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Les Missions extérieures de la marine - La station du Levant/01

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LES
MISSIONS EXTÉRIEURES
DE LA MARINE

III.

LA STATION DU LEVANT.


I.

L’ARCHIPEL GREC ET LES COTES DE L’ASIE-MINEURE AVANT L’INSURRECTION.

De toutes les missions que le soin de nos intérêts extérieurs et le juste souci de notre influence ont imposées depuis soixante ans à notre marine, la plus délicate et la plus importante a été sans contredit celle qu’ont remplie dans les mers du Levant, de 1816 à 1830, les officiers successivement appelés au commandement de cette station navale. Il ne s’agissait au début que de rouvrir à notre commerce un trafic dont nous avions eu pendant deux siècles le monopole ; mais bientôt la mission devint plus compliquée. Proscrit par le sultan, le pacha de Janina s’était mis en état de rébellion ouverte ; il tenait en échec toutes les forces disponibles de l’empire. La vaste conspiration mystique qui couvait en Grèce choisit cette occasion pour éclater. Pendant que les populations chrétiennes se soulevaient de toutes parts, le fanatisme musulman appelait, pour les réduire, les milices asiatiques aux armes. Une sanglante anarchie menaçait dès lors sur le continent la sécurité de nos compatriotes, dans les îles celle de nos protégés, les Grecs du rit catholique. La piraterie, pendant ce temps, désolait l’Archipel. La navigation y était devenue pour les neutres plus périlleuse que sur les côtes des régences barbaresques. Quant aux belligérans, ils ne s’accordaient de merci que lorsqu’ils y étaient contraints par la présence de quelque pavillon étranger. Il y avait donc, pour les navires de guerre qui composaient à cette époque la station navale du Levant, de nombreux griefs à redresser, de douloureuses infortunes à secourir. Les ressources dont nous disposions étaient malheureusement très restreintes, car la France se relevait à peine de ses ruines, et une rigoureuse économie présidait encore à ses dépenses. Nos capitaines se multiplièrent ; leur activité trouva le moyen de pourvoir à tout. Sur ce théâtre, où les pavillons de la Grande-Bretagne, de l’Autriche et des États-Unis flottaient à côté du nôtre, l’opinion publique ne tarda pas à nous attribuer le premier rang. Nous l’avions conquis par notre loyauté, par notre prudence, par notre fermeté aussi exempte d’emportement que de faiblesse. Il y a là, pour qui sait apprécier à leur juste valeur les services rendus, une des pages les plus honorables de l’histoire de la marine française ; c’est en outre une page presque contemporaine. A ce titre seul, j’éprouverais un vif plaisir à la raconter, car j’y retrouve les noms qu’a vénérés et aimés ma jeunesse. J’espère qu’un intérêt plus sérieux justifiera l’étude à laquelle je me suis livré, et qu’il en sortira pour la génération gardienne de notre avenir plus d’un profitable enseignement.

Une flatteuse confiance avait mis entre mes mains la correspondance de l’illustre amiral dont le rôle a été prépondérant dans les événemens de cette époque, et qui par sa résolution a décidé, au moment critique, du sort de la Grèce ; mais, bien que l’amiral de Rigny ait séjourné à diverses reprises dans le Levant, sur l’Aigrette du mois d’avril 1816 au mois d’octobre 1817, sur la Médée du mois de mai 1822 au mois de juin 1824, ses lettres n’ont toute leur portée et ne permettent d’embrasser l’ensemble de la situation politique qu’à partir des premiers jours de l’année 1825. J’ai cru qu’il était bon de remonter plus haut, de prendre les troubles à leur principe, la station à son origine. Le ministère de la marine a consenti à m’ouvrir ses archives. Je me suis ainsi trouvé en possession d’une masse de documens sous laquelle ma curiosité courait le risque de demeurer amplement satisfaite, mais ensevelie. Je m’en suis dégagé par un suprême effort. Peut-être aurais-je pu de ce long examen faire jaillir quelques clartés nouvelles sur des événemens qui à une autre époque ont passionné la France, et dont notre humeur mobile a méconnu, le jour où elle s’est ravisée, l’incontestable et légitime grandeur. Le moment n’eût-il pas été bien choisi pour essayer de refaire avec impartialité, et en s’appuyant sur des renseignemens certains, cette émouvante histoire ? Ce qui avait cessé de nous toucher, ce qui nous trouvait dédaigneux, sceptiques, indifférens au sortir de combats victorieux, ne nous eût-il pas attendris quand nous étions nous-mêmes tout saignans encore de nos défaites ? Quelque chose me disait que nous comprendrions mieux à cette heure l’émotion générale qui tout à coup s’empara de nos pères, gagna le cœur trop longtemps fermé des hommes d’état et finit par leur arracher, en dépit de tous leurs scrupules, une intervention que beaucoup d’entre eux jugèrent jusqu’au dernier moment imprudente et impolitique. M’appartenait-il pourtant d’aborder dans toute son étendue un sujet aussi vaste ? Marin, j’ai pensé que j’étais appelé à parler avant tout de marine. Je me suis donc appliqué à borner mon récit. J’en dirai assez pour faire comprendre les causes, les péripéties et l’issue de la lutte ; qu’on ne s’étonne pas si j’insiste sur les épisodes qui, par un côté quelconque, présenteront un intérêt maritime. Je reviendrai ainsi par une pente qui m’est depuis longtemps familière aux préoccupations d’où est née la première idée de ce travail. Je ne l’aurais jamais entrepris, si je ne m’étais flatté de le faire servir à l’instruction de ceux qui seront bientôt nos successeurs, de le faire tourner à l’honneur de ceux qui ont été nos guides et nos devanciers.

La composition et les opérations des flottes que la Grèce moderne opposa pendant sept années aux vaisseaux ottomans sont de nature à éclairer la stratégie navale de l’avenir tout aussi bien que celle du passé. Quand on voit des bricks de 200 à 300 tonneaux affronter les massives escadres sorties des Dardanelles, disperser et chasser devant eux, comme un troupeau de daims effarés, les corvettes, les frégates, les vaisseaux de 80 canons, on s’explique bien mieux la défaite de la grande Armada et la destruction des lourdes nefs de Philippe II par la flottille agile de lord Howard. Les longues lignes qui se foudroient pendant des heures entières sans qu’une artillerie impuissante réussisse à les entamer, les brûlots protégés par ces murailles mobiles qui tout à coup s’élancent à travers la fumée pour aller s’accrocher aux flancs des capitan-pachas, ces armées qui se déploient sur plusieurs lieues d’étendue, qui s’éloignent, se rapprochent, engagent ou cessent le combat, sans avoir besoin de recourir à notre appareil compliqué de signaux, tout cela nous reporte, en fait de tactique navale, à plus de deux siècles en arrière. Au spectacle de ces batailles rangées, où figurèrent souvent plus de cent navires, — batailles auxquelles il me semble avoir assisté, car le hasard leur donna pour témoins des officiers que l’amiral de Rigny appelait ses élèves et que j’ai appelés mes maîtres, — les manœuvres des Blake, des Tromp et des Ruyter se sont éclairées pour moi d’un nouveau jour. Là cependant ne se borne pas l’intérêt que l’étude des combats livrés par les bâtimens d’Ipsara et d’ Hydra peut offrir. Dans cet Orient frappé de léthargie, il fallait s’attendre à retrouver les choses de la mer en l’état où les institutions et l’art naval du XVIIe siècle les avaient laissées. Ce qu’il y a de piquant, c’est de voir la science nous ramener par un long détour au mode d’attaque pratiqué il y a cinquante ans par les Hydriotes, il y a deux cents ans par les Français, les Anglais et les Hollandais. Nous avons cuirassé nos navires et rendu de nouveau l’artillerie sans effet ; nous en reviendrons nécessairement à l’emploi des moyens qui suppléaient autrefois le canon. Nos brûlots s’appelleront des bâtimens-torpilles.

Nous verrons donc encore des armées navales s’observer, se menacer longtemps avant de se décider à se joindre, puis tout à coup se ruer l’une sur l’autre, se traverser, se heurter, se confondre. En avant seront rangés les navires de haut bord, ceux qui seront de taille à combattre par le fer et par le choc, qui auront été construits pour briser ou pour écarter de leur proue les obstacles. Cette première ligne en couvrira et en conduira au milieu de la mêlée une seconde. Dans celle-ci se tiendront, dissimulés jusqu’au moment propice, les avisos munis de cônes explosifs, les chaloupes converties en engins destructeurs. Plus d’une de ces guêpes devra laisser son dard et sa vie dans la plaie. Les batailles futures exigeront des dévoûmens antiques. Peut-être alors ne sera-t-il pas inutile d’étudier de plus près les mouvemens par lesquels les grands amiraux du XVIe et du XVIIe siècle préparaient l’action de leurs brûlots, évitant de les envoyer à des sacrifices inutiles, les protégeant jusqu’au dernier moment et ne leur donnant à détruire que des vaisseaux déjà ébranlés. C’est alors aussi qu’on verra revivre plus d’un nom demeuré injustement obscur. On voudra savoir quels étaient ces capitaines à qui était réservée la plus rude besogne, d’où venaient ces enfans perdus dont le dévoûment n’avait part qu’à la peine sans pouvoir jamais aspirer à l’honneur, héros plébéiens qu’on retrouve dans tous nos combats jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, et qui, par ordre de Richelieu, recevaient des mains de l’archevêque de Sourdis des chaînes d’or pour avoir incendié dans la baie de Guetarie toute une flotte espagnole. La race de ces vaillans hommes ne peut être éteinte parmi nous. Aux plus rares courages cependant il ne faut pas demander l’impossible. Il est donc utile de bien préciser les hauts faits que l’on veut donner pour exemples, de rechercher soigneusement dans quelles conditions ces heureux traits d’audace ont été accomplis, et quelles ingénieuses précautions en ont assuré le succès. C’est à ce point de vue surtout que les exploits des marins grecs ont un droit spécial à notre attention.


I.

Apres au gain, enclins à la piraterie, sans pitié pour les vaincus, sans respect pour la foi jurée, la plupart des chefs intrépides qui montaient les navires d’Hydra, de Spezzia, d’Ipsara ou de Caxos ont plus d’une fois mérité les malédictions des neutres et excité notre indignation ; mais les gueux de mer à qui les Provinces-Unies ont dû leur indépendance, les flibustiers terreur des galions espagnols, les aventuriers qui ont porté les noms de sir Francis Drake, de John Hawkins, de Martin Forbisher, tous ces grands patriotes que nous contemplons aujourd’hui à travers un prisme, étaient-ils plus humains, plus désintéressés, plus scrupuleux observateurs du droit des gens que les compagnons indisciplinés de Miaulis ? On peut fouiller les annales des temps passés et l’histoire des temps modernes ; on n’y découvrira pas de figure plus noble que celle de Canaris, « le brave des braves, l’âme la plus franche et la plus loyale qu’il fût possible de rencontrer[1]. »

L’inexpérience du compagnon de Paul-Émile n’a pas, comme l’a prétendu le poète, « fait tout le succès d’Annibal, » mais elle y a beaucoup contribué. La négligence des Turcs n’a pas moins favorisé l’audace des marins grecs. C’est là un point qu’il importe de ne pas perdre de vue. Lorsque les Hydriotes ont dû se mesurer avec les navires qui composaient le contingent algérien ou même avec ceux que leur opposait la flotte égyptienne, ils ont trouvé de tout autres conditions de combat. Si la flotte de Philippe II n’eût compté que des frégates de Dunkerque, les Anglais n’en auraient pas eu aussi aisément raison. On peut se montrer entreprenant sans danger avec un ennemi qui se défend mal, qui souvent même ne se défend pas. Cependant, si l’on veut se flatter d’imiter les Grecs dans leurs coups de main heureux, il faudra d’abord élever son cœur à la hauteur de leur héroïsme, car ils ont été héroïques, — je le prouverai par les témoignages les plus irrécusables.

Un écrivain anglais l’a fait remarquer avec raison : pendant longtemps, nous n’avons connu les habitans du Levant que par les portraits que nous en traçaient leurs rivaux commerciaux, — autant vaudrait dire leurs plus mortels ennemis. Il n’est pas surprenant que nous nous soyons habitués à les voir sous un jour peu favorable. Le ciel de la Grèce aurait-il donc perdu sa vertu et la plante humaine y aurait-elle dégénéré ? Ni les peintres ni les sculpteurs ne seront de cet avis. Plus d’une tête de palikare ne déparerait pas la statue d’Apollon. Les vierges de Tine ou de Lesbos pourraient encore servir de modèle à Praxitèle. Il existe également sous ce ciel généreux et fécond des âmes dignes de la splendide demeure qu’elles habitent ; mais la masse du peuple, — il serait puéril de le méconnaître, — se ressentira longtemps d’un passé désastreux. Jamais nation n’avait été enfouie sous une couche aussi profonde d’ignorance et de servitude. La renaissance de la Grèce est un phénomène dont l’histoire ne présentera probablement pas un second exemple, et qui ne saurait s’expliquer que par une vitalité exceptionnelle. On en demeurera convaincu, si l’on veut bien jeter avec nous un coup d’œil rapide sur les diverses phases que ce peuple avait traversées depuis le premier écroulement de l’empire byzantin.

La conquête étrangère a quelquefois rajeuni le sang des vaincus, semblable à ces masses planétaires qui devaient, suivant un système ingénieux, alimenter le foyer du soleil. Tel a été le caractère de la conquête de la Chine par les Mantchoux, de celle de l’Angleterre par les Normands. Pour la Grèce, quatre ou cinq fois conquise dans l’espace de quelques siècles, l’asservissement a toujours été sans compensation. La fin du moyen âge fut sans doute une poétique époque. Les chevaliers errans s’y partageaient les empires et donnaient des îles à leurs écuyers. Les princes d’Achaïe, les ducs d’Athènes et les ducs de Naxos, les capitaines de la grande Compagnie Catalane, ont rempli l’Europe du bruit de leurs prouesses. Pendant près de deux cents ans, le souvenir de ces soldats heureux a défrayé les romans de chevalerie et entretenu dans tous les cœurs bien nés une émulation généreuse ; mais pour le bétail humain, qui n’avait d’autre lot que d’illustrer le blason de ses maîtres et de subvenir à la pompe de leurs cours féodales, l’occupation latine ne fut pas un moindre fléau que ne devait l’être le pouvoir des sultans. C’est même à ces temps reculés, à cette époque singulièrement embellie par nos fables, qu’il faut faire remonter la haine si violente que les populations orthodoxes n’ont cessé de montrer envers les catholiques. Percevoir des taxes et bâtir des forteresses, tel fut le principal, sinon l’unique soin des vainqueurs qui dépecèrent le patrimoine des Comnènes. Venise elle-même ne fit pas autre chose tant qu’elle resta maîtresse de l’île de Candie. Lorsqu’en 1685, profitant des embarras de l’empire ottoman et s’appuyant sur l’alliance de l’Allemagne, elle réussit à s’emparer de la Morée, sa politique ne paraît pas avoir eu de meilleures tendances. Aussi la population indigène repassa-t-elle avec une indifférence complète, après trente ans de domination vénitienne, sous le joug dont la sérénissime république avait prétendu la délivrer.

Cette indifférence, qui est la condamnation de la domination latine, ne saurait être en aucune façon l’apologie de la domination musulmane. De tous les conquérans qui ont ravagé le monde, les Turcs ont été incontestablement les plus malfaisans. Partout où ils ont passé, ils ont flétri les âmes et rendu le sol stérile. Les récits des voyageurs du XVIIe et du XVIIIe siècle ne nous entretiennent pas des souffrances des Grecs ; ils nous ont transmis le plus triste tableau de leur abaissement.

Les successeurs de Mahomet II n’avaient rien négligé pour abattre l’orgueil des vaincus. Ils voulaient des populations humiliées pour avoir plus sûrement des populations soumises. La distinction entre les chrétiens et les mahométans s’étendait aux moindres minuties. Un chrétien ne pouvait porter que des vêtemens et des coiffures de couleurs sombres. Il devait peindre sa maison en noir ou en brun foncé. S’il tuait un musulman, fût-ce pour sa défense, s’il frappait un shériff, c’est-à-dire un de ces descendans de Mahomet que distingue encore le turban vert, — et il y a des milliers de shériffs dans certaines villes de l’Orient, — il était le plus souvent mis à mort sans jugement et sur place. La plus juste querelle avec un croyant l’exposait tout au moins à une forte amende et à la bastonnade. Son témoignage était sans valeur devant la justice. C’est à peine si deux témoins chrétiens pouvaient espérer compter pour un seul. Ni les joies de la famille, ni un tranquille bien-être, ni l’exhibition même d’un faste insolent, n’étaient incompatibles avec cette situation dégradée. Gouvernés par leurs prêtres, taxés et administrés par leurs primats, « grands parleurs, grands railleurs et marchands très accorts, » les Grecs, s’ils n’avaient aucune liberté politique, n’en jouissaient pas moins des plus amples franchises municipales. Exempts du service militaire depuis que les musulmans avaient tenu à en assumer tout le poids, ils avaient des loisirs, et ces loisirs, ils les employaient « à boire et à festiner. » Quant à leurs femmes, « pompeuses au possible, vêtues d’étoffes de soie, la gorge découverte, les bras chargés de bracelets d’or, » elles allaient par les rues, traînant leurs mules brodées, sans songer à gémir d’être « esclaves du Turc, » et plus fières « de toute cette bravade » que honteuses de leur servitude.

Comment une telle résignation ne parvint-elle pas à désarmer la rigueur des sultans, et par quel excès d’ombrage le divan osa-t-il à diverses reprises concevoir le projet d’exterminer un peuple qui payait si régulièrement chaque année le droit d’exister ? Le karatch, cet impôt de capitation que le Koran exige du vaincu qui veut rester rebelle à la foi musulmane, constituait le principal revenu du trésor public. Les Grecs s’y étaient soumis sans murmure, et continuaient de l’acquitter sans se plaindre. Pendant longtemps, ils ne vécurent pas moins que par une tolérance tacite, sous la menace constante du fetva, qui pouvait les faire brusquement disparaître de la surface de la terre ; mais tout est sujet au changement en ce monde, et il eût été par trop singulier que les Turcs eussent le privilège d’arrêter la roue de la fortune parce qu’il leur plaisait de demeurer eux-mêmes immobiles. Leurs armées avaient naguère recruté leur meilleure infanterie au sein des populations conquises. Le sultan prélevait dans chaque famille chrétienne l’enfant le plus robuste et le mieux constitué pour le consacrer à la gloire du prophète. Ce funeste tribut, déjà tombé en désuétude, fut formellement aboli vers l’époque où les Vénitiens envahirent la Morée. Les janissaires étaient devenus insensiblement une milice bourgeoise ; ils voulurent devenir une caste héréditaire, et revendiquèrent pour leurs propres enfans la solde et les prérogatives réservées par les premiers sultans aux rejetons des nations infidèles. Les prétentions d’un corps qui ne devait pas être moins redoutable à ses maîtres qu’à l’ennemi étranger furent imprudemment accueillies, et le déclin militaire de l’empire suivit de près la mesure par laquelle Amurat IV fit droit à cette impolitique demande. Funeste à l’armée turque, dont la sève cessa ainsi de se renouveler, l’abolition du tribut imposé aux chrétiens depuis le règne d’Orkhan fut pour la race conquise un inestimable bienfait ; elle lui rendit toute sa fécondité. A dater de ce moment, on put prévoir le jour où la polygamie et un état de guerre presque constant laisseraient les Turcs en minorité dans la plupart des fiefs que, sous le nom de sandjaks et de timars, ils s’étaient constitués en Europe.

Heureusement pour les Osmanlis, jusqu’aux premières années du XVIIIe siècle les passions religieuses n’avaient point pris parti contre leur puissance. Le patriarche de Constantinople et le haut clergé soutenaient de tout leur crédit l’autorité chancelante du sultan. En la laissant ébranler davantage, ils auraient craint de seconder les projets de quelque puissance catholique. Les Vénitiens les ont même accusés d’avoir favorisé par leurs menées secrètes les rapides succès d’Ali Kumurgi, qui en 1715 n’employa que trois mois pour reconquérir la Morée. Cependant le ciel ne devait pas tarder à susciter aux successeurs d’Othman un ennemi cent fois plus dangereux que l’empereur d’Autriche ou la république de Venise, car cet ennemi était à la fois un réformateur hardi, un soldat ambitieux et un fervent champion de la foi orthodoxe. Vrai ou apocryphe, le testament de Pierre le Grand n’en est pas moins demeuré l’évangile politique de tous les hommes d’état moscovites, et ce testament comprenait dans ses moyens d’action les plus puissans l’agitation religieuse de la Grèce. Cette agitation, habilement entretenue par de nombreux agens, produisit à vingt ans d’intervalle deux soulèvemens qui furent cruellement comprimés. Sacrifiés en 1774 aux exigences de la paix générale, les Grecs furent une seconde fois abandonnés en 1790 par la Russie, trop faible pour braver les menaces de l’Europe. Les Grecs suppliaient alors l’impératrice Catherine de leur donner pour souverain un de ses petits-fils. C’était leur liberté complète et leur autonomie qu’ils réclamaient lorsque quelques années plus tard le souffle puissant de la révolution française vint à passer sur le monde. Cette émotion resta sans conséquence ; elle n’engendra que de nouveaux martyrs.

La dissolution de l’empire ottoman apparaissait cependant chaque jour plus imminente. Retranchés dans leur stupide et pompeuse gravité, les Turcs regardaient d’un œil indifférent le monde se mouvoir autour d’eux. Les autres nations perfectionnaient leurs armes, modifiaient leur tactique, faisaient de la guerre une science. Il y allait de la vie pour tout sultan soupçonné seulement de songer à s’approprier ces progrès. Les Turcs n’avaient gardé que l’orgueil du passé ; ils en avaient perdu les vertus militaires. Si le fanatisme qui avait été jadis l’âme de cette nation se réveillait parfois, s’il semblait l’arracher un instant à son incurable apathie, ce n’était pas pour la conduire contre les infidèles, c’était pour l’ameuter contre les réformateurs. Tout poussait donc un pouvoir usé à l’abîme. Les sultans ne dataient plus leurs décrets « de leur étrier impérial, » ils les dataient du sein des harems où la sédition les avait contraints de s’enfermer. Ces fantômes de souverains ne pouvaient que lâcher la bride à toutes les tyrannies locales. Aussi la situation des chrétiens s’aggravait-elle chaque jour davantage. Dans les villes, ils avaient à redouter les exactions des fonctionnaires turcs, dans les campagnes les violences des soldats vagabonds. Toute sécurité avait disparu, et la sécurité est la seule compensation que le despotisme étranger puisse offrir en échange de la servitude. Les femmes mêmes, d’ordinaire sacrées aux yeux du musulman, se voyaient exposées aux plus grossiers outrages ; le culte, si efficacement protégé jusqu’alors, subissait des affronts qui lui avaient été épargnés au milieu de la plus grande effervescence de la conquête. En quelques années, le désespoir, la soif de la vengeance, eurent peuplé les montagnes de bandits. Ces klephtes avaient pour complices les nombreux mécontens que remuait jusqu’au fond du cœur leur audace. Tous les chrétiens d’ailleurs n’avaient pas été désarmés. La Thessalie et la Macédoine avaient leurs armatoles ; les Maniotes occupaient le massif du Taygète, les Souliotes les gorges où l’Achéron prend sa source. La Grèce était donc enfin mûre pour une insurrection. Il suffisait que la Russie en donnât de nouveau le signal. Chose étrange, ce fut précisément la Russie qui, par les allures qu’elle venait d’imprimer à la politique générale, recula de cinq ou six ans l’explosion.

La sainte-alliance n’avait pas de plus fervent apôtre que l’empereur Alexandre, et cette ligue souveraine avait adopté pour principe le raffermissement de l’Europe sur ses anciennes bases. Tout ce qui avait existé avant la révolution étant réputé sacré, le sultan lui-même devenait à cette heure légitime ; mais c’était en vain que les rois assemblés en congrès se flattaient d’étouffer à jamais dans le monde un fatal esprit de révolte. Ce que le successeur de Pierre le Grand, dans sa loyauté politique, se refusait à faire, il se rencontra un pacha musulman pour se charger bien plus sûrement encore de l’accomplir.

De tout temps, le pouvoir de la Porte avait été purement nominal sur quelques-unes des provinces de l’empire. La rébellion devait prendre un caractère infiniment plus grave le jour où elle gagnerait des territoires voisins du siège même du gouvernement. La révolte du pacha de Widdin avait eu pour conséquence indirecte en 1804 l’insurrection générale de la Servie ; le Montenegro avait dû ses premiers progrès à la turbulence de Kara-Mahmoud, le gouverneur insubordonné de la Haute-Albanie. Les intrigues et les cruautés du pacha de Janina, dont l’autorité s’était successivement étendue sur la Thessalie, sur le Péloponèse et sur l’Épire, préparaient la grande levée de boucliers de la Grèce.

Tel était l’état des choses en Orient, telles étaient les dispositions des puissances européennes, rassurées par le calme apparent qui se manifestait partout à la surface, quand le gouvernement de la restauration, remis de ses premières secousses et n’ayant plus à surveiller sur les côtes de Provence les prétendus projets de débarquement du prince Lucien Bonaparte, sur les côtes de Corse la prise d’armes des insurgés du Fiumorbo, songea, au mois de février 1816, à trouver une frégate pour transporter l’ambassadeur du roi à Constantinople, et quelques navires de moindres dimensions pour protéger notre commerce renaissant dans le Levant.


II.


Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu dans l’histoire de France une période plus sombre et plus mélancolique que celle qui suivit les cent-jours. Les archives mêmes de la marine ont gardé la trace du fâcheux état des esprits à cette époque. Ce qui augmentait le marasme général, ce qui pouvait expliquer jusqu’à un certain point l’irritation presque universelle, c’est que la France alors n’était pas seulement tiraillée par des passions contraires, elle était en proie à la gêne, car son crédit n’était pas fondé encore.

Les échanges maritimes avaient joué un grand rôle dans la prospérité de l’ancienne monarchie. Le premier soin de la restauration devait donc être de rendre à notre commerce extérieur son essor et de renouer les traditions qui l’avaient fait autrefois fleurir. Malheureusement notre absence avait été mise à profit, et, sur les marchés où jadis nous commandions en maîtres, nous trouvions à peine une place qui ne fût déjà occupée par nos rivaux. La navigation que nous faisions dans le Levant, avant la guerre qui nous avait fermé l’accès de toutes les mers du globe, se divisait en deux branches : la navigation directe entre Marseille et les diverses échelles, la navigation de cabotage connue sous le nom de caravane. La première occupait annuellement cent quatre-vingts navires montés par 2 ou 3,000 marins et portant à peu près 25,000 tonneaux ; la seconde employait cent cinquante bâtimens d’un échantillon inférieur. Ces derniers armemens appartenaient aux divers ports de la côte de Provence compris entre Agde et Antibes. Ils allaient, laissés complètement à la discrétion de leurs capitaines, chercher fortune dans les états soumis aux lois du grand-seigneur. Leur absence durait dix-huit mois ou deux ans. Transportant d’une échelle à l’autre des marchandises et des passagers, ils couvraient de leur pavillon tout ce qui sous le pavillon turc eût été exposé aux attaques des galères de Malte. Leur campagne terminée, ils rapportaient à Marseille une cargaison qu’avaient généralement payée les profits de la caravane. Nous tirions ainsi chaque année près de 2 millions de francs de l’étranger, et nous donnions de l’emploi à plus de 1,500 matelots.

Cette navigation si avantageuse avait entièrement cessé pour nous. La suppression de l’ordre de Malte avait rendu la sécurité au pavillon turc. Pendant la guerre qui tenait nos bâtimens de commerce renfermés dans nos ports, les navires grecs parcouraient la Méditerranée sans crainte, abrités sous les couleurs respectées du sultan, ou profitaient de la faculté que leur avait ouverte en 1774 le traité de Kaïnardji d’emprunter le pavillon russe pour se rendre aux bouches du Danube et pour pénétrer jusqu’au fond de la mer d’Azof. A la faveur de ce double privilège, les Grecs étaient certains de pouvoir toujours naviguer sous un pavillon neutre. Tout au plus avaient-ils à redouter les assauts de quelque pirate barbaresque ; mais leurs équipages étaient nombreux, leurs navires bien armés et réputés pour leur marche supérieure. Ils n’étaient pas seulement en état de faire de rapides traversées, ils pouvaient de plus affronter en chemin les mauvaises rencontres. C’est ainsi que, favorisés par les luttes intestines de l’Europe, les sujets chrétiens de la Porte s’assurèrent en quelques années le riche monopole du transport des grains de l’Égypte et de la Mer-Noire. Le commerce des épices avait donné aux provinces unies des Pays-Bas une flotte marchande qui se convertit rapidement en escadres de guerre ; le roulage de l’Archipel préparait à la Grèce, pour la jour de l’insurrection, une marine non moins apte à se transformer.

Les îles d’Hydra, de Spezzia, d’Ipsara, de Caxos, étaient des rochers nus et escarpés ; elles ne possédaient pas de ports ou du moins pas d’abris véritablement dignes de ce nom. Les navires devaient s’y entasser dans quelque anfractuosité de la côte, serrés les uns contre les autres, retenus immobiles par quatre amarres. Ces rochers mettaient cependant en mer chaque année près de quatre cents bâtimens dont le moindre jaugeait de 150 à 200 tonneaux. Entre les quatre îles que je viens de nommer, Hydra occupait plus que le premier rang. Il fallait lui reconnaître une importance à part. Jalouse d’Ipsara, personne n’eût songé à lui donner Ipsara pour rivale. Autant par sympathie que par humilité, Spezzia se rangeait sous sa dépendance. Spezzia en effet était, ainsi qu’Hydra, une colonie albanaise : Ipsara et Caxos avaient été peuplées par une race différente, on y parlait la langue romaïque et les dialectes de l’Epire n’y auraient pas été compris.

L’île d’Hydra est très avantageusement située. Elle commande le passage qui met en communication le golfe de Nauplie et le golfe d’Athènes. Quelques colons albanais, fuyant les exactions du pacha de la Morée, vinrent s’y réfugier dans le courant de l’année 1730. En 1816, une population de 20,000 habitans, dans laquelle on comptait près de 10,000 marins, attestait sur ce roc désolé la puissance fécondante du commerce. Aucun luxe extérieur ne trahissait d’ailleurs la secrète opulence d’une race parcimonieuse et frugale. Le plus riche Hydriote mettait tout son faste à édifier près du bord de la mer une demeure construite sur le modèle des maisons génoises : au rez-de-chaussée, de vastes magasins renfermaient les marchandises ; des caves voûtées ou des puits creusés dans le roc gardaient mystérieusement les monceaux de piastres.

Le gouvernement avait pris, au sein de cette communauté laborieuse, la forme vers laquelle il incline toujours dans la société albanaise. Les familles des premiers fondateurs s’étaient réservé les honneurs municipaux ; elles avaient ainsi constitué à leur profit une oligarchie altière que divisaient malheureusement les rivalités les plus vives. Ces antagonismes donnaient naissance à de perpétuelles querelles ; les Hydriotes sentirent la nécessité de les contenir par une autorité supérieure le jour où ils les virent ensanglanter jusqu’au parvis des églises. Ils demandèrent alors au capitan-pacha un gouverneur qui pût maintenir parmi eux une meilleure police. Ce magistrat suprême, accordé à leurs instantes requêtes, fut choisi parmi (es notables de l’île ; mais, quel que fût le titre dont on le para, il n’en resta pas moins un simple magistrat municipal, à peine investi par la sanction de la Porte d’un peu plus de prestige.

Ce n’était pourtant pas chose indifférente que de s’être placé sous la protection spéciale du capitan-pacha. Le pouvoir de ce haut dignitaire s’étendait sur tout l’Archipel et sur une partie des côtes du Péloponèse. Le capitan-pacha ne commandait pas seulement la flotte, il était aussi chargé de l’équiper. Investi à cet effet des prérogatives dévolues jadis à nos amiraux, il recueillait le tribut des îles et y opérait les levées d’hommes que les circonstances rendaient nécessaires. Rien ne pouvait donc être plus précieux pour des insulaires que sa bienveillance. Les Hydriotes ne croyaient pas la payer trop cher en lui offrant chaque année de riches présens et en s’engageant à entretenir à leurs frais sur les bâtimens de la flotte ottomane, pendant toute la durée de la campagne d’été, un contingent de 250 marins. Le chiffre de cette dépense ne dépassait pas 80,000 francs ; celui de la somme affectée à l’achat des présens 20,000 francs. C’étaient les seules taxes que payaient les habitans d’Hydra, affranchis de l’humiliant impôt du karatch.

On a comparé les îles albanaises aux anciennes villes libres de l’empire d’Allemagne. Le rapprochement est jusqu’à un certain point fondé. Le commerce fuit instinctivement tout ce qui gênerait à un degré quelconque la liberté de ses allures. C’est ainsi qu’on peut s’expliquer comment, entre tant d’îles pourvues d’excellens ports, offrant par les seuls produits de leur sol un fret avantageux à l’exportation, la marine grecque avait choisi, pour y établir ses chantiers et pour y concentrer ses armemens, quatre îlots qui n’avaient d’autre titre à cette préférence que l’absence de tout voisinage importun. Des colonies avaient pris racine sur une terre ingrate dont l’âpreté rebutait jusqu’aux plus humbles arbustes. Chypre, Candie, Rhodes, Stancho, Métélin, Samos, les douze îles dont se composait, sous le sceptre des empereurs byzantins, le Thème de la mer Egée, tous ces archipels sur lesquels avaient régné ou des ducs ou des princes, dont les rades avaient abrité des flottes, dont les villes avaient soutenu des sièges, languissaient au contraire sous la main de l’administration musulmane, et voyaient se dépeupler leur fertile territoire.

Une seule île avait échappé à ce destin funeste. Chio présentait un spectacle peu commun dans l’empire des sultans : on y jouissait en paix des fruits de son travail, et l’on y acquérait la richesse sans avoir besoin de se livrer à de douteuses industries ou à des spéculations hasardeuses. La distillation du mastic, la culture des vergers, faisaient de cette île fortunée un véritable Éden ; mais Chio avait été gouvernée pendant deux cent vingt ans par une maison de commerce génoise, et le régime municipal sous lequel ses campagnes avaient prospéré n’avait subi après la conquête ottomane qu’une altération insensible.

Les plus heureux de tous les sujets chrétiens du sultan, les Chiotes, furent aussi longtemps les plus dociles. Beaucoup parmi eux avaient visité l’Europe ; on les citait pour leur instruction et pour leurs vertus domestiques. Il n’était pas rare de rencontrer des Chiotes qui parlaient avec une égale facilité plusieurs langues. La pratique de la médecine leur ouvrit, vers la fin du XVIIIe siècle, l’accès des honneurs officiels ; des emplois importans furent créés pour eux. Les fils des riches marchands de Chio devinrent drogmans de la flotte et drogmans de la Porte, voïvodes des vastes provinces situées au-delà du Danube. L’élément grec eut ainsi une double issue pour arriver aux affaires. Les Chiotes partagèrent avec le haut clergé orthodoxe l’influence que l’intelligence et le travail finissent toujours par acquérir sur une orgueilleuse incurie.

Ce n’était pas avec cette île florissante, ce n’était pas davantage avec les autres groupes de l’Archipel que notre commerce, dont l’activité s’était toujours portée vers les côtes de l’Asie-Mineure, pouvait espérer de renouer des relations de quelque importance. Les îles de Métélin et de Candie fournissaient chacune de 25,000 à 30,000 mesures d’huile. Les navires d’Hydra et d’Ipsara suffisaient pour transporter ces produits à Trieste, en Italie et dans la Mer-Noire ; des vins de liqueur, quelques cargaisons de fruits dont la culture était également propre au midi de la France, représentaient le seul fret que les autres îles auraient pu nous offrir. Nous n’avions ainsi dans l’Archipel grec aucun de ces intérêts positifs dont la protection eût justifié l’entretien d’une station navale permanente ; mais notre pavillon y était alors appelé et retenu par des considérations d’un autre ordre.

De temps immémorial, la protection du culte catholique en Orient avait été un des attributs de la couronne de France. Ce droit, auquel la piété de nos rois avait toujours attaché le plus grand prix, nous créait des devoirs en même temps qu’une situation exceptionnelle. Se détacher de tout, laisser peu à peu, par une dédaigneuse indifférence, se relâcher les liens qui nous unissaient naguère aux autres peuples, eût été un triste moyen de rendre au nom français son prestige. La république elle-même, dans ses plus mauvais jours, avait continué de défendre les établissemens latins de l’Archipel contre les entreprises des autorités musulmanes ou des sectes chrétiennes dissidentes. Les Turcs sont naturellement enclins à respecter les traditions, surtout celles qui ont un caractère religieux. L’exercice du droit qui nous était conféré n’eût commencé à leur causer quelque ombrage que le jour où nous eussions tenté d’affaiblir chez les catholiques le sentiment de leurs devoirs envers le sultan. La souveraineté du grand-seigneur devait rester intacte et dominer dans toute sa plénitude les débats dont il nous était permis d’entretenir le divan. Il y avait donc dans cette ingérence un dangereux écueil à éviter, un écueil contre lequel on ne pouvait trop mettre en garde nos agens politiques et nos officiers.

Les Latins de l’Archipel étaient fort portés à exagérer les effets de notre protection. Ce n’était plus assez pour eux de porter le nom et l’habit de Francs, qu’ils avaient hérités de leurs ancêtres vénitiens ou génois ; pour se soustraire plus sûrement encore au paiement des contributions sous lesquelles gémissaient leurs compatriotes orthodoxes, ils prétendaient arborer la cocarde blanche. Nous avions le devoir de tempérer cet excès d’enthousiasme, et pourtant jamais plus touchant hommage n’avait été rendu à notre grandeur passée. Longtemps, aux yeux des Grecs, le véritable souverain de toutes les nations qui parlaient la langue franque avait été le puissant monarque résidant à Paris. Les croisés aux mains desquels étaient tombés Chypre et Jérusalem, les comtes et les princes qui s’étaient partagé les dépouilles des empereurs de Byzance, les chevaliers qui avaient soutenu avec un si merveilleux courage les deux sièges de Rhodes, ceux qui montaient encore à la fin du XVIIIe siècle les galères ou les vaisseaux de Malte, les capitaines marchands de Cette et de Marseille, tous ces preux d’un siècle légendaire, tous ces trafiquans d’un autre âge étaient confondus dans les souvenirs des habitans du Levant sous une dénomination générale. Ils étaient Français au même titre que les compagnons de Baudouin, comte de Flandres, en vertu de la même illusion que les Anglais et les Écossais qui suivaient la bannière de Richard d’Angleterre. La position prépondérante qu’avait prise à Constantinople notre ambassadeur depuis le temps de François Ier, l’éclat incomparable qu’avait jeté le règne de Louis XIV, l’activité de notre marine marchande pendant toute la durée du XVIIIe siècle, le séjour prolongé de notre armée en Égypte, le bruit de nos victoires, le retentissement inusité de nos désastres, rien n’avait manqué pour confirmer chez les Grecs le sentiment de notre importance. La superbe assurance avec laquelle le nouveau chef de ce peuple vaincu reprenait sa place dans la famille des rois et y maintenait les prérogatives dues à l’ancienneté de sa race contribuait également à frapper les esprits. Notre pavillon ne pouvait se montrer nulle part sans y exciter des transports. On le saluait des mêmes acclamations, à Tine, qui avait été autrefois dans l’Archipel le siège de la domination vénitienne, à Naxie, qui était restée pendant trois cent soixante ans le centre des possessions ducales, à Santorin, où florissaient nos plus anciens établissemens religieux, à Syra, où une humble communauté réfugiée sur un pic solitaire ne se croyait pas encore assez défendue par sa pauvreté, et ne cessait d’épier de l’inaccessible asile qu’elle s’était choisi l’approche toujours redoutée des forbans.

Il y avait en effet plus d’un motif pour que nos vaisseaux, reparaissant au milieu de ces îles après une longue absence, y fussent les bienvenus. Le besoin d’une police maritime se faisait généralement sentir dans des mers que la flotte ottomane se bornait à parcourir une fois l’an, lorsqu’elle venait, du mois de juin au mois de septembre, recueillir le tribut payé par les insulaires. Les pirates avaient le champ libre pendant les deux tiers de l’année. Les côtes de l’Archipel n’avaient jamais été sûres, et il fut un temps où, sous prétexte d’y faire la guerre aux Turcs, les bandits de toutes les nations s’y donnaient rendez-vous. A l’issue des grandes luttes de l’empire, ce fut ailleurs que la piraterie cosmopolite alla déployer son drapeau ; elle choisit de préférence les canaux et les débouquemens des Antilles. Dans l’Archipel, on n’était point exposé à rencontrer de ces hardis croiseurs en haute mer, mais on n’était pas arrêté par le calme, aux abords surtout du cap Matapan ou du cap Saint-Ange, sans courir de sérieux dangers. Il y avait toujours dans ces parages quelque barque embusquée pour guetter les navires au passage. Dès que le signal convenu avait été donné, les laboureurs se hâtaient de quitter la bêche ou la charrue et redevenaient pirates pour avoir leur part du butin ; satisfaits de celui qu’ils pouvaient emporter, ils se contentaient généralement de dévaliser leur victime à la hâte. D’autres fois cependant l’expédition prenait un caractère plus sérieux ; le navire capturé était conduit dans quelque île écartée. Là on rançonnait de son mieux l’équipage, et l’on visitait le fond de cale à loisir. Les primats de l’île étaient trop heureux, si, se voyant en nombre, les brigands ne cédaient pas à la tentations d’opérer sur leur territoire une descente.

Cette basse piraterie, qu’il n’était pas au pouvoir de nos navires de guerre d’extirper, puisqu’elle n’affrontait jamais leur présence, ne dénotait pas seulement un manque absolu de répression, elle indiquait déjà le profond mépris où était tombée l’autorité du sultan. Je ne citerai qu’un exemple des épreuves auxquelles une semblable désorganisation exposait la navigation neutre et les sujets paisibles de la Porte, mais cet exemple suffira pour faire apprécier la situation morale où la grande insurrection de 1821 allait trouver l’Archipel.

Dans les premiers mois de l’année 1815, un bâtiment de commerce français, tombé au pouvoir des pirates de la côte du Magne, fut amené par la barque qui s’en était emparée au mouillage de l’Argentière. Cette île peu considérable est située à l’entrée de l’Archipel, presque en face du port de Milo. Avant la révolution, elle avait été le poste avancé où nos navires de guerre venaient prendre des pilotes, le lieu que l’ordre de Malte avait choisi pour y faire reposer ses caravanes. Les forbans consentaient à relâcher leur prise moyennant le paiement immédiat d’une rançon. Le capitaine acceptait les conditions qui lui étaient faites et se félicitait déjà d’en être quitte à ce prix. Pour se procurer la somme exigée, il s’était mis en relation avec les primats. Tout allait donc à son gré ; les bandits seraient satisfaits et l’équipage capturé serait libre ; mais il se trouva un homme pour s’indigner d’un pareil compromis et pour refuser d’y prêter les mains.

Cet homme, toute la marine du Levant l’a connu, et plus d’un officier vit encore qui pourrait témoigner de son zèle. D’origine française, il a été jusqu’à la fin de l’année 1840 vice-consul de France à Milo. M. Brest, — tel était le nom de cet énergique champion de nos droits, — appartenait à une famille qui, de père en fils, avait exercé les honorables et lucratives fonctions de pilote du roi dans les mers du Levant. Il n’eut pas plus tôt appris le grand événement qui venait de replacer l’héritier de saint Louis sur son trône qu’il se crut à son tour en droit de réclamer les prérogatives et les émolumens dont avaient joui ses ancêtres. Le pilote du roi résidait d’ordinaire à l’Argentière. Il n’était pas chargé de conduire lui-même nos navires, il devait leur fournir des pilotes grecs dont il pût répondre. Investi des immunités consulaires, c’était un personnage. Le souvenir d’une famille qui avait occupé pendant près d’un siècle un poste de cette importance ne pouvait s’être évanoui dans le court espace de vingt ans. Les habitans de l’Argentière virent donc sans grande surprise M. Brest arriver inopinément dans leur île et s’y proclamer, de son autorité privée, « agent français provisoire. » Installé depuis quelques mois à son poste, et prenant au sérieux les devoirs de sa charge, M. Brest s’opposait à un arrangement qu’il jugeait contraire à la dignité du pavillon du roi. Pour soutenir son dire, il s’était empressé de rassembler les primats et les notables. Il les avait harangués et était parvenu avec leur aide à faire prendre les armes aux habitans. Les bandits, de leur côté, n’avaient pas tardé à perdre patience ; ils débarquèrent en force sur la plage. M. Brest les repoussa, leur tua quelques hommes et leur fit dix-sept prisonniers. De retour à leur bord, les pirates, laissant le bâtiment français à la disposition des vainqueurs, se hâtèrent d’appareiller.

Ils étaient partis, mais en se promettant bien de revenir. Ils reparurent en effet le 22 juin 1815 avec trois mistiks montés par plus de 200 hommes. Un ultimatum fut adressé à M. Brest. Trois chefs l’avaient signé, Catramatto, Francopolo et Loyo. Si dans trois quarts d’heure l’agent français n’avait pas payé la somme de 40,000 piastres, s’il n’avait pas relâché les dix-sept hommes qu’il avait pris quelques mois auparavant, il devait s’attendre à être haché en morceaux. Sa femme et ses enfans auraient le même sort ; ceux qui lui écrivaient boiraient son sang. L’eût-il voulu, M. Brest n’était plus en mesure de satisfaire les forbans. Les prisonniers que ces bandits réclamaient, il les avait livrés à M. de Mackau, le jeune et brillant capitaine du brick l’Alacrity. Celui-ci les avait transportés à Smyrne et remis au musselin. Le musselin les avait envoyés à Boudroun, l’ancienne Halicarnasse, où les chevaliers de Rhodes avaient eu jadis leurs chantiers et où le grand-seigneur faisait en ce moment construire une frégate. Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre, attendre les scélérats de pied ferme. C’est ce que fit de nouveau M. Brest ; mais le sort cette fois ne lui fut pas favorable. Il fallut battre en retraite et s’aller enfermer dans les maisons pour y soutenir un véritable siège. Suivi de sept hommes, M. Brest avait pris position sur la terrasse de la demeure consulaire, et y avait arboré le pavillon du roi. Après trois heures de combat, on lui proposa de capituler. Il aurait la vie sauve, mais on exigeait qu’il livrât sa femme et ses enfans. On devine aisément quelle fut sa réponse. Il reprit avec plus d’énergie la fusillade. Les brigands parvinrent enfin à enfoncer une porte de la maison et à mettre le feu au plancher. M. Brest n’eut que le temps de s’échapper avec trois Grecs, seuls survivans de sa petite troupe. Il saisit la drisse du pavillon, et se laissa glisser le long d’un mur qui donnait sur la campagne.

Pendant ce temps, sa femme, épuisée de fatigue, en proie à toutes les tortures de la faim et de la soif, errait dans les montagnes. Elle avait fui, emportant dans ses bras deux enfans en bas âge ; elle nourrissait le plus jeune. Bien que l’autre fût sevré depuis longtemps, elle lui donna également le sein, et durant quarante-huit heures le lait maternel fut le seul aliment qui soutint ces deux frêles existences. Vaincue par d’intolérables tourmens, cédant à la soif, plus forte que sa terreur, Mme Brest osa enfin se rapprocher du village. Le chasseur du désert s’embusque près de la source où il sait que viendront boire les bêtes fauves. Les forbans attendaient la fugitive dans le voisinage du seul puits qui existât sur cette partie de l’île. Ils se montrèrent dès qu’ils l’aperçurent, la saisirent et l’entraînèrent avec ses deux enfans sur le bord de la mer. Là, ils lui firent subir les plus odieux traitemens. Les uns lui versaient de l’huile bouillante sur la poitrine, pour lui faire avouer où était caché son mari ; d’autres la menaçaient de couper en deux ses enfans, si elle s’obstinait à ne pas révéler la retraite de M. Brest. La constance de la pauvre femme finit par lasser la férocité des brigands. Ils s’abouchèrent avec les primats et offrirent de rendre la liberté à cette famille si digne de compassion aussitôt qu’ils auraient touché une rançon de 6,000 piastres. Secrètement averti, M. Brest parvint à rassembler la somme demandée, et les forbans consentirent à lâcher leur proie. Mme Brest fut jetée sur l’île de Milo dans un état de nudité complète. Quant au malheureux agent consulaire, traqué pendant trente-trois jours, se cachant dans les broussailles, se réfugiant la nuit dans quelque caverne, il parvint à déjouer toutes les poursuites et réussit enfin à gagner Milo. Il y avait rejoint sa femme et ses enfans ; mais Milo ne lui sembla pas un asile assez sûr. Il se fit conduire avec sa famille à Siphante. Le premier navire étranger que les vents du nord amenèrent en relâche sur les côtes de cette île lui fournit le moyen de passer à Constantinople.

Il n’eut pas plus tôt touché les rives du Bosphore, qu’il s’empressa d’aller porter sa plainte à l’ambassadeur de France, récemment débarqué lui-même ; mais quelle réparation l’ambassadeur pouvait-il espérer de la faiblesse d’un gouvernement qui assistait impassible à de pareils drames ? Le représentant du roi Louis XVIII ne demanda justice qu’à la station française. Quelques mois s’étaient à peine écoulés, justice était faite. La frégate la Galatée avait fouillé tous les coins de l’Archipel, exploré tous les canaux, expédié ses embarcations dans les moindres criques. On n’avait encore découvert aucune trace des brigands signalés à notre vindicte. On finit par apprendre que les misérables étaient revenus à Milo. Des guides sûrs conduisirent nos marins jusqu’à l’entrée de la grotte qui servait de repaire à Catramatto et à quelques-uns de ses compagnons. Surpris dans leur bauge, les pirates firent peu de résistance. On les livra au gouvernement turc, mais en lui recommandant de les mieux garder que les dix-sept prisonniers remis par M. de Mackau. La captivité de ceux-ci en effet n’avait pas été longue. Ils avaient enlevé un bateau sur la plage de Boudroun, gagné dans cet esquif les côtes de la Morée et pillé en route deux navires de commerce. Ce fut par ces bâtimens qu’on eut de leurs nouvelles.

Certes ce n’est pas du courage de pareils bandits qu’une nation opprimée peut attendre sa délivrance. Il n’était cependant que trop facile de prévoir ce qui se passerait le jour où une lutte mortelle s’engagerait avec la Turquie. Le patriotisme aux abois n’est pas toujours le maître de répudier le concours des plus tristes auxiliaires. Les écumeurs de mer devaient fatalement s’imposer aux flottes de la Grèce, comme les klephtes de la montagne à ses armées. Ils apporteraient avec eux, sur des navires qui n’étaient pas seulement redoutés du croissant, leurs instincts féroces et leurs habitudes de pillage. On les verrait partout semant le désordre, donnant le signal de la débandade et l’exemple de l’indiscipline, déshonorant la cause qu’abandonnés à eux-mêmes ils auraient été impuissans à servir. Ces compromettans ouvriers ont été l’écueil de plus d’une grande œuvre ; mais les crimes de quelques croiseurs isolés n’empêcheront pas la postérité de rendre hommage à l’habileté, à la ténacité déployées par la marine grecque pendant la guerre de l’indépendance. En 1790, l’héroïsme de Lambro Canziani n’avait pas suffi pour racheter les excès de ses compagnons. De 1821 à 1827, il y a eu plus de dévoûment et de sacrifices qu’il n’en eût fallu pour étouffer la voix des détracteurs de la Grèce.


III.


Le comte de Moncabrié, capitaine de vaisseau, fut le premier officier que, sous la restauration, on vit investi du commandement en chef de la station navale du Levant. Dès le mois d’avril 1816, il avait été chargé d’aller embarquer à Bastia, sur la frégate la Galatée, qu’il montait, M. le marquis de Rivière, relevé de ses fonctions de gouverneur de la Corse et nommé ambassadeur du roi à Constantinople. Arrivé dans le Levant, le marquis de Rivière passa sur la corvette l’Émulation, que commandait à cette époque le lieutenant de vaisseau Regnault de La Susse. L’Émulation, déguisée en navire de commerce, franchit les Dardanelles, défila tranquillement sous les murs du sérail, et ne s’arrêta que devant les quais de Therapia. Le comte de Moncabrié et plusieurs officiers de la station avaient également pris passage sur la corvette. Ils firent partie du cortège qui accompagna l’ambassadeur lorsqu’il se présenta devant le sultan. Le marquis de Rivière avait voulu donner à la cérémonie de son investiture l’éclat des anciens jours. Les puérilités de l’étiquette ne sont pas à dédaigner avec les Orientaux. Le divan pouvait être tenté de croire notre puissance à jamais anéantie. Il n’en était que plus essentiel de tenir notre drapeau d’une main ferme et d’élever nos prétentions à la hauteur que leur assignait le rang où nous avait maintenus le consentement unanime de l’Europe. Si cette attitude avait ses avantages quand nous nous trouvions en présence du sultan, elle nous était commandée bien plus impérieusement encore vis-à-vis des pachas qui, sur divers points du territoire de l’empire, s’étaient arrogé le monopole absolu du commerce. En Égypte et en Syrie, la navigation étrangère se trouvait à la discrétion de gouverneurs devenus de fait presque indépendans. Apprendre à ces dispensateurs de tous les chargemens et de tous les privilèges qu’il fallait encore compter avec nous était sans contredit le meilleur moyen de servir nos intérêts commerciaux. En dehors des expéditions de guerre qui ont ajouté un nouveau lustre à nos armes, la marine de la restauration a rendu ce signalé service à la France de relever son crédit moral, de faire partout respecter son nom, en plus d’une occasion de le faire bénir. Bien souvent nos vaisseaux ont parcouru le monde sans avoir reçu d’autre mission que d’aller au loin « montrer le pavillon. » Telle était alors l’expression consacrée. On ne pouvait mieux indiquer la nature un peu vague des instructions qu’emportaient aux pays d’outre-mer la plupart de nos capitaines. On ne les expédiait pas à l’étranger uniquement pour qu’ils y fissent parade de nos forces ; on les envoyait aussi à la découverte.

Des lois protectrices avaient cru devoir réserver à notre pavillon l’approvisionnement exclusif du marché français. C’était fort sage sans doute dans les circonstances où nous nous trouvions, mais nous n’étions pas les seuls à nous entourer ainsi de prohibitions et de barrières de douanes. Les autres nations de l’Europe avaient adopté à notre égard des règles non moins sévères. Pour rencontrer à cette époque des cliens en dehors du marché national, il fallait les aller chercher chez des peuples dont l’industrie fût par exception restée stationnaire ; il fallait interroger leurs besoins, pressentir leurs goûts, deviner leurs instincts. Quelques-uns des rapports que nos officiers, à cette heure de réveil, adressèrent au ministre de la marine sont fort remarquables. Il en est qui dépassent la portée d’un simple renseignement commercial ; on leur peut attribuer sans crainte la valeur du plus sérieux document politique. Pour agir avec discernement, les hommes d’état ont, avant tout, besoin d’informations exactes. Le gouvernement de la restauration aimait à se faire renseigner par : sa marine. L’histoire ne dit pas qu’il ait eu à regretter cette confiance.

Outre la Galatée, frégate de 40 canons, la division navale placée sous les ordres du comte de Moncabrié comprenait deux corvettes, l’Aigrette et l’Émulation, commandées, la première par le chevalier de Rigny, la seconde, je l’ai déjà dit, par le lieutenant de vaisseau de La Susse ; deux bricks, le Zéphir et le Faune, dont les capitaines étaient M. de Meslay et M. Dumanoir ; une goélette, la Biche, confiée à M. Maillard de Liscourt. La plupart de ces capitaines ont marqué dans notre marine. Ce n’est pas sans dessein que j’extrais leurs noms des poudreux dossiers qui viennent de passer sous mes yeux. Il est bon de montrer à nos jeunes officiers ces brillantes carrières à leur début ; ils verront comment, même au milieu de la paix la plus profonde, les sujets d’élite peuvent encore se distinguer de la foule. Longtemps avant le combat de Navarin et l’entrée de vive force de nos vaisseaux dans le Tage, le ministre de la marine n’était pas le seul à connaître quels étaient les officiers qui avaient à la fois le cœur ferme et le coup d’œil juste. Les épreuves de navigations difficiles et de missions délicates avaient également fixé l’opinion publique.

L’audience solennelle du sultan eut lieu dans les premiers jours de juillet. Le 19, le comte de Moncabrié rejoignait, au mouillage de Ténédos, la frégate qui l’y attendait depuis un mois, et presque aussitôt les bâtimens de la station se dispersaient pour aller visiter les îles de l’Archipel, le golfe de Salonique, le port d’Alexandrie et les diverses échelles de l’Asie-Mineure. Le grand marché du Levant était toujours Smyrne. Les tabacs de la Macédoine, les laines de la Thrace, les huiles de Métélin, les soies de Brousse, les fils de chèvre d’Angora, les chevrons d’Iconium et de Satalie, les tapis de Césarée, les cuivres de Tocat, les galles et les grains du Diarbekir, enfin tous les cotons de l’Asie-Mineure, transportés à dos de chameau, venaient remplir les riches magasins de cette ville, tandis que les mêmes caravanes, retournant dans l’intérieur, allaient y répandre les marchandises d’Europe. Le commerce total de Smyrne était évalué à 130 millions de francs : celui qui avait lieu avec la chrétienté atteignait, année moyenne, le chiffre de 70 millions ; c’était la moitié de tout le commerce extérieur de la Turquie. Depuis des siècles, les Turcs n’avaient rien changé à leurs goûts et à leurs habitudes. La France leur portait autrefois des draps, des bonnets, des soieries, des étoffes d’or et d’argent, des galons, quelques articles de modes, très peu de denrées coloniales. C’était des mêmes produits qu’elle devait, en 1816, se flatter de les approvisionner ; mais plus d’un concurrent nous disputait cette utile clientèle. Les habitudes prises pendant la guerre ne contribuaient pas seules à favoriser l’importation des draps de l’Allemagne. Les Turcs se plaignaient d’avoir été trompés par les premiers envois qui leur avaient été faits de nos ports sur la qualité aussi bien que sur l’aunage. Pour rétablir le crédit de nos fabriques du Languedoc, nos officiers, — le chevalier de Rigny entre autres, — jugeaient indispensable de remettre en vigueur l’inspection qui en surveillait jadis avec tant d’efficacité les produits. On espérait ainsi rendre aux négocians de Smyrne la confiance qu’ils avaient perdue et nous donner le moyen de reprendre notre place sur un marché où le chiffre de nos exportations et de nos importations réunies avait dépassé 12 millions de francs.

Immédiatement après le marché de Smyrne venait autrefois celui de Salonique. Cette ville n’avait rien perdu à la guerre qui avait désolé l’Europe ; elle était devenue au contraire, pendant cette funeste période, le centre d’un commerce de transit fort actif. Les cotons de l’Asie-Mineure affluaient alors de Smyrne vers le golfe qui leur ouvrait, par la vallée du Vardar, un chemin comparativement facile pour approvisionner l’Allemagne, l’Italie et jusqu’à la France ; mais c’est aussi par cette voie qu’étaient descendus en Orient les produits des manufactures rivales qui tenaient encore en échec ceux de notre industrie. Avant la révolution, Marseille importait à Salonique de 800 à 1,000 balles de draps. Ses échanges avec cette seule échelle s’élevaient à près de 7 millions de francs. Nous avions eu dix maisons de commerce à Salonique. En 1816, il n’en restait plus que quatre, très pauvres et occupées de transactions dont la valeur totale dépassait à peine 1 million.

Les Turcs considèrent Salonique, au point de vue militaire, comme une des clés de leur empire ; mais l’importance commerciale de cette place ne paraissait pas destinée à s’accroître. L’émigration enlevait chaque année à la Macédoine une partie de ses habitans. Pressés de fuir la tyrannie des beys héréditaires, ils allaient, sous le nom d’arnautes, s’engager à la solde des autres pachas. Le pays s’appauvrissait ainsi peu à peu, et la consommation des objets venant de l’étranger y diminuait en même temps que la production indigène. Les villes comme les peuples ont leurs éclipses ; pas plus que les peuples, elles n’ont sujet de désespérer quand elles n’ont dû leur déclin qu’aux rigueurs temporaires de la fortune. La vallée de Salonique est une brèche pratiquée par la nature, de l’Orient vers l’Europe. Cette brèche s’était un instant fermée ; la voilà qui se rouvre, infiniment plus large et plus facile, grâce aux progrès de la science et aux nouveaux moyens de locomotion propres à notre siècle. Ce ne sera plus bientôt à Marseille, à Trieste ou à Brindisi que le voyageur se rendra, s’il est impatient de gagner Suez ; ce sera par Salonique qu’il voudra passer.

Pour dédommager Marseille de la concurrence que lui opposaient Livourne et Malte, ces deux grands entrepôts de l’Angleterre, Trieste, devenu le courtier de la Belgique et de l’Allemagne, Ipsara et Hydra affectant dans la Méditerranée le rôle qu’avaient eu au XVIIe siècle les ports de la Hollande, il ne restait plus en 1816 que le commerce jusqu’alors insignifiant de l’Égypte. La puissance naissante de Méhémet-Ali attira l’attention de tous les capitaines qui à cette époque visitèrent le port d’Alexandrie. A leurs yeux, l’avenir commercial n’était plus pour nous en Turquie ; c’était vers le delta du Nil, vers cette terre d’une fertilité sans égale, qu’il fallait tourner nos spéculations. La vallée de l’Égypte, comprise entre deux déserts, peut avoir environ 1,700 lieues carrées de surface et 7 millions d’arpens de terres cultivables. En 1816, trois cinquièmes seulement de ces terrains étaient en rapport, et l’on y récoltait déjà, dans les années moyennes, 36 millions de quintaux de blé, 800,000 quintaux de riz, 100,000 de sucre, 60,000 de coton, à peu près autant de lin, de l’indigo, du safran, des soudes et du natron. Un tel centre de production, si bien placé à notre portée, était fait pour stimuler nos entreprises. La valeur totale des échanges entre la France et l’Égypte n’avait jamais dépassé 6 millions ; elle était descendue depuis la révolution à 600,000 francs. Dans les conditions nouvelles que faisait au pays un pouvoir énergique, les espérances qu’une enquête attentive avait laissé entrevoir ne devaient pas tarder à paraître trop modestes.

Né à Kavala en Roumélie vers la fin de l’année 1773, Méhémet-Ali était un soldat de fortune. L’empire ottoman est la terre classique de ces élévations subites. Il n’y faudrait pas prononcer le mot de parvenu, on risquerait de n’être pas compris. Dans un état qui a pris pour règle cette maxime philosophique : « quand Dieu donne un emploi, il donne en même temps la capacité nécessaire pour le remplir, » on peut s’endormir porte-pipe et se réveiller le lendemain général. Méhémet-Ali était arrivé en Égypte au moment de l’occupation française. Ce n’était encore qu’un vaillant arnaute ; il fit son chemin de révolte en révolte. En 1804, il était déjà assez fort pour lutter contre le représentant du sultan, Kosrew-Pacha. En 1806, la Porte le confirmait dans le pachalick de l’Égypte. Le massacre des mamelouks avait en 1811 consolidé son autorité. Il venait de raffermir à son tour le pouvoir du sultan Mahmoud en lui renvoyant les clés de La Mecque, qu’il avait reprises sur les Wahabites. Maître absolu dans une province où n’avait jusqu’alors régné que l’anarchie, il y disposait de tout, des cultures, des fabriques, des transactions. Il mettait le prix qu’il voulait aux marchandises, accordait à qui lui plaisait le privilège de les exporter. Il avait établi des maisons de commerce à Malte, à Livourne, en Angleterre ; il projetait d’en établir une à Marseille. L’exploitation de l’Égypte lui rapportait environ 70 millions de francs. C’était le double de ce qu’en arrachaient les mamelouks, et presque le triple de ce qu’en avaient jamais tiré les Français. Les dépenses, y compris l’entretien d’une armée de 30,000 hommes, recrutée principalement en Albanie et en Macédoine, ne dépassaient pas 40 millions. On voit qu’il restait encore au pacha d’amples ressources pour corrompre par ses largesses tous les alentours du sérail.

Turc fin et délié, Méhémet-Ali avait réussi à intéresser la cupidité même du sultan à la prospérité de l’Égypte. Ses libéralités fastueuses faisaient presque oublier à ce maître jaloux son indépendance. Les vues de Méhémet-Ali ne manquaient pas d’ailleurs d’une certaine grandeur. Il songeait dès lors à réaliser quelques-uns des projets conçus par les Français. La barre de Rosette retenait souvent pendant des mois entiers à l’embouchure du Nil les djermes chargées des produits de la Haute-Égypte. Le pacha voulait faire réparer et rendre navigable le canal qui reliait autrefois le fleuve au port d’Alexandrie. Il avait même, disait-on, des desseins d’une plus haute portée, et déjà on lui attribuait la pensée de mettre en communication le Nil et la Mer-Rouge ; mais les Anglais avaient les yeux ouverts sur ses entreprises, et il n’était pas encore assez puissant pour oser donner suite à un projet dont les possesseurs de l’Inde auraient infailliblement pris ombrage. Cette surveillance inquiète l’irritait et l’inclinait chaque jour davantage vers la France. Il aimait à s’entourer de Français : nous étions pour lui les plus sûrs alliés, parce qu’il voyait en nous les ennemis naturels et irréconciliables de l’Angleterre. Grâce à ces tendances, Marseille avait à ses portes plus qu’un marché étranger ; elle avait en quelque sorte une colonie française.

Les souvenirs de la campagne de 1797 ne nous étaient pas défavorables en Égypte ; ils nuisaient à notre influence en Syrie. Là on ne nous avait connus que par l’invasion, l’insuccès et une retraite désastreuse. Djezzar-Pacha avait fait embarquer à cette époque tous les Français qu’il avait trouvés dans son pachalick. Son successeur Soliman répondait à M. de Moncabrié, qui se plaignait amèrement d’une insulte faite quelques mois auparavant par le bey de Jaffa, le lieutenant de Soliman, au capitaine Dumanoir : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est d’oublier le passé ; espérons que tout ira mieux à l’avenir. » Nous avions eu des maisons de commerce à Jaffa, à Saint-Jean-d’Acre, à Seyde, à Tripoli, à Latakié, à Alexandrette. Tous ces établissemens avaient disparu ; il ne restait pas trace des anciennes relations. A l’exemple de Méhémet-Ali, le nouveau pacha d’Acre s’était emparé de tout le commerce de la province ; mais, loin d’encourager, comme le gouverneur de l’Égypte, nos compatriotes, Soliman par ses procédés contribuait beaucoup à les éloigner de ces parages.

La première tournée accomplie par nos navires dans les mers du Levant ne servit pas seulement à y établir d’une façon précise le bilan de nos opérations commerciales ; elle nous apprit aussi où en étaient les affaires de l’empire ottoman. L’aveuglement, l’impuissance et l’apathie des Turcs faisaient pressentir une crise très prochaine. L’exemple de la Servie ne pouvait manquer d’être tôt ou tard contagieux pour la Grèce. La force de la race hellénique résidait dans deux ou trois provinces, le Péloponèse, les îles, la Grèce continentale. C’est là que 8 ou 900,000 habitans, sourdement travaillés par de mystérieux agitateurs, s’apprêtaient en silence à secouer le joug d’un état qui comptait encore 19 millions de sujets. D’un autre côté, la vitalité de la race ottomane qui depuis un quart de siècle semblait s’être retirée chez les Albanais et chez les Bosniaques venait de reparaître avec un certain éclat en Égypte. Il y avait déjà dans cette province lointaine l’embryon d’une puissance que le sultan pourrait appeler à son aide, si l’ambition d’un sujet déloyal ne la tournait pas contre lui. De toute façon, les ressources des Grecs étaient concentrées ; celles des Turcs devaient être appelées des extrémités les plus reculées de l’empire. La proportion des forces pouvait donc demeurer égale, si les Grecs parvenaient à fermer à l’ennemi la route maritime. Qui serait le plus fort des quatre cents navires d’Ipsara et d’Hydra ou des frégates et des corvettes de Constantinople, de Tunis, d’Alger et d’Alexandrie ? Celui qui eût pu répondre d’avance à cette question aurait prophétisé sans peine la tournure que prendraient les événemens et le succès final de la lutte.


IV.


Chaque fois que le sort des armes a cessé de nous être favorable, nous en éprouvons un profond étonnement, si profond qu’on a pu en plus d’une occasion reprocher à cette surprise singulière d’avoir contribué à paralyser la défense. Notre consternation, par bonheur, n’est jamais de bien longue durée ; nous nous remettons vite de nos plus fâcheuses impressions, et c’est là ce que les étrangers appellent avec raison « notre élasticité. » Presque toujours une grande activité d’esprit, une sorte de renaissance intellectuelle, ont distingué les périodes qui suivirent nos plus rudes épreuves. Quel siècle vit jamais une plus belle floraison que celle dont les premières années de la restauration se parèrent tout à coup aux applaudissemens du monde ? Nous ressaisîmes alors le sceptre de la science et des lettres que la main fiévreuse de la France avait laissé un instant échapper. C’est ainsi que nous entendions rester, malgré nos malheurs, malgré nos défaites, ce que le conquérant de l’Europe avait eu le droit d’appeler la « grande nation. » Le goût de l’étude était partout ; il devait se manifester avec plus d’énergie encore dans la marine, car la marine se rappelait avec un juste orgueil qu’elle avait été sous l’ancienne monarchie l’arme savante par excellence. Que d’aptitudes diverses se firent jour, de 1816 à 1821, dans cette seule station du Levant, où l’on put voir figurer, à côté de capitaines qui s’appelaient Halgan, Grivel, des Rotours, de Montgery, Gautier, Kergrist, Duval d’Ailly, des lieutenans tels que les Hugon et les Gallois, officiers dont on s’étonne de rencontrer les noms, qu’avait déjà illustrés plus d’un glorieux fait d’armes, encore relégués à cette date dans un poste aussi humble !

Le 7 septembre 1817, la frégate la Cléopâtre, montée par le capitaine de vaisseau Halgan, mouillait sur la rade de Smyrne. C’était un nouveau commandant qui venait prendre possession de la station. Destiné à devenir successivement contre-amiral, chef du personnel au ministère de la marine, vice-amiral, enfin, quand une révolution lui eut inspiré le désir de se tenir à l’écart, directeur-général du dépôt des cartes et plans, M. Halgan est assurément l’officier qui, avec l’amiral de Rigny, ait jeté sur les affaires de la Grèce le regard le plus perspicace. Nous le retrouverons au mois d’août 1821 dans le Levant. Ce seront alors les dépêches du contre-amiral Halgan qu’il faudra consulter, ce seront ses prévisions seules qu’il faudra croire ; le conseil des ministres, le roi lui-même, y puiseront leurs meilleures inspirations. Du mois de septembre 1817 au mois d’avril 1818, la mission du commandant de la Cléopâtre eut moins de portée. Tout semblait sommeiller encore sur cette terre, pareille à la prairie qui recouvre le flot déjà bouillant de lave. Les officiers de la Cléopâtre, après avoir parcouru une partie de l’Asie-Mineure, mouillé devant Ténédos, relâché pendant quelques jours à Athènes, ne rapportaient de cette intéressante revue que des impressions de poètes et d’artistes. La poésie, il faut bien le dire, a toujours compté des adorateurs dans le personnel de la flotte. C’est une faiblesse qui ne date pas de nos jours. Le comte d’Estaing, à la veille du combat de La Grenade, faisait « gémir la presse » en l’honneur de la marquise de Bouillé, et tous les aspirans de la restauration ont chanté les couplets du capitaine Grivel :

Lorsque l’amour voulut livrer bataille…

Quel charme ! quelle aubaine pour de gais jeunes gens encore tout imbus des naïves traditions du collège de pouvoir visiter avec de tels guides cette Athènes qu’aucun Français vivant n’avait contemplée, de passer des plaines de la Troade et des bords du Scamandre aux rives sur lesquelles s’épand le platane d’Hippocrate et s’ouvre le port de Gnide, de débarquer à Jaffa et d’aller, comme de nouveaux croisés, adorer le saint sépulcre ! L’amour de l’antiquité fit un instant diversion aux préoccupations du matelotage et aux ardeurs de l’astronomie, car l’astronomie aussi avait ses adeptes. Les plus vaillans officiers s’adonnaient, avec une ferveur qui ne s’apaisa que quelques années plus tard, au culte des distances lunaires. C’est en ce moment que le capitaine Gautier, sur la gabare la Chevrette, déterminait dans toute l’étendue du bassin oriental de la Méditerranée, de Toulon jusqu’aux extrémités des côtes de Syrie et de Caramanie, une série de positions géographiques sur lesquelles les hydrographes qui l’ont suivi n’ont fait qu’appuyer leurs travaux ; ils n’ont rien trouvé à y reprendre. Du mont Saint-Élie de Paros et du mont Jupiter de Naxie, élevé de plus de 1,000 mètres, les officiers de la Chevrette avaient pu relever presque toutes les îles de l’Archipel. Dans une autre campagne, ils avaient fait le tour entier des côtes du Pont-Euxin, promené le pavillon français du Bosphore de Thrace au Bosphore cimmérien, des bouches du Phase à celles de l’Ister.

Le 4 juillet 1820, la Chevrette mouillait devant Sébastopol. Cette ville, située sur l’emplacement du village tartare d’Aktiar, venait de sortir du néant. Les bords de la baie se couvraient déjà de magasins immenses, de vastes casernes, de forts considérables. Les vaisseaux construits à Nicolaïef trouvaient ainsi à 56 lieues des bouches du Bug et du Dnieper les ressources d’un grand arsenal pour y compléter leur armement. Qui eût dît à cette époque, quand les officiers de la Chevrette rencontraient l’accueil empressé auquel devaient s’attendre de la part des sujets de l’empereur Alexandre les sujets du roi Louis XVIII, que ce seraient des mains françaises qui ouvriraient la tranchée devant Sébastopol, qui renverseraient ses remparts et feraient sauter ses monumens ? L’alliance des grands peuples ne devrait-elle pas être moins fragile, et n’y a-t-il donc plus d’affinités certaines qui puissent désigner aux nations de quel côté leur sympathie doit se diriger pour y rencontrer des amitiés durables ?

Ne croyez pas qu’il n’y eût que des philosophes sur la Cléopâtre, des poètes sur l’Espérance et des astronomes sur la Chevrette. Nous étions alors tellement désabusés de la gloire qu’un certain parfum d’idylle se répandait en tous lieux. Les rois traduisaient Horace, et les officiers de marine se faisaient naturalistes. On les voyait courir après le Carabus scabrocus ou chercher avec opiniâtreté la chenille du Sphinx Nérii. C’est ainsi que Dumont d’Urville préludait à ses grandes campagnes d’exploration. Il cueillait des simples sur la plage de Trébisonde et sur les collines de Therapia. C’est à Therapia que le sort propice, sort dont on aime à l’entendre se féliciter avec effusion, lui envoya dans le fils aîné du marquis de Rivière, « charmant enfant à peine âgé de sept à huit ans, » un collaborateur qui unissait déjà « aux qualités les plus aimables une instruction bien rare dans un âge aussi tendre. » Continuant de poursuivre la flore de l’Archipel sur tous les îlots que le capitaine Gautier choisissait pour ses stations astronomiques, l’ardent botaniste se trouva un beau jour en présence de deux fragmens de marbre dont l’ensemble avait dû composer jadis le corps d’une déesse. Un paysan les avait rencontrés trois semaines auparavant sous sa bêche. Dumont d’Urville jugea ces débris « d’un bon goût ; » il admira « cette femme dont la main gauche relevée tenait une pomme et dont la droite soutenait une ceinture habilement drapée au-dessous des reins. » Ses cheveux, retroussés par derrière et retenus par un bandeau, lui parurent encadrer « une figure fort belle et qui eût été bien conservée, si le bout, du nez n’avait été légèrement entamé. » Le seul pied qui restât était nu. Les oreilles percées avaient dû porter des pendans. De retour à Constantinople, Dumont d’Urville entretint avec enthousiasme l’ambassadeur de sa découverte. Le premier secrétaire d’ambassade, M. de Marcellus, fut dépêché immédiatement sur les lieux ; mais déjà le paysan, las d’une trop longue attente, avait vendu pour 150 francs environ, sa statue à un prêtre grec qui se proposait d’en faire hommage au drogman du capitan-pacha. En Turquie, heureusement chose conclue n’est pas toujours chose faite. M. de Marcellus arriva au moment où les débris allaient être embarqués pour Constantinople. Il protesta, demanda des juges, et, prêt à livrer bataille, s’il le fallait, pour défendre son trésor, finit par l’emporter, grâce à la connivence des primats. Quand la flotte ottomane vint faire sa tournée dans les îles et que le drogman fut informé de ce qui s’était passé, il s’en montra vivement irrité. Les primats convoqués reçurent la bastonnade ; mais la Vénus de Milo nous était restée, et M. de Marcellus l’avait dirigée sur Paris.

Ainsi sortaient peu à peu de l’oubli les souvenirs d’un passé dont rien encore n’avait égalé les merveilles. Les voyageurs qui, de tous les coins de l’Europe rendue aux travaux de la paix, accouraient contempler ces précieuses reliques s’imprégnaient presque à leur insu d’une secrète sympathie pour le peuple dont les ancêtres avaient produit de tels chefs-d’œuvre. Les réminiscences classiques, l’enthousiasme des antiquaires, ont beaucoup contribué à l’appui que la révolution grecque a reçu de l’extérieur. Cet appui s’est manifesté avec énergie au moment où l’insurrection allait succomber, mais ce n’est pas l’Europe qui la première a aidé la Grèce à soulever la pierre de son tombeau ; c’est, je ne crains pas de le répéter, un Turc rebelle à son maître, le farouche et sanguinaire gouverneur de l’Épire.

Avec toute sa cautèle et toute son habileté, Ali de Tébélen n’était qu’un sauvage. Son étroit génie n’embrassait qu’un horizon borné. Plus infatué de l’orgueil de sa race qu’attaché aux préceptes de sa religion, véritable type du guerrier albanais, il n’eût jamais pu atteindre à la taille du pacha d’Égypte. Il était du pays qui avait vu naître Pyrrhus. Méhémet-Ali était digne d’appartenir à la contrée qui donna le jour à Alexandre. Dans ses plus grands écarts, quand il luttait pour sa vie et pour sa souveraineté, le pacha rouméliote se garda soigneusement de tout pacte dangereux avec les infidèles. Il voulait vaincre le sultan, mais sans ébranler l’islamisme. Tel est le trait marquant qui distingue sa conduite, et à ce trait seul les hommes d’état auraient pu reconnaître un fondateur d’empire. Le pacha albanais au contraire fut l’instrument inconsidéré de la régénération d’un peuple qui n’avait, sous aucun rapport, ses sympathies, et qu’il n’entrait certes pas dans sa pensée d’affranchir. Sa capitale devint pour les Grecs un centre d’action et presque un foyer littéraire. Ils apprirent la guerre dans son camp et la politique à sa cour. Quelques-uns, et des plus illustres, ne montrèrent que trop quelles leçons ils avaient reçues à son école.

Ali s’était proposé, avant tout, d’abaisser l’aristocratie foncière, dont il prévoyait la résistance au pouvoir indépendant que depuis longtemps il convoitait. Usant tour à tour de violence et d’adresse, il avait fait passer la richesse et l’autorité militaire des mains des familles turques aux mains avides de ses compatriotes. Divisés en deux grandes tribus que sépare le Scombi, portant au nord de ce fleuve le nom de Guègues, celui de Tosques au midi, les Albanais forment une race distincte en Europe. Pendant le dernier siècle, au fur et à mesure que déclinait l’importance des anciennes milices, ces soldats montagnards, toujours prêts à vendre leurs services aux gouverneurs qui les voulaient accepter, avaient rapidement grandi en considération et en puissance. Tous les pachas tenaient à s’entourer d’une garde composée d’aussi valeureux mercenaires. Le costume albanais devint à la mode, et les plus fiers Ottomans portèrent avec orgueil la fustanelle blanche des Tosques. Les Grecs eux-mêmes, quand le second fils d’Ali, Vely-Pacha, gouverna la Morée, adoptèrent ce vêtement, symbole de vaillance, et en firent l’élégante parure des palikares. L’idée de fonder un empire albanais sur les ruines de l’empire chancelant de Constantinople eût donc pu germer dans l’esprit d’un pacha ambitieux ; il est fort douteux qu’Ali ait préparé, ait même jamais entrevu un dessein aussi vaste. Ses premiers efforts pour rendre à l’autorité le prestige dont l’avait insensiblement dépouillée une oligarchie ignorante et hautaine avaient eu l’approbation sans réserve du sultan ; mais bientôt l’excès de son zèle le rendit suspect. Pour oser le frapper, le divan, suivant sa coutume invariable, le voulut d’abord affaiblir. Il commença par enlever à son fils l’important pachalik de la Morée. Ali comprit sans peine la portée de ce premier coup. Prévoyant dès ce jour les desseins sinistres de la Porte, il s’occupa de chercher en tous lieux des appuis, et, parmi ses compatriotes, des vengeurs pour ses griefs personnels. Ismaël-Bey lui était allié par le sang, mais Ali lui attribuait les mesures dont il avait eu à se plaindre. Il le fit attaquer en plein midi par trois assassins dans les rues de Constantinople, au mois de février de l’année 1820. Échappé à cet assaut, Ismaël reçut l’ordre de marcher contre le pacha rebelle. Toutes les forces de l’empire furent mises en mouvement. Les Guègues et les Bulgares s’avancèrent pour cerner la Basse-Albanie. Ali appela les Grecs aux armes ; il était trop tard, ses défenses étaient déjà tournées, et avant d’avoir pu recevoir de cette diversion le secours qu’il en attendait, il voyait arriver devant Janina les troupes conduites par Ismaël. Il n’eut que le temps de brûler la ville et de se réfugier dans la citadelle avec 6,000 hommes. Pendant l’été, une division de la flotte ottomane arriva sur la côte d’Albanie, et, au moment où Arta était assiégée par terre, le capitan-bey canonnait Prevesa. Un des fils d’Ali commandait dans cette place ; il la livra sans essayer de la défendre. Ismaël put ainsi recevoir de la flotte sa grosse artillerie et ses munitions. Au mois d’octobre 1820, il ouvrait le feu sur la forteresse qui forme l’acropole de Janina. Ali était perdu. Le vieux lion cependant résistait encore. « Il continue, à l’étonnement de tout le monde, écrivait de Zante le vice-consul de France, M. Bourbaki, de combattre, enfermé dans le petit château de la ville, bien qu’il ait été abandonné de toutes ses troupes et de ses trois fils. Toutes les côtes, de Missolonghi à Valona, sont occupées par les troupes du grand-seigneur, ainsi que la Haute et la Basse-Albanie. Tout cela a eu lieu en moins de deux mois. L’apparition de sept à huit bâtimens de guerre a suffi pour anéantir ce terrible homme. »

Dès la fin de 1820, les négocians étrangers, les consuls, les capitaines de nos navires de guerre, sont unanimes quand ils parlent de la Grèce ; tous y signalent à l’envi l’attitude séditieuse des chrétiens. La révolution vient d’éclater en Espagne ; les îles ioniennes s’agitent sous la main de l’Angleterre, qui, « avec son sang-froid habituel et le plus grand calme, continue d’accabler ses protégés d’impositions et de les appauvrir. » Le démon de la discorde est de nouveau déchaîné sur le monde. Inquiète, ébranlée, avertie de toutes parts, la Porte n’ose pas cependant détourner son attention de l’Épire. C’est toujours de ce côté qu’elle expédie des soldats, des vaisseaux, des approvisionnemens. Ali est le seul ennemi que le sultan Mahmoud se préoccupe d’abattre. Ismaël a paru trop lent ; on le remplace et bientôt on le décapite. Kourchid-Pacha, gouverneur de la Morée depuis le mois de novembre 1820, est nommé séraskier à sa place. Malgré les inquiétudes que doit lui causer l’état de fermentation où se trouve la Grèce, Kourchid n’hésite pas. Il part, emmenant avec lui tout ce qu’il peut rassembler de troupes, et se rend à marches forcées sous les murs de Janina. Il a laissé à Tripolitza son lieutenant ; mais il l’a laissé sans forces, car, malgré tous les secours envoyés à l’armée d’Albanie, cette armée ne dépassera pas 20,000 hommes.

« Maintenant ou jamais, » tel dut être le sentiment qui, comme un trait de flamme, parcourut la Morée, quand elle se vit tout à coup dégarnie de troupes ottomanes, armée par les soins d’Ali, excitée par ses agens et unie dans une seule pensée, celle de la lutte. Ce ne fut point cependant la Morée qui donna aux populations chrétiennes le signal de l’insurrection. Ce signal leur vint d’Odessa et des principautés danubiennes. Odessa était le foyer de la conspiration hétairiste. Les peuples à cette époque aimaient à travailler dans l’ombre ; le temps était aux sociétés secrètes. L’hétairie fut une sorte de carbonarisme orthodoxe dont la trame s’étendit lentement pendant un quart de siècle et finit par envelopper tous les états européens du sultan. Le mouvement hétairiste avait choisi pour chef le fils d’un ancien hospodar de la Valachie déposé en 1806, le prince Alexandre Ipsilanti. Devenu major-général au service de la Russie, blessé à la bataille de Kulm, où il avait perdu le bras droit, le prince, aussi vaillant soldat que mauvais politique, croyait le peuple grec disposé à l’acclamer comme son suzerain, et ne doutait pas que les 6 millions d’âmes de la Roumanie ne se levassent à la voix des boyards, qui les avaient toujours traités avec moins de merci que les Turcs. Fort des stipulations du traité de Bucharest, — ce traité n’avait restitué les provinces danubiennes à la Turquie qu’en lui déniant le droit d’y faire entrer des troupes sans l’aveu préalable du tsar, — le prince Ipsilanti franchit le Pruth le 6 mars 1821. Le 9 avril, il était à Bucharest. Ce fut le terme de son entreprise. En deux mois, il avait réuni 2,000 hommes à peine ; l’empereur Alexandre le désavouait, le patriarche de Constantinople lançait contre ses complices l’anathème, et les troupes ottomanes qui bordaient le cours du Danube venaient de recevoir de la Russie l’autorisation de passer sur l’autre rive du fleuve. A la fin de mai, le pacha de Silistrie avait rétabli l’autorité du sultan à Iassy et à Bucharest. Le 26 juin, le prince Ipsilanti était réfugié sur le territoire autrichien.

La tentative infructueuse des principautés heureusement n’avait rien perdu ; l’élan cette fois était trop bien donné. Ali-Pacha ne se rendait pas, et continuait à retenir devant Janina l’armée de Kourchid. La Grèce, la véritable Grèce, se levait à son tour. Elle se levait à ce cri, qui fut pendant sept ans de cruelles épreuves son unique appui et sa patriotique devise : « les Grecs et les Turcs ne peuvent plus vivre ensemble. » Elle se levait comme elle ne s’était point levée encore, — pour mourir ou pour triompher. Une nouvelle période, de nouveaux devoirs commençaient pour la station française.

E. Jurien de la Gravière.
  1. Rapport du commandant Le Ray, aide-de-camp de l’amiral de Rigny (Milo, 22 septembre 1825).