elles les vides laissés dans sa demeure par la vente de ses collections au duc de Buckingham. Ce n’étaient point là, ainsi que le remarque M. Justi, de simples esquisses de petites dimensions, mais bien des copies consciencieusement faites, de la grandeur des originaux et aussi fidèles que son propre tempérament le permettait à Rubens. Poussé comme à son insu, par son génie, tout en s’efforçant de reproduire fidèlement ses modèles, il ajoutait malgré lui à leur ampleur, à leur éclat, à leur mouvement. Mises en regard des œuvres elles-mêmes, ces copies, par la chaleur et l’entrain de l’exécution aussi bien que par la vivacité de leur coloris, témoignent de la joie que l’artiste a mise à les peindre.


III

On conçoit qu’absorbé comme il l’était par les séductions d’un tel commerce, Rubens n’ait pas fréquenté les artistes espagnols. Un seul devait trouver grâce à ses yeux et c’était celui-là même auquel Philippe IV avait commis le soin de lui faire les honneurs de ses collections. Attaché depuis cinq ans au service du roi, Velazquez était âgé alors de vingt-neuf ans, et il venait de voir sa faveur consacrée par son tableau de l’Expulsion des Morisques, dont le brillant succès avait confondu ses rivaux. Bien qu’il n’eût pas encore donné la mesure de son talent, Rubens avait pressenti l’avenir qui lui était réservé. Il rencontrait d’ailleurs chez ce jeune homme toutes les grâces de l’éducation et de la personne jointes à une extrême modestie, légalement épris de leur art, ils étaient bien faits pour s’entendre, et l’admiration passionnée qu’ils professaient tous deux pour l’école vénitienne était entre eux un lien de plus. Avec quel charme et quel abandon ils pouvaient s’entretenir de tant de sujets qui les intéressaient, échappant ainsi aux contraintes et aux ennuis de la cour ! On aime à se les représenter devisant en présence de leurs tableaux préférés, ou chevauchant à côté l’un de l’autre, durant l’excursion qu’ils firent ensemble à l’Escorial et dont, vers la fin de sa vie, Rubens se plaisait à rappeler le souvenir toujours vivace à son ami Gerbier [8], à propos d’un croquis qu’il avait à ce moment dessiné sur place d’après l’église Saint-Laurent. C’était, comme il le dit, l’extravagance du sujet qui l’avait séduit, bien plutôt que la beauté de « cette montagne haute et verte, fort difficile à monter et à descendre, ayant quasi toujours comme un voile autour de sa tête, avec les nuées bien bas dessous, demeurant, en haut, le ciel fort clair et serein. » Ce paysage désolé, ces belles horreurs, ainsi qu’on disait alors en France, n’étaient pas pour charmer Rubens et les grasses campagnes des Flandres, avec leurs prairies opulentes et leurs moissons dorées, faisaient bien mieux son affaire. Velazquez, au contraire, aimait l’aspect de ces rudes sommets, dont plus d’une fois il nous a montré au fond de ses tableaux les cimes neigeuses et l’âpre tristesse. A cette divergence des goûts, répond une différence profonde entre le talent des deux maîtres. Alors que Rubens, élevé dans le culte du passé, s’enferme dans le palais du roi d’Espagne et, sans chercher à étudier une contrée nouvelle pour lui, ni des types cependant bien faits pour l’intéresser, copie sans relâche les œuvres de Titien, Velazquez, au contraire, n’a jamais consulté que la nature, et c’est d’elle seule qu’il s’inspirera toujours, sans faire aucune place aux conventions, sans céder à cette mode des allégories dont la vogue était alors générale. Si, comme Rubens, il a une prédilection marquée pour les œuvres des Vénitiens, c’est qu’à côté de leurs ouvrages, ainsi qu’il le disait de Tintoret, « les autres ne semblent que peinture, tandis que ceux-là sont vérité. » Son admiration, en tout cas, n’ira jamais jusqu’à les imiter.

Un point, cependant, reste hors de doute, c’est que ses entretiens avec Rubens avaient encore avivé chez Velazquez le projet depuis longtemps caressé de parcourir l’Italie. Rubens lui-même, du reste, nourrissait aussi l’espoir, en retournant en Flandre, de revoir cette Italie qu’il aimait tant et où il comptait de si précieuses relations. L’Infante l’y avait autorisé, et en se détournant un peu de sa route, il avait l’intention de visiter, à Aix, son cher Peiresc, qui se réjouissait fort de le recevoir dans sa maison, un vrai musée dans lequel « il avait réuni toutes les merveilles du monde. » Avec quel plaisir il aurait retrouvé là ces bonnes et franches conversations sur les études si variées qui leur tenaient au cœur, sur l’archéologie notamment, car, ainsi qu’il le disait à son ami [9], « empêché peut-être par l’excès de ses occupations, il n’avait pu jusque-là rencontrer en Espagne aucun antiquaire, ni voir aucune médaille ou pierre gravée quelconque ! » « Il allait cependant se renseigner avec grand soin à cet égard et il l’aviserait du résultat de ses recherches, mais en craignant bien que ce ne fût là un soin inutile. » Peu de temps après (29 décembre 1628), aux approches du renouvellement de l’année, à ce moment que, d’ordinaire, il passait à Anvers avec ses fils et ses proches, sentant plus vivement encore la nostalgie de son foyer, il écrivait à Gevaert une lettre touchante où, dans les termes les plus affectueux, il exhalait tous ses regrets d’être ainsi éloigné de lui et des siens. Gevaert était pour lui un ami sûr, depuis longtemps éprouvé, et un peu avant de le quitter, voulant lui laisser un gage de son vieil attachement, il avait fait de lui le beau portrait qui est aujourd’hui au musée d’Anvers, une tête fine, distinguée, au large front, aux traits élégans. La plume à la main, le secrétaire de la ville d’Anvers est assis devant sa table de travail sur laquelle est posé le buste de Marc-Aurèle. Gevaert s’occupait, en effet, à cette époque d’un commentaire des écrits laissés par l’empereur-philosophe, et il n’avait pas manqué de recommander à Rubens de s’enquérir des éditions nouvelles de ces écrits qui auraient été publiées en Espagne. Au début de sa lettre, une des rares qu’il ait écrites en flamand, l’artiste s’excuse de ne pas répondre en latin à la missive que son confrère lui avait adressée en cette langue : « Mais il ne méritait pas l’honneur que celui-ci lui a fait et il s’est tellement rouillé dans toutes les nobles études qu’il aurait à demander grâce pour les solécismes qu’il ne manquerait pas de commettre. Il le supplie donc d’épargner à son âge un exercice réservé à la jeunesse et auquel il était autrefois rompu. » Malgré tout, il entremêle au flamand de sa lettre d’assez longs passages d’un latin très correct. Il aurait bien voulu pouvoir collectionner pour son ami les textes des diverses éditions des Douze livres de Marc-Aurèle. « On lui affirme avoir vu dans la célèbre bibliothèque de Saint-Laurent (à l’Escorial) deux manuscrits portant ce titre ; mais d’après ce qui lui a été dit de leur poids et de leur apparence, par un homme d’ailleurs fort peu grec en ces affaires, il croit qu’il ne s’agit là de rien de bien neuf, ni de bien important, mais d’ouvrages déjà connus et répandus. » Sachant qu’il peut se confier en toute sûreté à Gevaert, Rubens s’explique avec une entière franchise sur la gravité de la situation politique en Espagne, où, à l’occasion des revers essuyés récemment, de toutes parts des plaintes et des blâmes éclatent contre les gouvernans. « Il ne plaint, pour lui, que le roi, qui, doué par la nature de tous les dons de l’esprit et du corps, — car il a pu apprécier à fond ce qu’il vaut par un commerce quotidien, — serait certainement au niveau de toutes les fortunes et de toutes les tâches. Mais, avec une confiance excessive dans les autres, il s’est trop défié de lui-même et il porte maintenant la peine de sa crédulité et du peu d’intelligence des autres. » Avant de terminer cette lettre, qu’il est forcé d’abréger par la souffrance et pour laquelle il réclame toute l’indulgence de son ami, il le prie de faire des vœux ardens pour son retour. Puis, dans un élan de tendresse, il lui recommande avec émotion son fils, son cher petit Albert. « J’aime de tout mon cœur cet enfant et je te supplie instamment, toi, le favori des Muses et le meilleur des amis, de vouloir bien, moi vivant ou après ma mort, prendre soin de lui avec mon beau-père et mon beau-frère. »

La satisfaction du désir exprimé par Rubens de se retrouver bientôt à Anvers allait être encore différée et il devait également renoncer au plaisir qu’il s’était promis de revoir l’Italie et de repasser par la Provence pour y visiter Peiresc. Saisi par la politique, il se voyait, en effet, obligé de subordonner tous ses projets à ceux d’une cour toujours lente à se décider et dont les incertitudes étaient encore augmentées à ce moment par la gravité des résolutions qu’elle avait à prendre. Buckingham ayant été assassiné (23 août 1628) à Portsmouth, alors qu’il se disposait à s’embarquer pour la Rochelle, le roi d’Espagne avait pu croire que sa mort entraînerait un changement dans la politique extérieure de l’Angleterre. Mais celle-ci, épuisée par les dépenses énormes de ses flottes, venait d’essuyer successivement des défaites désastreuses dans la lutte qu’elle soutenait à la fois contre la France et contre l’Espagne. Ayant donc un intérêt positif à traiter avec l’une ou avec l’autre, elle les faisait en même temps pressentir toutes deux sur les conditions qui lui seraient proposées, avant de se décider pour le parti qui lui paraîtrait le plus avantageux. De leur côté, la France et l’Espagne n’étaient pas moins intéressées à la conclusion de la paix. Richelieu, devenu maître absolu de la direction des affaires, ne voyait plus aucun profit à poursuivre la guerre contre l’Angleterre, et, préoccupé surtout d’affaiblir la maison d’Autriche, il s’appliquait à réunir toutes ses forces pour l’écraser. Quant à l’Espagne, dont la déchéance et la détresse financière s’accusaient de plus en plus, elle aurait trouvé un avantage évident à s’assurer sinon l’appui, du moins la neutralité de l’Angleterre, dans la lutte déjà longue et toujours difficile qu’elle soutenait contre les Hollandais révoltés. D’autre part, l’hostilité déclarée entre Charles 1er et le Parlement prenait avec les années une tournure plus violente, et dans ces conditions, le roi d’Angleterre, sur les conseils du secrétaire d’Etat sir Francis Cottington et du grand trésorier Richard Weston, favorables à une alliance avec l’Espagne, comprenait la nécessité de se débarrasser des complications extérieures.

Dès les premiers jours de 1629, l’arrivée à Madrid de l’abbé Scaglia, qui venait d’y être nommé ambassadeur extraordinaire du duc de Savoie, mettait la cour d’Espagne en demeure de se prononcer. Ce diplomate, en effet, ainsi qu’il l’avait fait peu de temps auparavant auprès de la Gouvernante des Flandres, en repassant par Bruxelles à son retour de Londres, pressait maintenant Olivarès de traiter avec l’Angleterre. Rubens, à raison de la connaissance parfaite qu’il avait de l’état des négociations entamées avec celle-ci, fut prié d’assister en tiers aux conférences de Scaglia et du comte-duc. Une lettre de Richard Weston adressée à don Carlos Coloma, capitaine général du Cambrésis [10], et transmise par lui à la princesse Isabelle qui la communiquait aussitôt à son neveu, vint à point pour triompher des dernières résistances du roi. Cette lettre annonçait qu’afin de témoigner de ses bonnes dispositions, Charles Ier enverrait à Madrid un ambassadeur chargé de conclure si, de son côté, Philippe IV se décidait à envoyer à Londres un diplomate ayant plein pouvoir à cet effet. La venue d’un agent anglais, Endymion Porter arrivé avec l’abbé Scaglia, confirmait ces bonnes dispositions de Charles Ier.

Il fallait se dépêcher de prendre parti à Madrid, si l’on ne voulait être devancé par la France, avec laquelle il était évident que des négociations étaient aussi entamées. Afin de répondre à la mission de Porter, Olivarès se décida à faire partir immédiatement Rubens pour Londres, en lui donnant des lettres de créance pour le grand trésorier et le secrétaire d’Etat, ainsi que des instructions très détaillées sur la conduite qu’il aurait à tenir. En conséquence Philippe IV, écrivant le 27 avril 1629 à sa tante, l’avisait de l’envoi de Rubens en Angleterre afin d’y poursuivre les négociations en vue de la paix, et de travailler préalablement à obtenir une suspension d’armes, conformément aux ordres qu’il avait reçus à cet égard. Il aurait d’ailleurs, en passant à Bruxelles, à communiquer ses instructions à la princesse Isabelle, et une seconde dépêche du roi datée du même jour invitait celle-ci à faire remettre à l’artiste le montant de ses frais de retour à Bruxelles et la somme nécessaire pour le nouveau voyage qu’il allait entreprendre. Pour donner au peintre-diplomate l’autorité nécessaire en vue de l’accomplissement de sa mission, Philippe IV informait « sa bonne tante qu’à raison des services et bonnes parties de Rubens », il la priait de lui faire délivrer patente de l’office de secrétaire de son conseil privé, avec survivance de cette charge au profit de son fils aîné. De plus, comme témoignage particulier de sa bienveillance, le roi faisait don à l’artiste d’une bague enrichie de diamans, d’une valeur de 2 000 ducats.

Rubens partit le 29 avril 1629 pour Bruxelles, en hâte et sans prendre le temps de visiter, sur sa route, son ami Peiresc, ainsi qu’il l’eût désiré. Les regrets de celui-ci n’avaient pas été moins vifs à l’annonce de cette déconvenue et dans une lettre à Pierre Dupuy (2 juin 1629) il lui apprend sa déception et se sent « tout mortifié en se voyant frustré de l’espérance qu’il avait conçue de voir chez lui Rubens et de le gouverner quelques jours pour y apprendre mille bonnes choses qu’il se promettait de pouvoir apprendre de lui, en lui exposant ses petites curiosités. » A Paris, où il arrivait le 10 mai, Rubens descendait chez l’ambassadeur de Flandre ; mais contrairement à ce qu’en dit M. Gachard [11], qu’il était reparti le lendemain soir pour Bruxelles, il avait dû faire à Paris un petit séjour qui s’explique assez par l’obligation où il était de mettre le baron de Vicq au courant de la situation et de se renseigner lui-même sur les dispositions actuelles de la cour de France. Il désirait d’ailleurs voir en place ses tableaux de la galerie de Médicis et surtout être fixé au sujet de la commande, toujours pendante, des tableaux à exécuter pour la galerie d’Henri IV. Il avait donc visité l’abbé de Saint-Ambroise, ainsi que quelques-uns de ses amis et dans une lettre écrite à Peiresc, le 18 mai 1629, Pierre Dupuy lui parle « du peu de séjour que fait M. Rubens à Paris, où il a vu le palais de la reine mère (le Luxembourg) avec tout son ameublement, et me dit n’avoir rien vu de si magnifique en la cour d’Espagne. La chambre où est son lit, qui est renfermée dans un grand pavillon, ressemble à ces lieux enchantés décrits dans les Amadis ; il n’y a que M. de Balzac, avec ses hyperboles, capable d’en faire la description. » Rubens avait aussi vu, pendant ce petit séjour, plusieurs portraits faits par un de ses compatriotes, le peintre Adrien de Vries, auquel s’intéressait Pierre Dupuy et, sur la prière de ce dernier, il lui avait promis de le recommander par écrit à l’abbé de Saint-Ambroise dont, à cette date, il venait de prendre congé, non sans lui confier le soin de ses intérêts pour la décoration de la galerie d’Henri IV [12]. Après quoi, l’artiste gagnait Bruxelles où il avait à rendre compte à l’Infante du résultat de sa mission et des circonstances nouvelles qui exigeaient son prompt départ pour l’Angleterre. L’absence de Rubens s’était prolongée bien au-delà de ses prévisions et les huit mois qu’elle avait duré, bien qu’il eût cherché à les employer de son mieux, s’étaient écoulés sans grand profit pour son art. En somme, ses copies exécutées d’après les tableaux de Titien avaient fait pour lui le principal attrait de ce séjour en Espagne. Mais au point de vue de ses intérêts et de sa fortune, le résultat dépassait ses espérances. Aux dispositions assez peu bienveillantes que le roi avait d’abord manifestées à son égard, succédait bientôt une faveur éclatante. Il revenait de Madrid comblé des marques de cette faveur, et Philippe IV avait dès lors conçu pour sa personne autant que pour son talent une prédilection telle que, dans l’avenir, il allait en quelque sorte accaparer ses œuvres, pour en décorer tous ses palais. Les souvenirs laissés par Rubens en Espagne devaient d’ailleurs être si profonds et si vivaces que plus de soixante ans après, Luca Giordano appelé à la cour de Charles II et ayant à peindre pour lui cette grande Allégorie de la Paix qui est aujourd’hui au musée du Prado (n° 211) ne sut pas imaginer de composition mieux appropriée à son dessein, que de représenter au centre de son œuvre, en pleine lumière, Rubens occupé à peindre et entouré de figures symboliques qui, du mieux que l’avait pu l’artiste, rappelaient les molles carnations et les grâces un peu massives de la Flandre. En revanche, Rubens, accommodé par lui à l’espagnole, avait pris, sous le pinceau facile et exubérant de l’Italien, je ne sais quel air de bellâtre qui, en dépit de sa ressemblance plus que douteuse, réalisait en quelque façon le type légendaire du grand artiste et du grand seigneur. Tel qu’il est, cet hommage reste significatif et témoigne de la persistance du prestige qu’après un si long intervalle Rubens avait encore conservé à la cour d’Espagne.


IV

Au milieu des soins que lui imposait son départ précipité pour l’Angleterre, Rubens avait à peine trouvé le temps de passer trois ou quatre jours à Anvers pour y embrasser ses fils, voir ses amis proches, et mettre un peu d’ordre dans ses affaires les plus urgentes. Ce n’est pas impunément qu’après une pareille absence il avait goûté quelques instans la satisfaction de se trouver chez lui, car, écrivant quelques mois après à Dupuy et à Peiresc (de Londres, 8 et 9 août 1629), il se plaint à tous deux de l’obligation où il a été de quitter de nouveau son foyer, où « cependant sa présence eût été si nécessaire… Au temps de sa jeunesse, il eût trouvé plus d’intérêt à voir en si peu de temps, ainsi qu’il l’a fait, des contrées si variées… Son corps à ce moment eût été plus robuste pour endurer les fatigues de la poste et, à pratiquer ainsi des peuples si divers, son esprit aurait pu se rendre capable de plus grandes choses pour l’avenir. Maintenant, au contraire, ses forces vont en déclinant, et de tant de fatigues il ne saurait tirer d’autre profit que celui de mourir un peu plus instruit. Il se console pourtant à la pensée de tous les beaux spectacles qui se sont offerts à lui sur son chemin. »

Le 22 mai 1629, le secrétaire d’Etat d’Angleterre, sir Francis Gottington, mis au courant de la mission de Rubens, écrivait en Flandre à don Carlos Coloma que Charles Ier était très satisfait de cette mission, « non seulement eu égard aux propositions qu’apportait Rubens, mais aussi à cause du désir qu’il avait de connaître un homme d’un pareil mérite. » En même temps que cette lettre, il envoyait un sauf-conduit pour l’artiste, et celui-ci s’embarquait à Dunkerque, avec son beau-frère Henri Brant, sur un navire de guerre anglais qui venait de ramener un gentilhomme lorrain, le marquis de Ville, lequel retournait dans son pays. Le 5 juin, Rubens arrivait à Londres, où il descendait chez son ami, Baltazar Gerbier, que Charles Ier avait chargé de le recevoir et de le défrayer de tout. Le peintre, nous le savons, n’était pas un inconnu pour le roi d’Angleterre, et ce dernier, qui possédait un de ses tableaux, Judith et Holopherne, peint dans sa jeunesse, lui avait fait demander quelques années auparavant son portrait par le ministre d’Angleterre à Bruxelles [13] « avec une telle instance, écrivait alors Rubens (lettre du 10 janvier 1625 à Valavès) qu’il n’y eut aucun moyen de le pouvoir refuser, encore qu’il lui semblât peu convenable d’envoyer son portrait à un prince de telle qualité ; mais il avait forcé sa modestie. » Aussi, à peine informé de l’arrivée de l’artiste, le roi l’avait invité à venir le voir à Greenwich, où il se trouvait, et lui avait fait le plus gracieux accueil.

L’Angleterre était naturellement devenue le point de mire de la France et de l’Espagne et les ministres dirigeans de ces deux pays, Richelieu et Olivarès, s’efforçaient à l’envi d’obtenir avec elle un traité d’alliance. Dans ces conditions, la cour britannique hésitante cherchait, par une politique d’atermoiement, à se faire, payer le plus cher possible son concours. Autour des gros joueurs, le fretin des petits États s’agitait, allait de l’un à l’autre, et tour à tour la République de Venise, le duc de Lorraine, le duc de Savoie et le comte Palatin proposaient leurs combinaisons, chacun voulant tirer son épingle du jeu. De toutes ces intrigues enchevêtrées résultait une situation d’autant plus embrouillée que, les choses changeant de face à chaque instant, les ambassadeurs des divers Etats intéressés n’osaient s’avancer trop loin de peur de dépasser leurs pouvoirs, et se voyaient à tout moment, en présence de situations imprévues, obligés de demander des instructions nouvelles. D’autre part, les communications avec l’Angleterre, — soumises non seulement à l’état de la mer, mais aux difficultés résultant des hostilités pendantes entre les diverses nations, — entraînaient forcément de longs retards, et il arrivait bien souvent que ces instructions attendues, lorsqu’elles parvenaient aux négociateurs, ne répondaient plus aux circonstances qui les avaient provoquées. Malgré la hâte qu’il avait mise à son voyage, Rubens devait l’éprouver lui-même, car, en exposant à Charles Ier l’objet de la mission spéciale dont il était chargé, il apprenait de lui que, lassé des longs retards que lui avait opposés l’Espagne, il avait conclu le 24 avril un traité d’alliance avec la France. Ce n’était point-là cependant, au dire du roi lui-même, un motif suffisant pour rompre les négociations projetées, et, tout en faisant sur certains points ses réserves, notamment au sujet de la suspension d’armes proposée par Philippe IV, il engageait Rubens à s’aboucher avec ses ministres pour aviser aux suites qu’il conviendrait de donner à sa mission, Celui-ci, d’ailleurs, n’était pas pris au dépourvu, car, de son côté, il était en mesure d’annoncer à Charles Ier que le roi d’Espagne avait, lui aussi, entre les mains un projet de traité avec la France et qu’au cas où l’Angleterre persisterait dans ses dispositions, cette alliance deviendrait une réalité. Les lettres de créance de Rubens ayant été remises à sir Francis Cottington et au grand trésorier Richard Weston, le roi leur adjoignit lord Pembroke pour conférer avec lui.

Comme à Madrid, l’envoyé de Philippe IV rencontrait à Londres les défiances de l’ambassadeur de la république de Venise, étroitement liée avec la France. Voyant d’un mauvais œil la venue de Rubens, Alvise Contarini le dépeint dans ses dépêches « comme un homme ambitieux et avide ; ce qui donne à penser qu’il vise surtout à faire parler de lui et à obtenir quelque bon présent. » Joachimi, le représentant des Provinces-Unies, ne lui était du reste pas plus favorable et recherchait toutes les occasions de le contrecarrer. En revanche, l’artiste trouvait, au début surtout, l’appui le plus bienveillant dans la personne de l’envoyé du duc de Savoie, Lorenzo Barozzi, avec lequel il avait aussitôt noué les relations les plus affectueuses. Chaque matin, il allait entendre chez lui la messe et, poursuivant tous deux le même but, ils se tenaient mutuellement au courant de leurs démarches respectives. Peu de jours après que Rubens était installé à Londres, ils avaient failli périr ensemble, victimes d’un accident survenu à l’embarcation dans laquelle ils étaient montés pour se rendre à Greenwich. Par suite d’un brusque mouvement de l’un des passagers, cette barque avait chaviré, et Rubens, étant tombé à l’eau, avait été recueilli par des bateliers du voisinage, tandis que Barozzi n’était sauvé qu’à grand’peine après un triple plongeon et que le chapelain qui les accompagnait perdait la vie.

Avec la réputation qui l’avait précédé en Angleterre, Rubens ne devait pas tarder à y être apprécié pour lui-même. Grâce à son savoir-vivre et à son intelligence, il se montrait égal à toutes les situations. Il avait donc bien vite gagné la faveur de Charles Ier et, après quelques pourparlers avec les ministres, il leur avait aussi inspiré la plus entière confiance. Au milieu des nombreuses questions abordées dans ces conférences, il ne se laissait jamais distraire de l’objet spécial de sa mission. Evitant de se prononcer sur les divers expédiens qui successivement lui étaient proposés, il objectait que ses pouvoirs étaient strictement limités à une suspension d’armes consentie en vue d’un traité de paix définitif dont la conclusion serait réservée à des ambassadeurs commis à cet effet.

Comprenant, au surplus, toute la gravité des circonstances, il n’hésite pas à écrire à Olivarès en un même jour (30 juin) jusqu’à trois lettres consécutives pour lui exposer très exactement la situation. Il a vu dès l’abord le maximum des concessions que peut faire l’Angleterre, et comme les résolutions, qui dépendent à la fois du roi et de ses ministres, y sont sujettes à de grandes variations, il insiste pour qu’on prenne à Madrid une décision nette et rapide, autrement sa présence et ses efforts seraient paralysés. L’ambassadeur de France est attendu de jour en jour, et il est certain qu’en rappelant les engagemens par lesquels on vient de se lier de part et d’autre, il cherchera de son mieux à parer aux propositions de l’Espagne et à rendre encore plus étroite l’alliance déjà signée. Le 2 juillet, nouvelle missive de Rubens au comte-duc, pour réclamer de nouveau et avec plus d’insistance le départ immédiat d’un ambassadeur espagnol, l’Angleterre s’engageant de son côté à l’envoi simultané d’un plénipotentiaire chargé de conclure. Mais pas plus à Londres qu’à Madrid on ne semblait disposé aux promptes déterminations demandées par Rubens. L’arrivée de l’ambassadeur de France, Châteauneuf (15 juillet), avait encore ajouté aux hésitations de Charles 1er, qui paraissait uniquement préoccupé de faire patienter l’artiste. Mais celui-ci, sans se contenter de la vague assurance des bonnes dispositions de Charles Ier, réclama et obtint enfin de lui une note écrite par laquelle, bien à regret, le roi s’engageait « sur sa foi royale » à ne faire, pendant la durée du traité qui serait conclu, aucune ligue avec la France au préjudice de l’Espagne. Entre temps, Rubens donnait à Olivarès des détails intéressans sur la cour d’Angleterre. « Le roi, écrivait-il le 22 juillet, est très amoureux de la reine, sa femme, et celle-ci a un grand ascendant sur son mari. » Quant aux seigneurs de leur entourage, « le train qu’ils mènent est magnifique et tout à fait dispendieux ; ils tiennent table ouverte, montrent en tout une prodigalité extrême, à laquelle beaucoup d’entre eux ne peuvent suffire, qu’en trafiquant, argent comptant, des affaires publiques et privées. » Il ajoute que le cardinal de Richelieu, connaissant cette situation, se fait à Londres beaucoup de partisans par ses libéralités, et que son émissaire Furston est chargé d’offrir au grand trésorier une somme considérable, s’il veut entrer dans les vues du ministre français.

On comprend qu’en présence des lenteurs et des indécisions qui lui étaient opposées, le peintre diplomate ait senti plus d’une fois la patience lui échapper. Il n’était pas l’homme des situations ambiguës, et toutes les duplicités qu’il rencontrait sur son chemin étaient bien faites pour l’écœurer. Peut-être, lassé de ces tergiversations, s’était-il un moment avancé plus que n’aurait voulu Olivarès et celui-ci lui aurait-il laissé entendre un peu vivement dans une de ses lettres qu’il avait outrepassé ses instructions. Toujours est-il qu’en lui répondant, Rubens, fort de sa conscience et de son honnêteté, « supplie qu’on le laisse retourner à Anvers ; non qu’il ne préfère toujours à ses intérêts le service de Sa Majesté ; mais, voyant que, pour le moment, il n’a rien à faire à Londres, il trouve qu’un plus long séjour lui serait dommageable. » Si, avec le sentiment légitime de sa dignité, l’artiste n’a pu supporter sans froissement de voir ses services méconnus, il allait bientôt après recevoir comme dédommagement les témoignages les moins équivoques de satisfaction qui, à la suite de cet incident, lui furent prodigués de toutes parts. Apprenant qu’il voulait quitter l’Angleterre, Weston et Cottington écrivirent, en effet, à Olivarès pour se louer tous deux de l’habileté de Rubens et de son tact exquis. De son côté, Philippe IV chargeait sa tante de dire à son peintre « qu’il ne devait pas rompre la négociation confiée à sa prudence bien connue » ; enfin les membres de la Junte d’Espagne adressaient à deux reprises au négociateur des éloges et des remerciemens pour le zèle et le dévouement dont il avait fait preuve.

Mais, en dépit d’assurances aussi flatteuses, Rubens sentait de jour en jour plus durement l’ennui de perdre ainsi un temps qu’il aurait pu si bien employer. Durant ses longues attentes, non seulement il n’avait pas comme en Espagne la ressource d’occuper ses loisirs à copier les œuvres de Titien, mais, sauf Gerbier qui ne peignait plus guère, il ne trouvait autour de lui aucun artiste avec qui il pût échanger ses idées. Chassés par les persécutions qui avaient ensanglanté les Flandres, les fabricans émigrés étaient venus, il est vrai, apporter à l’Angleterre le tribut de leur travail, et avec la richesse croissante du pays, les rois et les grands seigneurs avaient bien pu attirer et retenir chez eux un maître tel qu’Holbein. Mais, malgré les progrès du luxe, on ne pouvait citer après lui un autre nom de quelque importance. Des inconnus comme les Horebout, de Gand, et les Gevaert, de Bruges, fournissaient à la couronne pendant deux générations ses peintres attitrés. Van Dyck, qui devait s’établir à Londres trois ans après, n’y avait fait qu’un court séjour en 1620, et, comme lui, G. Honthorst, venu d’Utrecht, l’année d’avant, sur l’ordre du roi, était bientôt rentré dans sa patrie. Parmi les peintres qui exerçaient alors leur profession en Angleterre, Rubens aurait donc trouvé difficilement avec qui frayer. Mais il pouvait du moins à Londres jouir des satisfactions d’érudit auxquelles il était particulièrement sensible.

Cette ville était, sous ce rapport, bien mieux partagée que Madrid. Il avait, sans doute, rencontré en Espagne « nombre de gens instruits, mais en général d’humeur un peu trop austère, à la façon des théologiens les plus sourcilleux » ; il était, au contraire, émerveillé des trésors des collections anglaises. Ainsi qu’il l’écrivait à P. Dupuy (8 août 1629) : « l’île où je suis maintenant me paraît un théâtre bien digne de la curiosité d’un homme de goût, non seulement à cause de l’agrément du pays, de la beauté de la race, de la richesse de l’aspect extérieur qui me paraissent au plus haut degré le propre d’un peuple riche, heureux de la paix profonde dont il jouit ; mais aussi à raison de la quantité incroyable de tableaux excellens, de statues et d’inscriptions antiques que possède cette cour. Je ne vous parlerai pas ici des marbres d’Arundel que, le premier, vous m’avez fait connaître, et je confesse n’avoir jamais rien vu de plus rare en fait d’antiquités que les traités entre Smyrne et Magnésie, avec les décrets de ces deux cités. J’ai grand regret que Selden, à qui nous devons cette publication, se soit détourné de ces nobles études pour se mêler à des dissensions politiques, occupation qui me paraît s’accorder si mal avec l’élévation de son esprit et l’étendue de son savoir, qu’il ne doit pas accuser la fortune quand, après avoir provoqué dans des troubles séditieux la colère d’un roi indigné, il a été jeté en prison avec d’autres membres du Parlement. »

Rubens, lorsqu’il parle ainsi, ne semble pas se douter de la situation intérieure de l’Angleterre ; et cependant, peu de temps auparavant, frappé de la légèreté et de l’insolence de Buckingham, il prédisait avec une clairvoyance en quelque sorte prophétique les terribles conséquences que la politique du favori de Charles Ier pouvait entraîner pour la royauté elle-même. Les événemens avaient marché depuis lors, et John Selden, que Rubens connaissait surtout comme archéologue, avait été amené, comme jurisconsulte et membre du Parlement, à protester contre les empiétemens de la couronne, en s’opposant à une levée d’impôts qui lui semblait illégale. Incarcéré au commencement de 1629, il ne devait être rendu à la liberté qu’en 1634. C’était assurément un des érudits avec lesquels Rubens aurait eu le plus de plaisir à s’entretenir, car, l’année d’avant, Selden avait publié une traduction avec commentaires de toutes les inscriptions que contenait la célèbre collection du comte d’Arundel [14]. Rubens, qui avait peint pour ce dernier l’admirable portrait de famille qui appartient à la Pinacothèque de Munich, était depuis longtemps en relations avec lui et, à défaut de Selden, il pouvait trouver, dans son propre palais Franciscus Junius, un Allemand d’origine, qui, entré dès 1620 au service de ce grand seigneur, était devenu son bibliothécaire. Junius s’occupait dès lors de recherches sur la peinture des anciens, qui étaient bien faites pour intéresser Rubens. Quelques années après, à la suite de la publication d’une édition de son livre : De Pictura veterum, imprimée à Amsterdam, l’artiste lui témoignait tout le contentement qu’il avait trouvé à la lecture de cet ouvrage, dont il louait fort la composition, en souhaitant qu’avec la même conscience Junius donnât également un traité de la peinture italienne.

Quant aux monumens qui formaient la collection d’Arundel, rapportés d’Asie-Mineure en 1627, ils venaient d’être tout récemment installés dans le beau palais que le comte s’était fait construire au bord de la Tamise. L’ensemble ne comprenait pas moins de 37 statues et de 128 bustes exposés dans une galerie, avec des autels, des sarcophages, des bijoux, des médailles et des objets de toute sorte recueillis dans des fouilles faites à Paros. Les marbres portant des inscriptions avaient été encastrés dans les murailles du jardin attenant à cette magnifique résidence. Par un hasard singulier, tous ces monumens avaient failli devenir la propriété de Peiresc lui-même, pour le compte duquel ils avaient été achetés dans le Levant, au prix de cinquante louis, par un de ses agens, nommé Samson. Malheureusement, au moment où ils allaient être embarqués pour lui être expédiés en Provence, les vendeurs, sous un prétexte quelconque, en avaient fait différer la livraison, séduits par l’offre d’une somme un peu plus élevée que leur proposait un certain Guillaume Petty, qui les avait acquis pour le comte d’Arundel. On comprend la joie que dut éprouver Rubens à voir et à étudier tant d’objets si précieux. Bien qu’il eût prié Dupuy de communiquer à Peiresc la lettre qu’il lui adressait le 8 août, l’artiste, dès le lendemain, en écrivait une autre à Peiresc lui-même, comme s’il avait à cœur de se dédommager « du silence d’une année presque entière » qu’avait subi leur correspondance. Il se plaint à son ami des traverses apportées à son projet de passer par la Provence à son retour d’Espagne. Libre de disposer sa vie à son gré, il serait déjà allé le visiter, ou il serait à ce moment même auprès de lui… Il n’a pas cependant tout à fait renoncé à l’espoir de ce voyage en Italie, « objet de tous ses vœux », et il ne voudrait pas mourir sans le réaliser. Il serait au comble du bonheur si, en le faisant, il pouvait lui présenter ses civilités dans cette Provence privilégiée où il pourrait profiter de ses chers entretiens. Ainsi qu’il l’a fait à Dupuy, il vante à Peiresc les ressources de toute sorte que lui offre « cette île où, au lieu de la barbarie à laquelle on pourrait s’attendre sous ce climat et à une si grande distance des élégances italiennes », on rencontre tant et de si belles collections, comme celles du roi, celle du feu duc de Buckingham, où il retrouvait bon nombre d’objets qui lui avaient appartenu, et surtout celle du comte d’Arundel. S’il est privé de la conversation de Selden, dont il déplore l’emprisonnement, il peut du moins fréquenter « le chevalier Gotton, grand antiquaire, remarquable par l’étendue de son savoir et le secrétaire Bozwel que Peiresc doit aussi connaître, car il est en relations avec tout ce que le monde compte d’hommes distingués. Il aura prochainement par lui communication de certains passages concernant les débauches de Théodora, passages omis dans l’Histoire anecdotique de Procope et supprimés, probablement par pudeur, dans l’édition d’Alemanni, mais qui ont été publiés d’après un manuscrit inédit du Vatican. »

En même temps que l’archéologie et l’histoire, la science préoccupe Rubens et il parle à Peiresc d’un nommé Drebbel, un savant hollandais fixé en Angleterre et dont il a déjà été plus d’une fois question dans ses lettres [15]. « Je ne l’ai encore rencontré que dans la rue, dit-il, où j’ai échangé trois ou quatre paroles avec lui, parce qu’il habite pour le moment la campagne, assez loin de Londres. Il en est de lui comme de ces choses dont parle Machiavel, qui semblent dans l’opinion du vulgaire plus grandes de loin que de près, car, à ce qu’on m’assure, depuis bien des années on n’a pas vu de lui d’autre invention que cet instrument d’optique qui, placé perpendiculairement au-dessus des objets, les grandit démesurément, ou cet anneau de verre qui est censé réaliser le mouvement perpétuel et qui n’est en somme qu’une pure bagatelle. Quant à ses machines et ses engins construits en vue de secourir la Rochelle, ils n’ont produit aucun effet. Je ne voudrais pas m’en fier à la rumeur publique pour déprécier un homme aussi illustre, mais j’aurais besoin pour le juger de le voir chez lui et, s’il est possible, de m’entretenir avec lui. Je ne me rappelle pas avoir vu physionomie plus extravagante que la sienne, et il y a dans cet homme si déguenillé et si grossièrement vêtu je ne sais quoi d’étrange qui serait de nature à le rendre ridicule. » Rubens, on le voit, ne se laisse pas prendre aux réputations et, sans accepter les opinions toutes faites, il veut avoir avec les gens un commerce personnel avant de les juger. ¬¬¬

V

Dans cette lettre aussi bien que dans celle qu’il a écrite la veille à Dupuy, l’artiste exprime le très vif désir de regagner bientôt sa demeure « où sa présence serait si nécessaire. » L’accueil qu’il reçoit à Londres ne lui fait pas oublier son cher foyer. Il est pourtant très apprécié par le roi et par l’aristocratie anglaise : le comte Carlisle le promène journellement dans son carrosse ; les ministres et les plus grands personnages donnent pour lui des fêtes et un jour qu’il s’était rendu avec son beau-frère Henri Brant à Cambridge pour y visiter l’Université, le Conseil lui a conféré la plus haute distinction dont il dispose en le nommant Magister in artibus. Mais ces distractions ou ces honneurs sont loin de compenser à ses yeux le désœuvrement d’une existence pour laquelle de moins on moins il se sent fait. La nouvelle qu’il a reçue de la maladie de son fils ajoute encore à son impatience de retour, et le 15 décembre 1629, dans une lettre à son ami Gevaert, après l’avoir remercié de la sympathie affectueuse qu’il témoigne à ce jeune homme, il lui exprime tous ses regrets du surcroît de travail que l’absence de Brant lui apporte dans l’expédition des affaires municipales et le prie de patienter un peu jusqu’à leur retour à tous deux, qu’il souhaiterait le plus prochain possible. Afin de le hâter de son mieux, il insiste auprès d’Olivarès sur la nécessité de faire en vue d’un accord toutes les concessions qu’il croira convenables. « Je n’ai, dit-il, ni le talent, ni la qualité pour donner des conseils à Votre Excellence ; mais je considère de quelle importance est cette paix, qui me paraît le nœud de toutes les confédérations de l’Europe et dont l’appréhension seule produit aujourd’hui de si grands effets. » Malgré ces instances, le départ des plénipotentiaires devait de part et d’autre subir bien des retards par suite des questions d’étiquette soulevées à ce sujet par les deux cours, et aussi à cause de l’impossibilité où était don Carlos Coloma, l’ambassadeur désigné pour l’Espagne, d’abandonner les opérations militaires qu’il dirigeait dans les Pays-Bas. Cependant, après maint sursis, le départ de Coloma était enfin annoncé, et c’est avec une satisfaction évidente qu’à la date du 14 décembre Rubens écrit à Olivarès que, conformément à la permission qu’il a reçue, il fait ses préparatifs pour retourner chez lui quelques jours après l’arrivée de Coloma, « car il ne saurait différer davantage sans un grand préjudice pour ses affaires domestiques, lesquelles vont se ruinant par cette longue absence de dix-huit mois et que sa présence seule pourra remettre en état. » Ce retour si impatiemment attendu était de nouveau ajourné par l’arrivée tardive de Coloma, qui non seulement ne faisait son entrée à Londres que le 11 janvier 1630, mais qui retenait encore Rubens près de lui pendant six semaines, ainsi qu’il y était autorisé par l’Infante, afin d’être mis au courant de toutes les négociations auxquelles celui-ci avait été mêlé.

Ce n’est que le 3 mars suivant que Rubens put définitivement prendre congé du roi d’Angleterre au palais de Whitehall. Comme témoignage de l’estime qu’il avait pour sa personne, Charles Ier lui conférait le titre de chevalier, ajoutant à cet honneur le don d’une épée enrichie de pierres précieuses, celui d’une chaîne d’or, d’une bague en diamans qu’il portait au doigt ainsi que d’un cordon de chapeau également garni de diamans et d’une valeur de plus de douze mille francs. Trois jours après, Rubens quittait Londres, porteur d’un passeport spécial du roi, par lequel les Etats de Hollande étaient priés de ne pas l’inquiéter au cas où le navire sur lequel il était monté serait rencontré par leurs vaisseaux. Mais la traversée s’effectua sans encombre. Dès son retour à Bruxelles, l’Infante, pour reconnaître le dévouement et l’intelligence dont « son peintre » avait fait preuve pendant sa mission, décidait qu’il recevrait le traitement de sa charge de secrétaire de son conseil privé, même sans avoir à en exercer les fonctions. A raison des lois héraldiques en vigueur dans les Flandres, le titre de chevalier accordé par Charles 1er à Rubens ne pouvant devenir effectif que moyennant une autorisation de la couronne, l’artiste avait sollicité cette permission « en invoquant le lustre et l’autorité plus grande qu’il en tirerait dans les occasions qui pourraient s’offrir de servir Sa Majesté ». Sur l’apostille favorable de l’Infante, la Junte de Madrid rappelait que « l’Empereur Charles-Quint avait fait Titien chevalier de Saint-Jacques », et que les services importans rendus par le postulant, ainsi que la charge de secrétaire de S. M., empêcheraient que « l’octroi de cette grâce pût tirer à conséquence pour d’autres artistes. » Elle concluait à l’adoption de cette requête qui fut, en effet, confirmée le 20 août 1631 par Philippe IV. Aussi, à partir de ce jour, le peintre ajoutait aux armes déjà anciennes de sa famille un canton de gueules au lion léopardé d’or, emprunté à l’écusson royal d’Angleterre et qui figure dans les armoiries gravées sur l’autel de la chapelle funéraire de Rubens à l’église Saint-Jacques.

Le 24 mars 1631, les frais des voyages diplomatiques faits en 1629 et 1630 par le maître, « allant et venant pour le service de S. M. », furent réglés par une ordonnance de l’Infante moyennant une somme de 12374 livres de Flandre, somme qu’il est permis de trouver très modérée quand on songe à la longueur et à la durée de ces voyages. Heureusement les intérêts de l’artiste n’avaient pas eu trop à souffrir de ces séjours à l’étranger, car, ainsi qu’il lui était arrivé avec le roi d’Espagne, il rapportait d’Angleterre la commande d’un travail très important à exécuter pour le compte de Charles Ier, la décoration de la grande salle des banquets du palais de Whitehall, pour le prix de 3 000 livres sterling. Depuis longtemps, et déjà même sous le règne précédent, il avait été question de confier ce travail à Rubens, car, dès le 13 septembre 1621, celui-ci écrivait à W. Trumbull, agent de Jacques Ier à Bruxelles : « Quant à Sa Majesté et à S. A. Mgr le prince de Galles, je serai toujours bien aise de recevoir l’honneur de leurs commandemens, et touchant la salle du nouveau palais, je confesse d’être par un instinct naturel plus propre à faire des ouvrages bien grands que de petites curiosités. » Le maître avait-il peint à Londres les esquisses de ce plafond pour les soumettre à Charles Ier, lorsque celui-ci lui en confia l’exécution ou les avait-il faites dès son retour à Anvers ? Nous l’ignorons. En tout cas, ce n’est plus que d’après ces esquisses dont les collections du roi d’Angleterre possédaient un aspect d’ensemble et des études de détail, qu’il convient aujourd’hui d’apprécier cette décoration, car l’état actuel des originaux, détériorés par les nombreuses restaurations qu’ils ont dû subir à cause de l’humidité du monument, est tout à fait désastreux. Une autre œuvre exécutée par Rubens pendant son séjour en Angleterre avait été offerte par lui à Charles Ier, c’est le tableau de Minerve protégeant la paix contre la guerre, qui, ayant été vendu après la mort du roi avec ses collections, fut au commencement de ce siècle racheté en Italie et donné en 1828 par le duc de Sutherland à la National Gallery à laquelle il appartient aujourd’hui. La peinture, qui dans ces diverses pérégrinations a subi mainte dégradation et beaucoup noirci, est également une allégorie pure. Par les sombres couleurs dont il a revêtu les figures personnifiant la guerre, et qu’il a reléguées au second plan, Rubens a cherché à faire mieux ressortir encore les tonalités joyeuses dont il a paré l’Abondance et les Bienfaits de la Paix qui s’étalent au premier plan de la composition.

Pour en finir avec cet exposé sommaire de la mission diplomatique confiée à Rubens, il convient d’ajouter qu’à la suite de la conclusion du traité entre la cour d’Angleterre et celle d’Espagne, il avait été question de désigner l’artiste pour remplir à Londres la charge de résident, après le départ de Coloma rappelé en Flandre. Mais quoique les membres de la Junte fussent unanimes à reconnaître les services qu’il avait rendus, il leur avait paru difficile, ainsi que le disait le comte d’Ouate au cours de la délibération, « de donner le titre de ministre de Sa Majesté à un homme vivant du travail de ses mains. » Le secrétaire Jean de Nicolade fut donc nommé à sa place. Mais tout en demeurant à Anvers, Rubens ne laissa pas de s’occuper de politique, probablement sur la demande de la princesse Isabelle, car à la date du 17 novembre 1631, nous relevons dans les comptes de la Trésorerie des Flandres, comme ayant été versée au peintre, une nouvelle allocation de « 500 livres, pour être employées en affaires secrètes dont n’est besoin de faire plus ample déclaration. » Il est fort douteux, au surplus, que Rubens eût accepté de quitter de nouveau Anvers, bien que certainement sa nomination comme résident eût été fort bien accueillie à Londres où il avait laissé les meilleurs souvenirs. Répondant à une lettre du 6 avril 1631, dans laquelle Philippe IV parlait à la princesse Isabelle de la possibilité de le renvoyer en Angleterre, au cas où elle jugerait que sa présence pourrait y être utile, la Gouvernante des Pays-Bas écrivait à son neveu qu’elle avait renoncé à confier à Rubens une nouvelle mission, « l’occasion ne s’en était pas présentée. Elle n’avait pas d’ailleurs rencontré chez lui la volonté d’accepter ce mandat, sinon pour quelques jours seulement. »

Revenu chez lui après une si longue absence, lassé de tant de voyages, écœuré par la politique, le grand artiste, en effet, avait bien vite repris goût à sa vie studieuse et tranquille. En même temps que sa chère peinture, il avait retrouvé ses fils et ses amis. Bien loin de songer à quitter Anvers, il pensait à s’y refaire un intérieur. Avec son âme tendre, il sentait très vivement, en y rentrant, le vide de cette grande maison, maintenant déserte, où il avait passé des jours si heureux, et son veuvage commençait à lui peser. Bien des fois déjà il avait résisté aux sollicitations de ceux qui rêvaient pour lui quelque union brillante à laquelle sa haute situation lui permettait d’aspirer. Ainsi qu’il l’écrivait plus tard (18 décembre 1634) à Peiresc avec lequel il savait qu’il pouvait s’épancher à cœur ouvert, il n’avait pu se décider « à se fixer à la cour » ; il ne voulait pas d’une femme « qui rougirait de lui voir prendre ses pinceaux » ; et il craignait avec raison « de changer de milieu, de troquer le précieux trésor de sa liberté contre les embrassemens d’une vieille femme. » En parlant ainsi, il donnait une fois de plus la marque de cet esprit judicieux qui avait présidé à toutes les actions de sa vie. Ce qu’il ne disait pas à Peiresc c’est qu’avec sa sagesse et à son âge, il cédait à l’amour le plus passionné en épousant, le 6 décembre 1630, à l’âge de cinquante-trois ans, une fillette de seize ans, cette Hélène Fourment dont la fraîcheur et la beauté enfantine l’avaient complètement séduit, et dont il devait si souvent, avec toutes les grâces de son pinceau et l’éclat triomphant de sa couleur, retracer la charmante image.


EMILE MICHEL.

  1. Rubens et la galerie de Médicis (Revue du 1er mai, p. 87).
  2. Histoire politique et diplomatique de P. P. Rubens ; Bruxelles, 1877.
  3. Ces deux tableaux sont portés sur l’inventaire dressé après la mort de Rubens. Smith, dans son Catalogue raisonné (t. II, p. 11), dit qu’en souvenir de cette visite de Rubens, Poelenburgh s’était représenté, ainsi que sa femme, dans un paysage, à côté du grand artiste qu’il avait peint de profil et vêtu d’un manteau écarlate. Nous ne savons ni à quelle source Smith a puisé ce renseignement, ni où se trouve ce tableau.
  4. Le panneau de la collection Kunus n’est pas daté, mais il a été peint certainement avant le départ de Rubens pour l’Espagne ; autrement ce dernier, au lieu de recourir à l’aide de son confrère, aurait pu lui-même peindre à Madrid ce portrait d’après nature. Une copie de la gravure de Pontius par Merian se trouve d’ailleurs en tête d’une édition de Pétrone, dédiée à Olivarès et publiée à Francfort dès 1629.
  5. De Madrid, 2 décembre 1628.
  6. Arte de la Pintura, I, p. 132.
  7. C. Justi, Diego Velazquez, I, p. 241.
  8. Lettres du 15 mars et d’avril 1640.
  9. Lettre à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628.
  10. Coloma avait été, en 1622, ambassadeur de Philippe IV en Angleterre, où il avait conservé de nombreuses relations.
  11. Histoire diplomatique de P.-P. Rubens, p. 119.
  12. Cette précaution, nous l’avons vu, n’était pas inutile, car quelques jours avant, le 22 avril 1629, le cardinal de Richelieu, sans doute très au courant des menées de Rubens, avait essayé de le supplanter en proposant à la reine mère le Joséphin pour l’exécution de cette commande.
  13. C’est le beau portrait de la collection de la Reine à Windsor.
  14. Marmora Arundeliana ; Londres, 1628, in-4°. Ces marbres sont aussi connus sous le nom de marbres d’Oxford.
  15. C. Huygens, qui eut avec lui, comme avec Bacon, des relations très suivies pendant son séjour en Angleterre, juge Drebbel moins sévèrement que ne fait Rubens, et en parlant de son invention du microscope, il s’étend d’une manière vraiment prophétique sur les conséquences que cette découverte doit apporter dans l’étude de la nature.