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Les Morts ne meurent pas

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Le Figaro du 29 août 1915 (p. 2-12).


LES MORTS
NE MEURENT PAS


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Lorsqu’on voit l’effroyable perte de tant de jeunes existences, lorsqu’on voit tant de forces physiques et morales, tant d’intelligences et de magnifiques promesses impitoyablement abattues en leur premier essor, on est près de désespérer. Jamais si belles énergies, si belles espérances ne furent ainsi jetées, pêle-mêle, coup sur coup et sans relâche, dans un néant d’où ne monte aucune réponse. Jamais l’humanité, depuis qu’elle existe, ne fit pareil gaspillage de ses trésors, de sa substance et de son avenir.

Depuis plus de douze mois, sur tous les champs de bataille, où les plus braves, les plus sincères, les plus ardents et les plus dévoués meurent nécessairement les premiers, et où les moins courageux, les moins généreux, les faibles, les malades, les moins désirables, en un mot, ont seuls quelque chance d’échapper au carnage, s’opère une sorte de monstrueuse sélection à rebours qui semble méthodiquement poursuivre la ruine de l’espèce. Et l’on se demande avec inquiétude quel sera l’état de la terre après la grande épreuve, et ce qu’il restera et ce qu’il adviendra d’une humanité décapitée et diminuée de tout ce qu’elle avait de plus haut et de meilleur.

Il est certain que la question est une des plus sombres qu’ait eues à se poser l’anxiété des hommes. Il y a là une vérité matérielle devant laquelle on demeure désarmé ; et si on l’accepte telle qu’elle se présente, on ne découvre aucun remède au mal qui nous menace. Mais les vérités matérielles et tangibles ne sont jamais qu’un angle plus ou moins saillant de vérités plus grandes et profondément immergées. D’autre part, le genre humain semble être une force de la nature si nécessaire et si indestructible, qu’il a toujours, jusqu’ici, non seulement surmonté les épreuves les plus désespérées, mais a su en tirer avantage et en sortir plus grand et plus fort qu’il n’était.

Il est entendu que la paix est préférable à la guerre ; ce sont deux termes qu’il est insensé de comparer entre eux. Il est entendu que si ce cataclysme déchaîné par une folie sans nom ne s’était pas abattu sur le monde, l’humanité eût sans doute atteint avant peu un point culminant dont il est impossible de prévoir les surprises et les révélations. Il est entendu que si le tiers ou le quart des sommes fabuleuses dépensées pour exterminer et détruire avait été consacré à des œuvres de paix, toutes les iniquités qui empoisonnent l’atmosphère que nous respirons eussent été magnifiquement réparées et que la question sociale, qui est la grande question de vie ou de mort que la justice pose à l’avenir du genre humain, eût été une fois pour toutes et définitivement résolue dans un bonheur que nos fils ou nos petits-fils ne connaîtront peut-être pas encore. Il est entendu que la disparition de deux ou trois millions de jeunes vies fauchées au moment où elles allaient s’épanouir, laissera dans l’histoire un abîme qu’il ne sera pas facile de combler, comme il est entendu que parmi ces morts se trouvaient des intelligences et des génies qui ne reviendront plus et qui portaient des inventions et des découvertes qu’on ne retrouvera peut-être pas avant des siècles. Il est entendu que nous ne connaîtrons jamais les conséquences de ce refoulement du progrès et de ces dilapidations sans précédent. Mais tout ceci accordé, il est bon de se ressaisir et de se redresser. Il n’y a pas de perte irréparable. Tout se transforme, rien ne périt et ce qui paraît jeté au néant n’est nullement anéanti. Notre monde moral comme notre monde physique est une sphère immense mais hermétiquement close d’où rien ne peut sortir, d’où rien ne peut tomber pour se dissoudre dans l’espace. Tout ce qui existe, tout ce qui se fait sur cette terre y demeure et y porte ses fruits ; et les pires dilapidations ne sont que des richesses matérielles ou spirituelles, un instant projetées, qui retombent sous une autre forme. Il n’y a pas d’issue, il n’y a pas de fuites, il n’y a pas de fissures, il n’y a pas d’à côté, il n’y a pas de déchet ou d’oubli. Tout cet héroïsme, de toutes parts répandu, ne quitte pas notre globe ; et si le courage de nos combattants semble si général et si extraordinaire, c’est que toute la puissance des morts est passée dans ceux qui survivent. Toutes ces forces de sagesse, de patience, d’honneur, de sacrifice qui croissent de jour en jour, et que nous-mêmes, qui sommes loin du danger, sentons monter en nous sans savoir d’où elles viennent, elles ne sont autre chose que l’âme des héros que recueillent et qu’absorbent nos âmes. Il est bon, par moments, de considérer les choses invisibles comme si on les voyait. C’est à quoi s’appliquèrent les grandes religions qui ne firent que représenter sous des formes appropriées aux mœurs qu’elles rencontraient les vérités latentes, profondes, instinctives, universelles et essentielles qui mènent l’humanité. Toutes ont pressenti et reconnu cette vérité haute entre les plus hautes : la communion des vivants et des morts, et lui ont donné des noms divers qui désignent la même certitude mystérieuse : réversibilité des mérites chez les chrétiens, transmigration ou réincarnation des âmes chez les bouddhistes, shintoïsme ou culte des ancêtres parmi les Japonais, qui sont plus convaincus que nul autre peuple que les morts ne cessent pas de vivre, dirigent tous nos actes, s’élèvent par nos vertus et deviennent des dieux.

« L’une des surprises de l’avenir, dit quelque part Lafcadio Hearn, l’écrivain qui a le mieux étudié et compris cet admirable culte des ancêtres, l’une des surprises de l’avenir sera assurément le retour à des croyances et à des idées depuis longtemps abandonnées parce qu’on était persuadé qu’elles ne contenaient aucune vérité, — croyances qu’appellent encore barbares, païennes, médiévales ceux qui les condamnent par simple routine. De jour en jour, les recherches de la science nous apportent de nouvelles preuves que le sauvage, le barbare, l’idolâtre, le moine, sont arrivés, par des routes différentes, aussi près de certains points de l’éternelle vérité que n’importe quel penseur de ce siècle. Nous apprenons aussi que les théories des astrologues et des alchimistes n’étaient que partiellement et non point totalement fausses. Nous avons même des raisons de supposer qu’aucun rêve du monde invisible, qu’aucune hypothèse de l’invu ne furent jamais imaginés dans lesquels la science future ne retrouvera quelque germe de réalité. »

On pourrait, à ces lignes, ajouter bien des choses ; notamment tout ce que la métapsychique, la plus récente de nos sciences, est en train de découvrir au sujet des facultés miraculeuses de notre subconscient. Mais pour revenir plus directement à ce que nous disions, n’a-t-on pas remarqué qu’après les grandes batailles de l’Empire, les naissances se multiplièrent d’une façon extraordinaire, comme si les vies brusquement fauchées dans leur fleur n’étaient pas réellement mortes et avaient hâte de reparaître parmi nous afin d’y achever leur carrière ? Si l’on pouvait suivre des yeux ce qui se passe dans le monde idéal qui nous domine de toutes parts, on constaterait sans doute qu’il en va de même des forces morales qui semblent se perdre sur les champs de carnage. Elles savent où aller, elles connaissent leur but et elles n’hésitent point. Ce que nos admirables morts abandonnent, c’est à nous qu’ils le lèguent ; et quand ils périssent pour nous, ce n’est pas métaphoriquement et d’une manière détournée, mais très réellement et d’une façon directe qu’ils nous laissent leur vie. Tout homme qui succombe dans un acte de gloire émet une vertu qui redescend sur nous ; et dans la violence d’une fin prématurée, rien ne s’égare et rien ne s’évapore. Il donne en grand et d’un seul coup ce qu’il nous eût donné dans une longue existence de devoir et d’amour. La mort n’entame pas la vie ; elle ne peut rien contre elle. Le total de celle-ci demeure toujours pareil. Ce qu’elle enlève à ceux qui tombent entre en ceux qui restent debout. Si le nombre des lampes diminue, la hauteur de la flamme s’élève. La mort ne gagne rien tant qu’il y a des vivants. Plus elle exerce de ravages, plus elle augmente l’intensité de ce qu’elle n’atteint point ; plus elle poursuit ses victoires illusoires, mieux elle nous prouve que l’humanité finira par la vaincre.

Maurice Maeterlinck.