Les Mystères de Londres. Livre 3 : La Grande Famille/Texte pour liseuse

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Troisième partie : La Grande Famille
◄     ►


LES


MYSTÈRES


DE LONDRES



PAR


SIR FRANCIS TROLOPP.


VI




PARIS,
AU COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS,
QUAI MALAQUAIS, 15.
1844




TROISIÈME PARTIE.


LA GRANDE FAMILLE.



I


VEILLE.


Au premier étage de la magnifique maison que le marquis de Rio-Santo habitait dans Belgrave-Square, se trouvait, outre son appartement privé, une suite de chambres meublées avec ce même luxe prodigue et à la fois de bon goût qui faisait d’Irish-House entier un tout homogène et réellement merveilleux. Ces pièces n’avaient point de destination propre ; néanmoins, elles n’avaient pas toujours été désertes depuis l’arrivée de Rio-Santo en Angleterre, et les bruits du fashion de Londres laissaient planer un vague mystère sur leur destination.

Un proverbe, qui n’a pas le sens commun, dit que la voix du peuple est la voix de Dieu ; mais, si paradoxal que soit la sagesse des nations, elle n’a pas encore poussé l’extravagance jusqu’à formuler quelque vide et banal axiome touchant la voix des salons. S’il nous était permis de placer notre mot à ce sujet, nous qui n’avons aucune espèce de prétention au titre de fabricant de pensées, nous dirions que c’est la voix du diable.

Telle est notre opinion sincère et loyalement exprimée.

Quoi qu’il en soit, le West-End, qui s’occupait énormément de Rio-Santo, mâchait parfois à vide lorsque ce grand marquis ne faisait rien d’extraordinaire pendant vingt-quatre heures. Alors, appel aux imaginations ! — Deux mille âmes poétiques de ladies rêvaient quatre mille histoires bizarres, dont un nombre double de dandies se faisaient les éditeurs responsables. Entre deux épisodes de sport, le gentleman rider lui-même trouvait le temps de glisser sa version.

Un tailleur ferait sa fortune avec la millième partie de la publicité prodiguée ainsi à des contes sans queue ni tête.

Pour ce qui regarde cette portion d’Irish-House, ordinairement inhabitée, dont nous parlons présentement, nous étonnerions profondément le lecteur si nous mettions sous ses yeux la moitié des hypothèses hasardées par les misses et les ladies du haut fashion sur ces chambrés vides.

La moins hardie de ces suppositions fut émise par l’Honorable Cicely Kemp, fille cadette du comte de Drummolon-Castle, laquelle dit, un soir, en secouant les longues boucles blondes qui jouaient le long de ses joues d’enfant, que Rio-Santo avait là un harem soigneusement colligé dans les cinq parties du monde.

L’Honorable Cicely Kemp allait avoir dix-sept ans dans onze mois.

L’idée eut quelque succès, un succès d’estime ; mais elle fut détrônée par la brillante invention de lady Magaret Wawerbembilwoodie, qui prétendit que le marquis possédait douze chambres de plain-pied, ornées chacune de vingt-quatre portraits de femme.

Ces deux cent quatre-vingt-huit portraits étaient ceux des principales maîtresses de Rio-Santo, suivant lady Wawerbembilwoodie.

On trouva le mot principales sublime. — De fait, ce mot donnait au calcul de lady Margaret une portée gigantesque.

Quoi qu’il en soit, c’est dans l’une de ces chambres, où nul des nobles amis de Rio-Santo n’avait jamais pénétré, que nous le retrouvons.

Cette pièce n’avait aucun rapport avec l’idée que s’en faisaient les imaginations exaltées de nos ladies. On n’y voyait qu’un seul portrait de femme, et il n’y aurait point eu de place pour en mettre vingt-trois autres, car la chambre avait peu d’étendue, et deux grandes glaces qui tranchaient sur les mats reflets d’une tenture de velours sombre en occupaient presque toute la largeur.

Le portrait de femme était suspendu entre deux croisées dont les épais rideaux abaissaient leurs plis jusqu’à terre. Vis-à-vis du portrait, il y avait un lit. Derrière les rideaux du lit, on entendait la stridente respiration d’un être humain aux prises avec la fièvre.

Une lampe, recouverte d’un abat-jour, brûlait sur la table, et sa clarté voilée luttait contre les premiers rayons du jour, qui commençaient à donner de la transparence aux draperies rabattues des fenêtres.

Rio-Santo était assis au pied du lit dans un fauteuil.

C’était une belle et douce femme que celle dont le portrait apparaissait vaguement aux lueurs ennemies de la lampe mourante et du jour naissant. Une expression de bonté touchante qui dominait dans sa physionomie n’en excluait ni la noblesse, ni même cet attrait fugitif et enviable que les experts appellent le piquant. Elle semblait fort jeune et portait le costume des misses du gentry à l’époque de nos dernières luttes contre la France.

Le costume de 1815, disgracieux en soi et fatal aux femmes ordinaires, comme le peuvent prouver surabondamment les divers portraits de ce temps, a néanmoins quelque chose de virginal et de naïf qui va bien aux beautés jeunes, riantes, suaves, dont le front d’enfant se couronne d’une candeur presque pastorale. Ces cheveux courts et bouclés, ce corsage haut, sans plis, relevant le sein et s’ajustant à une robe dépourvue de draperies, cadrent mal avec les grands traits et jettent du ridicule sur ces visages de reines qui ont besoin de l’éclat satiné des bandeaux, des reflets alternés des tresses ou de ces longues masses de boucles élastiques auxquelles peuvent seules suffire les opulentes chevelures de nos dames, et qu’on nomme pour cela des anglaises sur le continent. Il faut encore à ces visages les larges plis d’une robe disposée selon l’art, depuis que ne sont plus à la mode les lignes sévères de la draperie antique.

La jeune fille du portrait eût été plus belle encore peut-être avec notre costume moderne, mais sa toilette de 1815 lui allait bien, Ses cheveux, d’un brun clair et comme indécis, bouclaient, légers, presque transparents, sur le plus harmonieux front qu’on puisse voir. Ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ceux d’un enfant, mais d’un enfant que fait rêver le premier vent d’amour, et qui va s’éveiller femme. Il y avait de la finesse et de la raison dans l’ingénuité de son regard qui promettait une âme à la fois ferme et douce et tout un charmant ensemble de pureté, de soumission féminine, de franchise et de réflexion.

Un poète se fût, en vérité, pris d’amour pour cette ravissante fille rien qu’à voir son portrait, mais il y avait le costume qui était une date. — Cette ravissante fille était une femme, maintenant ; quinze ou dix-huit années avaient passé sur la fraîcheur veloutée de ces joues, et peut-être y avait-il à présent des rides à ce front si brillant et si plein.

Chacun a pu rencontrer en sa vie de ces fugitives et indéfinissables ressemblances qui frappent vivement à un moment donné pour disparaître ensuite. On les cherche : elles n’existent plus, et l’on pourrait même dire que, plus on les cherche, mieux elles nous échappent. De guerre las on renonce ; on se persuade que ce rapport entre deux objets qu’on voit actuellement dissemblables n’exista jamais. Ce fut une erreur de l’imagination, une fantasmagorie, un rêve… Puis, tout-à-coup, lorsqu’on n’y songe plus, la capricieuse ressemblance reparaît plus frappante ; elle vous saute aux yeux ; impossible de la méconnaître.

Qui peut produire cela ? Bien des choses assurément. Le jour, frappant les traits d’une certaine façon et mettant en relief certaines lignes d’ordinaire effacées, — le costume, la coiffure, un air de tête, un geste, un rien, — et aussi, et surtout un sentiment passant subitement du cœur sur le visage.

Il n’en faut pas davantage, et la ressemblance s’évanouit comme elle était venue. Fille du hasard, elle ne reviendra que si le hasard la ramène.

Aussi, nombre de gens se brisent la cervelle, se torturent la mémoire pour se rendre compte de ces passagères ressemblances qui les frappent soudain et qu’ils n’avaient jamais aperçues ; ils se demandent laborieusement à qui ressemble cet homme, à qui ressemble cette femme, qui ressemble positivement à quelqu’un de leurs connaissances. Ils cherchent et ne trouvent point. Comment trouveraient-ils ? Hier, il y avait un abîme entre le modèle et la copie ; demain cet abîme, fortuitement comblé, sera recreusé plus profond. Ces deux visages auxquels un jeu de lumière, un sourire, une boucle dérangée, donnent une mutuelle et surprenante analogie, sont notoirement dissemblables : c’est le blanc et noir, le beau et le laid.

Ceci expliquerait parfaitement pourquoi la plupart des ressemblances sont tour-à-tour établies et contestées. Il n’en est point de si impossible à méconnaître, qui, proclamée, n’ait fait hausser les épaules et soulevé quelque protestation.

À coup sûr, si nous avions rassemblé dans la chambre où veillait M. le marquis de Rio-Santo toutes les jeunes femmes qui jouent un rôle dans notre histoire, et qu’un de nos lecteurs, admis dans ce huis-clos, eût pu les comparer l’une après l’autre au portrait récemment décrit, nous voudrions faire la gageure qu’aucune d’elles ne lui eût semblé avoir le moindre rapport avec la peinture…

Mais c’est que Susannah ne souriait guère en l’absence de Brian de Lancester, et nous supposons Brian de Lancester absent.

Appelons-le. Dès qu’il paraît, le charmant visage de la belle fille s’éclaire, son œil s’allume, son front rayonne : on dirait qu’une divine auréole vient couronner sa beauté.

Cette auréole, c’est le sourire.

Or, maintenant, regardez Susannah souriante et regardez le portrait. N’y a-t-il pas entre ces deux figures de caractères si différents une frappante ressemblance ? Le sourire commun les rapproche ; on dirait deux sœurs à présent. Ce qu’il y a de doucement mélancolique dans le sourire du portrait concorde avec l’arrière-nuance de tristesse que la belle fille garde jusque dans son sourire. La rêverie de l’une est la gaîté de l’autre. Leurs traits diffèrent, et aussi l’expression de leurs traits, car l’une a la grâce débile de l’enfance et l’autre déjà le charme hautain et noble de la femme forte, mais chez tous deux rayonne la naïveté du premier âge. Seulement, nous le répétons une fois encore, c’est la mélancolie de la jeune fille du portrait qui ressemble à la gaîté de Susannah.

Et comme la jeune fille du portrait paraît être de celles qui sourient franchement d’ordinaire, dans une demi-minute, Susannah ne lui ressemblera plus…

Ces choses sont fugitives. Elles importent peu. On les jugera certainement frivoles. — Bon Dieu ! miladies, que vous devenez sérieuses depuis qu’une demi-douzaine de professeurs français viennent vous enseigner, chaque saison, l’algèbre, l’histoire et l’astronomie ! Prenez garde, au nom du ciel ! le sérieux enlaidit, et lorsque ces professeurs indiscrets retournent en France, Paris entier, saisi d’une indicible horreur, apprend que lady Drummond compose des vers grecs avec une facilité lamentable ; que la comtesse d’Aboyne résout des équations d’un degré fabuleux, et que miss Elmina Elliot, la rose fille du comte de Saint-Germain, partage ses gracieux loisirs entre la trigonométrie et le calcul différentiel.

Et Paris bat des mains avec moquerie, mesdames, et sa vieille jalousie, heureuse de se satisfaire en ceci, confond la plus belle moitié de notre joyeuse Angleterre sous l’odieuse, l’outrageante, l’abominable épithète de bas-bleu.

Or, si vous saviez, miladies, ce que c’est à Paris qu’un bas-bleu !…

Mais nous sommes dans Belgrave-Square, où jamais bas-bleu parisien ne posa son pied crotté.

Vis-à-vis du portrait, comme nous l’avons dit, se trouvait un lit, dont les rideaux entrouverts laissaient passer le râle fiévreux d’un malade.

Lorsqu’un souffle de vent faisait monter tout-à-coup et briller davantage la flamme affaissée de la lampe, l’œil apercevait, au fond de l’alcôve, le masque pâle et amaigri d’un homme. Cet homme ne dormait pas, mais la souffrance qui pesait sur lui l’enchaînait, immobile, à sa couche. Ses yeux s’ouvraient par intervalles, tantôt ardents et rouges dans la profondeur de leurs caves orbites, tantôt abattus, éteints, morts, sous le plomb d’une paupière laborieusement soulevée. Il eût été fort difficile de distinguer le détail de ses traits ; car outre l’obstacle résultant du milieu obscur où se montrait vaguement cette figure ravagée, une barbe épaisse la couvrait presque entièrement.

Le marquis de Rio-Santo, assis dans un fauteuil à l’endroit où s’ouvraient les rideaux relevés, contemplait le malade avec inquiétude, et semblait être en proie à une fièvre presque aussi intense que la sienne.

Il était pâle et réduit à un état de complet épuisement. Ses paupières, bleuies par la fatigue, ressortaient entre la blancheur maladive de son front et la bordure enflammée de ses yeux. Son corps, trop exquis dans ses proportions pour n’être point doué d’une vigueur peu commune, s’affaissait sur lui-même, comme si toute force l’eût abandonné. Il respirait péniblement et sa physionomie exprimait une amère tristesse.

Sept heures sonnèrent à la pendule d’une chambre voisine. Rio-Santo fit effort pour se retourner et regarda la fenêtre.

— Encore une nuit de veille après une journée d’oisiveté, murmura-t-il ; — cet homme dit vrai… il me tuera !

Une convulsion soudaine du malade agita brusquement les couvertures.

— Toutes deux !… toutes deux ! cria-t-il d’une voix caverneuse.

Rio-Santo se leva et passa sur le front du malade un mouchoir imbibé d’eau fraîche et de vinaigre.

— Toutes deux !… toutes deux ! dit encore celui-ci dont la voix s’affaiblit pour s’éteindre en un murmure indistinct.

— Toutes deux ! répéta Rio-Santo comme s’il eût cherché à lire sur le visage du malade un commentaire à cette parole ; — voilà six jours qu’il répète ces mots sans cesse… Je ne puis deviner quelle est sa pensée…

Il joignit les mains et un découragement plus amer se peignit sur ses traits tout-à-coup.

— Oh ! ma pensée, à moi, reprit-il, ma pensée !… Moi qui depuis quinze ans n’avais pas perdu une heure, voilà que je perds six jours au moment où chacun de mes jours pourrait valoir une année !… Pauvre Angus ! Il souffre, — et il est son frère à elle que tant et de si longues traverses n’ont pu me faire oublier !… Il faut bien que je lui sois en aide moi-même, puisque l’intérêt de ma sûreté éloigne tous les secours de son lit de souffrances… Oh ! ce que je fais est nécessaire ; — mais je donnerais un an de vie pour avoir le droit de quitter ce lit durant vingt-quatre heures !… Vingt-quatre heures ! Il aurait le temps de mourir douze fois !

Il se laissa retomber dans le fauteuil.

— Mon Dieu ! poursuivit-il après quelques secondes de silence et d’une voix que l’émotion faisait trembler, — ceux-là sont bien heureux et doivent être bien forts qui, pour accomplir une noble tâche, s’efforcent au grand jour et n’usent que de moyens avouables… Ceux-là doivent avoir au cœur une indomptable puissance qui, rappelant leurs souvenirs, ne voient au fond de leur mémoire qu’actions loyales et généreux dévouements… Mon but est grand… grand et sublime ! ajouta-t-il en relevant soudainement la tête ; — mais j’étais si faible ! Il y avait entre ce but et moi tant d’obstacles impossibles à franchir… Oh ! j’ai failli… et, une fois lancé hors de la route directe, je me suis laissé dériver au courant de mes passions folles… Je me suis reposé de mon gigantesque labeur en de gigantesques orgies..... Je n’ose regarder en arrière dans ma vie..... Pour rester fort, il faut que mon œil soit sans cesse fixé en avant… il faut que, fuyant mon passé, je me réfugie dans l’avenir… il faut que je marche… Et voilà que je m’arrête, mon Dieu ! et voilà qu’un homme tombe en travers de ma route !… Un homme qui est mon frère et dont l’aspect soulève ma conscience… un homme qui connaît de mes secrets ce qu’il faudrait pour me perdre !…

— Je l’ai vu, je l’ai vu ! dit sourdement Angus Mac-Farlane à ce moment : — j’ai vu sa poitrine percée d’un trou rond et rouge… et la voix des rêves m’a dit : — C’est le sang de tes veines qui doit le mettre à mort !

Rio-Santo regarda le malade avec un vague effroi.

— Me mettre à mort, répéta-t-il lentement ; — ce serait un châtiment terrible que de mourir de ta main, Mac-Farlane !… mais je ne pourrais pas me plaindre…

Ces mots furent suivis d’un long silence. Rio-Santo, le visage caché entre ses deux mains, semblait absorbé par de navrantes pensées.

Le jour montait cependant, et la lampe vaincue perdait parmi la lumière du dehors les dernières lueurs de sa flamme expirante.

— Selle Billy, mon cheval noir, Duncan de Leed ! dit tout-à-coup le laird d’une voix sonore ; — il faut que je passe la rivière aujourd’hui, afin d’aller à Londres, où je tuerai Fergus O’breane, l’assassin de mon frère Mac-Nab !

Rio-Santo se découvrit le visage et fit un geste de muette résignation.

— Je vais seller votre cheval Billy, Mac-Farlane, répondit-il ; — mais Fergus O’Breane est votre frère aussi… Vous n’aurez plus de frère quand vous l’aurez tué.

— C’est vrai, murmura le laird qui frémit douloureusement sous ses couvertures ; c’est vrai !…

Puis il ajouta d’une voix si confuse que Rio-Santo ne put l’entendre.

— Plus de frère et plus de filles !… Je les ai vues… toutes deux !… toutes deux !

Sa tête s’affaissa lourdement sur l’oreiller.

Rio-Santo se leva et tendit ses membres fatigués. Puis il se dirigea vers la fenêtre dont il sépara les rideaux.

Son œil se ferma en recevant immédiatement l’éclat du jour, et c’eût été, pour un témoin appelé à surprendre le secret de sa solitude, un spectacle douloureux que celui de l’anéantissement complet écrit en lisibles traits sur son visage, naguère encore si superbe.

Il semblait que le doigt de Dieu l’eût touché, comme Nabuchodonosor : il n’était plus que l’ombre de lui-même.

La chambre où il se trouvait donnait sur un étroit passage, conduisant des écuries de sa maison à Belgrave-Lane. Le passage était plein déjà de palefreniers et de grooms.

Rio-Santo les regardait, et il y avait de la jalousie dans son regard.

— Ils sont heureux ! murmura-t-il enfin ; — leur vie se passe sans autre fatigue que celle du corps… Ils ont des amis qui les suppléeraient au besoin et continueraient leur tâche fortuitement interrompue… Mais moi !… oh ! moi, je suis seul ! Mon œuvre est en moi, toute en moi ! Voici le seul homme à qui jamais j’aie montré un coin de mon âme ; et cet homme a le transport… Et il épuise mes forces en des luttes insensées. Il me tue en détail avant de m’assassiner tout d’un coup, comme il le fera quelque jour dans sa folie.

Il releva vivement les manches de sa robe de chambre.

— Il meurtrit mes bras, poursuivit-il ; ses ongles ont déchiré ma poitrine !… La fièvre le rend fort… Hier, le souffle me manqua, et je crus que j’allais mourir sous sa furieuse étreinte… Mon Dieu ! mon Dieu ! pitié ! — non pas pour moi, mais pour tant de malheureux qui souffrent et dont je voulais être le sauveur…

— Rio-Santo ! reprit Angus avec raillerie ; — on l’appelle maintenant Rio-Santo… Je sais, moi, ce que c’est que ce Rio-Santo… C’est Fergus, le bandit du Teviot-Dale, Fergus l’assassin… Fergus, que je ne tue pas, parce que mon cœur est lâche devant un homme que j’ai aimé… Mais je prendrai du courage pour obéir à la voix de mes rêves. Selle mon cheval, Duncan de Leed !

Rio-Santo l’écoutait tristement. — C’était justement l’indiscret délire d’Angus Mac-Farlane qui rivait le marquis à son chevet. Rio-Santo n’avait point de confident, et nulle oreille ne devait entendre ces secrets enfouis que divulguait la fièvre.

Et il restait là, lui dont la partie, commencée quinze ans auparavant, et conduite depuis avec une obstination patiente, infatigable, approchait du coup décisif. Il restait là, au risque d’échouer en vue du port.

Il aimait Angus ; — et, chez Rio-Santo, tout sentiment était fort. Son amour seul, qui était fort aussi, s’éteignait dans l’inconstance.

Angus, après avoir prononcé ses dernières paroles, se retourna dans sa couche comme pour s’endormir. Rio-Santo respira. — Mais presque aussitôt un frémissement convulsif s’empara de tous ses membres, tandis que sa pâleur devenait plus livide.

Le laird venait de se dresser sur son séant.

Rio-Santo s’approcha du lit doucement, releva ses manches et serra la ceinture de sa robe, comme s’il se fût préparé à une lutte désespérée.

Le laird, cependant, souriant sous les poils hirsutes de sa barbe mêlée, arrondit sa main en cornet et fit le geste de boire un verre de whisky à petites gorgées.

Puis il entonna d’une voix joyeuse et retentissante :

80

Il s’arrêta ; ses paupières battirent : il reprit plus lentement :

80

Pendant ce second couplet, sa voix s’était assourdie ; ses yeux, hagards, roulaient. — Rio-Santo tremblait.

Angus reprit encore :

80

Mac-Farlane haletait ; ses mains crispées déchiraient sa couverture ; un voile sanglant descendait sur ses yeux démesurément ouverts. — Rio-Santo ramassa ses membres, comme s’il allait bondir en avant et attaquer un dangereux ennemi.


II


AGONIE.


La ronde de Killarwan a bien des couplets, et pas une fillette, entre le Tweed et la Clyde, ne serait embarrassée pour vous les chanter tous depuis le premier jusqu’au dernier.

C’est l’histoire naïvement contée d’un bon gentilhomme de la vallée de Girvan qui part pour la chasse, laissant en son manoir les deux plus jolies filles que jamais vit amant.

Sa chasse le mène fort loin, par delà Pasley, tout auprès de Glasgow. Il reste quatre jours en route, crève son beau cheval rouan et ne fait en définitive rien qui vaille. — Hélas ! quand il revient au château, les gens de la montagne ont ravagé sa moisson, brûlé ses granges et enlevé ses filles.

Les deux plus jolies filles de Glen-Girvan !

Si Rio-Santo eût pu entendre jusqu’au bout cette ballade, il aurait deviné sans doute la cause de cette violente douleur qui alimentait sans cesse le délire d’Angus. Il aurait compris le sens de cette exclamation si souvent répétée :

— Toutes deux ! toutes deux !

Mais la fièvre ne laissait jamais au malheureux père le temps d’achever la ballade. Au bout de quatre ou cinq couplets, sa douleur arrivait à son paroxysme ; il voyait l’effroyable tableau de l’enlèvement des deux pauvres enfants endormies au fond du bateau de Bob, — et il s’élançait pour les secourir.

Lorsqu’il commença le quatrième couplet, sa bouche écumait déjà et tout son corps frémissait sous l’effort d’une invincible horreur.

Rio-Santo ne connaissait que trop bien ces redoutables symptômes. Depuis six jours, il soutenait, soir et matin, et parfois plus souvent, des luttes acharnées contre le laird, qui, dans son transport, voulait sauter par la fenêtre, croyant trouver la Tamise derrière. Et Rio-Santo, épuisé par une veille continuelle, non moins que par ces étranges batailles où le laird déployait cette vigueur surhumaine des fiévreux, qu’il faut d’ordinaire plusieurs hommes robustes pour contenir, sentait venir l’instant où ses forces le trahiraient.

De sorte que, cloué devant ce péril auquel nul n’aurait voulu croire, il attendait, comme les gladiateurs antiques à l’amphithéâtre, il attendait l’étreinte suprême, — car il ne souhaitait pas la mort d’Angus, qui l’eût rendu pourtant à cette lutte bien autrement sérieuse, à cette lutte aimée, à laquelle il avait donné sa vie.

Rio-Santo était fait ainsi. Là où des hommes honnêtes eussent montré le néant de l’honnêteté humaine en souhaitant vaguement une issue quelconque à cet écrasant combat, Rio-Santo se résignait et n’avait pas au fond du cœur l’ombre d’une égoïste pensée.

À Dieu ne plaise que nous mettions sans réserve au dessus des cœurs honnêtes ces âmes ouvertes à tous vents extrêmes, puissantes pour le mal autant que pour le bien ; qui ont en elles l’enfer et le ciel. — Nous constatons un fait purement et simplement, heureux d’échapper, à l’aide de notre insuffisance, modestement proclamée, à la nécessité de faire, sur ce sujet, riche assurément, en phrases rondes et sonores, une dissertation qui pourrait nous attirer, comme à l’un de nos confrères de France, les louanges intelligentes de quelque honorable recorder [1] (avocat-général), habitué aux fleurs abondantes et tant soit peu fanées de la rhétorique du Palais.

Le laird entonna d’une voix rauque et qui contrastait grandement avec la naïve bonne humeur des paroles, ce quatrième couplet :

80

80

Ces derniers mots, traînés sur un mode lugubre, furent suivis d’un râle déchirant. — Puis le laird rejeta violemment ses couvertures, mettant à nu ses jambes velues et d’une effrayante maigreur.

— Elles sont là ! elles sont là ! s’écria-t-il avec explosion ; toutes deux… toutes deux dans le bateau !… Mais je suis bon nageur !…

Il voulut s’élancer vers la fenêtre, suivant son habitude, par souvenir de cette autre fenêtre de l’hôtel du Roi George, donnant sur la Tamise. Une subite étreinte de Rio-Santo le contint.

Alors, il poussa un cri terrible ; ses yeux se rougirent jusqu’à paraître pleins de sang, son haleine brûla le visage du marquis, tandis que ses ongles labouraient furieusement sa peau.

Ce fut une lutte effroyable et comme on en voit parfois seulement dans ces maisons où des malheureux, pour un pauvre salaire, s’exposent aux attaques formidables des fous furieux. Angus, poussé par un délire qui atteignait son paroxysme, frappait, déchirait, mordait ; on eût dit un tigre délivré de sa chaîne. — Rio-Santo essayait vainement de le contenir. Ne pouvant rendre coup pour coup, et bornant sa résistance aux moyens de la plus stricte défensive, il recevait à chaque instant de terribles atteintes.

On entendait uniquement le râle furibond du malade et la respiration haletante du marquis.

En un instant, le lit fut inondé de sang. — Angus était sur son séant, une jambe hors du lit et l’autre étendue. Il avait un bras passé autour du cou de Rio-Santo qu’il serrait de toute sa force. De l’autre main il frappait sans relâche. Le marquis employait tous ses efforts à le retenir dans cette position, parce qu’il comprenait que le pied du laird une fois à terre et trouvant un point d’appui, son assaut deviendrait irrésistible. Rio-Santo était robuste, et sa situation désespérée lui rendit pour un instant sa vigueur native épuisée par six jours de martyre. Il réussit à renverser le laird sur l’oreiller, et crut en avoir fini avec cette crise. Le laird, en effet, demeura deux ou trois secondes immobile, mais au moment où Rio-Santo reprenait haleine, Angus se redressa fougueusement, saisit à deux mains sa gorge et l’étrangla en poussant un sauvage cri de triomphe.

C’en était fait du marquis. Ses bras étaient retombés inertes le long de ses flancs. Il ne pouvait plus ni se défendre ni même crier pour appeler du secours. Il n’avait pas perdu connaissance, mais il se sentait à tel point impuissant et perdu sous l’atroce pression de ces mains d’acier, rivées autour de sa gorge, que l’instinct de la défense s’éteignit en lui.

L’angoisse de ce moment ne se peut point décrire. Rio-Santo se voyait mourir. Avec lui croulait l’édifice qu’il avait si laborieusement dressé, seuil et de ses mains, depuis la pierre d’assises jusqu’au faîte. Ses desseins si vastes et si mûrs s’évanouissaient comme de fous rêves. Et comme il n’avait point de confident, rien de lui, — rien ! — ne restait en ce monde. C’était une mort complète, plus qu’une mort, c’était un naufrage dans le néant. Nulle trace ne devait survivre à son trépas ; il allait disparaître tout entier comme ces hérétiques dont on brûlait les cadavres au temps de barbarie, pour ensuite disperser leurs cendres aux vents.

À cette heure suprême, il se repentit amèrement d’avoir donné sa vie à un dévoûment vulgaire.

Il ne maudit point cet homme dont la démence l’assassinait mais il se maudit lui-même et regarda sa faiblesse en mépris. — Sa vie n’était pas à lui. En la jouant, il avait prévariqué ; en la perdant, il rendait d’un seul coup à son caractère les proportions humaines qu’il avait cru si long-temps dépasser. Il se refaisait homme, presque enfant ; il abandonnait un peuple pour tâcher vainement de sauver un maniaque !

Et lui dont le rêve était de soulever le monde, tombait mort, en une lutte où la victoire fût restée à quelque pauvre infirmier de Bedlam !

Toutes ces pensées, et bien d’autres que nous ne pouvons point dire parce que ce n’est lieu de détailler ici le plan auquel le marquis de Rio-Santo donnait toutes ses heures depuis quinze années, envahirent son cerveau à la fois. À l’aide de cette intuition perçante et synthétique qui est propre à l’agonie, il vit d’un coup d’œil son œuvre, son œuvre presque achevée ; il la vit grande, glorieuse, magnifique en son ensemble et dans chacune de ses parties ; — il la vit ainsi, mais ce n’était plus qu’un songe décevant ! Cette œuvre, il l’avait cachée à tous les yeux ; elle était enfouie en lui-même ; elle n’existait qu’à la condition de sa propre existence…

Que n’eût-il pas donné pour un jour de sursis !

Mais son avenir n’avait plus que quelques secondes. Angus riait et serrait toujours, piétinant joyeusement et poussant de temps à autre un triomphant hurrah.

Il croyait étrangler le ravisseur de ses filles.

L’espérance eût été désormais folie. Rio-Santo ferma les yeux de son esprit qui voyaient en arrière trop de choses regrettables, et tâcha de devancer l’apathie de la mort.

Mais ce fut en vain. L’horreur de son agonie atteignit son comble. — Il aperçut comme au travers d’un nuage, tout ce qu’il aimait, tout ce qu’il avait aimé. Lady Ophelia le caressait de son mélancolique et passionné sourire, Mary Trevor lui tendait sa main soumise, et une autre jeune fille vint pencher au dessus de lui son suave et charmant visage, tout imprégné de candeur enfantine et de gracieux amour…

Ce que nous décrivons ici avec la lenteur inhérente à la parole humaine, Rio-Santo ne fut pas un quart de minute à l’éprouver. Toutes ces choses diverses, sérieuses et frivoles, toutes ces choses d’amour et d’ambition ou appartenant à un sentiment plus vaste, plus haut, moins personnel que l’ambition, passèrent devant ses yeux, rapides, vives, éblouissantes.

Il y eut un monde de sensation dans cette agonie de quelques secondes.

Jamais son plan et les détails de son plan, simple dans sa conception, mais compliqué à l’infini, eu égard à l’exécution, ne lui étaient apparus aussi lucides.

— La vie ! quelques jours de vie, mon Dieu, pensait-il, et le succès ne peut m’échapper… Le but est là… sous ma main… je le touche !

On voit plus belles toujours et plus parfaites les choses qu’on va quitter pour jamais, et toute partie semble imperdable, qu’on est forcé d’abandonner avant le verdict du sort.

Rio-Santo, faible contre cette navrante épreuve, se réfugiait en d’autres souvenirs amers aussi, mais conservant, jusque dans leur amertume, une saveur amie. Il remonta par la pensée le courant de son existence et s’en alla chercher, par delà les récentes impressions de ses labeurs ardents ou de ses passagères amours, une mémoire bénie, un souvenir lointain, un amour pur.

Bien des fois, il avait mis cet amour cher encore sur les blessures qui atteignaient souvent son cœur parmi les hasards de sa vie aventureuse. C’était comme un baume souverain, comme un suprême remède.

Cette fois le remède agit encore. L’image évoquée parut et Rio-Santo sentit au dedans de soi une force calme…

Le laird, poursuivant sa victoire, venait de le renverser sur le tapis et pesait de tout son poids sur sa poitrine.

Rio-Santo, galvanisé un instant par ce surcroît de douleur physique, s’agita involontairement, puis redevint immobile.

Notre récit tourne ici fatalement en un cercle vicieux et notre plume hésite entre les deux tranchants d’un dangereux dilemme. Chaque phrase que nous ajoutons à la description de cette minute vue, pour ainsi dire, au microscope, donne à notre peinture un cachet d’invraisemblance apparente. Comment penser que tant de choses se soient passées en si peu de secondes.

Mais comment penser aussi, avant de l’avoir vu, qu’un imperceptible insecte possède autant et plus de parties distinctes qu’un quadrupède de grande taille ? Comment soupçonner qu’il se trouve dans une gouttelette d’eau des monstres dont l’aspect bizarre recule les bornes de la plus extravagante fantaisie ?

Nul ne saurait, à coup sûr, calculer ce que le cœur de l’homme peut recevoir d’impressions diverses en une seconde, ni ce qu’un cerveau surexcité peut concevoir durant le même espace de temps. La sensibilité du cœur, l’élasticité de l’esprit se multiplient aux instants de crise dans des proportions inconnues, et, mieux que tout à l’heure, maintenant que nous avons posé ces prémisses, nous pouvons répéter pour répondre à tous reproches :

Il y a un monde entier de sensations et de pensées dans une agonie de quelques secondes.

L’esprit du lecteur ne doit donc point se révolter à la comparaison du temps matériel qu’il faut pour qu’un homme, privé de souffle, perde connaissance, et du travail intellectuel, multiple, subtil, et qui semblerait demander des heures de méditation, que nous essayons de décrire chez le marquis de Rio-Santo mourant.

Il était renversé, la tête contre le tapis et les yeux volontairement fermés. En ce moment où toute chance de salut, si petite qu’on la puisse concevoir, lui était enlevée, il avait dit, comme nous l’avons vu, un douloureux adieu à ses rêves de grandeur, à ses gigantesques projets politiques, et appelait, parmi les convulsions mortelles qui précédaient l’immobilité suprême, un souvenir aimé, une consolation pour remplacer l’espoir enfui.

Le laird serrait toujours, il serrait plus fort ; — et pourtant sur le front de Rio-Santo, violet de sang et tout bariolé par le zigs-zag des veines violemment engorgées, une vague expression de repos vint s’asseoir.

Ce fut comme la goutte d’eau fraîche donnée au martyr cloué sur la croix.

Le souvenir appelé venait de descendre, heureux et serein, au fond du cœur de Rio-Santo. Un visage charmant et jeune, portant sa chevelure d’un brun nuancé sur un front d’enfant, comme une auréole d’angélique ignorance, rayonnait dans sa mémoire. Ce visage, dont rien ne saurait dire les séductions naïves, était sans aucun doute l’original du portrait suspendu entre les deux fenêtres ; mais combien il était plus beau que le portrait !

Il y avait entre eux en effet deux termes d’une progression dont tout amant connaît la magique puissance : il y avait d’abord la distance du portrait à l’original, de la froide copie à la beauté vivante dont le sein bat, dont l’œil pétille ou se voile, dont le sang court sous l’enveloppe lactée d’une douce peau ; il y avait en outre la distance de la réalité au souvenir, de la prose à la poésie.

Rio-Santo, parmi son supplice, eut un véritable mouvement de bien-être, et certes il fallait que le coin de sa mémoire où vivait cette image chérie fût bien meublé de doux souvenirs, pour qu’un pareil effet pût se produire en cet horrible moment.

Car le laird se fatiguait de serrer, et serrait plus fort pour serrer moins long-temps.

Rio-Santo sentit monter dans sa poitrine son dernier soupir. — L’idée de cette pure enfant qui consolait son agonie s’alliait sans doute en lui à la pensée du ciel, car le nom de Dieu vint expirer sur sa lèvre.

Puis, dans un suprême effort, sa voix étouffée jeta faiblement cet autre nom :

— Marie !

Angus Mac-Farlane tressaillit légèrement et lâcha prise aussitôt.

— Marie ! répéta-t-il, — qui parle de Marie ?

Il pencha son oreille jusque sur la bouche de Rio-Santo. — Rio-Santo ne prononça pas le nom une seconde fois. — Il ne respirait plus.

Angus se redressa. — Quelque idée nouvelle passait au travers de sa cervelle dérangée par la fièvre.

— Que fais-je ici ? murmura-t-il ; — ah ! ah ! c’est bien, je vais aller dans Cornhill voir mes filles… Elles doivent être bien belles maintenant !

Son œil retomba sur Rio-Santo. — Il fit en arrière un bond prodigieux qui le porta jusque auprès du portrait.

— Fergus ! gronda-t-il avec épouvante et colère ; — Fergus O’Breane !… Toujours l’image de Fergus mort et tué par moi !… La voix des rêves me le disait cette nuit encore… Oh ! je me souviens… la voix des rêves, qui est la voix de mon frère Mac-Nab, me disait : — C’est ton sang, le sang de les veines qui doit le mettre à mort… Mon Dieu ! ce doit être une horrible chose que de tuer un homme qu’on a aimé… un homme qu’on aime !

Il détourna la tête avec horreur de ce qu’il croyait être une vision surnaturelle. Dans ce mouvement, son regard rencontra le portrait suspendu entre les deux croisées.

— Mary ! murmura-t-il doucement ; — je savais bien que j’avais entendu prononcer le nom de Mary… La voilà… ma bonne sœur Mary !… Elle ne me voit pas, car elle viendrait bien vite embrasser son vieux frère… oui, je suis vieux, moi… Et comme elle est jeune, elle ! Elle a bien souffert aussi, pourtant.

Le froid du parquet se fit sentir à ses pieds sans chaussures, et il s’aperçut de sa nudité. Ses traits flétris, et auxquels une barbe hérissée donnait une apparence de sauvage férocité, peignirent tout-à-coup l’embarras d’un enfant pris en faute par un maître sévère. Il tendit ses bras décharnés vers le portrait et sourit avec flatterie.

— Mary, ma bonne sœur Mary, dit-il en marchant à reculons vers le lit, — ne me gronde pas… je vais me recoucher… J’ai bien soif… Je cherchais à boire… Pourquoi n’a-t-on pas sellé mon cheval noir, Mary ? Je voulais partir pour Londres, afin de rendre visite à mes filles… Et aussi… Mais il ne faut pas que Mary sache cela, se reprit-il en baissant la voix, — et aussi pour tuer Fergus O’Breane, l’assassin de mon frère Mac-Nab…

Tout en parlant ainsi, il marchait toujours à reculons vers le lit. Son pied heurta l’épaule de Rio-Santo, qui gisait sans mouvement sur le tapis. Il poussa un cri d’horreur et demeura tremblant et comme saisi d’un frémissement général.

Puis il passa la main sur son front baigné de sueur.

— Toujours cette affreuse vision ! dit-il ; — toujours… Dieu le veut !

Il retomba comme une masse inerte sur le lit, la tête tournée vers la ruelle.

Un profond silence régna dans la chambre.

Angus dormait, épuisé par la lutte dont son esprit malade ne gardait point conscience, mais qui avait produit chez lui une fatigue dont les effets se faisaient sentir à sa nature physique. — Rio-Santo, cadavre étendu sur le sol, n’avait plus aucune apparence de vie. Ses yeux s’étaient rouverts à demi et montraient, sous les poils recourbés de sa paupière, leur émail terne et vitreux. Sa bouche, ouverte aussi, laissait voir ses dents convulsivement serrées. Chacun de ses membres gardait, inerte, affaissée, la position prise aux derniers instants de la lutte, et ses beaux cheveux noirs se mêlaient, épars, au soyeux pelage du tapis.

Le sanglant soleil des matinées brumeuses de la Tamise jetait sur cette scène lugubre une lumière étrange, et rougissait hideusement la nudité velue du laird, étendu sur le lit.

Le portrait seul semblait vivre et jetait son heureux sourire sur le maniaque et sa victime.

Quelques minutes se passèrent ainsi.

Au bout de ce temps, si une oreille se fût trouvée ouverte dans la chambre, elle eût saisi un bruit vague, indécis, continu, qui semblait partir de la boiserie située à droite du portrait.

C’était quelque chose comme une clé introduite par une main malhabile dans une serrure inconnue.

Mais le lambris, de ce côté, n’offrait aucune trace de porte.

Le bruit, cependant, continuait et gardait la même apparence. C’était bien une serrure sollicitée par une clé maladroitement tournée.

Enfin le pêne joua brusquement sous un effort dirigé au hasard. — Le lambris demeura immobile ; ce fut seulement au bout d’une minute environ qu’on eût pu voir un panneau s’agiter lentement. Derrière ce panneau entr’ouvert se montra le pâle visage du docteur Moore.

Il était plus blême encore que de coutume et semblait épouvanté de l’indiscrétion audacieuse qu’il venait de commettre.

Cette indiscrétion, du reste, n’eut point pour lui un résultat fort décisif ; car, au moment même où il avançait la tête derrière le panneau, un bruit de pas se fit entendre au dehors vers la partie opposée de la chambre. Le docteur referma doucement la boiserie, manifestant par un hochement de tête significatif le dépit de sa curiosité trompée.

Presque aussitôt le cavalier Angelo Bembo s’élança dans la chambre, suivi du beau chien Lovely. — Lovely bondit jusqu’au panneau qui venait de se refermer et aboya bruyamment ; puis, revenant vers le corps de son maître, il tourna tout autour de lui en poussant de plaintifs hurlements.


III


PRÈS D’UN CADAVRE


Le cavalier Angelo Bembo avait pris la tête du marquis et la soutenait sur ses genoux. Il tâtait le cœur, qui ne battait plus ; il touchait le pouls immobile et repoussait ces mortels témoignages. Il n’y voulait point croire.

— Signore ! disait-il, signore !… ne refusez pas de me répondre !… Vous m’aviez défendu d’approcher de cette partie de la maison, et pourtant je veillais jour et nuit derrière cette porte… je vous désobéissais… et parce que j’ai quitté mon poste pendant quelques minutes !… Par pitié, répondez-moi !

Lovely flairait, tournait et gémissait.

— Tais-toi ! s’écria Bembo avec colère ; — tu pleures trop vite ; il n’est pas mort… À bas, Lovely ! tu vois bien qu’il dort ! Don José, au nom de Dieu, répondez-moi, don José !

Bembo essaya de soulever le corps du marquis, mais son émotion lui enlevait toute force ; il ne put. — Alors, il s’étendit tout de son long sur le tapis et ramena la tête de Rio-Santo sur son sein.

Lovely se coucha aux pieds de son maître, l’œil humide, et mit son museau dans les longues soies du tapis.

Bembo était accablé : la conviction s’était faite en lui, malgré lui, et il se savait maintenant auprès d’un cadavre. Bembo avait le cœur jeune et chaud ; sa faible volonté, complètement inféodée à la volonté supérieure du marquis, n’avait point de ces regimbements de vassal, qui protestent à tâtons contre le maître et poussent aveuglément à la révolte. Il aimait le marquis ; il avait foi en lui. Son dévoûment, irréfléchi, peut-être, était ardent et entier. Il admirait, il respectait sans mesure Rio-Santo, dont les grands et audacieux projets ne lui était pas tout à fait inconnus.

Depuis long-temps ses jours s’écoulaient auprès du marquis, et celui-ci, discutant sans cesse avec soi-même les chances et les dangers du jeu hardi qu’il tenait en main, avait laissé échapper une partie de son secret. La vive intelligence d’Angelo Bembo n’avait pas eu besoin d’indices bien graves d’ailleurs pour tomber sur la trace : c’était un de ces poétiques et subtiles esprits qui devinent et bâtissent l’inconnu sur une toute petite pointe de réalité ; mais c’était aussi un timide et honnête cœur. Il n’avait point voulu aller au delà de ce que son imagination avait conjecturé à son insu et comme malgré lui ; habile à suivre la trace d’un secret, il avait fermé ses oreilles et ses yeux, pour n’être point exposé à céder à quelque tentation de savoir plus, de deviner mieux et d’aller au fond de ce mystère dont il avait entrevu la surface.

Une confidence du marquis l’eût comblé de joie, l’eût rendu fier, et haussé peut-être à tel point dans sa propre estime, qu’il fût devenu homme fort tout-à-coup. Mais jusqu’à ce que Rio-Santo parlât, il ne se croyait point le droit de desceller sa pensée intime pour y porter un regard curieux.

Rio-Santo l’aimait, et Rio-Santo était pour lui l’expression la plus choisie du beau, du noble, du grand. On n’admire pas autant que cela sans craindre un peu, et le cavalier Angelo Bembo mettait trop de bonne foi dans l’aveu de son infériorité pour ne se croire point réellement soumis aux devoirs d’un homme lige.

Quant aux ténébreuses machinations qui s’agitaient dans la nuit autour de lui, sa partiale tendresse pour le marquis en faisait deux paris avec un tact admirable. Tout ce qui regardait Rio-Santo était, selon lui, bien fait, non seulement excusable, mais licite. Rio-Santo, à ses yeux, était une véritable puissance belligérante ; or, la guerre admet toutes sortes d’armes, et ne consiste pas exclusivement à faire abattre en mesure, au bruit de l’ophycléide et du canon, quarante ou cinquante mille porteurs d’épée, glorieuses machines qui s’appellent soldats, sergents, capitaines, et auxquels on ne permet point d’avoir une intelligence à eux, — tristes gladiateurs, mourant le plus souvent pour la plus grande renommée de chefs qu’ils méprisent, et dont le sang, héroïquement versé, profite à quelque vieux lord, dont trente ladies folles font couler en bronze les membres cagneux, et qu’elles décorent du sobriquet d’Achille ou de César. La guerre se fait autrement parfois : elle tue alors moins bruyamment les pauvres gens que la politique revêt de beaux uniformes, pour mettre devant leurs yeux d’enfants vains et coquets quelque chose de chatoyant, un peu d’or, un peu de pourpre, qui puisse couvrir leur servage, mais elle arrive au but plus sûrement. Ce sont ces guerres silencieuses qui jettent bas les empires, et non plus ces meurtrières parades qui coûtent trop d’argent pour que l’on puisse dire qu’elles produisent à tout le moins un engrais avantageux aux champs où se donna la bataille.

Rio-Santo, puissance armée pour la guerre, avait droit de stratagème. Le cavalier Bembo se servait de cette clé pour expliquer chacune de ses actions, et cette clé était souveraine.

Mais cette clé s’appliquait à Rio-Santo tout seul. Les autres membres de la mystérieuse association dont Bembo faisait partie sans participer activement à ses menées, n’avaient ni les mêmes prétextes qu’on pût alléguer en leur faveur, ni la même excuse à faire valoir. Ils ignoraient les grandes vues du maître ; ils se seraient peut-être opposés de tout leur pouvoir à l’exécution de ses vastes desseins. Entre ses mains, ils étaient des instruments ; son bras vigoureux avait su dompter leur instinct de révolte ; ils le servaient en frémissant, parce qu’ils le savaient fort.

Mais, tout en le servant, ils suivaient l’ornière de leur misérable vie, ils étaient bandits de tout leur cœur ; ils volaient par amour de la rapine, et leur coupable industrie, pour être organisée sur une immense échelle, gardait devant un esprit honnête sa souillure originelle.

Il n’y a guère, en effet, que nos diplomates et nos banquiers, casuistes recommandables et fort en crédit, pour établir une différence entre le vol d’une demi-couronne et le vol d’un million sterling.

Quelques lecteurs candides nous trouveront bien sévères vis-à-vis de ces diplomates et banquiers, et pourront penser, eux aussi, qu’il est plus excusable de voler un shelling qu’un millier de guinées. — Que Dieu soit béni s’il se trouve encore des lecteurs pour plaider si vertueusement une détestable cause ! Nous leur répondrons seulement que leur officieuse défense est plus sévère que notre accusation ; — car c’est le vol des millions qu’on excuse dans un certain monde, lorsqu’on ne l’y exalte pas.

Quant au misérable qui transgresse la loi pour quelques pence, fi donc ! Il n’y a point de corde assez rude pour le pendre !

Angelo Bembo méprisait profondément cette armée de malfaiteurs qui évolue dans la nuit de Londres, et possède d’innombrables gradins hiérarchiques depuis le swel-mob [2] de bas lieu jusqu’à ses subalternes, perdus dans les boues de Saint-Giles et de White-Chapel ; depuis le filou irlandais, gueusant aux abords des chapelles catholiques, jusqu’au noble lord drapé dans son inviolabilité et volant à la chambre haute des lois dont il se rit le lendemain matin dans la société mêlée de sa taverne favorite. Angelo connaissait jusque dans ses plus minces détails cette plaie cancéreuse de la grande ville ; il savait que la Famille des voleurs de Londres, qui se recrute partout, en haut comme en bas, tient, par une chaîne à laquelle il ne manque aucun anneau, la ville entière garrottée.

Il savait aussi que le marquis de Rio-Santo pouvait d’un geste mettre en mouvement les cent mille membres de cette redoutable famille.

Mais ce contact de l’homme qu’il respectait avec cette tourbe infâme pour laquelle, en aucune occasion, il ne prenait la peine de cacher son aversion dédaigneuse, ne le révoltait point.

Il y avait en lui parti pris d’admirer. — Et d’ailleurs, une fois le cas de guerre admis, une fois Rio-Santo posé en face de l’Angleterre comme un ennemi légitime (et nous pouvons affirmer que cette expression hasardée a du moins le mérite de rendre comme il faut la position du marquis vis-à-vis de l’Angleterre), une fois, disons-nous, le droit d’engager la bataille accepté, ce contact de Rio-Santo avec les gens tels que Tyrrel, le docteur Moore et d’autres encore, non pas plus criminels, mais enfoncés plus avant dans la fange, n’avait rien en soi que de normal, — suivant les lois éternelles de la guerre. En quel temps les grands capitaines se sont-ils privés du secours d’alliés suspects de brigandages ? Les lansquenets d’Allemagne, les routiers de France, les condottieri d’Italie, étaient autant coupe-jarrets que soldats, et l’un de nos princes à qui l’histoire donne des proportions héroïques, notre Richard, le chevalier, rival de Philippe de France, ne dédaigna point, dit-on, l’aide des archers de Robin-Hood, pour remonter en vainqueur les degrés du trône de ses pères. Or Robin de Norwood était, n’en déplaise au chantre divin de Wilfrid d’Ivanhoe, l’un des plus sanguinaires bandits qu’ait produits l’Angleterre.

Sol fertile, pourtant, terre classique des bandits sans pitié !

Angelo raisonnait ainsi, — ou peut-être autrement et beaucoup mieux. Toujours est-il qu’il arrivait à ce résultat de se persuader que Rio-Santo était impeccable.

En ceci, sa rancune maltaise contre les Anglais était bien pour quelque chose ; mais ce qui plaidait surtout au fond de son âme pour le marquis, c’étaient les éblouissantes qualités de cet homme étrange dont la fascination devait opérer en effet avec une réelle violence sur la nature fougueuse et faible d’Angelo, véritable nature italienne, moins la cauteleuse arrière-pensée qui suit souvent, dans ces cœurs brûlants et mous comme la lave d’un volcan éteint à demi, le généreux élan de l’impression première.

Il était à Rio-Santo ; son dévoûment n’avait point de bornes. Ni Rio-Santo, ni lui-même n’en connaissaient la portée, parce que le propre des grands dévoûments est de ne point éclater bruyamment au dehors en protestations bavardes, et aussi d’être trop instinctifs et spontanés pour pouvoir prendre eux-mêmes leur mesure.

Depuis ce soir où le marquis avait donné audience au prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie, il était resté enfermé dans Irish-House. La cause de cette réclusion subite et complète n’est point un mystère pour le lecteur. Rio-Santo, en s’éveillant du court sommeil qui l’avait surpris sur le sofa même que venait de quitter le prince, avait trouvé Angus Mac-Farlane sanglant, à demi-mort, étendu à ses pieds.

Cette circonstance seule peut avoir besoin d’être brièvement expliquée.

À la furieuse attaque de Bob Lantern, qui l’avait lancé au milieu du courant de la Tamise, Angus Mac-Farlane, étourdi par ces chocs multipliés qui eussent broyé tout autre crâne que celui d’un bon Écossais, coula comme une masse inerte, incapable de faire effort pour se sauver. Mais ce moment d’atonie fut court. L’instinct du nageur prit le dessus avant même qu’Angus pût se rendre compte de sa situation, et quelques mouvements mécaniques et provenant uniquement d’une longue habitude de dangers pareils, le ramenèrent à la surface.

Il respira longuement et se soutint au dessus de l’eau, comme pourrait le faire un phoque, sans savoir qu’il nageait. Au bout d’une minute seulement, ses yeux recouvrèrent la puissance de voir. — La lune brillait encore au dessus du pont de Blackfriars, et le courant de la Tamise montrait au loin sa nappe illuminée.

Angus Mac-Farlane regarda autour de soi ; — il ne savait pas ce qu’il cherchait, mais il cherchait quelque chose.

À ce moment, la barque de Bob glissait silencieusement sur l’eau des arches du pont, virait à bâbord et touchait terre un peu au dessous de Bridge-Street, au débarcadère privé d’une grande maison d’Upper-Thames-Street.

Ces débarcadères, qui se ressemblent tous et qu’une voûte relie à la rue, ne sont point fort activement surveillés par la police du fleuve. Qui pourrait soupçonner Coventry et Sons ou Redgow and C° de faire la contrebande ? À cause de cette négligence de la police, fondée du reste sur un sentiment louable et profondément gravé au cœur de tout Anglais, le respect dû aux millions, ces mêmes débarcadères servent parfois aux pires usages.

Sous la voûte, parmi les voitures de chargement de la maison Coventry et fils se trouvait un fiacre attelé de deux forts chevaux. — Ce fiacre attendait Rob, et lui avait servi déjà dans la soirée à transporter les deux filles du laird de leur maison de Cornhill à l’hôtel du Roi George.

— Ohé ! cria Bob ; M. Pritchard est-il là ?

— Non, répondirent les chargeurs.

— Que Dieu le punisse ! gronda Bob ; — qui recevra mes balles de coton, alors ?

M. Pritchard était l’un des principaux commis de la maison Coventry.

Gee ! (hue !) cria un chargeur en allongeant un coup de fouet à ses chevaux.

Une lourde voiture se mit en mouvement sur les rails qui servaient à faciliter la montée de la voûte.

Pendant que les ligthermen juraient en compagnie des charretiers, et que les fers des chevaux, glissant sur le pavé gluant, lançaient dans les ténèbres de la voûte des gerbes d’étincelles, le cocher du fiacre descendit doucement de son siège, ouvrit la portière et aida Bob Lantern à opérer le débarquement de ses deux balles de coton.

Une fois les deux sœurs dans la voiture, Bob repoussa du pied la barque en pleine eau, enjamba le marchepied et s’étendit sur les coussins en grommelant :

— On peut dire que j’aurai durement gagné mon pauvre argent ce soir !

— Ohé ! cria-t-il ensuite par la portière, au moment où le fiacre dépassait le seuil de la voûte, — vous direz à M. Pritchard que je suis bien son serviteur.

Les deux chevaux du fiacre prirent le galop dans Upper-Thames-Street.

Désormais Bob était à l’abri de toute mésaventure, — et Dieu seul pouvait venir en aide aux deux pauvres enfants dont il avait fait sa proie.

Le laird, cependant, reprenait peu à peu connaissance. Un instant la lumière se fit dans son esprit frappé. Il se souvint, un cri d’angoisse déchirante sortit en râlant de sa poitrine.

— Anna, Clary ! prononça-t-il en se soulevant au-dessus de l’eau par un habile et puissant effort.

Il domina ainsi durant quelques secondes le courant de la Tamise, brillamment éclairée par la lune, enfin victorieuse dans sa lutte contre les nuages. Il ne vit rien. Par hasard, aucun bateau ne sillonnait en ce moment le fleuve.

Angus se laissa retomber anéanti. — Puis une brume épaisse couvrit de nouveau son intelligence. Rendu aux puissances machinales de l’instinct, il nagea vers la rive et prit terre à cent pas au dessus de la voûte où Bob-Lantern venait de débarquer.

Le laird était venu à Londres pour voir le marquis de Rio-Santo, à qui le liaient d’étroites et secrètes relations. Nous devons dire tout de suite que ses facultés se trouvaient fréquemment, depuis plusieurs années, hors de l’état normal. Il n’était pas fou, mais une idée fixe dominait son cerveau et tyrannisait sa volonté.

Il voulait voir Rio-Santo, parce qu’il l’aimait, et parce qu’une invincible force le poussait vers lui, — pour le tuer.

C’était la troisième fois qu’il quittait ainsi l’Écosse à l’insu de ses filles et qu’il venait à Londres depuis l’arrivée du marquis. Il connaissait le chemin de Belgrave-Square, et savait les entrées d’Irish-House.

Une fois à terre, transi, sanglant, à demi-mort, il se dirigea, chancelant et forcé souvent se s’appuyer aux murs des maisons, vers Belgrave-Square. La route est longue de Temple-Gardens à Pimlico. Il était près de onze heures lorsque le laird, épuisé, mit le pied dans Grosvenor-Place. Il ne tourna point du côté de Belgrave-Square. Sans se rendre compte de son action, il prit le chemin du Lane qui porte le même nom, parce qu’il avait coutume, ainsi que beaucoup d’autres, d’entrer par là dans Irish-House.

Au milieu de Belgrave-Lane, en effet, il tourna l’angle d’un petit passage et s’appuya au mur à côté d’une porte fermée.

Au bout de quelques minutes, cette porte s’ouvrit et donna passage à un homme de grande taille, enveloppé dans son manteau. Cet homme, qui sortit en grommelant des paroles, de colère et qui oublia de refermer la porte, n’était rien moins que Sa Grâce le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de S. M. l’empereur de toutes les Russies.

Angus Mac Farlane poussa la porte et entra.

Ses vêtements trempés d’eau le glaçaient ; la fatigue l’accablait ; son crâne ouvert saignait et le faisait horriblement souffrir. Il n’avait plus que le souffle.

Il se dirigea néanmoins, sans se tromper, au travers d’un labyrinthe de passages connus et parvint jusqu’au rez-de-chaussée d’Irish-House, à la porte de ce salon réservé où avait eu lieu l’entrevue du prince et du marquis.

Il entra et se traîna, rampant sur le tapis, jusqu’aux pieds de Rio-Santo endormi sur l’ottomane. — Là, ses forces l’abandonnèrent et il s’affaissa en murmurant les noms d’Anna et de Clary.

Nous savons le reste.

Depuis ce jour, comme nous l’avons dit, Rio-Santo s’était confiné dans une chambre retirée de son hôtel, située derrière le cabinet où il avait coutume de se retirer aux heures de travail.

La porte de cette chambre était rigoureusement défendue. — Aux heures des repas, on trouvait Rio-Santo dans son cabinet ; les mets qu’on lui apportait étaient enlevés le lendemain presque intacts.

Depuis ce jour aussi, le cavalier Angelo Bembo rôdait sans cesse aux alentours de la chambre où était couché le laird. Il avait aperçu deux ou trois fois Rio-Santo sans pouvoir l’entretenir, et l’air de lassitude infinie, l’expression de découragement amer qui remplaçaient le calme hautain ordinairement assis sur le visage du marquis, firent naître chez Bembo une inquiétude qui ne put manquer d’aller croissant chaque jour.

Un seul homme, le docteur Moore avait parfois accès dans le cabinet de Rio-Santo. Le jeune Italien ne tourna donc point de ce côté l’espionnage de son dévoûment alarmé. — Il essaya de voir et d’écouter, par la porte donnant sur le corridor intérieur d’Irish-House, porte par où nous l’avons vu entrer tout à l’heure. Pendant long-temps, il n’entendit rien et ne vit rien.

Un soir enfin, des bruits étranges parvinrent jusqu’à lui. Une voix rauque et monotone se prit à chanter le refrain populaire d’une ballade écossaise.

Puis un silence profond se fit.

Puis encore Bembo crut entendre un double râle et des gémissements qui se confondaient. — Son inquiétude ne connut plus de bornes : il pesa doucement sur le pêne ; la porte s’entr’ouvrit.

Bembo crut rêver. Il vit don José aux prises avec une sorte de fantôme, vivant cadavre, dont les bras velus, noirâtres, étiques, faisaient de frénétiques efforts pour l’étrangler.

Le premier mouvement du jeune Italien fut de s’élancer au secoure du marquis ; mais celui-ci opposait à son fantastique adversaire une force si supérieure que l’issue de cette lutte étrange ne pouvait être douteuse. Or, Bembo avait peur de se mettre ainsi violemment en tiers dans un secret d’une nature si bizarre.

Il résolut d’attendre et referma la porte.

Bembo fut ainsi témoin de toutes les luttes qui suivirent entre le malade et Rio-Santo. Dans les intervalles, il voyait celui-ci, dont les connaissances étaient universelles, soigner le fiévreux avec l’habileté d’un médecin consommé et avec la tendre sollicitude d’un frère.

Son esprit s’y perdait. — Quel était cette homme ?

Assurément, sans mériter reproche aucun de curiosité, il était permis de se faire cette question.

Mais il était malaisé d’y répondre.

Bembo d’ailleurs, ne se préoccupait de ce secret qu’en tant qu’il intéressait le marquis. Il devinait que, sous cette veille extraordinaire au chevet d’un malade, il y avait quelque chose de grave, et ne se croyait point permis d’entrer plus avant dans ce mystère sans nécessité absolue.

Cependant Rio-Santo s’affaiblissait chaque jour. Il devenait plus pâle que l’homme de l’alcôve lui-même, et Bembo, dans son attentive sollicitude, voyait venir le moment où ces luttes solitaires sans cesse renouvelées présenteraient un danger réel.

Et il attendait, prêt à s’élancer lorsque son intervention, devenue indispensable, excuserait sa désobéissance aux ordres du marquis.

Il attendait, passant ses jours et bien souvent ses nuits aux environs de la porte fermée. — Mais il faut bien peu de chose pour faire manquer, en toutes choses, le moment opportun. La meilleure sentinelle peut s’endormir à son poste, et l’on a vu de parfaits soldats déserter leur faction durant quelques minutes.

Or, quelques minutes suffisent.

Pour quelques minutes d’oubli, Bembo se trouvait maintenant en présence du cadavre d’un homme pour lequel il eût donné tout son sang…


IV


LE COIN DU LORD.


Il y avait, au bout du corridor où le cavalier Angelo Bembo passait à peu près sa vie depuis quelques jours, une fenêtre basse qui s’ouvrait sur une toute petite cour, environnée d’un mur. Au delà de la cour était le passage communiquant avec Belgrave-Lane.

Dans Belgrave-Lane, juste en face de la fenêtre basse s’élevait une maison construite en briques rouges, bronzées par les brouillards de Londres, tout imprégnés de la noire vapeur du coke. Cette maison, triste et abandonnée d’ordinaire, avait dans le quartier une mauvaise réputation. Le marchand de cigares de Grosvenor-Place racontait volontiers à qui voulait l’entendre qu’elle avait servi long-temps de free and easy [3] à un noble lord. On y avait entendu souvent le bruit nocturne des orgies, et parfois, de ses étroites fenêtres, des plaintes de femme étaient tombées jusqu’à l’oreille du passant attardé dans l’allée de Belgrave.

Depuis quelques années, on ne voyait plus guère s’ouvrir les contrevents rembourrés du free and easy que les commères du quartier de Pimlico appelaient le coin du lord (lord’s-corner), La maison demeurait inhabitée, et seulement, à de bien rares intervalles, ses croisées s’illuminaient quelque soir.

Le lord vieillissait, sans doute, et ses fantaisies devenaient de moins en moins fréquentes.

On ne connaissait point, du reste, dans Pimlico le nom de Sa Seigneurie, dont les visites à la petite maison s’étaient faites de tout temps avec le plus grand mystère.

Le lord’s-corner était, du reste, admirablement situé pour l’usage que lui prêtait la voix commune. Rien ne dominait ses croisées, qui regardaient de biais une partie des derrières d’Irish-House. De là seulement aurait pu partir un coup d’œil indiscret. — On doit croire que Sa Seigneurie avait reconnu cet inconvénient ; car, douze ou quinze ans auparavant, on avait planté des arbres dans l’étroite cour qui séparait Irish-House du passage.

Et l’on disait que, pour le seul fait de la plantation de ces arbres, Sa Seigneurie avait payé trois mille guinées à l’ancien propriétaire d’Irish-House. Comme il y avait trois arbres, cela donnait vingt-six mille francs pour chaque pied.

On ne saurait acheter trop cher l’avantage de murer sa vie privée.

Les trois arbres, transportés à grands frais dans la petite cour et plantés lorsque leur crue était déjà fort avancée, avaient peu profité depuis lors. Ils étalaient au devant des fenêtres d’Irish-House leur maigre feuillage ; l’hiver, ils entrechoquaient leurs branchages étiques, voile transparent, suffisant pour dérouter le regard fixé sur Irish-House, mais incapable d’empêcher les curieux de cette dernière maison d’espionner a leur aise le lord’s-corner.

De sorte que, en définitive, Sa Seigneurie n’avait rien muré du tout.

L’arbre du milieu masquait la fenêtre basse située su bout du corridor intérieur d’Irish-House.

Tout en veillant sur Rio-Santo, le cavalier Angelo Bembo, dans les premiers jours surtout, allait et venait, passait parfois quelques heures dans sa chambre, située à l’étage supérieur, et sortait même durant de courts instants. Bien qu’il n’habitât point Irish-House, il avait conservé de telles habitudes auprès du marquis, que les gens de la maison ne pouvaient point s’étonner de sa continuelle présence. D’un autre côté, comme personne n’eût été assez osé pour pénétrer jusqu’au corridor malgré la défense du marquis, nul ne pouvait surprendre l’espionnage de Bembo.

Sans cela, c’eût été, depuis huit jours, un précieux sujet d’entretien pour les cuisines et les écuries d’Irish-House, que cette bizarre fantaisie du signor Bembo d’élire ainsi domicile au cœur de l’hiver dans une froide galerie. — Il faut dire néanmoins que les cuisines et les écuries d’Irish-House n’étaient point à court de sujets d’entretien. Si bien séparés que soient maîtres et valets en Angleterre, les longues oreilles de la livrée savent toujours saisir quelques mots au passage, et les murs les plus épais n’ont pas, pourrait-on croire, le pouvoir d’arrêter l’œil curieux de la valetaille. Aussi, grooms et valets, dans Irish-House, sans se rendre compte au juste du grand et mystérieux drame dont leur maître était le principal acteur, jasaient volontiers à perte de vue sur une foule de choses qui leur semblaient sortir de la rainure commune où glisse la vie de Londres.

Nous ne comptons point initier nos lecteurs aux ingénieuses conjectures qui se faisaient sur ce, autour des fourneaux souterrains et dans la chaude atmosphère des magnifiques écuries.

Un matin, — c’était le troisième jour que Bembo veillait, — le soleil s’était levé plus pur qu’à l’ordinaire et combattait victorieusement le rempart opaque que lui opposaient les lourdes vapeurs incessamment suspendues au dessus de nos têtes. Bembo s’était accoudé sur l’appui de la fenêtre du corridor et suivait avec distraction les lignes indécises du profil d’Irish-House, dont le soleil projetait la silhouette élégante de l’autre côté de Belgrave-Lane.

Son regard parcourait ainsi, presque à son insu, la façade brunâtre du lord’s-corner, qui, frappée d’aplomb par le soleil, empruntait à cette illumination inusitée un air de lugubre fête. L’arbre qui s’élevait entre lui et le free and easy touchait littéralement la fenêtre et ne pouvait par conséquent intercepter son regard. — Au contraire, ce même arbre pouvait le cacher d’autant plus facilement qu’il était plus proche et que les derrières d’Irish-House se trouvaient être à contrejour.

Bembo venait d’assister à l’une de ces luttes silencieuses et terribles que précédait toujours le rauque chant du malade, et que suivaient, pour les deux combattants, quelques heures de repos, fruit d’une lassitude mutuelle.

Bembo était bien triste : son grand œil noir dont, à ces heures de mélancolique rêverie, la prunelle avait une douceur tendre et presque féminine, se promenait sans voir sur les objets extérieurs.

Tout-à-coup sa distraction chagrine fit place à une expression d’étonnement.

Le soleil, en pénétrant dans l’une des chambres du lord’s-corner, venait de lui montrer une jeune fille étendue dans un fauteuil et dormant.

Il y avait un an que Bembo venait presque tous les jours à Irish-House. Souvent il avait pu remarquer l’état de solitude et d’abandon de la petite maison de Belgrave-Lane, dont la destination mauvaise ne lui était point inconnue. Jamais il n’avait vu les contrevents s’ouvrir dans toute cette année.

Son premier mouvement fut exclusivement curieux ; puis une nuance d’intérêt attendrit son regard : Angelo Bembo était tout jeune.

Mais ce fut une impression passagère et bien vite étouffée. — Que pouvait être la dormeuse, sinon l’une de ces femmes dont la vie est consacrée aux récréations nocturnes de milords du haut parlement, l’une de ces femmes que Leurs Seigneuries se passent de main en main, comme une espèce ayant cours, charmantes incarnations du vice, fleurs brillantes que de nobles caprices fanent avant le temps, et qui, fanées, tombent un jour des somptueux coussins d’un équipage dans la boue noire du ruisseau, — où nul ne s’avise de les relever.

Le cavalier Angelo Bembo détourna la tête.

Mais il y a de ces radieux visages dont l’empreinte reste obstinément sur la pupille, comme celle du soleil, long-temps après que l’œil s’est refermé.

Bembo voulut revenir à ses tristes pensées, mais entre sa tristesse et lui quelque chose d’éblouissant se posait. — Il voyait la gracieuse enfant du lord’s-corner étendue en face de lui, et dans sa pose, aperçue ainsi au travers de son récent souvenir, il y avait une pudeur exquise, infinie…

Encore une fois, le cavalier Angelo Bemho était tout jeune.

Involontairement, sa tête se retourna et son regard chercha de nouveau la dormeuse.

Combien elle lui sembla plus belle !… Le soleil l’éclairait en plein, et Bembo pensa que jamais le soleil n’avait éclairé front plus candide ni plus ravissant visage.

Il soupira bien douloureusement en songeant que tant de beauté s’alliait à tant de honte.

Puis il se dit que peut-être…

Il se dit cela, nous l’affirmons. Rien de plus, rien de moins.

C’était beaucoup. — Mais on ne se frotte pas au monde sans prendre quelque chose de son impitoyable malveillance. Bembo haussa les épaules et rentra dans l’ombre de son corridor.

Ce peut-être qu’il avait hasardé lui faisait honte. De fait, pas un dandy de la Loge infernale ne l’eût hasardé à sa place, et le vicomte de Lantures-Luces en eût ri de bon cœur. — Nous parlons sérieusement.

Nous ne saurions trop dire comment cela se fit, mais, trois minutes après, Bembo était de retour à la fenêtre et regardait la dormeuse de tous ses yeux.

Le fameux peut-être était positivement distancé. On ne songeait plus au peut-être ; il n’y avait plus de peut-être. Mais Lantures-Luces, cette fois, se fût, sur notre honneur, pâmé de rire. Bembo, qui se reprochait tout à l’heure d’avoir douté, voguait maintenant en pleine certitude.

Et sa certitude était, le croirait-on ? tout en faveur de la charmante dormeuse. Il aurait rompu des lances pour elle, il aurait juré sur sa tête…

Pourquoi ? Pour rien. Bembo était tout jeune.

Ceux qui seraient tentés de prendre en pitié le cavalier Angelo Bembo, sont instamment priés de garder leur compassion pour une occasion meilleure.

La dormeuse semblait tourmentée dans son sommeil. Deux ou trois fois elle étendit au devant d’elle deux petites mains blanches d’un ravissant modèle, comme pour repousser un invisible ennemi. — C’étaient peut-être les rayons du soleil tombant sur son visage qui l’agitaient ainsi, et cependant, même à cette distance, on pouvait voir sur ses jolis traits pâlis une expression de fatigue et de détresse.

Angelo pensa que parfois des jeunes filles sont violemment ravies à leurs parents et livrées, pour de l’or, à la merci de quelques débauchés pervers.

Pour le coup, celle hypothèse dépassait toutes bornes permises. C’était de la poésie, du roman à la façon de Richardson, du nocturne à deux voix avec accompagnement de guitare…

La dormeuse, cependant, s’agita encore durant quelques secondes, puis elle s’éveilla en sursaut. Lorsque ses paupières se soulevèrent, ce furent les doux yeux d’Anna Mac-Farlane qui brillèrent à la lumière du soleil.

Elle sourit à son réveil, comme font tous les enfants, et mit ses deux mains devant ses yeux, que blessaient les rayons trop ardents de la lumière. Ce geste fut mignon et gracieux ; Bembo eut un sourire en le remarquant. Il se crut en même temps obligé de reconnaître que jamais il n’avait rien vu de charmant comme ces deux petites mains, s’efforçant de voiler ce jeune et candide visage.

Anna, nous avons à peine besoin de le dire au lecteur, était là par les soins de Bob Lantern, soudoyé par l’intendant Paterson, et le lord’s-corner appartenait à Sa Seigneurie le comte de White-Manor.

Il y avait deux jours déjà qu’elle s’était éveillée un matin, la pauvre douce enfant, dans cette chambre inconnue, des fenêtres de laquelle on ne voyait rien, sinon la toiture en terrasse d’Irish-House et les branches noires de quelques arbres dépouillés : il y avait deux jours qu’elle n’avait vu Clarv, sa sœur tant aimée, deux jours qu’elle n’avait vu Stephen. La pièce où elle se trouvait était belle, ornée de grandes glaces et de beaux tableaux aux cadres dorés. Son lit avait des tentures de soie, dont les miroitants reflets éblouissaient la vue. Sur les sofas on voyait d’opulentes étoffes de robes, sur la toilette des joyaux de haut prix.

Mais la pauvre Anna ne jetait sur toutes ces précieuses choses que des regards désolés. Elle avait peur. Les femmes qui la servaient lui faisaient frayeur, et lorsque ces femmes étaient absentes, elle s’effrayait davantage encore de sa solitude.

Elle avait bien pleuré depuis deux jours en songeant à Clary et à Stephen.

Du reste, elle ignorait encore dans quel but on l’avait enlevée. Personne autre que les deux femmes qui la servaient n’avait pénétré dans sa chambre.

La nuit, elle n’osait point s’étendre dans ce vaste lit à colonnes sculptées, dont la ruelle était occupée par une glace, où sa propre image, réfléchie, avait glacé d’épouvante la craintive enfant la première fois qu’elle s’en était approchée. Cet instinct précieux de défense que la nature met au cœur des femmes l’avertissait que, debout, elle était moins exposée au danger inconnu qui la menaçait.

Elle dormait sur le fauteuil où Bembo venait de l’apercevoir. C’était sa couche.

Que les nuits lui semblaient longues ! c’était alors qu’elle frissonnait, la pauvre fille, au moindre bruit du vent frôlant les fenêtres ; c’était alors qu’elle croyait voir, à la lueur vacillante de sa lampe, les boiseries se mouvoir lentement, les portes closes glisser sur leurs gonds et les rideaux du lit solitaire agiter les plis abondants de leurs draperies immobiles.

Elle appelait Clary, Clary et Stephen.

Hélas ! Stephen la cherchait, mais c’était en cherchant Clary. — Et Clary, la noble fille, courbée sous la main de pierre d’un démon sans cœur et sans pitié, Clary se mourait assassinée.

Assassinée lentement, peu à peu. On la tuait à loisir. Elle buvait par petites gorgées la coupe amère du martyre. Un vampire était sur elle qui l’étreignait et suçait son jeune sang goutte à goutte…

Anna priait, confondant ses deux amours en sa naïve oraison et envoyant à Dieu les noms unis de sa sœur et de Stephen. La prière la consolait et la soutenait ; elle serait morte sans la prière.

En réveillant, ce matin, elle fut bien joyeuse : le soleil venait ainsi la visiter le matin des beaux jours dans Cornhill ; elle se crut dans sa petite chambre, et se dit qu’elle avait fait un horrible rêve.

Cela dura tant que sa main blanche couvrit ses jolis yeux comme un bandeau.

Puis le cavalier Angelo Bembo, qui la dévorait du regard, la vit tout-à-coup tressaillir et se lever avec effroi. Elle venait de rentrer dans la réalité. — Clary n’était point là ; sur sa tête appuyée ne se croisaient point les blancs rideaux de sa couchette. Ce rêve qu’elle avait fait, ce rêve affreux, c’était la vérité.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! murmura-t-elle en se laissant tomber sur ses genoux, n’enverrez-vous point Stephen à mon secours ?

Angelo Bembo sentit ses yeux devenir humides.

Anna demeura long-temps à genoux. Faible fille qui n’avait vu la vie que comme une succession de jours calmes, souriants, heureux, elle ne savait rien contre le malheur, et se courbait, brisée, au premier souffle de la souffrance.

Depuis ce matin-là, le cavalier Angelo Bembo vint bien souvent s’accouder sur l’appui de la fenêtre basse. Rêveur et poète, et offrant dans sa nature chevaleresque quelques teintes affaiblies du multiple et fier caractère de Rio-Santo lui-même, Bembo n’avait point de bouclier contre ces impressions soudaines qui entrent au cœur à l’improviste. Il n’avait point aimé encore selon son âme, et ces liaisons passagère où sa beauté physique et son brillant esprit l’avaient entraîné dans les salons du West-End, avaient été pour lui un passe-temps, ou moins que cela : un appendice à sa toilette, un complément de tenue.

Car il est malséant, dans un certain monde, de rompre en visière aux coutumes établies et de se passer de maîtresse, — à moins qu’on ne soit l’heureux possesseur de quelque pur sang tellement hors ligne, qu’on puisse raisonnablement concentrer en lui seul toutes ses affections.

Or, Bembo n’était pas positivement un sportman, bien qu’il fût un écuyer modèle. Il s’était donc vu forcer de filer une demi-douzaine de vaudevilles avec un nombre égal de blondes patronnesses d’Almack, lesquelles, en leur vie, filent autant de vaudevilles qu’elles ont de cheveux blonds dans leur gracieuse coiffure. Ces passions convenues, ces romans sus par cœur d’avance, l’avaient amusé ou ennuyé, nous n’en savons trop rien.

Son cœur s’était pris pourtant une fois ou deux, parce que son cœur avait bonne envie de se prendre. Mais Bembo était un cavalier de tact. Il avait senti bien vite le ridicule de de sa conduite. En vérité, nous le disons, de même qu’il n’y a, pour pleurer aux drames de Shakspeare que les filles rougeaudes des petits merciers du Borough, de même il n’y a que l’héritier endimanché de quelque squire campagnard pour prendre au sérieux nos amours de bonne compagnie.

Si l’on était méchant, on pourrait affirmer qu’après cent cinquante intrigues nouées et dénouées de manière ou d’autre, l’âme d’une grande lady est toujours pure et virginale comme devant. Ce n’est pas avec l’âme que pèchent Leurs Seigneuries.

Bembo savait cela, bien qu’il ne fût guère philosophe et que son esprit délicat n’eût aucune tendance vers la satire. — Aussi, ne trouvant point où placer son cœur avide d’aimer et n’ayant point de cheval au sabot duquel il pût mettre sa tendresse, il s’était donné entier au dévoûment, et ne connaissait rien en ce monde, sinon don José, son ami et son maître.

Mais ce ne pouvait être là son dernier mot. Il était jeune et n’avait point de parti pris contre les femmes : son esprit fin et choisi le rendait incapable de tomber dans ce banal travers.

Il était indifférent, voilà tout, indifférent comme le fils de Thésée et mille autres sujets de la fable et de l’histoire. Il attendait son Aricie.

Ce matin-là, il commença d’être amoureux ; pendant les jours suivants il continua, jusqu’à ce qu’il fût bel et bien épris. Sa situation s’y prêtait merveilleusement ; il était triste et il était seul.

Ceci, pour beaucoup de lecteurs, diminuera le mérite de la longue veille du cavalier Bembo ; une seconde de réflexion suffira pour les ramener à un sentiment moins sévère. Certes, la présence d’Anna si près de lui abrégea souvent ses heures de solitude ; mais à l’âge d’Angelo on est entreprenant ; il y a plaisir à renverser les obstacles ; Angelo, était d’ailleurs fils de ces heureux climats où l’escalade et les échelles de soie sont des vérités. Pourtant il demeurait à son poste.

C’était donc un sacrifice de plus, et son rôle y gagnait manifestement.

Un matin, Bembo vit quelque chose d’étrange. Le jour n’était pas encore bien dégagé des dernières ombres du crépuscule ; Anna dormait dans un fauteuil. Une porte s’ouvrit au fond de la chambre et deux hommes entrèrent. L’un d’eux tenait un bougeoir, l’autre, tout enveloppé dans un chaud carrick à fourrures, suivait d’un pas indolent.

On juge si Bembo ouvrit de grands yeux.

Le premier des deux nouveau-venus s’avança doucement et fit un geste de surprise en voyant Anna dans le fauteuil. Il la croyait, sans doute, au lit, et son visage, tandis qu’il se tournait vers son compagnon en souriant obséquieusement, exprimait à peu près ceci :

— Elle dort… peu importe que ce soit dans un fauteuil.

L’homme au carrick ne daigna point répondre, et l’autre, qui semblait être quelque chose comme son valet, sinon pis que cela, bien qu’il ne portât pas de livrée, haussa le flambeau pour faire tomber la lumière sur le visage d’Anna endormie.

Bembo ne perdait pas un geste de ces deux hommes, dont l’un s’appelait Gilbert Paterson, et l’autre Godfrey de Lancester, comte de White-Manor.


V


PAR LA FENÊTRE.


Le cavalier Angelo Bembo regardait de tous ses yeux, et sentait bouillir son sang dans ses veines en songeant au dessein probable de ces deux hommes qui violaient clandestinement la retraite de sa jeune fille.

Car elle était à lui. — Du moins c’était l’avis du cavalier Angelo Bembo.

Le comte, cependant, s’était arrêté, immobile, à trois ou quatre pas d’Anna, et tandis que Paterson parlait en gesticulant avec une certaine emphase, White-Manor promenait lentement son regard éteint tout autour de la chambre.

Bembo n’eut pas de peine à interpréter cette scène : évidemment, le valet vantait les charmes infinis de la jeune fille, acquisition nouvelle, sans doute, tandis que le pacha, — nous voulons dire le lord, — faisait des réflexions mélancoliques sur la fragilité des voluptés humaines.

Angelo avait un désir passionné de lui briser le crâne.

Du reste, il ne le reconnaissait point.

Quand Gilbert Paterson eut terminé son éloquente tirade, le comte poussa un long soupir et secoua la tête en disant :

— Je voudrais qu’il y eût à chacune de ces fenêtres huit bons barreaux de fer…

— Oserai-je demander à Votre Seigneurie ?… commença Paterson étonné.

— Quatre en travers et quatre debout, poursuivit le lord ; — et je voudrais, Gilbert, tenir ici, au lieu de cette petite sotte, le fils de mon père qui, par le nom de Dieu ! n’en sortirait pas avant le jour de sa mort !

Le comte prononça ces derniers mots avec une effrayante énergie. Ses yeux mornes s’allumèrent tout-à-coup pour lancer un éclair sinistre.

Paterson courba la tête.

— Encore ce diable de Brian ! grommela-t-il ; — milord ne sort pas de là !

— Mais le jour vient ! s’écria tout-à-coup White-Manor ; — si bien déguisé que je sois, je sais un démon qui me reconnaîtrait d’un coup d’œil… Viens !… viens, Gilbert… Brian de Lancester me guette peut-être au passage pour me percer le cœur d’un coup de langue… Je ne suis pas en sûreté ici.

Le comte était pâle et frissonnait.

— Oh ! j’en mourrai, je le sens ! poursuivit-il d’une voix étouffée ; — et il sera comte de White-Manor.

Ce dernier mot donne la mesure exacte de la haine qui devait emplir le cœur de White-Manor.

Brian était son héritier légal.

Le comte se dirigea vers la porte.

— Mais regardez-la, au moins, milord ! dit Paterson désespéré ; — voyez quelles mains, quels cheveux !… Y a-t-il au monde une plus jolie taille que celle-là ! y a-t-il des sourcils mieux arqués, un teint plus blanc, un front plus pur ?…

Les marchands d’esclaves qui fournissent le harem doivent être de bien grands poètes !

Le comte revint machinalement vers Anna endormie, mit le lorgnon à l’œil et contempla un instant avec la froideur stupide d’un eunuque de cent ans la ravissante enfant qui posait devant lui. Son lorgnon glissa d’un pied charmant à une ceinture mignonne, de la ceinture à la gorge, de la gorge aux cheveux, puis son lorgnon retomba.

— Je la trouve passable, murmura-t-il avec lassitude ; — une autre fois, maître Gilbert… je reviendrai.

Le lord et son intendant sortirent.

Angelo Bembo était plus mort que vif. Il étouffait. Le départ de ces deux intrus soulagea sa poitrine d’un poids écrasant.

Il s’avoua depuis que jamais objet ne lui avait semblé plus effrayant, plus hideux, plus haïssable que le lorgnon de l’homme au carrick bordé de fourrures.

Son imagination bâtit incontinent des plans superbes pour délivrer la pauvre recluse ; — car il n’y avait plus à en douter, la charmante dormeuse du lord’s-corner était là contre son gré ; on la tenait prisonnière ; elle était victime de quelque machination infernale.

Mais Rio-Santo…

Cette idée coupa court à tous projets de chevaleresques entreprises, et tomba comme un plomb sur l’ardeur du beau cavalier Angelo Bembo. — Le marquis, bien qu’il ne demandât point d’aide, avait par le fait besoin de lui, et il était au marquis avant d’être à la pauvre belle inconnue.

Qu’elle lui parut plus touchante encore que d’ordinaire, lorsque, ce matin-là, dès son réveil, elle se mit à genoux pour faire sa prière de chaque jour ! Le cavalier Bembo était bon catholique, et gardait soigneusement serrée en un coin de son cœur cette foi ardente et naïve de la croyante Italie, qui est au cagotisme anglais ce qu’une madone de Raphaël, demi-nue et chaste pourtant, est au portrait gelé de telle honorable mistress, moitié d’un ministre, que le peintre a boulonnée jusqu’au menton pour constater authentiquement sa pudeur presbytérienne. Bembo, parmi sa vie aventureuse et frivole, avait conservé souvenir des enseignements de sa mère ; il savait encore prier Dieu et la Vierge en ce beau langage italien qu’on croirait fait uniquement pour le ciel. — En voyant Anna prosternée, il se sentit joyeux, parce qu’il crut en la protection divine, et il se dit que tout à l’heure quelque bon ange avait veillé sur la jeune fille endormie.

Hélas ! la pauvre recluse avait grand besoin d’un bon ange pour veiller sur elle en effet. White-Manor avait dit : Une autre fois ! De lui-même, il n’eût certes point songé à mettre ce vague projet à exécution, mais près de lui était Gilbert Paterson ; la sangsue ne peut vivre que de sang corrompu : il faut aux intendants des maîtres vicieux.

Paterson circonvint si adroitement le comte, que celui-ci oublia pour un instant son idée fixe. Ses passions assoupies s’éveillèrent, sollicitées par les habiles peintures de l’intendant. Il se souvint d’Anna endormie, et ce souvenir fut charmant.

Aussi, la nuit suivante, tourmenté par son insomnie chronique, il fit atteler et se rendit dans Belgraye-Lane. Le jour commençait à poindre lorsqu’il franchit le seuil du lord’s-corner. — C’était ce même matin et à peu près au moment où nous avons retrouvé le marquis de Rio-Santo assis au chevet d’Angus Mac-Farlane.

Anna venait de s’endormir et rêvait peut-être, — et rêvait sans doute, — de Stephen ou de Clary, ou de tous les deux.

Le cavalier Angelo Bembo venait au contraire de s’éveiller, et quittait, meurtri, la natte étendue devant la porte de la chambre d’Angus, où il avait coutume de prendre de temps à autre de courts instants de repos.

Il mit son œil à la serrure. Le malade était immobile dans son lit et Rio-Santo immobile dans son fauteuil. Rien n’annonçait une crise.

Bembo s’en alla vers la fenêtre. Il était un peu sentinelle aussi de ce côté, car il avait fait dessein de protéger de son mieux la pauvre prisonnière.

Le moment était venu. — À l’instant où il appuyait ses coudes sur la barre de la fenêtre basse, Bembo vit, comme l’autre fois, une porte s’ouvrir au fond de la chambre de la recluse et deux hommes entrer. C’étaient les mêmes hommes : le valet et le maître.

Paterson, sans mot dire, tira les rideaux du lit et releva la couverture.

Puis il s’approcha d’Anna endormie comme s’il eût voulu la prendre dans ses bras et l’enlever.

Bembo avait sur le front de grosses gouttes de sueur froide.

Mais le comte fit un geste et Paterson sortit après avoir salué respectueusement.

Le comte, au lieu de s’avancer vers la jeune fille, se baissa et ramassa un papier qui venait de tomber des couvertures mêmes du lit.

Ce geste ne rassura nullement Bembo dont la tête fermentait furieusement. — Le sacrifice allait être consommé ; une minute de retard rendrait toute protection inefficace.

Bembo pressa son front entre ses mains. Un irrésistible mouvement le poussait vers cette maison maudite où un crime infâme allait s’accomplir, mais l’idée d’abandonner le marquis, ne fût-ce qu’un instant, l’arrêtait. La veille, en effet, il avait cru voir Rio-Santo faiblir dans sa dernière lutte avec le malade, et il savait que jamais sa présence n’avait été plus nécessaire.

Il revint vers la porte et plaça de nouveau son œil à la serrure. — Le marquis et le fiévreux étaient tous deux immobiles.

Ceci fut un grand malheur. Si Bembo, en effet, fût demeuré un instant de plus à la fenêtre, il n’eût point jugé nécessaire d’abandonner sa faction.

Voici ce qui se passa dans la chambre du coin du lord.

Le comte s’était assis auprès de la table qui supportait la lampe. Il avait placé sur la table le papier tombé du lit et n’y songeait plus déjà. Il contemplait Anna endormie et la trouvait belle.

— Je voudrais quelqu’un pour m’aimer, pensa-t-il tout haut au bout de quelques secondes.

Puis il reprit avec une amertume étrange :

— Quelqu’un pour m’aimer… moi !… Je suis riche et puissant… J’ai été jeune ; on me disait beau… et qui donc m’a aimé jamais ?… La seule femme que j’aie aimée, moi, — et je l’adorais ! — la femme à qui j’avais donné mon nom, mon cœur, tout !… cette femme-là ne m’aimait pas et me trompait… Un jour, penché sur le berceau de l’enfant que j’appelais ma fille… et qu’elle était belle, ma fille !… je pus penser qu’un autre !… Oh ! je chassai la mère, et je chassai l’enfant… J’eus raison !… Je fis bien !… Aujourd’hui je ferais de même !

Il s’arrêta, et un sourire cruel vint crisper sa lèvre.

— Il y a seize ans de cela, reprit-il ; elle a dû bien souffrir, car j’avais donné l’enfant à un homme sans pitié… Il se sera mis comme un mur d’airain entre la mère et la fille. Tant mieux !… Tant mieux, si elle est morte dans les larmes !… Tant mieux si elle vit encore pour pleurer et souffrir !

Le visage rouge et sanguin de White-Manor exprimait une cruauté sans bornes.

Tout-à-coup son regard s’adoucit en tombant sur Anna qui souriait à un rêve.

— Elle était ainsi, murmura-t-il, belle et heureuse, lorsque je la vis pour la première fois… Je l’enlevai… N’enlève-t-on pas tous les jours la femme qu’on aime, et n’était-ce pas miséricorde que d’offrir ma main à la fille d’un petit laird d’Écosse… Elle ne m’aima pas, pourtant… Elle aimait un misérable Irlandais ! un mendiant catholique… Ah ! je n’ai jamais pu tenir cet homme sous mes pieds et l’écraser comme un vil insecte qui gêne !… Mais qu’importe tout cela ?… Il y a seize ans !…

Il se leva brusquement.

— Allons ! s’écria-t-il en se versant un plein verre de blond sherry, dont Gilbert Paterson avait mis un flacon sur la table. — Allons, oublions le passé et le présent pendant une heure… Cette fille est belle… et, par le nom de Dieu, mon frère n’aura pas du moins le pouvoir de me l’enlever !

Il replaça bruyamment le verre sur la table.

Anna s’éveilla en sursaut et faillit mourir de frayeur.

Mais le comte n’était déjà plus à craindre pour elle. En remettant le verre sur la table, le papier tombé des couvertures du lit avait frappé ses yeux. Il l’ouvrit machinalement et devint plus pâle qu’un linceul.

Ses dents claquèrent, sa figure se contracta hideusement, et ses deux poings fermés menacèrent follement le vide.

— Encore lui ! râla-t-il avec effort ; — toujours lui !

Le papier contenait quelques mots tracés au crayon que nous transcrivons ici :

« Courage, milord mon frère ; je veille sur vos amours.

» Brian de Lancester. »

Nous savons que, depuis huit jours, Brian avait autre chose à faire qu’à tourmenter le comte, mais il y avait bien long-temps que ce dernier n’avait utilisé sa mystérieuse retraite du lord’s-corner. Le billet était là peut-être depuis plus d’un an. — Un piège à loup n’est-il pas tendu pendant des mois dans la forêt avant de faire son office ?…

Mais ce ne fut pas ainsi que l’entendit le comte. Il avait de son frère une si mortelle frayeur ! Il crut que Brian, invisible, le guettait, l’attendait au passage pour dévoiler ses hontes et le couvrir d’outrages !

Il crut que ses valets le trahissaient, que Paterson le trahissait, qu’il était entouré de dangers et d’ennemis.

Il retomba épuisé sur son siège.

Anna terrifiée n’osait point bouger, et attachait sur le comte ses yeux grand-ouverts par l’épouvante, comme les pauvres oiseaux, immobilisés par la prunelle fascinatrice d’un serpent.

Elle n’avait même plus la force de prier.

Le comte, lui, froissait le papier avec rage, murmurait des mots confus, et menaçait vainement l’ennemi qu’il ne pouvait atteindre.

Au bout d’une minute, il appela Paterson d’une voix tonnante.

Anna se fit petite sur son fauteuil, la pauvre enfant. — Paterson parut.

— Approche ici ! dit le comte qui saisit par le goulot son flacon de sherry.

Le flacon était en cristal taillé ; ce pouvait être une arme redoutable.

Paterson lut son destin dans l’œil sanglant de son maître. Au lieu d’avancer, il recula vivement. Au moment où il repassait le seuil, le flacon de cristal siffla derrière son oreille et vint se briser en mille pièces à quelques pouces de sa tête sur le battant ouvert de la porte.

Anna ferma les yeux.

— Il y a encore le verre ! pensa Gilbert Paterson, qui ne s’avisa point de rentrer ; — mais Sa Seigneurie va tomber comme un bœuf égorgé dans trois secondes… Du diable si on peut savoir comment le prendre à présent !

Paterson ne se trompait pas. Lorsque Anna rouvrit les yeux, elle vit l’homme qui l’avait si fort épouvantée étendu sur le parquet et s’agitant en de faibles convulsions. Paterson et un groom essayaient de le soulever pour l’emporter dans sa voiture.

Le cavalier Angelo Bembo n’avait rien vu de tout cela. Après avoir reconnu que le marquis et son mystérieux malade reposaient tout les deux, il s’élança vers la partie supérieure de la maison où se trouvait son appartement, et chargea ses pistolets à la hâte. Cela lui prit quelques minutes. Avant de sortir, il voulut encore regarder dans la chambre où veillait Rio-Santo. Le marquis était maintenant debout et semblait regarder le fiévreux avec inquiétude. — Bembo se sentit fléchir dans sa résolution, car une crise approchait ; il connaissait les symptômes.

Mais l’image de la pauvre Anna vaincue passa devant son regard. Son sang brûla. Il se dit :

— J’aurai le temps.

Il descendit rapidement l’escalier. — Au moment où il franchissait les dernières marches, il aurait pu entendre la rauque voix d’Angus Mac-Farlane entonnant le premier couplet de ronde du laird de Killarwan.

C’était là un présage certain. La lutte allait commencer. — Angelo était dans le petit passage qui conduit à Belgrave-Lane.

Il gagna la rue en courant, et ce fut pour voir qu’un providentiel hasard avait rendu pour cette fois son intervention superflue.

La porte du lord’s-corner était ouverte. Un carrosse sans armoiries stationnait devant le seuil. À l’instant où Bembo arrivait dans la rue, armé et résolu à pénétrer dans la petite maison de gré ou de force, il vit deux valets descendre le perron, portant dans leurs bras l’homme au carrick bordé de fourrures. Ce dernier ne donnait aucun signe de vie.

Les deux valets le hissèrent à grand’peine dans l’équipage où l’un d’eux monta avec lui. Presque aussitôt les chevaux furent lancés au galop.

La porte du lord’s-corner se referma.

Bembo reprit hâtivement le chemin de son poste. Son absence avait duré en tout quelques minutes.

Lorsqu’il rentra dans le corridor, il aperçut de loin le beau chien Lovely qui grattait à la porte du malade en poussant de plaintifs gémissements. Un froid mortel prit le cœur de Bembo, qui gagna d’un bond la porte et y appliqua son oreille.

Il régnait à l’intérieur un complet silence.

Lovely gémissait et flairait l’air qui sortait par les jointures.

Bembo ouvrit la porte. — Ses quelques minutes d’absence avaient suffi pour rendre inutiles six longs jours de veille. Rio-Santo avait succombé.

Il y avait un quart d’heure environ que le cavalier Angelo Bembo était dans la position que nous avons décrite en l’une des pages qui précèdent, portant sur sa poitrine la tête alourdie du marquis et abîmé dans cette stupéfaction qui sauve les premiers élans de la douleur. Lovely, couché le long des flancs de son maître, avait mis son museau sur son épaule et le regardait.

Tout-à-coup le chien tressaillit brusquement et aboya. — En même temps, Bembo sentit sur le revers de sa main un souffle tiède, mais si faible !…

Rio-Santo vivait. Le cavalier Bembo baisa la main qui avait senti le souffle. Il était prêt à défaillir de joie. — Lovely, dressé sur ses quatre pattes tendues, regardait toujours son maître et gémissait doucement.

Lorsque Bembo voulut sentir encore ce bienheureux souffle qui venait de lui mettre à l’âme tant d’allégresse, Rio-Santo ne respirait plus. Bembo mit la main sur son cœur, le cœur ne battait plus.

— Il vit, mon Dieu ! il vit ! pensa le jeune Maltais en se pressant le front ; mais il lui faudrait des secours… Tout de suite… Et comment faire ?

Bembo, même en ce moment suprême, n’osait pas introduire des valets dans un lieu dont Rio-Santo avait défendu l’entrée. Il essaya de soulever le corps, mais son émotion l’énervait ; il se sentit trop faible pour cette tâche.

Et pourtant il fallait agir.

Lovely, le noble et puissant animal, était là toujours. Le regard de Bembo tomba sur la gracieuse cambrure de ses reins vigoureux, et il n’hésita plus. — Il souleva Rio-Santo, dont il appuya les cuisses sur la croupe de Lovely. Le poids ainsi partagé devint supportable, et le beau Lovely se prit à marcher doucement vers la porte, comme s’il eût compris l’importance du fardeau confié.

Une fois dehors, Bembo ferma la porte à double tour. — Les valets, appelés, accoururent.

— Qu’on aille chercher un médecin ! s’écria Bembo ; — un médecin sur-le-champ.

Les valets étaient trop habitués à voir d’étranges choses se passer dans Irish-House pour manifester leur étonnement ; mais le diable n’y perdit rien.

— Le docteur Moore est dans le cabinet de milord, répondit l’un deux.

Bembo fronça le sourcil. Le docteur Moore lui inspirait depuis long-temps une répulsion instinctive ; mais le moment était mal choisi pour hésiter, et, sur l’ordre de Bembo, le marquis, toujours sans mouvement, fut transporté dans son cabinet, où on l’étendit sur une ottomane.

Le docteur Moore était là en effet. — Quelques papiers dérangés sur le bureau et l’indolence affectée de Moore lui-même, assis d’un air ennuyé sur un fauteuil fort éloigné du bureau, auraient fait soupçonner à un observateur défiant qu’il venait de se livrer à quelque examen indiscret ; mais Bembo, dans son trouble, n’était point l’homme qu’il fallait pour faire de semblables remarques.

À la vue de Rio-Santo, qui avait tout l’aspect d’un cadavre, le docteur ne manifesta ni empressement ni surprise.

Il se leva, approcha son siège de l’ottomane et prit le bras du marquis pour lui tâter le pouls. — Ensuite, il palpa doucement le tour de son cou et pesa sur son estomac.

— Sortez ! dit-il aux valets qui attendaient, curieux et avides de savoir.

Les valets obéirent.

— Signore, reprit le docteur en s’adressant à Bembo, j’aime à être seul avec mes malades.

— Mais, monsieur le docteur !…

— Veuillez ne pas faire d’objection, signore !… Le temps presse… je pense que le temps presse beaucoup… Et je n’opère jamais que quand je suis seul.

— Au moins me direz-vous, s’écria Bembo, s’il reste quelque espoir !

— Je ne vous le dirai pas, signore.

Bembo eut un mouvement de violente colère ; mais il se contint et se dirigea vers la porte.

— Signore ! reprit le docteur au moment où Bembo passait le seuil.

Celui-ci se retourna.

— Emmenez ce chien, je vous prie, ajouta Moore ; il me gêne.

Bembo saisit Lovely par son collier et l’entraîna malgré la résistance du noble animal, qui regardait tour-à-tour son maître et le médecin en hurlant plaintivement.

On eût dit qu’il se défiait.

La porte se referma sur Bembo. Moore poussa le verrou et il se trouva seul en face de Rio-Santo évanoui.


VI


ARGOT.


Le docteur Moore revint s’asseoir auprès de l’ottomane où Rio-Santo gisait sans mouvement. Il souleva sa main, qui, subitement lâchée, retomba inerte, et rebondit deux fois sur l’élastique coussin.

Un sourire étrange, tout plein d’un triomphant orgueil, vint à la lèvre pâle du docteur.

Il se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda long-temps le marquis sans mot dire.

— C’est une belle créature ! murmura-t-il enfin ; — quand ce cœur bat, il y a bien de la puissance dans ce regard éteint et morne à présent… Combien de fois ne m’a-t-il pas fait baisser les yeux !…

Le docteur fronça le sourcil.

— Combien de fois, reprit-il avec amertume et colère, — ne m’a-t-il pas fallu courber le front sous son inflexible volonté !… Sans lui, je serais le premier parmi mes pairs ; sans lui je tiendrais ce sceptre occulte et redoutable qui, mieux que la machine d’Archimède, pourrait remuer le monde, — puisqu’il domine Londres et que Londres est le centre de l’univers… Oui… cet homme me fait obstacle ; sa supériorité m’écrase ; je parais débile et misérable auprès de sa vigueur… et voilà qu’aujourd’hui cet homme que je déteste et qui m’opprime est à ma merci !… Pour le tuer, je n’aurais qu’à le laisser mourir !

Il sourit silencieusement, et, pour la seconde fois, son front rayonna un orgueil sinistre.

— Oui, milord, continua-t-il avec raillerie, vous êtes à moi. Il n’y a plus de Dieu pour vous. C’est moi qui suis votre Dieu… Ma clémence, voilà désormais votre espoir unique… ma clémence !

Il haussa les épaules et fit quelques pas en se promenant dans la chambre.

— Je crois que je vais le laisser mourir ! dit-il au bout de quelques minutes, en s’arrêtant devant le corps inanimé du marquis.

Puis il ajouta durement :

— Entends-tu ? marquis, je te condamne !… Demain les lords de la nuit se réuniront pour choisir un nouveau chef. Edward, le fantastique Edward, le père de la grande famille… Edward ne sera plus qu’un cadavre… Son Honneur, comme l’appellent les soldats de notre immense armée, aura trois pieds de terre sur le corps… Et que c’est lourd, milord, trois pieds de terre ! ajouta-t-il en ricanant… Oh ! la maison Edward and C° ne mourra pas pour cela ; Votre Seigneurie peut être tranquille. Elle aura toujours son comptoir dans Cornhill, ses mille dépôts dans Londres, et ses invalides dans les purgatoires de White-Chapel et de Saint-Gilles… Il y avait un Edward avant vous, milord, il y aura un Edward après vous… Edward, c’est le nom royal, comme autrefois Pharaon, en Égypte… Demain, marquis, ce sera moi qui m’appellerai Edward… Que vous en semble ?

Il mit la main sur le cœur de Rio-Santo, et une ride plissa profondément la peau tendue de son front.

— Je croyais la strangulation plus complète que cela, reprit-il sans plus prononcer ses paroles, parce qu’il venait de découvrir que Rio-Santo était plein de vie ; — il faudra que le tue, si je veux qu’il meure… Dans dix minutes il va respirer… Le corps de cet homme est comme son âme, à l’épreuve… Je me suis trop pressé de triompher… Que faire ?… Je me presse trop de craindre aussi ! voilà son cœur qui cesse de battre encore… Une organisation si parfaite ne meurt pas sans lutter… Mais elle meurt, en définitive…

Le docteur tira de sa poche une trousse de maroquin et y choisit un lancette acérée. Il trancha d’un coup de bistouri la manche de la robe de chambre du marquis et fit le geste de piquer sa veine.

— Il n’en faudrait pas davantage ! murmura-t-il.

Mais l’instrument reprit place dans la trousse et le docteur s’assit, la tête entre ses deux mains.

— J’hésite à le sauver comme j’hésite à le perdre ! pensa-t-il. Sa main est robuste… Qui sait si la mienne saurait tenir les rênes de ce fougueux attelage qui traîne notre fortune ?… Et, après tout, le principal n’est-il pas de parvenir ?

La lancette fut tirée une seconde fois de la trousse et soigneusement nettoyée. En touchant le chiffon de drap qui servait à l’essuyer, elle y laissa une trace rougeâtre, comme si elle eût été humectée d’un très violent corrosif.

— Et son secret, d’ailleurs ! reprit encore Moore, dont l’œil s’alluma au feu d’un avide désir ; — s’il meurt, qui me dira son secret !… Cet homme ne cherche pas ce que nous cherchons… il vise plus haut… si haut que mon imagination ne peut pas même rêver ce qu’il tâche d’atteindre… Et il l’atteindra, pourtant, car il n’est point d’obstacle que son talon ne puisse briser… Je veux savoir ce qu’il cherche, moi ! poursuivit Moore en s’échauffant graduellement jusqu’à l’enthousiasme ; — ce qui est notre but à nous n’est pour lui qu’un moyen ; nous nous arrêtons à son point de départ : nous cherchons l’or pour l’or, et lui… Par le ciel ! je connaîtrai sa pensée… Et alors, sa vie ne sera-t-elle pas toujours à moi comme elle l’est aujourd’hui ?… N’ai-je pas le temps ?… Fou que j’étais ! j’allais faire comme ces enfants stupides qui brisent leurs jouets pour savoir ce qu’ils recèlent… Le secret d’un mort est trop bien gardé : marquis, nous ajournons votre sentence.

On frappa doucement à la porte du cabinet.

— Ils sont bien pressés ! grommela le docteur.

— Au nom du ciel, monsieur, ayez pitié de mon angoisse, dit à travers la porte la voix du cavalier Bembo ; — j’attends !

— Attendez ! répondit froidement M. Moore.

— Un mot, par grâce, un seul mot, monsieur !

Le docteur, au lieu de répliquer, cette fois, se dirigea à pas de loup vers la partie du cabinet opposée à la porte derrière laquelle attendait Bembo, et mit une petite clé dans la serrure d’une armoire.

— J’allais oublier le motif de ma visite, murmura-t-il ; — ce sera bien le diable si M. le marquis ne peut pas m’attendre encore quelques minutes.

Avant d’aller plus loin, nous croyons opportun de dire ici au lecteur que l’immense association qui porte à Londres le nom de la Famille [4] (the Family) est constituée à peu de choses près comme la société qu’elle rançonne. Seulement elle est mieux constituée.

Il y a chez elle aussi le public, le gentry et la noblesse, — le peuple, les chevaliers et le sénat.

Il y a encore un chef, qui est roi, dans toute la magnificence du terme, roi comme en était Henri VIII ou Elisabeth de rogue mémoire, roi pour tout de bon.

Nous ne savons trop s’il est permis de donner l’ignoble nom d’argot à la langue convenue entre les divers membres de l’association. Ces membres sont, il est vrai, des voleurs, — mais ce sont de si hauts seigneurs que les bandits de Londres !

Toujours est-il que le langage de la Famille ressemble assez peu au langage de Shakspeare, Notre spirituel confrère et compatriote, M. Charles Dickens en a donné, dans plusieurs de ses charmants récits, de nombreux échantillons. Nos revues fashionables en sont si pleines depuis quelques temps, qu’on pourrait les croire exclusivement rédigées par des swell-mobs et des swindlers [5]. Ainsi, les personnages de ces écrivains de bon ton ne disent plus : — Qui paiera la dépense ? ils dégoisent (to chirp) : — Qui bouchera le trou [6] ? Un penny pour eux est un meg, six pence un tannar, un shelling un bob, une couronne un bull, un souverain un coutter, tout comme s’ils étaient des smashers [7] jurés, depuis leur plus tendre enfance.

Pour dire que leur héros a passé par la cour des débiteurs insolvables [8], ils ont foule de périphrases positivement ravissantes. Celui-ci a subi une lessive à blanc (white washing) ; celui-là a passé à la manufacture de savon de Portugal (Portugal soap manufactory) ; un troisième a mis sur le vieil homme une chemise blanche (clean shirt).

Tout cela parce que la cour des débiteurs insolvables se trouve dans une rue qui a nom Portugal-Street.

Et aussi peut-être parce que tous ceux qui fréquentent cette cour, y compris les avocats et les juges, auraient réellement besoin d’un lavabo universel.

Nous pensons que le lecteur trouve cela très charmant.

Est-on pendu ? cela s’appelle « partir par le coche de huit heures » (8 o’clock coach). L’expression est à coup sûr énergique et pittoresque au dernier point. Elle vient, dit-on, de ce que certain manant parvenu, passant dans sa voiture à l’angle de White-Hall, renversa l’éventaire d’une marchande d’oranges irlandaise, qui fumait paisiblement sa pipe en attendant le chaland. La marchande exaspérée remplit l’air de malédictions et dit entre autres choses :

— Dieu puisse-t-il permettre que je te voie emporté par la voiture de huit heures, misérable nabab !

L’histoire ajoute que quinze jours après, pour une chose ou pour une autre, le manant fut pendu.

Et au fait, sans cela, l’histoire n’aurait point de dénouement.

D’où il suit que l’histoire a raison.

Une chose terrible, c’est que nous n’avions nul besoin de relater ici toutes ces gentillesses, — tous ces traits de mœurs, comme on dirait de l’autre côté du détroit. Il est positif que le savon de Portugal, l’Irlandaise et sa pipe n’ont aucun rapport avec le sujet qui nous occupe.

Voilà le danger des transitions !

Ce que nous voulions dire se réduit à ceci : La Famille, à part les degrés particuliers d’une hiérarchie sans égale dans le monde entier, et compliquée jusqu’à l’infini, se compose de trois corps constitués : les hommes, les gentlemen, les lords. Il est probable que le titre de gentleman s’y acquiert par la force des choses ; celui de lord est soumis à une sorte d’élection.

Au dessus de tout cela est le père, que les hommes appellent Son Honneur ou désignent par un nom propre qui est sujet à changer, mais non point par la mort du titulaire. Ce nom est mis de temps à autre à la réforme comme un vieil habit. Vers 1811, Son Honneur s’appelait Jack, si bien que certains crurent avec quelque raison que c’était Jack Ketch [9] lui-même ; plus tard, la dynastie des Edward commença. Des renseignements sérieux nous permettent d’affirmer qu’en 1844 le père de la Famille est dans les ordres et possède plus d’un million de francs de bénéfices. Ses sujets le nomment le Mandarin.

Il est marié, du reste, selon la chair, à une respectable dame ; son ménage est excellent et il fait l’édification du clergé britannique.

En 183…, Edward régnait, plutôt par droit de conquête que par droit de naissance très probablement. La Famille fit sous son règne de redoutables progrès. On vola des diamants de la couronne, on commit des larcins héroïques.

Londres entier fut tenté de fermer ses poches à double tour ; mais comme à Londres chaque industrie, — nous parlons des industries honnêtes et pouvant être pratiquées par un lord-maire, — consiste à pomper le contenu des poches voisines pour emplir la sienne, on vit bien que cette mesure amènerait une stagnation déplorable dans tous les genres de commerce.

Il se trouva qu’en ce temps Son Honneur était un homme taillé dans de tout autres proportions que ses bien-aimés sujets. Les lords de la nuit, son conseil privé, découvrirent avec stupéfaction un beau jour que leur chef n’était point un voleur.

C’eût été une rumeur étrange dans la Famille, si cette révélation fût descendue des lords aux gentilshommes et des gentilshommes aux simples goujats de l’armée. Saint-Gilles eût frémi jusqu’en ses fondements de fange ; Field-Lane eût vu frémir l’une après l’autre toutes ses guenilles dérobées ; les chats écorchés [10] de Barbican auraient témoigné leur stupéfaction de quelque manière originale et surnaturelle qui est pour nous un secret, et le poisson rouge de la taverne de Shakspeare [11] eût, nous n’en pouvons point douter, remué sa queue empaillée avec l’énergie voulue par la circonstance.

Mais milords de la nuit étaient des scélérats discrets.

Ils avaient en outre une raison de se taire : c’est qu’en définitive ils ne savaient rien.

Rio-Santo était pour eux un problème, voilà tout. Ils avaient découvert qu’entre eux et lui se creusait un abîme. Il voyait plus loin qu’eux et plus haut ; leur sordide ambition n’était point son ambition. — Où marchait-il ?

Évidemment, Rio-Santo s’appuyait sur eux comme sur un bâton de voyage ; ils se voyaient être entre ses mains des instruments vulgaires. — Quel était le but de sa course ?

Nul ne pouvait le savoir, nul ne pouvait seulement s’en douter, car Rio-Santo tenait le sceptre d’une main hautaine, et de lui au premier de ses sujets il y avait tous les degrés de son trône.

Il n’avait point de favori et point de confident. — En principe, il n’aurait dû être que le premier parmi ses pairs, mais sa vigoureuse volonté et les circonstances avaient donné à son pouvoir une extension exorbitante.

De roi constitutionnel, il s’était fait roi absolu.

Nous ne donnons point ceci pour une rareté.

Quelques uns, parmi les patriciens de la Famille, se préoccupaient assez peu de cet état de choses. Ils touchaient de magnifiques dividendes : leur but était atteint. Mais il y en avait d’autres, et parmi ceux-ci nous devons compter le docteur Moore et l’aveugle Tyrrel, qui n’acceptaient point aussi volontiers le fait accompli.

Tyrrel avait été chargé par le marquis de quelques missions secrètes qui avaient bouleversé son intelligence tant il avait travaillé pour en découvrir le pourquoi.

L’une de ces mission consistait à remettre cent livres sterling tous les mois à l’Honorable Brian de Lancester, lequel ne faisait à coup sûr point partie de l’association. — Tyrrel avait pu se convaincre d’ailleurs que Rio-Santo ne connaissait point particulièrement l’honorable frère cadet du comte de White-Manor.

Et il se creusait journellement la cervelle pour deviner le motif de cette munificence dont l’à-propos lui échappait. C’était en vain, et ce devait être en vain toujours, parce que les motifs du marquis étaient trop en dehors du cercle d’idées où gravitait d’ordinaire la pensée de Tyrrel, pour que ce dernier tombât par hasard sur la vérité.

Quant au docteur Moore, il avait plus de moyens pour soulever le voile. Rio-Santo l’avait admis, non pas à son intimité ou même a rien qui pût y ressembler, mais à une fréquence de rapports favorable à ses désirs curieux. Le docteur avait ses entrées à Irish-House ; il était le médecin de Marie Trevor, et jouait un peu, entre le marquis et son ténébreux sénat, le rôle que nos ministres jouent entre le roi et les chambres. Seulement, il n’aimait pas le marquis.

Mais on a vu des ministres n’aimer point leur roi de très grande passion, — et des rois mépriser de tout cœur leurs ministres.

C’était de plus en plus constitutionnel.

Malgré la fréquence des relations qui existaient entre Rio-Santo et Moore, le cœur du marquis était un livre clos pour le docteur. Moore, esprit subtil, audacieux, mais froid dans son audace, patient, hautain et sachant cacher sa hauteur sous l’obéissance, positif à l’excès, rompu au dol, avide plutôt qu’ambitieux, et capable d’entrer jusqu’au cou dans le crime sans s’émouvoir ou se passionner, ne ressemblait guère à l’aveugle Tyrrel, dont la nature, mauvaise aussi, puissante également, se mouvait par d’autres leviers et marchait avec d’autres allures ; mais il devait, comme Tyrrel, chercher les secrets de Rio-Santo dans une sphère trop restreinte ou trop basse ; il devait toiser le marquis à sa mesure, et le mépris systématique qu’il faisait de l’homme en général le rendait positivement incapable de pénétrer les desseins du marquis.

Quand un vaisseau poind en mer à l’horizon et que le matelot en vigie crie : Navire ! les passagers ouvrent de grands yeux et cherchent à voir. Ils ne voient rien. — Le navire approche. Les marins comptent ses mâts déjà et raisonnent sur son allure. — Les passagers cherchent encore et ne voient pas davantage. C’est qu’ils cherchent trop bas. Pour voir de loin, il faut regarder dans les nuages.

Moore regardait trop bas.

Il se figurait que Rio-Santo, dont il reconnaissait forcément la supériorité, visait à un but autre et plus grand que son but à lui, mais de la même nature, en somme. Ce but, il l’enviait et voulait le deviner pour s’en prévaloir, pour le faire sien, et profiter seul de cette conquête, qu’il entrevoyait, magnifique, et atteignant les dernières bornes de la convoitise humaine.

Le secret pénétré, il serait temps d’écarter Rio-Santo par ces moyens faciles et sûrs qu’un homme savant comme le docteur Moore a toujours à sa disposition.

Depuis six jours que Rio-Santo ne se montrait point, le désir inquiet de Moore s’était singulièrement accru ; cette absence devait avoir de bien graves motifs et couvrir peut-être d’étranges menées.

Moore venait chaque jour à Irish-House. C’était en vain. Rio-Santo ne se montrait point.

Le docteur, néanmoins, ne perdit pas tout à fait son temps pendant ces six jours. Introduit dans le cabinet du marquis, il épia, fureta, viola le secret des cartons fermés et mit ses regards curieux dans plus de paperasses qu’il n’en faudrait pour composer vingt volumes. Mais ces papiers étaient, pour la plupart, écrits en chiffres, dont Moore n’avait point la clé. D’autres étaient couverts de caractères chinois et le docteur reconnut sur quelques uns l’idiome vulgaire de l’Afghanistan.

Pour le coup, c’était à en perdre l’esprit ! — Rio-Santo avait-il des lubies littéraires ? s’occupait-il de compiler une histoire générale des voyages ? ou bien entretenait-il dans la Chine et dans les Indes des agents chargés de dévaliser, pour son compte, les innocents naturels de ces deux riches pays ?

Cette idée parut la plus raisonnable au docteur, et Rio-Santo grandit dans son estime.

On peut savoir beaucoup de langues et ne point connaître à fond le chinois vulgaire et le patois populaire du Sindhy. Tout ce que Moore put reconnaître dans les nombreux documents parcourus à la hâte, c’est qu’une mystérieuse fermentation était fomentée au sein du céleste empire, par des agents inconnus, contre le commerce de l’opium, l’une des branches les plus lucratives du trafic transocéanique de la compagnie des Indes, et qu’un esprit de révolte était soufflé dans les montagnes de l’Affghanistan.

Était-ce de l’histoire contemporaine ou de l’histoire ancienne, il ne sut point le deviner.

Un instant l’idée lui vint que Rio-Santo voulait monter quelque gigantesque entreprise commerciale ; mais cette idée ne tint pas contre la réflexion. Il n’y a point de commerce aussi lucratif que le vol pur et simple, puisque, à vrai dire, le commerce n’est qu’un vol frelaté.

Enfin de compte, Moore dut s’avouer qu’il n’en savait pas beaucoup plus long que devant. Il se dit, pour se consoler, que, dans les tiroirs fermés à clés, il eût sans doute trouvé quelque révélation plus précise.

La chose n’était point impossible.

Quand il eut fouillé les cartons, il fouilla le cabinet lui-même, espérant découvrir quelque cachette. Du premier coup il crut avoir trouvé son fait. C’était le matin même de ce jour où recommence notre histoire.

Le lecteur peut se souvenir qu’au moment où le cavalier Angelo Bembo, de retour de son expédition chevaleresque, ouvrait la porte pour se précipiter au secours de Rio-Santo, un des lambris de la chambre d’Angus Mac-Farlane, qui venait de s’agiter et de laisser apercevoir le visage curieux du docteur Moore, se referma tout-à-coup.

Ce panneau donnait dans le cabinet du marquis. En l’ouvrant, Moore croyait avoir découvert une armoire secrète. Ce qu’il vit le jeta dans un extrême étonnement, et il n’en eut qu’un plus grand désir de voir mieux et davantage.

Ce fut dans la serrure de ce panneau qu’il mit une petite clé à l’instant où la voix suppliante du cavalier Angelo Bembo vint réclamer une consolante parole pour calmer son inquiétude.

Nous avons vu comment le docteur Moore lui répondit.

Il fit tourner doucement la petite clé dans la serrure et poussa sans bruit le panneau. Puis il avança la tête par l’ouverture, aussi timidement que la première fois et comme s’il eût craint de trouver derrière quelque menaçante apparition.

Mais la chambre du laird était silencieuse et vide ; on n’entendait même pas la respiration d’Angus Mac-Farlane, étouffée par les épais rideaux du lit.

Moore jeta un dernier regard sur Rio-Santo toujours immobile, et franchit le seuil.

Le premier objet qui le frappa en entrant fut le portrait suspendu entre les deux fenêtres. À son aspect, un étonnement extrême se peignit sur son visage. Il le contempla sous divers jours, fermant les yeux un instant pour les rouvrir ensuite et mieux voir. — À mesure qu’il regardait ainsi, un reste de doute, demeuré sur sa physionomie, s’évanouissait graduellement.

— C’est bien elle ! murmura-t-il enfin ; et, sur ma parole, elle était bien faite pour tourner la tête de l’héritier présomptif d’un comte… c’était une ravissante créature !… Oh ! pardieu ! j’ai beau vouloir douter, c’est bien elle !… Mais que fait ici le portrait de la comtesse de White-Manor ?…


VII


DÉLIRE.


Le docteur Moore resta encore quelques secondes plongé dans un singulier étonnement devant ce gracieux portrait de femme, vêtu à la mode de 1815, que nous avons décrit en l’un des précédents chapitres.

— Je n’y comprends rien ! murmura-t-il ensuite ; — le portrait de la comtesse de White-Manor ici !… chez Rio-Santo ! ceci tourne au fabuleux, au diabolique… et j’y renoncerai !… Je me souviens de cette jolie tache qu’elle avait au dessous de la lèvre… entre la lèvre et cette fossette mignonne que nos poètes lauréats affirmeraient avoir été creusée par la propre main des Grâces… Rio-Santo n’est ici que depuis un an… Il ne peut pourtant pas… Ma foi, je m’y perds !

Il pirouetta sur le talon et jeta en passant un regard distrait par la fenêtre.

— Hé ! hé ! hé ! fit-il en riant plus franchement que d’habitude : — le hasard est parfois souverainement spirituel !… Si je ne me trompe, voici de l’autre côté du lane le free and easy de White-Manor… le lord’s-corner. Hé ! hé ! White-Manor était un fier séducteur dans son temps !… mais je jurerais que ce joli portrait n’a pas été fait pour Sa Seigneurie… et si son regard avait pu percer ce mur, hé ! hé !… c’est drôle, sur ma parole !… je pense qu’il n’eût point péché là-bas, vis-à-vis, si souvent et de si bon cœur.

— Il jeta un dernier regard sur le portrait, fit encore un geste d’étonnement et se dirigea vers le lit.

— Ceci est un secret, se dit-il, et un secret de l’espèce la plus énigmatique assurément… Mais je ne m’attendais guère… et après tout que m’importe ?… Oh ! oh ! ajouta-t-il, en s’arrêtant tout-à-coup à deux pas du lit ; — Il y a un homme !

Il venait d’apercevoir la jambe maigre et velue d’Angus Mac-Farlane, qui sortait à moitié des couvertures.

Le docteur était entré dans cette chambre avec une si ferme espérance de découvrir des choses étranges, impossibles à soupçonner, qu’il demeura une minute hésitant et comme saisi d’une puérile frayeur. Des idées folles traversèrent son cerveau surexcité. Il se sentit, lui si positif et si froid d’ordinaire, transporté tout-à-coup dans le monde inconnu de l’imagination.

Quel était l’homme étendu sur ce lit ?

Au premier aspect, ceci ne paraît point avoir de rapport direct avec l’objet des recherches du docteur. Mais il pensait être sur le rebord d’une trame circulaire, et chaque fil, selon lui, pouvait le conduire au centre.

Il s’approcha du lit sur la pointe des pieds et souleva le rideau avec une sorte de solennité.

Il semblait que derrière la draperie dût se trouver la révélation soudaine du secret convoité si ardemment.

Angus tournait le dos au jour. Il était jeté presque en travers du lit et son front touchait la muraille. — Sans doute son crâne, torréfié par la fièvre, avait été chercher là un peu de fraîcheur.

Moore ne pouvait donc voir son visage.

Un instant il interrompit ses investigations. L’instinct de médecin se mit en travers de sa curiosité. Il prit le bras d’Angus et lui tâta le pouls.

— Fièvre cérébrale ! murmura-t-il ; congestion imminente. Pourquoi m’a-t-on appelé si tard ?

Cette phrase consacrée lui échappa, tant est grande la force de l’habitude. Il l’accueillit au passage par un sourire.

— Mais personne ne m’a appelé ! reprit-il, et je n’ai pas mission de sauver cet homme… Je voudrais bien voir son visage !

Il mit un genou sur le lit et se guinda de façon à coller, lui aussi, sa tête au lambris. Dans cette position, il put voir les traits d’Angus. Son examen dura deux ou trois secondes.

— Je ne connais pas cet homme ! dit-il ensuite avec désappointement. Puis se ravisant tout-à-coup, il ajouta :

— Mais si fait !… je crois me souvenir… Il est bien changé !… C’est cet honnête paysan d’Écosse que Rio-Santo nous amena une fois au conseil… Le laird… j’ai oublié son nom… le laird qui tient notre château de Crewe, enfin… Et pourquoi diable Rio-Santo le laisse-t-il mourir là comme un chien ?… Ma foi, cela m’est égal.

Le docteur se releva et secoua la tête d’un air de mauvaise humeur.

— Fou, que je suis ! murmura-t-il ; — j’ai beau chercher, je ne trouverai point. Le secret de ce marquis d’enfer est dans son cerveau et non point autre part… J’ai rencontré çà et là quelques pages dépareillées du livre de sa conscience… Assez pour être sûr que sa vie ne fut qu’un long mystère ; trop peu pour deviner le premier mot de son secret… — C’est tout : le reste est en lui…

On entendit en ce moment la voix éloignée de Bembo qui parlait encore à travers la porte extérieure du cabinet.

Moore ne se retourna même pas.

— Le signoretto est bien pressé ! dit-il en riant. — Allons, je n’ai rien de mieux à faire que de le contenter. Remettons sur pied M. le marquis de Rio-Santo.

Comme il s’ébranlait pour rentrer dans le cabinet, le laird fit un mouvement. Il fallait bien peu de chose pour réveiller la curiosité déçue du docteur. Il resta.

Angus se retourna péniblement sur sa couche.

— L’eau me brûle ! dit-il tout bas. — Comme cette rivière de Londres bout ! sa source est en enfer !… La lune de Londres est rouge… Il y a du feu partout.

— Cet homme se sauvera tout seul ! murmura le docteur Moore avec une sorte de dépit médical, mauvais petit instinct, diminutif de passion méchante qui, par une des mille contradictions de notre nature, n’avait pu être étouffé par les grandes passions et les criminels instincts qui emplissaient l’âme du docteur. — La fièvre est un mal lunatique et bizarre. Quand on la combat, elle se raidit ; quand on la laisse, elle s’éteint d’elle-même… Évidemment ce sauvage a dépassé la période mortelle… Demain, il sera en convalescence.

— Oh ! si j’étais dans mes belles eaux du Solway, reprit Angus, le brigand ne m’échapperait pas… Mais cette Tamise est chaude et lourde comme du plomb fondu… Ah ! ah !… ah !… elles disparaissent… toutes deux !… toutes deux !…

Il enfonça son front dans la plume des oreillers.

Moore mit la main sur son pouls et l’y laissa durant près d’une minute.

— Une crise, pensa-t-il ; peut-être deux, et ce sera fini… Ces misérables Écossais ont le cerveau si bien fêlé que la fièvre passe à travers les fissures…

— Selle mon cheval noir, Duncan de Leed ! s’écria le laird dont la voix devint tout-à-coup retentissante ; — je vais passer l’eau et me rendre à Londres pour le tuer !

— Pour tuer qui ? dit involontairement le docteur.

Angus s’était levé sur son séant et attachait sur lui, du fond de ses caves orbites, des yeux effrayants à voir. Mais Moore était médecin. Ce sauvage regard ne l’émut point.

— Mon cheval ! mon cheval ! répéta impérieusement le laird, qui mit ses pieds nus sur le tapis.

Moore le laissa faire.

Angus roula ses yeux comme pour chercher aux alentours de son cerveau une idée enfuie.

— La voix des rêves ne peut pas mentir, reprit-il lentement, — et la loi de Dieu est sang pour sang, quoi qu’en disent les prêtres… Il me semble que j’ai vu Fergus O’Breane cette nuit… Pourquoi ne ne l’ai-je pas tué ?… J’aurai de la peine à le tuer, à cause de ma sœur Mary… Mais je le tuerai.

Ses mains se posèrent familièrement sur les deux épaules du docteur qui ne parut point très enchanté de cette marque de confiance.

— Te l’ai-je dit, ami Duncan ? reprit encore Angus avec une solennité pleine d’effroi ; — lorsque je l’aperçois par la seconde vue, il a au milieu de la poitrine un trou rond et rouge… juste ce qu’il faut, Duncan, pour laisser passer la mort… Il est assis sur le gazon, au bord d’un chemin, — et bien pâle, Duncan de Leed !… pâle comme mon frère Mac-Nab assassiné par lui… Alors la voix des rêves perce la nuit et me dit à l’oreille : — C’est ton sang, le sang de tes veines qui vengera Mac-Nab !

— Mac-Nab ! répéta le docteur en lui-même ; — je connais ce nom… Il me semble… eh ! oui… ce jeune pédant que j’ai trouvé au chevet de Perceval… Stephen Mac-Nab… mais ces Écossais n’ont jamais un nom en propre… Il y a peut-être tout un clan de Mac-Nab !…

— Qui donc m’a dit qu’il s’appelle maintenant Rio-Santo ?… s’écria soudainement le laird ; — le marquis de Rio-Santo… Est-ce toi, Duncan ?

Moore avait tressailli au nom du marquis, et tendait les muscles de son ouïe.

— Ce n’est pas moi, murmura-t-il, espérant relier par cette réponse les idées fugaces du malade et l’entraîner en de moins obscures révélations.

— Rio-Santo ! répéta Angus ; — selle mon cheval Duncan de Leed ! selle mon bon cheval Billy !… je vais passer la frontière pour obéir à la voix des rêves.

— Et, s’il plaît à Votre Honneur, dit le docteur, en tâchant d’imiter l’accent et les formules d’Écosse ; — ce Rio-Santo est donc un assassin ?

Le laird retira ses deux mains appuyées sur les épaules du docteur et le considéra avec défiance.

— Ceux qui disent cela, répondit-il, en ont menti… Que me voulez-vous ?

L’œil du laird avait perdu son expression d’égarement. Il avait évidemment un instant lucide.

Mais cela dura peu. Il montra le poing au docteur, murmura une exclamation de colère et se replongea, tremblant de froid, entre ses couvertures.

— Comme la Tamise est froide, grommela-t-il en frissonnant ; — la lune est verte à Londres, et ses rayons glacent… Oh ! si j’étais dans le Solway !

Puis il entonna d’une voix endormie :

80

— Deux filles ! ajouta-t-il en sanglotant tout bas ; — deux filles… Dieu ne veut pas qu’on ait deux filles !…

Le docteur Moore se pencha pour entendre le reste ; mais la voix du malade s’éteignit tout à fait en un murmure inintelligible.

Moore attendit encore durant quelques secondes ; puis il se frappa le front en disant :

— Et le marquis !… Sur ma parole, le marquis a eu le temps de mourir deux ou trois fois… Il faut se hâter.

Au moment où il se retournait pour gagner précipitamment le cabinet de Rio-Santo, il sentit la pression d’une main sur son bras, et regarda vivement en arrière croyant que le cavalier Bembo venait de le surprendre.

Mais à peine eut-il porté son regard sur l’homme dont la main serrait son bras, qu’il poussa un cri de terreur et chancela comme s’il eût été prêt à défaillir.

Une épouvante sans borne se peignit dans son regard. — Il voulut parler, mais son gosier, étranglé par la stupeur, refusa passage à tout son.

Enfin, ses genoux plièrent, et il tomba, prosterné, sur le tapis, dans l’attitude d’un vaincu qui prie et demande grâce.


VIII


LA SAIGNÉE.


L’homme qui avait surpris le docteur Moore en flagrant délit d’espionnage, l’homme qui l’avait surpris au moment où, désertant le chevet d’un malade confié, — d’un mourant ! — il se livrait à une sorte de visite domiciliaire, inexcusable par tout pays, mais inexcusable surtout dans les mœurs anglaises, où chaque maison habitée est un sanctuaire que la loi elle-même n’a pas le droit de violer, cet homme n’était ni le cavalier Angelo Bembo ni aucun des serviteurs du marquis.

C’était le dernier homme dont le docteur pût raisonnablement redouter la surveillance.

C’était le malade confié lui-même, — le mourant, — Rio-Santo en personne.

Le docteur Moore était trop véritablement un maître dans la science médicale, et méritait trop bien la première place que l’opinion publique lui décernait parmi les praticiens de Royal-College pour n’avoir point regardé comme possible, comme certain même le retour à la vie du marquis de Rio-Santo, à condition qu’on l’entourât à temps des soins convenables.

Mais ce qui le frappait de stupeur, c’était cette résurrection soudaine, spontanée, accomplie sans aide et sans secours.

Évidemment, dans son examen fait à la légère de l’état du marquis, il s’était trompé. Lui, si habile, si prudent d’ordinaire, il avait agi, dans une circonstance où sa propre vie était en jeu, avec l’étourderie d’un enfant. Ce qu’il avait pris pour un évanouissement produit par la strangulation presque parfaite, n’était que cette paralysie passagère qui prend souvent en pleine santé les gens qui font abus de leurs facultés cérébrales, paralysie dont l’aspect effraie, et qui, souvent répétée, mène à l’idiotisme ou à la mort, mais dont les premières atteintes sont aisées à combattre à l’aide des notions de la clinique la plus élémentaire.

Le marquis avait été sous le coup d’une congestion cérébrale ; il y était encore.

Mais cette immobilité, cette mort de tout à l’heure, était un phénomène nerveux, compliqué sans doute d’accidents sanguins, dont la description précise et technique ne pourrait qu’effrayer ou ennuyer nos belles lectrices. — Tout écrivain se berce de la consolante idée qu’il est journellement dévoré par une très grande quantité de belles lectrices. — Cette mort n’était qu’apparente : c’était une léthargie.

Le docteur mesura sa situation d’un coup d’œil et il s’humilia.

Il était sous la main de Rio-Santo, non seulement à cause de l’espionnage flagrant où le surprenait ce dernier, non seulement à cause de l’abandon déloyal où il l’avait laissé, mourant, mais parce que chacune des paroles qui s’étaient échappées de sa bouche, à lui, docteur Moore, avait été entendue par le marquis.

Il le savait et n’essayait même point d’espérer le contraire ; la léthargie et ses variétés laissent le complet exercice des sens et de la réflexion.

Mais, tandis qu’il s’humiliait ainsi, une résolution extrême surgissait parmi le trouble de ses pensées. Rio-Santo était devant lui et portait sur son visage les symptômes manifestes de cette désorganisation partielle du cerveau dont les effets sont si divers.

Moore venait de deviner qu’il était muet.

Sa langue demeurait paralysée après le retour à la vie de toutes les autres parties de son corps. Il pensait lucidement ; son intelligence était en parfait état, mais les muscles sa langue étaient momentanément frappés de mort.

Cet accident est de ceux qui se présentent tous les jours. Moore, dans sa longue pratique de la médecine, en avait rencontré d’innombrables exemples. — Il était sûr de son fait.

Or, Rio-Santo, privé momentanément de la parole et affaibli par le rude assaut dont il gardait les marques, était tout aussi bien au pouvoir du docteur que Rio-Santo, étendu sur l’ottomane.

Moore eut l’idée de le tuer.

Rio-Santo se tenait debout devant lui, l’œil fixe, le cou raide, et présentant plutôt l’aspect d’un fantôme que celui d’un homme. — La résistance qu’il opposerait serait sans doute bien faible et facile à surmonter. Quant aux obstacles du dehors, rien à craindre ! Rio-Santo ne pouvait appeler.

Celui-ci, comme s’il eût voulu confirmer les pronostics du docteur, releva la manche de sa robe de chambre, et, d’un geste significatif, montra la veine gonflée de son avant-bras.

— Vous voulez que je vous saigne, milord ? demanda Moore.

Rio-Santo fit, avec énergie, un signe affirmatif.

Le docteur hésita. Quelque chose de sa résolution parut sans doute sur son visage, car Rio-Santo jeta instinctivement un regard vers le lit, comme pour voir s’il n’avait point de secours à espérer de ce côté.

La faiblesse du corps abat la force de l’âme. — Heureusement pour le marquis, Moore ne surprit point ce regard de détresse. Ce regard eût mis fin à ses doutes.

Mais Rio-Santo, si bas que fussent ses forces physiques, ne pouvait long-temps demeurer faible en face d’un danger. Il y avait en lui un trésor de sang-froid et de courage que tant d’épreuves successives n’avaient point épuisé. Il se redressa vite et haut, bien qu’il eût la conscience parfaite de l’impuissance actuelle de sa nature physique.

Tandis que Moore hésitait encore, il se sentit serrer de nouveau le bras. Cette pression fut lente et persistante. — C’était quelque chose comme un ordre donné d’une voix ferme, mais sans colère.

Moore tira sa trousse et l’ouvrit.

Certes, on ne peut se rejeter ici sur le pouvoir fascinateur de la physionomie du marquis, car, en ce moment, sa physionomie immobile exprimait une complète insensibilité. Ses muscles raidis étaient au repos. Ses yeux ternes et marbrés de veines violettes sortaient, grossis et comme étonnés, de leurs orbites gonflées. Sa bouche, convulsivement crispée, refusait de s’ouvrir ; tous ses traits, en un mot, avaient cette apparence stupide qu’amène après soi l’imminence de l’apoplexie.

Mais la volonté est aussi une puissance qui fascine et qui n’a besoin que de se manifester de manière ou d’autre, — lorsqu’elle est supérieure et forte, — pour dompter une résistance chancelante.

Et puis, n’y a-t-il pas l’habitude du respect et de l’obéissance qui peut balancer un mauvais vouloir de révolte ?

Le souvenir de la fière audace, brillant d’ordinaire sur le beau visage du marquis, vint s’interposer sans doute entre l’œil de Moore et ce masque inerte qui était devant lui maintenant. Il vit par la pensée ce regard flamboyer comme d’habitude, et menacer, et commander.

Il obéit.

Et, une fois le premier pas fait dans cette voie de soumission forcée, Moore redevint vassal. Il oublia toute pensée de révolte ; il s’effraya d’en avoir pu concevoir.

Au moment où il approchait la lancette du bras de Rio-Santo, celui-ci lui arrêta la main et prit l’instrument qu’il approcha de ses yeux. — Ses yeux étaient troublés par le sang qui emplissait ses prunelles ; il ne put voir ce qu’il voulait. Mais le docteur comprit, bien que le visage pétrifié du marquis ne pût servir de commentaire à son geste ; il comprit et trembla, car ce geste lui disait plus clairement que tout le reste que Rio-Santo n’avait rien perdu de sa pantomime, alors qu’il avait essuyé cette même lancette sur son habit, dont le drap s’était instantanément rougi.

Il releva, lui aussi, sa manche sans mot dire et se piqua légèrement le bras.

Rio-Santo fit un signe d’approbation. — L’instant d’après, de sa veine ouverte s’élança un vigoureux jet de sang.

— Assez ! dit Rio-Santo au bout de quelques secondes.

Le docteur tressaillit violemment au son de cette voix. Il releva son regard attaché sur la saignée avec une véritable terreur. Rio-Santo parlait. Rio-Santo était de nouveau l’homme redoutable devant qui tout pliait.

Moore venait de briser lui-même la chaîne qui garrottait la parole de cet homme, dont naguère il regardait l’impuissance en dédain. Il venait de lui rendre la faculté de commander, le pouvoir de punir.

Habile à réprimer ses impressions, il sut cacher sa crainte sous le voile du calme austère et impassible dont il couvrait d’ordinaire sa physionomie, mais il baissa involontairement les yeux devant Rio-Santo, dont le hautain regard avait repris vie, et dont le pâle visage recouvrait graduellement son expression accoutumée.

Cette transformation, dont on pouvait suivre les phases, ce changement à vue, eût ravi de joie une mère ou une amante, mais il devait faire naître dans l’âme ennemie du docteur Moore une terrible arrière-pensée.

Car ce cadavre, qui se redressait, était celui d’un maître, et d’un maître trahi.

Le sang coulait toujours. — Moore, absorbé par l’attention qu’il donnait au visage du marquis, dont chaque muscle reprenait tour-à-tour son expressive mobilité, ne songeait plus à la saignée.

— Assez ! monsieur, répéta Rio-Santo qui fronça le sourcil et porta la main à son cœur défaillant : — Voulez-vous donc encore m’assassiner ?

Moore ferma la saignée et croisa ses bras sur sa poitrine. — Il attendait son arrêt.

— Avancez-moi un fauteuil, dit Rio-Santo.

Moore se hâta d’obéir. Le marquis tomba pesamment sur le coussin et mit sa main sur ses yeux qui, affaiblis par les veilles, la crise et le sang perdu, se blessaient à l’éclat du grand jour.

Il demeura ainsi pendant trois ou quatre minutes.

Au bout de ce temps, il redressa la tête. Son front pâle avait décidément recouvré toute sa fière sérénité.

— Monsieur le docteur, dit-il sans affectation aucune, je vous remercie d’avoir violé le secret de cette retraite… Grâce à vous, je sais maintenant que ce pauvre malade n’est plus en danger de mort.

Il montrait Angus, endormi sur le lit. Moore s’inclina automatiquement.

— Je pense que je ne me trompe point, ajouta Rio-Santo. Vous avez dit que son état est désormais sans péril ?

— Je l’ai dit, milord.

— Monsieur le docteur, reprit le marquis, je vous remercie d’avoir mis à nu devant moi le fond de votre âme, tandis que je gisais là-bas, mourant…

— Votre Seigneurie entendait ?…

— Parfaitement, monsieur… Vous êtes jaloux de moi… vous voulez mon secret…

— Ah ! milord !.. voulut interrompre Moore, dont la voix prit des notes suppliantes.

— Ne priez pas, monsieur, interrompit Rio-Santo qui s’épuisait en parlant, mais dont le calme vainqueur contrastait grandement avec sa faiblesse. — Ne priez pas ; c’est inutile. Je ne vous veux point de mal… Seulement, votre jalousie est insensée, et mon secret est de ceux qu’on ne devine pas… Il est comme ces pages écrites en langues inconnues que vous avez trouvées dans mon cabinet et que vous avez essayé en vain de déchiffrer ; on aurait beau le tenir entre ses mains, il faudrait encore une clé pour le comprendre, — et cette clé, monsieur, Dieu, qui seul la donne, ne l’a point mise en vous.

Il y avait dans ces dernières paroles un mépris froid, absolu, sans bornes. L’orgueil de Moore se révolta sourdement au dedans de lui.

— Monsieur le docteur, reprit encore Rio-Santo, parlant toujours de cette voix lente et fatiguée qui donnerait de la froideur à une louange, mais qui ajoute à l’expression du dédain, — je vous remercie enfin, et surtout, de ne m’avoir pas assassiné.

Moore recula de deux pas. Ce mot le sangla comme un coup de fouet au cœur. Il se crut perdu sans ressources.

Mais Rio-Santo continua :

— La mort m’eût été cruelle… bien cruelle ! Encore une fois, je ne vous veux point de mal… Mettez ce coussin sous mes pieds, monsieur le docteur.

Moore prit le coussin et le plaça sous les pieds du marquis.

— Excusez-moi, monsieur le docteur, poursuivit ce dernier, si j’abuse ainsi de votre complaisance… Allez ouvrir la porte extérieure de mon cabinet et dites à Ange… Vous avez parlé bien durement à ce pauvre enfant tout à l’heure, monsieur !.. Dites-lui que vous m’ayez sauvé la vie… Il vous pardonnera votre insolence. — Dites aussi à mes gens… Quelle heure est-il, monsieur le docteur ?

— Il est dix heures, milord.

— Dix heures, répéta Rio-Santo ; — le temps est précieux, mais la fatigue m’accable et il me faut au moins une demi-journée de repos… Dites à mes gens, monsieur, d’atteler pour quatre heures… Le cavalier Angelo Bembo m’accompagnera.

Le docteur demeura sans s’ébranler pendant une demi-minute, comme s’il eût attendu de nouveaux ordres, puis il se dirigea vers la porte.

— Quand vous aurez fait cela, monsieur le docteur, reprit Rio-Santo au moment où il s’éloignait, — vous reviendrez… J’ai quelques questions à vous faire.

Moore rentra dans le cabinet, qu’il traversa pour aller ouvrir la porte extérieure. En passant devant l’ottomane où il avait tenu Rio-Santo tout à l’heure, vaincu par le hasard, et si près de la mort qu’il était à peine besoin de le pousser pour l’y faire choir, le docteur haussa les épaules avec colère contre soi-même.

L’occasion était perdue.

Mais la haine de Moore, soudainement accrue par le fait même de sa trahison éventée, se promit revanche.

On dit que l’occasion ne vient pas deux fois. Ceci est bien vrai, mais importe peu aux gens habiles, parce que l’occasion qui ne vient pas, on peut la faire naître…

Moore ouvrit la porte extérieure du cabinet.

— Eh bien, monsieur, eh bien ? s’écria le cavalier Bembo.

— La vie de monsieur le marquis est hors de danger, signore, dit Moore qui saisit Lovely par le collier, pour l’empêcher de faire irruption dans l’appartement.

— Hors de danger ! répéta Bembo avec un communicatif élan de joie. — Je vous avais mal jugé, monsieur le docteur ; vous êtes un savant homme et un digne ami !… Je vous prie d’accepter mes excuses et de me croire tout à vous.

Le docteur s’inclina froidement et toucha la main que Bembo lui tendait.

— Signore, prononça-t-il tout bas et avec une expression équivoque, je n’ai pas fait tout ce que j’aurais voulu…

— Et ne puis-je voir don José ? demanda Bembo.

— Pas à présent… Sa Seigneurie vous charge de faire atteler pour quatre heures et compte sur vous pour l’accompagner.

Bembo sauta de joie.

— Sortir ! sortir déjà ! s’écria-t-il ; mais c’est une résurrection ! Ah ! docteur, vous êtes un homme habile !

— Je l’ai pensé long-temps, répondit Moore en secouant la tête ; — mais croyez-moi, signore, le hasard est pour beaucoup dans les choses de ce monde…

Il salua et referma la porte.

Angelo se dit peut-être que le docteur était devenu bien modeste ; mais la joie l’affolait ; il se prit à courir vers les mews (écuries et remises), suivi de Lovely, qui comprenait sans doute, puisque lui aussi, oublieux de sa récente tristesse, gambadait et remplissait les galeries de ses aboiements joyeux.

Moore, cependant, était revenu dans la chambre du laird.

Le bruit de ses pas réveilla Rio-Santo, qui commençait à s’assoupir dans son fauteuil.

— Voilà six jours que je n’ai rien fait, dit-il, rien vu, rien entendu… S’est-il passé quelque chose parmi vous, monsieur le docteur ?

— On s’est étonné de votre longue absence, milord, mais vos fidèles n’ont pas eu de peine à faire taire les mécontents… Milord, je ne sais ce que vous pensez de moi, mais je vous le dis du fond du cœur : — Bien fous sont ceux qui essaient de vous combattre !…

Rio-Santo mit sur lui son regard profond et tranquille.

— Et vous êtes un homme sage, vous, monsieur le docteur ! prononça-t-il avec simplicité.

— Chacun, en sa vie, a ses heures de démence, milord… Puisque nous parlons de moi, j’ai été doublement fou tout à l’heure… fou de vouloir vous tuer…

— Et fou de ne l’avoir point fait, interrompit Rio-Santo.

— Oui, milord, répondit le docteur ; — fou de ne l’avoir point fait.

Rio-Santo se retourna sur son fauteuil.

— C’est partie remise, monsieur, dit-il ; vous ne me pardonnerez point. — Moi, je n’ai pas le temps de m’occuper de vous… J’accepte votre aide comme par le passé ; je m’appuie sur vous pour un peu, et je le fais à coup sûr…

— Cette confiance, milord… commença le docteur Moore, qui sentit un instant l’envie de jouer au repentir.

— Confiance n’est pas le mot, interrompit don José. Ce que je voulais vous dire, c’est que, n’ayant point le loisir d’instruire votre procès, je vous écraserai désormais au moindre soupçon…

Le pied de Rio-Santo, repoussant violemment le coussin, tomba sur le tapis que son talon coupa.

— Veillez sur vous, monsieur ! acheva-t-il.

— Milord ! milord ! s’écria Moore avec une émotion hypocrite, — en un moment comme celui-ci, une seule parole de bonté m’eût fait votre esclave pour la vie !

L’œil de Rio-Santo ne perdit point son expression de calme supériorité, mais les muscles de sa bouche, involontairement contractés, firent mouvoir légèrement les pointes relevées de sa fine moustache noire.

Moore jeta son masque ; il se vit percé à jour jusqu’au fond de l’âme. Son front courbe se releva ; son sourire froid et cynique reparut à sa lèvre, et il dit sans plus se contraindre :

— Eh bien ! milord, je veillerai sur moi… Je vous servirai, tout en vous haïssant. Je ferai…

— Silence, monsieur ! interrompit encore Rio-Santo. Je sais tout cela. Vous ne risquez rien à me le dire et vous n’y gagnez rien non plus… Parlons de choses sérieuses, s’il vous plaît.

Moore sentit un flot de colère lui monter au cœur, en voyant le mépris absolu, complet, immense qu’on faisait de ses menaces comme de ses avances. Sa haine grandit encore, mais son respect s’accrut et une sorte de superstitieuse terreur s’empara de lui.

Rio-Santo lui sembla invulnérable.

— Un mot encore, pourtant, reprit celui-ci avec fatigue et d’un ton négligent ; — comme le hasard peut me livrer une seconde fois à vous sans défense et que vous pouvez d’ailleurs piquer à distance comme ces venimeux reptiles qui jettent leur salive à l’aventure, je veux vous dire un secret… Si vous m’eussiez tué ce matin, ce soir vous auriez dormi sur la paille de Newgate… Ne m’interrompez pas. Vous savez bien que je ne parle jamais à la légère… Il y a long-temps que je vous connais, docteur… Et entre vous et l’échafaud il n’y a que ma volonté depuis deux mois.

Moore tremblait, mais il voulut douter.

— Entre l’échafaud et moi, milord, dit-il en essayant vainement de mettre de la superbe dans son regard, — il y a un abîme que toute votre puissance ne saurait point combler.

— Écoutez, monsieur, parler trop me lasse et j’ai des questions importantes à vous faire. Le lord haut-shérif a entre les mains un paquet cacheté où se trouve votre condamnation, — ne vous étonnez pas : je tiens ainsi plus ou moins tous les lords de la nuit, vos confrères… Sans cela, monsieur, il me faudrait mille vies !

— Mais que contient ce paquet ?

— Choisissez entre tous vos méfaits, docteur. Ce paquet contient la preuve de l’un d’eux ; — la preuve irrécusable.

— Mais pourquoi le haut-shérif ne l’a-t-il pas encore ouvert ?

— Il faut vous pardonner tant de questions. La chose vous intéresse de bien près, en effet, docteur, mais ma condescendance n’ira pas jusqu’à vous faire réponse. Ce paquet est une mine, monsieur ; la traînée de poudre existe, soyez sûr… et ma mort y mettrait le feu.

— Mais…

— C’en est assez. Laissons cela… Quelles nouvelles de miss Mary Trevor ?


IX


CHEZ PERCEVAL.


Le docteur Moore fut long-temps avant de répondre à la question de Rio-Santo. Ce que ce dernier venait de lui dire avait une couleur d’étrangeté romanesque qui soulevait les doutes du docteur, mais, d’un autre côté, il y avait si long-temps qu’il s’était écarté du droit chemin pour prendre ces routes tortueuses du crime au bout desquelles se trouve l’opulence ou l’échafaud ; il avait sur la conscience tant d’actes passibles des sanctions de la justice humaine, que la frayeur en lui combattait victorieusement le doute.

Il savait d’ailleurs que Rio-Santo entretenait des rapports, dont la nature échappait à chacun, avec tous les hauts fonctionnaires des Trois-Royaumes.

Le fait avancé par lui n’était donc pas impossible et cela suffisait.

De sorte que, soit que le fait fût vrai, soit qu’il ne fût qu’un artifice inventé soudainement par le marquis, ce dernier avait réussi pleinement. Moore était désormais un assassin désarmé, un serpent privé de son venin.

Rio-Santo ne triomphait que fort modérément de cette victoire et gardait en son entier le calme de sa hautaine indifférence.

Au bout de quelques secondes, il répéta impérieusement sa question :

— Je vous ai demandé, monsieur, dit-il, quelles nouvelles vous avez à me donner de miss Mary Trevor ?

Moore secoua brusquement sa préoccupation.

— Milord, répondit-il, je n’ai point de solution certaine à donner à Votre Seigneurie ; hier, j’avais commencé un traitement qui, suivant toute apparence, aurait sauvé miss Mary Trevor, mais, dans la journée, une crise est survenue… une crise terrible, milord… Je dois essayer sur l’autre, avant de faire subir à miss Trevor un nouveau traitement en rapport avec sa situation nouvelle, et d’autant plus énergique que l’honorable héritière de lord James court un danger réel et prochain.

Pauvre Mary ! murmura Rio-Santo, il faut que je la voie.

Non, milord… Miss Mary a grand besoin de repos… d’un repos absolu… cette dernière journée a été trop rude pour son organisation affaiblie

— Que s’est-il donc passé, monsieur ? demanda vivement le marquis.

— Bien des choses, milord !… Et, quoi que puisse prétendre Votre Seigneurie, c’est grand dommage que ma charpie n’aie point touché la plaie de Perceval !…

— Ah ! dit Rio-Santo, il s’agit de Perceval !

— De Frank Perceval, oui, milord, qui se porte mieux que vous et aussi bien que moi… Mon Dieu ! un quart de pouce de plus, et Perceval serait couché maintenant dans la chapelle du château de Fife… C’eût été normal : de père en fils, tous ces gens-là meurent en duel… mais vous avez relevé le fer… vous avez été généreux… c’était le droit incontestable de Votre Seigneurie… maintenant…

— Monsieur, interrompit Rio-Santo, veuillez revenir au fait, je vous prie.

Moore avait insensiblement repris son assiette, hors de laquelle l’avait brusquement jeté la série de revers qu’il venait d’éprouver dans sa lutte inégale contre Rio-Santo. Il s’inclina avec un flegme passable où perçait quelque peu de sa hauteur native à travers une humilité de commande.

— J’oubliais que milord a sommeil, dit-il ; — voici le fait : le caractère de la maladie de miss Trevor a changé… son affection nerveuse arrive à des symptômes si graves, si nouveaux pour mon expérience, que mes premiers essais sur l’autre ne peuvent plus me suffire.

— Sur l’autre ? répéta Rio-Santo, qui entendait ce mot pour la deuxième fois sans le comprendre. — De qui parlez-vous, monsieur ?

— D’une ravissante fille, sur ma parole, milord ! répondit Moore avec un étrange enthousiasme ; — d’un sujet vivant de la plus rare perfection !… Quelle jeunesse ! quelle vigueur délicate et gracieuse ! quelle beauté de formes, résumant toutes les séductions anatomiques de la femme !… Ah ! par le ciel, milord, ce serait un plaisir sans prix que de mettre le scalpel dans ces chairs élastiques et fermes, que de désarticuler ces jointures… Mais Votre Seigneurie n’est pas médecin… Je parle de cette enfant dont je vous avais dit quelques mots dans notre dernière entrevue, de cette jeune fille qui devait me servir… Comment exprimerai-je cela devant un homme aussi délicat que vous, milord ?… Qui devait me servir de ballon d’essai, — de brouillon, — d’ébauche ; — de cette jeune fille, en un mot, milord, que nous allons tuer pour sauver miss Mary.

Moore prononça ce nous avec une dureté sarcastique, et ne fit point mystère du bonheur qu’il avait à jeter sur le marquis une part de sa cruelle action. — La lèvre de Rio-Santo eut un tressaillement convulsif.

— Elle est jeune et belle ! murmura-t-il.

— Belle et jeune, assurément, milord !… plus belle et plus jeune que miss Mary Trevor elle-même.

— Vous m’aviez promis de ne pas la tuer, monsieur ! s’écria tout-à-coup le marquis en faisant peser son regard sur l’œil à demi clos du docteur Moore.

Mais cette fois le docteur soutint bravement son regard.

— Milord, dit-il avec un froid sourire, je suis dans la position de ce fou qui avait promis de boire la mer, et qui, sommé de tenir sa promesse, répondit : — Messieurs, je veux bien boire la mer ; mais ayez-vous songé à empêcher les fleuves d’augmenter sans cesse son volume ? — Ni vous ni moi, milord, n’avons pu empêcher l’état de miss Trevor d’empirer déplorablement… La jeune fille m’a coûté cent livres : il faut bien qu’elle nous serve à quelque chose.

Rio-Santo recula son fauteuil et détourna ses yeux du docteur Moore, dont la prunelle rayonnait en ce moment un éclat diabolique.

— Après tout, cependant, reprit ce dernier d’un ton dégagé, — Votre Seigneurie est en ceci le meilleur juge… Si elle trouve à propos de laisser périr miss Trevor…

Le marquis lui imposa silence d’un geste et passa sa main sur son front.

— Dieu ne peut point pardonner cela ! dit-il d’une voix profondément altérée.

Moore haussa imperceptiblement les épaules.

— Choisir ! poursuivit Rio-Santo ; — choisir entre ma pauvre Mary et cette jeune fille inconnue… Choisir, quand le choix est un arrêt de mort… Elle est belle, dit-on ; elle était heureuse, sans doute… C’est affreux ! affreux !

Sa tête se pencha. Son œil prit une expression vague où se miraient pour ainsi dire de mélancoliques pensées.

— Cela arrive dans Londres ! murmura-t-il — en sortant de Temple-Church où elle avait porté à Dieu sa prière si suave et si pure, la pauvre enfant aurait pu rencontrer aussi quelques émissaires de ces horribles étaux où la misère vend à la science des lambeaux de chair humaine !… Elle aurait pu, — ma petite sainte qui souriait si doucement et dont la voix montait si argentine vers le ciel, — elle aurait pu tomber sous la main des valets de cet homme… Par le nom de Dieu ! s’écria-il avec violence, savez-vous comment je me vengerais de cela, monsieur !

L’œil de Rio-Santo flamboyait. Sa voix éclata si menaçante, que Moore se reprit à craindre.

— Entendez-vous ! dit Rio-Santo, qui se leva haut et ferme sans garder trace de son récent accablement ; — entendez-vous !

Moore, stupéfait et ne comprenant point, balbutia quelques mots sans suite.

Rio-Santo lui saisit le bras.

— Je ne sais si je l’aime, monsieur, prononça-t-il avec une sorte d’égarement ; — mais si c’était elle… Oh ! je vous écraserais sans pitié !

Le marquis retomba sur son fauteuil. — Le bras de Moore s’entourait d’un cercle violâtre à l’endroit où l’avait serré Rio-Santo.

— Milord, dit Moore en réprimant un soupir de souffrance ; — je crois comprendre Votre Seigneurie… Certes, il n’y a point d’apparence… Tout porte à penser que mon sujet n’a rien de commun avec votre maîtresse…

— Qui vous a dit qu’elle fût ma maîtresse, monsieur ! interrompit brusquement le marquis ; — je l’ai vue, — une fois, — prier Dieu. Je l’ai entendue chanter des cantiques… si vous saviez comme elle est belle et près de ressembler aux anges… Une autre fois, j’ai cru l’apercevoir derrière le rideau soulevé de sa fenêtre. Voilà tout… Je donnerais mon sang pour son bonheur !…

Moore ne put retenir un geste de pitié dédaigneuse.

— Un commis de Cheapside ne parlerait pas autrement ! pensa-t-il ; — un commis sans barbe !… Il y a place pour toutes faiblesses dans ce cœur dont la force est si grande pourtant !…

Pour mille raisons de science et autres, le docteur n’eût point été fâché de disséquer ce cœur. — Il ajouta tout haut :

— Tout porte à croire, disais-je, que cette jeune fille, à qui Votre Seigneurie porte un si chaud intérêt, n’est point celle que je tiens enfermée depuis six jours dans ma maison… Néanmoins, comme la chose n’est pas mathématiquement impossible, s’il vous plaisait de la voir, milord ?…

— La voir ! répéta le marquis en hésitant.

— Je dois dire à Votre Seigneurie, poursuivit Moore, que la petite est déjà bien entamée…

Rio-Santo détourna la tête avec dégoût.

— Bien changée, si mieux vous aimez, poursuivit encore le docteur ; — j’ai dû l’attaquer par le jeûne absolu et la séquestration dans l’obscurité…

— Assez ! assez ! murmura le marquis, dont une sueur froide inonda les tempes, — assez, monsieur ! vous me faites horreur !… Ah ! vous avez raison, ce ne peut être elle !… Dieu l’aime sans doute et la protège… Mais quelle que soit votre victime, pitié pour elle, pitié !

Moore prit bravement le bras du marquis et lui tâta le pouls.

— Sur mon honneur, milord, dit-il, vous n’êtes pas en état de supporter en ce moment de semblables émotions… Calmez-vous, je vous supplie… la nature, chez vous, réclame impérieusement le repos… Demain, ce soir, quand Votre Seigneurie le voudra, en un mot je lui dirai ce qui a rapport à Frank Perceval… à présent, mon devoir est de me retirer.

Moore, à ces mots, couvrant ainsi sa retraite d’un beau semblant de zèle, sortit avec précipitation.

Rio-Santo le rappela faiblement, mais la fatigue l’accablait. À peine le docteur avait-il passé le seuil, que la tête alourdie du marquis se renversa sur le dossier de son siège. Il s’endormit aussitôt profondément.

Nous n’attendrons pas son réveil pour faire connaître au lecteur la suite du rapport du docteur Moore ; mais auparavant nous le conduirons, rétrogradant de quelques jours, au chevet de Frank Perceval.

Trois gros volumes nous séparent maintenant de ces événements, racontés à la fin de la première partie de notre histoire. Néanmoins, tenant en naturelle aversion les coups d’œil rétrospectifs, nous risquerons tout au plus un résumé de quelques lignes :

C’était, si le lecteur s’en souvient, le surlendemain du bal de Trevor-House. Perceval, blessé dangereusement, sommeillait sous la garde perfide du bon sir Edmund Makensie. Une comédie, habilement nouée et dont quelques scènes préalables se passaient à Trevor-House, eut son acte pricipal au chevet même du blessé. Susannah, dominée par Tyrrel, baisa le front de Perceval endormi au moment même où lord James Trevor mettait le pied dans la chambre.

Lord Trevor furieux descendit rejoindre sa fille qui l’attendait dans son équipage, devant la porte extérieure de Dudley-House.

De là, le consentement de Mary, trompée, au mariage avec le marquis de Rio-Santo,

Tout espoir n’était pas perdu cependant pour Frank Perceval. Lady Ophelia, poussée par ce sentiment irraisonné qui porte le naufragé à se retenir à tout objet, fût-ce la lame aiguisée d’un glaive, lady Ophelia était venue au rendez-vous donné la veille par elle.

Elle était venue, la pauvre femme aimante et subjuguée, ne sachant ce qu’elle allait faire, et cherchant seulement, comme ces folles d’amour des romans de chevalerie, à conquérir un philtre capable de retenir Rio-Santo près d’elle. — Ce philtre était un poison mortel, mais qu’est l’idée de la mort, pour soi ou pour autrui, parmi les chauds élancements d’une âme qui adore, qui regrette et qui souffre ! Ophelia aurait tant voulu mourir pour Rio-Santo !

Elle était venue, — et, sur le point de révéler ce secret qui devait ramener Rio-Santo à ses pieds, une terreur instinctive l’avait saisie. Elle eût voulu fuir. Il n’était plus temps.

Elle parla. — Frank écrivit cette lettre que lord Trevor déchira sous les yeux du fidèle Jack, devant sa famille assemblée, rompant ainsi violemment toutes relations avec le pauvre Frank.

Ici recommence notre récit.

Après avoir écrit sa lettre, Frank mit sa tête sur l’oreiller. Il était bien triste encore, mais il avait de l’espoir. Lord James Trevor l’aimait depuis l’enfance et ne pourrait assurément refuser l’entrevue qu’il lui demandait. Frank, en effet, affirmait sur l’honneur, dans sa lettre, qu’il était complètement étranger à la scène jouée à son chevet par une femme inconnue, et ajoutait qu’il avait à faire à Sa Seigneurie des révélations de l’espèce la plus importante.

Comment penser que lord Trevor déchirerait la lettre avant de la lire !

— Jack doit être maintenant bien près de Trevor-House, dit-il au bout de quelques minutes ; — dans une demi-heure il sera de retour.

— Et toute cette ténébreuse machination s’en ira en fumée, ajouta Stephen.

Frank lui tendit la main.

— Ami, que Dieu le veuille ! murmura-t-il, car le bonheur entier de ma vie est là…

— Bon espoir ! dit Stephen en serrant la main que Perceval lui donnait ; — je suppose que lady Ophelia…

— Pauvre femme ! interrompit Frank ; — elle est bien malheureuse, Stephen ! Elle a donné toute son âme à cet homme qui s’est abattu sur Londres pendant mon absence comme un damnable fléau… à cet homme dont le nom est dans toutes les bouches… que toutes les femmes aiment… et qui m’a deux fois vaincu !

— C’est une belle et noble créature, répondit Mac-Nab, dont la pensée s’en allait involontairement vers Clary Mac-Farlane ; — mais savez-vous, Frank, ce sont ces créatures d’élite dont le cœur se trompe… Le bonheur vulgaire les effraie, je pense… Il y a en elles une poésie décevante qui leur montre de hautes joies, — des joies dignes d’elles, — ailleurs que dans la vie commune… Elles quittent un jour le sentier battu, Perceval, et comme leur regard est au ciel, elles ne voient point le précipice ouvert sous leurs pas… J’en sais une, moi… oh ! que Dieu la protège, car elle est noble et belle comme cette pauvre femme… et son œil trompé cherche loin d’elle, sans voir le cœur dévoué qui souffre à ses côtés !

— De qui parlez-vous, Stephen ? demanda Perceval étonné.

— Que Dieu la protège ! répéta le jeune médecin avec une tristesse passionnée ; — et que Dieu me protège, moi aussi, Frank, car je l’aime comme vous aimez Mary Trevor !

— Et ne vous aime-t-elle point ? dit Perceval qui rapprocha sa tête de celle de son ami.

— Je ne sais, répondit Mac-Nab.

Puis il ajouta tout de suite avec une nuance d’amertume :

— Je ne suis pas un héros de roman, moi ! Je ressemble trop aux autres hommes ! Je n’ai jamais rêvé de choses étranges et je vois le bonheur en une vie trop tranquille… C’est malgré moi que je l’aime, voyez-vous, Frank ; sa sœur, — la douce Anna qui m’aimerait peut-être, — voilà quel était mon lot… mais l’amour se fourvoie et ne sait point choisir… C’est Clary que j’aime ! et je l’aime comme un fou !

Frank se prit à sourire.

— Que vous êtes heureux, Stephen ! dit-il ; — et que vous êtes injuste, comme tous les gens heureux !… Je me souviens de miss Clary… et de la douce Anna, comme vous l’appelez… Miss Clary doit être bien belle… Anna doit être bien jolie… quel gracieux petit ange elle faisait autrefois !… En vérité, le choix était difficile… c’est là le seul malheur que je reconnaisse en votre situation. Une fois le choix fait… Moi, je crois que j’aurais choisi Anna… mais non ! peut-être eussé-je choisi Clary… Une fois le choix fait, Stephen, il ne vous reste qu’à être heureux.

Stephen, gagné par cette gaîté de Perceval, fut presque tenté de croire à son bonheur.

— Taisez-vous, Frank, répondit-il doucement, vous parlez trop pour un malade… et pourtant, c’est pour moi une grande consolation que de vous entendre parler ainsi. Peut-être me trompé-je…

— Quoi ! vous n’êtes pas bien sûr de ne pas aimer Anna ? interrompit en riant Perceval.

Il avait un bon coup d’épée dans la poitrine et sa destinée se jouait en cet instant, mais quand la gaîté ne trouve-t-elle point où se faire une petite place entre deux vrais amis qui causent, — et qui causent d’amour ?

Nous parlons, bien entendu, de deux vrais amis de vingt ans. Dix ans plus tard, l’amour n’est plus guère un élément de gaîté. C’est une source d’histoires pour les fats, d’idylles pour les bergers, de regrets pour beaucoup, d’ennui pour tout le monde.

Le moule est brisé de ces charmants vieillards poudrés, parfumés, pomponnés, guillerets, amoureux, moqueurs, bretteurs, qui parlaient à soixante ans de leur belle inhumaine avec un excessif sérieux. L’émigration française nous en envoya les derniers types il y a un demi-siècle. Depuis, l’univers s’est fait homme d’affaires. Le beefsteack a remplacé le blanc-manger. Il y a sous l’amour des livres sterling. Une fois vingt-cinq ans passés, nous parlons de nos amourettes anciennes avec un dédain sublime, et les poètes seuls, maigre troupeau, voient la beauté d’une femme parmi les diamants de sa coiffure.

Mais nos lords ? dira-t-on. — Nos lords ! — Miséricorde ! nos lords achètent ou nos lords violent. Nos lords ont des passions de bétail. Nos lords font queue et s’inscrivent à la porte de quelque actrice prostituée aux deux mondes, parce que les prix de cette dame sont fixes et se cotent chez le secrétaire de son théâtre.

Nos lords ! — Mais vous êtes donc un Samoïède, un Birman, un Sioux, pour venir nous parler de la galanterie de nos lords !

Stephen mit son doigt sur la bouche de Perceval et reprit en souriant :

— Taisez-vous, Frank ; je suis votre médecin, et je vous ordonne de vous taire. Pauvre Anna !… Je voudrais bien l’aimer…

— S’il faut vous le dire, Stephen, la peur me prend que vous les aimiez toutes deux.

Le front de Mac-Nab se rembrunit.

— Il y a trois jours, Frank, répondit-il, je ne savais point lire au fond de mon cœur. Il y a trois jours, vous m’eussiez parlé comme vous le faites à présent, que j’aurais ri avec vous de toute mon âme… J’étais bien heureux alors !… Mais dimanche, — le jour de votre arrivée à Londres, Frank, — j’ai vu clair tout-à-coup en dedans de moi-même… Moment plein de délices et à la fois plein d’angoisses !… Clary m’est apparue comme si jusqu’alors mes yeux, en la regardant, eussent été frappés d’aveuglement… J’ai vu un ange là où il n’y avait auparavant qu’une jeune fille… J’ai brusquement ôté à la pauvre Anna la place égale que je lui donnais naguère en mon cœur… Car, vous l’avez dit tout à l’heure en riant, Perceval, avant cela je les aimais toutes deux… L’une et l’autre était pareillement ma sœur chérie… On m’eût embarrassé en me forçant de faire un choix… Que n’est-ce encore ainsi, mon Dieu !

Il y avait une singulière détresse dans la voix de Stephen. Frank le regardait avec étonnement.

— Est-ce donc là un malheur ? dit-il, voyant que Stephen ne reprenait point la parole.

— Oh ! oui, C’est un malheur, s’écria Stephen ; — un grand malheur, Frank !… car, savez-vous d’où m’est venue cette révélation si soudaine ?… savez-vous quelle voix m’a crié hautement tout-à-coup l’état de mon cœur ?…

— Vous n’étiez pas si romanesque autrefois… voulut encore dire Perceval.

— Ne riez plus, Frank, interrompit Stephen en lui serrant fortement la main ; — car la voix dont je vous parle, c’est la jalousie !

— La jalousie ! répéta faiblement Perceval qui fit un retour sur soi-même et devint triste à son tour.

— J’ai un rival, reprit Stephen avec colère — Je le sais… quel est-il ? je ne pourrais vous le dire… Cet homme ne l’aime pas, ne la connaît pas… elle ne lui a jamais parlé… Lorsque j’y pense, tout cela me semble une fable, voyez-vous… ma tête s’y perd !…

On entendit dans l’escalier le pas irrégulier et chancelant du vieux Jack. Perceval essaya de se soulever.

— Folie que tout cela, Stephen ! s’écria-t-il brusquement, excité à la fois par la fièvre et l’impatience ; — vous vous faites des fantômes. Clary vous aime, je voudrais le parier. Écoutez ! Jack n’est-il pas déjà aux dernières marches ! Allez lui ouvrir, ami… mais allez donc !… Il revient avec de bonnes nouvelles, l’excellent serviteur !… Comme il monte lentement !… J’ai de joyeux pressentiments, Stephen. Je vois du bonheur partout… Ah ! ce vieux Jack n’arrivera jamais au haut de l’escalier, je pense !… Qu’il me tarde d’avoir la réponse de James Trevor !…


X


DEUX SOUVENIRS.


Stephen, suivant le désir de Frank, dont l’impatience était arrivée à son comble, était allé ouvrir la porte de la chambre. C’était le vieux Jack, en effet, qui montait lentement les degrés de l’escalier.

Il passa le seuil, enfin, et s’avança péniblement vers le lit de son maître.

— Quelles nouvelles, Jack ? s’écria celui-ci ; — parle donc, malheureux !… quelles nouvelles ?

Jack s’appuya contre l’un des deux montants du lit et mit sa main sur son cœur. Il était pâle, et son honnête visage exprimait un désespoir profond.

— N’as-tu point remis ma lettre ! reprit Stephen avec colère.

— J’ai remis la lettre, Votre Honneur, répondit tout bas le vieux Jack.

— Eh bien ?

Jack secoua sa tête chauve.

— Ne m’apportes-tu pas de réponse ?

— Perceval est plus noble que Trevor ! prononça le vieux serviteur en relevant son front humide avec fierté. — Le père de Votre Honneur eût fait châtier cet homme par ses valets… Trevor ! qu’est-ce donc que Trevor !… un baron du nord… un…

La tête de Perceval était retombée sur son oreiller.

— Mais acquittez-vous donc de votre message, quel qu’il soit ! dit Stephen. — Cette incertitude le tue.

— Mon message ! s’écria le vieux Jack que son courroux grandissait d’une coudée ; — par l’écusson de Perceval ! cet homme a déchiré la lettre de Son Honneur sans la lire.

Frank ferma les yeux en poussant un faible cri.....

Stephen ne put retourner que le lendemain à la maison de sa mère, car durant toute la nuit suivante, Frank, brûlé par la fièvre, fut en proie au délire et réclama les soins du jeune médecin.

Cette nuit fut, pour Mac-Nab, toute pleine de méditations chagrines et de décourageantes appréhensions. L’état de Frank était loin de présenter des symptômes rassurants. Sa fièvre était des plus intenses, et Stephen craignait que toutes ces émotions douloureuses, éprouvées coup sur coup, vinssent en aide à la blessure pour rendre inutiles tous les secours de l’art.

Mais, au demeurant, il y avait des chances de guérison prochaine, et ce n’était point là la plus navrante pensée de Stephen.

Il est des heures particulièrement propres à la rêverie, où l’âme insoucieuse se repose avec paresse en un demi-sommeil que bercent des désirs indécis et de nébuleux espoirs. Mais quand la douleur, une douleur intense et formée d’éléments divers s’empare de vous à ces mêmes heures où la raison engourdie laisse pendre, lâches et flottantes, les rênes de l’imagination, l’âme ne sait point combattre, et fléchit, énervée, sous le faix lourd du découragement.

La nuit, le désespoir est plus amer, la souffrance plus cuisante ; la nuit, la piqûre empoisonnée du soupçon sait mieux trouver l’endroit vulnérable du cœur. C’est la nuit que viennent ces bouffées d’angoisses qui montent du cœur à la tête et peuvent jeter un vaillant homme en la pensée lâche du suicide.

C’est un moment où se multiplient les forces de la sensibilité. L’âme y jouit mieux et y souffre davantage. La pensée court follement, exagérant tout, craintes, désirs, regrets, espérances, et donnant à toutes impressions une physionomie de fièvre et de démence.

La vie est triplée alors. L’homme froid se passionne ; l’homme passionné délire.

Stephen était assurément plutôt froid que passionné, mais tout choc dégage son contingent d’électricité : depuis trois jours, le jeune médecin, sans cesse rejeté hors de la voie de positive tranquillité où s’était jusque-là écoulée sa vie, s’échauffait à la lutte et perdait une partie de ce flegme, enveloppe des cœurs non éprouvés.

Son repos s’était changé en agitation ; l’heureuse apathie où sommeillait naguère sa jeunesse faisait place au trouble de la passion. Il aimait ; il était jaloux ; il souffrait.

Il était minuit environ. Frank, assoupi, respirait avec peine et se plaignait faiblement. Sur une bergère, dans un coin de la chambre, le vieux Jack dormait et songeait. Il songeait sans doute à l’insulte récente subie par son jeune maître, car de colériques grondements échappaient à son sommeil, et souvent il s’éveillait en sursaut avec le nom de Trevor sur les lèvres.

Derrière le lit, une veilleuse allumée éclairait vaguement les objets de sa lueur intermittente. À sa lumière, on voyait tantôt briller, tantôt se voiler soudainement les nobles émaux du grand écusson de Perceval et le cadre doré du portrait de miss Harriet, la sœur de Frank, morte à la fleur de l’âge, dont le visage mélancolique et pâle, sortant ainsi de l’ombre tout-à-coup, semblait une apparition.

Stephen avait donné d’abord son esprit tout entier à son ami malade, et suivi avec attention les diverses phases de la fièvre. Puis sa pensée avait glissé, à son insu, des choses présentes aux choses du dehors. Le souvenir de Clary Mac-Farlane était venu emplir son cœur, d’où le danger de Frank l’avait momentanément chassé.

Or, par un travail moral, produit naturel de la jalousie, Stephen ne pouvait plus voir sa cousine autrement que dans Temple-Church, préoccupée au milieu de la tranquille dévotion de ses compagnes, et couvrant le magnifique inconnu d’un regard triste, ardent, passionné, d’un regard où il y avait tant d’amour que Stephen se fût contenté, pour être bien heureux, d’une faible part de cette muette adoration.

Stephen avait les yeux ouverts ; il veillait, mais dans la demi-obscurité où il se trouvait, les images évoquées passaient devant ses yeux comme un songe.

Clary était là, devant lui, rendue plus belle par cet amour étrange qui faisait la peine de Mac-Nab. À côté de Clary était le beau rêveur de Temple-Church, dont Stephen ignorait le nom, et que nous connaissons sous celui d’Edward.

Et la scène qui s’était passée à l’église du Temple se reproduisait avec une minutieuse exactitude ; — et aujourd’hui comme alors, le premier mouvement de Stephen fut de s’écrier : « J’ai vu ce visage déjà quelque part. »

Il y eut néanmoins cette différence :

À l’église, Stephen avait mis de côté, sans façon, cette idée comme insignifiante et ne devant pas attirer l’attention plus que tous ces hasards de ressemblance qui foisonnent dans une cité populeuse. Cette nuit il s’y arrêta. Sa haine avait grandi, et il sentait un vague besoin de donner à sa haine un motif autre que la jalousie. Peu à peu, le souvenir lointain, mais précis, qu’il gardait d’un événement lugubre vint se placer en face des récents souvenirs de Temple-Church. Il compara ces deux souvenirs en présence ; il les rapprocha. — Et ce travail fut fait avec une passion si intense, que des gouttes de sueur vinrent sillonner son front.

Perceval, pendant cela, s’agitait sur sa couche ; mais Stephen ne prenait point garde.

Il s’enfonçait de plus en plus dans sa minutieuse recherche. L’aversion est, dans ses souvenirs, aussi précise que l’amour, et Stephen eût pu dessiner de mémoire le beau rêveur de Temple-Church. Soit qu’il eût repoussé trop à la légère, l’autre soir, à l’église, cette soudaine idée de ressemblance qui l’avait frappé tout d’abord, soit que les images se confondissent et se mêlassent après coup dans son cerveau, il est certain qu’il voyait maintenant Edward avec d’autres yeux.

Edward n’était plus pour lui seulement une connaissance de la veille. Le souvenir de ses traits, si remarquables dans leur mâle beauté, datait maintenant des jours de son enfance. Il avait vu autrefois…

Mais, tout d’abord, n’était-ce pas là chose impossible ! Quinze années amènent des rides au front d’un homme et sèment quelques traits d’argent parmi sa chevelure. — Or, cet Edward semblait jeune, et sa riche chevelure tombait en boucles d’ébène sur un front aussi pur que le front d’un adolescent.

Et pourtant, c’était lui, — c’était bien lui ! Quelque chose manquait, quelque chose dont Stephen ne pouvait se rendre compte, mais pour tout le reste, les deux souvenirs, comparés, se rapportaient exactement l’un à l’autre, comme deux épreuves d’une même médaille.

Quinze années les séparaient. Le plus récent avait trait à une aventure commune et de tous les jours : la rencontre de Temple-Church. L’autre se mêlait à un drame odieux et sanglant, dont nous avons pu parler vaguement quelquefois dans le cours de ce récit, mais que le lecteur ne connaît point encore en détail.

Stephen s’affermissait en sa certitude, et, presque convaincu déjà, il cherchait le trait qui manquait au visage d’Edward pour être identiquement cet autre visage, gravé en caractères ineffaçables au fond de sa mémoire.

Frank s’agitait de plus en plus sous ses couvertures. Un fiévreux cauchemar oppressait sa poitrine.

Stephen n’avait garde de s’en apercevoir. Ses yeux s’étaient fermés sous l’effort de son investigation obstinée. Il retournait un à un les plis de sa mémoire, et se croyait sans cesse sur le point d’y saisir la circonstance oubliée.

Frank se prit à murmurer des mots confus. Sa langue, enchaînée par le cauchemar, tâchait désespérément de rompre ses liens.

— C’est lui ! se dit Stephen, pour la centième fois peut-être ; — c’est bien lui… Ce que je cherche sur son visage, c’est…

— La cicatrice ! s’écria Perceval en sursaut ; — n’ai-je pas vu la cicatrice sur son front ?…

Stephen s’était levé.

— La cicatrice ! répéta-t-il ; oh ! je me souviens…

— Sur son front rouge, reprit Frank, elle apparaissait blanche et tranchée…

— Du sourcil gauche au sommet du front ?… dit involontairement Stephen…

— Du sourcil gauche au sommet du front, répéta Perceval.

— Frank ! s’écria Stephen ; — vous le connaissez donc aussi !… Au nom du ciel de qui parlez-vous ?

Frank ne répondit point. Son sommeil l’avait repris.

Mac-Nab retomba sur son fauteuil.

— Voilà qui est étrange !… murmura-t-il.

Son esprit rassis et sage était décidément jeté hors de sa voie. Une atmosphère de roman le pressait de toutes parts. Autour de lui se succédaient, à chaque instant, des événements bizarres, auxquels ni sa raison, ni les syllogismes appris, ni sa jeune expérience ne pouvaient servir de clé.

Il sentit son intelligence vaciller, confuse ; son imagination se monta, et la nuit éclairée qui l’entourait s’emplit de singulières visions.

Ce mot, prononcé par Frank, pouvait avoir été dicté, après tout, par le hasard des rêves ; mais Frank avait prononcé plus d’un mot.

Pour décrire ainsi cette cicatrice, il fallait l’avoir vue…

Stephen jeta un regard d’impatience sur Perceval endormi. S’il avait pu l’interroger, le faire parler, savoir !…

Mais comment penser à priver le pauvre blessé de ces quelques instants de repos ?

Stephen fit effort pour calmer son trouble et voir clair dans le pêle-mêle de ses idées. Il avait du moins à présent le mot cherché de l’énigme. Ce qui manquait au visage d’Edward, c’était une cicatrice, précisément semblable à celle décrite par Perceval, une cicatrice longue et blanche, courant du sourcil gauche au sommet du front.

Il eut beau s’ingénier ; le front d’Edward, tel qu’il se le rappelait, tel qu’il l’avait vu trois jours auparavant à l’église du Temple, ne portait pas la moindre trace de cicatrice. — Un autre aurait pu se dire que le temps avait peut-être effacé ce stigmate, mais Stephen, médecin, savait de reste qu’une cicatrice au front est indélébile plus encore qu’en tout autre endroit de la figure ou du corps, à cause de la juxtaposition de la peau et du crâne, séparés seulement par une mince lame de chair. Ne pouvant douter de ce côté, il se rejeta sur quelque jeu de lumière, sur le jour douteux répandu par les lampes ; mais sa mémoire impitoyable lui répondait que le front du beau rêveur, appuyé contre le pilier de Temple-Church, était éclairé d’aplomb et très vivement, tandis que lui, Stephen, l’examinait avec une curiosité jalouse…

Il se disait tout cela. Et pourtant sa conviction restait la même, et, au dedans de lui, une voix criait sans relâche :

— C’est lui !

Ces voix intérieures ont tort souvent et passent inécoutées lorsqu’elles se mêlent de parler en plein soleil, devant la raison alerte à la réplique ; mais la nuit, — une nuit de veille, — parmi la solitude et le silence, l’âme se laisse prendre et l’oreille de l’esprit se fait superstitieuse.

Stephen était persuadé ; le doute s’enfuit. La certitude entra en lui, amenant à sa suite l’horreur du passé, amenant aussi et surtout un immense effroi de l’avenir.

Car il s’agissait de Clary. C’était cet homme que Clary aimait. — Stephen n’avait jamais tant souffert.

Une fois revenue, l’idée de sa belle cousine le captiva tout entier bientôt. Il se la représenta tranquille sous le toit de mistress Mac-Nab. Parfois, il tressaillit à la douloureuse pensée qu’elle donnait à Edward absent sa veille ou son rêve ; parfois, il se reposa dans l’espoir que sa jalousie l’avait induit en erreur…

Puis la solitude et la nuit, faisant surgir de nouveaux fantômes, il eut, durant une minute, une frayeur d’enfant. Il vint à songer que la maison de sa mère n’était gardée cette nuit que par des femmes, qu’il n’était point là pour veiller sur Clary et que peut-être…

Mais pour le coup il se railla lui-même et se fit honte de ses folles terreurs.

— Ne dirait-on pas que Cornhill, notre bonne rue si large, si bien éclairée, si amplement pourvue de policemen est devenue tout-à-coup un repaire de brigands, parce qu’il m’arrive de m’absenter un soir pour veiller un ami malade ! murmura-t-il en souriant à demi ; — sur ma parole, je deviens pusillanime comme une vieille femme… Il ne me reste plus qu’à croire tous les contes à dormir debout que se récitent depuis cent ans les commères de la Cité… Je redeviens enfant.

Il se leva, secoua la tête comme pour chasser toute trace de ces ridicules craintes, et fit quelques tours dans l’appartement.

— Quand je frapperai demain à la porte de notre maison de Cornhill, se dit-il, comme pour changer le cours de sa conversation avec lui-même, — je parie que ce sera la douce voix de la pauvre Anna qui me souhaitera la bien-venue… Le premier visage que je verrai sera le joli visage d’Anna… Clary a autre chose à faire que de venir à ma rencontre… Pourquoi n’est-ce pas Anna que j’aime !

Ces derniers mots furent prononcés avec un gros soupir. — Le jour blanchissait derrière le givre des carreaux de la fenêtre.

Désespérant de trouver une veine de pensées qui le mît hors de sa tristesse, Stephen, mécontent de lui-même, revint s’asseoir au chevet de Perceval. Il attendait impatiemment le réveil de ce dernier pour lui demander l’explication de ces étranges paroles échappées à son sommeil.

Cette explication avait pour lui un intérêt facile à concevoir, et il lui tardait de connaître par quelle singulière coïncidence le même homme occupait le sommeil du malade et la veille du médecin.

Et puis, cette cicatrice qui avait tenu une si large place dans ses méditations de la nuit, il voulait savoir où Frank Perceval l’avait vue.


XI


LA NOUVELLE D’UN MALHEUR.


Frank Perceval dormait toujours, et Stephen Mac-Nab épiait impatiemment son réveil pour avoir l’explication de celle parole échappée à son rêve.

Mais cette explication ne devait point avoir lieu tout de suite.

Vers sept heures du matin, on frappa violemment à la porte extérieure de Dudley House. Le vieux Jack ouvrit et revint aussitôt dire à Mac-Nab qu’une femme le demandait en bas, de la part de sa mère.

Stephen prit sommairement les mesures exigées par l’état de Perceval, et fit ses recommandations au vieux valet, qui écouta chacune de ses paroles comme un oracle et les grava de son mieux dans sa mémoire. Ensuite il descendit au parloir, où il trouva la servante de mistress Mac-Nab.

— Qu’y a-t-il donc, Bess ? demanda-t-il.

— Ce qu’il y a mister Mac-Nab, répondit la pauvre fille, dont Stephen remarqua seulement alors le trouble et l’affliction. — Ah ! lord ! ah ! lord !… ne demandez pas ce qu’il y a… Venez à la maison, plutôt ! Venez bien vite, car la pauvre dame devient folle… C’est à fendre le cœur.

— Parlez-vous de ma mère ? s’écria Stephen. Au nom de Dieu ! qu’est-il arrivé ?…

— Ah ! lord ! ah ! lord ! répéta dolemment Betty ; c’est à fendre le cœur !… Les deux pauvres chères filles. On n’en eût point trouvé de pareilles dans la cité, mister Stephen ! Ah ! lord !…

Le jeune médecin, au comble de l’inquiétude, saisit le bras de Betty et la somma impérieusement de s’expliquer. — Mais faites donc parler une Écossaise qui a fantaisie de pleurer ! — Betty mit son mouchoir sur ses yeux et se tordit les mains en criant :

— C’est à fendre le cœur ! La pauvre dame devient folle !… Ah ! lord !… folle à lier !

Stephen fit ce qu’il aurait dû faire tout d’abord. Il s’élança dans la rue, appela un cab et se fit conduire au galop dans Cornhill.

Dès qu’il fut parti, Betty se ravisa. Il est notoire que, par tous pays, les vieilles servantes sont prises d’un fougueux désir de parler, dès qu’on ne veux plus les écouter ; — les vieilles servantes et aussi une grande quantité de femmes d’âges et de conditions divers, — et encore un certain nombre de célibataires contrariants, — sans parler d’une foule d’hommes mariés bavards, tatillons, insipides, comme notre Dickens sait si bien les esquisser lorsqu’il jette son énergique pinceau pour saisir, en un moment de gaîté, le crayon des croquis comiques.

Nous ne savons plus quel auteur français a dit :

Les sots depuis Adam sont en majorité.

Ce vers aurait du bon s’il ne contenait pas une personnalité un peu leste contre notre premier père, lequel, du reste, en définitive, ne fit point acte d’homme d’esprit en mangeant cette moitié de pomme verte d’où nous sont venus tous nos malheurs.

Nous n’avons point l’intention de nous étendre sur cet événement à jamais regrettable, mais il est bien permis de laisser échapper une plainte en passant, quand on songe que sans ce fruit mangé hors de propos, nous serions tous jeunes, beaux, bons, doués de la science infuse et à l’abri de la chute des cheveux.

Or, figurez-vous seulement un monde sans perruques et sans professeurs !

Tel était le paradis terrestre…

— Stephen, mister Stephen ! cria Betty en voyant partir son jeune maître ; — oh ! mister Stephen !… Écoutez ! écoutez ! je vais tout vous dire… sur mon salut !… C’est un affreux malheur, Mr Mac-Nab. Écoutez !…

Mais Stephen était déjà bien loin.

Betty essuya ses yeux.

— Je pense qu’il aurait pu attendre un peu, grommela-t-elle ; et après tout il était bien naturel de tirer son mouchoir et de pleurer en pareille circonstance… Les petites filles sont maintenant Dieu sait où… Un autre aurait eu envie de savoir… mais mister Stephen est fier de son latin et de son grec… Grand bien lui fasse, le pauvre jeune monsieur ! Cela ne l’aidera guère à retrouver ses cousines… Oh ! lord ! quand on y songe, — voilà un événement !

Bess reprit à son tour le chemin de Cornhill, désolée d’avoir manqué par sa faute l’occasion de conter une lugubre histoire.

L’entrée de Stephen dans la maison de sa mère fut quelque chose de navrant. Bess avait raison. La pauvre mistress Mac-Nab était presque folle. Durant toute la nuit, elle était restée debout sur la porte ouverte de sa maison, espérant toujours, attendant le retour de ses nièces qui ne devaient point revenir.

Au matin, elle était rentrée dans la maison ; elle avait monté péniblement les deux étages qui menaient à la chambrette des jeunes filles, et là, saisie d’une sorte de transport, elle les avait appelées, appelées avec larmes, jusqu’à s’épuiser et tomber sans voix.

À la vue de Stephen, elle retrouva quelque force et put prononcer encore en pleurant les noms d’Anna et de Clary.

Stephen devina. Les paroles de mauvais augure de Betty l’avaient préparé à un malheur.

S’il n’eût point deviné, l’aspect des lits vides où n’avaient évidemment point couché les deux sœurs l’aurait mis bien vite sur la voie.

Elles avaient disparu, voilà ce qui fut constant pour Stephen. Mistress Mac-Nab elle-même n’en savait pas davantage.

Stephen fut atterré dans ce premier instant. Le coup était trop rude après une longue nuit d’épreuves et d’insomnie. Il se couvrit le visage de ses deux mains et refoula ses sanglots qui voulaient éclater. Sa mère vint le serrer dans ses bras et murmura parmi ses larmes :

— Après Dieu, mon fils, je n’ai d’espoir qu’en vous.

Stephen se raidit à cet appel. Le premier instant de faiblesse passé, il retrouva cette énergie froide qui était au fond de sa nature, et qui est, aux heures de détresse suprême, la qualité la plus précieuse que l’homme puisse trouver en son cœur. Il secoua la molle langueur qui lui restait des rêves de la nuit, et se redressa dans sa vigueur native. Il était réellement plus fort et plus à l’aise en face d’un malheur positif, dont l’étendue, si grande qu’elle fût, se pouvait mesurer, que vis-à-vis de ces fantasques appréhensions, de ces angoisses fiévreuses qui le tourmentaient pour la première fois depuis douze heures. Le roman gênait Stephen, la poésie le déroutait ; ici le hasard lui présentait à boire une coupe bien amère, mais ses pieds touchaient le sol pour ainsi dire. Il en avait fini avec les hallucinations et les fantômes : il rentrait dans la vie.

Aussi, devant cette catastrophe terrible et assurément imprévue, il sentit son courage grandir et s’affermir. Sa tâche allait être de l’espèce la plus rude : il lui faudrait non pas combattre, mais chercher, — chercher dans l’immensité de Londres ! Il se sentit à la hauteur sa tâche.

— Espérez en Dieu, ma mère, répondit-il, et comptez sur moi.

Mistress Mac-Mab n’était point à la maison lorsque les deux sœurs avaient été enlevées. Betty, qui s’y trouvait seule en ce moment, craignant les reproches de ses maîtres, altéra les faits et dit que les deux jeunes misses s’étaient enfuies sans rien dire. Personne, selon elle, n’avait pénétré dans la maison.

Un seul espoir restait. Angus Mac-Farlane avait des façons si extraordinaires de se conduire en toute occasion, que mistress Mac-Nab avait pu supposer dès l’abord la possibilité d’un rendez-vous secret donné par lui à ses filles. Stephen partagea un instant cette idée. Si faible que soit une chance, quand elle est seule, il faut bien s’y accrocher ; mais le jeune médecin ne put garder longtemps cette illusion. — Le laird, pour bizarre qu’il fût, ne se serait certes point joué ainsi de l’inquiétude de sa sœur, en retenant durant une nuit entière les deux jeunes fille. Et puis, nulle apparence ne donnait à penser que le laird fût à Londres.

Stephen sortit pour se rendre chez le commissaire de police de Bishopsgate.

Dans ces quartiers populeux et marchands, où le grand et le petit commerce se mêlent à dose presque égale, il y a une quantité très remarquable de commères. Aussi est-ce une chose passant toute croyance que la rapidité avec laquelle un événement malheureux s’y apprend, s’y répète, s’y transforme. En deux heures, cinq cents versions du même fait circulent ; chaque marchande douée de quelque imagination y ajoute sa variante. Quand l’histoire a fait ainsi le tour du quartier, son héros lui-même ne la reconnaîtrait pas.

Un cab, par exemple, écrase un lascar [12] aux environs de Saint-Paul : c’est dans l’ordre. Dans Church-Yard, on parle du fait pendant trois minutes ; — dans Cheapside, le malheureux lascar monte en grade et devient chien de race ; c’est plus sérieux. Écraser un chien de race ! le cocher mérite l’amende et la société cynophile, fondée pour la défense générale des intérêts des chiens errants, suivra sans doute cette affaire ; — dans Cornhill, le chien de race se fait enfant de bonne maison ; dans Leadenhal-Street, l’enfant se change en vieille lady puissamment riche…

Ici l’histoire tourne à gauche et passe dans Hounsditch où elle subit une variante nouvelle. Puis elle voyage dans London-Wall et revient à Saint-Paul par Moorgate-Street.

Mais il n’est plus question ni du lascar ni du cab, Church-Yard est fort étonné d’apprendre que le tilbury de lord Chesterfield a écrasé l’Honorable John Slip, membre du parlement pour un bourg-pourri du comté de Lancastre, qui s’était laissé choir dans le ruisseau en sortant de l’oysters-rooms (salon où l’on mange des huîtres) de Temple-Bar.

Le récit est trop vraisemblable pour qu’on se refuse à y croire.

Lorsque Stephen mit le pied dans la rue, les commères de Cornhill et de Finch-Lane savaient déjà l’enlèvement des deux sœurs et le travestissaient à leur manière.

Comment le savaient-elles ?

Ceci est un profond mystère. — Qui pourrait dire comment mistress Footes savait que son voisin Richard Trim, le marchand de lunettes, portait un corset sous son caleçon ? Qui pourrait dire comment mistress Crosscairn avait découvert que les belles dents de M. Simpson, le lion du quartier, étaient osanores (le mot existe) et sortaient de la fabrique du dentiste voisin ?…

Les commères ont des yeux pour percer les murailles et des oreilles pour entendre ce qui ne se dit point.

Et puis il y avait Bess, la servante de mistress Mac-Nab.

Le conciliabule féminin se tenait ce jour-là au coin de Cornhill et de Finch-Lane qui faisait face à la maison carrée. On prenait le thé du matin chez mistress Bloomberry.

Mistress Black savait de source certaine que les deux pauvres chers cœurs s’étaient enfuis pour suivre leurs amants, — deux horse-guards, les deux plus beaux hommes du régiment.

Mistress Bull était désolée de contredire mistress Black, mais chacun savait que les amants des deux jeunes misses étaient des commis de la banque, deux beaux hommes, il n’y avait pas à dire non, mais dont l’un portait perruque et l’autre louchait de l’œil droit.

Mistress Browne ne pouvait laisser passer cela. Les deux pauvres filles avaient été burkées sous sa fenêtre, — et, sans la pluie qui tombait à torrents, il y aurait eu encore du sang sur le pavé.

C’était une chose étrange, selon mistress Dodd, que toutes les sottises qui se disaient à propos de la circonstance du monde la plus simple. (Murmures.) Ces dames avaient tort de murmurer. Il n’y avait point de personnalité dans ce que disait mistress Dodd. Seulement, elle s’étonnait que deux pauvres misses qui avaient fait une faute, ne pussent aller se noyer dans la Tamise sans mettre tout le quartier en émoi.

Mistress Crosscairn avait toujours pensé que mistress Dodd, sa voisine et amie, ne ménageait point assez ses paroles. Elle avait connu bien des femmes en sa vie qui s’étaient repenties avant de mourir de la légèreté de leurs discours. — Quant aux jeunes misses de l’autre côté de la rue, elles étaient engagées pour servir de statues vivantes à l’exhibition du Strand. — On pouvait aller y voir.

Mistress Crubb, mistress Footes et mistress Bloomberry absorbaient en silence un nombre incalculable de tasses de thé, réservant sans doute leur opinion pour le dessert.

Lorsque Stephen passa sous les fenêtres, les huit dames se levèrent et le suivirent long-temps du regard. Ce fut un nouveau texte à bavardage.

En somme, les huit langues assemblées au au coin de Cornhill s’accordèrent à reconnaître que c’était grand dommage de voir un si joli garçon se faire du chagrin pour de pareilles évaporées.

Stephen poursuivait son chemin vers Bishopsgate, et tâchait de voir clair dans l’énigme de la disparition des deux sœurs. La première idée qui lui vint fut que l’inconnu de Temple-Church était l’auteur de l’enlèvement. Sa raison regimba tout d’abord contre cette idée ; car, en admettant comme vrais ses soupçons jaloux, c’était Clary qui aimait cet homme et non point cet homme qui aimait Clary. D’ailleurs, pourquoi eût-il enlevé les deux sœurs ? — Assurément ces arguments étaient de ceux qui ne se réfutent point. Cependant Stephen ne mit point de côté cette idée, parce que les cerveaux les plus raisonnables ont leur recoin ténébreux ou passionné. Stephen, le positif, le sage Stephen y voyait trouble dès que sa jalousie pouvait se mettre pour un peu ou pour beaucoup entre sa vue et l’objet observé.

En second lieu, Stephen se dit que ce pouvait être un enlèvement ordinaire, un enlèvement double, voilà tout. — Mais les deux sœurs étaient si pures ! et il savait si bien tous leurs petits secrets !

Ce pouvait être encore un de ces rapts assez communs à cette époque, commis par quelque pourvoyeur de la pairie.

Enfin, ce pouvaient être les gens de la résurrection…

Stephen frémit de tous ses membres et n’acheva point de formuler cette dernière pensée.

Et néanmoins, il s’avoua qu’elle était la plus probable de toutes.

Quelle que fût du reste la vérité, il pensa que l’œil investigateur de la police pourrait lui être d’un grand secours, et prit espoir de son entrevue avec le commissaire de Bishopsgate-Street.

On sait que la Cité de Londres est un état dans l’état, ceci à tel point que si fantaisie prend à Sa Majesté d’entendre l’office à Saint-Paul, elle est obligée d’envoyer demander au lord-maire les clés de la Cité, — laquelle n’a point de portes.

On apporte lesdites clés, — qui sont fausses, si jamais clés le furent, — à S. M., de l’autre côté de Temple-Bar, dans le Strand. Le roi, — ou la reine, les louche et passe.

Et les merciers de Freet-Street se drapent dans le contentement de leur stupide orgueil. Ne traitent-ils pas de puissance à puissance avec le souverain des Trois-Royaumes ?

Les commissaires de police de la Cité relèvent donc immédiatement du lord-maire, et non point de la police générale de Londres. Ce n’en sont pas moins des magistrats fort importants. Leur position est considérable sous tous les rapports et n’emporte point cette quasi-réprobation qui, de l’autre côté du détroit, s’attache à tout ce qui regarde la police. — À Londres, le bourreau est un gentleman. Point de préjugé dans cette noble ville. On n’y conspue que les gens qui ont faim.

Le commissaire de Bishopsgate-Street reçut Stephen du haut de sa grandeur. — Stephen avait attendu préalablement une heure et demie dans l’antichambre.

Il exposa sa demande et réclama comme de raison toute la diligence possible dans les recherches.

— Assurément, assurément, monsieur, répondit le commissaire ; — c’est un cas d’urgence… Inscrivez la réclamation de M. Mac-Nab, Robin Cross… c’est un cas d’urgence… Mais du diable si nous n’en avons pas par dessus la tête, des cas d’urgence… Vous êtes prié de revenir dans quinze jours, monsieur.

— Dans quinze jours ! s’écria Stephen stupéfait ; — mais, monsieur…

— Ah !…qu’y a-t-il encore, monsieur Mac-Nab ?… Je vous ai dit dans quinze jours… Je suis votre serviteur…

— Ne pourrait-on ?…

— Non, diable ! monsieur.

— Je serais prêt à faire tous les sacrifices…

— Oh !… Causez avec Robin Cross, monsieur, en ce cas… J’ai la tête rompue… Je suis votre serviteur.

Robin Cross s’était levé. C’était une sorte de spectre, long et maigre, dont la figure coupante était prise entre deux touffes ébouriffées de favoris blanchâtres, comme la roue de verre d’une machine électrique entre ses deux coussins. Il fit à Stephen un obséquieux salut et le pria d’entrer avec lui dans un cabinet voisin.

— Toutes ces recherches nous coûtent un argent fou, voyez-vous, monsieur, lui dit-il ; — veuillez donc prendre la peine de vous asseoir… Un enlèvement !… les gens du dehors croient que nous avons une baguette pour retrouver les objets perdus. Un double enlèvement !… Sont-elles jolies, monsieur, je vous prie ?

— Qu’importe cela ! répondit brusquement Stephen.

— Permettez, mon cher monsieur !… Je n’ai pas le dessein de vous offenser… Vous nous avez donné leur signalement exact, mais les signalements ne disent rien… Je pourrais vous citer, par exemple, celui du fameux Fergus-le-Rouge, — vous savez, Fergus O’Breane, le bandit du Teviot-Dale, — qui ressemble trait pour trait à…

— De grâce, monsieur, venons au fait ! interrompit Stephen avec impatience.

Peut-être Stephen ne se fût-il point pressé si fort d’interrompre, s’il eût pu deviner le nom qu’il arrêta sur la lèvre de Robin Cross.

— À la bonne heure, reprit celui-ci sans s’émouvoir. Je vous demandais si les deux demoiselles sont jolies.

— Elles sont jolies, monsieur.

— Hum ! hum ! fit Robin Cross en secouant la tête. Mon cher monsieur, cela vous coûtera une bonne somme.

— Je suis disposé à ne point marchander, dit Stephen.

— C’est fort honorable, monsieur… Voyez-vous, si elles étaient laides, la chose se ferait d’elle-même. Au bout de quatre jours, ceux qui les ont enlevées les jetteraient sur le pavé… Cela se fait ainsi, vous savez… Nous n’aurions que la peine de les ramasser… Pour dix guinées vous en seriez quitte… et encore ces dix guinées seraient de votre part une générosité, car la loi nous défend de rien exiger. — Mais elles sont jolies… hum ! hum ! monsieur !… très jolies peut-être ?…

Stephen leva les yeux au ciel avec impatience et dégoût. Cet homme le mettait au supplice.

— Elles sont très jolies, je le vois bien ! reprit Robin Cross avec un douloureux soupir ; — ah ! mon cher monsieur, cela vous coûtera cinquante livres.

— Et pourrai-je être sûr ?…

— De notre zèle ?… Nous sommes connus pour cela, monsieur Mac-Nab ! Fiez-vous à nous… Si nous ne retrouvons pas les chères demoiselles, c’est que la volonté de Dieu sera contre nous.

— Écoutez, écoutez, s’écria Stephen qui prit la main du commis et la pressa entre les siennes, dans un de ces moments de détresse où l’on achèterait l’ombre d’un espoir au prix d’une fortune ; — vous chercherez, n’est-ce pas ? Vous remuerez Londres entier…

— Londres est lourd, mon cher monsieur, grommela Robin Gross.

Stephen ne l’entendit pas et reprit avec une chaleur croissante :

— Vous les retrouverez, fussent-elles aux mains d’un homme puissant…

Robin Cross fit la grimace.

— Vous me les rendrez, monsieur, n’est-ce pas ?… Moi, je vous donnerai cinquante livres, cent livres, davantage, tout ce que vous voudrez.

La grimace de Robin Cross se changea soudain en un sourire excessivement flatteur.

— Voilà qui est parler, mon jeune gentleman ! dit-il en serrant à son tour la main de Stephen… Soyez tranquille, nous remuerons Londres, comme vous dites, nous ferons l’impossible… Vous serait-il désagréable de nous remettre quelque chose… ce que vous voudrez… pour les premiers frais ?

Stephen mit sur la cheminée quatre ou cinq bank-notes de cinq livres.

— À la bonne heure ! à la bonne heure ! répéta Robin Cross ; — vous serez content de nous, mon jeune gentleman !

Stephen descendit, plein d’espoir, l’escalier du bureau de police. Mais, une fois dans la rue, l’air frais dissipa l’espèce d’ivresse où il s’était laissé tomber à son insu. Il raisonna froidement ; il pesa la valeur des promesses de ces hommes avides et mercenaires. — Son espoir s’évanouit.

Et pourtant il fallait agir. Les pauvres filles l’appelaient sans doute et demandaient secours. Mais comment agir seul : que faire ?

Stephen allait, sans savoir, droit devant soi et ne s’inquiétait point de choisir sa route. En l’un de ces moments où l’on se répète à soi-même : il faut agir, il faut agir ! Stephen leva les yeux et lut, au coin d’un pâté de maisons, le nom Finsbury-Square.

Il devint pâle. Ce nom venait de rejeter à travers son esprit une lugubre idée, déjà repoussée avec horreur.

Stephen se savait là auprès d’un repaire de résurrectionnistes.

Il était médecin, ses études et les causeries de ses jeunes confrères lui avaient appris le chemin de ces magasins de chair humaine, que la police de Londres laisse exister moyennant finances, et que les gens graves appellent « un mal nécessaire. » Il n’ignorait point que le voisinage du grand cimetière des non-conformistes avait attiré aux environs de Finsbury-Square, dans Worship-Street, le plus hardi, le plus redoutable des trafiquants de la mort.

Le premier mouvement de Stephen fut de s’enfuir. — Puis une force irrésistible et mystérieuse le poussa à continuer sa route vers Worship-Street. L’angoisse a incessamment soif de certitude, et le malheur qu’on connaît semble moins amer que le malheur qu’on redoute…

Dans l’un de nos voyages sur le continent, il nous est arrivé de visiter une fois l’établissement connu à Paris sous le nom de la Morgue. Nous entrâmes dans ce petit édifice dont la vue seule donne froid au cœur, et autour duquel pourtant caquettent et rient, tant que dure le jour, des marchandes de légumes et de fruits, dont les éventaires s’adossent presque aux murailles grises de cette tombe temporaire.

Sur le seuil, lorsque nous entrâmes, il y avait une pauvre femme assise et tournant le dos à la salle d’exposition ; elle sanglotait douloureusement et se levait parfois comme si elle eût voulu entrer et voir, mais une invincible terreur la rejetait sur la pierre qui lui servait de siège. De temps en temps elle murmurait d’une voix brisée :

— Mon enfant ! mon pauvre enfant !

Elle resta là long-temps. — Au moment où nous ressortions, navré par l’affreux spectacle offert dans ces salles humides, la femme se leva comme une folle et s’élança les bras tendus à l’intérieur.

On entendit un bruit déchirant. — Puis deux hommes de police emportèrent un corps sans vie.

La femme avait vu ce qu’elle craignait tant de voir, ce qu’elle n’avait pu s’empêcher de chercher.

Stephen Mac-Nab était comme la pauvre femme. Il craignait et il voulait à la fois ; or, en cette situation de l’âme, plus la crainte est poignante, plus le désir est grand.

Il se trouva bientôt dans Worship-Street, devant une grande maison, dont l’extérieur ressemblait parfaitement à celui des autres maisons ses voisines.

Sur la porte, au dessous du bouton de la sonnette, il y avait une petite plaque de cuivre où on lisait ces mots :


BUREAU DE MR BISHOP.


Stephen mit la main sur le bouton de la sonnette. Puis il la retira pour l’y remettre encore. Son cœur battait comme lorsqu’on va défaillir.

C’était bien la position de la pauvre femme assise sur les marches de la Morgue de Paris…


XII


LE BUREAU DE MR BISHOP.


Tandis que Stephen hésitait, la main sur le bouton de cuivre de Mr Bishop-Office, il y avait de l’autre côté de la rue un homme qui le contemplait avidement.

Cet homme, appuyé contre la grille d’une maison, portait le costume des mendiants de Londres, — étrange costume, qui est en tout semblable à celui d’un gentleman, dont il ne diffère que par les souillures et la vétusté ; costume mille fois plus triste et plus repoussant que les haillons des pauvres du continent, parce qu’il semble afficher une sorte de prétention à l’aisance et protester contre l’évidence de la misère.

Et cela est peut-être un calcul dans un pays où la misère est un arrêt de mort.

L’homme qui regardait Sephen pouvait avoir quarante ans, mais il paraissait être de dix ans plus âgé. Les lambeaux d’un habit noir flottaient sur ses épaules osseuses et dépourvues de chair. Son pantalon, également noir et rapiécé en mille endroits, se collait, flasque et humide, sur ses jambes d’une effrayante maigreur.

Il avait dû être beau de visage ; du moins ses traits réguliers, et ne manquant pas dans leur dessin d’une certaine finesse, semblaient l’annoncer. Mais la faim ou la maladie, ou toutes les deux à la fois, avaient opéré parmi ces traits de tels ravages que leur ensemble ne pouvait plus inspirer que la pitié. Son front étroit, saillant, bronzé par le manque habituel de coiffure, se couronnait d’une masse de cheveux incultes et comme desséchés. Sa barbe était coupée aux ciseaux, partout où la décence anglaise a déclaré shoking de laisser croître le poil. Nous pouvons affirmer ici, en passant, qu’aucune lady ne ferait l’aumône à un pauvre entaché de moustaches. Il est malheureusement vrai que ce pauvre y perdrait peu, vu que les ladies font rarement l’aumône. — Sa bouche avait cette expression d’amertume ulcérée que rend plus triste encore l’obligation de sourire. Ses yeux mornes, grossis, égarés, s’ouvraient à fleur de tête entre les cavités de son iront déprimé au dessus du sourcil, et de sa joue où saillait seulement la pointe enflammée d’une osseuse pommette.

Ces traits n’exprimaient rien, à vrai dire, rien que la misère poussée jusqu’à l’agonie, mais ils exprimaient la méchanceté ou la bassesse moins encore que tout autre chose. Le type irlandais y gardait seulement quelque chose de son astuce naïvement flagorneuse.

Et au fait, à Londres, où tout vice peut devenir un lucratif métier, il faut être honnête homme pour mourir de faim.

C’était la position de notre homme : il mourait de faim. — Cela est si commun chez nous, que nous avons vraiment scrupule d’entretenir le lecteur de pareilles banalités. — Mais il faut bien tout dire ; et puis notre livre est fait un peu pour la France, où les gens qui périssent d’inanition peuvent avoir, dit-on, la chance de trouver çà et là un morceau de pain.

Nous n’affirmons point positivement ce dernier fait, de peur de passer parmi les charitable riverains de la Tamise, nos aimés compatriotes, pour un porteur de moustaches.

Chose à coup sûr effrayante et faite pour humilier davantage un cœur vraiment anglais, qu’une accusation de vol ou de faux en écriture authentique.

Notre pauvre homme regardait toujours Stephen avec une singulière expression d’avidité. Manifestement, il avait grand désir d’aborder le jeune médecin ; mais quelque chose le retenait : la détresse est si timide à Londres, pour avoir été si souvent rebutée !

Enfin, tandis que Stephen hésitait encore lui-même, le mendiant [13] quitta doucement la grille où il s’appuyait et traversa la rue à pas de loup. Il arriva auprès de Stephen au moment où ce dernier se déterminait à peser enfin sur se bouton de la sonnette.

— Votre Honneur, dit-il avec timidité en tirant faiblement Mac-Nab par le pan de son habit ! — oh ! Votre Honneur !

Stephen se retourna vivement, honteux d’être surpris en ce lieu. À l’aspect du pauvre, son premier mouvement fut de s’irriter ; mais le malheureux chancelait sur ses jarrets étiques. Les quelques pas qu’il venait de faire l’avaient épuisé.

— Que voulez-vous ? demanda Stephen, qui réprima un geste de brusquerie.

— Oh ! Votre Honneur ! répondit le pauvre avec un fort accent irlandais ; ne vous fâchez pas contre moi… je veux seulement vous dire que Mr Bishop vend trop cher et que vous vous arrangeriez avec moi à moitié meilleur marché.

Stephen se recula involontairement. La pauvreté, parmi ses mille malheurs, a celui d’être toujours facilement accusée. — Stephen avait d’ailleurs l’esprit aux idées lugubres, et les paroles de l’Irlandais lui parurent avoir une terrible portée.

— Est-ce que vous faites métier de vendre des cadavres ? s’écria-t-il.

— Voulez-vous en acheter un ? demanda tout bas l’Irlandais au lieu de répondre.

Stephen pensa tout de suite aux deux sœurs.

— Une jeune fille ? prononça-t-il à travers ses dents convulsivement serrées.

— Oh ! Votre Honneur ! je ne suis pas un assassin comme Mr Bishop… Et, quand je dis que Mr Bishop est un assassin, je me trompe peut-être… Je sais bien qu’on ne doit jamais mal parler des gens riches… mais pour ce qui est de moi, Votre Honneur, il n’y a qu’à me regarder pour voir que je n’aurais pas la force de burker un enfant…

Stephen regarda mieux le pauvre diable et eut pitié de son évidente détresse.

— Déterrez-vous donc les cadavres que vous vendez ? demanda-t-il plus doucement.

Car ce fait de violer les sépultures est naturellement faute vénielle pour tout médecin anglais.

— Oh ! non, Votre Honneur, répondit l’Irlandais ; — je suis catholique.

— Alors, que me proposez-vous ?

— Un corps qui n’a pas été mal bâti dans son temps, Votre Honneur… un peu maigre, mais sain… quarante ans, cinq pied six pouces… dans une heure il peut être à vous. Si vous vouliez l’attendre huit jours, j’aimerais mieux ça, mais ne vous gênez pas.

— Mais où le prendrez-vous ? balbutia Stephen stupéfait.

— Oh ! ne vous embarrassez pas de cela, j’ai mon affaire.

— Il n’est donc pas mort ?

— Pas tout à fait, dit l’Irlandais en souriant avec tristesse.

— Vous comptez le tuer ?…

— Il le faudra bien.

— Mais enfin, malheureux, dit Stephen en frissonnant, quel est ce cadavre ?

— S’il plaît à Votre Honneur, répliqua l’Irlandais avec une résolution froide, — ce cadavre est le mien.

À ce dernier mot, le pauvre chancela et s’assit sur les marches de l’escalier de Bishop.

Stephen le considéra avec attention. Il ne découvrit nulle trace d’aliénation mentale ou même de fièvre sur ce visage exténué. Ce comble de la misère humaine lui fit oublier, pour un instant, sa propre souffrance.

— Comment vous nomme-t-on ? demanda-t-il en cherchant sa bourse.

— Oh ! Votre Honneur, s’écria joyeusement l’Irlandais ; — je vois bien que vous allez m’acheter… Je me nomme Donnor d’Ardagh, et je puis vous compter en deux mots mon histoire… Nous autres Irlandais, voyez-vous, nous avons la passion de venir à Londres, — et Londres nous tue…

En voyant que Stephen l’écoutait, Donnor retrouva pour un instant la volubilité proverbiale des fils de la verte Érin et reprit avec rapidité :

— Oh ! oui, Votre Honneur, Londres est mauvais pour les gens de l’Irlande… J’y vins, il y a bien long-temps, et je me mariai dans Saint-Gilles avec une jolie fille qui m’aimait. Nous étions pauvres, mais nous étions forts tous deux, et nous travaillions tant !… Il y a deux ans, nous vivions tranquilles avec cinq enfants dont les plus grands travaillaient déjà… L’aîné, Patrick, était bien beau et bien robuste ; il eût soutenu nos vieux jours, car il avait bon cœur… mais le roi eut besoin de matelots. Patrick fut pressé et mis sur un navire qui n’est pas revenu… Ma pauvre Nell pleura, tout en travaillant ; puis elle cessa de travailler parce que son cœur était brisé… Le pain manqua dans notre cellar (cave) de Church-Street… Georges, mon second fils, — un généreux et doux enfant, Votre Honneur ! — eut pitié de sa mère malade et vola un remède chez un marchand de drogues..... Georges fut envoyé à Botany-Bay..... Nell mourut.

Donnor étouffa un sanglot et poursuivit en haletant.

— Snail et Loo, que nous avions été obligés d’envoyer aux manufactures pendant la maladie de Nell, devinrent ce qu’on devient dans ces réceptacles empoisonnés… Snail s’est engagé, dit-on, dans la grande Famille… Si vous saviez comme il était gentil et avisé, Votre Honneur ! — et Loo, ma jolie Loo ! l’amour de ma pauvre Nell !… Loo est devenue la honte de mon nom… Elle n’a que treize ans, Votre Honneur : c’est Londres qu’il faut accuser et non pas la pauvre fille !…

Donnor courba la tête en pleurant, mais sans cesser de parler.

— Snail et Loo eussent été d’honnêtes cœurs, dit-il encore, — mais c’est à l’enfance que Londres s’attaque, et l’enfance ne sait pas… Maintenant Loo se meurt, tuée par le gin et la fatigue de son affreux métier, et Snail croît pour la potence… Oh !… Et ce sont mes enfants !… les enfants de Nell, si pure et si bonne !… Maintenant, Votre Honneur, il me reste une petite fille toute nue, qui couche dans la cendre à la porte de mon ancien cellar… Je suis trop faible pour travailler, et je cherche à vendre mon corps pour deux livres et dix shellings.

— Mais, malheureux, dit Stephen, quand vous ne serez plus, pensez-vous que votre petite fille souffrira moins ?…

— Oh ! Votre Honneur, j’ai songé à tout, répondit Donnor avec un sourire d’enfant, un sourire dont aucun mot ne nous semble pouvoir peindre la simplicité sublime ; — j’ai eu le temps de la réflexion. Il y a bien des jours que je cherche à me vendre… mais Mr Bishop me trouve trop maigre… Il se trompe : j’ai encore de la chair !… Voyez-vous, Votre Honneur, Brien de Cork, le mercier de Bainbridge-Street, ne demande pas mieux que de prendre la petite fille chez lui, si je trouve deux livres pour le trousseau… Il me resterait encore dix shellings, dont cinq me serviraient à faire mettre une croix sur la tombe de Nell… Avec les cinq autres…

Donnor hésita.

— Oh ! Votre Honneur, reprit-il avec embarras, je sais bien que ce n’est pas là une pensée de chrétien… et, s’il le faut, je pourrai rabattre ces cinq derniers shellings… Mais il y a si long-temps que je n’ai bu et mangé à ma soif et à ma faim !… Avant de mourir, Votre Honneur, j’aurais voulu m’asseoir à une table comme un homme, manger du pain et boire de l’ale… J’ai oublié le goût de tout cela.

Stephen demeura un instant sans voix devant cette suprême expression de la misère Donnor crut qu’il trouvait ses prétentions exorbitantes.

— Je renoncerai aux cinq shellings, s’il le faut, continua-t-il avec un soupir. Je puis mourir à jeun comme j’ai vécu… pour l’autre couronne… La pauvre Nell n’a pas de croix sur sa tombe… Ah ! Votre Honneur ! si vous marchandez, la petite fille ne saura pas où s’agenouiller pour pleurer sur sa mère !…

L’œil de Stephen devint humide ; son sang-froid ne put tenir contre ces dernières paroles.

— Donnor, dit-il, je suis bien malheureux, moi aussi… on a enlevé dans la maison de ma mère deux jeunes filles que j’aime comme mes sœurs.

— Ah ! fit l’Irlandais qui jeta un coup d’œil significatif sur l’écriteau de Mr Bishop.

— Allez manger et boire, reprit Stephen en lui mettant un souverain dans la main avec sa carte ; — allez donner des habits à la petite fille… puis vous reviendrez me voir.

Donnor ne se pressa point d’être reconnaissant. Il savait trop Londres pour supposer un bienfait, et son regard interrogea la physionomie de Stephen avec défiance.

— Votre Honneur, dit-il après un silence, c’est encore une livre et cinq shellings.

On ne peut exiger qu’un homme, dans la position de Stephen, s’occupe long-temps du malheur d’autrui.

— Si vous pouvez me servir, je vous paierai, répliqua-t-il brièvement, en congédiant l’Irlandais d’un geste. — Si vous ne pouvez pas m’être utile, je viendrai à votre secours… Allez, Donnor, et revenez me voir aujourd’hui dans Cornhill.

Donnor s’éloigna, ébahi. L’idée de gagner quelque argent, faible comme il était, autrement qu’en vendant son cadavre, ne pouvait plus entrer dans son intelligence, rompue à cette pensée de mort.

— Je vais toujours faire de mon mieux pour la petite fille, pensa-t-il.

Mais il ne remercia pas Stephen.

Celui-ci pesa sur le bouton de la sonnette. La porte s’ouvrit.

Un valet à livrée rouge introduisit Mac-Nab dans un assez beau parloir, dont les lambris s’ornaient d’une multitude de mauvaises gravures représentant des scènes de sport, des assauts de pugilat et des combats au fleuret. Il y avait, jetés çà et là sur les tapis des tables, des gantelets de boxeur, des cravaches, des pipes et plusieurs numéros du journal the Grog, feuille hebdomadaire illustrée, dont les colonnes s’ouvrent à tout haut fait de chasse, de sport, de jeu, de pugilat ou d’eccentricity.

Stephen demanda Mr Bishop.

— Monsieur est dans son cabinet, répondit le groom. Si monsieur veut me dire son nom, je l’annoncerai.

Stephen se nomma. Le groom sortit et revint aussitôt en disant :

— Monsieur reçoit.

Stephen monta un étage et se trouva dans le cabinet de Mr Bishop.

Nous avons décrit ce personnage dans la première partie de notre récit, lors du mémorable duel entre Tom Turnbull et Mich, le beau-frère du petit Snail. Nous ne recommencerons point ce portrait, trop peu séduisant, assurément, pour qu’on ait fantaisie de s’y reprendre à deux fois. Néanmoins, nous serons forcés d’indiquer, en passant, quelques traits oubliés ou rendus autres par le changement de jour.

Bishop le burkeur était vêtu d’une robe de chambre de satin, dont les broderies changeantes avaient de rouges et magnifiques reflets. Sur son front se posait de côté un bonnet de forme écossaise, en tartan écarlate. Il était demi-couché sur une ottomane de velours, posée contre la muraille également tendue de velours. L’ottomane, les fauteuils, la tenture et aussi les rideaux demi-fermés des croisées étaient rouges.

Tout ce rouge jetait sur la face du burkeur, couché, une couleur apoplectique effrayante à voir.

Auprès de lui, un grand chien d’Écosse, au poil roussâtre, était étendu sur le tapis. L’émail de ses yeux, reflétant le jour ardent de ce réduit étrange, rayonnait une lueur réellement diabolique.

Mr Bishop était aussi, dans son genre, un eccentric man. Cet ameublement était de son invention.

Il fumait une longue pipe de Turquie, dont le fourneau à réservoir s’appuyait sur le sol, et envoyait vers le plafond des spirales de vapeur empourprée.

Stephen, en entrant dans cette chambre, eut d’abord une sorte d’éblouissement causé par la couleur insolite qui déteignait sur tous les objets.

La première chose qu’il aperçut parmi cet ardent chaos, fut l’œil enflammé du chien d’Écosse, qui gronda sourdement et fit scintiller l’éclair de ses prunelles.

Ensuite il distingua les contours d’une face de boule-dogue, coiffée d’un bonnet de velours. C’était le burkeur. Stephen s’avança vers lui.

— Oh ! oh ! dit Bishop sans se déranger, c’est vous qu’on appelle Mac-Nab ?… Je ne vous connais pas… Que voulez-vous ?

— Je vous connais, moi, répondit Stephen dont tout le sang-froid était revenu ; — et je veux voir vos sujets.

— Mes sujets ? de par Dieu ! s’écria Bishop avec un gros rire… je suis moi-même un fidèle sujet du roi… Ou pensez-vous être, mon camarade, pour me parler de sujets ?… Vous êtes si pâle, que tout mon velours ne suffit pas à vous mettre du rouge sur le visage… Je pense que vous n’êtes pas venu ici pour vous moquer de moi ?

— Je vous répète, répliqua Stephen, que je viens pour acheter un sujet.

— Du diable ! gronda Bishop en se levant d’un bond et en saisissant le jeune médecin au collet : — Seriez-vous un homme de police, mon camarade ?

Le chien d’Écosse tendit ses jarrets de devant et ramassa ceux de derrière comme s’il allait s’élancer à la gorge de Stephen.



XIII


LE CAVEAU.


Le mouvement de Bishop le burkeur avait été si soudain, si impossible à prévoir, que Stephen n’avait pu se mettre sur sa défensive. D’ailleurs, à quoi bon se défendre ? le burkeur était un homme d’une athlétique vigueur et Stephen se trouvait là hors de portée de tout secours.

Le sang-froid était la seule arme qui pût vaincre en ce combat inopiné. À cet égard, Stephen était amplement pourvu.

— Je ne suis point un homme de police, répondit-il avec calme ; — il y a d’autres marchands que vous dans Londres, master Bishop, et vos manières ne sont pas faites-pour attirer les chalands.

Bishop lâcha prise à moitié. — Un homme de police eût tremblé sous ma griffe, grommela-t-il, mais je ne connais pas ce garçon, après tout… Vous n’êtes pas peureux, mon jeune monsieur, ajouta-t-il tout haut ; — j’aime les gens comme cela, moi… Mais pourquoi diable venez-vous me parler de sujets et de fadaise du même genre… Je suis un honnête marchand d’ale, de porter, de gin, whiskey, d’usquebaugh, de tout ce qui peut se boire, enfin… Mais des sujets, que diable ! je ne comprends rien à cela !… Encore une fois, que voulez-vous ?

Stephen, qui avait maintenant la liberté de ses mouvements, tira son portefeuille et remit sa carte au burkeur.

— Ah ! ah ! s’écria celui ci, vous êtes étourdi, pour un homme de la science, mon jeune gentleman. Du diable si vous n’avez pas risqué vos os… Vous finissez par où vous auriez dû commencer… Ah ! ah ! … faites le mort, Turk, fils du diable !… On ne vient pas de cette façon dans mon office, de bet en blanc, comme si je vendais des gants de France ou du sucre candi pour les petits enfants… Je pense que vous m’excuserez, monsieur ; un agent de police ressemble beaucoup à un homme, et je dois être sur le qui vive… Voulez-vous accepter quelque chose… un verre de whisky ou de porto… un grog ? …

— Veuillez me pardonner, monsieur, reprit Stephen, je ne puis rien accepter.

Bishop fronça ses gros sourcils et s’étendit tout de son long sur l’ottomane.

— Rien ?… pas même un doigt de sherry, monsieur Mac-Nab ? reprit-il d’un ton de mauvaise humeur. — Eh bien ! je dois dire que vous êtes le maître de faire comme bon vous semble, et je ne suis pas homme à me formaliser d’un refus… mais je ne voudrais pas vous voir me garder rancune, monsieur Mac-Nab… Vous serez peut-être une bonne pratique, après tout… Sur ma foi, vous en avez été quitte à bon marché, voyez-vous… et il m’est arrivé plus d’une fois de transformer un espion en un sujet de cinq ou six bonnes guinées.

Ici Bishop éclata de rire, et le chien Turk, émoustillé par la gaîté de son maître, mit de rouges étincelles dans les prunelles de ses gros yeux.

Bishop prit un flacon de gin posé sur une table au bout de l’ottomane et s’en versa un grand verre. Le bleu pâle du genièvre s’empourpra sous les mille rayons de feu qui partaient de tous les coins de la chambre. Quand le burkeur approcha la liqueur de ses lèvres, on eût juré qu’il allait boire du sang.

— À votre santé, monsieur Mac-Nab, dit-il, vous avez l’air d’un homme comme il faut… Voyons… que puis-je faire pour vous être agréable ?

Stephen, que n’avait pu émouvoir l’étreinte de l’athlétique boucher de chair humaine, se sentit venir la sueur froide à cette question, facile à prévoir, pourtant. Le moment était arrivé. On allait lui ouvrir les portes de ce musée de la mort, où peut-être Anna et Clary…

Stephen chancela et s’appuya au dossier d’un fauteuil.

— Oh ! sur ma foi, s’écria Bishop en se tenant les côtes, je crois que nous avons mal au cœur, mon jeune gentleman !… C’est attendrissant, je suis prêt à le jurer ! Eh ! mais, si vous avez déjà le mal de mer, que sera-ce une fois que vous aurez mis le pied dans mon grand salon d’apparat !… Ah ! ah ! remettez-vous, monsieur Mac-Nab, avec du gin ou sans gin, comme vous voudrez, mais remettez-vous… Que diable ; vous êtes venu pour quelque chose, c’est sûr !…

— Je suis venu choisir et pour acheter monsieur, dit avec effort Stephen qui sentait le danger d’un plus long silence.

— C’est très bien, cela, monsieur Mac-Nab. — Et quel genre vous faut-il, je vous prie !

— L’explication serait longue et technique, répartit Stephen. J’aime mieux faire mon choix moi-même.

— C’est parler en brave garçon… Comment va le cœur ?

— Je suis prêt à vous suivre.

Bishop cligna de l’œil d’un air de supériorité méprisante. L’émotion du jeune médecin, qui était visible et dont il ne savait point la source, lui faisait pitié.

— Vrai, monsieur Mac-Nab, reprit-il du bout de ses grosses lèvres, — vous me rappelez le temps où je suais à ruisseaux chaque fois qu’il me fallait passer la nuit au cimetière… car il faut être valet avant de devenir maître : vous savez cela, vous qui avez étudié le grec et le latin dans plus de livres que je n’en ai vus de ma vie, Dieu merci… J’ai manié long-temps la pioche et la pelle… J’ai besoin d’un verre de ruine-bleue [14], voyez-vous, chaque fois que je pense à cela… C’est un rude métier, sur ma parole, et, par les nuits d’automne, on voit d’étranges choses dans les cimetières… Mais ne parlons pas de cela. Aussi bien, j’ai mes ouvriers maintenant, et du diable si j’ai touché une tombe depuis deux ans… Les nuits sont faites pour dormir ou pour boire : je bois ou je dors. Le doyen de Saint-Paul n’en peut dire davantage.

Bishop se leva et mit une forte corde de soie dans le collier de Turk, qu’il attacha solidement à un anneau fixé dans le lambris.

— Ceci est une mesure de précaution, monsieur Mac-Nab, murmura-t-il. Ce diable de Turk, quand on le laisse faire, vous détériore un sujet avant qu’on ait le temps de dire zest !… Un bras est bien vite avalé, voyez-vous…

Stephen fit un geste de dégoût.

— Bien, bien, monsieur ! grommela Bishop ; je sais que vous avez le cœur sensible… Mais, après tout, un chien n’est pas un homme. Turk n’y voit pas plus de malice que vous lorsque vous mangez une côtelette.

— Dépêchons, monsieur, je vous prie ! dit Stephen.

— Que votre volonté soit faite, mon jeune gentleman.

Bishop, ce dogue sauvage revêtu d’un corps d’homme, dont doivent assurément se souvenir les habitués de la cour des sessions, Bishop était la personnification la plus complète possible de la brutalité. Il n’était pas plus méchant qu’un autre, nous a dit le vieux Noll-Brye, porte-clés de Newgate, qui fut chargé spécialement de la garde du terrible burkeur avant sa condamnation ; mais il avait quelque chose en lui qui le forçait à faire esclandre. Ainsi, Mr Bishop (Noll-Brye ne parie jamais de ses clients qu’avec les formules de la plus exquise courtoisie) Mr Bishop enfonçait une porte d’un coup de talon, lorsqu’il lui aurait suffi d’un tour de clé pour arriver au même résultat. Au lieu de dépecer une volaille proprement et à loisir comme fait un gentleman, il la déchirait avec ses mains et ses dents ; au lieu de déboucher une bouteille, il brisait le goulot…

Il y a bien des choses dans la tête du vieux Noll-Brye, et nous pouvons affirmer qu’il en sait plus sur certains sujets que tous les membres réunis de la Société phrénologique.

Il est vrai que ces derniers ne savent rien.

Bishop, cette fois, n’enfonça point de porte, mais il saisit avec violence un bouton de cristal fixé dans le velours du lambris, et, sous son effort, un des panneaux glissa brusquement le long d’une rainure, laissant à découvert un trou noir, d’où s’échappa une bouffée d’air humide.

— Donnez-vous la peine d’entrer ! dit-il avec un éclat de gaîté grossière.

Stephen n’en était plus à l’hésitation. Son inquiétude, passant par toutes les phases de crainte et de désir, était de la fièvre a présent. Il s’élança résolument vers le trou.

— Un instant ! s’écria Bishop en le repoussant assez rudement ; — excusez mes façons, mon jeune monsieur, mais mieux vaut, je crois, jeter un homme de côté que de le laisser se casser le cou… Quand je vous ai dit d’entrer, c’était une manière de parler… C’est descendre qu’il fallait dire, car il n’y a là qu’un trou d’une vingtaine de pieds de profondeur et une échelle… Permettez que je passe le premier.

Bishop se soutint au lambris et mit, à reculons, ses pieds sur l’échelle. Stephen le suivit.

— N’ayez pas peur, murmurait Bishop en descendant. — L’échelle est bonne et vous la remonterez… Tous ceux qui l’ont descendue n’en pourraient dire autant, monsieur Mac-Nab… C’est l’échelle de la science, pardieu !… Elle ne garde guère que la docte-poussière des bottes de Royal-College… Ah ! ah ! mon jeune gentleman, vous êtes venu un bon jour. Cette nuit même on a fait la ronde dans les cimetières de l’est et de Southwark… L’exhibition est au complet.

Stephen cessa de descendre.

— N’avez-vous là que des cadavres exhumés ? demanda-t-il.

— Eh ! eh ! fit Bishop avec une affreuse coquetterie de marchand ; — je ne dis ni oui, ni non, monsieur Mac-Nab… Vous allez voir ! vous allez voir !… La chose en vaut la peine… Et pourtant, je veux bien vous avouer tout de suite qu’on me donne plus de mérites que je n’en ai… C’est comme pour les gens d’esprit, monsieur : on leur met sur le dos tous les bons mots qui se disent à vingt lieues à la ronde… Un chat ne peut pas être assassiné la nuit dans les rues de Londres sans qu’on m’en fasse honneur… « C’est Bishop, dit-on, Bishop le burkeur… » Sur ma foi, ni Grey, ni Melbourne, ni Holland, le neveu de Fox, ni Stanley, ni Peel, ni Graham, le sot conformiste, ni Althorp, ni John Russel ; — un assez bon diable, celui-là ! — ni même le vieux Wellington n’est aussi connu que moi… Ceci est un fait, monsieur Mac-Nab… Et je ne vois pas quelle différence on peut faire entre la renommée d’un homme et la renommée d’un autre… Ah ! ah ! c’est long à venir, la réputation, monsieur : vous verrez cela dans votre partie : mais, quand cela vient, c’est pour tout de bon et l’on n’en sait plus que faire… Bishop par-ci, Bishop par-là… Ah ! ah ! Bishop ! Il n’y a que Croquemitaine pour valoir ce nom-là !

Le burkeur riait tant qu’il pouvait et faisait tressaillir l’échelle aux convulsions de sa gaîté sinistre.

— Eh bien, monsieur Mac-Nab, reprit-il plus sérieusement, — ce sont des sottises, voilà tout. On tue quand on a besoin de tuer, assurément… sans cela, en conscience, on serait un pauvre marchand… mais on n’assassine pas, comme les cokneys le croient, du soir au matin dans la rue. Diable ! monsieur, si l’on s’avisait d’agir ainsi, la police serait forcée de donner signe de vie à la fin… son silence coûte bien assez cher comme cela, monsieur ! et la moitié de mon bénéfice y passe… Je ne dis que l’exacte vérité ! — Ah ! ah ! ne croyez-vous pas qu’elle se tait, comme me dit ce pitoyable nigaud de commissaire-adjoint de Lambert-Street, M. Robert Plound. esq., « dans l’intérêt combiné de la science et de l’humanité ? » Ma foi, c’est possible, après tout, et je m’en moque… mais nous ne devons pas aller trop loin pourtant dans l’intérêt combiné de nos épaules et de notre cou… Hé ! hé !… La plaisanterie ne me semble pas trop mauvaise… Et puis, monsieur, Mac-Nab, les corps burkés sont diablement chers… Nous ne faisons guère cet article-là, soit dit entre nous, qu’avec certitude de bon placement et sur commande expresse… Nous voici en bas, monsieur.

Stephen souffrait horriblement. Son sang passait par des alternatives de froid glacial et brûlante chaleur. À chaque instant sa bouche s’ouvrait pour dire à Mr Bishop de se hâter, et il ne parlait point, parce qu’une irrésistible terreur paralysait sa langue.

Mr Bishop ouvrit une porte. Le regard avide du jeune médecin plongea tout-à-coup dans une grande salle voûtée, de forme oblongue, éclairée par des lampes ; tout autour de cette pièce, qui était une cave et tenait à peu près la place qu’occupent les cuisines et offices dans les maisons ordinaires, des tables de marbre, inclinées, s’alignaient.

Les murailles, blanchies à la chaux, renvoyaient, plus blafarde, la pâle lumière des lampes sur des formes humaines, raides, immobiles, couchées, et ressortant avec une extrême énergie sur le marbre noir des tables.

Au milieu de la salle, une grande cassolette, où brûlait de l’encens, tamisait ses minces jets de vapeur à travers les mille trous d’un couvercle d’argent.

Le contraste entre ce jour pâle épandant de toutes parts ses blanchâtres rayons et le jour empourpré du cabinet de Bishop était si grand qu’on aurait pu le croire ménagé à dessein. Il semblait qu’en franchissant le seuil de cette cave mortuaire un voile sépulcral s’interposait tout-à-coup entre la vue et les objets. L’œil, habitué au rouge rayonnement des tentures de l’étage supérieur, gardait sur sa pupille comme une arrière-perception de couleur écarlate qui, se mêlant aux teintes blafardes du caveau, mettait des tons violets aux blancs contours de ces cadavres symétriquement endormis sur leurs sombres couches.

C’était une chose hideuse à voir que cette mort mise à nu, et nette, et parée de commerciales séductions.

Une essence sacrilège avait passé sur ces membres glacés, enlevant la sainte poussière des tombes. On avait tiré ces muscles raidis, peigné ces cheveux mêlés, entrouvert ces lèvres d’où le souffle suprême s’était enfui pour jamais.

Cette jeune fille, arrachée à la terre bénite avait pris une pose lascive sur son lit de pierre. On avait déchiré son dernier voile et ses formes de vierge se prostituaient au regard, privées de la nuit tutélaire et chaste où sa mère la croyait endormie.

Ce vieillard montrait dans toute sa laideur l’effrayant ravage des années. On n’avait point laissé à cette ruine humaine un lambeau de linceul pour voiler son horreur.

Il y avait au moins dix tables et pas une n’était vide.

À peine la porte du caveau s’était-elle ouverte que la parole avait expiré sur la lèvre de Bishop. Ce n’était plus le même homme. Soit par l’effet du changement subit de jour, soit qu’il fût réellement ému, malgré l’affreuse légèreté de son récent discours, ses traits parurent se couvrir instantanément d’une mortelle pâleur.

Il saisit le bras de Stephen. Sa main était froide.

— Tout est blanc ici, murmura-t-il, tout est rouge là-haut… C’est pour oublier… Quand je n’ai pas de rouge autour de moi, monsieur Mac-Nab, tous les hommes me semblent être des cadavres.

Il essaya de sourire et poursuivit en ébauchant un blasphème :

— J’ai oublié la bouteille de gin, voyez-vous, et je ne vaux rien sans gin parmi ce troupeau de coquins morts… C’est pitoyable, mais c’est comme cela… Passons vite et choisissez.

Stephen ne se le fit point répéter. Il s’élança et fit précipitamment le tour du caveau avant que Bishop fût seulement arrivé à moitié route.

Puis il se laissa tomber haletant sur ses deux genoux.

— Merci ! merci ! murmura-t-il.

C’était à dieu qu’il parlait.

— Eh bien ! eh bien ! monsieur Mac-Nab, s’écria de loin Bishop dont la voix paraissait singulièrement troublée ; — vous ne m’attendez pas !… Dites-moi !… ce vieux grigou à barbe blanche a remué, sur ma parole !… il remue encore, tenez !… Ma foi, c’est un métier du diable après tout, monsieur Mac-Nab !

Stephen n’avait garde de répondre ; il était tout entier au bonheur de n’avoir point vu là ce qu’il craignait tant d’y voir.

Bishop le rejoignit, en ayant soin de ne regarder ni à droite ni à gauche. Son pas était mal assuré. Lorsqu’il arriva au seuil, il poussa Stephen sans façon, et se hâta de refermer la porte.

Cela fait, un bruyant soupir s’échappa de sa poitrine.

— Ah ! ah ! monsieur Mac-Nab, s’écria-t-il, sans plus garder aucune trace de son trouble ; — les drôles ont beau me faire la grimace, ils sont à moi et je les vendrai !… Montez, monsieur, montez !… Un mur de six pieds d’épaisseur sépare toute cette clique de la rue, et il faudrait un miracle pour me les enlever. J’ai mes petits moyens, voyez-vous, et je ne vous ai pas tout montré… Un espion pourrait descendre mon échelle et n’y voir que du feu… Je vous dis la vérité, monsieur !… Il m’en a coûté plus de mille livres pour faire établir cela, mais c’est joliment fait, et en pressant le bouton seulement… Vous m’entendez, je pense ?… les tables basculent et laissent voir… Pardieu ! devinez quoi, M. Mac-Nab ?…Vous ne voulez pas deviner ?… ou vous ne pouvez pas, peut-être ?… Eh bien ! elles laissent voir d’honnêtes tonneaux d’ale et de porter… Des tonneaux ayant acquitté le droit et sur lesquels il n’y a pas le plus petit mot à dire… Montez, montez donc : j’ai soif.

Bishop reprit haleine et poursuivit :

— Monsieur Mac-Nab, en définitive, comment trouvez-vous cela, s’il vous plaît ?… Vous ne dites mot ?… Ah ! ah ! ah ! vous avez eu peur, soyez franc ?

— Non, monsieur, répondit Stephen.

— Ni moi non plus ; pardieu ! — Mais j’avais oublié ma bouteille de gin.

En rentrant dans le salon rouge, Bisbop se hâta de réparer son oubli et but coup sur coup deux grands verres.

— C’est l’exacte vérité, monsieur Mac-Nab, dit-il ensuite : je ne changerais pas mon métier contre celui du pape… Voyons !… avez-vous fait votre choix ?

Stephen répondit brièvement que rien de ce qu’il avait vu ne pouvait servir à ses études du moment.

— Oh ! oh ! fit Bishop sans trop de mauvaise humeur ; — tant pis, monsieur, tant pis !… J’espère que vous avez été content de mon exhibition ?

Stephen fit un signe de tête affirmatif.

— Cela suffit, monsieur Mac-Nab. Nous nous arrangerons une autre fois, car je pense que je puis compter sur vous, ajouta-t-il en mettant de la malice dans son gros sourire, — mon avis est que vous êtes venu par pure curiosité… On ne voit pas comme cela en courant et d’un coup d’œil si, parmi dix morceaux, il ne s’en trouve pas un qui puisse convenir… Mais n’importe !… je suis bien aise d’avoir fait votre connaissance, monsieur Mac-Nab.

Stephen salua et se dirigea vers la porte. M. Bishop le reconduisit jusqu’au seuil. Arrivé là, il reprit avec un singulier mélange d’embarras et d’effronterie :

— L’idée me vient, mon jeune gentleman, que vous m’avez pris pour un sot en voyant ma conduite, là-bas… Le fait est que je suis pas à mon aise sans ma bouteille de gin… mais quand j’ai mon gin, voyez-vous, je me moque de tous ces pâles coquins comme du grand Mogol… Au plaisir de vous revoir, monsieur Mac-Nab.

Stephen était médecin et les travaux de l’amphithéâtre émoussent un certain côté du cœur. Nous tomberions hors du vrai, si nous disions que la vue de cette boutique mortuaire avait fait sur lui une impression comparable à celle qu’eût éprouvée à sa place un homme du monde, doué de la sensibilité la plus ordinaire ; néanmoins, en sortant de chez M. Bishop, il ouvrit sa poitrine avec joie à l’air libre du dehors.

Mais ce n’était pas l’idée de la mort qui l’oppressait, c’était l’idée du crime.

Un instant il se donna tout entier à la consolante pensée que les deux sœurs n’étaient point tombées sous la main d’un assassin ; mais la réflexion modéra bien vite sa joie. Bishop n’était pas le seul pourvoyeur des chirurgiens de Londres ; et les autres, moins riches ou moins audacieux, entouraient leur hideux commerce d’un mystère impénétrable.

Stephen n’avait donc aucun moyen d’acquérir à cet égard une complète certitude.

Lorsqu’il revint à la maison de Cornhill, Bess lui dit qu’un homme inconnu l’attendait dans le parloir. Cet homme parlait des deux jeunes filles enlevées…

Betty n’en put dire davantage. — Stephen l’écarta brusquement pour entrer dans le parloir.


XIV


L’ENSEIGNE DE SHAKSPEARE.


Stephen avait complètement oublié Donnor d’Ardagh, le pauvre Irlandais, et l’étrange marché qu’il lui avait proposé à la porte de Bishop le burkeur.

Eût-il songé à Donnor d’Ardagh, le commencement d’explication de Betty, affirmant que l’homme qui attendait dans la salle du rez-de-chaussée parlait des deux jeunes filles, eût rejeté Stephen à cent lieues du pauvre Irlandais.

En entrant dans le parloir, il reconnut Donnor, plutôt à son habit en lambeaux qu’à sa figure, car le pauvre Irlandais s’était assoupi en l’attendant, et son visage, appuyé sur sa main se cachait derrière les touffes en désordre de ses épais cheveux.

Stephen, qui s’élançait avec toute l’ardeur de sa curiosité inquiète, s’arrêta désappointé.

— Il n’y a que vous ici ? s’écria-t-il.

Donnor ne saisit point le sens de ces paroles, mais il s’éveilla en sursaut ; sa main s’appuya, tout d’abord sur son estomac.

— Oh ! murmura-t-il ; — j’ai rêvé que je mangeais du pain !… Cela fait du bien, même en rêve, car je ne souffre plus de la faim…

Il aperçut Stephen et tressaillit de la tête aux pieds.

— Je n’ai pas rêvé, reprit-il ; — j’ai mangé… le prix de mon sang. — Me voilà, Votre Honneur, poursuivit-il avec une tristesse calme. — Je suis allé dans Saint-Gilles. La petite fille a des habits, et j’ai acheté du pain… J’ai eu tort d’acheter du pain, ajouta-t-il en soupirant, car le pain est bon et donne envie de vivre… C’est égal ; me voilà.

Donnor s’était levé et se tenait debout, les bras croisés, en face de Stephen, qui, harassé de fatigue, venait de se jeter dans un fauteuil.

— C’est bien, murmura ce dernier, avec distraction. Je verrai à vous employer.

— Écoutez, Votre Honneur, dit résolument Donnor, pas de retard !… Maintenant que je ne souffre plus, je me sens des idées de vivre. Je n’ai que quarante ans, après tout… finissons-en. J’ai une corde dans ma poche ; vous n’aurez que le clou à fournir.

Stephen le regarda, étonné.

— Remettez-moi les vingt-cinq shellings que vous me devez, poursuivit Donnor, et montrez-moi le chemin de votre laboratoire… ce soir, ce sera fait.

Le souvenir de ce qui s’était passé, revint tout-à-coup à Stephen.

— J’ai besoin d’amis vivants, Donnor dit-il avec un sourire involontaire, et je tâcherai de vous ôter l’envie de vous pendre… Mais avez-vous été toujours seul ici depuis votre arrivée ?…

— Votre Honneur !… Votre Honneur ! s’écria Donnor au lieu de répondre, dites-moi cela mieux et plus au long… Je suis un pauvre homme… il serait mal de me laisser croire… Ne voulez-vous donc point mon corps en échange de votre argent ?

— Assurément non, mon ami, répliqua doucement Stephen.

— Oh !… fit Donnor, étouffé par la surprise.

Puis, il poursuivit avec un flot de volubilité sans pareille :

— J’aurais dû m’en douter… Et ne me l’aviez-vous pas dit déjà dans Worship-Sreet, Votre Honneur ?… Mais je ne voulais pas vous comprendre, parce que j’ai bien souvent espéré… Et cela fait tant de mal d’espérer en vain !… Mais, oh ! Votre Honneur ! quand j’ai vu que vous demeuriez dans cette maison, d’où les deux petites demoiselles m’ont bien des fois jeté leur aumône…

— C’est donc vous qui avez parlé d’elles ? interrompit Stephen.

— C’est moi, Votre Honneur.

— Vous les reconnaîtriez ?…

— Entre mille, sur mon salut éternel !… J’ai parlé d’elles parce que vous m’avez dit dans Worship-Sîreet que vous cherchiez deux jeunes filles enlevées… et j’ai eu peur…

— Ce sont elles que je cherche, Donnor.

— Ce sont elles ! répéta l’Irlandais en joignant ses maigres mains, qu’il éleva au dessus de sa tête ; — ce sont elles, les pauvres anges !… Et les avez-vous retrouvées, Votre Honneur ?

Stephen secoua la tête avec tristesse.

— Oh ! je les retrouverai, moi ! s’écria Donnor en saisissant le bras de Mac-Nab ; je les retrouverai, fussent-elles entre les griffes de ce démon à mille têtes, la Famille !… Je connais cela, moi, Votre Honneur ! Snail et Loo, mes deux enfants, sont tombés au piège et font partie de cette honteuse armée qui assiège incessamment la nuit de Londres… Quand je mourais de faim, j’ai refusé l’argent qu’ils voulaient me donner, parce que la main du fils de mon père est pure, Votre Honneur, Dieu merci !… Mais pour vous, qui avez eu pitié de moi… pour les deux pauvres anges qui ont si souvent soulagé ma misère… oh ! je ne sais pas ce que je ferais !…

— Merci, Donnor, merci, dit Stephen ; — mais qu’espérez-vous ?

— La petite Loo a bon cœur, répondit l’Irlandais, et Snail est un garçon avisé… Votre Honneur, si la Famille est pour quelque chose dans l’enlèvement des deux demoiselles, je le saurai… je saurai où elles sont… Et alors je reviendrai vers vous, afin de suivre vos ordres et de vous aider dans vos efforts.

Stephen, lui serra la main, et Donnor, dont la physionomie, pétrifiée par la misère, s’illuminait maintenant au feu d’un enthousiaste dévoûment, dit encore avec cet accent de reconnaissance que l’hypocrisie la plus habile ne sut jamais imiter :

— Vous avez donné une robe à la petite fille qui était toute nue dans Church-Street, Votre Honneur ; vous avez promis une croix à la pauvre Nell : pour tout cela, je vous avais offert mon corps… Je vous donnerai ma vie, si je peux, Votre Honneur, à vous et aux demoiselles ; — parce que vous trois tout seuls dans Londres entier avez eu pitié du pauvre Irlandais…

Il est certain que le lecteur a très grand désir de savoir ce que mistress Footes, mistress Grubb et mistress Bull, qui, bien entendu, se tenaient en observation à la fenêtre de mistress Bloomberry avec mistress Brown et mistress Croscairn, pour surprendre quelque signe de désolation dans la maison Mac-Nab, pensèrent de l’habit noir en lambeaux et des cheveux hérissés du pauvre Donnor d’Ardagh, mais certaines critiques nous ayant été faites touchant le rôle important que ces vertueuses dames jouent dans notre récit, nous nous bornerons à noter ici l’opinion de mistress Black et de mistress Dodd, qui ne pensèrent rien du tout.

Donnor descendit de toute la vitesse de ses jarrets le trottoir de Cornhill, en se dirigeant vers Saint-Paul. Il était toujours bien faible, et ses misérables jambes, appauvries par un jeûne chronique, flageolaient sous le poids de son corps efflanqué : un coup de poing de Tom Turnbull où de Mich l’eût brisé littéralement comme un verre ; mais sa figure avait perdu son aspect de morne immobilité. Il y avait du feu dans ses grands yeux expressifs et doux ; le travail d’une marche rapide mettait de fugitives couleurs aux pommettes saillantes de ses joues creusées, et l’ensemble de son visage annonçait l’ardeur d’un courage bien au dessus de ses forces.

Il allait le front haut, l’œil assuré, et tout en courant il s’entretenait avec soi-même, suivant l’habitude des gens qui vivent dans la solitude et n’ont point d’oreille amie à qui confier leurs pensées.

— Oh ! le bon jeune gentleman ! se disait-il avec la loquacité redondante des gens de sa nation ; — oh ! le brave cœur !… et les pauvres chers anges !… Oh ! que Dieu, la Vierge et mon saint patron les protègent tous les trois !… Dire que le malheur s’est abattu justement sur cette pauvre maison, la seule dans Londres où j’aie trouvé de bonnes âmes pour avoir pitié de moi… Ah ! Donnor, il faut travailler, chercher, mourir à la tâche… Et tu le feras, Donnor… Oui, oui, je le ferai.

Il s’arrêta, essoufflé, au bout de Fleet-Street, devant Temple-Bar.

— Mais où le trouver, maintenant, ce méchant enfant de Snail ? pensa-t-il ; — Dieu sait où il loge, s’il loge quelque part !… Voyons : il y a le public-house de la femme Peg, dans Before-Lane… mais c’est le soir, aux heures du spectacle… Il y a l’asile du Temple… mais je n’ai pas le mot : on me refusera la porte… Et puis, Snail aime mieux boire et s’amuser que de dormir dans une cave… Ah ! il y a le spirit-shop de Shakspeare ! à deux pas d’ici… Mes pauvres jambes ont grand besoin de se reposer.

Donnor reprit sa course, passa sur la gauche de l’église de Saint-Clément et tourna dans Wych-Street où est situé le spirit-shop de Shakspeare, connu dans Londres entier pour être le rendez-vous des voleurs de toute sorte.

À cette époque, on voyait encore au dessus de la devanture, badigeonnée d’éclatantes couleurs, la fameuse enseigne allégorique : un poisson et un oiseau dans un globe de verre.

Nous avons peine à croire que les habitués de Skakspeare eussent besoin de cet avertissement symbolique pour craindre Newgate et la déportation.

Ce célèbre rookery [15] était alors comme il est encore aujourd’hui, un public-house d’assez belle apparence, situé au milieu de Wych-Street, à peu près à trois cents pas de l’église Saint-Clément. Ses chalands sont toujours, à l’exclusion de toute autre classe de citoyens, des gens de police et des voleurs.

Ces deux castes, que le badaud croit ennemies mortelles, y vivent en parfaite intelligence, et se témoignent mutuellement ces égards que commande une estime réciproque.

Seulement, de temps à autre un policeman en mauvaise humeur croque (arrête) un voleur sans défiance. — L’assistance ne s’en émeut point. C’est dans l’ordre, et ces petits malheurs peuvent arriver à tout le monde.

Nous parlons, comme de raison, du monde qui fréquente le public-house de Shakspeare.

La police de Londres verserait d’abondantes larmes si, par un malheur impossible à prévoir, ce rookery modèle venait à être détruit. Ce public-house, en effet, lui sert de réservoir. Elle n’a qu’à y plonger sa main crochue pour en retirer au hasard, de temps à autre, un plat tout préparé pour la cour des sessions. — Et, par tout pays, la police aime faire preuve de zèle, sans renoncer aux douceurs du far niente habituel. Donnor entra brusquement dans le comptoir et passa le plus vite possible devant l’obèse préposé à la comptabilité du public-house. Celui-ci eut bien velléité de lui refuser la porte du parloir, mais les voleurs de Londres sont sujets à revêtir de singuliers déguisements, et notre homme se ravisa, craignant de mécontenter quelque bandit d’importance caché sous ces misérables haillons.

Il était alors quatre heures de l’après-midi environ. Le parloir du rookery était presque vide. Cependant deux ou trois cases étaient occupées, et, dans l’une d’elles, maître Snail, revêtu du fameux costume de gentleman qu’il avait acheté deux jours auparavant dans Harte-Street, sur l’ordre du bon capitaine Paddy O’Chrane, jouait gravement au whist avec Tom Turnbull et deux autres hommes de la Famille.

Tom Turnbull avait le front bandé à l’aide d’un mouchoir ; mais, du reste, il ne gardait aucune trace de l’affreux combat soutenu par lui a The Pipe and Pot. Le gros Mich, moins heureux ou plus sensible, était entre les mains d’un chirurgien.

Dans une autre case, vis-à-vis d’un miroir suspendu à la muraille, la petite Loo faisait sa toilette pour la promenade du soir. Elle avait disposé en boucles les masses abondantes de ses cheveux blonds, et passait sur ses joues hâves un tampon chargé de vermillon.

La lumière du jour, éclairant ses formes amaigries, rendait plus visibles et plus effrayants les ravages du vice sur cette misérable victime d’une précoce débauche. La pâleur livide de la pauvre enfant perçait sous son rouge, et aucun fard ne pouvait masquer le cercle bleuâtre, profond et large que l’ivresse, les veilles et la souffrance avaient tracé sous ses grands yeux abêtis.

Chaque fois qu’elle levait les bras au dessus de sa tête pour arranger sa chevelure, l’effort arrachait à sa poitrine malade un râle plaintif et rauque. — Elle s’arrêtait alors et buvait du gin.

Quand elle avait bu, un souffle de vie courait par ses petits membres courbaturés. Elle souriait à son miroir, et chantait d’une voix triste un lambeau de refrain obscène.

L’infortunée présentait à elle seule un tableau complet, funeste, honteux, de la dégradation hâtive où meurt en son germe une partie de la jeunesse pauvre de Londres. Tout cœur honnête se fût empli d’une douleur profonde en voyant cette prêtresse impubère de la Vénus anglaise, usée par les repoussants labeurs de ses nuits d’infamie, combattant l’agonie par l’ivresse, et chantant, insoucieuse, parmi le râle déchirant de ses poumons en feu.

Mais il ne faudrait point ici mêler à la pitié le mépris ou la colère. Bien cruel et bien insensé celui qui conspuerait aveuglément la victime, au lieu de garder au bourreau son dédain tout entier, son courroux et sa haine ! — L’homme qui sent donne une larme à ces tristes enfants que la main du vice a flétris et va tuer ; l’homme qui pense cherche un remède à cette lèpre hideuse et mortelle ; l’homme fort s’indigne et se retourne contre le monstre qui pollue ainsi sa propre race, contre ce peuple pourri jusqu’à la moelle, contre cette capitale, grande prostituée experte à toutes hontes, dont la corruption colossale, mise à nu quelque jour, épouvantera le monde, et qui finira par s’écrouler, abîmée comme Sodome ou Ninive, sous le fardeau trop lourd de son ignominie.

Or, il y avait à Londres en ce temps un homme qui sentait, qui pensait et qui était fort. Cet homme avait un coup d’œil perçant et juste ; il vit l’excès du mal et leva pour le combattre un bras de puissance à renverser un empire. — Mais peut-être Dieu veut-il un cœur pur aux ministres de ses vengeances, et cet homme s’était fait bien souvent du crime une arme pour lutter, un moyen pour monter et se grandir à la taille de son gigantesque ennemi…

Pendant que la petite Loo se parait, en chantant et en buvant, des oripeaux fanés qui servaient à sa toilette du soir, Snail, à qui son costume de gentleman inspirait une fierté bien naturelle, poursuivait sa partie de whist avec ses trois camarades qui le trichaient.

— Trois et les honneurs ! dit-il en mêlant les cartes ; — gagné triple, mon camarade Tom… Qui est-ce qui dirait, en me voyant jouer comme cela vis-à-vis de vous, que vous avez presque tué Mich, mon beau-frère ?…

— Pauvre Mich ! dit de loin Loo ; — voilà trois jours qu’il ne m’a battue.

— Buvez, ma sœur Loo, buvez et chantez, voyez-vous, et ne nous empêchez pas de jouer tranquillement, nous autres hommes !

Le tour commença et s’acheva. On avait beau tricher Snail, il gagnait toujours.

— Honneurs égaux ! marquez trois points seulement Tom, dit-il… Ah ça, ma jolie Madge m’a conté cette nuit une histoire de tous les diables… Je veux mourir si j’y comprends un mot… Elle dit que milords de la nuit ont acheté Saunders l’Éléphant, l’ancien géant du cirque d’Astley, pour creuser une mine sous le palais du roi.

— Ce n’est pas sous le palais du roi, répliqua Charlie, le gros waterman, c’est sous le magasin des joyaux de la couronne, dans la Tour.

— Bonne idée ! s’écria Snail ; — mais l’éléphant en aura long à percer, car le magasin est au milieu de la Tour : — et la Tour est large.

— Bah ! dit Tom Turnbull, — fadaises que tout cela… faites attention à vos cartes, vous autres !

— On peut parler tout en jouant, je pense, mon camarade Tom Turnbull ! répartit Snail avec impatience ; — allez voir si les gentlemen des clubs font un rob entier sans causer à leur aise… Voyez-vous, ma femme Madge raconte des choses très curieuses la-dessus : je voudrais qu’elle fût ici ; mais elle s’est embarquée ce matin pour porter des légumes frais et de la viande au brick le Kean, — qui a jeté l’ancre hier au dessus de Greenwich… Elle dit que Saunders fait autant de besogne à lui seul que douze hommes… et il est assez gros pour cela, mes garçons !

— Douze hommes comme toi, escargot bavard ! grommela Tom.

— Comme moi ou comme vous, Turnbull… Il n’y a vraiment pas grande différence… nous sommes tous deux des gaillards ! Quant à ce Saunders, je donnerais, pardieu ! une demi-guinée pour le voir à l’œuvre… Vous souvenez-vous ? l’an dernier, au cirque d’Astley, il soulevait un cheval !

— Il soulevait ce qu’il voulait, fils cadet du diable !… Fournis à pique !

— Je fournis à pique, Tom… et j’invite à trèfle, mon camarade… C’est Paddy, le capitaine, savez-vous, qui est le cornac de l’éléphant… Je lui demanderai de me faire voir cela.

— Le fait est que ce doit être joli, dit Charlie, — mais si on enlève les joyaux de la couronne, que nous en reviendra-t-il ? quelques shellings ?… Ah ! si Son Honneur n’était pas venu, Turnbull, nous aurions maintenant les bank-notes de M. Smith…

— Et quelle bamboche ! s’écria Tom.

— Quel fun ! dit Snail…

Loo toussa dans sa case et sa salive se teignit de sang.

— Je n’ai plus de gin, murmura-t-elle.

Puis elle ajouta en pressant de ses deux mains sa poitrine haletante :

— Le feu revient… le feu !… C’est du feu que j’ai là-dedans !

Ce fut à ce moment que la porte du parloir, brusquement ouverte, donna passage à Donnor d’Ardagh.

— Tiens ! tiens ! s’écria Snail sans se déconcerter ; voilà le père !… Vous feriez bien d’ôter votre chapeau, Tom Turnbull… Ma sœur Loo, faites la révérence, je vous prie.


XV


DONNOR.


À l’aspect de Donnor d’Ardagh et de son habit noir en lambeaux, le premier mouvement des bandits assemblés dans le parloir de rookery fut de rire : mais l’honnête visage du pauvre Irlandais portait en soi quelque chose qui commandait l’intérêt, ce qui, joint aux paroles de Snail, fit taire les éclats de leur bruyante gaîté.

— Ah ! c’est ton père, cela, Snail, dit Tom en touchant son chapeau : — diable !…

Le gros Charlie et l’autre joueur firent un signe de tête amical.

— Oui, c’est mon père, s’écria Snail, mon brave homme de père qui vient boire avec nous, pardieu !

Donnor avait continué de s’avancer d’un pas précipité tant qu’avait duré son élan ; mais sa course l’avait épuisé. Il se laissa tomber sur un banc et tâcha d’étancher, avec l’aide de ses mains, la sueur de son front.

— Voulez-vous boire, daddy (papa) ? demanda Snail ; je vous présente ces trois gentlemen qui sont mes amis et mes camarades.

Les trois gentlemen firent trois saluts tels quels.

— Si ma femme Magde n’était pas sur l’eau, pardieu ! poursuivit Snail en relevant son col avec une gravité grotesque ; — je vous la présenterais, daddy.

Donnor ne répondait point et regardait son fils avec un muet étonnement. Le ton de Snail avait été, depuis le commencement de cette scène, sans aucun mélange d’irrespectueuse raillerie. Le petit drôle était arrivé à ce point de pouvoir dire toutes ces sottises de la meilleure foi du monde.

— Je n’ai pas soif, dit enfin l’Irlandais avec effort ; — vous avez de beaux habits, Snail.

— Oui, daddy… je ne suis pas mécontent de mon tailleur… Je pense que ma toilette est celle de tous les gens comme il faut.

— Pauvre Nell ! murmura Donnor.

Snail n’entendit pas. S’il eût entendu, il n’eût point compris ce qu’il y avait d’amère douleur dans le souvenir évoqué d’une chaste épouse en face de la dépravation d’un fils.

— Daddy, reprit-il de ce ton de bonne amitié que prendrait un fils honnêtement parvenu en face de son père resté pauvre, — vous ne vous soignez pas assez ! Vous êtes maigre comme un paratonnerre, daddy… N’est-ce pas, Tom ?… Que diable ! vous me ferez passer pour un mauvais fils !

— Laissons cela, enfant, dit Donner avec une gravité pleine de tristesse ; je ne suis point venu ici pour m’occuper de moi… Où donc est votre sœur, Loo ?

— Loo !… par dieu ! j’y pense, daddy, vous avez raison… j’avais engagé Loo à venir vous faire la révérence, comme c’est son devoir… Elle sera ivre, dad, peut-être, voyez-vous… C’est la moindre des choses… il faut bien qu’elle humecte sa pauvre poitrine… Mais où diable est-elle ? ajouta-t-il en parcourant le parloir du regard.

Loo avait disparu.

— Par exemple, voilà qui n’est pas bien, reprit Snail d’un ton sentencieux ; — voyez-vous, Tom, mon ami, je n’aurais jamais cru cela de ma sœur Loo… Que diable ! il faut savoir un peu se conduire… Loo ! ma sœur Loo !

— Assez, Snail, dit l’Irlandais, je vous parlerai seul.

— Du tout, daddy, du tout ; il faut que Loo apprenne les bonnes façons… Elle est la sœur d’un gentleman et ne doit point agir comme une fille sans aveu… Loo ! ma sœur Loo !

On entendit le bruit étouffé d’une toux convulsive que l’on cherchait à réprimer.

— Eh ! je savais bien ! s’écria Snail ; — elle est tombée dans quelque coin… Si c’est comme cela, vous sentez, daddy, qu’il n’y a rien à dire… quand on est ivre…

— Cette toux est affreuse, murmura Donnor qui s’était levé.

— C’est une mauvaise toux, daddy… Mais avec du gin on la fait taire… Tenez ! je vois le bout de sa robe.

Il s’élança et tira le bras de Loo cachée derrière la cloison d’une case. — La pauvre petite fille faisait résistance. L’abrutissement de ses facultés intellectuelles avait empêché le poison de l’exemple d’agir aussi efficacement sur elle que sur son frère Snail : elle pouvait encore avoir honte devant son père qu’elle aimait.

C’était pour cela qu’elle s’était cachée.

Snail la fit sortir de force de sa case et la poussa au devant de Donnor en disant :

— Allons, Loo, par le diable, ma sœur, pas d’enfantillage ! Faites la révérence au daddy, Loo !

La petite fille, confuse, mit ses deux mains sur ses yeux humides.

— Père !… oh ! père !… murmura-t-elle en pleurant.

Donnor avait l’âme brisée. La vue de cette toilette caractéristique, de ces oripeaux d’infamie, la vue de ce fard plaqué sur des joues hâves, aux pommettes desquelles le gin et la consomption avaient mis seulement une étroite tache de sang, la vue de cette poitrine creuse et convulsivement soulevée, tout cela le navrait. Le doigt de la mort était sur cette enfant parée pour l’orgie. Elle haletait parmi ses larmes, et sa toux, contenue, amenait une salive rougeâtre à ses lèvres décolorées.

— Elle ressemblait à Nell pourtant autrefois, pensa Donnor. — Pauvre Nell ! elle a bien fait de mourir !

Loo se tenait toujours devant son père, immobile et les yeux, couverts de ses mains. Donnor lui mit au front un baiser en levant son regard humide vers le ciel.

— Que Dieu ait pitié de vous, ma fille, dit-il.

— Oh ! murmura Loo, je vous aime, daddy… et je pleure quand je pense à vous… Mais il me faut du gin pour éteindre le feu qui est là dedans.

Elle pressait à deux mains sa poitrine.

— Du feu, ajouta-t-elle, du feu, toujours… Si vous saviez, daddy, comme je voudrais mourir !

Donnor fit un geste de muet désespoir.

— Diable, dit le gros Charlie, — ça commence à m’ennuyer.

— Cet habit noir est un vrai rabat-joie, répliqua Tom Turnbull. — Mais pas d’esclandre, vous autres ; il a l’air d’un brave homme.

— Vrai, dad, vous me faites pleurer comme un enfant, s’écriait pendant cela Snail, qui, réellement, s’était ému sans trop savoir pourquoi… Un gentleman ne doit pas pleurer, que diable ! et d’ailleurs, j’ai donné mon mouchoir de batiste à ma jolie Madge… Allons daddy ! allons Loo ! assez de jérémiades comme cela, ou que Dieu me damne !… et vive la joie !…

Snail termina cette harangue éloquente par un formidable miaulement qui fit sauter à la fois tous les personnages présents. Malgré ses prétentions au titre de gentleman, Snail, enchanté de l’effet produit, allait redoubler, lorsqu’un regard de son père lui ferma la bouche.

— Du diable si on peut rire avec vous, daddy, grommela-t-il.

— J’ai à vous parler, Snail, dit doucement Donnor qui se souvenait du motif de sa visite.

— Me parler, dad ?… en particulier, je pense ?.. Quelque secret de famille, que le père veut me confier, ajouta-t-il en se tournant vers ses camarades. Je suis le fils aîné, voyez-vous… l’héritier présomptif, ma foi !

— Faites vos affaires, monsieur Snail, dit gravement Tom Turnbull.

— Gardez-moi mon jeu, reprit celui-ci… faites un mort… Je vais revenir. — Daddy, je suis à vous.

Donnor conduisit ses deux enfants à la case la plus éloignée et s’assit entre eux.

Turnbull se prit à mêler les cartes.

— Le fait est, dit-il avec une sorte de sérieux, que si j’étais le père de deux vermines semblables, — et honnête homme, par hasard, je les écraserais l’un contre l’autre, moi !

— Bah ! grommela Charlie, Loo n’a pas quinze jours à vivre, et Snail ne fera pas long-temps attendre le gibet… Tu perdrais ta peine, Turnbull.

Trois jours se passèrent. Le pauvre Donnor d’Ardagh, dans son zèle enthousiaste, avait promis à la légère plus qu’il ne pouvait tenir. Snail ne savait rien et n’avait nul moyen de savoir, malgré son intelligence réellement fort précoce. La grande Famille, en effet, n’avait garde de confier ses secrets à ses agents subalternes. — Snail avait juré foi d’homme qu’il allait donner satisfaction à son père sous vingt-quatre heures. Présomptueux, vain et ne manquant pas, d’ailleurs, d’une certaine bonne volonté, il tâcha peut-être, mais ne réussit point.

Au bout de ces trois jours, Stephen n’avait donc encore aucun indice qui pût le mettre sur la trace des deux sœurs. Il savait seulement qu’elles n’étaient point tombées sous les coups des assassins de la Résurrection. C’était une consolation négative, un prétexte d’espérer, un encouragement à continuer sans relâche les démarches et les recherches.

Donnor d’Ardagh se multipliait. Son zèle ardent lui donnait des forces. Il allait, tant que durait le jour, s’informant, furetant, épiant. Le soir venu, il rendait compte à Stephen des efforts de sa journée, et comme ses efforts avaient été vains, il s’accusait amèrement de son impuissance.

Dans l’univers entier, il n’y a peut-être pas deux peuples aussi essentiellement différents l’un de l’autre que les Anglais et les Irlandais. Autant les premiers sont dignes jusqu’à la morgue, réservés jusqu’à la froideur, personnels jusqu’à cet égoïsme qui s’accole à leur nom dans les deux mondes en façon de locution proverbiale, autant les autres sont d’abord facile, communicatifs, empressés, serviables, et toujours prêts à se mettre à la disposition d’autrui.

Ces qualités aimables sont, il est vrai, accompagnées chez l’Irlandais d’une sorte d’exagération folle. Il parle de mettre sa main au feu pour un ami d’un jour, et vous jette à la tête, après un quart d’heure de connaissance, l’offre brusque de sa bourse et de son cœur.

On peut prendre son cœur qui est bon, quoique versatile, étourdi, oublieux.

Mais nous défions qui que ce soit de prendre sa bourse. — Ceci soit dit sans l’offenser, car, s’il en avait une, nous croyons sincèrement qu’il l’ouvrirait volontiers.

L’Anglais, au contraire, a une bourse, toujours, mais il ne l’ouvre point, si ce n’est pour prodiguer tout-à-coup, un jour où la fantaisie le talonne, son revenu de deux années avec le faste bruyant d’une ostentation grossière et brutale. — Si le Times enregistrait dans ses incommensurables colonnes les noms des gens charitables, les Anglais se ruineraient en aumônes.

Aussi, sont-ils très forts pour les associations de bienfaisance, où l’aumône se fait à grand bruit, et où chacun a le droit de signer son offrande.

Il n’y aura pas beaucoup d’Anglais dans le royaume des cieux.

L’Anglais est loyal commerçant ; sa parole vaut sa signature, qui est bonne ; il ne s’engage jamais à la légère. L’Irlandais, malheureusement, ne suit point cette méthode. S’il fait un commerce, ce qui est rare, il joue au plus fin, promet sans tenir et laisse protester ses billets.

Mais, hors du commerce, l’Anglais reste toujours un marchand : il y a de l’usurier jusque chez les lords. L’Irlandais, au contraire, sait être homme. Tous les sentiments généreux sont en lui. Il aime, il se dévoue, et sa reconnaissance, lorsqu’elle parvient a percer l’atmosphère d’oubli et d’étourderie où nage son cœur d’enfant, revêt tous les caractères de la passion.

Si l’Angleterre atteignait enfin le but de ses désirs, et parvenait à dominer le monde, l’univers se mourrait bientôt du spleen. Si l’Irlande devenait un peuple et prenait la tête des nations, quels gais meetings on verrait de tous côtés ! New-York trinquerait avec Berlin, Canton avec Paris, et la polka serait dansée, le jour et la nuit, sur toute la surface du globe.

On sait l’immense iniquité de la conduite de l’Angleterre vis-à-vis de l’Irlande. Ce compte-là se balancera quelque jour, et John Bull, — qui s’engraisse de l’autre côté du canal Saint-Georges, sous l’espèce d’un millier d’épais bénéficiaires protestants, verra sa portion rognée. — Daniel O’Connell a déjà bien de la peine à empêcher de mordre les longues dents de l’Irlande, aiguisées par un jeûne de deux siècles.

En attendant, une chose qui mérite d’être notée, c’est la haine hargneuse de l’Anglais protestant contre l’Irlandais catholique. On dirait que les premiers pressentent le terme prochain de leur odieuse et usuraire tyrannie. — Quand le bourreau descend à la haine, c’est qu’il a grand’peur de sa victime.

Quant au mépris systématique affiché long-temps par la métropole, les événements se sont chargés eux-mêmes d’en faire justice.

Donnor d’Ardagh était un véritable Irlandais, mais les défauts particuliers à sa race étaient mitigés chez lui par une sorte de mélancolie native. Il n’en était pas exempt tout à fait, et peut-être avait-il montré plus d’une fois en sa vie l’oublieuse versatilité du caractère national. Mais ici la main de son bienfaiteur l’avait tiré d’une détresse si profonde ! C’était la vie qu’on lui avait donnée en aumône, et puis tout-à-coup sa reconnaissance ardemment excitée s’était trouvée en face d’un malheur. Elle n’eut pas le temps de se refroidir. Donnor se mit à l’œuvre aussitôt. Faible, il travailla comme un homme fort. Une fois l’œuvre commencée, il la continua sans se lasser. Plus on sert, plus on veut servir, quand on a l’âme bonne. Le dévoûment se multiplie par lui-même dans sa course, et il est au cœur de l’homme une faculté sublime qui le pousse à aimer mieux à mesure qu’il sacrifie davantage.

Désormais la rainure était creusée. Donnor appartenait à Stephen plus complètement que si le jeune médecin eût accepté le fantastique marché proposé naguère devant la porte de Mr Bishop, dans Worship-Street.

Par malheur, le pouvoir du pauvre Irlandais était loin d’avoir les mêmes proportions que son zèle.

Stephen luttait avec son énergie calme et le sang-froid de son courage contre l’accablement qui le gagnait. Sa mère, brisée par ce coup affreux qui l’avait frappée à l’improviste, gardait le lit, et Mac-Nab partageait le temps que lui laissait l’activité de ses recherches entre le chevet de la vieille dame malade et le chevet de Frank Perceval.

Ce dernier était en voie de convalescence, et le vieux Jack se délectait à constater chaque matin un peu de mieux.

— Celui-là, au moins, disait-il, fera mentir la devise du grand écusson… une bien belle devise pourtant : Mors ferro nostra mors !… mais pas agréable à mettre en action… Nous avons tiré de là Son Honneur : que Dieu soit béni !

Depuis cette nuit de veille qui avait précédé la fatale nouvelle, cette nuit où le monologue de Stephen, tourmenté à la fois par sa jalousie et ses souvenirs, s’était rencontré d’une façon si extraordinaire avec le rêve de Perceval, le jeune médecin n’avait point eu le temps d’entretenir son ami. Ses visites n’avaient été depuis trois jours que de courtes apparitions. où il se hâtait de faire son office de médecin, pour s’échapper aussitôt après et reprendre sa pénible tâche.

Il n’avait point cependant oublié son dessein d’interroger Perceval. Loin de là, son désir s’était accru parmi les circonstances funestes où il venait de passer, parce que l’enlèvement des deux sœurs se rattachait pour lui, par un lien vague, du reste, et qu’il ne savait point définir, au sujet de ses sombres méditations durant la nuit de veille.

Bien des fois, depuis trois jours, il s’était dit que l’inconnu de Temple-Church n’était point étranger à l’enlèvement.

Cette idée ne tenait point devant le raisonnement, car la conduite d’Edward, durant cette soirée qui avait été comme le prologue des malheurs du pauvre Stephen, prouvait clairement qu’il ne connaissait point les deux sœurs. Et d’ailleurs, la connaissance admise, pourquoi le beau rêveur eût-il enlevé deux jeunes filles ? Les larrons de sa tournure se contentent d’une proie à la fois, et ne sont point si prévoyants que de se faire une réserve de maîtresses.

Mais Stephen avait beau se répéter toutes ces choses raisonnables, il n’y croyait point. Il y avait en lui le parti pris de haïr le magnifique inconnu de Temple-Church, et les Écossais sont presque aussi entêtés que les Gallois.

Le soir de ce troisième jour, il quitta sa mère à la brune, et s’achemina vers Dudley-House, résolu à tenter de découvrir ce qu’il pouvait y avoir de commun entre le rêve de Perceval et sa préoccupation à lui.

Ce rapprochement étrange, cette rencontre du sommeil et de la veille pouvait n’être qu’un hasard. Mais…

Mais, en définitive, on expliquerait toutes choses avec ce mot : hasard ! Et toutes choses seraient assurément fort mal expliquées.

— Eh bien ! ami, s’écria Perceval dès que Stephen fut entré dans sa chambre, — quelles nouvelles aujourd’hui ?

— Aucune ! répondit tristement Stephen.

— Pauvre Mac-Nab ! que je voudrais être debout pour vous aider dans vos rechercher… Ah ! chaque minute me montre plus grand le mal que m’a fait ce marquis de Rio-Santo !… Pensez-vous que je me puisse me lever demain, Stephen ?

Stephen lui tâta le pouls et l’examina.

— Peut-être, dit-il ensuite ; — vous êtes mieux Perceval ; on ne peut plus craindre de vous faire parler… et j’ai d’importantes questions à vous faire.

— Des questions ? répéta Frank étonné ; — je suis prêt à vous répondre… mais que pouvez-vous avoir à me demander qui nécessite un début si solennel ?

Stephen essaya de sourire.

— Mon Dieu ! dit-il, ma tristesse déteint sur toutes mes paroles et sur toutes mes actions, Frank… mais ce que j’ai à vous demander n’est rien moins que solennel… Au contraire, il s’agit d’une circonstance futile et qui emprunte tout son intérêt à un souvenir, terrible, l’assassinat de mon père, — qu’une rencontre récente est venu raviver en moi. Voici ce dont il s’agit, Perceval.

Stephen raconta ici en peu de mots ses sombres méditations, tandis qu’il veillait au chevet de son ami blessé. Il parla de sa jalousie, de l’inconnu de Temple-Church et de sa ressemblance avec l’assassin de son père.

— Quelque chose manquait à cette ressemblance, Frank, ajouta-t-il ; quelque chose dont je ne pouvais me rendre compte… et c’est vous qui, en rêvant, avez mis fin à mes incertitudes.

— Comment cela ? dit Frank.

— Je cherchais le trait, — la chose, — qui manquait à cet homme pour ressembler parfaitement au meurtrier… et vous avez prononcé le nom de la chose qui manquait…

— Ah !… fit insoucieusement Perceval.

— Vous avez dit : la cicatrice…

— La cicatrice !… répéta Frank, qui pâlit et se souleva à demi.

— Puis vous avez dépeint cette cicatrice…

— Ah ! fit encore Perceval, mais non plus cette fois avec insouciance ; — et, dites-moi, ai-je prononcé le nom du marquis de Rio-Santo ?

— Non, répondit Stephen qui, à son tour, s’étonna ; — vous savez donc ce que je veux dire ?

Frank tourna la tête vers le portrait de miss Harriet Perceval qu’éclairaient confusément les derniers rayons du jour.

— Oui, Stephen, oh ! oui, murmura-t-il avec une douloureuse émotion ; — je sais ce que vous voulez dire… Pauvre sœur !… ce rêve me vient souvent… et c’est un horrible rêve !…


XVI


SUR LA GRAND’ROUTE.


Le regard que Frank Perceval avait jeté sur le portrait de sa sœur était si douloureux, ses dernières paroles étaient empreintes d’une tristesse si profonde, que Stephen garda un silence embarrassé, craignant d’avoir involontairement ravivé de cuisants souvenirs.

Il ne se trompait pas. Sa question venait de rouvrir une blessure plus cruelle que celle qu’avait faite l’épée du marquis de Rio-Santo.

Frank lui tendit la main et reprit :

— Vous êtes mon seul ami, Stephen, et je vous dois confiance… Mais il y a certaines douleurs qu’on recouvre d’un voile… certaines blessures qu’il ne faut point mettre à nu…

— Frank, interrompit Mac-Nab, excusez-moi, je vous en conjure, et ne dites pas un mot de plus.

— Je souffre bien, quand ce rêve envahit mon sommeil, reprit lentement Perceval qui sembla n’avoir point entendu l’interruption de Stephen ; — pauvre Harriet !… elle était jeune… et belle… et heureuse, Stephen !… Approchez-vous de moi… plus près encore, je veux vous dire pourquoi est morte ma sœur Harriet… à vous seul, entendez-vous, Mac-Nab.

Il s’arrêta et parut un instant absorbé dans ses souvenirs. Stephen attendait.

— C’est un récit étrange ! poursuivit Perceval, — étrange et tout plein d’aventures qui sembleraient être du domaine de l’imagination… Hélas ! tout y est vrai, pourtant… tout n’y est que trop vrai !… Parfois, je doute, tant mes souvenirs ressemblent aux folles fantaisies d’un songe…Mais mon doute se brise contre le marbre d’une tombe, Mac-Nab…

C’était il y a deux ans. Harriet, recherchée en mariage par Henry Dutton, lord Sherborne, qu’elle aimait, voulut passer la fin de la saison auprès de notre mère, et nous partîmes pour l’Écosse dans les premiers jours de juillet.

Harriet était une noble enfant : nous nous aimions tous deux. — Vous le savez, Stephen, car je vous parlais toujours d’elle autrefois, — nous nous aimions tous deux plus encore que ne s’aiment un frère et une sœur dans la vie commune. Aussi le voyage fut-il charmant et joyeux. Nous étions seuls dans une chaise bien attelée. Nous causions d’avenir, nous causions de nos amours, de lord Sherborne, de Mary Trevor… Oh ! Stephen, le temps passait vite, et nous n’avions garde de maudire les mauvais chemins des comtés du nord.

Nous franchîmes la frontière. Il faisait un temps magnifique et, lorsque nous entrâmes dans Annan, dix heures du soir sonnaient au clocher de la vieille église.

— Allons jusqu’à Lochmaben, me dit Harriet.

Je faisais toujours avec plaisir ce qui semblait lui plaire, Stephen.

— Allons jusqu’à Lochmaben, répondis-je ; nous demanderons à coucher à M. Mac-Farlane, l’oncle de mon ami Mac-Nab.

Les chevaux de notre chaise furent changés et nous nous remîmes en route, conduits par un postillon écossais.

D’Annan à Lochmaben, vous savez cela mieux que moi, Stephen, puisque c’est votre lieu de naissance, la route passe incessamment au travers de paysages admirables. Nous regardions, ma sœur et moi, charmés de minute en minute, par des aspects nouveaux, sombres, gracieux ou grandioses, auxquels la blanche lumière de la lune prêtait de fantastiques séductions.

Mais nous avancions bien lentement, parce que les belles routes sont rares dans les contrées pittoresques. — Ma montre disait minuit que nous étions encore à plusieurs lieues de Lochmaben.

Néanmoins, nous étions sans inquiétude aucune. Harriet s’applaudissait même de ce retard qui prolongeait les plaisirs de cette belle nuit.

Pauvre sœur, cette nuit vit son dernier sourire.

Je venais de replacer ma montre dans mon gousset, lorsque notre chaise heurta violemment contre un objet placé en travers de la route. Elle surmonta ce premier obstacle, grâce à l’élan des chevaux, mais ce fut pour retomber lourdement, désemparée, dans une tranchée qui, à vingt pas plus loin, coupait la largeur du chemin.

Ni Harriet ni moi ne fûmes blessés. Le postillon défila d’assez bonne grâce une kyrielle de jurons écossais, et maudit les agents voyers du gouvernement qui, sous prétexte de réparer les routes, creusent de véritables pièges où viennent se prendre les pauvres voyageurs.

Cette tranchée, Stephen, était en effet bien réellement un piège ; mais j’ai tout lieu de croire qu’elle n’avait point été creusée par la main des agents du gouvernement. Quant au premier obstacle qui avait commencé le désarroi de notre équipage, c’était tout bonnement un tronc d’arbre, jeté à dessein en travers du chemin.

Nous descendîmes. Je fis asseoir sur le gazon Harriet, effrayée, et je voulus visiter la chaise. À mon avis, elle aurait pu marcher encore. Néanmoins, le postillon écossais nous déclara, en appuyant son dire de force serments, que continuer le voyage ce serait exposer gratuitement notre vie.

Je n’avais nulle raison de me défier de cet homme, Stephen. Je le crus.

Les nuits sont fraîches de l’autre côté du Solway. Lorsque je revins vers Harriet, elle commençait à trembler de froid.

— Où passerons-nous la nuit, Frank ? me demanda-t-elle.

C’était plus que je me pouvais dire, et je renvoyai la question à notre postillon qui me répondit :

— Il y a bien le château du laird, de l’autre côté de la montée, Votre Honneur ; mais du diable si Duncan de Leed se dérangerait à cette heure de nuit pour nous ouvrir !…

— Vous étiez si près que cela de Crewe ? interrompit ici Mac-Nab.

— Nous étions à un mille tout au plus du château de votre oncle, Stephen. Et encore, lorsque je dis un mille, c’est pour me conformer à la mesure de notre postillon, car je crois, moi, que nous en étions beaucoup plus près que cela.

— Poursuivez, dit Stephen. Je devinerai bien facilement par la suite de votre récit la place où s’arrêta votre chaise… Ne connais-je pas chaque pouce de terrain qui est entre Annan et Crewe ?

Perceval reprit :

— Et n’y a-t-il aux environs que le château du laird ? demandai-je au postillon ?

J’ignorais alors que celui qu’on appelait le laird fût M. Mac-Farlane.

— Il y a bien encore la ferme de Leed, au nord du château, répondit le postillon ; mais autant aller jusqu’à Lochmaben !… Je ne vois guère que la maison de Randal…

— La maison de Randal Graham !… s’écria Stephen.

— Vous connaissez cette maison, Mac-Nab ? demanda Frank.

— Si je connais cette maison !… Oh ! oui, je la connais… C’est là que fut assassiné mon père…

— C’est là que fut déshonorée ma sœur ! prononça Perceval d’une voix profonde et contenue.

Il y eut, entre les deux jeunes gens, un moment de silence douloureux. Frank s’était mis sur son séant et croisait ses deux mains sous sa couverture. Son noble visage pâli parla souffrance avait une expression d’austère tristesse. — Stephen appuyait sa tête sur sa main.

— C’est là une étrange coïncidence, dit enfin Perceval.

Puis il ajouta brusquement en levant les yeux sur son ami :

— Stephen, répondriez-vous de votre oncle Mac-Farlane ?

— Je ne vous comprends pas !… murmura le jeune médecin étonné.

— Vous avez foi en lui, je le vois, reprit Frank… c’est bien… Je vous prie de ne me point demander compte de ma question avant la fin de mon récit… Je crois, j’espère, que quelque clarté pourra jaillir pour tous les deux de cet entretien ; car l’assassin de votre père, Stephen, doit être le bourreau de ma sœur.

— Je le crois comme vous, répliqua Stephen.

— La maison de Randal Graham, poursuivit Perceval, est, vous le savez, séparée de la route par un épais bouquet de chênes, et s’élève entre deux monticules boisés, sur la limite des ruines de l’ancienne abbaye de Sainte-Marie-de-Crewe… J’ignore, du reste, dans quelle position le château de votre oncle se trouve par rapport à la maison et aux ruines… jamais je ne suis revenu dans ce lieu funeste.

— Le château d’Angus Mac-Farlane, répondit Stephen, n’est autre chose que l’ancien corps de logis du couvent de Sainte-Marie. Il s’élève, au delà des ruines, à un demi-mille de la maison de Randal.

— Ah ! fit Perceval, dont le front se plissa ; — l’Écossais m’avait menti… Et dites-moi, Stephen, savez-vous ?… Mais vous étiez bien jeune quand vous avez quitté le comté de Dumfries…

— Je connaissais les ruines comme cette chambre, Frank, et je n’ai rien oublié.

— Eh bien ! vous pourrez peut-être me répondre… N’entendîtes-vous parler jamais de souterrains… de passages communiquant, à travers les ruines, entre la maison de Randal et le château de Crewe ?

— Jamais, répondit Stephen.

— Où communiquent-ils alors ? murmura Frank, comme en se parlant à lui-même.

Il ajouta tout haut :

— Y-a-t-il donc, dans les environs, un autre château que celui de Crewe ?

— Aucun, à plus de deux lieues à la ronde… Mais, qui vous a parlé de l’existence de ces souterrains ?

— Je les ai traversés, répliqua Frank : — ils sont longs, et, dans leurs vastes détours, un homme peut aisément se perdre… Nous reviendrons sur ce sujet, Stephen. — Il était un peu plus de minuit lorsque nous arrivâmes au seuil de la maison de Randal. Ma sœur souffrait et avait peur par ces sauvages et sombres chemins que n’éclairait plus la lumière de la lune. Moi-même, je me sentais tourmenté d’une vague inquiétude.

Le postillon frappa. Presque aussitôt nous entendîmes battre le briquet à l’intérieur et une voix nous cria : — Qui vive ?

— Bien votre serviteur, monsieur Smith, répondit le postillon. C’est un jeune lord et sa lady, dont la chaise s’est brisée au dessus du Trou de Roos, — que le ciel confonde les gens du roi payés pour entretenir les bonnes routes d’Écosse ! — brisée comme un verre, monsieur Smith.

— Et ici, qui es-tu ? demanda la voix.

— Oh ! moi, je suis le postillon Saunie, Saunie d’Annan, Saunie l’aboyeur, monsieur Smith.

La porte s’ouvrit. — M. Smith, personnage dont la figure se cachait presque entièrement sous un vaste garde-vue de soie verte, nous accueillit par un froid et cérémonieux salut.

— Monsieur, lui dis-je, veuillez accueillir tout d’abord nos remerciements, Sans votre hospitalité…

— Jeune homme, interrompit M. Smith avec un son de voix cafard, — j’espère que ni vous ni la jeune dame n’êtes dans les lacs de la grande prostituée qui s’assoit sur sept montagnes [16] ?

— Nous ne sommes pas catholiques, monsieur.

— Dieu soit béni, jeune homme… Et j’espère que la jeune dame vous appartient chrétiennement, qu’elle est la chair de votre chair…

— Cette jeune dame est ma sœur, répondis-je.

— Ah ! fit M. Smith, qui, sous son garde-vue, me parut faire subir à la pauvre Harriet un minutieux examen ; — Maudlin !

— Qu’y a-t-il ? cria de loin une voix flûtée.

— Faites préparer deux chambres séparées, dit M. Smith.

— Monsieur, voulus-je objecter, ma sœur est faible et souffrante ; je désirerais ne point la quitter.

— Fi ! jeune homme ! si !… La nuit est l’heure de puissance du démon tentateur… La nuit…

— Quoi ! monsieur, m’écriai-je avec indignation et dégoût, — oseriez-vous supposer ?…

— Le cœur humain, jeune homme, déclama M. Smith en nasillant, est un sépulcre blanchi… La chair est faible… et si vous ne voulez point vous conformer aux règles de ma maison, allez-vous-en coucher au clair de lune.

M. Smith salua gravement et se retira.

L’instant d’après, un valet apporta quelques rafraîchissements, auxquels Saunie, notre postillon, fit le plus grand honneur. Harriet et moi, nous touchâmes à peine aux mets qui nous furent présentés.

— Quel est donc ce M. Smith ? demandai-je à Saunie.

— Oh ! s’écria-t-il la bouche pleine, — c’est ce gentleman qui vous a parlé tout à l’heure avec une visière verte sur le nez.

— J’entends bien, mon brave, mais quel homme est-ce ?

— Quel homme c’est ? répéta Saunie d’un air innocent ; — oh ! c’est un homme comme vous et comme moi, milord… Je vais me coucher… Soyez tranquille ; demain, la chaise marchera tout aussi bien qu’il le faudra pour vos besoins.

Harriet et moi, nous suivîmes l’exemple de Saunie et nous nous retirâmes dans nos chambres. Elles étaient contiguës et séparées seulement par une porte close, à travers laquelle nous aurions pu causer. — Je pensais qu’au demeurant M. Smith aurait pu faire pis que cela.

J’entendis Harriet se mettre au lit et sa douce voix me cria bonsoir !

J’étais las. Je me jetai tout habillé sur ma couche et je m’endormis presque aussitôt ; — mais, vous savez, Stephen, de ce sommeil inquiet, léger, vivant, qui laisse aux organes la faculté de sentir.

Ce sommeil est perfide, mon Dieu ! on entend et l’on croit rêver…

Ce fut ce qui m’arriva. Ma fenêtre était restée par hasard ouverte. À peine avais-je fermé les yeux qu’un bruit de voix contenues vint tourner autour de mes oreilles. — Aujourd’hui que je me rends compte des événements, je pense que ces voix venaient du dehors et qu’on causait sous ma fenêtre.

— Elle est belle, disait une voix que je crus reconnaître pour celle de M. Smith, bien qu’elle eût dépouillé son accent de cafardise puritaine.

— Oui, répondait une autre voix, mais ce n’est pas la jeune duchesse de ***, et du diable si c’est la peine de jeter des chênes en travers de la route pour si peu de chose !… C’est prendre un lapin dans un piège à loup, ma foi !

— Elle est belle, dit encore M. Smith, et Son Honneur est au château.

— Je sais bien… Son Honneur n’en fera qu’une bouchée ; — mais il devait y avoir cinq mille livres et des bijoux dans la chaise de Leurs Grâces, le duc et la duchesse de ***, tandis que dans la chaise de ceux-ci nous n’avons rien trouvé du tout… On ne creuse pas des tranchées pour cela, major, que diable !

— Eh ! Paulus, mon ami, le chêne et la tranchée ne seront pas perdus, — bien que, après tout, le chêne soit trop mince et la tranchée mal faite, puisque la chaise de ce jeune sot est en parfait état ; — Leurs Grâces y viendront à leur tour.

— Je ferai donner un coup de pioche à la tranchée, grommela Paulus.

— Moi, je vais m’occuper de la jeune dame, dit Smith, — ou le major ; — Son Honneur aura là un dessert de son goût…

Stephen, j’entendais tout cela, tout et parfaitement. Pas un mot ne m’échappait. — Mais j’avais un voile sur l’intelligence et je croyais rêver… Cela vous est arrivé, sans doute. Je croyais rêver, et pourtant je raisonnais vaguement ; je me disais que ce rêve était évidemment produit par l’impression défavorable qu’avait faite sur moi M. Smith.

Cette lueur indécise qui éclaire l’esprit en ces moments, Stephen, sert à enraciner l’erreur, de telle sorte que l’action des objets extérieurs, les sons, les odeurs et jusque aux attouchements se combinent d’eux-mêmes avec cet état de demi-somnambulisme et viennent en aide au sommeil.

Je n’entendis plus rien, et je m’endormis réellement en murmurant :

— Ce que c’est que les rêves !… Je gage que celui-ci va revenir.

Il revient, Stephen ; ou plutôt le drame affreux dont je venais d’entendre la première scène se poursuivit près de moi.

Et mon oreille continua de saisir les sons avec une netteté singulière. Mais le sommeil de mon intelligence faussait les perceptions de mes organes éveillés.

J’entendis un bruit sourd dans la direction de la chambre d’Harriet, puis des cris étouffés, — des plaintes, — puis le silence se fit.

Toujours le rêve.

Nui bruit ne se faisait plus ouïr lorsque je fus éveillé en sursaut par un de ces chocs électriques qui viennent parfois secouer le sommeil. — On croit tomber en un précipice, trébucher au bord d’un gouffre, que sais-je ?… Je sautai sur le parquet.

Toutes ces choses que j’avais entendues pendant mon sommeil revinrent à mon esprit et le remplirent d’une vague épouvante. Je ne croyais point encore à leur réalité, mais sait-on, par le trouble des nuits, le chemin que suit la peur pour entrer dans notre âme ?

Je m’approchai doucement de la porte d’Harriet, je mis mon oreille à la serrure. Rien !

Qu’attendais-je ? qu’aurais-je voulu entendre ? rien. Harriet dormait, sans doute. — Et cependant ce silence me fit frissonner.

— Harriet ! prononçai-je doucement.

Rien encore.

— Harriet ! Harriet ! m’écriai-je.

Toujours le même silence.

Alors ma tête et mon cœur s’emplirent de navrantes appréhensions. J’entrevis la vérité. Ce que j’avais pris pour un rêve s’était réellement passé auprès de moi.

Je criai, je frappai furieusement la porte à l’aide de mes poings fermés. — Nulle voix ne me répondit.

— L’ont-ils assassinée ? me demandai-je, tandis qu’une sueur froide inondait mon front.

Je saisis la barre de fer de la fenêtre et, m’en servant comme d’un levier, je jetai la porte d’Harriet en dedans. — La lune, pénétrant à travers une croisée sans rideaux, inondait la chambre de ses rayons.

Le lit de ma sœur était vide.


XVII


ROMAN.


On avait enlevé Harriet, poursuivit Perceval ; ces plaintes que j’avais entendues dans mon sommeil, c’étaient les cris de détresse de ma pauvre sœur.

Je m’élançai vers le lit vide, et je mis ma main entre les couvertures qui étaient chaudes encore.

Les ravisseurs ne pouvaient être loin ; mais de quel côté diriger mes recherches ?

La chambre où avait couché Harriet avait trois portes ; l’une d’elle donnait sur ma propre chambre, la seconde, que je l’avais entendue fermer elle-même à double tour, était restée dans le même état ; la troisième enfin ouvrait son étroit battant au pied du lit, vis-à-vis de la fenêtre…

Stephen mit sa main sur le bras de Perceval.

— Je connais cette chambre, dit-il, qui fut aussi funeste pour moi que pour vous, Frank… C’est par cette petite porte, percée au pied du lit, que je vis s’introduire une fois deux hommes, dont l’un portait un masque sur son visage… l’autre tenait en main un flambeau… Mon père dormait dans le lit où dormit plus tard votre malheureuse sœur… Mais continuez votre récit, Perceval, j’écoute.

Stephen tremblait en prononçant ces paroles. — Frank et lui étaient là en face l’un de l’autre, pâles tous deux et tous deux sous le coup de la même émotion, poignante et profonde. Il semblait que cette étrange coïncidence, qui rattachait au même lieu les souvenirs de leurs malheurs, les rapprochât en ce moment et serrât davantage la chaîne de leur mutuel dévoûment ; mais il semblait aussi que cette circonstance mît une teinte plus lugubre sur la tristesse de chacun d’eux et assombrît davantage leur passé, en condensant sur un seul point deux catastrophes terribles, en additionnant deux douleurs.

— On m’a conté autrefois l’assassinat de M. Mac-Nab, Stephen, reprit Perceval, mais on me l’a conté vaguement… Vous m’en direz les détails… Peut-être, pour ces deux crimes, commis au même lieu, n’y a-t-il qu’un seul coupable… Et je vous aime assez, Mac-Nab, pour vous donner partage en ma vengeance.

— Et vous êtes le seul homme au monde, Frank, répondit Stephen en lui serrant la main avec force, avec qui je puisse consentir à mettre en commun ma haine pour l’assassin de mon père… Que fîtes-vous après la disparition de votre sœur ?

— Je demeurai un instant comme anéanti. Mes deux mains serrèrent convulsivement mon cerveau qui refusait de penser. Mon œil hagard et troublé parcourait la chambre en tous sens et croyait apercevoir l’image d’Harriet… Ce qui arrivait me semblait être impossible. Je me disais que nos lois ont purgé depuis long-temps les Trois-Royaumes de ces repaires de bandits dont l’audace effrayait nos pères… Je me disais… Puis l’évidence, l’évidence inexorable étouffait ce doute bienfaisant.

Un instant j’allai jusqu’à espérer que j’étais fou.

J’étais assis sur le pied du lit. Ce moment de trouble infini qui me rendait incapable de toute détermination dura environ une minute.

Au bout de ce temps, le besoin d’agir secoua ma torpeur ; je me levai d’un bond et, sans réfléchir, je me jetai à corps perdu dans l’espace sombre qui se trouvait au delà de la petite porte ouverte.

En un autre moment, je me serais tué sans doute, car la porte donnait sur un escalier de granit, dont les degrés hauts, étroits, usés, descendaient à une grande profondeur.

— Ah !… dit Stephen, comme s’il se fût attendu à une autre conclusion.

Puis il ajouta presque aussitôt :

— Ceci est étrange, Perceval. Derrière la porte dont vous parlez, je n’ai jamais vu, moi, qu’un mur de pierre.

— Je vous dis ce qui m’arriva, Stephen… et ce n’est pas la première fois du reste qu’on me parle de ce mur de pierre… mais il y a dans mon récit des choses plus étranges encore. Attendez pour vous étonner.

Je m’étais élancé sans me douter le moins du monde de l’existence de cet escalier. À peine avais-je passé le seuil, que le sol se déroba brusquement sous moi… Cet escalier dont je vous parle touche littéralement le seuil, Stephen.

— Entre le mur que j’ai vu, vu de mes yeux, Frank, répondit Mac-Nab, — mur tout rongé de mousse et qui semble aussi vieux que le monde, entre le mur et le seuil, il y a la place de deux hommes… Et je pense que c’était là que s’étaient cachés les meurtriers de mon père.

— Dieu sait que je n’ai pu me tromper, reprit Perceval, et chacune des circonstances de cette horrible nuit est gravée en traits de sang dans ma mémoire. — Je me laissai aller, mon élan m’emportait. Lancé ainsi sur cette pente raide et touchant à peine du pied, en passant, quelques degrés au hasard, je vins tomber sur la terre humide d’un souterrain, où je demeurai comme foudroyé durant quelques secondes.

Mais je n’étais qu’étourdi. L’instant d’après je me relevai sans blessure.

Une nuit complète m’entourait. — Au dessus de ma tête, à une très grande hauteur, apparaissait une faible lueur, reflet égaré des rayons de la lune qui passait par la petite porte que je venais de franchir.

Un instant j’eus la pensée de remonter les degrés descendus, car comment croire que la voie où le hasard m’avait engagé me conduirait vers ma pauvre Harriet ! Cette cave était peut-être sans issue. Je n’avais nulle idée de sa forme, nul soupçon de son étendue.

L’obscurité s’étendait de toutes parts comme un voile opaque autour de moi.

Mais, au moment où je remettais le pied sur la première marche de l’escalier, un mouvement irréfléchi me porta une dernière fois à me retourner pour essayer encore de percer le mur de ténèbres où j’étais emprisonné.

Je vis un spectacle étrange, à la réalité duquel ma raison se refusa de croire tout d’abord. Je fermai les yeux pour échapper à la fantastique apparition qui venait de frapper ma vue, et qui, pour être bizarre jusqu’à l’impossible, m’affermissait dans l’idée que ma pauvre tête se perdait.

Mais quand je rouvris les yeux, je vis encore, je distinguai parfaitement, et, au lieu de remonter, je m’enfonçai aussitôt dans l’ombre du souterrain.

À une distance énorme, Stephen, distance dont je ne puis avoir une idée positivement exacte, mais qui rapetissait les objets au point de prêter à un homme la taille d’une poupée, je venais d’apercevoir une vive lueur, et autour de cette lueur, distincts et vivement éclairés, quatre ou cinq personnages qui marchaient, groupés, portant au milieu d’eux un un objet de couleur blanche.

— Ma sœur ! ma pauvre sœur ! m’écriai-je.

Car, dès ce moment, je devinai, je sentis, que l’objet blanc porté par ces hommes que la distance qui nous séparait me montrait comme autant de nains, était ma sœur, — ou le cadavre de ma sœur.

Dès lors, plus d’irrésolution. Il fallait les suivre quoi qu’il pût en résulter, les atteindre à tout prix.

La soudaineté de l’apparition à une telle distance prouvait que la route à suivre n’était point directe. Il n’y avait pas deux manières d’expliquer ce fait. J’étais dans des galeries souterraines d’une étendue extraordinaire. La maison de Randal s’élevait sur l’une des extrémités de ces galeries, l’autre aboutissait, Dieu savait où. Le groupe, composé de cinq hommes et de ma sœur Harriet, cheminait dans les galeries à la vive lueur des torches. Moi, je n’avais rien pour me diriger. — Celui qui conduisait le groupe connaissait sa route ; moi, je l’ignorais complètement.

Mais qu’importait tout cela ! Une seule notion existait en moi : la certitude qu’il y avait des dangers à éviter, puisque la petite caravane n’avait point suivi la ligne droite, et s’était montrée à moi tout à coup au détour d’une galerie dont la paroi m’avait caché jusque alors l’éclat des torches.

Vous sentez, Stephen, combien cette notion était vaine, puisqu’elle me disait le péril sans m’apprendre les moyens de l’éviter.

Ma boussole était le groupe et ses torches. J’apercevais toujours, en effet, la nocturne caravane, comme on voit les passants du haut de la lanterne de Saint-Paul lorsqu’on applique à son œil le gros bout de la longue-vue.

Certes, il y avait peu d’espoir.

Je pris ma course, néanmoins, les bras en avant, afin de ne me point briser du premier coup le crâne contre quelque saillie des parois inconnues du souterrain. Le sol de la galerie allait en descendant. Ma marche était rapide. En peu de temps, je crus m’apercevoir que les hommes marchant devant moi grossissaient sensiblement à l’œil.

Mon courage redoubla.

Mais à mesure que j’avançais, un bruit lointain et qui d’abord n’avait été qu’un sourd murmure arrivait plus distinct à mon oreille.

C’était quelque chose comme le bruit d’une chute d’eau tombant d’une considérable hauteur…

— Le torrent de Blackflood ! murmura Stephen.

— Je pensais que vous ne connaissiez point ces galeries, Mac-Nab ? dit Perceval qui regarda fixement son ami.

Stephen sourit avec amertume.

— Frank, dit-il, nous n’avons en ce monde vous que moi, moi que vous pour ami… Ne nous défions pas l’un de l’autre… Je crois deviner que vous soupçonnez mon oncle Mac-Farlane : je n’ai nulle raison pour être de votre avis, car je respecte et j’aime le père de ma pauvre Clary. — Mais je ne le soutiendrais pas au pris d’un mensonge.

— Pardonnez-moi, Stephen, balbutia Perceval, honteux, mais trop loyal pour dissimuler après coup un involontaire mouvement de doute.

Stephen lui tendit la main.

— Je ne connais pas les souterrains dont vous parlez, poursuivit-il ; jamais je n’eus la moindre nouvelle de leur existence, et je crois pouvoir affirmer qu’ils sont ignorés dans le pays. — Mais, leur existence admise, — et je ne doute jamais de ce que vous avancez, Perceval, — s’ils sont traversés par un courant d’eau, ce doit être nécessairement le torrent de Blackflood, qui disparaît en effet brusquement sous la roche de Traqhair, au sud des ruines de Sainte-Marie-de-Crewe.

— Pardonnez-moi, Stephen, dit encore une fois, Perceval ; — quant aux soupçons que je puis avoir sur M. Mac-Farlane, je vous en ferai juge…

Je fus long-temps avant d’atteindre l’endroit dont je vous ai parlé. Le sol du souterrain descendait toujours, par une pente peu sensible à la vérité, mais continue. À mesure que j’avançais, je sentais sous mes pas un terrain plus gras et plus glissant.

Bientôt un air humide vint frapper mon visage. Le fracas de la chute redoublait. Il n’y avait plus à s’y tromper.

Quelques pas encore et je vis une nappe blanche trancher parmi l’obscurité. C’était l’écume de la chute.

J’avançais toujours, malgré la pluie fine et froide qui commençait à me fouetter le visage. — J’avançai jusqu’à ce que mes pieds touchassent l’écume phosphorescente du petit lac, creusé par le poids des eaux du torrent de Biackflood, comme vous l’appelez.

Évidemment ce lac et cette chute étaient cause du détour pris par les gens que je poursuivais, détour qui m’avait caché d’abord la lumière de leurs torches. Mais quelle était cette route de traverse ! où la prendre ?

J’allai à droite, j’allai à gauche et des deux côtés ; je trouvai, au bout de quelque pas, la paroi pleine et suintante du souterrain, qui était fort étroit en ce lieu.

Puis je revins vers la nappe d’écume, Stephen, et donnant mon âme à Dieu, je me plongeai dans le torrent.

Ce fut un rude travail. — Le courant m’emporta d’abord avec une force irrésistible ; mais je fis des efforts désespérés, parce que je connaissais le peu de largeur de la galerie et que je redoutais, par dessus tout, d’aborder au loin, dans quelque autre boyau souterrain où ma course s’égarerait sans utilité pour ma sœur.

Heureusement le courant donnait surtout à l’endroit d’où j’étais parti. Après une douzaine de brasses, je me trouvai dans des eaux plus tranquilles. — Et il était temps, Stephen, car je voyais déjà un mur noir s’interposer entre mon œil et la moitié du groupe, point lumineux qui me servait toujours de boussole. — Si j’eusse dérivé de la moitié de la largeur de mon corps, j’aurais perdu ma route.

Je touchai le bord opposé juste à l’angle de ce mur noir qui n’était autre chose que la paroi de la galerie, — et je repris ma course.

Le sol montait de ce côté comme il descendait de l’autre. Je courais de toute ma force afin de garder la chaleur à mes membres transis, auxquels se collait le drap alourdi de mon costume de voyage. — Le groupe devenait plus distinct ; j’approchais : je le gagnais…

Le groupe s’arrêta tout-à-coup. J’étais alors assez proche pour distinguer au devant de lui une porte percée dans le mur du souterrain ! — La porte s’ouvrit. — Les torches disparurent.

Oh ! Stephen, ce coup auquel je devais m’attendre, me terrassa. — J’eus l’imprudence de faire plusieurs tours sur moi-même pour chercher au loin une lueur, quelque chose qui pût me guider ; je ne vis rien, et, quand je m’arrêtai, impossible de me rendre compte de la direction à suivre ! Les torches avaient disparu : de quel côté ? Je ne m’en souvenais plus. — Le bruit de la chute se faisait entendre encore ; mais, mille fois brisé par les voûtes inégales du souterrain, il arrivait à mon oreille comme un sourd murmure, résonnant à droite aussi bien qu’à gauche, en arrière aussi bien qu’en avant.

J’étais perdu.

Je me laissai tomber sur mes genoux, sans force désormais et sans courage. Je me plaignais comme un enfant ; je pleurais comme une femme, et le blasphème, compagnon de toute faiblesse, se pressait sur ma lèvre…

Mais Dieu avait marqué cette nuit pour porter au comble mon martyre, et j’eusse été trop heureux de mourir, perdu dans la nuit de ces immenses galeries.

Au moment où mon désespoir me clouait, inerte, au sol humide du souterrain, j’entendis retentir au loin le pas lourd d’un homme, et une voix s’éleva, qui chantait des couplets campagnards.

Je me glissai hors de la voie et me tins debout contre le mur de la galerie. L’homme passa, chantant toujours. — Je pense que c’était Saunie, notre postillon, — je le suivis.

Saunie n’avait point de torche, mais il chantait et d’ailleurs le bruit de son pas pesant eût suffi pour me guider.

Nous marchâmes quelques minutes encore ; — J’estime avoir été en tout une demi-heure dans le souterrain. — Au bout de ce temps, j’entendis une porte tourner en grinçant sur ses gonds rouillés, et le bruit des pas de Saunie cessa tout-à-coup.

Je me trouvais seul encore et sans guide. Mais j’étais bien près du but, et quelque chose me semblait luire faiblement en avant de moi.

C’est ici, Stephen, que je pus juger, ou plutôt conjecturer l’immense étendue de ce souterrain. La lueur que j’entrevoyais venait du dehors. C’était le reflet d’un reflet, car les rayons de la lune ne pouvaient pénétrer jusqu’en-bas. Cette lueur frappait sur un pan de muraille maçonnée où se trouvait précisément la porte par où Saunie, et avant lui sans doute les gens qui enlevaient ma sœur, avaient disparu.

De l’endroit où j’étais encore, je ne pouvais voir d’où venait la lueur ; mais, en arrivant auprès de la porte, j’aperçus à une grande hauteur un trou qui me montra le ciel étoilé.

À mes côtés, les murs de la galerie cessaient. Je me trouvais dans une sorte de demi-rond-point dont les aboutissants s’éclairaient vaguement à la lueur qui descendait du trou. — C’étaient douze ou quinze galeries semblables à celle que je venais de quitter.

Aussi larges et sans doute aussi longues.

On pourrait errer bien des jours, si la mort ne se mettait pas en travers du chemin, dans ce ténébreux labyrinthe, Stephen !…

D’en bas, à cette distance, le trou me semblait être recouvert d’une dentelle. Il doit y avoir une grille de fer sur son orifice, qui est comme le soupirail de ces gigantesques caves.

Mais vous le connaissez sans doute, Stephen, car il doit se montrer au ras du sol.

Mac-Nab hésita.

— Il y a, dit-il enfin, le Greedy-Hole (le trou gourmand), où l’ancien laird de Crewe fit, selon la chronique, jeter mille tombereaux de terre sans pouvoir le combler… J’y ai moi-même laissé tomber souvent de gros cailloux sans entendre jamais le bruit de leur chute.

— Et où est situé ce trou ? demanda Perceval.

— À cinquante pas en avant du perron de Crewe, répondit le jeune médecin.

— De sorte que j’étais sous la cour du château, reprit lentement Perceval ; — de sorte que l’espace compris au delà de la porte doit être sous le château lui-même.

— Je le pense ainsi, murmura Stephen ; qu’y a-t-il donc au delà de cette porte ?

— Il y a long-temps que je vous aurais confié cette lugubre histoire, ami, reprit Frank au lieu de répondre, si je n’avais au fond du cœur un soupçon terrible et que vient confirmer fatalement depuis une heure chacune de vos paroles.

Ne m’interrompez pas. J’ai l’intention de ne vous rien cacher.

Toutes ces choses, le rond-point, le soupirail, les galeries, n’attirèrent que bien faiblement mon attention. Je n’étais pas là pour réfléchir ou regarder.

Je poussai la porte qui s’ouvrit d’elle-même et se referma sur moi.

Un bruit confus de chants et de rires vint frapper mon oreille.

En tâtonnant dans l’obscurité, je rencontrai une autre porte qui céda comme la première. — Un cri de stupéfaction s’échappa de ma poitrine et je fermai les yeux, blessés par l’éclat éblouissant de mille bougies dont la lumière se mirait aux facettes d’innombrables cristaux, et s’épandait en gerbes étincelantes, dont les feux croisés aveuglaient le regard.


XVIII


ORGIE.


L’endroit où je me trouvais ainsi introduit à l’improviste, continua Frank Perceval, était une vaste salle voûtée, dont l’éclairage splendide me frappa surtout à cause de l’obscurité profonde où je tâtonnais naguère.

La salle avait la forme d’une nef, et je pense qu’elle avait dû servir de chapelle catholique, soit au temps des premières persécutions subies par les chrétiens dans nos îles, soit à l’époque des persécutions plus modernes qu’amena la réforme après soi. Ses murs, formés d’énormes pierres humides, renvoyaient en ternes reflets l’éblouissante lumière des lustres.

Au bout de la nef, à la place où se trouve d’ordinaire le maître-autel d’une église, une estrade s’élevait sur laquelle des musiciens, vêtus de costumes éclatants et d’une magnificence théâtrale, composaient un orchestre complet.

Au centre était une vaste table, couverte de flacons et de mets recherchés, autour de laquelle s’asseyaient quarante ou cinquante moines, couverts de la robe austère des disciples de Saint-François. Tous avaient de longues barbes qui cachaient les trois quarts de leurs visages.

À côté de chacun de ces faux moines, il y avait une femme, belle et magnifiquement parée, les seins nus, la chevelure au vent et parsemée de diamants ou de fleurs.

Ces hommes et ces femmes buvaient en riant follement. L’antique chapelle s’emplissait des bruits insensés de l’orgie. — C’étaient des rires sans fin, de bruyants baisers, des chants, des blasphèmes.

Il y avait quelque chose de sinistre et d’impie dans la profanation d’un habit sacré, qui n’est plus pour nous, protestants, qu’un vieux souvenir, il est vrai, mais qu’il faut au moins respecter ou couvrir du voile de l’oubli, comme tout ce qui est mort…

C’était une insulte odieuse à ces voûtes catholiques, un outrage sans excuse et sans nom.

Ces femmes demi-nues dont la blanche peau ressortait sur la sombre bure des robes religieuses, ces brûlants sourires sous ces froides voûtes, ces chants joyeux dans ce tombeau, tout cela me frappa d’un saisissement étrange. Je crus au diable, au sabbat, à l’enfer…

Cette joie n’était point la joie des hommes. — C’était une allégresse sauvage et sacrilège, soufflant par impétueuses bouffées, puis s’éteignant tout-à-coup en un mortel silence. — Puis encore les femmes souriaient, les instruments chantaient et les verres emplis se choquaient.

Je ne vis pas cela tout de suite. Mon premier regard n’aperçut que lumière, lumière éblouissante et prodiguée à l’infini. Pendant que j’avais les yeux fermés pour me soustraire à l’éclat blessant de tous ces feux qui miroitaient, étincelants devant moi, j’entendis une clameur tonnante et je me sentis saisir par deux bras puissants dont l’étreinte me réduisit tout d’un coup à l’impuissance la plus complète.

L’instant d’après on me jetait, garrotté solidement, sur une pile de coussins entassés contre le mur de la chapelle.

C’est alors seulement, Stephen, que je pus voir les détails de cette incroyable fête.

S’il faut le dire, dans le premier moment ma surprise et ma curiosité furent excitées à un tel point, que je perdis le sentiment de mon malheur. Ma conscience se faussa : j’oubliai ma situation désespérée et, durant une minute, je crus assister à la plus bizarre de toutes les représentations théâtrales.

On ne s’occupait de moi en aucune façon. La clameur qu’avait soulevée mon apparition soudaine s’était éteinte en un éclat de rire ; le moine qui venait de me terrasser avait repris sa place. — Je ne l’aurais pas su distinguer au milieu de ses compagnons.

Et l’orgie continuait.

Mon œil cependant glissait curieusement de l’un à l’autre de ces bandits déguisés en religieux. Il y avait parmi eux, Stephen, je vous le jure, des physionomies énergiques et distinguées au plus haut degré. Il y avait des yeux expressifs, des fronts blancs et penseurs, de fins sourires. — Et, par un singulier jeu du hasard, plusieurs de ces figures ne me semblèrent point inconnues. Je crus avoir rencontré déjà plusieurs d’entre elles sur mon chemin.

Où ? — Stephen, il faut mettre cela peut-être sur le compte de mon trouble, mais je ne pouvais placer ces visages que dans les salons de la haute aristocratie, et ma mémoire s’obstinait à isoler leurs traits de cette barbe envahissante, leurs tailles de ces frocs empruntés, pour se les représenter revêtus du costume fashionable de nos soirées de Londres…

C’étaient là de bien frivoles pensées dans un moment si terrible, n’est-ce pas ? Je le confesse, ami, et je m’étonne de les avoir eues ; mais elles s’imposaient à moi malgré moi…

Depuis, j’ai rarement mis le pied dans les salons de notre fashion. Pendant la première année qui suivit cette nuit fatale, je me tins à l’écart ; mon cœur était en deuil. Pendant toute la seconde, j’ai voyagé loin de l’Angleterre.

Mais une fois, — la seule fois, je pense, où je me sois trouvé dans un raout depuis lors, — il y a de cela un peu plus d’un an, je me trouvai face à face, dans les salons du duc de Buccleugh, avec un homme dont le regard me fit tressaillir. J’aurais juré que cet homme était un des faux moines du souterrain de Sainte-Marie-de-Crewe…

— Eh bien ? dit Stephen.

— Eh bien ! reprit Frank, — cet homme était l’un des officiers les plus distingués de de notre armée, le colonel sir George Montalt.

Et dimanche encore, après un an d’absence, au bal de lord James Trevor, n’ai-je pas cru reconnaître dans ce marquis de Rio-Santo…

Mais vous ne me comprendriez pas maintenant, Stephen, et je continue mon récit.

Presque toutes les femmes qui s’asseyaient à ce banquet nocturne étaient admirablement belles. C’étaient en outre de ces créatures dressées aux labeurs du mal, qui savent l’orgie, et que l’ivresse n’abat point. Leur nombre dépassait quelque peu celui des hommes. Elles tâchaient à l’envi l’une de l’autre à se faire plus charmantes ; leurs poses s’abandonnaient, lascives et molles ; leurs sourires chatoyaient ; leurs bouches demi-closes quêtaient l’amour, et mille voluptueuses promesses couvaient sous le feu voilé de leurs yeux alanguis.

Parfois, le fracas général se taisait ; l’orchestre disait doucement quelque chanson suave, et l’on n’entendait plus qu’un murmure. La débauche changeait d’aspect. Cinquante tête-à-tête chuchotaient autour de l’immense table : çà et là un bras blanc se pendait au fauve collet d’une pèlerine de bure, et une bouche rose se cachait, avide, sous la noire toison d’une barbe de moine.

Et tout cela, Stephen, je vous le dis encore, sous des flots de lumière, entre les murs humides d’une vieille chapelle, dont les parois crevassées gardaient quelques lambeaux de fresques saintes, — sur un sol tout pavé de tombeaux !

Mon œil avait fait à peu près la moitié du tour de la table, lorsqu’il s’arrêta sur un personnage dont le grand air et l’évidente supériorité captivèrent aussitôt exclusivement mon attention. Cet homme semblait être le roi de ce peuple ténébreux, l’abbé de ce sacrilège monastère. Son siège, placé au centre de la table, était plus large et plus élevé que celui des autres convives. Il avait la forme d’un trône.

Jamais je ne vis rien d’aussi beau que cet homme, Stephen. Il portait une sorte de simarre de soie d’une couleur éclatante, dont les plis amples se drapaient avec majesté. Son visage, comme celui de ses compagnons, était en partie caché par une longue barbe : la sienne était noire, et descendait en flots abondants jusque sur sa poitrine. Ce qu’on voyait de ces traits allait bien avec cette austère parure. Ses yeux, doux, penseurs, impérieux, terribles tour-à-tour, avaient réellement une puissance surhumaine. Son front était calme et jeune, parmi ces fronts bronzés ou rougis, et quand il souriait, tout semblait s’éclairer autour de lui.

Malgré le sans-gêne de l’orgie, les convives témoignaient à cet homme un respect extraordinaire. Chacun s’inclinait en lui parlant et l’assemblée entière se levait pour lui porter sa santé. Vers lui se dirigeaient les plus doux sourires de toutes ces belles femmes, et dans ces sourires, convergeant vers un but unique, il y avait quelque chose de craintivement adorateur. — Ainsi doivent faire, Stephen, les almées du harem, se disputant un regard du sultan.

On appelait cet homme Son Honneur.

Il répondait aux hommages de tous avec ce laisser-aller royal, apanage naturel du pouvoir absolu. Son sourire était courtois mais fier, et sa condescendance se mélangeait de hauteur.

Auprès de cet homme, sur le même siège et enlacée dans ses bras, il y avait une femme dont la toilette contrastait étrangement avec les toilettes environnantes. Dans ses longs cheveux blonds épars, il n’y avait ni perles ni diamants, ni fleurs. À ses blanches épaules ne se rattachait point le corsage plissé d’une robe de satin ou de velours. Elle était vêtue d’un peignoir de toile, garni d’une ruche de mousseline.

Il semblait qu’elle eût quitté sa couche à la hâte pour venir s’asseoir à la fête et présider l’orgie.

Je ne voyais point son visage. Elle me tournait le dos et appuyait paresseusement sa tête sur l’épaule de Son Honneur, qui élevait, de temps en temps un verre de cristal taillé jusqu’à sa lèvre. — Et cette femme buvait.

À la vue de cette blonde enfant, Stephen, une douleur aiguë m’avait pris au cœur. Mon sang s’était figé dans mes veines, sous l’étreinte d’une indicible épouvante. — Car dans cette bacchante demi-nue qui trempait sa lèvre au verre d’un bandit et s’abandonnait à ses publiques caresses, j’avais cru reconnaître ma sœur…

— Oh ! fit Stephen avec reproche.

— N’est-ce pas que c’était une folle pensée ? s’écria Frank dont l’œil grand ouvert brilla d’un fiévreux éclat tout-à-coup ; n’est-ce pas que c’était une insulte amère à l’angélique pureté de ma pauvre Harriet ?… un inexcusable outrage au noble sang de Perceval ?… une folie, une faiblesse, une lâcheté ?…

— C’était au moins une idée que votre trouble seul pouvait enfanter, Perceval, dit Stephen.

— Oh ! oui… mon trouble était grand… mon angoisse aussi… et l’idée était folle… folle et lâche !…

Je le rejetai de toute ma force, je fermai les yeux pour les rouvrir, pour regarder encore et regarder mieux.

C’étaient bien ses beaux cheveux blonds, mon Dieu ! et la gracieuse courbure de ses épaules…

Et puis, ce peignoir de nuit !… ma sœur n’avait-elle pas été arrachée à son sommeil ?

— Ah ! Frank !… interrompit Stephen.

— Merci… merci, Mac-Nab ! prononça péniblement Perceval en serrant la main de son ami : — vous êtes un généreux garçon et je vous aime… Oh ! vous défendriez Harriet, vous, contre quiconque oserait l’accuser d’avoir mis son front de vierge sur l’épaule d’un brigand, n’est-ce pas ?…

— Mais vous délirez, ami, s’écria Stephen. Sur l’honneur, je la défendrais, moi qui l’ai connue… Mais quelle bouche assez lâche s’ouvrirait pour l’accuser ?

Frank haletait ; ses yeux s’égaraient.

— La bouche qui s’ouvrirait pour cela, Stephen, prononça-t-il tout bas et avec un calme effrayant, — se refermerait pour toujours… car moi seul ai le droit d’accuser la fille de Perceval !

Stephen fut frappé de stupeur et garda le silence.

Frank reprit :

— C’était une torture affreuse que la mienne ; J’étais là cloué, à ma place, ne pouvant ni agir ni même changer en certitude le doute qui m’accablait. La jeune fille me tournait toujours le dos, et bien que mes yeux avides ne la quittassent pas d’une seconde, je ne pus réussir une seule fois à entrevoir son visage.

Tout le reste avait disparu pour moi. Il n’y avait plus dans cette foule que la jeune fille et l’homme que l’on appelait Son Honneur.

Eux semblaient avoir fait comme moi : ils s’étaient isolés. L’homme à la simarre de soie tenait la jeune fille embrassée, lui souriait passionnément, et l’attirait sur son cœur.

La jeune fille répondait a ses caresses.

Et il y avait dans leurs gestes à tous deux un amour qui était bien loin de ressembler à cette lascive pantomime qui faisait le tour de la table. Le beau moine avait des façons délicates et courtoises ; la jeune fille gardait de la candeur jusqu’en son abandon.

Oh ! Stephen, que je l’eusse mieux aimée comme les autres, voluptueuse avec habitude et savoir, expériente des finesses de la débauche !…

Dites-moi, pensez-vous qu’une pauvre enfant, violemment arrachée à sa couche et transportée par des souterrains immenses, inconnus, à la rouge lueur des torches, dans les bras d’hommes à l’effrayant aspect, puisse perdre tout d’un coup la raison et tomber en proie à la plus complète démence ?

À cette brusque question, Stephen, qui ne comprenait que trop, mais voulait obstinément ne point comprendre, interrogea Frank du regard.

— N’êtes-vous pas assez habile pour me dire cela, monsieur ? ajouta durement Perceval.

— Sans doute, répondit enfin Stephen ; — l’effroi, la stupeur… on a vu des exemples…

Frank l’interrompit d’un geste, et pressa son front entre ses deux mains.

— Excusez-moi, Mac-Nab, dit-il ensuite ; — ce souvenir me fait délirer… Et d’ailleurs, qu’ai-je besoin d’avoir l’avis de la science ?… Elle ne connaissait point cet homme ; si beau qu’il fût, la fascination n’avait pu opérer en une demi-heure…

— C’était donc elle ? murmura Stephen.

Frank bondit sous ses couvertures.

— Elle ! qui ? s’écria-t-il ; — prétendez-vous parler d’Harriet Perceval, monsieur ?

Un éclair de fureur brilla dans son œil, et il se dressa sur son séant en face de Mac-Nab étonné.

Mais sa colère tomba comme elle était venue, et il dit encore, tandis qu’une larme roulait lentement sur sa joue pâlie :

— Excusez-moi, Stephen. — Vous êtes bon ; vous ne m’en voudrez pas… Cette scène affreuse est là, devant mes yeux… Je vois cet homme, et je la vois aussi, la pauvre fille…

Mon Dieu, je l’aimais tant !…

Pourquoi vous le cacher encore ? c’était elle ! c’était ma douce Harriet, ma sœur bien aimée, ma petite sœur, qui était pure comme les anges, Stephen !

Frank sanglotait.

— Et figurez-vous cela, reprit-il d’une voix que ses larmes rendaient presque inintelligible ; — c’était déchirant !… Vous pleurez, vous aussi !… Mon Dieu ! j’ai vu cela sans mourir !… Harriet, la malheureuse enfant, mettait ses bras autour du cou de cet homme qu’elle prenait pour Henry Dutton, son fiancé !… Elle se croyait sans doute à la fête des épousailles et voulait cacher dans le sein de son amant sa pudique rougeur de mariée…

Elle eût été si heureuse avec Henry, qui est un noble cœur !

Oh ! Stephen, comment s’étonner que le réveil l’ait tuée après ce songe horrible !…

Mais vous ne savez pas tout. — Et c’est assez pleurer, car elle n’est pas vengée.


XIX


SABBAT.


Frank Perceval interrompit un instant son récit. La douleur, évoquée, était venue trop violente pour son état de faiblesse, et il n’avait pu supporter le choc de ses souvenirs tout-à-coup ravivés.

Il reprit au bout de quelques instants :

— On semblait oublier ma présence et nul ne faisait attention à moi. Le festin nocturne suivait son cours. L’ivresse de chacun s’exaltait, et le bruit montait de temps à autre jusqu’à couvrir complètement les accords de l’orchestre.

Son Honneur s’animait lui-même de plus en plus. Le verre de cristal passait incessamment de sa lèvre aux lèvres de la jeune fille, dont les traits demeuraient toujours invisibles pour moi.

Il la regardait, Stephen, avec des yeux où s’allumait la flamme d’un désir qui grandissait sans cesse et s’exaltait jusqu’à la passion. — Moi, je tremblais sur la couche où l’on m’avait jeté.

Je me souviendrai toujours de cet instant d’angoisse suprême où le voile tomba, découvrant dans sa chute la poignante réalité. Ce fut une souffrance sans égale, mon Dieu ! et moi qui, en ce moment, crains de voir s’évanouir ce qui me reste d’espoir de bonheur en ce monde, j’affirme que nul coup ne pourra jamais me briser si cruellement le cœur.

Nous sommes une illustre maison, Stephen, et une maison orgueilleuse. L’inflexible honneur des races chevaleresques me fut inoculé dès le berceau, et la honte est plus dure à qui fut élevé dans des pensées d’orgueil.

Et puis, et surtout, si vous saviez, je l’aimais tant !..

Ce fut dans l’un de ces instants de silence qui passaient à travers le fracas de la fête comme des accalmies parmi l’orage.

L’orchestre lui-même se taisait. Je vis la jeune fille, dont pas un des mouvements ne m’échappait, lever le verre à la hauteur de ses lèvres, et presque aussitôt une douce voix vint à moi, qui disait :

— Henry, mon cher lord, je bois à vous !

C’était la voix d’Harriet. Je poussai un cri terrible, et je m’agitai en efforts désespérés pour rompre mes liens. Cette voix me disait tout, — tout ce que je viens de vous dire, Stephen, — sa présence au bord de l’abîme et sa folie qui lui faisait prendre l’abîme pour un lit de fleurs.

Mes cris furent couverts par le choc des verres et l’éclat des toasts. Le mot d’Harriet avait été un signal.

Cependant, comme je continuais, m’épuisant à faire arriver ma voix jusqu’à ma sœur, un des convives se leva et me fouetta en riant le visage avec sa serviette.

Une convulsion de rage me donna la force de rompre un de mes liens, et je roulai à quelques pas des coussins.

— Voilà un diable de garçon ! dit le moine ; — comme il hurle !… Je pense que le plus convenable est de le bâillonner.

— Non, oh ! non, m’écriai-je en suppliant ; — laissez-moi, par pitié !… Si ma sœur entend ma voix, elle reviendra peut-être à elle-même.

— Hé ! hé !… grommela le moine ; — la chose est pardieu possible !… Et ce ne serait pas le compte de Son Honneur !…

Ce disant, il roula sa serviette, que mes efforts impuissants ne purent l’empêcher de nouer solidement sur ma bouche.

J’essayais encore de crier. — Mais le misérable savait son métier : j’étais bâillonné.

Il me rejeta sur mes coussins, où je demeurai comme une masse inerte.

Les autres convives n’avaient point daigné se retourner.

— Milords et gentlemen, dit en ce moment l’un des faux moines que je reconnus aussitôt pour être M. Smith, le maître de la maison de Randal, — nous attendions ce soir une assez jolie capture, et puisque nous nous séparons demain, il est probable que le jeune duc de *** et sa lady passeront sans encombre sous le château… Mais à cela ne tienne, puisque nous avons fait une autre capture qui paraît être du goût de Son Honneur !

Un hurrah général accueillit ce discours.

On but ; le speech [17] commença.

Les harangues étaient faites dans une sorte d’argot dont le sens m’échappait le plus souvent ; néanmoins, je comprenais quelques phrases çà et là, et ces phrases suffirent pour me convaincre que j’avais devant les yeux une partie des membres les plus notables d’une association organisée pour le vol, la rapine et le meurtre.

Son Honneur était le chef suprême de cette association, dont le siège permanent était à Londres, mais qui se ramifiait jusqu’à l’étranger, et dont les souterrains de Sainte-Marie-de-Crewe étaient tout à la fois le lieu de refuge en cas de danger et la maison de plaisance.

— Et n’avez-vous point essayé de mettre les magistrats sur la trace de cette redoutable bande ? interrompit ici Stephen.

— Ami, répondit Perceval, je l’ai essayé ; mais M. Mac-Farlane est juge de paix du comté de Dumfries… Il a été chargé de l’enquête, et, par deux fois, l’affaire s’est étouffée entre ses mains.

Stephen se repentit peut-être de son interruption. Il garda un silence embarrassé.

— Son Honneur, reprit Frank, d’après ce que je crus entendre, était à l’étranger depuis plusieurs années et ne faisait que de courtes apparitions en Angleterre. Mais cet état de choses allait cesser, et l’année suivante, Son Honneur devait revenir habiter Londres, afin de mettre à exécution un gigantesque plan de déprédation.

De sorte que cet homme doit être maintenant ici, ajouta Perceval en fronçant le sourcil, tout-à-coup.

Stephen tendit curieusement l’oreille, mais Frank ne donna point de conclusion à cette brusque sortie.

— Il me sembla, poursuivit-il, que certains orateurs faisaient allusion, dans leur speech, à des plans combinés long-temps à l’avance, et l’on but avec enthousiasme à la santé d’un certain Saunders l’Éléphant qui devait, à lui seul, remplir d’or toutes les caisses de la compagnie.

Ce nom de Saunders et celui de Fergus furent les seuls qu’on prononça en ma présence.

Le repas auquel j’assistais était au reste le dernier qu’on dût faire en Écosse. Les associés allaient se disperser, emportant les instructions qui avaient été discutées à loisir dans ce ténébreux congrès.

Ces choses, Stephen vous paraîtront peut-être impossibles, incroyables. — Hélas ! pussé-je croire que tout cela n’est qu’un songe ! pussé-je n’avoir point par devers moi une preuve accablante de la réalité de mes souvenirs !… Mais à quiconque voudrait douter, ami, je montrerais une tombe…

Son Honneur avait répondu brièvement et avec une singulière autorité de paroles aux diverses harangues des orateurs. Il semblait être fortement fatigué de leur éloquence, et se retournait sans cesse vers Harriet, comme s’il eût fait un crime à ses subordonnés de lui voler ainsi quelques instants de son bonheur.

À la fin du dernier discours, il se leva et salua l’assemblée avec une royale courtoisie.

— Milords, et gentlemen, dit-il en souriant, il y a temps pour tout. Nous avons délibéré toute la semaine, et discuté, et combiné… Maintenant, réjouissons-nous !

Ce fut un tonnerre d’applaudissements à ébranler les voûtes dix fois séculaires de l’antique chapelle.

— Fergus ! Fergus pour toujours ! criait-on avec frénésie.

En même temps, sur un geste de Son Honneur l’orchestre se réveilla. Tous les instruments qui le composaient éclatèrent à la fois, et la nef se remplit d’une brillante et vive harmonie.

Quelques couples se levèrent. — Un mouvement de valse succéda au prélude. — Au bout de cinq minutes, la moitié des convives tourbillonnait autour de la table.

Au bout de cinq autres minutes, il ne restait plus sur les sièges que le chef de la bande et ma pauvre sœur.

Le reste, emporté par un mouvement de valse accéléré sans cesse, tournoyait, tournoyait en un cercle sans fin. — Mon œil se fatiguait à les suivre… — Immobile, je sentais tour-à-tour sur mon visage le vent parfumé des robes de velours et le frôlement rugueux des frocs de bure.

Et la danse allait, pressant à chaque tour sa rotation rapide. — Les femmes pâlissaient ; les yeux des hommes devenaient de feu.

Son Honneur tenait toujours enlacée dans ses bras la jeune fille au peignoir blanc. Leurs bouches se touchaient ; ils se parlaient tout bas, — et ma pauvre sœur abusée semblait bien heureuse.

Au moment où la valse atteignait le paroxysme de son étourdissante vitesse, le chef se pencha sur la main de ma sœur et mit un baiser, puis, serrant autour de ses reins la ceinture de sa simarre, il enleva la pauvre fille dans ses bras vigoureux et descendit le marchepied de son trône.

L’orchestre ralentit aussitôt son mouvement pour jouer une de ces indolentes valses d’Allemagne dont les notes se balancent paresseusement et bercent l’âme tout comme les rêveuses élégies des poètes germaniques.

Ce fut alors seulement que je pus voir le visage de ma sœur. Car c’était bien elle, Stephen !… Oh ! mon désespoir ne m’avait point trompé…

Elle souriait, la pauvre insensée, heureuse de danser son bal de fiançailles ; elle souriait, et son sourire me déchirait le cœur.

Son Honneur l’entraîna, docile, et se mêla au mouvement des valseurs. — Peu à peu les rangs s’éclaircirent autour d’eux. Les autres valseurs, fatigués ou voulant voir, se rangèrent en galerie.

Bientôt Harriet et son cavalier restèrent seuls. — Je la vois encore, Stephen, passant auprès de moi, souriante et heureuse, auprès de moi qui gisais, terrassé, garrotté, privé de la parole… Je vois encore le gracieux balancement de sa taille souple, qui s’abandonnait, confiante, au bras robuste de cet homme…

Oh ! cet homme !… je le hais ! je le hais, Stephen !

Un murmure admirateur les suivait, car ils étaient beaux tous deux.

Harriet, cependant, perdait le souffle. — Elle appuya languissamment son front pâli sur l’épaule de Son Honneur, qui s’arrêta aussitôt pour la déposer, demi-pâmée, sur un large divan qui occupait le haut bout de la table.

L’orchestre continuait de chanter en sourdine le motif de la valse allemande.

Son Honneur se laissa tomber sur le divan auprès d’Harriet. C’était un signal. Un bruit strident se fit tout en haut de la voûte et les mille bougies s’éteignirent à la fois.

Tout demeura plongé dans une nuit profonde. — L’orchestre se tut.

Les cordes qui me liaient m’entrèrent dans la chair, tant dut désespéré l’effort que je tentai pour secourir ma sœur dans ce moment suprême. Mais tout fut inutile. Je retombai vaincu, muet, anéanti.

Dieu me prit en pitié. Je perdis connaissance.

— Pauvre ami ! murmura Stephen qui pressait douloureusement la main de Perceval entre les siennes.

Celui-ci était depuis quelques secondes dans un état de morne insensibilité. La voix de Mac-Nab le fit tressaillir.

— Où en étais-je ? demanda-t-il brusquement ; car il faut en finir avec ce cruel récit, Mac-Nab… Vous ai-je dit qu’après cette valse maudite le moine s’était assis près de ma sœur, et que les bougies, éteintes par un souffle d’enfer ?… Oui ! j’ai dû vous dire cela, car vous me plaignez trop pour ne pas savoir tout mon malheur… Monsieur, il s’agit ici d’une fille de Perceval… sur votre salut, jurez-moi que vous garderez mon secret !

— Oh ! Frank !… s’écria Stephen, avez-vous donc besoin de mon serment ?

— Non ! répondit Frank avec égarement ; — vous ai-je demandé un serment, à vous, Stephen ?… Non… il faut avoir pitié de moi… Écoutez ! je crois que j’aimais ma sœur davantage encore que Mary… Mary, mon seul amour désormais… Oh ! je le crois !

— J’ignore combien de temps dura mon évanouissement, ajouta-t-il presque aussitôt. Quand je repris mes sens, l’obscurité durait encore et un profond silence régnait dans la salle.

Au bout d’une heure environ, j’entendis du bruit dans la direction des galeries où j’avais erré durant la nuit. La porte par où j’étais entré s’ouvrit et plusieurs hommes entrèrent, tenant en main des torches allumées.

Leur lumière éclaira vivement les suites de l’orgie : moines et femmes dormaient pêle-mêle.

Mais ce ne fut point là ce que chercha mon regard. — Mes yeux se portèrent tout de suite avidement vers le divan où le chef s’était assis auprès de ma sœur.

Ma sœur était étendue sur les coussins : elle sommeillait. — Quant au moine, debout, les bras croisés sur sa poitrine, il semblait absorbé dans de profondes méditations.

La lumière des torches le tira de sa rêverie. Son premier regard fut pour ma sœur, qu’il contempla un instant avec compassion et amour.

Il se pencha et lui mit un baiser au front. Puis, se dépouillant de sa simarre de soie, il l’en couvrit comme d’un voile.

Y avait-il donc quelque délicatesse au fond du cœur de cet homme, Stephen ?

Cela fait, il s’avança jusqu’au milieu des dormeurs et cria d’une voix tonnante :

— Debout, gentlemen ! debout !

Les hommes se levèrent ; les femmes disparurent comme par enchantement.

La vieille nef avait complètement changé d’aspect. Éclairée maintenant, non plus par le candide éclat des bougies, mais par la lueur fumeuse et empourprée des torches, elle apparaissait rendue à sa vraie physionomie, vaste, sombre, mystérieuse. La table couverte de mets était tout ce qui restait de l’orgie de la veille. Les musiciens avaient suivi les femmes, et il n’y avait plus dans la chapelle que les moines rassemblés en cercle, autour de Son Honneur.

— Milords et gentlemen, dit-il, voici venu l’instant de la séparation… Je suis satisfait de vos œuvres… Quant à moi, j’ai bien des choses à faire encore sur le continent ; mais une année me suffira pour cela, je pense… Dans un an, je reviendrai vers vous, avec quelques bons et fidèles amis… Jusque-là, ayez toujours présentes mes instructions ; n’oubliez rien et obéissez.

Les moines s’inclinèrent à la ronde.

— Tout est-il prêt ? demanda Son Honneur à l’un des porteurs de torche.

— Les voitures attendent sous le château, répondit celui-ci.

— Allons, messieurs, bonne chance et au revoir !

Il se fit un mouvement général vers la porte ; mais, en ce moment, l’un des moines se dirigea vers le chef et me désigna du doigt en disant :

— Que faut-il faire de cela ?

Son Honneur laissa tomber sur moi son regard.

Le frère de cette pauvre fille !… murmura-t-il.

— Faut-il ?… poursuivit le moine dont un geste expressif acheva la pensée.

— Fi ! docteur, fi !… À quoi bon ce meurtre inutile ?

— Non pas inutile, milord, répondit le docteur en élevant la voix, et si nous consultions nos frères…

C’était évidemment un appel. Les moines se rapprochèrent.

— Docteur, répondit le chef en redressant sa haute taille, il ne me plaît pas que vous discutiez avec moi… Retirez-vous, messieurs.

— Mais cet homme peut nous perdre ! s’écria le docteur.

— C’est vrai ! c’est vrai ! murmura-t-on dans la foule.

Son Honneur réprima un geste de violent courroux.

— Milords et gentlemen, dit-il, vous savez que notre retraite est introuvable… À l’heure qu’il est, l’issue qui a donné entrée à ce jeune homme n’existe plus… et puis, se souviendrait-il des mille détours des galeries ?…

— Il est bien venu une fois !… interrompit une voix dans la foule.

— Empêchez qu’on m’interrompe, je vous prie, messieurs !… Je vous demande la vie de ce jeune homme.

Un murmure courut dans la foule.

— J’aime cette jeune fille, qui est sa sœur, reprit le chef ; — que cette nuit ne soit pour elle qu’un souvenir d’amour…

Le murmure grossit.

— Qu’il n’y ait point auprès de mon image une pensée de deuil en sa mémoire.

— De par le diable ! milord, s’écria une rude voix, mettez-vous de pareilles fadaises en balance avec notre sûreté ?…

Vous ne vîtes jamais, Stephen, de transformation plus soudaine et plus terrible que celle qui s’opéra dans la calme et fière physionomie de Son Honneur. Ses yeux lancèrent un brûlant éclair, tandis que les muscles de sa face tressaillaient violemment. Son front s’empourpra tout-à-coup et, parmi la couche de sang qui le rougissait uniformément, la ligne blanche d’une cicatrice se montra, si nette et si tranchée, qu’on l’aurait crue tracée au pinceau…

— Du sourcil gauche à la naissance des cheveux ?… interrompit Stephen.

— C’est vrai ! dit Frank ; — vous vous souvenez de mon rêve ?…

— Je me souviens de ce que j’ai vu, Perceval ! répondit lentement Stephen ; — je me souviens de l’assassin de mon père… Oh ! c’est lui ! c’est bien lui !


XX


PACTE ENTRE DEUX HAINES.


— Écoutez, Frank, écoutez à votre tour, poursuivit Stephen ; car il faut que de tout cela il ressorte pour nous une certitude… Vous continuerez après votre récit… Oh ! croyez-moi, c’est lui, c’est le même homme qui, à douze années de distance, a mis le deuil dans nos familles… On ne peut pas s’y tromper, voyez-vous ; à part ce signe dont la main de Dieu a marqué son front pour le désigner à notre vengeance, c’est bien le même orgueil étrange au milieu de la honte, la même fierté parmi le crime, le même audacieux courage au sein de la bassesse.

— J’étais bien enfant. Mon lit était placé à un angle de cette chambre de la maison de Randal où coucha votre malheureuse sœur, dans ce même lit où mon père, étendu, dormait, la nuit dont je vous ai parlé

La porte par où vous descendîtes dans le souterrain s’ouvrit. Deux hommes masqués parurent.

L’un d’eux déposa sur une table le flambeau qu’il tenait à la main, et vint me mettre un mouchoir sur la bouche. En même temps il se plaça entre moi et le lit, de manière à m’empêcher de voir. Mais il ne s’y prit point adroitement, et mon regard put se glisser entre son bras et son flanc. Je vis tout.

L’autre homme, le plus grand, avait à la main deux poignards ; il s’avança tout droit vers le lit de mon père et l’appela tout haut par son nom. Mon père s’éveilla en sursaut. À la vue de cet étranger debout à son chevet, il poussa un cri.

— Silence, Mac-Nab, silence ! dit l’homme masqué, c’est moi !

— O’Breane ! murmura mon père en courbant la tête ; je m’y attendais !… Je jouais ma vie ; j’ai perdu !…

— Pas encore, Mac-Nab !… Debout !… Tu sais bien que je n’assassine pas, moi !… Debout, te dis-je ! j’ai apporté deux poignards !

Mon père se leva lentement. Ma terreur était à son comble, mais je regardais toujours.

Quand mon père fut debout, celui qu’il nommait O’Breane lui tendit un des poignards. Mon père le prit et se mit en garde.

Le combat fut silencieux et court. Mon père tomba au bout de quelques secondes.

— Dans une heure je serais vengé ! murmura-t-il.

O’Breane s’était penché pour frapper. En se relevant son masque se détacha. Je vis son visage pendant une seconde, Frank… je vis son front rougi par l’ardeur de la lutte, et au milieu de son front une cicatrice blanche en tout semblable à celle que vous avez décrite.

— L’enfant vous a vu, milord, s’écria l’homme qui me tenait.

En même temps il leva sur moi son couteau ; mais O’Breane, qui avait remis son masque, lui arracha l’arme des mains et se pencha sur mon berceau.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il d’une voix douce et pleine de pitié : Dieu sait que j’aurais voulu épargner ton père… Mais il était sur mon chemin… et il faut que je marche !

Il ouvrit la fenêtre. — Son compagnon et lui sautèrent dans la campagne.

À mes cris, la maison fut bientôt sur pied, et presque aussitôt des soldats arrivèrent de Dumfries. Ils avaient été appelés par mon père.

J’indiquai la petite porte. On l’ouvrit. Derrière était ce mur dont je vous ai parlé, Perceval ; mur massif, inébranlable, sans ouverture aucune, et dont la construction remonte évidemment à plusieurs siècles.

— C’est étrange, murmura Frank ; et cette circonstance, dont je serai forcé de reparler encore à la fin de mon récit, n’est pas un des moindres mystères de ce lieu funeste, Stephen… Mais nous tâcherions vainement de le comprendre, et d’ailleurs, il y a en tout ceci quelque chose de plus étrange encore… Votre histoire ne ressemble pas seulement à la mienne, Mac-Nab, elle ressemble aussi à l’histoire de lady Ophelia…

— Quoi !… voulut s’écrier Stephen.

— Le secret de la comtesse de Derby ne m’appartient pas, interrompit Frank, et il ne m’est permis de m’en servir que d’une certaine façon et vis-à-vis de certaines personnes… Mais j’ai du moins le droit de m’en servir vis-à-vis de moi-même, et cette révélation, qui concorde avec vos paroles, qui concorde avec mes souvenirs, éclaire mes doutes au point de les changer presque en certitude.

Stephen, je crois savoir le nom de l’homme masqué qui mit à mort votre père, et le nom du brigand qui déshonora ma sœur…

Coïncidence extraordinaire ! comme si tout entre nous deux devait être semblable, il vous sauva la vie dans la maison de Randal ; et à moi, il me sauva la vie dans la chapelle.

Peut-être même m’a-t-il épargné une fois de plus que vous…

Mais le bienfait est trop mince pour couvrir l’offense.

— Ne me direz-vous point son nom ? demanda Stephen.

— Ami, répondit Perceval, je vous dirai son nom… Mais écoutez ce qui advint de ma sœur.

La colère subite de leur chef fit sur les faux moines un effet magique, ils se reculèrent terrifiés, laissant entre eux et lui un large espace vide. Moi, je le regardais avec un étonnement où il y avait de l’admiration, et je ne pouvais m’empêcher de comparer cette superbe puissance, tournée vers le mal, à la puissance déchue de l’archange traître à Dieu.

Les murmures avaient cessé. Un silence profond régnait dans la chapelle.

— Ce jeune homme vivra, dit Son Honneur en contenant sa voix qui voulait éclater. — Je le veux !

Personne n’osa répondre.

Le beau visage de Son Honneur, sans perdre son expression de hauteur inflexible et dominatrice, était redevenu calme. Ses noirs sourcils traçaient sur son front, pâle maintenant, une ligne ferme et pure dans sa hardiesse. La cicatrice avait disparu.

— Milords et gentlemen, reprit-il, je ne vous retiens pas… Vous pouvez vous retirer.

L’assemblée entière s’inclina respectueusement et en silence. L’instant d’après il ne restait plus dans la chapelle, avec le chef, qu’un seul moine qu’il avait arrêté d’un geste.

— Docteur, lui dit-il, versez quelques gouttes d’opium sur les lèvres de cette pauvre fille qui dort là sous ma robe… C’est une belle et douce enfant… Elle doit être bien aimée, — et je voudrais… Mais c’est folie de regretter le passé, docteur.

Le moine avait pris dans un petit nécessaire qu’il portait sur soi une fiole dont il mouilla les lèvres de ma sœur.

— Et ce gentleman ? demanda-t-il.

— Il faut que ce jeune homme s’endorme aussi, docteur.

— S’il refuse de boire ?

— Essayez.

Le docteur, dont la barbe postiche était un véritable masque, disposé de manière à cacher presque entièrement son visage, s’avança vers moi et détacha mon bâillon.

Son Honneur se promenait lentement le long de la table.

Je respirai avec effort.

— Voulez-vous boire ? me dit le docteur.

Je saisis la fiole et je bus.

— Qui que vous soyez, m’écriai-je ensuite en m’adressant au chef, je vous proclame un lâche et un misérable… Je prends la vie que vous me donnez, mais c’est pour me venger… Oh ! vous n’êtes pas si bien masqué que je ne puisse vous reconnaître…

— Vous l’entendez, milord ? dit le docteur.

— Je l’entends, monsieur ; mais ceux qui ont voulu se venger de moi sont morts…

Il s’approcha de ma couche à son tour et me regarda en face.

— Moi aussi, je vous reconnaîtrai, murmura-t-il — et, s’il se peut, je vous épargnerai.

Si cet homme est celui que je crois, Stephen, il a tenu sa promesse ; car, lundi dernier, ma vie était entre ses mains.

Stephen croyait bien comprendre, mais il voulait une certitude.

— Lundi dernier ? répéta-t-il.

Frank montra sa blessure.

— C’est lui qui a fait cela, murmura-t-il.

— Rio-Santo ! s’écria Mac-Nab : je m’y attendais presque !… Mais je ne l’ai jamais vu, moi, cet homme, et je ne puis savoir… Oh ! il faut que je le trouve ! car vous ne savez pas, Perceval, vous ne savez pas jusqu’où le hasard a poussé la parité de nos malheurs à tous deux… vous ne savez pas jusqu’à quel point notre haine a mêmes motifs et même mesure… vous ne connaissez que la ressemblance de nos griefs passés… Eh bien ! le présent aussi nous rapproche ! cet homme qui se met entre vous et miss Trevor, c’est lui qui me ferme le cœur de Clary…

— Se peut-il !… interrompit Frank.

— C’est lui que Clary aime de cette tendresse inconcevable, dont la source est un mystère comme tout ce qui entoure cet homme !… c’est lui qui l’a enlevée, peut-être…

Stephen raconta ici en détail la scène de Temple-Church ; et, à la description qu’il fit du beau rêveur, Frank ne put méconnaître le marquis de Rio-Santo.

— Oui, dit-il après-un silence, vous avez des droits égaux aux miens, et Dieu veut que nous nous vengions ensemble…

Et cette ressemblance que vous avez trouvée entre l’homme de Temple-Church et l’assassin de votre père est une preuve de plus ajoutée à tant d’autres preuves ; car c’est sans nous être concertés que nous l’avons reconnu tous les deux.

Stephen se leva et se dirigea vers la porte.

— Où allez-vous ? lui demanda Frank.

— Je vais me battre avec le marquis de Rio-Santo, répondit le jeune médecin, que la colère mettait hors de son sang-froid naturel, peut-être serai-je plus heureux que vous, Perceval… sinon… vous aurez à venger un frère avec votre sœur… Adieu !

— Restez ! s’écria Frank avec reproche ; voulez-vous donc profiter de ma blessure ?… Ah ! Stephen ! voici la première fois que je vous trouve égoïste et injuste !

Stephen revint vers le lit et pressa entre ses mains la main de Perceval.

— Pardon, murmura-t-il, mais c’est que je n’ai point de nouvelles de Clary, Frank…

Celui-ci rejeta ses couvertures et mit ses deux pieds sur le tapis d’un geste si rapide, que Stephen ne put songer à le prévenir.

— Voyez, ami, voyez ! je suis fort déjà, et je ne vous ferai pas long-temps attendre… Oh ! ma pauvre Harriet ! ajouta-t-il en étendant ses mains jointes vers le portrait de sa sœur, vous êtes au ciel où l’on pardonne… mais sur terre, on se venge… Oh ! vous aimez l’honneur, Harriet, et vous étiez d’Écosse… Jusque sous l’œil de Dieu, vous sourirez au châtiment de cet homme.

Comme elle était belle, n’est-ce pas, Stephen ? Avez-vous vu parfois tant de sereine candeur jointe à cette couronne de douce mélancolie qui descend sur son front de vierge, comme un présage de mort précoce ?… On dit dans nos montagnes, vous savez, que ces fronts célestes font envie aux anges et appellent le trépas…

Mon Dieu ! que je l’ai pleurée ! Quelques mots achèveront mon récit, Mac-Nab, reprit-il en faisant violence à sa voix qu’étouffait une soudaine bouffée de douleur : — le chef et celui qu’il appelait le docteur se retirèrent. Je demeurai seul avec Harriet endormie.

On m’avait enlevé une partie de mes liens. Je me traînai jusque auprès de ma sœur et je soulevai le voile de soie qui la recouvrait.

Elle souriait tendrement, et, dans son rêve, elle prononçait le nom aimé d’Henry Dutton.

Pauvre sœur !

Je m’assis auprès d’elle. Le sommeil me gagnait. Je me sentis perdre connaissance au moment où je mettais un baiser sur son front.

Combien de temps restai-je sous le coup du narcotique, je ne saurais le dire au juste, mais il y a loin de Crewe à Dudley-Castle, qui est entre Peebies et Middleton. Il fallut sans doute plus d’un jour pour franchir cette distance, par les routes défoncées de l’Écosse du sud. Et pourtant, lorsque je m’éveillai, Stephen, je me trouvai en vue du château de ma mère. Le soleil se levait, derrière les riants coteaux de Lauder. Nous étions, ma sœur et moi, dans notre chaise de voyage. Harriet dormait toujours.

La chaise était dételée : chevaux et postillon avaient disparu.

Je gagnai la grille du parc et j’appelai. Ma sœur fut transportée à la maison.

Elle s’éveilla. Son premier regard fut pour moi.

— Frank, dit-elle, je me souviens… je sais… Il faudra que je meure.

Depuis ce jour, Stephen, je n’entendis jamais ma pauvre Harriet prononcer une parole. Elle s’éteignit lentement, entre ma mère et moi, tuée par la conscience de sa honte. Parfois, tant que durèrent les beaux jours, elle allait s’asseoir dans le parc sous un chêne. Les heures passaient ; elle demeurait immobile. Ma mère la suivait en pleurant ; elle se mourait à la voir ainsi mourir.

Quand vint l’automne, ses forces l’abandonnèrent. Elle ne pouvait plus aller au parc. Le souffle lui manquait.

Un soir, elle nous appela du geste, ma mère et moi, auprès de sa chaise longue. Nous nous assîmes à ses côtés. Elle mit ses mains dans les nôtres et se prit à sourire pour la première fois depuis six mois.

Puis elle leva ses grands yeux bleus vers le ciel.

Ma mère se laissa tomber sur ses genoux et pria. — Stephen, Harriet était morte !

Je n’avais pas attendu ce moment pour faire des démarches auprès de la justice, et le lendemain même de mon arrivée à Dudley-Castle, j’avais écrit à votre oncle, M. Mac-Farlane, en sa qualité de magistrat du comté de Dumfries, une lettre précise, détaillée, où toute la partie de notre mystérieuse aventure qui n’avait point trait directement à l’honneur du nom de Perceval, était mise au jour.

Votre oncle, Stephen, me répondit une lettre que j’ai le droit d’appeler évasive, pour ne la point qualifier plus sévèrement, où il se défendait d’ouvrir une enquête sur un fait aussi étrange, romanesque, impossible…

J’insistai d’une façon pressante et péremptoire.

L’enquête eut lieu. Elle s’ouvrit et se termina dans la maison de Randal Graham, entre les murs de cette chambre où avait couché ma sœur. L’acte fut clos séance tenante, parce que, dès les premières lignes, ma déclaration fut jugée erronée.

En effet, l’escalier que je désignais comme m’ayant servi à descendre dans les souterrains n’existait pas. À sa place, derrière la porte, s’élevait un mur de pierres d’une incontestable antiquité.

Quant aux souterrains eux-mêmes, vingt témoins déclarèrent qu’ils n’en avaient jamais entendu parler.

— J’aurais fait comme ces témoins, Frank, dit Stephen.

Je vous crois, Mac-Nab ; peut-être suis-je injuste envers M. Mac-Farlane… Et pourtant cette chapelle maudite se trouve juste au dessous de son château de Crewe !… Mais il n’est pas temps pour nous d’éclaircir cette affaire, et nous avons autre chose à penser qu’à deviner des énigmes… Votre dessein est-il toujours de vous battre contre le marquis de Rio-Santo ?

— Non, répondit Stephen.

Frank eut un mouvement de joie.

— Et moi, demandait-il vivement, pensez-vous que je sois bientôt de force à recommencer ?

— Vous, Perceval ? dit froidement Stephen ; — pas plus que moi, vous ne croiserez le fer désormais avec cet homme… L’épée n’est une arme, ami, que contre un bras loyal… Avec M. le marquis de Rio-Santo il faut d’autres moyens… Ne devinez-vous pas maintenant que cette scène diabolique jouée à votre chevet pour tromper James Trevor est une invention de Sa Seigneurie ?

— Vous penseriez ?… commença Frank.

— Je pense autre chose encore, s’écria Stephen. Un doute que j’avais dû repousser devient pour moi une certitude… Reconnaîtriez-vous ce moine qu’on appelait le Docteur dans les souterrains de Crewe ?

— Je ne sais… pourquoi cela ?

— Mon imagination va trop vite, murmura Stephen au lieu de répondre, et je ne puis croire, après tout, que le docteur Moore… un de nos premiers praticiens… s’en aille boire et danser avec des bandits sous les ruines de Sainte-Marie… Mais la tentative d’assassinat n’en reste pas moins constante… Et pourquoi le docteur Moore aurait-il voulu vous assassiner, Frank ? ajouta le médecin en s’adressant tout-à-coup à Perceval.

— Vous m’avez parlé de cela, Stephen ; mais le marquis de Rio-Santo, qui venait d’épargner ma vie…

— Oh ! tout grand acteur, interrompit Mac-Nab, a des délicatesses infinies dans son jeu… Le marquis est un grand acteur, je pense… C’est, en tout cas, un ennemi redoutable, parce que toute arme lui est bonne.

— Nous n’avons contre lui que de la haine et des soupçons, dit Frank.

— Beaucoup de haine et de terribles soupçons, Perceval !… Donnez-moi votre main… le pouls est bon… Vous seriez en état de commencer dès ce soir la bataille !…

— Expliquez-vous, Stephen.

— Je vais sonner Jack… Il est sept heures et demie… Nous serons dans Regent-Street à huit heures…

Jack parut sur le seuil.

— Habillez votre maître, lui dit Stephen.

Frank, étonné, se laissa faire. Il n’éprouvait d’autres ressentiments de sa blessure qu’une faiblesse assez grande.

Quand le vieux valet lui eût passé son habit, Stephen reprit :

— Faites approcher une voiture, Jack.

— Me direz-vous, enfin, quel est votre projet, Mac-Nab ? demanda Frank.

Stephen lui prit la main et la serra fortement.

— Ami, dit-il avec une fermeté calme, nous allons engager la lutte, à votre profit d’abord… Mon tour viendra… Il faut que vous ayez un entretien particulier avec miss Mary Trevor.

— Je le voudrais… je le voudrais au prix de mon sang, Stephen ; mais…

— Veuillez m’écouter… cet entretien sera le premier coup porté à l’ennemi commun… Le moyen de l’obtenir ? je n’en ai pas d’assuré, — mais lady Ophelia est jalouse, et nous nous rendons de ce pas chez lady Ophelia.


XXI


PETIT COMITÉ


Il y avait ce même soir une petite réception à Trevor-House. Lord James faisait son whist avec le docteur Müller, dont le flegme germain avait fait sa conquête, lord Stewart, et sir Arcadius Bombastic, le poète lauréat.

Lady Campbell était entourée de sa cour, à laquelle seulement faisaient défaut le marquis de Rio-Santo et le beau cavalier Angelo Bembo. Nous eussions reconnu autour d’elle grand nombre de physionomies : lady Stewart et sa fille, la jolie et gaie Diana, lady Margaret Wawerbenbilwoodie, baronnesse, la blonde Cicely Kemp, sir Paulus Waterfield, lord John Tantivy, le sportman, le vicomte de Lantures-Luces et bien d’autres encore.

Depuis cinq jours, Mary Trevor gardait la chambre ; ce soir, elle était descendue au salon pour se réunir à miss Diana Stewart, sa meilleure amie.

La pauvre Mary était bien faible et bien changée. Sa frêle taille semblait se courber sous le poids d’une angoisse trop lourde, et l’on ne pouvait regarder sans compassion la diaphane pâleur de son teint.

Entre elle et son amie il y avait plein contraste. Miss Stewart était une Galloise au teint légèrement bruni, à l’œil foncé, à la bouche rose, un peu grande et s’épanouissant volontiers en un malin sourire qui la faisait charmante. Ses cheveux châtains avaient de ces reflets cendrés qui semblent particuliers à la beauté britannique, et devant lesquels s’éclipsent les tons si bruyamment admirés des chevelures espagnoles. Ses sourcils étaient noirs, arqués et allaient cacher le bout de leur ligne ténue jusque sous les boucles abondantes de sa coiffure. Ses joues avaient la fossette joyeuse des naïves coquettes de Caernarvon, et, sur l’ovale un peu rond de son visage, ses pommettes trouvaient encore moyen de saillir comme pour témoigner de son origine celtique.

Tout cela brillait de santé, de gaîté, de malice, de jeunesse, de vie et de bonté.

Mary faisait peine à voir auprès d’elle. Sa beauté plus distinguée et d’un type supérieur disparaissait effacée par l’éclat éblouissant de sa fraîche compagne. — Et puis il y avait tant de souffrance sur ses traits pâlis, tant de détresse dans son regard éteint ! et ses yeux cernés gardaient la trace de tant de larmes !

Les deux jeunes filles causaient à l’écart. Le reste de l’assemblée entourait le foyer sous la présidence naturelle de lady Campbell.

La conversation allait, sautant d’une chose à une autre, effleurant mille sujets actuels ou passés. C’était une conversation, chose qui ne se définit point, mais qui amuse où qui endort selon les circonstances.

Lady Campbell tenait de sa main exercée les rênes de l’entretien, et, comme elle avait son idée fixe, l’entretien revenait périodiquement au marquis de Rio-Santo.

— Je ne l’ai pas vu au Park, le fait est, dit lord John Tantivy, — depuis… attendez… cinq jours, sur ma foi !

— On ne le voit nulle part, ajouta lady Margaret, pas plus au Park qu’ailleurs.

— C’est une éclipse totale ! murmura distinctement le petit Français Lantures-Luces ; — je parle sérieusement.

— Cher, vous perlez toujours sérieusement, répliqua le sportman en remontant le carcan inflexible de sa cravate… Il y a cinq jours, le marquis montait Kitty-Bell, sa jument blanche qui a gagné l’avant-dernier handicap à Epsom… Le jour précédent, il montait… Vous y étiez, sir Paulus ?

— J’y étais, milord… Mais il faut à coup sûr, miladies, que le marquis ne se montre nulle part pour s’exiler ainsi du cercle de milady (sir Paulus salua la sœur de lord Trevor), et il faut supposer qu’une indisposition…

— Du diable ! grommela le sportman, — il me semble que ce baronnet de deux pence m’a répondu par dessous la jambe !

L’Honorable Cicely Kemp agita gracieusement une incommensurable paire de grappes blondes qui ondoyaient de son front a ses épaules.

— M. le marquis de Rio-Santo n’est pas malade, dit-elle en pinçant ses jolies lèvres roses, — et l’on raconte d’étranges choses sur sa grande maison de Belgrave-Square.

— Et que dit-on, mon amour ? demanda vivement lady Margaret.

— Oh ! madam, répondit l’Honorable Cicely Kemp, qui pinça de plus en plus ses lèvres ; — avant d’être mariée, les jeunes filles ne doivent point se montrer trop savantes sur ces sortes de sujets.

Le sportman étouffa un éclat de rire dans sa cravate et pensa que miss Fraskita, sa jument isabelle, n’aurait pas mieux répondu.

Laniures-Luces s’inclina d’un air aimable et dit :

— Miss, vous avez là un ravissant éventail ; — je parle…

— Sérieusement ! acheva le vindicatif sportman.

— Lord John m’a deviné, mesdames… Vous le mettez en veine. Ah ça ! ce très cher Rio-Santo n’est pas le seul transfuge… On ne voit plus du tout Brian de Lancester… Nos deux astres nous manquent à la fois.

— Vicomte, vous êtes toujours modeste, dit en souriant lady Campbell.

— Non pas, vraiment, madame, vous êtes trop bonne : je parle… Allons, lord John ! achevez.

Tantivy fit la grimace et grommela : Du diable ! — Si Lantures-Luces eût été un pur sang, il aurait essuyé un châtiment exemplaire. Mais le sémillant petit Français n’aurait pu seulement faire, au trot, la moitié du tour de l’hippodrome de New-Market.

— Sérieusement ! ajouta-t-il avec triomphe ; — lord John n’a pas voulu m’aider… Quelqu’une de vous, mesdames, a-t-elle entendu parler de ce cher Brian de Lancester ?

— Pas depuis la fameuse comédie qu’il nous a donnée à Covent-Garden, répondit lady Campbell.

— À la suite de laquelle, ajouta lady Margaret, le comte de White-Manor a gardé le lit pendant deux jours.

— On dit qu’il est amoureux, murmura Cicely Kemp, en rougissant immodérément.

Shoking ! gronda in petto lady Margaret.

— L’amour est le seul vrai bien sur la terre, miladies, déclama de loin le poète lauréat ; — c’est une immatérielle effluve qui s’échappe d’un cœur pour aller charmer un autre cœur, un insaisissable souffle, un pollen de l’âme…

— Sir Argatius, interrompit tranquillement le docteur Müller, il s’achit bas te pollen, mais te bigue… Che chue bique, sir Argatius !… le falet de bigue !

Cette diversion fit oublier l’inconvenant adjectif employé par l’honorable Cicely Kemp. Parler d’amour à dix-sept ans moins onze mois !…

— Figurez-vous belles dames, reprit le vicomte de Lantures-Luces, que ce même soir Brian voulut me boxer…

— Bonne idée ! pensa Tantivy.

— Sur le devant du théâtre, j’étais avec… une dame, miladies.

— Avec la signora Briotta, dit l’incorrigible Cicely Kemp ; — elle danse bien ; mais elle a de vilaines rotules.

— Oh ! madam ! s’écria Lantures-Luces scandalisé.

— En d’autre termes, lui glissa Tantivy à l’oreille, la signora est couronnée, cher… À la saison dernière, j’ai été forcé de vendre lady Aurora et le pauvre Presumption pour cela.

— Oh ! milord ! dit Lantures-Luces ; — pouvez-vous comparer ?… Mais on ne peut gagner beaucoup de savoir-vivre dans la compagnie du pauvre Presumption et de lady Aurora… Le fait est, mesdames, que Brian me mit le poing sur la gorge. Une seconde de plus, j’étais dans le ruisseau.

— C’est un terrible original, dit lady Margaret avec admiration.

— Contez-nous donc cela, monsieur de Lantures-Luces, ajouta lady Campbell ; — convenez, mesdames, que sans le vicomte… et aussi lord John Tantivy, nous serions de pauvres abandonnées.

Les ladies s’inclinèrent.

— Allons, cher, contez ! dit le sportman, d’un air de résignation chagrine.

Nous devons prévenir le lecteur que lord John Tantivy possédait à cette époque de l’année une prestance à peu près présentable. Il ne commençait son fameux régime qu’au mois de février, afin d’être entraîné en avril pour les premières courses. En janvier donc, c’était un gentleman tout comme un autre, portant cheveux en coup de vent, cravate démesurément haute, empesée à outrance, frac étriqué, gilet classique, et favoris feuille-morte, hérissés naturellement.

Une seule particularité le distinguait des simples mortels, s’est qu’il se tenait en double sur sa chaise, et donnait à son torse un balancement continu, comme s’il eût eu entre les jambes miss Fraskita, Hypotenuse ou le pauvre Presumption.

Ce sportman avait inventé le trot perpétuel.

M. le vicomte de Lantures-Luces se fit prier le temps convenable, déclara que, — sérieusement, — l’histoire ne valait point la peine d’être racontée, et finit par la dire tout au long, sans oublier la perte de son lorgnon en paire de pincettes.

On proclama l’anecdote ravissante, et John Tantivy, tout seul, ne s’en divertit point immodérément.

— Du diable ! pensa-t-il, pour rendre cela drôle, il faudrait au moins qu’on lui eût brisé le visage d’un coup de poing !

— Je sais mieux que cela, mesdames, s’écria Lantures-Luces, que les applaudissements mettaient en goût ; — ce cher Brian, Dieu merci, fournirait, lui seul, tous les salons de Londres d’anecdotes !…

— Avec M. le marquis de Rio-Santo et vous, vicomte, dit la sœur de lord James d’un ton où une imperceptible nuance de moquerie se cachait sous la bonhomie la plus aimable, — il défraie en vérité tous nos entretiens… N’est-il pas vrai, mesdames ?

— Assurément, répartit lady Stewart.

— On parle de Paris ! ajouta lady Margaret Wawerbenbilwoodie ; — mais Paris nous envoie ce qu’il a de mieux.

— Ah ! mesdames !… ah ! miladies !… vraiment !… vraiment !… vraiment !!!… dit le petit Français en saluant à la ronde avec enthousiasme ! — vous me comblez !… Je ne mérite pas… non, ma foi ! — mais non… je parle…

— Tu parles trop, poney maudit ! pensa le sportman qui avait envie de conter un steeple chase où vingt-deux chevaux avaient été tués sans compter les gentlemen riders.

— Nous écoutons, reprit lady Campbell.

— Ma foi, mesdames, ce n’est pas du nouveau… Cela date de trois semaines au moins, mais les journaux n’en ont point parlé, que je sache… Voici l’histoire… Ce cher Brian avait dîné ce soir-là au club en tête-à-tête avec le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie…

— Que je voudrais être ambassadrice ! pensa l’Honorable Cicely Kemp.

— Sa Grâce, il faut que vous le sachiez, boit comme un Kosak et a le vin très mélancolique…

— Le vin ! s’écria de sa place sir Arcadius Bombastic ; — le vin, ce nectar précieux qu’un ciel marâtre a refusé à nos froides contrées ; le vin, cette joie des forts, cette force des faibles ; le vin que la mythologie nous montre sous la forme d’un beau jeune homme couronné de pampres verts, le sourire à la bouche, le bon mot aux lèvres…

— Tiaple ! mein herr Pompastig ! interrompit le Germain en se livrant à d’extravagantes originalités de prononciation ; — fous médez du gœur sur tu gareau, afec fos bambres ferts !… C’est indoléraple, tarteifle !

— Sa Grâce, poursuivit Lantures-Luces, soupire au sixième verre de champagne, verse des larmes au douzième, sanglote au dix-huitième et ainsi de suite.

Lancester était justement ce jour-là dans ses idées noires. Il fit chorus avec le prince jusqu’au dix-huitième verre inclusivement. — Passé ce point, mesdames, Sa Grâce a coutume de briser les assiettes et généralement tout ce qui se trouve sur la table… C’est une fantaisie nationale, une gentillesse hyperboréenne… Sa Grâce, du reste, solde le dégât le lendemain matin.

Brian refusa de le suivre sur ce terrain et désira se borner aux sanglots. De là, discussion grave. On prit rendez-vous pour le lendemain à Greenwich. Un combat sans merci devait s’en suivre. Le prince était furieux.

De fait, mesdames, il n’y a que Brian au monde pour empêcher un Tartare de briser des assiettes à son gré.

— Et se battit-on ? demanda miss Cicely Kemp.

— Mon amour, un peu de patience ! répliqua lady Margaret.

— De guerre las, mesdames, reprit Lantures-Luces, le prince, qui voyait bien qu’il ne pourrait pas détruire ce soir la moindre vaisselle, se leva pour sortir. Brian le retint.

— Milord, lui dit-il, je ne connais rien de fastidieux comme un duel à l’épée, si ce n’est un duel au pistolet.

— Nous pourrons nous battre au sabre, lui répondit l’ambassadeur.

— Fi donc !… Il y aurait bien la lance… Aimeriez-vous la lance, milord ?

— Qu’est-ce à dire, monsieur ? s’écria le prince qui crut qu’on se moquait de Sa Grâce.

— Je vous demande, milord, si la lance vous plairait ?… Mais non ! cela ressemblerait à ces innocents tournois que donnent certains lords écossais… Asseyez-vous donc, prince ! Nous chercherons ensemble un moyen de nous tuer le moins sottement possible.

Sa Grâce se rassit. On apporta du champagne, et l’on but de plus belle. Le prince était ivre comme le premier marquis d’Irlande en ses bons jours.

Lancester, lui, boirait la tonne d’Heidelberg sans rien perdre de son sang-froid.

— Milord, dit-il au bout d’une demi-heure, il faut nous pendre.

— À la bonne heure ! s’écria le prince, pendons-nous, par saint Nicolas !… Waiter ! deux cordes, s’il vous plaît.

— Pourquoi deux, milord ?… c’est un duel, vous savez… il suffira d’une corde. Mais il faut des dés. Nous allons jouer à qui de nous deux pendra l’autre.

— Ah ! voilà bien une idée de Lancester ! s’écria lady Margaret.

— Et y eut-il quelqu’un de pendu ? demanda l’Honorable Cicely Kemp.

— Attendez donc, ma chère belle !…

— Le prince cria : bravo ! reprit Lantures-Luces. Brian et lui étaient désormais les meilleurs amis du monde. On apporta des dés. Brian perdit et fut condamné à être pendu.

Le prince Dimitri Tolstoï ne se possédait plus, tant il ressentait de joie.

Il était minuit environ. Brian et Sa Grâce sortirent du club, bras dessus, bras dessous et se dirigèrent vers Portland-Place…

— Mais enfin, dit l’honorable Cicely Kemp, M. de Lancester n’a pas été pendu, puisque…

— De grâce, mon cher cœur, écoutez ! s’écria lady Campbell ; on ne conte pas une histoire comme M. de Lantures-Luces !…

— Ah ! madame ! balbutia le vicomte ; vous me comblez, sur ma parole, et je n’oserai plus…

L’honorable Cicely Kemp se pencha à l’oreille de lady Margaret.

— Madam, murmura-t-elle, ex abrupto, voulez-vous me mener avec vous la prochaine fois que vous irez voir pendre ?

Ce terrible à-propos fit sauter lady Margaret sur son fauteuil.

— Fi ! mon cher cœur, si ! répliqua-t-elle ; à votre âge !…

— Arrivé dans Portland-Place, devant l’hôtel du comte de White-Manor, poursuivit Lantures-Luces, — car vous pensez bien mesdames, que le comte était pour quelque chose en tout ceci, — Brian ôta sa cravate et jeta bas son habit.

— Allons, prince, dit-il, mettez-moi, s’il vous plaît, la corde au cou.

Le prince ne se fit pas prier. — On eut un peu de peine ; mais avec de la bonne volonté, mesdames, on parvient à tout. — Quelques minutes après, Brian de Lancester se balançait pendu à la barre d’une lanterne à gaz, et Sa Grâce le prince Dimitri Tolstoï se mourait de rire en le regardant.

— Comment ! s’écria le chœur féminin, les choses allèrent jusque-là ?

— Oui, miladies.

— Mais, objecta Cicely Kemp, M. de Lancester n’a pas été pendu tout à fait, en définitive ?

— On dirait que vous le regrettez, mon amour ! fit aigrement observer lady Margaret.

— Oh ! non, madame, répondit l’honorable miss ; — mais il faut bien qu’une histoire ait une fin.

— C’est là une vérité profonde énoncée en termes vulgaires, dit de loin sir Arcadius Bombastic ; — toute histoire, comme tout drame, doit avoir une exposition, un nœud, un dénouement… protase, épitase, péripétie…

— Brodase, ébidase, béribézie, répéta le docteur Müller ; — c’est gonnu, mein hert Pompasdig… che choue la tame te drevle : tonnez-en ou goubez !

— Eh bien, dit lady Campbell en souriant, je parie que le vicomte n’est pas sans avoir une péripétie en réserve.

— Diables de mots ! pensa le sportman ; — pas mauvais pour un cheval, pourtant… J’appellerai Épitase le poulain de miss Fraskita.

— Assurément, madame, répondit Lantures-Luces d’un air modeste ; — mon histoire a une fin telle quelle… La voici :

Brian tenait la corde à deux mains, et, avant de se lancer dans l’éternité, il maudissait son frère d’une voix retentissante. Sa harangue amenait peu à peu aux fenêtres les gens du quartier, de telle sorte qu’en mourant ce pauvre Lancester eût emporté du moins la consolation d’avoir poussé à fond une dernière botte au comte de White-Manor.

— Allons, Brian, allons, mon ami, disait cependant le prince qui s’était assis sur le trottoir ; — lâchez la corde comme un brave garçon ! ne me faites pas rester là… je sens que je m’enrhume !

Brian haranguait toujours, accusant son frère de sa mort et appelant sur lui la malédiction du ciel.

Sur ces entrefaites, des policemen passèrent. Les gens qui écoutaient aux fenêtres leur crièrent de secourir ce malheureux qui se pendait. — Brian se hâta de lâcher la corde, mais il n’était plus temps. Les policemen le dépendirent, malgré les courageux efforts du prince Dimitri Tolstoï, qui perdit deux dents à cette mémorable bataille.

Mais lorsque Brian se fut remis sur pied, les choses changèrent de face. Vous savez quel terrible homme est ce cher Brian, lorsqu’il se fâche, mesdames ?… Eh bien ! il se fâcha tout rouge en voyant qu’on s’était permis de le dépendre. — Il y avait quatre policemen. Brian ne fit de chacun d’eux qu’une bouchée et les jeta sur le pavé l’un auprès de l’autre, comme s’ils eussent été des soldats de plomb.

Ensuite il salua gravement Sa Grâce, l’ambassadeur de Russie, qui gisait, lui aussi, dans la boue, et s’en alla paisiblement se coucher.

— Délicieuse folie ! dit lady Margaret.

— En vérité, miladies, ajouta la sœur de lord Trevor, s’il n’y a que M. de Lancester pour inventer et mettre à exécution ces fantastiques eccentricities, convenez qu’il n’y a que le vicomte pour les narrer comme il faut.

— Ah ! madame ! vraiment… vraiment ! murmura Lantures-Luces, gonflé de satisfaction.

— Achille fut bien heureux de trouver un Homère ! prononça sentencieusement le poète lauréat.

— Et que devint l’ambassadeur de Russie ? demanda la bouche rose de Cicely Kemp.

— Eh ! mon amour, qu’importe cela ?… Que dit lord John Tantivy de cette charmante anecdote ?

— Je dis, madame, répondit le sportman avec gravité, que nous n’aurons bientôt plus la liberté de nos mouvements dans Londres !… Voyez ! voici quatre sots policemen qui empêchent un gentilhomme de se pendre, quand telle est son envie !… Autant vaudrait vivre en Turquie, sur ma foi !

— Tantivy parle sérieusement, mesdames, fit observer Lantures-Luces, à qui son triomphe donnait presque de l’esprit ; — pour répondre à madame, ajouta-t-il en saluant miss Kemp, — je dirai que le prince Dimitri Tolstoï n’est pas mort, et qu’il a payé un millier de livres au journaux pour étouffer l’aventure.

On parla sur ce sujet encore durant quelques minutes, puis la conversation reprit sa course bondissante. Certes, lady Campbell avait au plus haut point la science du monde, mais quel est le pilote habile qui n’échoue pas une fois dans sa vie quand la marée et le vent sont contraires ? — Lady Campbell n’avait qu’un désir : c’était d’empêcher l’entretien de tomber sur Frank Perceval.

On y arriva fatalement, parce que, dans une soirée en petit comité, il faut parler de toutes choses, — de toutes.

L’Honorable Cicely Kemp, qui jouait ici le rôle que le peintre français Gavarni donne à ses Enfants terribles dans ses ravissantes esquisses de mœurs, prononça le nom de Frank. Lady Margaret demanda ce qu’il devenait…

Lady Campbell jeta un coup d’œil inquiet sur sa nièce. — Le nom de Frank avait produit l’effet redouté. La pauvre Mary penchait sa tête pâlie sur l’épaule de Diana Stewart.

— Frank est toujours malade, répondit Lantures-Luces. Il ne sort pas et il ne reçoit pas.

— Permettez, cher, répliqua Tantivy, heureux de contredire son heureux rival ; — il ne vous reçoit pas peut-être, — mais il sort. Je viens de le rencontrer dans Regent-Street, à la porte de la comtesse de Derby.

— Ah !… pensa tout haut lady Campbell ; — sa première visite est pour lady Ophelia… Je ne les savais pas si liés.

— La comtesse de Derby cherche des distractions, dit Cicely Kemp, l’enfant terrible.

Au moment où elle achevait sa phrase, qui n’était peut-être qu’une répétition de ce qu’elle avait entendu dire à quelque lady ayant l’âge de raison, la porte s’ouvrit à deux battants et un valet annonça :

— Madame la comtesse de Derby !


XXII


CURIOSITÉS DU CŒUR.


Pendant la conversation éminemment frivole que nous avons rapportée au précédent chapitre, miss Mary Trevor et Diana Stewart s’étaient isolées du cercle principal et s’étaient fait, pour elles seules, une conversation bien différente de celle du gros de l’assemblée.

— Mary, disait Diana, qui était devenue sérieuse devant la détresse de son amie ; ma bonne Mary, ne m’ouvrirez-vous point votre cœur ?… Vous vous souvenez bien que nous nous sommes promis de n’avoir point de secret l’une pour l’autre… moi, je n’ai point de secret ; si j’en avais ; vous le sauriez ?… Ne m’aimez-vous donc plus, Mary ?

— Si, Diana… oh ! je vous aime bien… comme autrefois… mieux qu’autrefois… depuis que ceux qui m’aimaient m’ont oubliée !… mais je n’ai pas de secret.

— Et pourquoi donc êtes-vous si pâle, Mary ?… Pourquoi ne savez-vous plus sourire ?

— Savais-je donc sourire autrefois ? murmura miss Trevor. — Diana, vous n’y songez pas… moi, sourire !…

— Oh ! oui, sourire ! être heureuse, Mary…

Miss Trevor baissa la tête.

— Être heureuse ! répéta-t-elle, comme si ce mot eût été pour elle un terme d’une langue inconnue.

— Vous l’étiez autrefois. Mary…

— Diana, je ne m’en souviens plus.

Mary laissa tomber ce mot tout bas. Il était l’expression simple et sincère d’un découragement si profond, que miss Stewart sentit ses yeux se mouiller de larmes.

— Chère Mary, dit-elle, ne me parlez pas ainsi… Vous ne pouvez avoir oublié nos bonnes causeries au château de ma mère, et nos longues promenades dans les grands bois de Trevor Castle… Quels beaux rêves d’avenir nous faisions toutes deux.

— C’étaient des rêves, Diana !

— Des rêves qu’on peut changer en réalité, Mary !… Tout n’est-il donc pas autour de vous comme autrefois ! Voici mon cousin Frank revenu de son voyage…

— Il ne faut pas me parler de Frank, dit miss Trevor en fronçant légèrement ses délicats sourcils.

— Pourquoi, Mary ? Ne l’aimeriez-vous plus ?

— Non.

Mary tourna la tête. Lorsqu’elle regarda de nouveau sa compagne, une sorte de sourire pénible à voir contractait son visage.

— Vous ne savez donc pas ? reprit-elle ; j’aime le marquis de Rio-Santo !

— Vous aussi ! s’écria miss Stewart. — Oh ! prenez garde, ma pauvre Mary ! j’ai eu bien peur de l’aimer, moi !… Je crois que je l’ai aimé… je crois même…

Diana s’arrêta et devint plus rose que le satin du ruban qui nouait sa riche chevelure. — Puis, tout à coup, elle sourit de bon cœur.

— Mais moi, poursuivit-elle, j’aime à ma manière et n’en prends point de mélancolie… C’est le roi des hommes, après tout !… Ah ! vous l’aimez, Mary… Eh bien ! je ne puis dire combien je suis heureuse de vous voir plaisanter…

— Je ne plaisante pas, Diana ; je mens.

Miss Stewart perdit son sourire et contempla son amie dont la voix plaintive s’était emplie tout-à-coup d’amertume.

— Vous mentez ? répéta-t-elle sans comprendre.

— Je souffre ! murmura miss Trevor.

Diana passa son bras autour de la frêle taille de sa compagne.

— Cela se voit trop, pauvre Mary ! répliqua-t-elle, en soupirant ; mais votre pensée m’échappe… vos paroles n’ont plus de sens pour moi…

— Tant mieux, Diana ! c’est que vous êtes heureuse.

— Je le serais, Mary, si je ne vous voyais pas souffrir… Et je voudrais tant vous soulager !… mon Dieu !… Mais je ne comprends plus votre cœur… Par pitié pour vous et pour moi, répondez-moi sans détour… N’aimez-vous plus Frank Perceval ?

— J’épouse le marquis de Rio-Santo, Diana.

— On me l’avait dit… Je n’y voulais point croire… Pauvre Frank !

Mary aspira fortement l’odeur acre et subtile de son flacon de sels.

— J’espère que je mourrai bientôt ! dit-elle.

Les bras de miss Stewart retombèrent.

— Mourir ! reprit-elle ; — oh ! vous l’aimez encore, Mary !… Et comment l’auriez-vous oublié ! Un noble cœur comme le vôtre ne change point et n’aime qu’une fois… Mais quelle tyrannie étrange force donc ainsi votre volonté ? Lord Trevor est le meilleur des pères ; lady Campbell…

— Écoutez ! interrompit Mary avec un frisson de terreur.

— Qu’y a-t-il ? demanda miss Stewart.

— N’entendez-vous pas ?…

Diana écouta de toutes ses oreilles et n’entendit rien, si ce n’est la voix flûtée de M. le vicomte de Lantures-Luces, narrant, de l’agréable façon que nous avons rapportée, une eccentricity de Brian de Lancester.

Les nerfs de la pauvre Mary semblaient cependant violemment ébranlés.

— Oh ! j’entends, moi, dit-elle, et ce bruit me fait peur. C’est une voiture, Diana, qui court sur le pavé de Park-Lane… Si c’était la sienne !

Il y avait une indicible épouvante dans la voix de miss Trevor.

— La voiture de qui ? demanda Diana.

— La sienne !… Je l’entends de bien loin… quelque chose de lui absent correspond avec mes propres nerfs et les torture… Ma tante dit que je l’aime… et je l’aime peut-être, Diana… N’aimez jamais, oh ! jamais, vous qui êtes si fraîche et si jolie, vous qui souriez si gaîment, Diana, vous qui chantez si doucement à votre harpe, vous qui dansez au bal avec une joie si franche, vous qui êtes libre partout et partout heureuse !… n’aimez jamais, cela fait trop souffrir !… On apprend à pleurer, Diana ; on devient pâle et bien triste… le chant irrite, la danse fatigue… et la nuit… oh ! la nuit, Dieu qui n’a point pitié, vous envoie des rêves de bonheur… Des rêves, quand le bonheur est impossible et que l’angoisse vous guette au réveil !

Mary levait au ciel ses grands yeux sans larmes ; sa voix était sourde et lente comme l’atteinte du désespoir.

— Pauvre Mary ! soupira miss Stewart, qui devinait vaguement l’étendue de cet étrange martyre.

— Il y a six jours qu’il n’est venu, reprit Mary Trevor ; — sais-je, mon Dieu ! si je désire qu’il revienne !… Je souffre autant quand il est loin de moi, parce que sa pensée est toujours présente… Ah ! j’espère que je mourrai bientôt !

— Mais autrefois, Mary, s’écria miss Stewart navrée, — quand vous aimiez Frank Perceval, vous ne souffriez pas ainsi !

Une lueur passagère éclaira le front pâle de miss Trevor.

— Autrefois, murmura-t-elle, — autrefois !… quand il devait venir, comme j’étais joyeuse ! comme j’épiais la marche trop lente de l’aiguille sur le cadran de la pendule ! Que j’étais pressée de le voir, heureuse de sa présence, attentive à sa noble parole, jalouse de chacun de ses regards !… Mais ce n’est pas là de l’amour, Diana !… Ma tante m’a longuement expliqué tout cela… longuement et souvent… si souvent qu’une brume a couvert ma propre pensée… L’amour, voyez-vous, est un supplice, et ce que j’éprouvais pour Frank était un sentiment tout plein d’espoir et de bonheur… Oh ! c’est le marquis de Rio-Santo que j’aime.

Cette parole, qui semblait être une raillerie amère et désespérée, Mary la prononça d’un ton de morne conviction.

— Mais c’est de la folie, chère Mary ! s’écria Diana ; — vous avez mal compris lady Campbell, ou la fascination exercée par cet homme à troublé votre intelligence… Vous aimez Frank, vous ne l’avez jamais aimé davantage.

— Vous êtes une jeune fille, ma bonne Diana, dit misa Trevor en secouant la tête, — et vous n’entendez rien à ces choses… ni moi non plus, vraiment… J’en meurs sans les connaître.

Il y eut un instant de silence entre les deux amies. M. de Lantures-Luces avait fini son récit. La conversation faisait trêve de l’autre côté du salon. Diana contemplait sa compagne avec une douloureuse curiosité. Mary semblait méditer, ou, pour parler mieux, elle livrait son esprit sans défense aux assauts de sa tristesse accoutumée. Un nuage de mélancolie plus amère descendit tout-à-coup sur son front.

— Elle est bien belle, Diana, savez-vous, dit-elle, la femme qui m’a pris le cœur de Frank Perceval !

— Que dites-vous, Mary ! répliqua vivement miss Stewart frappée d’un trait de lumière : — Frank aimer une autre femme !… Oh ! que je voudrais ne me point tromper et croire que la jalousie seule fait votre tourment ! Je vous rassurerais… car vous êtes dans l’erreur, Mary !… Et qui sait si l’on n’a point calomnié le pauvre Frank auprès de vous !

— J’ai vu, répondit Mary ; — elle est bien belle !

— Et qu’avez-vous pu voir ? s’écria Diana, retrouvant toute sa pétulance. — Frank est mon cousin et je ne souffrirai pas… Pauvre Mary ! se reprit-elle ; — pardon ! Je pense comprendre à présent votre mal… Mais qui donc, dans la maison de James Trevor, est l’ennemi de Frank Perceval ?

— C’est moi ! répondit miss Trevor dont l’œil eut un fugitif éclair de courroux.

— Vous, Mary !… Comment voulez-vous que je vous croie !… je vous sais si noble et si bonne !… Oh ! tout cela est bien étrange, mon Dieu !… J’ai cru comprendre un instant ; mais je vois maintenant que toutes ces choses bizarres sont au dessus de ma pauvre intelligence… Il y a comme un sort jeté sur vous !

— Peut-être, Diana !… mais qu’importe ?… Ne sais-je pas que je mourrai bientôt !

Ce fut en ce moment que la comtesse de Derby, annoncée, entra dans le salon de Trevor.

Jadis, avant l’arrivée de Rio-Santo à Londres, lady Ophelia était fort intimement liée avec lady Campbell. Depuis, sa liaison connue avec le marquis avait naturellement refroidi les rapports entre elle et la tante de Mary. Néanmoins, ces relations n’avaient point cessé ; on ne rompt point volontiers tout a fait dans un certain monde, parce qu’une rupture fait parler toujours. Nous avons vu lady Ophelia au bal de Trevor-House.

Mais il était bien rare maintenant que lady Ophelia et lady Campbell se rendissent visite, sans façon pour ainsi dire et les jours réservés aux intimes. Un mur d’étiquette s’était élevé entre elles deux. Elles ne s’aimaient pas.

Au contraire, lady Ophelia avait conservé pour Mary Trevor une sorte d’amitié ou plutôt de tendre compassion. Mary était sa rivale pourtant, mais l’âme véritablement noble de la comtesse de Derby ne pouvait prendre de haine contre ce débile et inoffensif adversaire que lui donnait le hasard. — Et puis, son esprit exquis, mondain, subtil et savant à distinguer les nuances les plus imperceptibles, voyait clair ou à peu près au fond du cœur de Mary.

Elle devinait que sa véritable rivale n’était point la pauvre enfant, mais sa tante, lady Campbell, dont l’entêtement était une passion et qui aimait, — à en perdre l’esprit vraiment ! — pour le compte et à la place de sa nièce.

Nous ne sachons pas qu’on ait fait encore de comédie sur ce sujet. La matière est un peu insaisissable, mais Shéridan ou mieux Fielding l’aurait su mettre à la portée de tout le monde. — Quoi de plus comique en effet que ces excellentes personnes, arrivées à l’âge de sagesse, qui poussent le dévoûment jusqu’à se charger d’avoir un cœur pour autrui !

Les lady Campbell, hélas ! sont moins rares qu’on ne pense. Ce sont de vertueuses femmes, de spirituelles femmes, d’aimables femmes…

En vérité, cela est ainsi. Nul ne peut dire le contraire. — Et ces bonnes créatures, remplies de douceur d’âme, font plus de mal chacune que trois ou quatre mégères de la pire espèce.

Elles sont oisives. Elles ont trop d’esprit et trop de cœur ; elles emploient l’un et l’autre. Il le faut bien : c’est la loi de nature.

Avec un peu plus d’égoïsme, elles chercheraient le bonheur pour elles-mêmes ; avec moins d’esprit, elles ne seraient plus dangereuses.

Tournez cela d’une certaine façon, vous toucherez au grotesque et vous ferez rire ; mais sur nos lèvres, à nous, le rire se glace. Sous ce burlesque travers il y a aussi de la tragédie.

Par les soins empressés, généreux, maternels de toute lady Campbell, il y a presque toujours quelque Mary Trevor qui pâlit, qui souffre et qui pleure…

La comtesse de Derbv, avec son coup d’œil de grande dame, avait dès long-temps fait la part de la tante et de la nièce. À la première toute sa rancune, à l’autre sa compassion. Seulement, comme elle ne pouvait mesurer exactement l’extrême esclavage moral de miss Trevor, elle ne savait point au juste jusqu’où allait son martyre.

L’entrée de la comtesse de Derby causa quelque surprise parmi les habitués du salon de Trevor-House. Chacun savait parfaitement les termes où en étaient ensemble la belle visiteuse et la maîtresse de la maison. Le vicomte de Lantures-Luces caressa énergiquement la chaîne de son lorgnon ; le sportman grommela : Du diable ! Et miss Cicely Kemp ouvrait sa charmante bouche rose pour prononcer quelque énormité, shoking au premier chef, lorsque lady Margaret eut le bon esprit de lui imposer silence d’un geste.

Quant à lady Campbell, qui n’était certes pas la moins surprise, elle se leva souriante et courut à la rencontre de son ancienne amie avec un véritable transport de joie, ce qui donna occasion à lord John Tantivy de grommeler à part soi cette judicieuse réflexion :

— Deux juments se battraient en pareil cas, et voilà celles-ci qui se caressent !

Le mot celles-ci, dans la conscience de lord John, n’impliquait, du reste, aucune comparaison blessante pour la plus belle moitié de l’espèce chevaline.

Les joueurs de whist s’étaient levés. Il y avait eu réception dans les règles.

Mais autant lady Campbell semblait empressée, ravie, autant la comtesse de Derby paraissait mal à l’aise et troublée. Et c’était une chose fort étrange, car lady Ophelia était renommée dans Londres entier pour son incomparable science du monde. Ses rivales copiaient sa tenue, désespérant de faire mieux en faisant autrement qu’elle.

Elle était très pâle. Ses yeux gardaient quelques traces de fatigue ou peut-être de larmes. Son regard était distrait jusqu’à l’égarement

— Je ne vois pas miss Trevor, dit-elle avant de s’asseoir ; — serait-elle malade ?

Mary était devant elle.

— Ah !… reprit lady Ophelia en l’apercevant ; — vous êtes bien changée, chère Mary !

Elle la baisa au front, et, par un geste involontaire, sa main se glissa dans son sein. — Mais elle la retira vide et rougit, comme si elle eût été sur le point de faire une mauvaise action.

Puis elle s’éloigna brusquement de Mary pour aller s’asseoir au milieu du cercle.

— Madame, lui dit Lantures-Luces, je ne pense pas vous avoir vu jamais une aussi ravissante agrafe !

Il est juste d’ajouter que lady Ophelia n’avait point d’éventail que le petit Français pût admirer de préférence.

— N’allez-vous point, reprit-il, nous donner des nouvelles de ce cher Frank Perceval ?

Lady Ophelia changea de couleur.

— Comme vous rougissez, milady ! s’écria l’honorable Cicely Kemp ; — et comme vous pâlissez, maintenant !

— Laissez, mon amour, laissez ! murmura lady Margaret.

— Frank Perceval ! murmura lady Ophelia ; — je ne sais… en vérité… monsieur.

— Lord John se sera trompé ! interrompit le petit Français qui avait bon cœur, après tout.

La comtesse ainsi avertie reprit, en faisant effort pour se remettre :

— J’ai vu en effet l’Honorable Frank Perceval, monsieur. Il souffre toujours de sa blessure, et de plus… il souffre beaucoup, monsieur.

Mary serra le bras de miss Stewart. Elles s’éloignèrent. Lady Ophelia les suivit d’un regard inquiet.

Le reste de la visite, qui, du reste, ne se prolongea point, fut pénible, malgré les efforts de lady Campbell qui fit preuve, mais en vain, d’admirables ressources de conversation. Évidemment, la comtesse souffrait, et, chose singulière, on eût dit que son malaise était quelque chose comme de la honte ou du remords.

Elle se leva enfin. Chacun s’empressa de l’imiter, car, contre l’habitude, sa présence pesait sur l’esprit de chacun.

Après avoir donné la main à lady Campbell et salué lord James, au lieu d’aller vers la porte, elle se dirigea précipitamment vers Mary qui poussa un faible cri.

C’était de la surprise sans doute.

Cependant, miss Cicely Kemp prétendit, malgré les chut ! répétés de lady Margaret, que la comtesse avait tiré de son sein un papier et l’avait jeté sur les genoux de Mary en l’embrassant.

Lady Campbell darda un soupçonneux regard de ce côté. Elle ne vit rien.

Il est vrai que la blanche main de Diana Stewart s’était prestement avancée, puis retirée. — Par bonheur, l’Honorable Cicely Kemp n’avait point aperçu ce mouvement.

La comtesse de Derby n’était plus là.

Ce n’était rien, évidemment. Le cercle se reforma et glosa sur cette visite inattendue.

Pendant cela, Mary, tremblante et respirant à grand’peine, recevait en cachette, des mains de miss Stewart, une lettre sur l’adresse de laquelle elle avait reconnu d’un coup d’œil l’écriture de Frank Perceval.

Miss Cicely Kemp n’était pas sans avoir quelque peu raison.


XXIII


LE RENDEZ-VOUS.


Frank Perceval s’était présenté seul à l’hôtel de la comtesse de Derby. Stephen l’avait attendu dans la voiture.

Il avait failli bien des prières pour déterminer lady Ophelia, si véritablement douée de la délicatesse du cœur, et imbue de cette haute et digne réserve qui tient lieu de morale au peuple de nos salons, il avait fallu, disons-nous, bien des prières pour la déterminer à tenter la démarche équivoque qui clôt le précédent chapitre.

Remettre une missive clandestine à une jeune fille !… — Ceci, dans nos mœurs hypocrites, qui se drapent, pour la foule dans un austère manteau de pruderie et grimacent incessamment le faux puritanisme d’une chasteté poussée à l’extrême, dépasse réellement les bornes et doit sembler à chacun une révoltante énormité. Sur trois cents douzaines de ladies, pas une assurément ne laisserait passer ce fait, raconté, sans lever les yeux au ciel et détonner ce miaulement cacophonique, cet o-o-oh ! prononcé sur trois notes uniformément fausses qui est, à Londres, la suprême imprécation féminine. Le fameux shoking serait impuissant à rendre toute la ferveur de leur vertueuse indignation.

Nous sommes trop galants pour ne point faire chorus. Il faut miauler avec les ladies ; hurler avec les loups est à peine aussi indispensable.

Sérieusement, le fait est grave en thèse générale et nous sommes fort loin de l’approuver.

Mais le cas de lady Ophelia n’était point un cas ordinaire. Nous demandons pour elle au lecteur, non point la honte des circonstances atténuantes, mais une franche et complète absolution.

Ne savait-elle pas, en effet, quelle menace pesait sur l’avenir de miss Trevor, et ne connaissait-elle pas les droits de Frank à se poser en défenseur de la pauvre affligée ?

Aussi ses principaux scrupules n’avaient-ils point pris source dans la répugnance naturelle à toute âme fière pour une action équivoque. Si lady Ophelia eût jugé la démarche honteuse ou seulement blâmable au point de vue vrai de l’honneur, rien au monde n’aurait pu la porter à l’accomplir. Son hésitation venait d’une tout autre cause. Elle craignait de nuire au marquis de Rio-Santo.

Elle avait révélé déjà le secret du marquis ; elle s’en repentait, parce que, si certaine qu’elle pût être de la droiture de Frank, elle redoutait une lutte où elle-même aurait fourni des armes contre l’homme qu’elle aimait. Devait-elle donc aller plus loin et sonner la charge en quelque sorte, et commencer elle-même les hostilités ?

Présentée sons cet aspect, la question était aisée à résoudre. Aux premiers mots de Frank, la comtesse se raidit et refusa.

Mais Frank avait sa leçon faite. Livré à lui-même, il n’eût été qu’éloquent et son procès était perdu, car l’amour, qui plaidait la cause contraire dans le cœur d’Ophelia, ne peut être vaincu sur le terrain de l’éloquence. — Stephen avait parlé : Frank se souvint et fut avocat : l’amour, dérouté, se tut.

Le secret confié par lady Ophelia n’appartenait qu’à elle seule, mais Frank était engagé d’honneur aussi à veiller sur Mary Trevor. Garder le silence était son devoir tant que le silence serait possible. Mais les circonstances marchaient. Lord James, au cœur de qui le secret confié serait demeuré enfoui comme en une tombe, avait refusé toute explication. Deux routes restaient ouvertes ; il n’y en avait pas une troisième.

Le premier expédient consistait à se rendre chez le marquis, la menace à la bouche, à le forcer d’abandonner sa recherche, à le dominer en lui montrant l’arme que l’indiscrétion avait forgée contré lui.

L’autre était plus simple. Il consistait à voir Mary.

Mais Mary ne sortait pas, et Frank ne pouvait se présenter à Trevor-House.

Tel fut, en substance, le plaidoyer de Perceval.

Le choix de lady Ophelia pouvait-il être douteux entre les deux branches de ce dilemme ? Par le dernier moyen offert, Rio-Santo ignorait tout, et le secret demeurait entre Frank et Mary Trevor.

Elle se résigna. Frank écrivit une lettre. La comtesse fit atteler et se rendit à Trevor-House.

Le trouble excessif où nous l’avons vue au moment de remettre à Mary le billet de Perceval était le résultat des deux causes dont nous venons d’entretenir le lecteur. Mais ici, sous les regards ennemis de lady Campbell, sa honte remportait sur sa crainte amoureuse. La comtesse avait le rouge au front ; elle tremblait, — non plus pour Rio-Santo, mais pour elle-même.

Il ne tint pas à l’Honorable Cicely Kemp que ses craintes ne fussent réalisées.

En sortant de Trevor-House, le front de la comtesse ruisselait de sueur. Elle se tapit, effrayée, en un coin de son équipage. Un poids écrasant était sur sa poitrine. — Il lui semblait que Londres entier allait lire le lendemain sur son visage le crime de lèse-bienséances qu’elle venait de commettre.

Or, Londres, si débonnaire pour le vice accepté, convenu, normal, est sans pitié pour toute faute non définie.

On y peut tout faire, mais d’une certaine façon. Il faut se bien tenir et ne se vautrer que selon l’étiquette.

L’équipage s’arrêtait au perron de Barnwood-House, que la comtesse était encore tout émue.

— Je ne l’eusse pas fait ! murmura-t-elle en frissonnant ; — oh ! non, je n’aurais pas osé, mon Dieu !… Mais la pauvre enfant était si pâle et semblait tant souffrir !…

La lettre de Frank ne contenait que quelques lignes. Elle assignait, en termes respectueux, mais fermes et pressants, un rendez-vous à miss Trevor, chez son amie miss Diana Stewart, cousine de Frank Perceval.

Mary lut et demeura un instant comme absorbée.

— Pensez-vous qu’un homme puisse aimer deux femmes, Diana ? demanda-t-elle au bout de quelque temps.

— Ne savez-vous pas, Mary, répliqua étourdiment Diana, que M. le marquis de Rio-Santo n’en aime jamais moins de quatre à la fois ?

Une larme roula sur la joue de miss Trevor.

— Frank est ainsi sans doute, murmura-t-elle ; — il m’aime et il aime cette femme… Moi, je ne l’aime plus.

Elle tendit la lettre à miss Stewart.

— Écoutez, Diana, poursuivit-elle ; demain, quand il se rendra chez vous pour me voir, dites-lui que je suis bien heureuse… dites-lui que c’est plaisir de m’entendre chanter, de me voir sourire… Dites-lui que vous avez peine à m’égaler en gaîté, tant je suis follement joyeuse…

Elle s’interrompit épuisée. — Diana, qui ne comprenait point, jeta un coup d’œil sur la lettre.

— Quoi ! Mary, s’écria-t-elle, avez-vous bien le courage de refuser ce pauvre Frank, blessé, souffrant ?…

— Souffre-t-il donc autant que moi ? répliqua miss Trevor dont la voix se brisait ; — dites-lui… vous vous souvenez, n’est-ce pas, Diana ?… dites-lui tout… Eh bien ! quand je serai morte, il saura que j’ai souffert… mais jusque-là qu’il me croie heureuse !

— Oh ! Mary, pauvre Mary, murmura miss Stewart ; — quelle maligne influence pèse donc sur vous !… quelle main a donc serré sur vos yeux ce cruel bandeau qui vous fait aveugle !… Par pitié pour vous, ne repoussez pas la prière de Frank ; — venez demain, ne fût-ce que pour lui dire un dernier adieu !

— Si vous l’aviez vue, Diana, répondit Mary, retrouvant quelque force en un soudain mouvement de jalousie ; — si vous saviez combien elle est belle !… Non oh ! non, je n’irai pas !…

Mary, comme toutes les natures débiles, était obstinée à l’excès, lorsqu’aucune influence supérieure ne pesait sur sa volonté. Miss Stewart n’essaya plus de la convaincre.

Le lendemain, à l’heure fixée, Frank Perceval accourut au rendez-vous. Diana était seule dans le salon de sa mère. Elle dut apprendre à son cousin la triste nouvelle du refus de Mary.

Mais Frank n’eut point le temps d’en manifester son chagrin. À peine Diana finissait-elle de parler, que miss Trevor entra sans se faire annoncer.

Elle était habillée de blanc, bien que ce fût le matin et qu’on fût au cœur de l’hiver. Un de ces gracieux chapeaux de paille d’Italie que nos ladies portent en toute saison enfermait sa chevelure, dont quelques boucles s’échappaient, amollies par l’humidité.

Elle traversa le salon de son pas souple et léger d’autrefois et tendit la main à Diana puis à Frank.

Puis elle s’assit entre eux, comme elle avait coutume de faire jadis avant le voyage de Perceval.

— Toute la nuit, j’ai rêvé de vous deux, dit-elle ; — rêvé tout éveillée, car je ne dors plus depuis bien long-temps… J’ai pensé que ma chère Diana me croirait un méchant cœur, et j’ai voulu voir Frank… je dirai mon cher Frank aussi, ajouta-t-elle avec un sourire, pour l’assurer que Mary Trevor souhaite toujours son bonheur.

Elle prononça ces paroles d’une voix simple, ferme et qu’aucune émotion ne troublait.

— Venez à mon secours, Frank, reprit-elle. Mon chapeau est trop lourd pour ma pauvre tête ; il pèse sur mon front… Merci, Frank, poursuivit-elle avec une imperceptible amertume lorsque Perceval lui eut obéi. — Vous n’avez point oublié l’art de servir les dames, durant votre voyage.

Ses longs cheveux, libres désormais de tout lien, tombèrent en boucles légères sur ses épaules, et encadrèrent de leurs reflets d’or les pâles contours de son visage amaigri. Elle était belle encore, mais sa beauté semblait déjà n’appartenir plus à la terre. On eût dit une de ces blanches vierges que la nuageuse poésie d’Ossian nous montre, perçant la tombe et donnant leur forme impalpable au souffle du vent du nord qui les emporte ; faisant flotter au loin leurs tresses blondes et les diaphanes draperies de leurs voiles.

Elle regarda tour-à-tour Perceval et miss Stewart, qui, tous les deux, demeuraient muets d’étonnement.

— Vous semblez triste, chère Diana, dit-elle ; — et vous, Frank, vous êtes bien changé… Moi, je ne sais si je me meurs ou si je deviens folle.

Ces mots étranges furent prononcés, comme tout le reste, de ce ton dégagé qu’on prend pour échanger les lieux communs d’une conversation insignifiante. — Mais ils tombèrent comme un plomb glacé sur le cœur de Frank, et firent trembler Diana.

Mary ne prit point garde à la douloureuse impression qu’elle produisait, et secoua sa jolie tête avec une sorte de coquetterie enfantine.

— Diana, reprit-elle tout-à-coup, ne vous souvenez-vous plus de votre rôle ?… Quand nous sommes ainsi tous les trois réunis, au bout de quelques minutes, il vous prend envie d’essayer votre piano… Vous savez, chère Diana ?… Frank et moi, nous restons seuls alors…

Miss Stewart restait immobile. Mary frappa son petit pied contre le tapis.

— Eh bien ! Diana ! s’écria-t-elle avec impatience : — tant que vous serez là, Frank ne me dira pas qu’il m’aime !…

Diana se leva, mue par une impulsion automatique et se dirigea vers son piano, qu’elle ouvrit.

Mary donna sa main à Perceval, qui la contemplait douloureusement. Les fugitives couleurs que sa récente impatience avait amenées sur sa joue disparurent. Elle courba la tête sur sa poitrine et ne parla plus.

Diana passa machinalement ses doigts sur les touches de son piano, d’où s’élancèrent des gerbes de notes, jaillissant au hasard.

Ce bruit inattendu fit sur Mary Trevor l’effet d’une commotion électrique. Elle tressaillit avec violence, releva brusquement sa tête affaissée et retira sa main des mains de Perceval.

— Oh !… fit-elle avec un long soupir.

Puis, regardant Frank, comme si elle l’apercevait seulement alors pour la première fois, elle s’éloigna de lui et ajouta :

— Que faites-vous ici, milord ?

— Mary ! ma chère Mary ! s’écria Frank qui préférait cette rigueur soudaine à l’étrange abandon que Mary venait de lui montrer ; — Mary ! au nom de Dieu, ne refusez pas de m’entendre… ne soyez pas cruelle comme votre père… ne me repoussez pas avant d’avoir écouté ma justification… Je vous aime toujours, Mary ! je n’ai jamais aimé que vous !

Miss Trevor fit un visible effort pour garder le manteau de froideur dont elle s’enveloppait.

— Milord, dit-elle, vos paroles m’étonnent. Pourquoi vous justifier ? Je ne vous accuse point… C’est donner aussi par trop d’importance à un passé qui est déjà bien loin de nous, — et que nous sommes en train de renier tous les deux.

— Tous les deux, Mary !… Oh ! non… non pas moi, du moins ! Ce passé sera toujours mon plus cher souvenir… Mon Dieu ! il est donc vrai que vous ne m’aimez plus ?…

— C’est vrai, milord.

— Et vous pouvez dire cela sans émotion et sans regrets, Mary ?

— Je le puis, milord, et je le dois, — parce que je suis la fiancée de M. le marquis de Rio-Santo.


XXIV


CONFIDENCE.


Le nom du marquis de Rio-Santo, prononcé par la bouche aimée de Mary Trevor, perça le cœur de Frank comme un coup de poignard ; ses traits, fatigués par la fièvre et pâlis par les suites de sa blessure, exprimèrent éloquemment la navrante douleur qui prenait son âme, et il demeura un instant sans force pour répondre.

Le cœur de Mary s’élançait vers lui en ce moment. La pauvre enfant se reprochait la souffrance de Perceval. Elle se sentait aimée, et, libre un instant de l’obsession sophistique exercée sur elle par lady Campbell, elle se sentait aimer.

Mais un des principaux traits du caractère de Frank était une fierté ombrageuse et poussant à l’excès la délicatesse de ses susceptibilités. Le premier moment de douleur passé, il se redressa dans son orgueil et mit un voile sur sa blessure.

Le cours de ses idées changea. Un instant, emporté par son amour, il avait été sur le point d’oublier le but réel de sa visite. Il était venu pour accuser, et nous l’avons vu jusqu’ici songer uniquement à se défendre. S’il eût continué un instant encore, s’il eût donné à Mary l’explication de la présence de Susannah à Dudley-House, la pauvre enfant, attendrie déjà et repentante du mal qu’elle venait de faire, se fût rendue bien vite, — et avec quelle joie !

Mais il ne plut pas à Perceval de poursuivre en ce moment l’explication annoncée.

— Madam, dit-il de cette voix grave et ferme qui force l’attention, j’ignorais que vous fussiez la fiancée de M. le marquis de Rio-Santo, mais si je l’avais su, je n’en aurais été que plus empressé à tenter la démarche qui nous met en présence… Je ne parle plus pour moi, madam… Quoi qu’il arrive, ma bouche ne laissera plus passer ni plaintes ni prières… Je tâcherai d’oublier comme vous ces chers souvenirs d’amour qui étaient mon plus précieux trésor… Il n’y a plus entre nous de serments, car ceux que vous m’aviez faits, je vous les rends, madam.

Mary écoutait, gardant l’attitude hautaine qu’elle avait prise au commencement de l’entretien, mais vaincue déjà au fond du cœur et retenant à grand’peine ses larmes, qui demandaient à couler.

Miss Stewart, toujours assise à son piano, laissait à l’aventure courir ses doigts sur le clavier et jouait, sans le savoir, le naïf refrain d’un chant gaélique.

— Mais si je n’espère plus, reprit Perceval, dont la voix s’adoucit, j’aime encore, et je n’ai rien fait, madam qui puisse me faire perdre le droit de veiller sur vous et de détourner, autant qu’il est en moi, l’affreux malheur qu’on suspend au dessus de votre tête…

— Je ne vous comprends pas, milord, balbutia Mary.

— Je vais m’expliquer, madam… Oh ! ne craignez pas de trouver en mes paroles de l’amertume ou des reproches… Le mouvement de colère excité en moi par votre accueil glacé est déjà loin de mon cœur… Vous avez souffert, Mary… souffert horriblement ! et vous souffrez encore… Vous que j’avais quittée si pleine de jeunesse et de vie… Hélas ! pauvre Mary, je vous pardonne…

— J’ai bien souffert, c’est vrai, milord… et je dois vous paraître bien changée, dit miss Trevor ; — depuis que je ne vous aime plus, mes jours sont sans joie et mes nuits se passent dans les larmes… Pourquoi ?… Je ne sais… J’aime le marquis de Rio-Santo qui m’aime… Devrais-je être malheureuse ?

— Pauvre Mary ! répéta Frank qui la contemplait, les mains jointes, avec une indicible pitié ; — vous aimez, dites-vous ?… Non… Si vous aimiez, vous ne le diriez pas… vous auriez scrupule à me briser ainsi le cœur…

— Oh ! non, milord, interrompit Mary dont les yeux devinrent humides ; elle est plus belle que moi… Les larmes ne l’ont point pâlie… Oh ! non, je n’ai pas scrupule à vous dire que je ne vous aime plus.

— Vous l’avez donc vue, vous aussi, madam ? demanda Perceval.

— Je l’ai vue, milord… Sais-je pourquoi je me suis senti mourir en la voyant ?… Hélas ! Frank, ma tête est faible comme mon cœur… J’ai cru peut-être que je vous aimais encore… Oui, je l’ai vue… elle montait les degrés de Dudley-House… Mon père l’a suivie… et je suis devenue la fiancée du marquis de Rio-Santo.

Elle mit sa main sur son front et ferma les yeux.

— Mais c’est donc de force et par surprise que vous êtes à lui ? s’écria Frank.

— Qui vous a dit cela, milord ? demanda Mary en relevant la tête… — toute femme ne doit-elle pas être fière de l’amour du marquis de Rio-Santo ?

Frank détourna les yeux sans répondre.

— Je suis une folle, reprit miss Trevor ; je me suis désolée étourdiment, tandis que j’aurais dû me réjouir… Ne devais-je pas être heureuse de me voir oubliée, lorsque moi-même je n’aimais plus ?

— Madam, dit Perceval qui secoua une seconde fois la mollesse que mettait en lui le retour de sa préoccupation amoureuse, — il ne m’est point donné de comprendre ce qui se passe au fond de votre cœur… Quant à ce qui me regarde, je n’ai jamais cessé de vous aimer, et je pourrais me justifier d’un mot.

— Justifiez-vous, murmura bien bas miss Trevor.

Frank lui prit la main et la baisa.

— Ils sont bien cruels, ceux qui ont ainsi aveuglé votre cœur loyal et bon, Mary, dit-il ; — oh ! oui, je vous ai toujours aimée… je vous aimerai toujours !

— Mais cette femme, milord ?…

— Je ne la connais pas, Mary… Cette femme a joué à mon chevet une perfide et infâme comédie… cette femme était apostée…

— Mais par qui, Frank ?… Mon Dieu ! pourquoi ne puis-je m’empêcher de le croire ?… par qui ?

— Par celui, sans doute, qui a tenté d’empoisonner ma blessure…

— Oh ! Frank !… murmura la pauvre enfant avec horreur.

— Par l’homme qui, seul au monde, avait intérêt à ma mort ou à mon malheur.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! sanglota Mary, ils ont tenté de vous tuer, Frank, mon noble Frank !… Et moi qui vous repoussais !…

Elle s’interrompit. Son regard devint fixe et morne.

— Et moi qui suis maintenant sa fiancée ! répondit-elle. — C’en est assez, milord, je ne vous crois pas.

— Pauvre enfant ! murmura Frank dont l’émotion grandissait ; — qui donc a pu la réduire à ce point ?…

— Écoutez-moi, madam, reprit-il tout à coup. Je ne suis venu ici ni pour vous reprocher votre conduite, ni pour justifier la mienne… Je suis venu pour vous arrêter au bord d’un précipice… Ce que je vais faire pour vous, je le ferais pour toute autre, car, en le faisant, j’accomplis mon devoir de gentilhomme… Écoutez-moi.

Mary le regarda craintivement, subjuguée par la solennité de ses paroles.

— Il est à Londres une noble femme qui a eu pitié de vous et de moi, madam, poursuivit Perceval. Elle m’a dit son secret, afin que je vous sauve. Voulez-vous jurer de ne point révéler ce secret, Mary ?

— En quoi me regarde-t-il, milord ?

— Il regarde le passé de l’homme qu’on veut vous donner pour époux.

— Milord, je ne puis rien entendre contre le marquis de Rio-Santo.

— Vous m’entendrez pourtant, Mary, s’écria Frank ; vous m’entendrez, si je vous en prie…

Il passa son bras autour de la taille de miss Trevor dont le front s’éclaira.

— Vous m’entendrez, reprit Frank avec entraînement, car vous m’aimez encore, Mary, malgré eux et malgré vous !

— C’est bien vrai ! pensa tout haut la pauvre fille ; — Frank, je vous aimais moins que cela autrefois !… Mais je suis sa fiancée…

Elle jeta ses deux bras autour du cou de Perceval avec l’abandon gracieux d’un enfant et se prit à le regarder avec un doux sourire.

— Il ne faut pas vous réjouir et il ne faut pas vous attrister, mon bien-aimé Frank, ajouta-t-elle ; — voyez… je n’ai plus de force. Dieu qui est bon m’envoie la mort dans sa miséricorde…

— Non, vous ne mourrez pas, Mary ! s’écria Frank dont une angoisse navrante vint serrer le cœur ; — le bonheur vous rendra la vie… Et j’empêcherai bien, moi, cet odieux mariage de s’accomplir… Jurez, Mary, jurez de garder le secret de lady Ophelia.

— Elle est bonne et souffre, elle aussi, dit Mary ; — je le jure.

Frank l’attira sur son sein.

— Mary, reprit-il à voix basse, vous savez que la comtesse a dû épouser le marquis de Rio-Santo ?

— Je sais qu’elle l’aime, répondit Mary.

— Vous vous souvenez peut-être d’un étranger qui vint à Londres en même temps que le marquis, — et que je n’ai pu connaître, moi, par conséquent. — On le nommait le chevalier de Weber.

— Je m’en souviens, Frank… Au bout de trois mois il partit pour l’Inde.

— Non, Mary… le chevalier alla plus loin et ne reviendra pas de son voyage… le chevalier fut assassiné.

Frank sentit la faible enfant tressaillir entre ses bras.

— Il était jeune, reprit-il, riche et brillant cavalier. À l’un des bals d’Almack de la saison dernière, il devint éperdument amoureux de la comtesse Ophélie, qui, engagée déjà dans sa liaison avec le marquis, dut repousser tout d’abord les avances de ce nouveau prétendant. — Weber ne se rebuta point. Il écrivit à la comtesse une lettre passionnée où il l’adjurait de ne point unir son sort à celui de Rio-Santo. Dans cette cette lettre, il parlait, à mots couverts, de dangers terribles, et s’offrait à révéler de vive voix, sur le compte du marquis, des faits tellement graves que la comtesse ne pourrait, sans folie, passer outre au mariage.

« Si je ne reçois point de réponse, milady, disait-il en terminant, je me rendrai demain, à onze heures du matin, à votre hôtel. »

La comtesse méprisa cette lettre et ne daigna point y faire réponse au premier moment. Le soir venu, cependant, elle se souvint de la dernière phrase et résolut de répondre, afin d’éviter la visite annoncée de M. le chevalier de Weber.

Pour répondre, il fallait l’adresse du chevalier. La comtesse chercha la lettre qu’elle avait jetée, ouverte, sur le tapis d’un guéridon. La lettre avait disparu. M. le marquis de Rio-Santo, tout seul, avait pénétré dans son boudoir ce jour-là.

Le cœur de Mary battait par soubresauts irréguliers contre la poitrine de Frank. Il eut une vague frayeur et lâcha sa taille pour s’éloigner et la considérer mieux. Mary était bien pâle, voilà tout. Elle ne semblait point souffrir plus qu’à l’ordinaire.

Diana Stewart jouait une valse brillante, dont la discrète harmonie s’élevait comme une barrière entre son oreille et la confidence de Perceval.

Celui-ci reprit :

— La comtesse passa une nuit inquiète et agitée.

Le lendemain, à dix heures, le marquis de Rio-Santa était chez elle.

Lady Ophelia ne m’a point raconté le détail de cette entrevue, madam. Tout ce que je sais, c’est que M. de Rio-Santo avait rapporté deux épées sous son carrick, et que la comtesse, vaincue par ses impérieuses prières, le laissa seul au salon, après avoir donné ordre d’y introduire M. de Weber lorsqu’il se présenterait.

Madam, nul ne peut savoir au juste ce qui se passa entre le marquis et le chevalier, car leur entretien n’eut pas de témoins. La comtesse, qui était tombée demi-morte sur un sofa dans la chambre voisine, entendit seulement qu’ils conversaient à voix basse.

Le marquis ordonnait ; le chevalier semblait se défendre et prier.

Puis il se fit un silence, puis encore la marquise entendit le grincement de deux épées qui se croisent.

Au bout d’une demi-minute l’un des deux combattants tomba lourdement sur le tapis. La comtesse s’élança ; elle craignait pour M. de Rio-Santo.

Mais M. de Rio-Santo, lorsqu’elle ouvrit la porte, se tenait debout, immobile devant le chevalier étendu sans vie sur le carreau.

— Vous l’avez tué, milord ! s’écria-t-elle.

— Madam, répondit seulement M. de Rio-Santo, — il voulait se mettre entre nous deux !…

M’écoutez-vous, Mary ?

Frank fit cette brusque question, parce que, depuis quelques secondes, toute la personne de miss Trevor avait pris un aspect étrange. Elle se tenait droite sur son siège ; son sein, agité tout à l’heure, ne battait plus. Ses yeux grands ouverts n’avaient point de regard. Ainsi, habillée de blanc, immobile et n’ayant ni sur ses mains, ni sur son visage décolorés aucun de ces tons vivants qui accusent le mouvement du sang dans les veines, elle ressemblait à une charmante statue de marbre.

Elle ne répondit point à la question de Frank.

Effrayé, celui-ci voulut saisir sa main. Il la trouva glacée. Lorsqu’il lâcha prise, la main, au lieu de retomber brusquement, retourna, par une chute lente, graduée, insensible, à sa position première.

— Mary ! Mary ! s’écria Frank, — qu’avez-vous ?… répondez-moi.

Même silence. Même immobilité.

— Oh ! Diana ! dit Perceval venez, je vous en conjure !… Mary est morte !

Miss Stewart ne fit qu’un bond de son piano jusqu’à son amie, et demeura sans voix à l’aspect de Mary.

— Morte ! murmura-t-elle enfin ; — c’est impossible… Voyez ! son dos ne s’appuie pas même au fauteuil… Mary !… Au nom de Dieu, Frank, que lui avez-vous donc fait ?

— Je lui ai dit ce qu’est Rio-Santo, son fiancé, répondit Perceval… Oh ! Diana ! ce ne sont pas mes paroles qui l’ont brisée… le coup est plus ancien que cela… Pauvre douce martyre ! comme on a torturé cruellement son cœur ! Dieu nous la rendra, j’espère… Mais qui donc accuser de ce lent supplice ! quel bourreau assez impitoyable ?…

— Écoutez ! interrompit Diana ; — j’entends du bruit… Il ne faut pas qu’on entre…

Elle s’élança pour défendre la porte, mais il était trop tard ; elle n’arriva que pour se trouver face à face avec lady Campbell.

— Mary et Frank ! s’écria celle-ci qui devint pâle de colère ; — Quoi ! miss Stewart, ajouta-t-elle en donnant à sa voix une inflexion d’amer dédain, — la maison de votre mère est-elle donc faite pour de pareils rendez-vous ?

— Madame, répondit Diana en rougissant, le moment est mal choisi…

Elle désignait du geste miss Trevor, toujours immobile, raide et comme pétrifiée.

— Le moment est toujours opportun pour s’indigner contre une action vile et inexcusable, mademoiselle, reprit sèchement lady Campbell qui ne devinait point l’état de Mary.

— Ah ! madame ! madame ! s’écria miss Stewart, incapable de contenir plus long-temps la pétulance de sa rancune ; — Frank Perceval demandait tout à l’heure quel était le bourreau, — l’impitoyable bourreau ! capable d’avoir ainsi torturé jusqu’à la mort cette douce et chère enfant…

— C’est donc bien elle ! murmura Frank, qui toisa lady Campbell d’un regard de haine.

Celle-ci prit un maintien de dignité hautaine, et passa tête levée devant Diana et Frank pour s’avancer vers Mary.

— Venez, mon enfant, dit-elle ; sortons de cette maison où vous n’auriez point dû venir.

Comme Mary ne répondait point, elle voulut lui prendre la main, mais au contact de ses doigts de marbre, elle poussa un cri, et tomba, terrifiée, sur un fauteuil.

Frank s’approcha d’elle à pas lents.

— Je vous l’avais laissée jeune, belle, heureuse, dit-il d’une voix où il y avait de l’indignation et des larmes ; — heureuse, entendez-vous !… Et maintenant, la voilà qui se meurt !… Ah ! les hommes ne vous jugeront point, madame… Que Dieu vous pardonne !…



XXV


CATALEPSIE.


Lady Campbell était une de ces femmes dont il faudrait retoucher le portrait à chaque page du récit. Son caractère avait beaucoup plus de bon que de mauvais, et le mal qu’elle faisait n’était point volontaire. Ses pareilles emplissent nos salons, où elles sont à juste titre aimées et souvent admirées. — Seulement il faut tâcher de ne leur point donner à garder de jeunes filles, parce que, nous l’avons déjà dit, l’excès de leur bon vouloir les porte à empiéter sur le rôle de leurs élèves. Elles choisissent pour elles, aiment pour elles, et peut-être, qui sait ? se marieraient volontiers pour elles.

Tant il est vrai que le dévoûment, chez les femmes, peut atteindre les proportions les plus héroïques.

Lady Campbell, au fond, ne méritait point les sévères paroles qui furent l’adieu de Perceval. Et pourtant, Perceval était en droit de les lui adresser. Ceci peut sembler contradictoire ; mais c’est l’exacte vérité. La spirituelle femme avait tué sa nièce de bonne amitié, sans autre envie que de la rendre la plus heureuse de toutes les misses du West-End. Elle avait le cœur net, la conscience tranquille, et se votait in petto une couronne avunculaire.

Qu’avait-elle fait, sinon le bien ? Et avec quelle peine, bon Dieu ! Que de soins pour mener à bonne fin ce mariage !…

Aussi, les dernières paroles de Frank ne firent point sur elle l’impression qu’on en aurait pu attendre. Elle ne les comprit pas.

D’ailleurs, elle était en proie à une inquiétude si vraie, à une douleur si réelle en ce moment que son défaut d’intelligence ne doit point surprendre. Lady Campbell aimait véritablement Mary plus que tout autre chose au monde, et, à le bien prendre, son engouement pour le marquis de Rio-Santo n’était qu’un ricochet de sa tendresse pour Mary. Il y avait long-temps qu’ils étaient mariés dans son esprit.

Une fois Frank sorti, elle prit la main de miss Stewart.

— Ma chère enfant, dit-elle, je sais que vous êtes bonne et vous me pardonnerez ma vivacité de tout à l’heure… Je vous aime, puisque vous aimez ma pauvre Mary, et je n’ai pu vouloir vous offenser… Mais, de grâce, ne me cachez rien ! Que s’est-il passé entre eux ?

— Je l’ignore, madame, répondit Diana, et si je le savais, je prierais Votre Seigneurie de remettre ses questions à un autre moment… Le plus pressé, je pense, est de porter secours à la pauvre Mary.

— C’est vrai, mon enfant… c’est vrai, mademoiselle, murmura lady Campbell ; je vais faire transporter ma pauvre nièce à Trevor-House.

— Je crains que vous ne le puissiez pas, madame… En tout cas, il faudrait l’avis d’un médecin… Enverrai-je chercher celui de ma mère ?

— Non, chère belle… Puisque vous êtes assez bonne… envoyez chercher M. Moore, 10, Wimpole-Street… c’est M. de Rio-Santo qui nous l’a donné.

Un groom partit aussitôt pour Wimpole-Street, afin de mander le docteur Moore, lequel occupait la maison immédiatement contiguë à celle qu’habitait Susannah, sous le nom de la princesse de Longueville.

En attendant la venue du docteur, lady Campbell et miss Stewart s’empressèrent, sans fruit, autour de Mary, pétrifiée. Ce mal étrange les remplissait de surprise et d’épouvante. Elles pensaient que miss Trevor vivait, mais elles n’en pouvaient point être certaines, car Mary n’avait ni souffle, ni pouls, ni chaleur.

Lady Campbell se désolait, accusait Dieu, le hasard, Frank, tout ce qui existe, elle-même exceptée.

Diana, agenouillée devant Mary, tenait une de ses mains froides et pleurait silencieusement.

Enfin, le docteur Moore arriva. Ce praticien, que nul membre de Royal-College ne pourra méconnaître, malgré le nom d’emprunt que nous lui donnons dans ce récit, avait une sûreté de coup d’œil qui était presque passée en proverbe parmi ses confrères. Sa célébrité, comme physician, était grande, et ses ouvrages, peu nombreux, mais éminents, sont estimés à juste titre par toute l’Europe savante. Les jeunes adeptes de la science de guérir, feuilletant avec respect les doctes pages que ce médecin illustre (le mot n’est pas trop fort et s’accole bien souvent au véritable nom du docteur Moore dans les chaires médicales de Londres, de Paris et de Vienne), les jeunes élèves, disons-nous, ne se doutent guère que ces lumineux travaux furent le fruit de quelques rares instants dérobés à une vie de honte et de rapines. À quoi bon les en instruire ? Si Dieu permet qu’un mauvais arbre produise par hasard des fruits savoureux et choisis, doit-on éloigner d’eux la main du passant qui veut les cueillir ? Assurément, ce serait faire acte de prévention stupide, et, en ce monde, où le bien et le mal se mêlent partout et toujours, il faut se garder d’imputer à crime au bien sa parenté fortuite avec le mal.

Nous pourrions dire à ce sujet des choses incontestables et nouvelles autant qu’une chose peut être nouvelle sous notre vieux soleil. Mais de certaines gens ont pris pour drapeau ce mot admirable : choisir, et leur drapeau ne nous plaît pas. En conséquence, nous nous taisons, redoutant, à l’égal de la peste, d’être pris pour un éclectique.

D’un seul regard, le docteur Moore reconnut l’état de miss Trevor. Son impassible physionomie n’exprima ni surprise ni inquiétude ; mais pour un observateur, l’accélération subite de son pas, d’ordinaire si mesuré, eût été une preuve de la gravité des circonstances.

— Monsieur, oh ! monsieur ! s’écria lady Campbell, — dites-nous bien vite ce que nous devons craindre et ce que nous pouvons espérer.

Le docteur lui recommanda le silence d’un geste.

Diana, qui s’était mise à l’écart, dévorait des yeux la muette physionomie de Moore et cherchait à deviner sa pensée ; — mais, sur ces traits de bronze, il n’y avait rien d’écrit.

Le docteur fit rouler un fauteuil de manière à s’asseoir juste en face de Mary.

Cela fait, il se renversa en arrière et la considéra attentivement durant une minute.

— Milady, je vous prie de faire préparer sur-le-champ des sinapismes, dit-il sans cesser de regarder la malade ; — qu’on apporte avant cela un bassin et de l’eau.

Quelque chose se montra seulement alors sur la physionomie du docteur, qui s’éclaira d’intelligence profonde et de curiosité.

Il se leva et mit sa joue devant la bouche de Mary. Ce que n’avaient pu sentir Diana et lady Campbell, M. Moore le découvrit. Mary respirait ; un souffle imperceptible et froid vint frapper légèrement la joue du docteur. Il posa sa main dégantée sur la poitrine de la pauvre fille ; le cœur battait si peu qu’il fallait des doigts exercés pour apprécier ces faibles pulsations.

— C’est cela ! c’est bien cela ! murmura-t-il avec une sorte de satisfaction.

Lady Campbell et Diana s’embrassèrent, tant ces mots leur donnèrent de joie.

Le docteur se frotta les mains et se rassit.

On apporta le bassin rempli d’eau. — Le docteur tira sa trousse et prit une lancette.

— Voyons, dit-il.

Le bras raidi de la pauvre Mary fut tendu. Sa veine ouverte laissa tomber goutte à goutte quelques larmes de sang.

— C’est bien ! dit le docteur.

À peine avait-il lâché le bras de miss Trevor, que ce bras, décrivant une courbe insensible, reprit sa position première.

— « Affection rare, mystérieuse, terrible, murmura Moore comme s’il eût fait une citation ; — qui semble porter dans la vie tous les caractères de la mort ; dans la mort, les principales conditions de la vie… » C’est bien cela !… De l’éther, miladies, de l’éther et de l’opium, s’il vous plaît !

Il fit avaler à Mary une petite dose d’éther et d’opium, et poursuivit :

— Remède de vieille femme !… Si cela réussit, il faudra déchirer ses diplômes… mais l’enfant résiste… bravo !… j’en étais sûr !

— Il va la sauver, madame, dit miss Stewart en joignant les mains.

— Oh ! chère belle, répondit lady Campbell ; — c’est M. de Rio-Santo qui nous l’a donné.

Une femme de chambre apportait en ce moment les sinapismes. Moore les appliqua, brûlants, sur les pieds délicats et mignons de Miss Trevor. Puis il se rassit encore et recommença, le lorgnon à l’œil, son observation.

— Faites préparer un lit, s’il vous plaît, mesdames, dit-il au bout de quelques minutes ; un lit dur, sans plumes, incliné… Oh ! il y avait bien long-temps que j’avais envie de tomber sur un cas pareil !

Diana et lady Campbell se regardèrent étonnées.

— Les médecins sont tous ainsi, ma chère enfant, hasarda timidement lady Campbell.

— Venez ! s’écria Moore à ce moment ; — venez voir : c’est curieux, sur mon honneur, plus que tout autre chose au monde !… Voici des sinapismes qui eussent piqué le cuir d’un taureau, — il approcha de ses narines le linge chargé de moutarde ; — farine excellente, eau qui brûlait : mes doigts en gardent la trace… Eh bien ! voyez !

— Ses pieds sont blancs comme de l’albâtre, mon cher monsieur, dit lady Campbell ; — est-ce bon signe ?

— Je le crois bien, milady !… J’ai craint d’abord une hystérie ordinaire, mais c’est une belle et bonne catalepsie ! — Une catalepsie ! reprit-il avec un enthousiasme dogmatique, « affection rare, mystérieuse, madam, terrible ! qui semble porter dans la vie tous les caractères de la mort ; dans la mort, les principales conditions de la vie… » Ah ! c’est la première fois que je vois cela depuis vingt-cinq ans que j’exerce !

— Cet homme est fou, milady ! s’écria miss Stewart effrayée.

Moore tressaillit et baissa les yeux.

— Madam, dit-il à Diana d’un ton de sévère reproche, — ceux qui se dévouent à la science pour lui donner tous les instants de leur existence, sont sujets à ne point connaître les lois transitoires et convenues qui régissent la vie du monde… Parfois, ils s’échappent à penser tout haut, et, comme leurs pensées sont au dessus de l’intelligence du vulgaire, ils entendent bien souvent murmurer autour d’eux : — Cet homme est fou ! — mais il ne s’en émeuvent point, madam, parce qu’ils savent dédaigner l’outrage et pardonner à l’ignorance.

Diana, la pauvre fille, balbutia des paroles d’excuse, tandis que lady Campbell disait :

— Ah ! ma chère belle ! comment avez-vous pu mécontenter M. le docteur !

En tout pays, les grands mots sont une arme souveraine contre les enfants, les femmes et les neuf dixièmes des hommes faits. La science de se draper est la plus utile de toutes les sciences. Elle sert également au vicaire d’un mince bénéfice, au pédant professeur d’une université, aux commoners, aux lords, aux ministres.

Aux ministres surtout.

D’un ministre qui ne saurait pas se draper, la Chambre des Communes ne ferait qu’une bouchée.

Les Français ont un mot qui, entre autres acceptions, s’emploie pour exprimer d’une façon courtoise la perfection de cet art estimable. Ils disent doctrinaire [18] pour ne pas dire charlatan.

Nous faisons des vœux pour que cette locution polie trouve accueil en notre vocabulaire.

Marie Trevor, cependant, demeurait toujours immobile et pétrifiée. Ni la saignée, ni l’opium, ni l’éther, ni les sinapismes n’avaient produit le moindre effet sur sa torpeur.

Il y avait quelque chose de singulièrement effrayant dans l’aspect de cette vivante statue. D’ordinaire, l’idée de la mort est inséparable de l’idée d’affaissement. On se représente une personne morte, couchée, ou tout au moins appuyée. Un mort debout, c’est un spectre, c’est l’épouvantable et le surnaturel.

Mary n’était point debout, mais sa taille redressée gardait une posture qui eût été fatigante pour une femme robuste et en pleine santé. L’un de ses bras pendait le long de son corps ; l’autre, soulevé à quelques pouces de son siège, était resté tendu, bien que le fauteuil de Perceval où ce bras s’appuyait naguère eût été reculé. Sa tête était levée, mais non pas au point de tendre d’une manière visible les muscles de son cou. Elle regardait droit devant soi, si l’on peut appeler regarder avoir l’œil grand ouvert, les prunelles démesurément dilatées, mais dépourvues, en apparence, de la faculté de percevoir les images.

La catalepsie est un mal presque inconnu sur le continent. Certains auteurs des facultés de France et d’Allemagne ont été jusqu’à révoquer en doute son existence. Chez nous, sans être commun, il se présente malheureusement assez souvent pour que personne ne puisse méconnaître ses étranges et mystérieux effets. Bizarre autant que terrible, cette affection, contre laquelle notre savant collège n’a point su trouver encore de remède, a eu son moment de vogue effrénée. C’était la maladie à la mode. Nos lions étaient cataleptiques les jours où ils n’avaient rien de mieux à faire, — le dimanche, par exemple ; — une petite lady, veuve de son serin, tombait immédiatement en catalepsie. Vous entendiez ce mot partout, et lord John Tantivy, le sportman, mourra persuadé que Peppercorn, son cheval alezan, est décédé en état de catalepsie.

Ce Peppercorn était le fils de Royal-Cocoa et de Viscountess, la fameuse jument de lord Sandwich, qui inventa (le lord) les tartines connues sous le nom de sandwiches dans les cinq parties du monde.

Il n’est point de médecin à Londres qui n’ait eu occasion d’approcher en sa vie quelque prétendu cataleptique. Mais les vraies catalepsies ne se rencontrent pas tous les jours et sont excessivement recherchées par les amateurs. Autre chose est ce mal funeste, dont les symptômes épouvantent, dont la marche lente, sûre, obstinée, conduit presque certainement à la mort, autre chose les syncopes volontaires ou non de quelque oisif qui veut se décorer d’une maladie excentrique.

N’a pas qui veut une catalepsie.

Le lecteur doit donc comprendre jusqu’à un certain point la joie du docteur Moore en face de ce cas précieux. C’était un joyau qu’il allait tailler, un mets nouveau qu’il allait goûter. — Sa première amputation ne l’avait pas réjoui davantage.

Or, souvenez-vous, messieurs, de votre premier rendez-vous d’amour, souvenez-vous, miladies, de votre premier cachemire et vous n’aurez qu’une faible idée des voluptés infinies d’une première amputation…

Deux femmes de chambre soulevèrent Mary dans leurs bras et la portèrent sur le lit préparé suivant les ordres du docteur Moore. Celui-ci la coucha lui-même et parvint, après de grands efforts, à plier ses membres raidis.

— C’est une chose bien simple, murmura-t-il. La jeune fille était depuis long-temps dans un état tout à fait contre nature… et je connais bien des femmes plus fortes qu’elle qui n’eussent point résisté tant de jours. Son système nerveux était irrité à l’excès… Sans cesse elle passait par des alternatives épuisantes de surexcitation et d’atonie… Bref, on lui faisait subir, d’une autre façon, un traitement analogue à celui qui me sert pour cette belle enfant que Bishop m’a vendue cent guinées, et sur laquelle j’expérimente dans Wimpole-Street… Aujourd’hui elle aura subi quelque choc violent… Son sang s’est coagulé dans ses veines… Et le cerveau est resté frappé de paralysie… C’est cela, mais ce n’est pas tout. — Il faut chercher, scruter, découvrir…

Il essaya de fermer les paupières de Mary. Elles cédèrent sans trop de résistance à la pression de son doigt, mais elles se relevèrent lentement.

— Madam, reprit-il tout haut, j’aurais besoin de savoir de quelle nature est l’événement qui a précédé, — qui a produit sans doute, l’évanouissement de miss Trevor.

— Ce n’est donc qu’un évanouissement, docteur ?

— La mort est un évanouissement prolongé à l’infini, madam… Permettez-moi de vous répéter que j’aurais besoin de savoir…

— Je l’ignore, monsieur, je l’ignore absolument… Et, à moins que miss Stewart ne puisse vous le dire…

— Tout ce que je sais, répondit Diana, c’est qu’elle a causé fort long-temps avec Frank Perceval.

— A-ah !… fit le docteur, en prolongeant cet élastique monosyllabe.

— Dès ce matin, quand elle est venue, elle semblait égarée et paraissait en proie à d’étranges idées…

— Parfaitement, madam… Et… n’y avait-il aucun motif à sa venue ?

Diana rougit et se tut.

— Madam, poursuivit Moore avec autorité, — miss Trevor est bien malade… il faut me répondre.

— Elle avait reçu une lettre de Frank, dit bien bas Diana.

— C’était donc un complot ! s’écria lady Campbell.

— Ah !… fit encore le docteur ; — l’Honorable Frank Perceval s’est guéri bien vite !… Je suis pour quelque chose dans cette cure, mesdames… Ainsi, nous ne pouvons savoir ce qui s’est passé entre miss Trevor et lui ?

— Non, monsieur, répondit Diana.

Moore jeta sur elle son regard observateur.

— Mesdames, je vous rends grâces dit-il en se retournant vers Mary.

Diana le considérait avec défiance. Quant à lady Campbell, son regard était attiré par une sorte de fascination vers l’œil vitreux et fixe de Mary. Elle ne pouvait se détacher de ces prunelles élargies sur lesquelles ne battaient plus les longs cils des paupières ouvertes, et ces prunelles lui semblaient parfois rouler lentement à droite et à gauche, comme les yeux d’émail de ces Maures que fait mouvoir le balancier d’une pendule.

Elle était oppressée, et il y avait sur sa conscience quelque chose comme un regret ou un remords.

Le docteur se leva au bout de quelque minutes et salua en silence pour prendre congé.

— Oh ! ne nous quittez pas ainsi, monsieur, s’écria lady Campbell ; — dites-nous au moins qu’il y a de l’espoir !

— Miss Trevor n’est pas morte, madame, répondit froidement le docteur.

Il mit ses gants avec grand soin et ajouta :

— Je vais vous envoyer Rowley, mon aide-pharmacien, qui appliquera une ventouse entre les deux épaules de la malade… Je reviendrai ce soir !

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura lady Campbell avec accablement lorsque le docteur fut parti ; — quel affreux malheur !… si près d’être heureuse !… Mais voyez donc, ma chère enfant, comme les yeux de Mary ont un effrayant regard… Oh ! je mourrai, si je reste auprès de la pauvre fille !

— Madame, répondit miss Stewart, — si vous voulez, je veillerai seule…

Le docteur Moore, cependant, s’était jeté dans sa voiture et regagnait Wimpole-Street au galop.

— Faites descendre Rowley à mon cabinet, dit-il au groom qui lui ouvrit la porte de sa maison.

L’aide-chirurgien-pharmacien-assassin se présenta presque aussitôt.

— Eh bien ! Rowley, demanda le docteur, — notre bel oiseau ?

— Toujours en cage, monsieur, répondit le drôle en ricanant avec une sorte de bonhomie ; — et du diable si la petite ne donnerait pas une de ses jambes pour courir à cloche-pied sur l’autre en toute liberté…

— Elle est toujours à la diète ?

— Un joli petit morceau de pain d’une demi-once tous les deux jours.

— Et la chambre est bien noire ?…

— Comme un four… J’en serais mort vingt fois pour une, moi, monsieur.

Moore haussa les épaules.

— Ah ! réprit Rowley, ce n’est pas l’embarras, elle est bien changée, bien minée ; mais elle tient bon !… Ça me pique au jeu, moi !… Ce matin, je l’ai laissée s’endormir tout de bon, au lieu de l’éveiller au bout de dix minutes, — heure militaire ! — comme c’est convenu… Quand elle a été bien endormie, je suis entré pour la voir… histoire d’un peu de curiosité, monsieur… Ah ! ma foi, on peut dire que la chose a été bien menée ! elle n’a déjà plus que les os et la peau… Et de l’oppression, monsieur !… et des tressaillements… Ah ! ah ! c’est une besogne diablement réussie !

Rowley tira sa montre.

— Ta ta ta ta ! s’écria-t-il ; — elle a eu le temps de dormir treize minutes, cette fois, la petite espiègle ! Quel somme ! Pour sa peine je vais lui donner du porte-voix.

L’aide empoisonneur sortit à la hâte.

L’instant d’après, on entendit une voix tonnante mugir à l’étage supérieur. — Un faible cri de femme lui répondit.


XXVI


TÉNÈBRES.


Il y avait maintenant cinq jours que Clary Mac-Farlane était tombée entre les mains de Bob Lantern, qui l’avait cédée à Bishop le burkeur. Celui-ci l’avait amenée au docteur Moore.

Le docteur Moore la tenait depuis lors enfermée dans sa maison de Wimpole-Street.

C’est là qu’elle s’était éveillée après le long sommeil factice provoque par l’eau de Mr Bishop, dont l’avenante et débonnaire mistress Gruff avait versé une dose honnête dans le fameux scotch-ale de l’hôtel du Roi George.

Son réveil ne s’était point fait long-temps attendre. Il y avait à peine un quart d’heure que l’aide Rowley avait refermé sur elle la porte de la chambre, disposée pour la recevoir, lorsqu’elle ouvrit les yeux.

Elle ne se rendit tout d’abord aucun compte de sa situation. Elle crut dormir encore d’un sommeil lourd et sans rêve, parce qu’une obscurité compacte, entière, impénétrable était autour d’elle. Ce fut le souvenir qui acheva de l’éveiller.

— Mon père ! murmura-t-elle ; — j’ai vu mon père…

La scène de la Tamise se représenta aussitôt à son esprit, mais vaguement, confusément, telle enfin que Clary l’avait aperçue pendant la courte trêve où son esprit avait recouvré ses facultés entre son sommeil léthargique et son évanouissement.

Une seule chose ressortait sur le fond ténébreux de sa mémoire, c’était la pâle figure d’Angus Mac-Farlane éclairée par les rayons de la lune.

Le souvenir des faits antérieurs fut plus vif et plus complet. Elle se rappela la vaste chambre de l’hôtel du Roi George, sa sœur endormie et l’angoisse de sa propre lutte contre le sommeil.

Cette pensée l’accabla.

— Ma pauvre Anna ! dit-elle en laissant tomber sa tête sur sa poitrine ; — ils l’auront tuée… Mais pourquoi ne m’ont-ils pas tuée, moi ?…

Elle s’interrompit brusquement. Une ombre d’espoir venait de descendre dans son cœur.

— Anna ! prononça-t-elle tout bas en étendant ses bras à droite et à gauche ; — si elle était ici !… Anna !

Ses bras rencontrèrent partout le vide et personne ne répondit.

— Oh ! pensa-t-elle, — Anna est morte… Et moi ?… Cette nuit profonde et ce silence… Et moi aussi… je suis morte… Pourquoi ne m’auraient-ils pas tuée ?

Ce fut d’abord en elle une idée vague, — plutôt un espoir qu’une crainte ; — puis l’idée prit assiette en son esprit. Elle se crut transformée, sinon anéantie. Il lui sembla ne plus se reconnaître.

— La mort !… c’est donc cela ! reprit-elle ; — une nuit éternelle… une nuit profonde, sans étoiles… Oh ! je me souviens ! j’ai blasphémé dans cette maison maudite… Qu’avons-nous fait à Dieu, ai-je dit, pour mériter ce cruel martyr !… Je l’ai dit… Et Dieu se venge !

Elle demeura un instant silencieuse et abattue. Au bout de quelques secondes, on aurait pu l’entendre ajouter d’une voix consolée :

— Anna, mon Anna chérie doit être au ciel…

Clary croisa ses bras sur sa poitrine, le contact de sa propre chair la fit tressaillir.

— Mais non, je ne suis pas morte ! se dit-elle ; — on m’a mise vivante au tombeau. La nuit !… cette nuit brûle mes yeux… Combien de temps souffre-t-on ainsi avant de mourir ?…

C’est que cette nuit ne ressemblait à rien de ce qu’on a coutume de voir dans la vie commune. Là, il n’est point d’obscurité si profonde que l’œil ne puisse s’y faire à la longue et entrevoir quelque objet dans l’ombre, quelque reflet perdu, quelque lueur. Notre nuit à nous donne passage toujours à quelque rayon consolateur. Si la lune manque au ciel, si la brume ou l’orage met un bandeau jaloux sur le regard diamanté des étoiles, il reste dans l’air un mystérieux rayonnement. Le brouillard luit ; l’orage a son flambeau dans la foudre, il semble que la nature ait horreur de la nuit autant que du vide.

Tout docteur de Cambridge est susceptible de nous répondre, en affirmant son dire sous serment, que la nature n’a point horreur du vide, et que la pesanteur seule de la colonne atmosphérique…

Mais tout beau ! gardons-nous de railler les docteurs de Cambridge, qui sont de terribles champions. L’un d’eux, le révérend Lewis Drake, passe pour soutenir habituellement ses thèses à coups de poing et avec une dangereuse supériorité.

L’obscurité complète ne peut être que factice. À cause de cela, elle pèse un poids de plomb sur toute créature vivante. L’homme la redoute. Sa continuité suffit à plier les natures les plus robustes. Comme toute chose inconnue ou contre nature, elle porte avec elle des terreurs instinctives, inévitables, sans bornes.

Les dangers les plus fantastiques y peuvent couver, inaperçus ; la mort s’y cache, peut-être, — et point de défense possible…

Les malheureux que la main de Dieu frappe soudainement et qui deviennent aveugles sans passer par les misères lentes et préparatrices de quelque optalgie, éprouvent presque toujours une réaction morale qui met en péril leurs facultés intellectuelles. Et encore pourtant ceux-là sont-ils joints à la vie commune par des signes sensibles : ils entendent le bruit du monde ; leur main rencontre parfois la main d’un ami ; leur cœur est consolé par des paroles d’intérêt ou de tendre compassion.

Mais qu’on se représente un homme devenant à la fois sourd, aveugle et dépourvu des moyens d’exercer les trois autres sens. Que lui reste-t-il de ce qui constitue la vie ? La pensée ?

Hélas ! la pensée !

La pensée d’un homme, empêché actuellement de sentir, ne se borne-t-elle pas fatalement à deux exercices qui embrassent le passé et l’avenir ? Y a-t-il autre chose en lui de possible que des regrets épuisants et des terreurs infinies !

Il y a pour quelques uns l’espoir en Dieu, qui est une planche de salut dans tout naufrage. Oh ! certes, ce n’est pas nous qui pouvons mettre en doute l’efficacité de ce refuge suprême ; — mais le premier effet de la souffrance est de prostrer le cœur ou de l’aigrir. Il faut être un saint pour se faire de la prière résignée un bouclier contre la soudaine blessure du désespoir. Il faut être plus qu’un saint. Job se tordit long-temps sur son fumier, pleurant et blasphémant, avant d’entonner, du sein de sa misère, son sublime hosannah.

Clary Mac-Farlane n’était qu’une pauvre enfant, possédant, il est vrai, toute la force et tout le courage que peuvent avoir son âge et son sexe, mais sans défense contre cette écrasante oppression de la solitude absolue, multipliée par le silence et les ténèbres. Elle crut avoir vécu. — Et n’est-ce pas en effet une grande partie de la mort que cette complète absence de toute sensation ? — Ne point voir, ne point ouïr, et tendre dans la nuit ses bras pour ne saisir que le vide !

Mais cette croyance, qui, prolongée, eût été un bienfait véritable, puisqu’elle eût amené avec elle le repos, ou du moins l’apathie, ne pouvait être que fugitive. La malheureuse enfant s’était senti vivre bientôt à sa douleur même, et, de sa poitrine chargée de peine, un soupir profond s’échappa.

Ce fut un second réveil, et son amertume dépassa l’angoisse du premier. Clary fit un mouvement et sentit son siège vaciller. Ses membres, fatigués, eurent de grands élancements. Un froid mortel courut par ses veines.

Mieux valait la mort.

Sa tête, alourdie, se pencha sur son sein. Un engourdissement sourd lui prit le cœur. Elle chancela sur son escabelle et fut prête à tomber, inerte, sur le sol.

Mais il y avait en elle assez de force pour soutenir un temps l’épouvantable lutte, et son martyre devait durer bien des heures.

Au lieu de fléchir ainsi tout d’un coup, elle se redressa au souffle intérieur de son énergie native. Son cœur battit. Elle se leva, voulant sonder jusqu’au fond sa détresse, et faire, autant que possible, l’inspection de sa tombe.

Au bout de trois ou quatre pas, sa main tendue rencontra un obstacle. C’était une barrière d’une singulière espèce, cédant sous la pression de la main, mais cédant jusqu’à un certain point seulement, au delà duquel se trouvait une inébranlable clôture. On eût dit une muraille rembourrée, matelassée du sol au plafond.

Clary changea de route. Dans cette direction nouvelle, un obstacle absolument pareil lui barra bientôt le passage.

À droite, à gauche, en tout sens, il en fut de même.

Elle était dans une sorte d’énorme boîte, rembourrée partout. — Dans quel but ? Clary ne le devina point, mais lorsque enfin sa frayeur, augmentée, arracha de sa poitrine un cri aigu, ce cri s’étouffa pour ainsi dire à l’entour d’elle, n’eut point d’écho et mourut comme un murmure.

Ces murs matelassés étaient une précaution contre les bruits du dedans, un rempart contre les bruits du dehors. Grâce à eux, dans ce réduit terrible, le silence était complet comme la nuit. — Grâce à eux encore, les cris de la captive devaient mourir, emprisonnés avec elle.

Elle allait, tâtant toujours, et rencontrant toujours la molle uniformité de l’élastique tenture. Elle ne savait point où elle avait commencé de palper, et continuait sa tâche, espérant trouver une solution de continuité, un enfoncement, quelque chose qui ne fût point un étouffant linceul.

Elle fit ainsi bien des fois le tour de sa cellule, et s’arrêta enfin, perdue, et croyant avoir parcouru un immense espace.

Le temps qui s’écoulait n’avait pas pour elle plus de mesure que l’étendue, et les heures, si lentes à passer sur l’angoisse, elle les comptait pour de longs jours.

Une fois, son âme fut prise d’une colère fougueuse ; elle se révolta contre sa mortelle épouvante ; elle défia cette nuit sépulcrale qui l’enveloppait comme un suaire ; elle voulut vaincre ce silence ennemi ; elle appela au secours, elle cria jusqu’à ne plus pouvoir produire que des sons enroués. — Le premier éclat de sa voix était sorti puissant de sa poitrine, pour tomber, en quelque sorte, éteint à ses pieds. Ces murs préparés absorbaient si efficacement ses clameurs, que son gosier, vaincu, perdit après quelques efforts le pouvoir de vibrer.

Elle se tut de force et malgré elle. Sa colère en augmenta ; sa cervelle en feu fermenta : elle prit son élan, et, dans un mouvement de délire, elle précipita violemment son corps en avant.

Peut-être était-ce une de ces irréfléchies et soudaines tentatives de suicide dont la solitude, mauvaise conseillère, glisse la pensée à l’oreille du désespoir.

Mais la tête de Clary rebondit, sans blessure, sur la laine épaisse dont était recouverte la muraille opposée. En cette étrange prison, il n’était pas même possible de mourir tout d’un coup. Il fallait attendre et suivre, sans la presser, la marche paresseuse de l’agonie ; il fallait s’éteindre lentement et boire, goutte à goutte, depuis les bords jusqu’à la lie, le profond calice du trépas.

Clary, cependant, étourdie par le choc, était tombée sur le sol où s’étendait, en guise de tapis, une abondante litière de paille. Elle demeura un instant sans pensée ; ce fut un répit. — Lorsque les nuages de son esprit se dissipèrent lentement, elle se sentit plus calme et capable de prier.

Alors, durant quelques minutes, son ardente dévotion réchauffa son pauvre cœur endolori et glacé. — C’était le moment de l’Hosannah de Job. — Elle loua Dieu, la douce martyre, et donna son âme reposée aux austères espoirs de la religion.

Hélas ! le voyageur a beau vouloir prolonger la halte sous les hauts dattiers de l’oasis qui tranche, verte, fraîche, riante, parmi les brûlantes immensités du désert, — il faut reprendre sa route. L’ombre est si bonne ! l’herbe est si douce ! la fontaine a de si chers murmures à l’oreille de l’homme qui naguère se mourait de soif sous un soleil assassin ! Mais il faut partir.

Il faut quitter l’oasis aimée pour se replonger dans l’odieuse atmosphère du Sahara ; ôter de l’herbe humide ses pieds un instant rafraîchis pour les mettre encore dans ce sable qui brûle ; dire adieu à la bienfaisante fontaine et affronter encore les vents desséchants dont le souffle énerve comme l’haleine rouge d’un four enflammé.

Clary voulait, la pauvre fille, s’accrocher aux consolantes pensées du ciel. Le désespoir était autour de son âme comme les sables autour de l’oasis. Et l’esprit de l’homme est comme le voyageur : il ne peut point rester immobile.

Clary retomba bientôt dans ses navrantes angoisses. Elle passa et repassa vingt fois par les mêmes alternatives de colère, d’abattement, d’espoir. Elle pria ; elle maudit ; elle pleura…

Les vingt-quatre heures d’une journée s’écoulèrent.

Pas un bruit, si voilé qu’il fût, pas une lueur, si faible qu’on la puisse supposer, n’étaient venus jusqu’à la pauvre recluse. Les ténèbres qui l’entouraient n’étaient point de celles auxquelles l’œil s’habitue. Toujours la même nuit, opaque, lugubre, pesante !

Elle venait de prier. Sa torture faisait trêve un instant pour recommencer sans doute, lorsque la première atteinte de la faim se fit tout-à-coup sentir. Il y avait près de deux jours que Clary n’avait mangé.

Elle porta la main à son sein. Si un sourire d’ange eût pu éclairer cette obscurité absolue, Clary aurait vu les murs de sa prison, car elle sourit doucement et longuement à cette souffrance nouvelle.

Au bout de cette souffrance était la mort. Clary la salua de loin comme une généreuse amie dont les bras ouverts sont un suprême asile.

À mesure que l’inanition faisait en elle des progrès, ses idées changeaient ; mille pensées confuses vinrent à se mouvoir à la fois dans son cerveau empli : pensées poignantes et pensées joyeuses tournant pêle-mêle avec une éblouissante rapidité.

En même temps, son corps affaibli prit une sensibilité exagérée. Elle eut des tressaillements sans motifs, de folles envies de courir, de se rouler, de danser…

Elle s’agitait en tout sens sur sa litière de paille, et plus d’une fois de convulsifs et soudains éclats de rire troublèrent par un contraste funeste, le silence mortel de ce tombeau.

La pauvre enfant était entamée, suivant l’effrayante expression du docteur Moore.

Son système nerveux commençait à céder aux sourdes attaques de la faim, de la nuit, du silence. — Tout-à-coup des bouffées de terreur indicible la clouaient raide, demi-morte, à sa couche ; — l’instant d’après, un doux chant venait à sa lèvre : — puis elle se taisait, épouvantée par sa propre voix.

Puis encore, sa nuit s’éclairait pour un moment ; de fantasques lueurs couraient en tout sens comme les épis de feu d’une gerbe d’artifice ; — au loin passaient d’étranges visages, des formes livides, des spectres, enveloppés dans de blancs linceuls.

Elle criait faiblement. — La scène changeait. C’était un bal. Ses yeux se fermaient, blessés par l’éclat de bougies. La danse évoluait rapide autour d’elle. C’étaient de beaux cavaliers, des femmes demi-nues, des parfums, des fleurs, des diamants, des sourires…

Elle souriait, elle aussi, elle aspirait les parfums, elle buvait l’harmonie, jusqu’à ce qu’un tressaillement soudain de ses nerfs ébranlés vînt la replonger dans sa nuit ; et la douleur physique, faisant irruption alors, elle serrait son estomac contracté entre ses deux mains et gémissait comme un enfant qui souffre durant son sommeil…

Oh ! la science a des moyens puissants pour perdre encore plus que pour sauver. Si Dieu vous a condamné, la science ne saura point retarder l’instant fatal, et ses efforts n’aboutiront qu’à tourmenter votre dernière heure. Mais qu’elle est forte, s’il s’agit de nuire ! Elle peut choisir entre tous les maux sous lesquels l’humanité se courbe ; elle peut les copier, les reproduire, les faire naître…

Au moyen-âge, les grands flattaient leurs barbiers. Nous savons des lords qui courtisent leur médecin, — des lords d’esprit, sur notre honneur !

Une autre journée se passa encore. Clary était si faible qu’elle ne pouvait plus se mouvoir sur sa couche. L’idée de Dieu avait fui. Mille pensées impossibles se succédaient dans son cerveau débilité.

Sa sœur, son père, Stephen passaient devant ses yeux, et passaient sans la voir. Elle voulait les appeler ; sa voix s’arrêtait dans son gosier sec et enflé.

Puis une autre image encore se montrait dans le lointain.

Clary alors mettait ses deux mains sur ses yeux lassés de pleurer ; des larmes abondantes ruisselaient à travers ses doigts, et sa voix mourante murmurait :

— Edward !… Edward !…


XXVII


HALLUCINATION.


C’était une affreuse agonie ! Rien ne se peut comparer à ce lent, à ce mortel supplice. L’idée seule de cette impitoyable torture serre le cœur et amène le frisson.

On ne peut dire qu’avant cela Clary Mac-Farlane ignorât la souffrance. Depuis six mois elle souffrait, parce qu’un amour puissant, irrésistible, était entré dans son cœur malgré elle, et froissait les scrupules dévots de sa conscience ; elle souffrait encore parce que cet amour, caché à tous les yeux, rompait la confiance sans bornes qui avait existé jusque-là entre elle et sa sœur ; elle souffrait, enfin, parce que cet amour, d’autant plus ardent qu’on tâchait davantage à l’étouffer, brûlait, flamme silencieuse et solitaire, sans autre aliment que de vagues espoirs, un désir ignorant, mais immense, et, de loin en loin, quelques heures de contemplation muette en face de l’homme aimé.

Mais cette souffrance était de celles qu’on chérit à l’égal du bonheur. C’est elle que les poètes ont nommée le doux martyre. Elle met, certes, bien des larmes souvent dans les yeux des jeunes filles, mais quand plus tard, heureuses, elle se souviennent de ces larmes, leur regard se voile, leur sein se soulève, un souffle passe entre leurs lèvres épanouies en un mélancolique sourire. Ce souffle est un soupir. Elles regrettent.

Et, au lieu de ce doux mal d’amour qui porte avec soi sa consolation et ses joies, Clary se trouvait tout-à-coup plongée dans l’atroce réalité d’une détresse inouïe, et qu’elle n’aurait pu redouter sans folie deux jours auparavant.

Il y avait dans Londres une débile et malheureuse enfant qui se mourait d’un mal inconnu, et l’on avait pris Clary, forte, exubérante de sève, radieuse de beauté, on l’avait prise pour changer à plaisir sa force en défaillance, sa sève en atonie. On avait jeté la nuit d’une tombe comme un voile impénétrable sur les perfections de son corps ; on pressait son âme entre la solitude et le silence ; on la minait au physique en même temps qu’au moral ; on appauvrissait de propos délibéré sa vaillante nature ; on ruinait scientifiquement son tempérament et son esprit.

Cela pour expérimenter ensuite, pour la traiter en cadavre voué aux études médicales.

D’ordinaire les membres de Royal-College essaient leurs remèdes sur des chiens. — Le docteur Moore avait désespéré sans doute de rendre une chienne hystérique. — Et puis, ce praticien illustre n’en était pas à cela près de tuer une femme en passant.

Nous l’avons entendu expliquer fort paisiblement son système au marquis de Rio-Santo.

Il attaquait Clary par la diète et la séquestration absolue dans l’obscurité.

Voilà tout, vraiment. — Comme ces termes de médecine arrangent les choses ! la diète et la séquestration. Ceci n’est point très redoutable, n’est-ce pas ? Mon Dieu non. — Seulement, la diète, c’est la famine, et la séquestration un cachot.

Ces moyens sont absolument infaillibles pour arriver au point où en voulait venir le docteur. Toute femme, jeune et pubère, soumise au traitement infligé à Clary Mac-Farlane, eût été brisée comme elle. Ici, la force ne sauve pas ; elle nuit, et les tempéraments les plus riches sont les plus facilement prostrés.

Il n’y a que la vigueur d’âme qui puisse résister un temps, mais l’âme est vaincue à son tour ; elle finit par suivre, domptée, l’aberration des sens. L’intelligence souffre chez l’hystérique, faiblit, s’endort dans l’apathie, ou meurt, tandis que le corps lui survit misérablement dans l’idiotisme ou la folie.

Au bout des deux premiers jours de diète et de séquestration, Clary Mac-Farlane éprouvait déjà tous les symptômes d’une affection nerveuse fort avancée. Elle ne se rendait plus compte de son état qu’à des intervalles lucides devenant de plus en plus rares. La faim, qui était maintenant le principe le plus actif de sa souffrance, ne se bornait plus à tirailler son estomac en d’intolérables angoisses, elle envahissait le corps tout entier. Ses membres étaient rompus, ses reins courbaturés ; sa tête tournait, et devant ses yeux brûlants passaient de douloureux et rapides éblouissements.

Parfois, elle se sentait mourir ; — d’autres fois, elle pensait, avec un désespoir amer, qu’elle pourrait vivre ainsi bien long-temps encore. Elle n’osait plus prier. Entre elle et Dieu, qu’elle se représentait terrible, inexorable, suivant les idées de la dévotion écossaise, une image humaine se plaçait obstinément ; sur sa lèvre, un nom était sans cesse qui, mêlé à l’oraison, l’eût rendue sacrilège.

C’était Edward, Edward qu’elle aimait, qui était tout pour elle, qui l’emplissait si bien et dominait si énergiquement les dernières et fugitives lueurs de sa pensée, que son âme pieuse en perdait le souvenir de Dieu…

Mais la justice divine peut-elle imputer à crime le trouble funeste des heures de l’agonie ? L’âme qui chancelle aux limites de la vie peut-elle pécher encore ?

La pauvre Clary, d’ailleurs, avait essayé de chasser cette image envahissante pour se retourner vers le ciel ; mais elle n’avait pu. Edward était là, toujours là, paré de sa beauté presque surhumaine et paré encore des mille prestiges de l’absence et des regrets. Il était là, donnant son front rêveur à la religieuse lumière des lampes comme à Temple-Church, ou mollement couché dans une bergère, éclairé par un rayon du soleil levant, et lançant à travers la rue populeuse cet unique baiser dont Clary croyait sentir le souffle bienfaisant et frais sur sa lèvre ardente.

Lorsque cette image se voilait, c’est que Clary, insensible ou domptée par la douleur, ne pouvait plus penser. — Mais le souvenir adoré revenait bien vite. Il revenait, tantôt portant avec soi de navrants regrets, tantôt accompagné d’ineffables extases…

Ces maladies où le système nerveux et le cerveau sont attaqués présentent une série toujours nouvelle et inattendue de phénomènes étranges : Ce sont des souffrances inouïes, mais aussi des voluptés incomparables, des rêves comme l’opium en inspire aux illuminés de l’Orient. On est en enfer pour moitié, pour moitié en paradis, et ce contraste tue.

Clary, étendue sur sa couche de paille, eut, durant sa longue nuit, bien des visions terribles ; elle en eut de charmantes, elle en eut où la douleur et la joie se mêlaient bizarrement.

Une fois le sourire la prit, un sourire heureux et tranquille au milieu d’une convulsion. Plus d’une fois les larmes l’avaient prise dans un sourire. Il n’y a point là de transition entre le bien et le mal ; ils se disputent l’un l’autre, en des luttes folles, un dernier débris de vie que précipitent tour-à-tour vers un dénouement mortel les dures atteintes de la souffrance et les mystérieuses caresses d’une meurtrière volupté.

Cette fois dont nous parlons, Clary s’était vue tout-à-coup entre les bras d’Edward qui traversait, au galop d’un magnifique cheval, les rues encombrées de Londres. À droite, au devant, à gauche, la foule s’écartait épouvantée. Le cheval volait. — Edward, ferme et calme sur la selle, arrondissait son bras autour de la taille affaissée de Clary. Elle sentait la douce pression de ce bras dont la main s’arrêtait juste sur son cœur.

Penchée en arrière, elle regardait Edward, comme on regarde lorsque les yeux se touchent presque, et que les prunelles se choquent en un magnétique contact. Son haleine montait jusqu’à la bouche d’Edward ; elle le sentait avec tout son corps et défaillait d’allégresse.

Edward, lui aussi, la regardait et lui souriait. Clary voyait un monde dans ce sourire. C’était à la fois celui d’un maître qui descend jusqu’à aimer et celui d’un chevalier qui adore et qui sert. Il était impérieux, royal, mais il était tendre et soumis.

Le beau cheval courait toujours. Ses quatre fers bondissaient, élastiques, sur le pavé retentissant. Les brunes maisons de Londres fuyaient comme emportées par un tourbillon…

De temps en temps le bras d’Edward se tendait pour remonter Clary sur la selle. Alors elle se sentait plus près et mieux. Ses yeux humides remerciaient, tandis qu’Edward se penchait en souriant et baisait le bout de ses cheveux.

Cette chimère de bonheur agissait si puissamment sur ses sens déçus, que de grosses gouttes de sueur inondaient ses tempes, et que sa poitrine étouffée râlait avec effort…

Londres disparaissait déjà dans le lointain. C’étaient maintenant de belles campagnes qui riaient au soleil et déployaient à perte de vue les vastes richesses de leurs lumineux horizons. — Qu’on est bien pour aimer dans l’espace libre ! Que l’air des solitudes soulève délicieusement un sein oppressé de tendresse ! Que l’amour est plus beau en face des larges splendeurs de la nature, et combien la nature s’embellit sous le regard enchanté de l’amour !

Clary se laissait aller mollement, ou se plongeait avec ardeur dans ce bonheur qui l’entourait de toutes parts. Faible contre ces mortelles délices, elle leur donnait son dernier souffle d’un cœur prodigue. Son regard glissait du noble visage d’Edward aux magnificences du paysage, et revenait, fasciné, se perdre dans le regard de son amant.

Lui précipitait, d’un bras infatigable, la course rapide du beau cheval. Les horizons fuyaient comme naguère les maisons de Londres. Les aspects changeaient. — C’étaient tour-à-tour des monts, des lacs, des forêts, d’opulentes moissons gardées par quelques toits de chaume. — C’étaient, au loin, le sombre profil d’une cité, les tours grises d’un vieux château, la ligne d’azur d’un fleuve promenant son cours sinueux par les prairies. — Et, sur tout cela, le soleil versait ses flots d’or.

L’amour et le soleil, les deux flambeaux du monde ! — On ne meurt pas de joie dans la vie réelle ; mais Clary était en dehors des réalités. Sa détresse comme ses joies dépassaient les bornes humaines. — Elle allait mourir de bonheur.

Tout-à-coup, la course prit fin. Le beau cheval s’arrêta. Clary le chercha et ne le vit plus. — Le soleil abaissait lentement son disque rougi et se cachait derrière une montagne.

Clary était assise sur le gazon. Il lui semblait reconnaître le paysage des alentours. Elle regarda mieux. — C’était bien la sombre nature de l’Écosse méridionale. C’était son pays, et tous les objets qu’avait aimés son enfance se groupaient autour d’elle : la maison qu’habitait son père avant d’acheter le château de Crewe, la ferme de Leed, les bois de Sainte-Marie, au milieu desquels s’élevait, solitaire, la petite maison de Randal Graham, le torrent de Blackflood et les ruines moussues du vieux couvent.

Auprès d’elle, assis également sur le gazon, était toujours Edward, muet comme elle, et parlant uniquement avec ses yeux charmés.

Elle mit sa tête sur l’épaule d’Edward. — Il y avait à l’entour un repos suave, un calme infini. La brise des soirs passait en silence, toute chargée des frais parfums qu’exhalent les champs au coucher du soleil. La campagne se taisait, recueillie.

Les voluptés du jour étaient dépassées. Mieux vaut encore l’indécise clarté des soirs que ces éblouissants rayons du soleil de midi. Mieux vaut le repos que la course. Il faut à l’amour, pour atteindre l’apogée de ses sensuelles douceur, la paresse et l’ombre.

Comme elle aimait ardemment et au delà de ce que la parole sait peindre ! Elle était pure et ne pouvait rêver que de pures tendresses, mais quel feu inconnu le délire mettait parmi ses virginales pensées ! Elle aimait, elle aimait…

Un tressaillement douloureux vint agiter ses membres : ce n’étaient pas cette fois ses nerfs malades qui l’agitaient ainsi, c’était encore le songe. — Elle venait de voir, assise comme elle sur le gazon, de l’autre côté d’Edward, une femme.

Son cœur eut froid et saigna.

Cette femme, elle ne distinguait point ses traits et apercevait vaguement sa taille, comme une forme indécise, dans l’obscurité croissante de la nuit. — Elle se serra contre Edward, qui ne répondit point à son étreinte.

Clary, jalouse, atteinte dans son amour sans bornes, regarda de nouveau cette femme, — cette ombre, — sa rivale.

Elle reconnut sa sœur et prononça son nom avec désespoir.

Anna se retourna, souriante. — Edward regarda l’une, puis l’autre, comme s’il eût hésité, puis, repoussant Clary d’un geste froid, il se mit à genoux aux pieds d’Anna.

Clary, la pauvre fille, poussa une plainte déchirante, et tomba, raide, sur la paille de sa prison.

Alors, dans le cachot, le silence fut aussi complet que l’obscurité. On n’entendait même plus la faible respiration de la malheureuse captive.

Il n’était point probable que son rêve pût se réaliser jamais avec ses doux commencements et sa fin éplorée, car l’avenir de Clary semblait ne pas pouvoir s’étendre désormais au delà de quelques heures ; mais il contenait quelque chose de vrai, cependant ; et cette mystérieuse faculté de divination qui précède, dit-on, la mort, venait de révéler à Clary l’amour d’Edward pour sa sœur.

Le silence le plus complet régna dans sa cellule durant une demi-heure environ. Au bout de ce temps, on aurait pu saisir un faible bruit venant du plafond. En même temps, un rayon de forme conique traversa les ténèbres, mettant en lumière les atomes suspendus dans l’atmosphère épaisse de la prison.

Le rayon projeta d’abord sur la paille, du sol un rond de lumière, puis il se prit à marcher, comme pour éclairer successivement toute la surface du plancher. Après quelques tâtonnements, Clary se trouva tout-à-coup illuminée.

Elle gisait sur la paille, privée de sentiment. Ces deux jours de torture l’avaient rendue presque méconnaissable. Son noble visage, amaigri par la souffrance et la faim, gardait, en outre, des traces de la convulsion qui l’avait récemment agitée.

Un bourreau n’eût pu contempler sans pitié les effets de ce barbare supplice, exercé sur une créature si belle, si admirable encore dans sa misère ! Un bourreau aurait eu compassion de ces pauvres mains blanches qui pressaient, avec un geste de muet désespoir, ce sein harmonieux qui ne battait plus, — de ces joues pâles et creusées par la souffrance, — de cet œil grand ouvert et terne, — de ces rides douloureuses qui se creusaient à l’entour d’une bouche d’enfant, si bien faite pour le sourire !…

Mais l’homme qui, d’en haut, dirigeait la lanterne n’eut pas pitié. Ce n’était pas un bourreau. C’était maître Rowley, l’aide-pharmacien au service du docteur Moore.

Il promena soigneusement la lueur de la lanterne sur toutes les parties du visage de miss Mac-Farlane, et dit, examen fait :

— Ta ta ta ta !… après tout, ça ne vaut pas cent guinées !… Mais puisqu’elles sont payées, il ne faut pas les perdre… et je crois que l’enfant a envie de mourir comme cela, sans nous en demander permission… Peuh !… nous avons bien ressuscité un pendu ; nous empêcherons bien la petite de nous fausser compagnie… Ta, ta, ta, ma fille, vous nous coûtez cent guinées, et vous vivrez encore un petit peu pour notre argent…


XXVIII


L’AIDE-PHARMACIEN.


Maître Rowley ferma soigneusement le guichet par où s’était introduite la lumière de sa lanterne, puis il se redressa sur ses pieds et laissa retomber un coin du tapis qui cacha entièrement le trou.

Maître Rowley était chez lui, au second étage de la maison du docteur Moore. Sa chambre, comme sa personne, était fort laide à voir. Une multitude innombrable de fioles de toutes tailles, la plupart couvertes de poussière, lui donnaient un aspect tout particulier, mais assez peu séduisant. Elle exhalait, en outre, un parfum de pharmacopée tellement âcre et saisissant, qu’un homme s’y fût empoisonné par le nez.

On ne peut point dire que maître Rowley engraissât positivement dans cette pestilentielle atmosphère. Il était maigre et noueux comme un cep de vigne en hiver ; mais il s’y portait du moins à merveille. Cette infâme odeur de drogues et de préparations diaboliques affectait très agréablement les narines de son nez mince et recourbé ; la vue de toutes ces fioles poudreuses réjouissait son œil gris caché derrière de rondes lunettes en pinces. C’était son arsenal et sa bibliothèque ; c’était sa cave, aussi, car maître Rowley mettait son gin dans des bouteilles à médecine, et ne buvait jamais plus gaillardement que lorsqu’il fourrait dans sa large bouche le goulot entier d’un flacon dont l’étiquette portait : Laudanum, acide hydro-cyanique, ou quelque autre titre infernal.

Il n’y avait chez lui qu’un seul livre, c’étaient les Toxicological Amusements du docteur Venom. Ce volume, dont nos lecteurs ont entendu parler peut-être, sous le titre mignon de Récréations toxicologiques, enseigne à empoisonner les chats, les serins, les taupes, les anguilles, — et les hommes, par occasion.

Maître Rowley en lisait un chapitre tous les soirs avant de se coucher. Cela l’endormait tout doucement, comme aurait pu faire une ode en l’honneur de Wellington ou un discours imprimé de lord Stanley.

Ce maigre et jaune coquin était la pharmacie faite homme, le poison incarné. Il se trouvait mal à l’aise au grand air et ne respirait comme il faut que dans une atmosphère viciée. — Il y a, dit-on, des gens incombustibles ; nous pensons que maître Rowley était à l’épreuve du poison, et qu’il eût impunément avalé un beefsteack saupoudré d’arsenic en guise de poivre.

Il avait été spécialement chargé par Moore de la garde de Clary Mac-Farlane. Le docteur avait fixé lui-même deux jours pour terme à la diète absolue de la captive. Les deux jours étaient écoulés. Rowley avait voulu voir.

L’aspect de Clary, gisant évanouie sur la paille de la prison, ne fit sur lui aucune espèce d’impression. C’était la chose du monde la plus simple. Il ne fut pas même étonné, parce que, dans ses prévisions, cela devait arriver ainsi.

Il choisit dans son arsenal une demi-douzaine de fioles et descendit dans le cabinet du docteur. Le docteur était absent. Pour mille motifs, il ne laissait pénétrer jamais âme qui vive durant son absence dans le sanctuaire de ses savants et ténébreux travaux ; mais Rowley était une manière de corps sans âme et ne comptait point. Il appartenait d’ailleurs complètement à Moore, qu’il aimait en raison de son venin, comme il eût aimé un serpent à sonnettes.

— C’est une chose assez délicate, grommelait-il en gagnant le cabinet à son aise. — Perdre un sujet de cent guinées !… Mais aussi pourquoi donner cent guinées ? Il l’aurait eu pour cinquante… Et que de bonnes choses on aurait pu acheter avec les cinquante autres !

Maître Rowley se sentit venir l’eau à la bouche comme un gourmand qui parle de friandises. Bonnes choses, pour lui, signifiait naturellement drogues et poisons.

Il traversa le cabinet du docteur et ouvrit une porte qui tourna doucement sur ses gonds huilés. Cette porte était rembourrée par derrière et touchait presque une seconde clôture, également recouverte de laine, qui donnait entrée dans la prison de Clary.

Maître Rowley avait toujours à la main sa lanterne. Il en retira la bougie et la cellule se trouva subitement éclairée.

C’était une pièce fort petite, prise sur l’appartement particulier du docteur, et préparée évidemment pour l’usage auquel on la faisait servir depuis trois jours. Les chapitres qui précèdent suffisent à peu près pour en donner une idée au lecteur. Ses murailles étaient, comme nous l’avons dit, soigneusement matelassées. Il y avait pour tout meuble une étroite escabelle.

La seule chose que nous devions ajouter, c’est que l’étoffe qui soutenait la laine le long des murailles était noire, afin sans doute de prévenir tout rayonnement intérieur.

C’était bien un tombeau. La lumière de la bougie, absorbée de tous côtés par la noire tenture, semblait n’avoir point la faculté d’éclairer. Elle avait donné du jour seulement à la blanche figure de Clary Mac-Farlane, qui se renversait sur le sol parmi les flots mêlés de sa riche chevelure.

Maître Rowley mit la bougie sur l’escabelle qu’il approcha de Clary.

— Bonjour, mon enfant, bonjour, dit-il ; — ce sont là de beaux cheveux, ma foi… et de belles dents… Mais cent guinées !… Au fait, ça ne me regarde pas… Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce diable de trou n’est pas un lieu de plaisance !

Il promena par dessous ses lunettes son regard tout autour de la chambre.

Eh mais ! grommela-t-il, c’est de bonne étoffe noire, ma foi, dont on aurait pu faire habit, veste et culotte ! Et de la laine dessous, de quoi bourrer une demi-douzaine de traversins… Ta ta ta ta !… Tout cela, c’est de l’argent !

— Allons, mon enfant, allons, reprit-il après ces réflexions économiques ; — nous sommes donc en pâmoison… Hé hé… notre petit cœur ne bat plus guère… Notre souffle ne ferait pas tourner un moulin, non !… Allons, mon enfant, respirons quelque chose de bon pour nous remettre.

Il flaira l’une après l’autre, avec une évidente satisfaction, toutes ses fioles, et finit par en mettre une, ouverte, sous le nez de Clary.

C’était sans doute quelque préparation bien puissante, car Clary poussa tout de suite un gémissement faible et tordit convulsivement les brins de paille qui s’étaient engagés dans ses doigts.

— Bien, bien, mon enfant ! murmura maître Rowley qui avait eu la précaution de lui fermer les yeux ; voulez-vous manger un morceau ?

Clary était retombée dans son immobilité.

— Qui ne dit mot consent, reprit l’aide pharmacien avec une sorte de bonhomie ; et, de fait, ma fille, vous devez avoir appétit… Attendez-moi un petit instant.

Il remit sa bougie dans la lanterne et sortit pour revenir aussitôt après avec un morceau de pain.

— Comme nous allons nous en donner, ma fille ! dit-il encore à Clary qui ne l’entendait pas…

Le morceau de pain fut mis par lui dans la main de Clary.

Puis il plaça de nouveau la fiole sous ses narines.

— En s’éveillant, elle va perdre son dîner, c’est une chose sûre ! se dit-il, mais elle cherchera… Allons, mon enfant. Clary s’agita en de faibles tressaillements, puis elle ouvrit les yeux. — Rowley souffla prestement sa bougie.

— Ô mon Dieu ! murmura la recluse, j’ai cru que je voyais !…

Elle entendit le bruit d’une porte qui se refermait, puis tout rentra dans le silence.

Galvanisée par ce son, le premier qu’elle eût entendu depuis trois jours, elle eut la force de s’élancer vers l’endroit d’où il était parti, elle ne trouva que l’uniforme matelas, qui, partout, recouvrait la muraille.

— Est-ce encore un rêve ! pensa-t-elle en retombant accablée.

Maître Rowley était remonté dans sa chambre, et avait ouvert doucement le guichet.

— Elle aura perdu son dîner, bien sûr ! se disait-il, suivant son idée de tout à l’heure ; et pourtant il faut bien qu’elle mange ! Je déclare que je suis très embarrassé.

Maître Rowley se gratta l’oreille durant une seconde. Il n’en faut pas davantage aux grands esprits pour concevoir un plan.

Quand il se fut gratté l’oreille, il dit bien doucement et avec la voix que devait prendre compère le loup avant de dévorer le petit Chaperon rouge :

— Cherchez, ma fille, cherchez !… Dieu qui donne la pâture aux oiseaux, a mis à vos pieds un morceau de pain…

Clary leva vivement la tête et vit au dessus d’elle une lueur indécise qui disparut aussitôt. C’était le guichet qui se refermait.

Maître Rowley n’avait pas calculé l’effet de ce coup de théâtre.

Pieuse jusqu’à l’exaltation, élevée dans les mystiques croyances de la dévotion écossaise, Clary Mac-Farlane prit au pied de la lettre les paroles de cette voix inconnue qui lui arrivait d’en haut. Toute son ardente dévotion, un instant assoupie par le découragement, se réveilla soudain au dedans d’elle. Elle se repentit amèrement d’avoir désespéré ; elle pria Dieu du fond du cœur, avec confiance, avec amour.

Puis elle tâta le sol autour d’elle, afin, de trouver ce pain de miracle.

Elle le trouva et s’agenouilla pour rendre grâces à la main divine qui lui venait en aide. Sa foi, ranimée par la prière, plus encore que la nourriture insuffisante, avidement dévorée après un si long jeûne, lui redonnèrent du calme et presque de la force.

Plus de visions terribles ou folles, nous dirions presque plus d’effroi. La pensée du ciel éclairait sa nuit, et Dieu peuplait sa solitude. — Si le rayon de la lanterne sourde de maître Rowley eût pénétré en ce moment dans la prison de Clary, l’aide-empoisonneur eût été assurément fort étonné de l’effet produit par son petit morceau de pain.

Clary Mac-Farlane s’était assise à terre et appuyait ses reins à la paroi rembourrée de sa cellule comme au dossier d’un fauteuil. Elle était bien pâle encore, mais un calme sublime reposait sa physionomie. Ses yeux, élevés vers le ciel, reflétaient un religieux, un pur espoir, — et, par espoir, nous n’entendons point ce sentiment dont les aspirations vulgaires ont leur but en ce monde. Clary se savait ou se croyait condamnée à mourir. Son espoir était au delà des choses de la vie. C’était comme un avant-goût de cette quiétude sainte et sans bornes qui suit, pour le juste, les angoisses de la dernière heure.

Sa bouche, aux lèvres de laquelle un peu de sang était revenu, apâlissait l’éclat accoutumé de son corail pour prendre une teinte doucement rosée, et souriait un angélique sourire.

Elle était belle ainsi, belle jusqu’à la splendeur ; elle était belle et touchante. Dieu, qu’elle implorait, devait laisser tomber sur elle, son œuvre exquise, sa créature parfaite qui, parmi les épreuves d’une lente agonie, donnait son âme de vierge à la prière, un regard de paternel amour…

Les hommes l’eussent adorée ; les anges l’attendaient.

Ce repos dura plusieurs heures, — tant que Clary put prier. Au bout de ce temps, un murmure sourd se fit en son cœur, troublant par de profanes interruptions la sainte voix de l’oraison.

Clary sentit le retour prochain de cette lutte terrible où elle avait failli succomber. Elle se redressa, vaillante, en face du supplice et ceignit ses reins pour le combat.

La tentation revint en effet, forte des faiblesses qui pressaient fatalement l’âme de la pauvre recluse, forte du silence, des ténèbres, de la solitude. — Clary revit Edward, toujours beau, dominateur, hélas ! toujours aimé ! Elle détourna la tête, mais de quelque côté que fussent ses yeux fascinés, Edward était là ; il la suspendait à l’attraction de son sourire, il la rendait folle encore et se mettait obstinément entre elle et Dieu.

Ce fut une lutte épuisante, dont les détails ne se peuvent point raconter. Toutes les tortures se pressaient autour de ce pauvre cœur qui allait cesser de battre. Elle se souvenait de son rêve et voyait encore parfois l’ombre de sa sœur entre elle et cet homme, qui tenait si bien sa pensée esclave, que le ciel invoqué luttait en vain pour l’affranchir.

Oh ! qu’il était beau et digne d’amour ! Comme sa tête fière dépassait superbement le vulgaire niveau de la foule ! Comme son regard enivrait ! Comme son sourire rayonnait la séduction tout autour de lui !

Clary résistait en vain. Elle était vaincue. Seulement, sa défaite avait changé d’aspect. Elle ne s’élançait plus vers son vainqueur avec ce fiévreux entraînement de tout à l’heure ; elle ne l’appelait plus de toutes les voix de son âme, heureuse de pécher, s’il était complice, heureuse de se perdre avec lui. Sa peine était austère et grave maintenant. Tout en cédant, elle se repentait ; tout en aimant, elle regrettait d’aimer. Parmi sa fatale extase, il y avait d’énergiques retours vers Dieu. La lutte se prolongeait après la défaite, et Clary, cette fois, ne se réconciliait point avec sa faiblesse.

Et, de même qu’elle n’avait plus de joies délirantes, elle n’avait plus de désespoirs. Sa sœur Anna était toujours sa sœur chérie. L’angoisse des jalouses pensées était impuissante à fausser sa tendresse.

Anna ! ce nom aimé eût été, comme le nom de Dieu, une égide contre l’obsédante attaque de l’amour, si l’amour n’eût atteint dans le cœur de Clary des proportions extraordinaires. Mais elle aimait, la pauvre enfant, si passionnément et si fort, que tout s’effaçait devant sa tendresse.

La faim revenait, la faim et l’épuisement. Avec eux reparaissaient les principaux symptômes de sa fièvre nerveuse. Mais l’abattement dominait, et Clary, en un moment de trêve, ferma les yeux et s’endormit de ce sommeil pénible qui ne repose point et prolonge les ennuis de la veille…

Le docteur Moore tardait bien ! — Qui sait si Clary devait s’éveiller de ce douloureux et morbide sommeil ? — Mais le docteur Moore passait une partie de ses jours à Irish-House, où il faisait laborieusement l’inventaire du cabinet secret du marquis de Rio-Santo.

Et Rowley avait inventé une préparation nouvelle, entièrement nouvelle, qui tuait un chien de quatre mois en trois secondes, cinq tierces et une fraction inappréciable. Rowley en inférait que cette potion tuerait un homme en un quart de minute. C’était un bien joli résultat. Rowley en perdait la tête.

Clary s’éveilla, pourtant. — En s’éveillant, elle se trouva couchée sur un lit, au dessus duquel se croisaient des rideaux de damas sombre, dans une chambre inconnue qu’éclairait faiblement une lampe à garde-vue, posée sur un guéridon fort éloigné du lit. En face du lit, il y avait une fenêtre dont les carreaux laissaient passer un oblique rayon de lune, qui, combattant victorieusement la lumière de la lampe, traçait une ligne blanchâtre sur le tapis.

Auprès du guéridon, un homme était assis, qui tournait le dos à Clary et feuilletait lentement les pages d’un livre in-quarto.

Cet homme avait un long crâne chauve, sur lequel glissait la lumière, et que bordaient, sur les tempes, deux touffes de cheveux larges et bien fournies, à peu près comme on voit la route battue dans les campagnes se border de chaque côté d’une haie vive.

Du lit, on ne pouvait apercevoir que son profil perdu : une joue plate, d’où s’élançait la pointe aiguë d’un nez en bec d’ibis, un coin de sourcil et le quart d’une paire de lunettes.

Clary ne put guère voir toutes ces choses. C’était la faim qui l’avait éveillée. — Elle mit ses deux mains sur sa poitrine brûlante, en disant :

— Mon Dieu ! que je souffre !

L’homme à l’in-quarto fit une corne à son volume, qui était le tome premier des Toxicological amusements, et se retourna vers le lit, montrant en son entier la face patibulaire de maître Rowley, l’aide-pharmacien.

— Ah ! diable ! répondit-il ; — ah ! diable ! mon enfant ! nous souffrons, disons-nous ?… Et bien ! ma colombe, nous allons avoir un médecin… et un fameux médecin…

— Du pain ! murmura Clary ; au nom du ciel, monsieur, un peu de pain !

— Ta ta ta ta ! fit Rowley ; — du pain, ma fille !… Nous ne donnons pas comme cela du pain à nos malades…

Les idées de Clary se coordonnèrent un peu en ce moment : elle voulut demander où elle était, s’informer ; mais elle ne trouva plus de voix.

Rowley, lui, avait mis sous son bras le volume des Récréations toxicologiques et s’était approché du lit, la lampe à la main.

Clary ferma ses yeux accoutumés à l’obscurité. Rowley la contempla un instant.

— C’est très fort, une jeune fille ! dit-il enfin avec conviction ; — c’est excessivement fort !… Je suis sûr qu’une simple dose de laudanum aurait de la peine…

Il s’interrompit pour sourire.

— Ta ta ta ta ! reprit-il en haussant les épaules ; — le laudanum, aussi, est une vieillerie… Où vais-je chercher le laudanum !… Ah ! je voudrais bien essayer ma trouvaille sur quelqu’un… Trois secondes, cinq tierces et une fraction !…

Les lèvres de Clary devenaient blanches et ses paupières tremblaient.

— Oh ! oh ! s’écria maître Rowley en remettant dans sa poche un petit flacon qu’il avait atteint et qu’il caressait depuis quelques instants avec amour ; voici l’enfant qui va avoir une crise… C’est l’affaire du docteur.


XXIX


RÉVEIL.


Il est des choses que la plume se refuse à décrire. Nous en avons dit assez pour que le lecteur comprenne ou devine quelle dut être la conduite du docteur Moore auprès du lit de Clary Mac-Farlane. Il ne venait point là pour prêter à l’agonie le secours de sa science ; il venait pour expérimenter, au risque de tuer.

Et l’expression dont nous nous servons ici est trop douce ; elle n’accuse pas assez. Pour le docteur, en effet, la mort de Clary n’était point une chance, mais une certitude. Cela est si vrai, qu’il se présenta devant son lit le visage découvert. — Or, le docteur Moore était était un homme prudent. Pour agir ainsi en face de sa victime, il fallait qu’il fût bien sûr de son silence.

Nous avons vu représenter à Londres la traduction d’un drame, fameux de l’autre côté du détroit, où une reine de France, — une reine apocryphe, — détache son masque en présence de l’homme qui vient de la posséder. Mais, derrière cet homme, il y a un poignard levé. D’une main, la reine se découvre le visage, de l’autre elle fait un signe, et le poignard tue.

Ce drame n’était pas fait alors ; le docteur Moore ne peut donc être accusé de plagiat ; mais, en tout temps, le crime eut les mêmes allures, et son masque, en tombant, sert toujours de funèbre signal.

Le docteur avait condamné Clary, et cette sentence était sans appel. Elle devait traîner sa vie de tortures tout le temps nécessaire aux expériences de Moore, puis…

Nous n’entrerons point dans le détail des expérimentations du docteur Moore. À part la repoussante horreur de cette peinture, qui nous effraie, nous ne pourrions nous faire comprendre du lecteur qu’à l’aide d’un formidable déploiement de notes, expliquant, ligne par ligne, le langage technique que nous serions forcé d’employer.

Nos charmantes ladies trouveront peut-être l’excuse maussade. Il est certain que, si nous écrivions exclusivement pour les sporting-gentlewomen et les patronnesses d’Almack, — la fleur des Trois-Royaumes, en vérité, — nous ne croirions point devoir nous arrêter pour si peu. N’avons-nous pas vu, en 1827, lors du fameux procès du docteur Cootes-Campbell, accusé d’avoir inoculé à une jeune fille de douze ans, à l’aide d’une lancette, un virus de la plus terrible essence, tout exprès pour combattre le mal et se faire une spécialité, n’avons-nous pas vu le prétoire empli de robes de mousseline et de blanches coiffures ! On vendait les billets d’entrée jusqu’à dix guinées, et il n’y en avait point au dessous de cinq.

Oh ! certes, belles ladies, ce n’est pas pour vous que s’arrête notre plume. Vous êtes des femmes fortes, et, si la question ordinaire et extraordinaire existait encore, vous vous ruineriez, mesdames, à retenir vos places aux côtés du tourmenteur. — Ce serait grand dommage pour les entreprises dramatiques. Queen’s-Theatre tomberait à plat, — mais quelle fabuleuse fortune ferait le bourreau de Londres !

Si nous reculons devant un hideux tableau, c’est que ces lignes, avant d’être lues à Londres, passeront le détroit. — Or, on prétend que les ladies de France n’aiment point de passion les bonheurs de l’amphithéâtre, et laissent aux femmes de vie équivoque et aux commères, qui sont les mêmes par tout pays, l’exclusive jouissance des abords de la guillotine.

C’est incroyable ! nous sommes prêt à en convenir. Mais, que voulez-vous, miladies. Il faut nous montrer cléments envers ces faibles Parisiennes, qui ne savent point prendre leur plaisir où vous trouvez le vôtre. Elles y viendront peut-être. Déjà, nous a-t-on rapporté, les dames qui fument commencent à manger des tranches de bœuf cru, tout comme Vos Seigneuries. Un peu de patience ! l’anglophilie est fort à la mode en haut lieu. Nous arriverons, vous verrez, à mettre un peu de notre gros poivre parmi les mœurs fades et poudrées à blanc de cette pauvre France, qui, en ce moment, ne nous va pas à la cheville.

C’est pourquoi, miladies, rule, Britannia ! l’Angleterre pour toujours ! que Dieu nous bénisse ! etc., etc.

Et, puissiez-vous fréquenter Old-Bailey pendant de longs jours encore !

Ce que nous venons de dire du docteur Cootes-Campbell, qui fut du reste honorablement acquitté, quoique sa culpabilité fût plus claire que le jour, pourrait nous dispenser d’appuyer sur la réalité du triste épisode dont nous tâchons en ce moment d’abréger les détails. Mais la chose est si atroce en soi, si en dehors des mœurs d’un peuple civilisé, d’un peuple surtout qui monte sur les toits pour proclamer à son de trompe sa fastueuse philanthropie, elle est enfin, il faut l’avouer en frémissant, si particulière à notre malheureux pays, qu’elle pourrait soulever au loin quelques incrédulités peut-être. — De grand cœur, nous voudrions que le doute fût permis. Mais les faits parlent. Les cas d’expérimentation sur le vif sont innombrables, et le nom des médecins cités pour ce fait devant la Thémis anglaise remplirait une longue page.

Nos médecins sont des hommes fort savants, nous connaissons parmi eux des gens parfaitement honnêtes ; peut-être même, qui sait ! dans le nombre, trouverait-on un cœur compatissant. — Mais il y a une chose terrible : c’est que le docteur Moore n’est point un portrait de fantaisie.

Tout Londres l’a connu sous un autre nom, et beaucoup, parmi ceux qui l’ont connu, n’ont point ignoré ses expériences homicides. Et pourtant c’est un homme illustre ; son nom est inscrit au Panthéon britannique…

Quoi d’étonnant à cela ? Manger de la chair humaine est une fort laide habitude ; mais on ne songe point à l’imputer à crime à certaines peuplades, desquelles on dit seulement : — Ce sont des cannibales.

Le docteur Moore était un physician.

Qui ne sait que l’homme est porté à donner le fait pour l’excuse ou pour l’explication du fait ? C’est là un des mille sophismes du sens commun.

Le docteur Moore passa cette nuit entière au chevet de Clary Mac-Farlane. Au moment ou Rowley l’avait appelé, la pauvre enfant était en proie à une furieuse attaque de nerfs. Le docteur déploya auprès d’elle toutes les délicatesses de son expérience consommée. Il n’en fallait pas tant pour la sauver. — Mais Moore ne voulait point la sauver.

Vers le matin, il regagna son cabinet, où il jeta rapidement quelques notes sur le papier.

Clary dormait un bon et paisible sommeil.

— Qu’en faut-il faire ? demanda maître Rowley qui pensait à sa préparation nouvelle.

— Il faut déterminer d’autres accidents, répondit le docteur avec réflexion. Cette nuit a été précieuse ; — je suis content… Mais je ne connais qu’un côté du mal de miss Trevor.

Il médita durant quelques minutes et reprit :

— Faites porter son lit dans la chambre noire, Rowley… Désormais, elle aura perpétuellement besoin de sommeil… De temps en temps, vous ouvrirez le trou et vous l’éveillerez brusquement.

Rowley sortit. — À dater de ce moment, Clary fut vouée à ce barbare supplice que les agents de la république française infligèrent, dans la prison du Temple, au malheureux fils de Louis de Bourbon. Prise d’un lourd et irrésistible sommeil, elle fut périodiquement éveillée en sursaut par les éclats d’une voix terrible qui tonnait au dessus de sa tête.

Car maître Rowley faisait les choses en conscience. Il s’était muni d’un porte-voix.

Au bout de trois jours, Clary était arrivée à peu près à l’état désiré pour de nouvelles expériences. Sa riche et robuste nature, complètement désorganisée, ne conservait point de force. En revanche, sa sensibilité nerveuse, accrue jusqu’à toucher l’épilepsie, s’irritait encore, s’irritait sans cesse aux cruelles surprises de son périodique réveil.

Mais la maladie de miss Trevor changea tout à fait d’aspect, comme nous l’avons vu. Devant ce mal inconnu, le docteur Moore s’arrêta indécis. Il ne pouvait pas plus le faire naître chez autrui que le combattre chez miss Trevor. Un instant, le docteur cessa de s’occuper de Clary qui lui devenait inutile, et la laissa aux soins de maître Rowley, qui partagea ses loisirs entre elle et les toxicological amusements.

Nous aurons occasion de voir si cette circonstance fut un soulagement pour la pauvre fille.

Nous savons maintenant ce qu’avait voulu dire le docteur Moore en parlant au marquis de Rio-Santo de symptômes nouveaux et d’une crise terrible éprouvée par miss Trevor. Leur conversation et les événements qui la précédèrent avaient lieu le lendemain du jour où Frank Perceval et Diana se rencontrèrent dans la maison de lady Stewart.

Il y avait vingt-quatre heures que Mary était en catalepsie.

Pendant ces vingt-quatre heures, Moore avait épuisé tous les moyens que lui fournissaient son profond savoir et son expérience consommée.

Il avait essayé d’agir sur les sens par des épreuves extra-médicales ; il avait organisé un concert dans la chambre de la malade, parce que certains auteurs prétendent que la musique est souveraine pour ces sortes d’affections. Hélas ! nous ne voudrions pas désespérer les écrivains estimables qui font de petites comédies chantantes, mais la musique, comme moyen curatif, ne réussit guère qu’à l’Opéra-Comique.

Là, on guérit la folie avec une romance, la fièvre avec un solo de flûte, le choléra-morbus avec un air varié de trombone.

C’est fort ingénieux. — Mais nous avons maudit souvent la harpe de David et l’hypocondrie de Saül, qui ont manifestement produit toutes ces billevesées.

Le mal de Mary résista obstinément. Telle nous l’avons vue dans le salon de lady Trevor, telle elle était restée, avec son blanc visage, immobile, ses yeux fixes et luisants comme du cristal, ses membres raidis, sa pose de statue.

Ce fut auprès d’elle que se rendit le docteur Moore en quittant le marquis. Nul changement ne s’était opéré dans l’état de miss Trevor depuis sa dernière visite. Diana Stewart et lady Campbell, qui ne la quittaient pas, étaient désespérées. Le docteur, suivant son habitude, ne répondit point à leurs questions, et sortit en ordonnant quelque insignifiant remède, dont il n’attendait lui-même aucun effet.

En rentrant dans sa maison de Wimpole-Street, il appela Rowley comme la veille, et, comme la veille, il lui demanda des nouvelles de Clary.

— Ma foi, répondit Rowley, il faut battre le fer pendant qu’il est chaud, et observer la nature vivante tant que dure la vie… La vie s’en va, monsieur ; si vous voulez battre le fer, il faut vous hâter, car il refroidit.

— Y a-t-il quelque nouveau symptôme ?

— Oui, oui… c’est certain, monsieur, il y a un nouveau symptôme… et demain il y en aura un autre encore… Elle sera morte !

— Elle vit, n’est-ce pas ? dit Moore.

— Mais oui… un peu… Elle est évanouie… J’étais en train de la faire revenir quand vous m’avez appelé… J’y retourne.

Le docteur lui saisit le bras au moment où il se retirait.

— Laisse, dit-il à voix basse, — et prépare la pile voltaïque… la grande.

Rowley le regarda, étonné. — Puis il s’en alla en murmurant :

— Ta ta ta ta ! que de façons ! On peut bien dire que la petite aura été traitée en cérémonie !…

Cependant l’heure à laquelle le marquis de Rio-Santo avait ordonné qu’on l’éveillât venait de sonner. Le cavalier Angelo Bembo se chargea de ce soin, et dut pénétrer pour cela jusque dans la chambre du laird, où Rio-Santo s’était endormi.

Celui-ci était toujours sur le fauteuil où nous l’avons laissé. Au premier attouchement de Bembo, il ouvrit les yeux, mais il les referma aussitôt.

— Déjà ! murmura-t-il avec lassitude ; — Ange, ce sommeil m’a brisé.

— Prenez quelques heures de vrai repos, croyez-moi, milord, dit Bembo, qui contemplait avec une sollicitude filiale les traits fatigués du marquis ; — demain il sera temps de reprendre votre tâche…

Rio-Santo releva son regard sur le jeune Maltais et sourit avec caresses.

— Ma tâche ! répéta-t-il doucement ; — vous avez le coup d’œil aussi perçant qu’une femme jalouse, Ange… Vous savez tout, quoique vous n’interrogiez jamais… Tant que votre présence est inutile, on ne vous voit point, — mais à l’heure du péril vous êtes là…

— Sur mon honneur, don José, je vous jure qu’il n’entrait pas un atome de curiosité indiscrète dans le sentiment qui me portait à veiller sur vous.

— Ne le sais-je pas ! répliqua Rio-Santo en lui tendant sa main que Bembo serra timidement ; — quand on n’a en ce monde qu’un seul ami, Ange, on le connaît et on le juge… Il est certain que, au moment où je tombais sous l’étreinte furieuse de cet homme, j’ai songé à vous. Un vague espoir m’a traversé l’esprit… Je me suis dit : mon bon Ange veille peut-être…

— Oh ! milord ! dit tristement Bembo, j’avais abandonné mon poste…

— J’entendais tout, lorsque j’étais là, étendu… Je sais que, depuis bien des heures, vous faisiez sentinelle… Noble et tendre cœur que vous êtes, Ange !… Quand je songe à votre dévoûment, voyez-vous ; je crois que Dieu me protège et me garde la victoire.

Bembo était rouge de fierté. Son œil avait quelque chose de ce chevaleresque enthousiasme qu’excite dans l’âme fidèle d’un soldat la louange d’un souverain aimé.

— Car Dieu vous aime, Bembo, reprit le marquis, dont le sourire se teignit de mélancolie ; — entre Dieu et vous, il n’y a point de ces souvenirs qui cachent le ciel… Moi… oh ! moi, ajouta-t-il tout-à-coup avec entraînement, — je voudrais bien, au prix de tout mon sang, tenir mon épée de combat d’une main pure comme la vôtre, ami ! c’est alors que je serais fort !…

Angelo gardait un respectueux silence. Rio-Santo reprit, en modérant sa voix qui devint calme et profonde :

— Mais je suis fort quand même !… Et qu’importe, après tout, si l’œuvre est sainte, la main qui l’exécute !… Ah ! je ne mérite pas les grandes joies du triomphe, je le sais : Moïse avait péché ; Dieu ne permit point qu’il mît le pied sur la terre des promesses… mais il la lui montra de loin au jour de sa mort ; — Moïse mourut sur la terre de Moab, mais avant de se fermer, ses yeux avaient vu Chanaan…

Il joignit les mains avec une ardeur passionnée :

— Que je meure, mon Dieu ! oh ! que je meure ! poursuivit-il ; — mais, comme Moïse, l’œil sur le but atteint… que je meure dans la victoire !… que je meure sur là terre ennemie, mais que mon dernier regard voie luire au loin l’aurore des beaux jours pour ma patrie ! Mourir ! je veux bien mourir, pourvu que le poids de mon cadavre achève d’écraser l’Angleterre vaincue, et que mon âme, en quittant ce monde, salue avec ivresse le règne naissant de l’Irlande !

Bembo poussa un cri de surprise.

— L’Irlande ! dit-il, la patrie !… Signore, signore ! je savais bien, moi, que votre guerre contre l’Anglais était une guerre légitime !

Rio-Santo ramena les longs cils de ses paupières sur l’éclair enthousiaste de son œil, et parut un instant absorbé dans de hautes méditations.

— Ange, dit-il ensuite si doucement que l’inflexion de sa voix transformait presque le vrai sens de ses paroles, — si un autre que vous savait la moitié de ce que vous savez, je le tuerais… Mais entre vous et les autres il y a un abîme ; et je laisse mon cœur ouvert devant vous, sans craindre un larcin de confiance. Fussiez-vous mon fils ou mon frère, je n’en pourrais faire davantage, car mes secrets sont de ceux que le succès révèle ou que la mort scelle sous la pierre d’un tombeau.

— Merci, murmura Angelo, merci milord ! j’ignore votre vie, mais je connais votre grand cœur… Vos secrets sont à vous. Ce que j’en sais… et j’en sais bien peu !… m’emplit d’admiration et de respect… Ah ! vous êtes Irlandais ! Vous vaincrez ! vous vaincrez, milord ! Et puissiez-vous m’aimer assez pour me donner ma part du péril !

— Votre part est faite, signor Angelo Bembo, répondit le marquis d’un ton grave. Il y a longtemps que je compte sur vous.

L’œil du jeune Italien s’éclaira. Une question se pressa sur ses lèvres. Rio-Santo l’arrêta du geste.

— Vous aurez la première place au feu, Ange, reprit-il en souriant ; — mais nous n’en sommes pas là encore… J’ai pensé que vous voudriez bien me tenir aujourd’hui compagnie ?

Angelo s’inclina.

— Envoyez-moi Ereb, continua le marquis. Je suis bien faible encore, mais il faut réparer le temps perdu.

Dès qu’Angelo fut parti, le marquis essaya de se lever. Sa faiblesse, en effet, était extrême. Il s’y prit à trois fois, retombant toujours lourdement sur le fauteuil. Enfin, il parvint à se dresser sur ses pieds et s’avança, en chancelant, vers le lit dont les rideaux fermés cachaient Angus Mac-Farlane.

Le laird dormait profondément.

— Pauvre frère ! murmura Rio-Santo ; — lui aussi souffre parce qu’il m’a aimé !… Ah ! que j’ai hâte de vaincre, pour avoir le droit de mourir !

Un bruit de pas annonça l’entrée d’Ereb dans le cabinet voisin. Rio-Santo laissa retomber les rideaux du lit d’Angus et quitta la chambre.

Ereb était ce petit nègre que nous avons vu servant de pupitre au bel Edward dans le salon de la maison carrée de Cornhill. Il pouvait avoir quatorze ans, et ses formes admirables ressortaient sous leur enveloppe d’ébène, sans autre voile qu’un châle de cachemire rouge jeté comme un pagne autour de sa taille.

Rio-Santo le trouva debout, immobile, au milieu de son cabinet.

— À boire ! dit le marquis en s’appuyant aux sculptures de son bureau.

Ereb prit une petite clé qu’il portait suspendue à son cou par un cordon de soie, et ouvrit une cassette admirablement incrustée qui se trouvait sur l’un des degrés d’une étagère. De cette cassette, il retira un verre de cristal et un flacon à demi vide. Il versa de l’eau dans le verre et y mêla deux gouttes du contenu du flacon.

L’eau se couvrit de bulles frémissantes et devint couleur d’or.

Rio-Santo en but une gorgée.

— C’est bien, reprit-il. — Que mon valet de chambre prépare mes habits.

Il s’assit et vida le verre. — Quand il se releva, une minute après, il y avait du feu dans son regard éteint naguère, et du sang sous la peau fine de ses joues. Sa riche taille se redressa d’elle-même dans toute sa fierté. Il marcha d’un pas ferme vers son cabinet de toilette.

Et quand, quelques minutes après encore, il ressortit vêtu avec cette noble élégance dont son nom était devenu le synonyme, vous n’eussiez point reconnu l’homme de tout à l’heure, le malade courbé sous la fatigue et la fièvre de sept nuits de veille.

C’était bien maintenant le superbe Rio-Santo, le roi de cette brillante armée qui évolue dans les salons dorés de West-End ; c’était le cavalier beau par excellence, irrésistible, sans rival, même dans le souvenir prévenu des femmes ayant passé l’âge d’aimer ; c’était le héros d’amour, toujours mêlé pour un peu aux doux rêves de toute les ladies, l’homme qui ne trouvait point de cruelles, le sultan qui jetait le mouchoir dans Londres à l’aventure, l’idole dont on se disputait les regards, et dont les faveurs passaient, sur une femme, comme autrefois les fantaisies royales, sans attirer sur elle les mépris du monde !

C’était le demi-dieu, sous les pieds de qui le fashion entier se groupait, se foulait, se serrait pour faire un vivant piédestal à sa gloire.

Et c’était aussi notre Rio-Santo à nous, l’homme calme vis-à-vis de ces haines impétueuses, l’homme fort sous son écrasant fardeau de pensées.

Il revivait ; son front rayonnait. Sous l’éclair contenu de son œil, il y avait un monde de promesses et de menaces.

Le cavalier Angelo Bembo lui présenta la main pour l’aider à franchir le bas marche-pied de son équipage, au devant duquel piaffaient follement quatre magnifiques chevaux.

Rio-Santo le regarda en souriant. Bembo, qui ne l’avait point encore examiné, recula, frappé d’une craintive admiration, tant il vit de force exubérante et de puissance indomptable dans ce corps exténué tout à l’heure.

— Oh ! don José ! dit-il, ce qui abat les hommes les plus robustes, glisse sur vous sans laisser de traces… Je vous ai vu mourant… et vous voilà dispos, alerte, capable de braver d’autres fatigues où je m’épuiserais, moi, comme un enfant… Est-ce donc votre âme qui garde en réserve pour votre corps accablé ces trésors de vigueur surhumaine ?

Rio-Santo sourit encore et monta d’un saut dans l’équipage. Bembo reprit, en s’adressant à lui-même et avec l’accent d’une superstitieuse conviction :

— Vous vaincrez, milord, vous vaincrez !

Le pavé retentit et se parsema d’étincelles ; — puis le noble équipage glissa, gracieux et léger, au ras du sol, autour des arbres dépouillés du square, pour entrer au galop dans la large voie de Grosvenor-Place.


XXX


NI MESSALINE NI MADELEINE.


L’équipage de M. le marquis de Rio-Santo traversa Green-Park, d’où le froid et la brune chassaient déjà les promeneurs, longea Picadilly et s’élança dans Regent-Street. Il s’arrêta devant Barnwood-House.

— Je vous rejoins dans un quart d’heure, Ange, dit le marquis avant de descendre. Faites promener la voiture dans la rue afin qu’on ne la voie point stationner à la porte de lady Ophelia.

La comtesse de Derby était seule et livrée à de bien tristes réflexions. Elle ignorait le fatal résultat de l’entrevue de Frank et de miss Trevor, et l’impression pénible qui lui était restée de sa démarche de la veille n’aurait point suffi à mettre sur son charmant visage ces signes d’amer découragement.

Elle était enfouie dans une chaude bergère, vis-à-vis d’un feu mourant dont les vacillantes clartés déplaçaient l’ombre de ses traits et faisaient mentir souvent par de bizarres jeux de lumière la mélancolie désespérée qui était leur véritable expression.

Parfois, un brusque jet de flamme se mirait dans son œil fixe, en même temps qu’il accusait plus énergiquement l’ombre de ses sourcils, lui donnant ainsi l’apparence d’une soudaine colère ; d’autres fois, la flamme, en s’abaissant, estompait les coins de sa belle bouche et y traçait vaguement les signes du sourire.

Mais il n’y avait en réalité sur cette figure uniformément triste, ni gaîté ni colère. Lady Ophelia souffrait et, lasse de combattre depuis si long-temps sa souffrance, elle n’essayait point de réagir.

Elle se laissait aller sur la pente de ses douloureuses pensées. Son âme les suivait, docile, partout où il leur plaisait de la conduire. Regrets et craintes venaient tour-à-tour ; regrets et craintes étaient accueillis par ce cœur fatigué de battre, qui pleurait son passé dans un présent dépourvu de toutes joies et ne voyait point de consolations dans l’avenir.

Sa démarche de la veille était maintenant jugée. Elle avait voulu mettre un obstacle entre Mary Trevor et Rio-Santo, parce que Rio-Santo lui avait dit une fois qu’un échec essuyé par lui auprès de Mary le ramènerait heureux à ses pieds.

Il avait dit cela. — Mais Rio-Santo pouvait-il essuyer un échec ? y avait-il des obstacles qu’il ne fût capable de renverser ?

Lady Ophelia était la dernière personne au monde qui pût répondre à cette double question par l’affirmative. Rio-Santo était pour elle un dieu.

Mais, avec toutes les inconséquences des rêveries du cœur, elle craignait tout-à-coup mortellement pour la sûreté de ce dieu. Devant ses craintes, il reprenait soudainement les proportions d’un homme, et elle se maudissait d’avoir livré son secret, — sa vie ! — à la merci d’un ennemi.

Car, dans son entraînement insensé, elle avait été choisir justement pour confident de ce secret funeste le rival du marquis, l’homme dont l’intérêt était de le perdre à tout prix !

Cet homme était loyal. Elle connaissait son cœur, franc et sincère comme le cœur d’un chevalier des anciens jours ; — mais cet homme aimait, il aimait ardemment et de toute son âme. Elle aussi était loyale ! elle aussi était sincère ! et pourtant n’avait-elle pas trahi son serment, fait tant de fois à Rio-Santo, de taire la funèbre aventure du chevalier de Weber ?

L’amour est comme l’ambition : il fait taire la conscience, et jette un voile d’oubli sur les plus saintes promesses.

Et si Frank Perceval allait oublier ! si une indiscrétion !…

La pauvre Ophélie n’osait achever l’expression mentale de cette terrible hypothèse. Elle ne pleurait point ; mais son gracieux corps, ramassé sur lui-même, dans une attitude de muette épouvante, semblait vouloir s’enfuir et se cacher dans la profondeur du vaste fauteuil.

Qu’elle se repentait douloureusement et comme elle se voyait coupable !…

Lorsque Joan, sa femme de chambre, annonça le marquis de Rio-Santo, toutes ces sombres idées s’envolèrent comme par enchantement. Elle se leva, radieuse, consolée, et fit un pas vers la porte. Mais elle ne fit qu’un pas ; l’homme qui allait entrer, l’homme qu’elle aimait si ardemment, elle avait suspendu le déshonneur ou la mort au dessus de sa tête.

Elle retomba sans courage sur son fauteuil.

Rio-Santo entra et sentit trembler la main qu’il élevait jusqu’à sa lèvre pour y mettre un baiser.

Cette émotion de la comtesse fut contagieuse. Rio-Santo, pris d’un trouble extraordinaire, laissa retomber la main sans la porter à sa bouche, et attacha sur lady Ophelia l’un de ces regards qui soumettent à la question les cœurs faibles ou subjugués.

Ophélie avait les yeux baissés, mais, au travers de ses paupières closes, elle sentait ce regard peser lourdement sur elle. Il semblait que sa conscience fût percée d’outre en outre par cet implacable et muet examen.

Le sourcil de Rio-Santo se fronça légèrement. Il vit une larme rouler entre les cils d’Ophélie. — Il savait ce qu’il voulait savoir, ce qu’il redoutait d’apprendre.

Il reprit la main de la comtesse, y déposa un froid baiser et se dirigea vers la porte.

— Oh ! milord ! milord ! s’écria Ophélie dont les larmes contenues éclatèrent ; ne me quittez pas ainsi !

Rio-Santo s’arrêta. Son regard était tout plein de tendresse et de pitié.

— Vous vous repentez bien, n’est-ce pas ? dit-il. Oh ! je le crois, madame ; vous voudriez racheter à tout prix votre imprudence…

— Au prix de mon sang, milord ! interrompit Ophélie qui joignit ses mains et leva sur lui un regard suppliant.

— Je le crois, pauvre Ophélie, je le crois, répéta Rio-Santo. Vous êtes bonne et vous m’aimez… Vos regrets sont sincères… mais on ne peut point retirer une parole prononcée.....

— Vous savez donc tout ? murmura la comtesse.

— Je craignais tout, milady ; je ne savais rien. C’est vous qui venez de vous trahir… Vous étiez si joyeuse naguère à ma venue ! Votre sourire était si franc et si heureux !… Aujourd’hui, vous m’accueillez par des larmes…

Il s’arrêta, puis reprit avec calme :

— C’est un grand malheur, madame !

— Quoi ! s’écria la comtesse désespérée, le danger est-il donc prochain, et votre vie ?…

— Ma vie ! interrompit Rio-Santo en souriant tristement ; — il ne s’agit pas de ma vie, madame… Mais n’était-ce pas assez de M. de Weber ?…

La comtesse sentit ses larmes se sécher sur sa joue qui brûla.

— Oh ! milord ! murmura-t-elle avec épouvante ; — je crains de vous comprendre.

— Vous me comprenez, milady… votre indiscrétion a condamné un homme, mais il n’est pas en votre pouvoir, — il n’est pas au pouvoir de personne de me condamner, moi !

Ophélie se leva, et tomba sur ses deux genoux.

— Grâce, don José ! grâce pour lui ! dit-elle.

Rio-Santo la prit par la main et s’assit auprès d’elle.

— Pauvre Ophélie ! murmura-t-il ; — que de peines vous a données mon amour !… Vous êtes bien la plus noble et la plus belle parmi toutes les femmes dont j’ai gardé souvenir… Je vous aime autant qu’autrefois, mieux qu’autrefois, madame, et il ne sera pas dit que vous aurez en vain plié le genou devant moi… Mettez-vous à votre secrétaire et prenez une plume, Ophelia, afin d’écrire à l’Honorable Frank Perceval.

La comtesse obéit aussitôt. Rio-Santo vint s’appuyer au dossier de son fauteuil.

— Je voudrais vous dire simplement : Perceval n’a rien à craindre de moi, reprit-il ; — je le voudrais, madame, car vos moindres désirs s’imposent à moi comme feraient les ordres d’un maître… Mais je ne m’appartiens pas, et ce qui vous paraît être ma volonté n’est que ma destinée… N’ai-je pas été forcé un jour de quitter cette douce vie que je menais auprès de vous ?… Écrivez, je vous prie.

Lady Ophelia trempa sa plume dans l’encrier et le marquis poursuivit :

— Écrivez à l’Honorable Frank Perceval que vous l’attendrez demain soir dans votre voiture, devant le théâtre de Saint-James, à l’angle de Duke-Street… Demain soir, à neuf heures.

Ophelia écrivit.

— Et me rendrai-je devant Saint-Jame’s-Theatre ? demanda-t-elle.

— Votre équipage, milady, mais non pas vous… Ce sera moi qui recevrai Frank Perceval.

Ophelia se retourna vivement et attacha sur Rio-Santo un regard inquiet.

— Je vous donne ma parole de gentilhomme, acheva le marquis, répondant à ce regard, — que la vie de Perceval sera respectée… Mettez l’adresse, madame, car nos heures sont comptées.

Lady Ophelia hésitait encore. Elle se souvenait du chevalier de Weber.

Pendant qu’elle hésitait, Rio-Santo regarda la pendule, et reprit son chapeau sur un meuble.

— Madame, dit-il en s’inclinant, un devoir bien impérieux peut seul me forcer à m’éloigner si vite… Vous semblez vouloir réfléchir ; réfléchissez. Demain, vous me ferez savoir vos volontés… Je vous ai dit le seul moyen de sauver la vie de l’Honorable Frank Perceval.

Il sortit et Ophelia demeura pensive. Elle avait, certes, de graves sujets de méditation. Les heures passèrent, inécoutées, et le timbre de la pendule jeta par deux fois ses métalliques vibrations autour d’elle sans la tirer de sa rêverie.

Pensait-elle donc au danger de Frank Perceval ?

Hélas ! Lady Ophelia était une généreuse femme. Tout ce qu’un cœur peut enfermer de digne, de sensible, de bon, était dans le sien. Mais l’amour qui souffre n’a de pensées que pour soi. Ophelia avait oublié sa lettre et se perdait, émue, parmi les nombreux souvenirs d’un passé trop cher.

Ce fut cette lettre inachevée qui l’éveilla enfin. Ses souvenirs avaient plaidé à son insu, mais bien éloquemment, la cause du marquis, car elle signa la lettre sans plus hésiter, mit l’adresse et la jeta dans sa boîte de poste, où Joan devait la prendre le lendemain.

— Ce sont ces doutes injustes et outrageants, murmura-t-elle, ce sont ces doutes qui l’éloignent de moi… Tous les hommes ont des duels… et M. de Weber est mort l’épée à la main… Oh ! mais ce duel fut étrange, mon Dieu !…

Rio-Santo avait regagné depuis long-temps son équipage. Bembo put remarquer un nuage sur son front au moment où il s’asseyait sur les coussins de soie de la voiture, et, quand le cocher demanda la direction à prendre, le marquis répondit avec distraction :

— Je ne sais.

— Nous rentrons à Irish-House, sans doute ? dit alors Angelo.

— Non… non… prononça le marquis dont une préoccupation puissante semblait absorber toutes les facultés ; — la nuit sera bien avancée, Ange, quand nous rentrerons dans Irish-House.

Puis, s’adressant au cocher, il ajouta résolument :

— Cornhill, magasin Falkstone !

L’équipage s’ébranla aussitôt.

— Ange, reprit Rio-Santo avec de l’émotion dans la voix, — vous parliez de péril… le péril est venu.

— Tant mieux, milord ! s’écria Bembo ; — par les saints anges, mes patrons, tant mieux !

Le marquis secoua lentement la tête.

— Ah ! dit-il, si je n’avais pas perdu ces six jours !… Mais peut-être d’autres ont-ils travaillé pour moi. Je vais le savoir. Ma correspondance secrète m’attend à la maison de commerce… Quoi qu’il en soit, l’instant est arrivé, Ange. Un mot imprudemment prononcé… Ah ! ne confiez jamais votre secret à une femme, Bembo !… un mot va précipiter le dénouement… Faible ou fort, il me faudra combattre.

— Je serai près de vous, milord ! dit Bembo avec la chaude vivacité de son dévoûment.

— Merci… Je sais que votre vie est à moi, Ange.

Il lui prit la main qu’il tint long-temps dans les siennes, comme s’il se fût oublié soi-même parmi ses profondes méditations.

— Le sort en est jeté, murmura-t-il enfin ; — que Dieu sauve l’Irlande !

— Que Dieu sauve l’Irlande ! répéta Bembo presque joyeusement.

Le marquis tressaillit à cette voix étrangère qui reproduisait sa pensée, jusque-là si bien enfouie en lui. Son regard étincela et couvrit Bembo qui baissa les yeux sous cet extraordinaire éclat.

— Merci ! dit encore Rio-Santo dont la voix s’emplit d’une mélancolique amertume ; — mais vous m’avez fait peur, Ange, car ces mots prononcés à Londres retentissent comme un terrible cri de guerre… et quinze ans de fatigue, ami, m’ont acquis le droit de donner moi-même le signal.

L’équipage s’arrêta au coin de Finch-Lane et de Cornhill.

Rio-Santo reprit d’une voix brève et dégagée :

— Ainsi, Ange, vous voilà devenu mon aide-de-camp… Je ne vous ai rien dit, mais je vous ai laissé deviner : c’est là aussi de la confiance…

— Je l’ai compris de la sorte, milord, et j’attends que vous usiez de moi.

— Vous n’attendrez pas long-temps, Bembo… je vous charge tout d’abord de réunir à la salle de White-Chapel tout les lords de la Nuit, ce soir même… Je m’y rendrai dans deux heures… il faut que je les trouve assemblés.

— Vous les trouverez, milord.

— Il faut aussi qu’à la même heure j’aie des renseignements certains sur l’état de la mine de Prince’s-Street… Car nous aurons besoin de monceaux d’or, Bembo.

— Vous aurez des renseignements précis dans deux heures.

— À bientôt donc ! dit Rio-Santo qui s’élança hors de la voiture et tourna l’angle de Finch-Lane pour gagner cette petite ruelle boueuse où était l’entrée des magasins Edward and C°.

La voilure continua de stationner devant la boutique du bijoutier Falkstone.

Bembo sortit par l’autre portière et monta dans un cab.

Il n’y avait point de lumière dans les magasins d’Edward and C°, dont les contrevents étaient hermétiquement fermés ; mais Ereb, le petit noir, qui avait quitté son siège derrière la voiture en même temps que Rio-Santo mettait pied à terre, tira de son sein une clé sans aile, à trou carré, à l’aide de laquelle il fit tourner une billette de cuivre, faisant saillie hors de la serrure de la porte principale. Des ressorts crièrent à l’intérieur comme si cette clôture grossière eût été fermée au moyen de ces systèmes à combinaisons, alors assez nouveaux, mais dont l’usage a pénétré depuis jusque dans les boutiques du petit commerce.

Un simple tour d’une seconde clé plus petite fit tourner la porte sur ses gonds.

— Va frapper sur le gong du salon du centre, dit Rio-Santo en entrant.

— Combien de coups ?

— Un seul.

Le petit nègre prit les devants. Rio-Santo le suivit et pénétra bientôt dans ce salon sans fenêtres, percé de six portes, où nous l’avons vu une fois déjà, sous le nom d’Edward, en compagnie de M. Smith, de mistress Bertram, de M. Falkstone, du changeur Walter et de maître Peter Practice, ancien sollicitor et actuellement brocanteur et usurier.

Le gong n’avait pas encore fini de résonner que l’une des six portes s’ouvrit et donna passage à Fanny Bertram.

Les moralistes et les philosophes ont la pitoyable manie de généraliser toutes choses, même leurs maigres observations sur le cœur de la femme. Ils ne savent pas, ces graves causeurs, que don Juan lui-même, malgré sa proverbiale expérience, n’aurait point pu poser de règles certaines sur ce kaléidoscopique sujet. Don Juan, eût-il expérimenté toutes les femmes moins une, et cette hypothèse est assurément exorbitante, n’aurait point été plus habile, et la dernière, l’inconnue, eût suffi à le déconcerter à l’occasion.

Fanny Bertram avait dû être, cinq ou six ans avant l’époque où se passe notre histoire, une créature merveilleusement belle. Elle était encore maintenant une de ces femmes qu’on suit long-temps de l’œil dans la rue, et qui, aperçues une seule fois, gravent d’autorité leur gracieuse image en votre souvenir.

Ce qui la distinguait principalement, c’était une mollesse d’attitude, une mignardise de poses dont les séductions cachées ne sauraient se peindre ni sur la toile ni sur le papier. Sa taille souple et nonchalamment balancée appelait un amoureux appui ; sa tête, paresseusement inclinée, laissait, entre les masses de ses beaux cheveux noirs et les plis de sa guimpe, juste la place d’un baiser sur sa peau brune et comme veloutée ; ses yeux, voilés par de longs cils arqués, lustrés, soyeux, semblaient, lorsqu’ils se fermaient à demi, nager dans un humide sourire. Sa bouche, dans les harmonieux mouvements de sa parole lente, douce, musicale, montrait à peine une étroite bande d’émail blanc et nacré. Le rire seul eût pu découvrir en ses convulsions involontaires les deux rangs de perles qui soutenaient ces lèvres légèrement pâlies ; mais Fanny Bertram, qui souriait souvent un mélancolique et distrait sourire, ne riait plus depuis bien long-temps.

C’était une créole des Antilles anglaises. Sa jeunesse, passée en une vie d’aventures et de plaisirs, avait laissé sur toute sa personne des traces impuissantes à détruire sa beauté, mais saisissables à l’œil le plus dépourvu d’expérience. Tout ce qu’on pouvait faire en sa faveur, c’était de se tromper sur l’origine de cette fatigue de corps et de cette pâleur du visage qui bleuissait aux alentours des yeux. — Et encore, comment se tromper ? Tout en cette femme respirait les feux éteints ou assoupis de la volupté. C’était Vénus lasse d’amoureuses batailles.

C’était cela en apparence au moins, car la pauvre Fanny Bertram menait en réalité la vie d’une recluse, et passait ses jours dans son splendide magasin, si bien en dehors de toute affaire d’amour, que nul dandy de haut, de moyen ou de bas étage ne pouvait se vanter d’avoir seulement baisé le bout de ses doigts pâles et menus.

Et voilà justement pourquoi nous avons pris à partie tout à l’heure moralistes et philosophes. Quant aux poètes, il est notoire qu’ils étudient le cœur de la femme en allant voir lever l’aurore.

Tout ce qui porte plume a la fatale habitude de commencer une foule de phrases par ces mots : Les femmes font, les femmes sont, les femmes disent… etc. C’est un non-sens. Philosophiquement, le mot femme n’a point de pluriel. Encore, lorsqu’on emploie le singulier, faut-il spécifier l’âge, la position et l’heure de la journée. La même femme ne se ressemble point à elle-même à six mois d’intervalle. Du soir au matin, parfois, elle change à n’être plus reconnaissable.

Et, téméraires que vous êtes, vous venez nous parler des femmes, absolument comme vous pourriez parler, si la faim vous avait faits naturalistes, de testacés, de mammifères, d’ovipares ou de fossiles ! Vous dissertez, vous louez, vous blâmez. De ce que vous connaissez, — ou croyez connaître, — de votre femme à vous, de vos maîtresses, vous concluez à l’inconnu, à la femme d’autrui, au sexe comme on dit, lorsqu’on ne veut point se livrer à cette galante période : « la plus belle moitié du genre humain. »

Et, ce qui est mille fois plus déplorable, vous faites de l’histoire à propos du cœur féminin. Vous traduisez du grec et du latin au lieu de regarder ; vous citez au lieu d’observer, et c’est à l’aide d’un vers d’Horace que vous nous dites le caractère de Fanchon.

Horace ne connaissait point Fanchon, et Fanchon ne connaît pas Horace.

Messaline a existé, c’est vrai ; des femmes ont ressemblé à Messaline, c’est malheureux. Que prouve cela ? De quel droit faites-vous du nom de Messaline une qualification, un adjectif ? N’êtes-vous pas sûr, ce faisant, d’insulter ou l’impératrice ou celle que vous lui comparez ?

Pensez-vous que Madeleine, autre adjectif, vous sache beaucoup de gré des mentions honorables que vous lui donnez en vos périodes ? — Elle s’est repentie ; ne sauriez-vous lui faire grâce ?

Voici une chose convenue : toute femme qui a péché se nomme Messaline ou Madeleine. Point de milieu : la débauche ou le repentir ; tel est votre verdict.

Fanny Bertram se permettait de n’y point acquiescer. Elle n’était ni Messaline ni Madeleine. La débauche l’eût dégoûtée ; le repentir n’allait point à sa nonchalante nature de créole. Son repos était de la lassitude, et si son âme se ravivait parfois et retrouvait des élans de jeunesse, elle s’élançait vers un souvenir.

Fanny n’aimait plus parce qu’elle avait trop aimé, ou peut-être parce que le dernier homme qu’elle avait aimé lui faisait prendre en mépris ceux qu’elle eût pu aimer encore.

Elle s’endormait dans son apathie tropicale, résignée à l’oubli de l’homme qui avait passé dans sa vie comme un météore. Après le bonheur qu’il lui avait jeté en courant, elle ne voulait plus d’autre bonheur.

Et pourtant, Fanny avait beaucoup péché avant d’être la maîtresse de M. le marquis de Rio-Santo, qui l’avait prise quelque jour pour la quitter le lendemain.

À présent elle se souvenait ; et ce souvenir d’un jour emplissait sa vie. Il y avait bien long-temps qu’elle n’aimait plus le marquis de cet amour qui désire et rend jalouse, mais elle lui gardait son cœur. Moitié apathie, moitié sentiment, elle rompait d’elle-même, sans but moral, sans religion, sans nécessité, avec les joies de sa jeunesse.

Ce corps, où tout semblait être volupté, avait endormi ses sens et laissé son âme dans le passé.

Exception, direz-vous. — Il faut s’entendre. Là où il n’y a point de règle, il ne peut y avoir d’exception.

Nonobstant, si vous tenez absolument à classer, classez. L’occupation est à tout le moins innocente.

Fanny Bertram, lorsqu’elle entra dans « le salon du centre, » portait à la main une cassette incrustée, où son chiffre se mariait de tous côtés, en de capricieuses arabesques, au chiffre de Rio-Santo.

— Donnez, Fanny, donnez ! s’écria celui-ci en saisissant vivement la cassette ; — y a-t-il beaucoup de lettres ?

— Il y en a beaucoup, répondit la créole, qui s’assit auprès du marquis.

— Et la clé ?…

— Laissez-moi ouvrir, Edward, votre main tremble…

La main de Rio-Santo tremblait en effet. Dès que Fanny eut fait tourner la clé dans la serrure, il souleva le couvercle et plongea son regard à l’intérieur.

Il y avait une vingtaine de lettres. — D’un seul coup d’œil, parmi ces vingt lettres, Rio-Santo découvrit un pli de rude papier, portant le cachet de la poste d’Irlande.

Il laissa échapper un cri de joie et déchira l’enveloppe.


XXXI


PRÉCIEUX MEUBLE.


Fanny Bertram restait toujours assise auprès de Rio-Santo, bien que la lettre d’Irlande, si ardemment désirée, ouverte maintenant, fût à portée de ses yeux.

Rio-Santo, de son côté, ne songeait point à s’éloigner. Il lisait avidement et sans défiance. Lui qui se privait de tout appui pour n’avoir point de confident, laissait maintenant sans voile une portion de son secret, à quelques pouces du regard d’une femme !

C’est que, pour les petites choses comme pour les grandes, Rio-Santo avait un coup d’œil perçant et sûr. La confiance qu’il refusait à des dévoûments intelligents, à des affections passionnées ou chevaleresques, il la donnait à cette femme, morte à demi, cloîtrée dans son passé, végétant avec le souvenir de quelques jours de joie, indifférente au présent, captive encore, aimant toujours ; mais si étrangement réconciliée avec sa chaîne, qu’elle n’en sentait plus les anneaux ; si bien faite à l’oubli, qu’il n’y avait plus pour elle de jalousie ; si vieille enfin, sous la voluptueuse enveloppe de sa beauté de créole, que son amour d’autrefois, passion sensuelle, violente, emportée et toute pleine de ces ardeurs folles que retrouvent de loin en loin les cœurs engourdis dans une vie de molles jouissances, s’était transformé au point d’égaler en abnégation la sainte tendresse d’une mère.

Et tout ceci à son insu. Fanny Bertram était une gracieuse et belle créature que vous n’eussiez point rencontrée sans vous sentir attiré vers elle ; mais dans sa nature indolente, il n’y avait pas un atome d’héroïsme. Si elle était arrivée à ce point que nous avons dit, c’est que sa passion première, sans cesse combattue par son apathie, n’avait gardé d’elle-même que ce qui ne gênait point : une tendresse douce, sobre, presque austère, dans laquelle on pût s’endormir et se laisser bercer paresseusement.

Point d’angoisses jalouses, — pas même cette féminine et petite envie qui prend capricieusement à l’estomac les coquettes qui n’ont plus de cœur. Point de désirs ; — quelques regrets seulement, parce qu’il n’y a pas, sans regrets, de chers souvenirs.

Rio-Santo était seul au monde pour connaître Fanny Bertram, qui ne se connaissait point elle-même. C’était la femme qu’il lui fallait pour confidente, en ce sens qu’elle jouait merveilleusement le rôle d’une cassette organisée, d’une cassette dont lui, Rio-Santo, avait la clé.

Elle était le centre où venaient aboutir de presque tous les points du globe les rayons de sa vaste correspondance. À elle seule étaient adressées toutes ces lettres, grosses d’événements et de hautes intrigues, dont la plus insignifiante eût motivé dix accusations capitales. — Le savait-elle ? Tout porte à croire que non. L’eût-elle su, son rôle aurait été joué de même et parfaitement, car le courage est une qualité qui ne fait guère défaut à la femme.

Mais comment l’aurait-elle appris ? La curiosité n’est-elle pas une fatigue ? La charmante créole entassait les lettres dans son coffret sans même regarder l’adresse…

En vérité, le métier de don Juan a ses dangers, surtout quand on y joint celui de conspirateur. Il est fécond en déboires et amasse sur la tête d’un homme de terribles tempêtes, mais il a ses bénéfices et ses profits. — Ni vous ni moi n’eussions trouvé pour serrer nos lettres un meuble aussi admirablement discret que mistress Fanny Bertram.

Ni vous ni moi… mais parmi nos lecteurs il y aura peut-être un don Juan. Le siècle en produit énormément et de très jolis, surtout dans les classes estimables des jeunes premiers-rôles de théâtre et des perruquiers-coiffeurs.

Rio-Santo, cependant, dévorait sa lettre d’Irlande. À mesure qu’il lisait, son œil brillait davantage et son front s’éclairait de joie.

— Dix mille ! s’écria-t-il enfin avec un éclat de voix enthousiaste ; — dix mille braves et honnêtes cœurs !

Fanny, qui le regardait avec admiration, comme on contemple un tableau aimé, une composition favorite, tressaillit à cette sortie soudaine.

— Voulez-vous donc faire la guerre à quelqu’un, milord ? demanda-t-elle en souriant de sa frayeur.

Elle croyait être bien loin de la vérité.

Rio-Santo ne répondit point. Une pensée nouvelle venait de traverser son cerveau. Son front s’était rembruni tout-à-coup.

— Mais cette lettre a dix jours de date ! murmura-t-il ; — ces hommes doivent être arrivés… et je ne suis pas prêt, moi !

— Cette lettre m’est parvenue le jour même où je vous ai compté dix mille livres, dit la créole.

— Il doit y en avoir une autre.

Rio-Santo vida le coffret par terre. Deux lettres frappèrent aussitôt son regard. L’une de Londres, datée de ce jour même et dont l’adresse était écrite par la même main que la première lettre ouverte, l’autre portait le timbre d’Irlande. L’écriture de cette dernière ne réveilla aucune idée de curiosité dans l’esprit de Rio-Santo. Il décacheta celle de Londres.

Cette lettre était comme un corollaire de la première, qui annonçait le départ de dix mille Irlandais dirigés sur Londres par petits pelotons et par diverses routes ; elle avisait le marquis de l’arrivée de cette espèce d’armée.

Rio-Santo, à cette heure, avait dans Londres dix mille soldats irlandais, c’est-à-dire intrépides et affamés, fougueux et prêts à tout.

Il se renversa sur son fauteuil, et Fanny Bertram l’entendit murmurer :

— Oh !… ces six jours perdus !…

— Que j’ai dû être heureuse tant que j’ai cru qu’il m’aimait ! pensa la belle créole, dont le regard ne se détachait point du visage de Rio-Santo.

Celui-ci se redressa et passa rapidement en revue les autres lettres. Il y en avait de toutes sortes, et beaucoup étaient écrites en idiomes que les savants de Royal-Society auraient eu grand’peine à expliquer. Mais Rio-Santo n’était membre d’aucune académie.

Il lut couramment toutes ces missives, et dans chacune d’elles il trouva une nouvelle heureuse pour ses desseins. Tout succédait à son gré ce jour-là. Chaque point du globe lui envoyait une arme contre son puissant ennemi.

Aussi, lorsqu’il aligna devant lui toutes ces lettres, qui, comme un muet concert, semblaient lui promettre succès et victoire, un immense orgueil descendit dans son cœur. Son fier visage s’illumina d’un reflet de toute-puissance. Il se sentait, comme l’archange rebelle, de force à lutter contre Dieu même.

Fanny baissa les yeux avec un soupir.

— Comment ai-je pu ne point mourir, pensa-t-elle, le jour où j’ai compris qu’il ne m’aimait plus !…

Rio-Santo se leva et mit toutes les lettres en paquet. Ses doigts frémissaient à leur contact d’un belliqueux plaisir. Il sentait que, entre ses mains, elles étaient comme un faisceau de foudres, dont le redoutable choc suffirait à broyer un empire.

— À l’œuvre ! dit-il, sans savoir qu’il parlait.

Au moment où il se dirigeait vers la porte conduisant aux bureaux d’Edward and C°, la douce voix de Fanny l’arrêta.

— Milord, disait-elle, vous avez oublié une lettre.

Rio-Santo revint précipitamment.

— C’est vrai, dit-il en baisant la main de Fanny qui devint pâle. — Vous êtes mon bon génie, Fanny… Vous veillez nuit et jour sur mes secrets sans chercher à les pénétrer jamais… Je n’ai point de meilleur ami que vous.

La créole voulut sourire ; mais ses yeux se mouillèrent. On a beau se vieillir et mettre autour de son cœur un rempart de glace, l’âme a de soudains retours. Fanny, ce jour-là, se sentait malheureuse. Elle avait trop regardé Rio-Santo, confiante qu’elle était dans de longs mois de paresseuse apathie.

Elle tendit la lettre à Rio-Santo, qui la prit et l’ouvrit.

— Oublier une lettre d’Irlande ! murmura-t-il en souriant.

Sans s’arrêter à la première page, il chercha tout de suite la signature. À peine l’eut-il déchiffrée, qu’une expression de grave respect se répandit sur sa hautaine physionomie. Il se rassit et lut la lettre d’un bout à l’autre, à deux reprises.

Voici quel était le contenu de cette lettre :


« Milord,

» Bien que nos opinions diffèrent essentiellement, et quoique nous ayons des idées diamétralement contraires sur les moyens de rendre à notre chère Irlande le rang qui lui est dû parmi les nations, votre noble dévoûment, votre ardent amour de la commune patrie n’ont pu laisser froid l’homme dont tous les jours sont dévoués à l’Irlande, l’homme dont l’unique passion est le bonheur du peuple irlandais.

» Les différentes occasions que j’ai eues de discuter avec Votre Seigneurie m’ont rempli d’admiration pour la profondeur de vos vues, pour la justesse extraordinaire de votre coup d’œil et les puissantes ressources de votre audacieux esprit.

» Assurément, milord, si la guerre effective que Votre Seigneurie prétendait alors déclarer à *** pouvait avoir une issue favorable, ce serait entre les mains de Votre Seigneurie. Vous avez le génie pour préparer, la vaillance pour exécuter.

» Mais la lutte est trop inégale, milord. — Peut-être un jour viendra où les chances se balanceront entre les deux pays. Ce sera lorsque les honteux griefs de l’Angleterre, rendus patents aux yeux même des Anglais, nous donneront des auxiliaires jusque dans les rangs de nos ennemis ; ce sera lorsqu’un long cri de réprobation s’élèvera de tous les coins de l’Europe, et viendra tomber comme un poids accusateur sur ce gouvernement égoïste et misérable, dont les proconsuls concussionnaires étendent leurs mains avides sur notre malheureuse patrie…

» Jusque-là, milord, il faut attendre. Vaincus, nous retomberons plus bas ; vainqueurs, nous devrions compter avec ceux qui furent nos tyrans.

» Milord, vous ne m’avez jamais confié vos desseins, mais, connaissant comme je la connais votre haute intelligence, je ne puis penser autre chose sinon que vous prétendez armer l’étranger contre l’Angleterre. Croyez-vous que ce soit là servir l’Irlande, milord ?…

» J’ose penser que je suis aussi fervent patriote que Votre Seigneurie ; la seule différence qu’il y ait entre nous à cet égard, c’est que, si j’ai beaucoup d’amour pour mon pays, je suis exempt de toute haine systématique. À Dieu ne plaise que je veuille la perte de l’Angleterre, ce grand, ce robuste peuple ! Milord, il n’est pas toujours nécessaire de détruire pour fonder.

» Je veux que l’Irlande soit libre, voilà tout ; — vous, milord, vous voulez que l’Irlande, en conquérant sa liberté, mette le pied sur la métropole et la fasse esclave à son tour. Votre Seigneurie a beaucoup de haine.

» Dans la lettre que vous me faites l’honneur de m’adresser, vous me demandez ma coopération et mes conseils. Ma coopération, qu’elle soit puissante, comme vous le dites, ou faible, comme je le crois, ne peut vous être acquise, milord, que si vous suivez la voie légale et pacifique dans laquelle je suis moi-même engagé. L’Irlande a mis en moi sa confiance : je tâche de mon mieux à la mériter : mais, du jour où vous voudrez être des nôtres, milord, et marcher dans les rangs des soldats du Rappel, je ne serai plus que votre aide-de-camp ou votre ministre, parce que j’ai foi en vos capacités, et que, dans un génie comme le vôtre, il y a le salut de tout un peuple, — son salut et sa gloire !… »


— Le Rappel ! murmura Rio-Santo avec impatience ; — c’est un mot !


» Le Rappel ! continuait la lettre, comme si elle eût pris soin de répondre à cette interruption ; — attendez cinq ans, milord, attendez dix ans au plus, et les échos du monde entier vous renverront ce mot, grossi, menaçant, et si terrible que l’Angleterre tressaillira jusqu’en ses fondements, à l’entendre seulement prononcer.

» Quant au conseil que veut bien me demander Votre Seigneurie, le voici : Ne laissez pas votre haine dominer votre patriotisme. Attendez.

» Je ne suis point suspect de trop de patience, milord. On m’accuse de toutes parts de violence, de passion, de fougue, et ces accusations disent vrai. Mon sang bout dans mes veines à la pensée de l’asservissement de l’Irlande, — mais, en notre siècle, la loi est une arme plus tranchante que l’épée. Je veux vaincre selon la loi, avec la loi, par la loi. Ma violence, ma passion, ma fougue, tout cela peut se taire. Je sais attendre… »


Rio-Santo ferma brusquement la lettre et la rejeta, froissée, au fond du coffret.

Il ne nous convient pas d’écrire en toutes lettres sur ces pages frivoles le nom illustre qui signait cette missive. Ce nom, l’univers entier le connaît ; il excite un intérêt à la fois romanesque et grave ; il est dans toutes les bouches et représente assurément la gloire la plus populaire de notre âge.

L’enthousiasme de Rio-Santo s’était glacé subitement au contact de cette raison froide. Il resta quelques minutes immobile, absorbé dans ses réflexions.

Fanny, la pauvre femme, se repentait de l’avoir contraint à lire cette lettre qui changeait sa joie en tristesse.

— Cet homme est un avocat ! dit enfin le marquis avec amertume et colère.

Puis, se reprenant aussitôt, comme s’il se fût reproché ce mouvement :

— C’est un lumineux esprit, ajouta-t-il, et un grand citoyen ; — mais il ne connaît rien de mes ressources… Il ne sait pas…

Son sourire triomphant reparut, tandis qu’il pesait dans sa main ouverte le paquet de lettres naguère contenues dans le coffret.

— Il ne sait pas, poursuivit-il encore, que mon armée disperse chez tous les peuples alliés ou ennemis de l’Angleterre ses innombrables bataillons ! Il ne sait pas que j’ai prêché partout, — partout ! — la croisade contre la Grande-Bretagne !… Attendre, dit-il… Mais j’ai attendu quinze ans… Il ne sait pas cela encore !… Ah ! il dit vrai en un point pourtant… je hais l’Angleterre presque autant que j’aime l’Irlande… Et c’est pour cela que ses voies légales et pacifiques ne me suffisent point ; — c’est pour cela que je veux détruire pour édifier ; — c’est pour cela qu’il me tarde et que ma volonté est de ne plus attendre !…

Quelques minutes après, M. le marquis de Rio-Santo se faisait annoncer dans le salon de Sa Grâce le prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie.

Le Russe venait d’achever sa toilette. Il partait pour la cour. Son costume de feld-maréchal étincelait d’or et de diamants, ce qui faisait ressortir davantage la sauvage barbarie de ses traits.

À la vue de Rio-Santo, il prit un air affable et ordonna de rentrer son équipage.

— Monsieur le marquis, dit-il, l’honneur de votre visite me rend singulièrement joyeux. J’espère que nous allons causer longuement…

— Nous allons causer très longuement, milord, répondit Rio-Santo.

Le prince s’inclina gracieusement et conduisit son hôte jusqu’à la magnifique causeuse qui ouvrait auprès du foyer ses bras de velours.

Rio-Santo s’assit ; le prince en fit autant.

— Monsieur le marquis, reprit ce dernier, notre affaire marche… J’ai suivi en tous points les instructions de Votre Seigneurie, et il ne m’étonnerait pas du tout que, d’ici à deux ou trois mois…

— Prince, interrompit doucement Rio-Santo, — avec ou sans le secours de Votre Grâce, tout sera fini dans deux ou trois jours.


XXXII


TARTARE.


Le prince Dimitri Tolstoï regarda Rio-Santo avec étonnement et de cet air qui semble dire : cet homme ne serait-il point fou ?

— Assurément, milord, dit-il après un silence, je suis désormais fort acquis à Votre Seigneurie, mais il n’est pas possible que vous ignoriez les lenteurs inhérentes aux négociations diplomatiques… Depuis six jours j’ai commencé une série de démarches…

— Milord, il faut les continuer, interrompit Rio-Santo, mais moi je n’ai pas le temps d’attendre leurs résultats. Il me faut une avance sur ce résultat… Votre Grâce ne pense-t-elle pas qu’une promesse politique puisse s’escompter comme un effet de commerce ?

— Si Votre Seigneurie daignait s’expliquer plus clairement…

— Vous ne comprendriez pas mieux, prince, parce que vous comprenez parfaitement… Mais Votre Grâce aurait le temps de réfléchir… Réfléchissez, milord.

Le Russe avisa n’avoir rien de mieux à faire qu’à profiter de la permission. Au bout de quelques secondes, il reprit avec une mauvaise humeur non feinte :

— Sur ma foi, milord, dussé-je passer auprès de vous pour un esprit obtus et aveugle, il est certain que je ne vous comprends pas.

— À Dieu ne plaise que je mette en doute la parole de Votre Grâce ! je vais m’expliquer… Entre complices, milord, on se doit la franchise.

Tolstoï retint un geste de violente dénégation.

— Complice ou… collaborateur, milord, reprit le marquis, le mot n’y fait rien, et je suis convaincu que vous ne songez point à nier votre participation à une œuvre que l’empereur, votre maître, honore de son approbation… Voici le fait. Je crois vous avoir dit déjà que l’attaque où vous allez m’aider n’est qu’une faible partie de mon système de bataille… le principal n’est donc pas de réussir effectivement et complètement, mais d’arriver à un résultat qui, réel ou fictif, se puisse combiner avec d’autres armes et militer pour sa part dans la lutte qui va s’engager. Plus tard, que le succès entier vienne, que les États européens entourent l’Angleterre, ce gigantesque comptoir, d’une barrière infranchissable à ses produits, cela ne sera point inutile, car le colosse ne tombera pas tout d’un coup. — Mais, à présent, il s’agit d’un fantôme, d’une apparence, d’une menace… Commencez-vous à me comprendre, milord ?

— Je comprendrai mieux, monsieur le marquis, si vous vous expliquez davantage.

— Soit… Je voudrais, milord, que cette mesure à laquelle Votre Grâce pense pouvoir amener, — dans deux ou trois mois, — messieurs les ambassadeurs des puissances, fût le sujet de toutes les conversations demain à Royal-Exchange.

— Quoi, monsieur ! s’écria le prince en fronçant le sourcil ; un pareil projet colporté à la Bourse !…

— Je le voudrais, milord.

— Mais Votre Seigneurie ne songe pas au danger de compromettre le nom de l’empereur.

— Si fait… le nom de l’empereur doit être prononcé. La chose me paraît absolument indispensable.

— La chose me paraît absolument impossible, répondit le prince d’une voix ferme et avec réflexion.

— Ce ne peut point être votre dernier mot, milord, car la lettre de l’empereur…

— Pensez-vous donc que Nicolas pût consentir à l’imprudente démarche que vous me proposez ! s’écria Tolstoï.

— Non, milord, non, assurément, répondit le marquis avec une froideur négligente ; — je ne puis penser cela. Sa Majesté Impériale est un trop excellent politique pour…

Le Russe se leva et repoussa son siège avec violence.

— Alors, dit-il, lâchant la bride à sa fureur rentrée de l’autre fois et à sa colère actuelle, — alors, monsieur, votre proposition est un outrage manifeste…

— Fi, prince ! fi donc ! prononça gravement Rio-Santo. — Votre fidèle dévoûment ne peut susciter l’ombre d’un doute… Jamais Sa Majesté n’eut un plus sûr, — un plus irréprochable serviteur…

La colère de Tolstoï rentra une fois encore, et une sorte de terreur instinctive se peignit dans son regard, qu’il voila prestement derrière les poils fauves de ses épais sourcils.

— Milord, dit-il en se rasseyant, — j’avais cru… je pensais… j’accepte avec plaisir les explications de Votre Seigneurie.

— Et Votre Grâce tombe d’accord avec moi sur l’objet de ma visite ?

Tolstoï interrogea, d’un rapide regard, la physionomie du marquis. Le calme complet et poussé jusqu’à l’indifférence qu’il y découvrit sembla changer de nouveau le cours de ses idées ; il reprit son ton péremptoire.

— Non, milord, non, répondit-il. La lettre de Sa Majesté qui est entre vos mains…

— Est explicite, songez-y, prince.

— Pas assez pour autoriser une trahison, milord !

Rio-Santo eut comme un sourire involontaire en répondant :

— Je conçois que Votre Grâce ait horreur de la pensée même d’une trahison…

— Qu’est-ce à dire, monsieur ! s’écria encore Tolstoï en retrouvant sa pose de spadassin ; — voilà deux fois que vos paroles ont un accent de raillerie…

— En aucune façon, milord… Veuillez vous rasseoir, je vous en conjure ; jamais je ne parlai plus sérieusement… Je conçois, disais-je, que Votre Grâce ait horreur de la pensée même d’une trahison, parce que je crois savoir que la trahison ne lui a point réussi autrefois.

Tolstoï devint blême de rage. Ses moustaches, se relevant de chaque côté en un rire amer et convulsif, laissèrent voir la longue rangée de ses dents aiguës et blanches comme les dents d’un animal sauvage. Il y eut dans la posture qu’il prit tout-à-coup quelque chose de la pose menaçante du tigre prêt à s’élancer sur sa proie pour la dévorer.

— Qui vous a dit cela ? demanda-t-il d’une voix étranglée.

— Personne… Je l’ai su, voilà tout.

— Comment l’avez-vous su ?

— C’est une anecdote, milord, répondit Rio-Santo en opposant à la brutale vivacité de Tolstoï l’excès d’une courtoisie cérémonieusement exagérée : — je me ferai un plaisir de la conter à Votre Grâce… C’était, autant qu’il m’en souvient, en 182. ; je me trouvais à Pétersbourg sous le nom du comte Policeni…

— Policeni ! répéta Tolstoï.

— Oui… J’ai porté comme cela un certain nombre de noms… Il y avait à cette époque un jeune gentilhomme assez bien en cour, le comte Dimitri Spraunskow, lequel, pour une cause ou pour une autre, fut accusé de haute trahison…

— Mais il fut jugé, milord, interrompit Tolstoï avec agitation, jugé et absous de cette calomnieuse accusation… Vous avez eu tort de compter sur ce triste souvenir.

— Le comte Dimitri fut acquitté faute de preuves, milord.

— La calomnie manque toujours de preuves, monsieur… Et, par saint Nicolas ! le comte Spraunskow, devenu prince Tolstoï, n’en porte pas moins haut la tête, entendez-vous, pour avoir été faussement accusé autrefois.

— Chacun porte la tête comme il l’entend, milord… Je disais donc que Votre Grâce fut acquittée faute de preuves.

— Qu’en prétendez-vous conclure, s’il vous plaît, monsieur ? demanda superbement Tolstoï.

— Si Votre Grâce veut bien me le permettre, je prétends poursuivre mon anecdote… En ce même temps, le comte Spraunskow avait pour maîtresse une fort belle Italienne, — fort belle, milord, je dois en convenir, — appelée la signora Palianti…

— C’est vrai, murmura le Russe.

— Je ne sais comment cela se fit… Il paraîtrait que Spraunskow, prisonnier, se repentit d’avoir mis trop de confiance en sa belle maîtresse, qu’il craignit des aveux, — pis que cela, peut-être, la remise de certain dépôt… des pièces importantes… des preuves…

— Mais, monsieur !… voulut interrompre l’ambassadeur.

— Permettez, milord, reprit paisiblement Rio-Santo ; — des preuves, disais-je. Mon Dieu, oui… Il paraîtrait certain que la signera Palianti, qu’elle fût ou non du complot, possédait les écritures, — les états, — les livres en partie double de la conspiration… Car on en est encore là en Russie : c’est l’enfance de l’art. Oh ! milord ! ce ne serait point, je le gage, le prince Dimitri Tolstoï qui commettrait à présent pareille étourderie !…

— Monsieur ! monsieur ! me direz-vous ?…

— Permettez, milord… Le comte Spraunskow, essayant de réparer une étourderie par une maladresse, écrivit à Laura…

— Mais vous avez donc été son amant, monsieur ? s’écria Tolstoï écumant.

— Pardieu ! milord, répondit Rio-Santo avec une si parfaite aisance de grand seigneur que la fatuité du mot passa presque inaperçue ; — ceci est la moindre des choses, et Votre Grâce ne peut exiger que je m’en souvienne au juste… Si j’ai eu ce bonheur, ce devait être, du reste, à l’époque dont nous parlons, car la lettre du comte passa sous mes yeux…

— Infamie ! gronda Tolstoï ; — pendant que j’étais captif !…

— Je ne pense pas avoir dit, interrompit Rio-Santo, que la signora eût attendu l’arrestation de Votre Grâce.

Il termina sa phrase par un léger salut, accompagné d’un bienveillant sourire.

Le Russe, vaniteux à l’excès, comme tous les gens de sa nation, ressentit profondément ce dernier trait, qui le blessait dans l’une de ses plus chères prétentions. Il se leva une seconde fois, tremblant de rage, et fit un pas vers le marquis.

Celui-ci, sans perdre son sourire, le couvrit de son regard souverain, dont le choc vainqueur sembla renfoncer la prunelle brûlante de Tolstoï sous la fauve toison de ses sourcils froncés.

Il s’arrêta, partagé entre sa fureur et un superstitieux mouvement de crainte. — L’idée traversa son esprit troublé que cet homme, qui était là près de lui, avait un pouvoir surnaturel.

Rio-Santo s’accouda au bras de sa causeuse.

— Oui, milord, poursuivit-il, la lettre du comte Spraunskow ne fut pas pour la signora toute seule ; de ses mains elle passa dans les miennes…

— Et vous la lûtes, monsieur ?

— J’eus cette indiscrétion, milord.

Tolstoï laissa échapper un blasphème et se prit à parcourir le salon à grands pas, en murmurant de sourdes imprécations. Rio-Santo ne semblait point prendre souci de cette furibonde promenade, durant laquelle le prince se donna le plaisir de briser, contre le bronze doré du foyer, une Taglioni de marbre qu’il avait achetée la veille une centaine de livres.

Cette exécution lui apporta un sensible soulagement.

— Ma foi, monsieur le marquis, dit-il au bout de quelques secondes, d’un ton qui voulait être très dégagé, — je ne sais à quel jeu nous jouons ce soir ; mais, au demeurant, que m’importe tout cela ?… Vous ne pensez pas, je suppose, que je sois jaloux encore de la signora Palianti, et, quant à ma lettre, elle vous donne le droit de me regarder comme coupable, voilà tout.

— Permettez, milord, répartit Rio-Santo, dont la voix devint grave ; — Votre Grâce fait erreur : ce n’est pas tout… Si c’était tout, mon anecdote serait dépourvue de sel et je me verrais forcé de la terminer par quelque banale maxime, comme celle-ci, par exemple : « bien fou qui met son secret entre les mains d’une femme… » J’ai mieux que cela, milord.

— Qu’y a-t-il encore ? murmura le prince.

— Il y a que je suis venu visiter Votre Grâce dans un but ; — que ma requête a été une fois déjà repoussée, et que je reviens à la charge.

— C’est inutile, monsieur ! dit Tolstoï avec impatience.

— Pardonnez-moi, milord, c’est non seulement fort utile, mais absolument indispensable… Il faut vous dire que, du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été possédé d’une étrange manie… Je vous la recommande, du reste, milord, car je m’en suis constamment bien trouvé. Cette manie consiste à saisir toute occasion de pénétrer au fond d’un secret, sans savoir à quoi pourra servir cette connaissance acquise… Voyez-vous, milord, j’appelle cela ensemencer le hasard… et je ne connais point de champ aussi fertile que le hasard. La récolte s’y fait parfois attendre, — mais la semence oubliée germe un beau jour tout-à-coup, et la moisson dépasse les plus folles espérances.

Tolstoï avait le cœur serré par une vague inquiétude. Il sentait que Rio-Santo avait découvert en lui un point vulnérable, et ne savait où se porter à la parade. Il se tenait debout et les bras croisés devant le marquis, toujours nonchalamment assis dans sa causeuse. Son anxiété croissante se peignait sur son rude visage avec une énergie naïve, terrible et plaisante à la fois.

Rio-Santo poursuivit d’une voix brève :

— Je ne veux point vous faire languir davantage, milord. Après avoir lu votre lettre, il me prit fantaisie de voir ces preuves confiées par vous à la signora Palianti…

— Imprudent ! imprudent et fou ! murmura le prince avec colère contre lui-même.

— Je n’eusse point osé appliquer ce dernier mot à Votre Grâce, reprit Rio-Santo. — La signora refusa d’abord de satisfaire ma curiosité. Je dois ajouter qu’elle résista long-temps à mes prières, cinq minutes, pour le moins, milord. Mais, si vaillante qu’elle soit, toute défense a un terme. La signora céda. J’eus entre les mains ces fameuses pièces qui m’apprirent que vous étiez affilié aux sociétés secrètes d’Allemagne… Tudieu ! milord, en Russie, vous jouez dans toute la rigueur des règles à ce terrible jeu des conspirations. Rien ne manquait à votre dépôt. On eût dit le dossier de Catilina… Harangues, serments écrits avec du sang, et jusqu’à la classique liste des conjurés !…

Rio-Santo se prit à rire. Tolstoï rongeait son frein en silence.

— Et que fit de tous ces chiffons Votre Seigneurie ? demanda timidement Tolstoï qui avait peine à respirer.

— Je les rendis à la signora, milord.

Une bruyante bouffée d’air s’échappa de la poitrine du prince, qui releva la tête.

— Ah ! vous les rendîtes à la signora ? dit-il de cette voix contenue qui va devenir provocatrice et menaçante.

— Mon Dieu, oui, milord.

— Tous ?…

— Presque tous.

Tolstoï recula comme s’il eût reçu un coup dans la poitrine.

— Milord, je n’en gardai qu’un, reprit Rio-Santo avec son implacable courtoisie ; — un seul, le plus petit de tous, — trois lignes écrites et signées avec du sang.

— Le serment ! balbutia Tolstoï anéanti.

— Précisément, milord.

— Le serment où je jurais… Mon Dieu ! mon Dieu !

— Où vous juriez de mettre votre poignard dans la poitrine de Sa Majesté… La Jeune-Allemagne n’y va pas par quatre chemins.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! répéta le pauvre Tartare, rendu plus faible qu’un enfant par ce choc mortel et imprévu.

— Milord, continua le marquis, je ne pouvais penser alors que le comte de Spraunskow, prisonnier d’État, et livrant des secrets de vie et de mort à une aventurière, deviendrait un jour la fleur des diplomates européens… Ce fut la force de l’habitude qui me poussa… J’ensemençai le hasard… La moisson est venue, comme vous voyez.

Tolstoï ne répondit pas tout de suite. Il s’était laissé tomber, accablé, dans un fauteuil. Il avait des éblouissements. Mille images menaçantes et bizarres passaient devant ses yeux. Il voyait les sombres cachots des Casemates, les glaces de la Sibérie, le glaive étincelant du bourreau…

Au bout de quelques minutes, il fit rouler son fauteuil sur le tapis et s’approcha de Rio-Santo.

— Ainsi, dit-il à voix basse, vous avez cet écrit, monsieur le marquis ?

— Ces choses-là se conservent, milord.

L’œil de Tolstoï, brillant tout-à-coup sous la profonde saillie de ses sourcils, sembla toiser Rio-Santo et mesurer les chances d’une lutte désespérée ; Rio-Santo, qui vit parfaitement ce regard, ne bougea pas.

— Vous l’avez, reprit le prince, — sur vous ?

— Non pas, milord.

Les dents de Tolstoï s’incrustèrent dans l’épaisseur charnue de sa lèvre. Son regard s’éteignit.

— Non pas ! répéta Rio-Santo en souriant ; — Votre Grâce y songe-t-elle ?… Je ne connais point de portefeuille assez vaste pour contenir tous les petits talismans dont j’ai fait ainsi collection durant le cours de ma vie… Votre serment est à sa place.

— Où ? demanda le prince sans espoir d’obtenir une réponse.

— À Saint-Pétersbourg, milord.

Tolstoï leva sur Rio-Santo un regard de haine envenimée.

— Monsieur le marquis, dit-il en lui serrant convulsivement la main, que Dieu vous garde d’être jamais en mon pouvoir comme je suis au vôtre !… Ordonnez : j’obéirai.


XXXIII


MAGASIN DE SODA-WATER.


Le marquis de Rio-Santo quitta sa pose paresseuse et changea de ton aussitôt.

— Nous n’avons plus que bien peu de temps pour parler affaires, milord, dit-il en consultant la pendule ; — je vais vous dire ce que j’attends de votre bienveillante obligeance et ce qui en résultera.

— Eh ! monsieur le marquis, répliqua le Russe avec une chagrine impatience, — quant au résultat, je me fie à Votre Seigneurie… Vous avez si bien ensemencé le hasard, que vous finirez par en venir à vos fins, malgré vos alliés eux-mêmes.

— Je ne prends point note de cet aveu, milord, dit sévèrement Rio-Santo, — qui me porterait à penser que je dois compter décidément Votre Grâce au nombre de mes adversaires…

Tolstoï garda le silence.

— Milord, poursuivit le marquis en donnant de profondes vibrations aux notes graves et sonores de sa voix, — les Kutusow sont bien en cour et sont vos ennemis… celui qui mettrait entre leurs mains la lettre dont nous parlions tout à l’heure serait le bien-venu, qu’en dites-vous ?…

Les traits de Tolstoï se contractèrent à cette menace.

— Vous frappez un vaincu, monsieur le marquis, dit-il avec effort. Encore une fois, parlez : j’obéirai.

— Et vous n’aurez nulle peine à le faire, milord. Le bruit de l’interdit frappé sur les produits anglais se répandra de lui-même à la Bourse. Je me charge de cela. Votre rôle se bornera, lorsque quelque haussiste effaré viendra demander des renseignements à votre hôtel, à nier maladroitement… vous savez, milord ?… à répondre de telle façon que vos négations puissent équivaloir à un aveu.

— Cela suffit, dit le prince. Vous serez satisfait.

— Et Votre Grâce ne désire-t-elle point savoir le but ?…

— Non, milord.

— Je me serais fait un plaisir de la mettre dans ma confidence… Le mouvement de baisse sera subit et violent, d’autant plus que d’autres bruits viendront se joindre à cette fatale nouvelle.

— Ah !… fit le prince que reprenait la curiosité diplomatique.

— Oui, milord… Le gouvernement a reçu aujourd’hui même et ces dernières semaines, un faisceau de dépêches accablantes…

Rio-Santo tira son paquet de lettres et le parcourut tout en poursuivant :

— Trois établissements de la Compagnie ont été saccagés par les Affghans…

— Bagatelle ! dit le prince.

— Permettez… le Sindhy tout entier a pris les armes, poussé par des agents mystérieux qu’on pense être venus d’Europe…

— Ah ! fit encore Tolstoï.

— Le Haut-Canada est en pleine révolte, et les troupes du roi y ont eu le dessous dans deux engagements…

— Oh ! oh !… et d’où vient cette révolte, milord marquis ?

— Des meneurs… des gens venus d’Europe…

— Ah ! dit une troisième fois Tolstoï, dont le regard se fit craintif et respectueux.

— Le céleste empereur, poursuivit Rio-Santo, vient de défendre le commerce de l’opium sur toutes ses côtes, sous peine de mort.

— Bravo ! s’écria involontairement le Russe ; — et qui diable a donné à ce magot une aussi excellente idée ?…

— Des officieux, milord, des gens venus d’Europe.

— Vous êtes un grand politique, monsieur le marquis, murmura Tolstoï.

— Autre chose. Les États-Unis soulèvent des prétentions à propos de l’Orégon ; ils parlent d’une guerre et en parlent très-haut…

— Et c’est vous encore ?

— Milord, c’est Votre Grâce qui, bénévolement, m’attribue tout cela. L’avidité seule des Américains suffit bien, je pense, pour expliquer ce résultat… On prétend cependant que des gens venus d’Europe…

Le Russe montra ses longues dents en un gros et franc éclat de rire.

— Monsieur le marquis, interrompit-il, tous ces gens venus d’Europe m’ont terriblement l’air d’être de vos commis-voyageurs politiques, envoyés là pour ensemencer le hasard…

— Le mot vous plaît, milord, à ce qu’il paraît, dit seulement le marquis ; — ce n’est pas tout… Il s’est formé en Irlande un nombreux parti qui, laissant derrière lui les zélateurs de cette politique de paix, de pétitions inoffensives et de temporisation, dont l’apôtre est Daniel O’Connel, prétend secouer effectivement le joug et livrer ses droits méconnus aux chances d’une bataille.

— J’attendais ce dernier trait, dit Tolstoï ; — Votre Seigneurie n’a rien oublié !

— Ces bonnes gens trouvent, milord, reprit Rio-Santo, que le grand agitateur se fie trop à ses moyens de procédure ; ils disent que son âme généreuse, chrétienne, loyale, a peut-être trop de répugnance à en venir à l’ultima ratio des peuples opprimés ; ils pensent que Daniel O’Connel, malgré son puissant génie, se fait illusion en espérant conquérir la liberté d’un grand pays à la pointe de quelques subtilités légales. La loi anglaise est pour lui et contre lui ; elle a des textes pour chacun, et, tandis qu’il temporise, un jury corrompu ne pourrait-il pas couper ses projets par la racine en fermant sur lui les portes d’une prison ?…

— Ces bonnes gens parlent d’or, monsieur le marquis… Et n’y a-t-il point quelque autre chose ?

— Non, milord. C’est tout, sauf quelques petits désastres de détail qui passeront inaperçus dans la détresse du gouvernement.

Rio-Santo remit ses lettres dans sa poche.

— J’oubliais pourtant d’informer Votre Grâce, ajouta-t-il, que le crédit de la Compagnie est notablement ébranlé par la fuite simultanée d’une bonne moitié de ses comptables de l’Inde, chez lesquels a surgi comme une épidémie soudaine de banqueroutes…

— Oh !… oh !… oh !… cria le prince en se frottant les mains, — c’est le comble !… Par saint Nicolas ! milord, si vous étiez un agent de Sa Majesté, au lieu de travailler dans un but inconnu qui m’échappe et m’inquiète, je vous servirais comme votre valet de chambre !

— Je vous rends grâce, milord. Mais ce n’est pas là le comble… Le comble, c’est la petite opération de finances dans laquelle vous voulez bien m’aider… Un seul côté restait ouvert au crédit de l’Angleterre : l’Europe, où son commerce, violemment attaqué dans les quatre parties du monde, aurait pu essayer de refluer… De ce côté, je place Votre Grâce en sentinelle… Le coup que vous portez, sans trop vous déranger, complète le désastre… la baisse de demain… ou d’après-demain, car un dernier renseignement qui doit fixer la date me fait défaut, aura toutes les allures d’une débâcle ; — vous le croirez, milord, quand vous saurez que j’ai pour moi des porteurs pour cinq cent mille livres… Or, je sais que la Trésorerie n’a pas en caisse plus d’un million sterling…

— Il y a la Compagnie des Indes, dit le prince.

— La Compagnie des Indes ne peut en ce moment porter secours à personne.

— Mais la Banque ?

— La Banque ? Milord, à l’heure dont je vous parle, la Banque sera des nôtres et ne paiera que pour nous.

— Comment cela ? dit Tolstoï étonné.

Rio-Santo se leva.

— Milord, répliqua-t-il en saluant pour prendre congé, il n’est pas en mon pouvoir de vous contenter sur ce point… Demain, j’aurai l’honneur de vous faire tenir de mes nouvelles.

— Monsieur le marquis, j’attendrai vos ordres.

Tolstoï reconduisit son hôte jusqu’à la dernière marche de son perron. Il suivit de l’œil la voiture emportée par le galop de son fier attelage, et dans ce regard il n’y avait plus de haine.

— Inutile de combattre cet homme, murmura-t-il en regagnant lentement son salon ; mieux vaut suivre son char… Allons ! je vais me rendre à la cour… Par saint Nicolas ! c’est peut-être bien ma dernière visite !

Au détour de la rue, l’équipage de Rio-Santo s’arrêta. Le cocher descendit de son siège, et prit à pied le chemin d’Irish-House. Ereb monta sur le siège à sa place, et, sans demander la direction à prendre, lança les quatre chevaux au galop.

Pendant cela, le cavalier Angelo Bembo avait rempli une partie de son office et convoqué les lords de la Nuit. Cela fait, il se dirigea vers Prince’s-Street (Bank).

À l’angle formé par cette rue et Poultry, vis-à-vis de l’embouchure de Cornhill, il y avait un petit rez-de-chaussée, propret et badigeonné à neuf, qui occupait pour moitié la place tenue maintenant par le beau magasin d’oranges et d’ananas ouvert sur Poultry et Prince’s-Street.

Ce fut à ce rez-de-chaussée que Bembo s’arrêta.

Tout avait là un aspect honnête, sérieux, placide. C’était évidemment la demeure d’un quaker ou de l’un de ces presbytériens écossais de la vieille roche qui dînent d’un texte d’évangile, et rêvent, dans l’innocence de leur cœur, de têtes de rois coupées et autres frivolités bibliques.

On y faisait, seulement pour soutenir la chair et ne point livrer l’esprit aux suggestions du démon d’oisiveté, un tout petit commerce de soda-water.

Les chalands étaient rares. L’apparence grave, froide, taciturne du maître de la maison, — ou mieux des maîtres, car deux personnes se relayaient au comptoir, éloignait plutôt qu’elle n’appelait la pratique, et, n’eût été le garçon de cave, long et maigre Irlandais d’un passable caractère, la petite boutique se serait passée d’acheteurs.

Mais cela importait peu au saint Jédédiah Smith, qui, insoucieux des petites affaires de ce monde, passait sa vie, comme il le disait, « en les choses de l’esprit, mortifiant la chair et appelant le courroux du Dieu fort sur la grande prostituée qui se couche sur sept collines. »

Ce style apocalyptique lui avait valu la pratique de mistress Foote, de mistress Bull et des cinq autres mistresses dont les noms harmonieux ont chatouillé agréablement plus d’une fois l’oreille des lecteurs de ce récit. La sixième, mistress Bloomberry, ne se fournissait point ailleurs ; mais il est juste de dire qu’elle venait chez Jédédiah Smith, attirée par les six pieds du garçon de cave, lequel avait réellement une fort galante tournure, avec son chapeau bas de cuve, son frac bleu tiré à quatre épingles, ses inexpressibles couleur chamois et ses puissants souliers à boucles non cirés.

Hélas ! le long garçon de cave aimait ailleurs, et mistress Bloomberry, l’infortunée, buvait en vain d’atroces quantités d’eau gazeuse.

Bembo était pressé. Il entra précipitamment dans le parloir où M. Smith lisait à haute et nasillarde voix un chapitre de la Bible.

— Que voulez-vous ? dit ce dernier en interrompant sa lecture, mais sans lever ses yeux protégés par un incommensurable garde-vue de soie verte.

— Major, répondit Bembo, je suis envoyé par M. Edward…

M. Smith ferma prestement sa Bible.

— Chut, signor, chut ! dit-il. Appelez-moi Jédédiah Smith… Cette maison est publique, voyez-vous.

— Eh bien ! monsieur Jédédiah Smith, reprit Bembo, je suis envoyé pour savoir positivement où en sont les travaux…

— Parlez plus bas, signore… Les travaux ? Dieu a béni nos efforts, et nous sommes désormais bien près du but.

— Milord désire une réponse plus précise que cela, dit Bembo.

— Milord sera satisfait, signore… Prenez la peine de vous asseoir un instant.

Jédédiah tendit sa Bible in-quarto au cavalier Angelo Bembo, comme on a coutume de présenter une brochure ou un journal pour faire patienter et attendre. En même temps il tira fortement le cordon d’une sonnette qu’on n’entendit point retentir.

Bembo s’était assis en prévenant qu’il était pressé.

Au bout d’une minute, on put ouïr un pas lourd, frappant à intervalles dignes et comptés les planches de l’escalier de l’office.

— Allons, waiter, allons ! cria M. Jédédiah Smith.

— Tonnerre du ciel ! — que diable, — répondit une voix honnête et vigoureusement timbrée, me voici, insupportable commère, ma chère dame Bloomberry… car il n’y a que mistress Bloomberry au monde, vingt mille misères ! pour venir, à cette heure indue, chercher sa pinte de soda-water.

— Le livre a dit : Tu ne blasphémeras point ! prononça M. Smith de sa voix la plus nasillarde.

— Dieu me damne, monsieur Smith ! répliqua le bon capitaine Paddy O’Chrane, qui fit en ce moment son entrée, et dont le maigre corps sortit si lentement de la cage de l’escalier, qu’on put croire un instant qu’il n’en sortirait jamais. — Dieu me damne, monsieur ! si le livre dit cela, c’est un bon livre, après tout, que la foudre m’écrase !… Mais je ne vois pas l’excellente madame Bloomberry, ce triste entonnoir à thé ?

— Mistress Bloomberry n’est pas ici, Paddy, et je voudrais qu’elle n’y vînt jamais, car je soupçonne que l’aiguillon de la chair l’y amène…

— Du diable ! fit le capitaine avec une grimace.

— Je vous ai appelé, reprit M. Smith, pour répondre à ce gentleman.

Paddy se tourna vers Bembo et lui offrit un salut militaire, tout en jetant sur la manche gauche de son habit bleu la serviette, signe distinctif de son apparente profession.

— Et que veut cet honorable gentleman ? demanda-t-il.

Bembo lui répéta en peu de mots la question qu’il avait faite à M. Smith. Paddy se redressa et changea sa physionomie de garçon de cave contre l’air digne et conscient de son propre mérite que nous lui connaissons.

— De sorte que, par le nom de Satan ! — que Dieu me punisse, — qu’il me punisse comme un païen ! dit-il en jetant dédaigneusement sa serviette, je puis informer ce gentleman, — sur ma foi, — qu’il parle, non pas à un garçon de public-house, mais bien au capitaine Paddy O’Chrane, ancien patron du sloop le Hareng, triple tempête ! de la maison Gween et Gween de Carlisle, tonnerre du ciel !

— Il ne s’agit pas de cela, dit M. Smith ; répondez au gentleman.

— Que je lui réponde, mort de mes os ! que je lui réponde !… s’écria le capitaine. — Eh bien, monsieur Smith, eh bien ! je ne demande pas mieux, ou que je sois rôti sans miséricorde durant toute l’éternité !…

— Le livre dit : Tu ne blasphémeras point, murmura M. Smith par la force de l’habitude.

— À la bonne heure, monsieur, que diable ! à la bonne heure ! le livre ne dit rien ; c’est vous qui le faites bavarder… Trou de l’enfer ! je voudrais bien savoir, ma foi ! — que Dieu me foudroie ! — à qui cela peut porter préjudice, monsieur !… Quant à ce qui est de la question du gentleman, personne ne pouvait y répondre mieux que moi, j’en fais serment, si ce n’est cette ignoble masse de chair, d’os, de porter et de gin, le digne Saunder l’Éléphant… Et encore… et encore, je veux être pendu, si Saunder a ce qu’il faut de savoir vivre et de bonnes manières pour répondre honnêtement à la question du gentleman.

Bembo frappa du pied avec impatience.

— Je suis pressé ! répéta-t-il.

— Oh ! diable ! monsieur !… que ne le disiez-vous tout de suite !… Eh bien ! la chose va tout doucement, Dublin n’a pas été bâti en un jour, de par Dieu ! savez-vous qu’il y a loin d’ici à l’enceinte intérieure de la Banque ?… Saunder est un stupide scélérat, mais c’est un honnête garçon… il travaille… et il boit en conscience.

— Mais enfin, où en est la mine ?

— La mine, monsieur ? je pense que vous voulez parler du trou, par Satan !… Ma foi, il est là, sous vos pieds et sous les miens, tempête ! et sous ceux de M. Smith, qui fait semblant de grignoter un petit morceau d’évangile, que le diable m’emporte !

— Ne puis-je y descendre avec vous ? demanda Bembo.

— Si vous le pouvez ?… Je crois que vous le pouvez, monsieur… Et pourtant, personne que moi n’y met le nez d’ordinaire… Qu’en dites-vous, monsieur Smith ?

— Ce gentleman vient de la part de Son Honneur, répondit M. Smith.

— Ah ! que le démon couche avec moi ! s’écria Paddy en ôtant respectueusement son chapeau bas de cuve, — je suis le serviteur du gentleman et de celui qui l’envoie… sur ma foi, c’est bien différent… Le trou est presque percé, monsieur, puisque Son Honneur veut le savoir, et, si la boussole ne ment pas, nous n’avons plus que trois pieds tout au plus pour déboucher comme d’honnêtes garçons dans les caves de la Banque… Et il était temps, pardieu ! car cette pauvre créature de Saunder, — le stupide coquin ! — ne bat plus que d’une aile et sent le cimetière d’une lieue… Ah ! voyez-vous, gentleman, voilà le neuvième mois qu’il fait la taupe sous terre, et depuis ce temps-là il a avalé plus de ruine bleue qu’il n’en faudrait pour jeter bas dix chrétiens… Dieu puisse-t-il nous damner !… c’est-à-dire nous sauver, vous et moi, gentleman… ainsi que M. Smith lui-même !… Mais, j’y pense, puisque vous venez de la part de Son Honneur, la consigne n’est pas pour vous, et si vous aviez fantaisie de visiter le trou ?…

Bembo ne put réprimer le premier mouvement de sa curiosité surexcitée.

— Ma réponse à milord en sera plus positive, dit-il ; — j’accepte votre offre, monsieur.

Paddy O’Chrane redressa sa haute taille, poussa, pour dégager sa gorge, un Dieu me damne ! retentissant, qui fit tressaillir M. Smith, et se dirigea, au pas ordinaire, vers le trou, dans lequel ses six pieds disparurent pouce à pouce.

Le cavalier Angelo Bembo le suivit.

Au bas de ce premier escalier se trouvait un petit magasin d’eau gazeuse, en tout semblable à ceux du commerce sérieux et ordinaire. Le capitaine Paddy traversa cet office sans s’arrêter, et, à l’extrémité opposée, déplaça une vaste tonne qui masquait une porte.

Là commençait le trou percé par Saunder l’Eléphant.

— De par Satan ! monsieur, dit le capitaine, excusez-moi si je passe le premier. Je suis chez moi.


XXXIV


SAUNDER L’ÉLÉPHANT.


Il y avait au cirque d’Astley, en 183., un clown nommé Saunder Mass ou Saunder l’Éléphant, qui faisait l’admiration de tous les cokneys de Londres par sa vigueur extraordinaire. Ce Saunder était originaire de Namur, et s’appelait tout bonnement Alexandre. C’était un homme d’une taille colossale, un géant lymphatique, lourd, stupide, une contrefaçon belge de Goliath. On citait de lui des tours de force tout à fait hors ligne : nous avons vu Snail affirmer que Saunder soulevait un cheval.

Nous ne nous rendons point positivement caution de la chose, appréhendant de faire tort à l’olympique mémoire de Milon de Crotone ; mais vous eussiez trouvé à The Pipe and Pot, à l’enseigne de Shakspeare et même aux Armes de la Couronne, parmi les habitués de la rouge mistress Burnett, une foule de témoins pour attester sous serment la vérité du fait.

Quoi qu’il en soit, Saunder l’Éléphant était un des personnages les plus justement populaires à Londres, dans le printemps de 183., année qui précède l’époque où se passe notre histoire, quand tout-à-coup les honnêtes habitués du cirque se virent privés de leur clown favori. Saunder disparut. Mais il disparut si bien et si complètement que nul n’aurait su indiquer sa trace.

Ce fut un grave sujet d’étonnement pour les personnes qui eurent le loisir de s’occuper de cette éclipse subite. On en parla dans Southwark et de l’autre côté de l’eau. La Tamise coula pendant trois jours entre deux masses de badauds, s’entretenant de Saunder, et mistress Crosscairn fut l’écho de la Cité tout entière, quand elle dit à mistress Bull en étendant le beurre sur sa rôtie fumante :

— Je n’aurais jamais cru qu’un homme aussi gros que M. Saunder pût se perdre comme une épingle ou un peloton de fil.

— Ou un dé à coudre, ajouta ingénieusement mistress Bull.

Le directeur du cirque en fit une grave maladie, et Gibby Gibbon, cabaretier de Lambeth, que l’énorme soif de Saunder faisait vivre, fut obligé de fermer son public-house.

Saunder l’Éléphant, tandis qu’on s’occupait ainsi de lui, passait son temps fort agréablement, en compagnie du capitaine Paddy O’Chrane, qui fit une petite débauche de trois jours à cette occasion, et changea ses douze sous de cold-without contre les grands verres de gin pur, afin de tenir tête à « cette masse ignoble, le digne et bon garçon Saunder. »

Ceci se passait dans la maison du coin de Prince’s-Street, qu’on venait de disposer en boutique d’eau gazeuse. Au bout de trois jours, le long festin auquel avait été convié Saunder l’Éléphant prit fin. Le capitaine lui mit en main une pince et divers instruments d’acier, propres à fouiller la terre sans produire d’ébranlements, et, dans l’office même, à la place où nous avons trouvé cette vaste tonne déplacée par Paddy, Saunder commença sa besogne.

Il avança fort lentement d’abord, car il n’avait aucune notion de ce genre de travail, et l’intelligence ne pouvait point, chez lui, suppléer à l’habitude. En outre, par excès de précaution, et pour n’avoir nulle chance d’éveiller l’attention des voisins, il lui était interdit de frapper et d’attaquer la terre ou les fondements à l’aide de chocs violents, comme on fait d’ordinaire dans toute fouille. Il devait percer à la sourdine, comme le ver perce le fruit dans lequel il s’introduit ; la force seule de ses bras d’athlète et le poids extraordinaire de son corps devaient venir en aide à la patience et à la continuité du labeur pour avancer sa gigantesque tâche.

Saunder posait son instrument bien affilé et de pur acier contre le sol, puis il l’enfonçait en pesant dessus. C’était la manière d’agir la plus lente, mais la plus sûre. On n’entendait rien au dehors, on n’entendait rien, même dans le salon où M. Smith vint bientôt s’établir avec sa Bible et son garde-vue vert, ne faisant de courtes absences que les jours de paie de la maison de commerce Edward and C°.

Pour bien comprendre l’énormité de l’entreprise à laquelle on employait ainsi un seul homme, il faut savoir qu’il ne s’agissait point de percer un simple boyau où un être humain pût se glisser en rampant. C’était une galerie qu’il fallait à milords de la Nuit, une galerie où l’on pût marcher et courir.

Dès le commencement, le capitaine Paddy O’Chrane servit de mètre vivant. Une fois arrivé à la profondeur où elle devait être continuée parallèlement au plan de la rue, la galerie dut être creusée de façon à permettre à Paddy de s’y tenir debout. Cela faisait six bons pieds de hauteur.

Quant à la largeur, l’énorme corpulence du géant lui-même en donna naturellement la mesure. Partout où il passait, deux hommes pouvaient le suivre de front.

Une fois les fondations de la maison percées, la besogne marcha un peu plus vite, Saunder avait acquis de l’habitude. Chaque fois que sa houe sans manche et qu’il maniait à deux mains s’enfonçait dans le sol, un gros fragment de terre se détachait et tombait.

La nuit, des voitures venaient à la porte du magasin de soda-water et emportaient les déblais, enfermés dans de petites tonnes faciles à soulever, que Paddy montait lui-même du fond du trou.

Ceci était la partie la plus dangereuse de l’entreprise, car les voisins auraient pu s’étonner de ce mouvement extraordinaire dans un petit magasin connu pour la faiblesse de sa clientèle, mais les boutiques de Poultry ferment de bonne heure, et, dans Prince’s-Street les grands murs de la Banque elle-même étaient de fort discrets vis-à-vis.

Quant aux watchmen qui faisaient encore la police de la Cité, il est à peine besoin de dire qu’ils voyaient et passaient.

Saunder avait dans son trou une existence parfaitement réglée. Il ne sortait jamais, bien entendu : c’était cette nécessité de la séquestration qui l’avait fait choisir, ou qui avait été du moins la principale cause du choix fixé sur lui. La première condition en effet d’une entreprise de ce genre est son inviolable et absolu secret ; or, quelle meilleure garantie du secret que la captivité de l’homme dont on peut craindre l’indiscrétion — Saunder était là pour remplacer dix hommes dont il faisait la besogne et qu’on n’aurait pu enfermer comme lui sans employer la force.

Lui ne se plaignait en aucune façon de son sort. On peut dire qu’il était là de son plein gré, car la fascination n’a jamais été regardée comme violence. Saunder était enchaîné dans son trou à peu près comme Renaud dans les poétiques bosquets d’Armide. Seulement Armide manquait. — Un énorme pot de grès toujours plein de gin remplaçait cette charmante femme avec avantage.

En outre, Paddy O’Chrane, avec son éloquence sentencieuse et lardée de jurons artistement espacés, avait pris sur l’esprit grossier de l’Éléphant un excessif empire. Saunder avait une foi aveugle en tout ce que disait Paddy, et le bon capitaine n’avait garde de lui mettre en tête des pensées d’escapade.

Bien au contraire. Il faisait valoir en termes qui eussent rendu jaloux nos plus énergiques orateurs de la Chambre basse le bonheur dont était entouré Saunder. Que lui manquait-il ? n’avait-il pas un bon lit dans son trou ? ne lui donnait-on pas pour ses repas des tranches de bœuf et du porter en abondance ? Entre ses repas, n’avait-il pas du gin à discrétion et d’excellent tabac de contrebande ? Tout cela, sans parler de l’honneur de trinquer de temps à autre avec un gentleman de l’importance du capitaine Paddy O’Chrane, ancien patron du sloop le Hareng, frété par Gween and Gween de Carlisle ?…

Il y avait un point pourtant sur lequel l’Éléphant et son cornac ne pouvaient point s’accorder. L’Éléphant voulait parfois savoir où devait aboutir son travail.

— Tonnerre du ciel ! répondait alors Paddy avec conviction ; — ce que nous trouverons fera ta fortune et la mienne, pesant coquin, — que diable ! — mon véritable ami… Tu auras, — ou que Dieu nous damne tous les deux ! — une maison à trois étages dans Lambeth, et toutes les porteuses à la mer, scélérat stupide, mon camarade bien-aimé, te feront la cour, aussi vrai que tu auras pour mille livres de gin dans ta cave, — et pour mille livres de porter, Saunder, — et pour mille livres de whisky, — et pour mille livres… que Satan te berce, mille misères !

Ceci était souverainement concluant. L’Éléphant se pourléchait à l’idée de toutes ces mille livres liquides, et les faces basanées des porteuses à la mer, rendues plus séduisantes par quelques mois de solitude, souriaient en dansant une gigue autour de ses gros yeux alanguis.

— Eh bien !… eh bien !… grondait-il ; — monsieur Paddy… nous boirons ensemble

— Sans doute, épais butor, sans doute, mon digne ami. Nous boirons ensemble… ou tu boiras tout seul..... Allons ! à la besogne, mon fils, que l’enfer te brûle !

Et Saunder enfonçait son outil en terre avec une ardeur nouvelle.

Il ne faudrait pas croire, du reste, qu’il travaillât outre mesure. On ne le pressait point et c’était sagement fait, car toute l’éloquence de Paddy se serait brisée contre son apathique paresse. Il avait ses heures de travail et ses heures de repos, et peu d’ouvriers auraient pu se vanter d’être aussi bien traités que lui sous ce rapport. — En somme, il ne travaillait guère que huit heures par jour.

Il dormait seize heures.

Ceci nous explique comment Paddy pouvait vaquer à d’autres occupations et trouver le temps encore de faire un doigt de cour à mistress Burnett des Armes de la Couronne.

Saunder dormait ordinairement huit heures de suite, après quoi, il travaillait sans se faire prier pendant quatre heures. C’était une habitude prise. Désormais, le géant était réglé comme une pendule. La tâche finie, il recommençait son somme, ou bien il fumait et buvait. À coup sûr, cette vie n’était point aussi laborieuse que celle qu’il menait jadis au cirque d’Astley, et pourtant, à la longue, elle lui fut fatale. Ce repos presque constant, interrompu par un travail qui exerçait et fatiguait seulement certains muscles, vint en aide à l’action meurtrière de l’atmosphère humide et viciée du souterrain. L’abus excessif que Saunder faisait des liqueurs fortes contribua pour sa part à miner lentement son athlétique constitution. Bref, huit mois après l’ouverture de la tranchée, le géant, suivant l’expression du capitaine Paddy, ne battait plus que d’une aile. Un autre que lui n’aurait certes point résisté si long-temps à son terrible régime.

Saunder avait en hauteur un pied de plus que le capitaine. En largeur, on eût taillé dans sa corpulence quatre Paddy pour le moins. Il portait sur son torse massif une assez bonne figure, dépourvue de tous intelligents instincts, mais exprimant une tranquillité d’âme aussi complète que possible. Il est à croire que, à part le gin et les porteuses à la mer, délices promises comme récompense de ses efforts, il y avait en lui un troisième élément de patience : c’était le légitime espoir d’acquérir le droit, sa tâche une fois finie, de dormir vingt-quatre heures par jour, pour peu que l’idée lui en prît.

Le travail avançait cependant, non pas rapidement, mais toujours, et personne dans Londres n’avait eu vent de cette entreprise extraordinaire. Le succès ne paraissait point douteux. Encore quelques tonnes de terre enlevées, et un large chemin s’ouvrait du coin de Prince’s-Street aux caves de la Banque !

C’était un vaste boyau de forme semi-cylindrique, étançonné à courts intervalles par des cercles de fer, et percé en certains endroits à plus de quarante pieds au dessous du pavé de la rue. Le calcul des lords de la Nuit avait été juste. Malgré sa paresse, l’Éléphant avait accompli ce que six hommes n’auraient point pu faire ; — et quelle difficulté de tenir six hommes enfermés durant neuf mois !

Le jour où Paddy O’Chrane introduisit le cavalier Angelo Bembo dans la galerie souterraine, c’en était presque fait. La boussole avait indiqué l’exacte direction à suivre, et Paddy, en pointant un plan de la Banque intérieure, avait reconnu, depuis une quinzaine de jours environ, la nécessité de faire remonter la galerie.

Il conjecturait que quelques pieds seulement le séparaient des caves.

Bembo traversa la galerie, éclairée très suffisamment par des lampes, avec une extrême surprise. Il ne pouvait croire qu’un homme eût fait tout cela. Tandis qu’il regardait la voûte, nettement arrondie, le capitaine se retourna tout-à-coup.

— Chacun aime, sur mon âme et conscience, dit-il, — ma foi ! — à donner aux gens les titres qui leur appartiennent… Êtes-vous simple gentleman, monsieur ?

— Qu’importe cela ? demanda Bembo.

— Ah ! ah ! du diable, voyez-vous !… moi, je suis capitaine, ou que Dieu me confonde, tonnerre du ciel !

— Moi, je ne suis rien du tout, répondit Bembo.

— Ah ! ah !… murmura Paddy en touchant son chapeau ; — Votre Seigneurie se trahit, Satan me brûle !… Eh bien ! le pauvre Saunder verra un lord avant de mourir, le pitoyable drôle, voilà tout.

Paddy se remit en marche, en ajoutant philosophiquement :

— Dieu peut me damner, par Belzébuth et ses cornes ! mais il n’y a qu’un lord pour dire : je ne suis rien du tout… Il faudra que je m’habitue, moi aussi… Mais non, mille tonneaux d’aspics et de sorcières !… on me prendrait au mot !

— On n’entend rien, dit Bembo ; — sans doute votre homme dort ou se repose ?…

— Mon homme ! répéta Paddy ; — eh ! eh ! mon homme ne dort pas, sur ma parole la plus sacrée, non !… Mon homme travaille, si on peut dire qu’il soit un homme… Ce n’est pas son heure de dormir, sans cela vous l’entendriez ronfler, sur mon salut éternel !… Il fait plus de bruit en dormant qu’en travaillant… mais, Dieu me damne, milord ! — et Dieu me damnera, mille infamies ! — vous devez commencer à entendre sa musique.

Bembo prêta l’oreille et saisit les sons graves et sourds d’un râle éloigné.

— C’est sa manière de geindre, reprit le capitaine avec un juron d’élite qu’il ne nous est point permis d’écrire ; — il faut croire que ça l’amuse, car il ne cesse pas… Tenez ! voilà son lit et sa bouteille.

Paddy montrait un enfoncement pratiqué dans la paroi de la galerie, où se trouvait un véritable et bon lit. Quant à la bouteille, c’était une cruche de grès qui pouvait bien contenir six pintes.

Au bout de quelques pas, ils commencèrent à monter une pente assez raide, et bientôt le capitaine, s’arrêtant tout-à-coup, s’effaça contre la muraille.

— Si Votre Seigneurie, de par l’enfer ! veut se donner la peine de regarder, dit-il, elle verra Saunder l’Éléphant, le plus gros coquin qui soit dans les Trois-Royaumes, — et le plus grand aussi, que Dieu nous damne !

Bembo leva les yeux, et vit devant lui en effet un massif colosse qui, geignant et soufflant, relevait puis abaissait ses bras en mesure. Il n’avait point entendu le pas des visiteurs et continuait sa besogne sans se douter de leur présence.

La terre qu’il détachait par énormes fragments, à chaque effort, tombait dans une caisse disposée au devant de lui et, de temps à autre, il vidait la caisse pleine dans une de ces tonnes dont nous avons parlé. À quelques pas derrière lui, sur une table, il y avait une pendule, une boussole, un niveau et quelques instruments de calcul. C’était la place du capitaine Paddy O’Chrane.

Bembo contempla quelque temps avec une muette surprise cette machine humaine dont tout ce qui l’entourait disait l’extraordinaire puissance. Le géant était à demi nu. La lumière de la dernière lampe tombait d’aplomb sur ses épaules baignées de sueur. On voyait ses muscles saillir et s’effacer tour-à-tour, et les athlétiques proportions de son torse ressortaient, dépassant de si loin la mesure humaine que Bembo croyait rêver. Il attendait avec une sorte de curiosité craintive que le géant se retournât, tant il pensait voir de terrible énergie sur le visage porté par un tel corps.

Paddy jouissait à part soi de l’étonnement de son hôte. Saunder était à lui, et c’était, il faut l’avouer, un animal assez rare pour qu’on pût éprouver en le montrant aux gens un léger mouvement d’orgueil.

— Eh bien, milord ?… dit-il enfin avec cette vaniteuse modestie du sportman qui exhibe son meilleur cheval à l’admiration d’un visiteur ; — de par tous les diables, eh bien !… comment trouvez-vous mon petit Saunder ?

— C’est inconcevable ! murmura Bembo ; — sans bruit… sans chocs, il entame le sol…

— Comme si c’était un pudding, damnation ! milord, n’est-ce pas ? interrompit le capitaine. — On chercherait long-temps, je vous le jure sur l’honneur, par le nom de Dieu et le nom du diable, — car il en faut pour tous les goûts, ou que j’aie le cou tordu par une femelle de démon, tempêtes ! — on chercherait long-temps avant de trouver un coquin de sa taille aussi bien stylé… C’est moi qui l’ai dressé, milord.

— Il a l’air bien fatigué ! dit Bembo.

— Voici l’heure où il se repose, milord.

Au moment où Paddy achevait ces mots, la petite pendule se prit à sonner onze heures, — l’Éléphant laissa aussitôt tomber son outil et poussa un long soupir de contentement.

— À la bonne heure, Saunder, à la bonne heure ! s’écria Paddy d’un ton paternel ; vous savez compter, mon fils… buvez ce verre de gin, triste créature, pardieu ! à la santé de Sa Seigneurie.

Saunder se retourna et Bembo faillit jeter un cri de surprise à la vue de la physionomie éteinte, souffrante, débonnaire, que montra le géant. Par derrière, on devait penser que Saunder avait un de ces visages qui font trembler les faibles et arrêtent l’homme le plus résolu ; par devant, on ne trouvait en lui qu’un enfant de taille colossale, perdant par un absolu défaut d’intelligence et de volonté le bénéfice de sa force physique.

À l’aspect de Bembo, il porta la main à son front découvert, comme s’il eût voulu soulever une coiffure absente. En Angleterre, où le chapeau d’un gentleman semble rivé à son crâne, ce geste est plus significatif que partout ailleurs. — En même temps, Saunder se prit à sourire innocemment et baissa les yeux comme aurait pu faire un enfant timide.

— Il est stylé, dit le capitaine avec une laconique emphase ; — stylé et dressé, que Dieu me punisse !… dressé par moi.

Saunder avala d’un trait l’énorme verre de gin que lui présentait Paddy.

Sa figure blafarde et bouffie ne s’anima point. Seulement il murmura en passant la langue sur ses lèvres :

— Bon !… monsieur Paddy, bon !

— Je crois bien, gros ivrogne, mon ami, sac à gin stupide, répliqua doucement le capitaine ; — je crois bien, de par l’enfer !… L’avez-vous assez regardé, milord ?

Bembo fit un geste de pitié que Paddy interpréta comme une affirmation.

— Va te coucher, dit-il, misérable éponge, mon camarade… Dors bien, et, — que le diable t’emporte ! — ne fais pas de mauvais rêves.

Saunder se glissa de son mieux entre Bembo et la muraille. L’instant d’après, il ronflait comme un cyclope.

Paddy attira Bembo vers sa table et versa deux verres de gin.

— Milord, dit-il, vous avez tout vu… Je bois à la santé de Votre Seigneurie, que l’enfer m’attende !… et m’attende long-temps, de par Dieu !

— Cela ne m’apprend pas où en est la besogne, répliqua Bembo.

Paddy prit son air le plus grave et sa parole la plus sentencieuse.

— Tonnerre du ciel ! dit-il en montrant un petit papier gras couvert de chiffres assez mal alignés ; — pour ce qui est du calcul, que diable ! nous autres marins ne sommes pas des manchots… Sur le sloop le Hareng, triple ouragan ! — par ma foi ! — j’ai fait des opérations plus difficiles que cela… Nous sommes sous les caves, milord, à dix pas du magot.

Comme Bembo n’avait nul moyen de vérifier cette assertion, et que le temps pressait, il retourna sur ses pas, suivi du capitaine qui lui fit courtoisement la conduite jusqu’à la rue, et lui souhaita cordialement la damnation éternelle.

M. Smith était déjà parti.

Bembo remonta dans son cab et se fit mener de toute la vitesse du cheval dans White-Chapel-Road. Arrivé à l’angle d’Osborn-Street, il paya son cocher et descendit pour continuer sa route à pied jusqu’à Bakers-Row.

Arrivé là, il frappa vivement à la porte d’une vaste maison qui s’ouvrit aussitôt. Derrière la porte se tenaient deux hommes sans armes apparentes, mais dont le vigoureux aspect disait suffisamment que, la porte ouverte, il restait encore une barrière à franchir.

— Qui demandez-vous, gentleman ? dit l’un d’eux.

— Le conseil de la Famille, répondit Bembo.

— Qu’êtes-vous ?

— Lord de la Nuit.

— Votre Seigneurie est en retard, dit l’autre portier, ou sentinelle, — en s’écartant pour livrer passage. — Milords sont assemblés depuis une heure.

Bembo monta rapidement un grand escalier bien éclairé et fut bientôt introduit dans ce spacieux salon où lady Jane B…, au sortir de la cave empestée du purgatoire, avait échangé les vingt mille livres de son royal protecteur contre le diamant de la couronne.

Autour de la large table, recouverte d’un tapis vert qui occupait le centre du salon, une vingtaine d’hommes étaient assis.

Au milieu de la table, sur un fauteuil plus élevé, ressemblant à peu près à ce trône où s’asseyait dans la chapelle souterraine de Sainte-Marie-de-Crewe le moine à la simarre de soie, siégeait M. le marquis de Rio-Santo.


XXXV


LE CAVALIER ANGELO BEMBO


Ce n’était pas seulement le trône qui ressemblait au siège du chef des faux moines de Sainte-Marie, il y avait, entre cette grave réunion d’aujourd’hui et l’assemblée des bandits attablés pour une orgie, d’autres points de comparaison.

Frank Perceval, introduit subitement dans ce salon brillamment éclairé, eût sans doute reconnu plus d’une physionomie, et, parmi ces voix, plus d’une l’aurait fait tressaillir.

Il y avait, comme nous l’avons dit, une vingtaine de personnages attablés. C’étaient, presque sans exception, des hommes d’apparence distinguée et possédant ce vernis que donne l’usage du monde aristocratique. Quelques uns avaient, il est vrai, pénétré dans ce monde à l’aide de faux titres et de noms supposés, mais la plupart y possédaient leurs entrées par droit de naissance.

Ils avaient descendu, marche à marche, l’échelle du vice, au bas de laquelle est le crime.

C’étaient, pour le plus grand nombre, des brigands de qualité. — Nous les passerons rapidement en revue, gardant seulement le silence sur leur chef, M. le marquis de Rio-Santo, dont l’histoire ne peut être faite en un chapitre.

À sa droite se tenait le docteur Moore, qu’on regardait généralement comme son confident et son ami. — Après le docteur Moore, que le lecteur connaît fort suffisamment, venait un gentleman de fière tournure et d’apparence militaire, qui parlait haut dans la discussion et prétendait parfois, mais en vain, tenir tête au marquis. C’était sir George Montalt, colonel du régiment de ***, aussi célèbre pour ses nobles façons et la fastueuse générosité de son hospitalité que pour ses dettes innombrables. Sir George avait mangé, fort galamment du reste, une fortune d’un demi-million de livres, et ne possédait plus que ses biens substitués, ce qui ne l’empêchait point de jeter l’or par les fenêtres avec une profusion tout à fait chevaleresque. À cette profusion il fallait un aliment ; — sir George s’était fait voleur après avoir été dupe.

Ceci est une bien vieille histoire.

Après lui venait le banquier Fauntlevy, qui devait occuper Londres entier peu de mois après et rassembler autour de son échafaud les plus belles fleurs de nos salons fashionables. Fauntlevy était l’ami intime de l’un des frères du roi ; il avait la confiance de tout le West-End et la méritait, car il ne fit pas perdre un farthing à sa noble clientèle. Le commerce seul eut à se plaindre de lui et l’on n’avait rien à craindre de cet étrange et brillant larron dès qu’on portait un nom inscrit au Peerage ou même au Baronetage du Royaume-Uni.

C’était un beau jeune homme à la blonde chevelure, au sourire féminin, à la taille élégamment serrée dans un frac noir d’une coupe incomparable. Il était aussi fastueux que sir George, et sa maison de Pimlico faisait honte au palais de Saint-James.

Le dossier de son procès contenait quatorze mille faux. — Le frère du roi sollicita sa grâce et vint le visiter dans sa prison. Mais quatorze mille faux ! Le ravissant banquier fut pendu.

Vous rencontreriez dans Londres, lecteur, plus d’une lady de trente et quelques années qui porte, en un petit médaillon, comme une relique sainte, une mèche de cheveux blonds, disposée de façon à figurer la date : 29 mai 183.. Ce sont des cheveux du beau Fauntlevy.

Au delà du banquier fashionable s’asseyait un personnage carré, puissamment barbouillé de tabac et respirant à pleine bouche l’odeur subtile et brûlante du rhum des Antilles. Ce personnage, à part la faiblesse qu’il avait de s’approprier le bien d’autrui, était un très saint homme. On parlait de lui depuis quelques mois pour être promu au bénéfice vacant de feu le doyen de Westminster, et, soit dit avec tout plein de respect pour le clergé protestant d’Angleterre, il n’y avait pas beaucoup moins de droits qu’un autre. — Ce révérend avait nom Peter Boddlesie. Il ne possédait alors qu’un mince bénéfice, de deux cents livres, et ses supérieurs, avec lesquels il frayait, touchaient par mois des milliers de guinées.

Il fallait bien que le révérend Boddlesie trouvât moyen d’allonger honnêtement sa prébende.

Le clergé est ainsi constitué chez nous. Aux uns des millions, aux autres la famine. — Il y a des gens qui ont grand appétit et attendent, pour devenir des saints, un bénéfice convenable.

Le révérend Peter Boddlesie était un des membres les plus utiles de la Famille : nous n’avons pas besoin de dire comment.

Notre noblesse est comme notre clergé. — Après le révérend, nous trouvons un Honorable, John Peaton, fils cadet du marquis de ***. Ici encore, tout aux uns, rien aux autres.

John Peaton était un grand jeune homme dont les traits maladifs et fatigués n’exprimaient rien, sinon cette stupide apathie que la débauche et l’ivresse mettent si souvent sur le visage de nos jeunes lords. Il faisait sa partie à l’occasion, lorsque la Famille avait besoin d’un nobleman pour jouer quelque bout de rôle dans une intrigue ; mais c’était un assez triste acteur. — En revanche, il étrillait un cheval mieux que pas un palefrenier, et pouvait avaler vingt-quatre douzaines d’huîtres de suite, pourvu qu’il les accompagnât de six flacons de porto.

Autant l’Honorable John était inutile, autant son voisin se trouvait être indispensable à la société. Ce voisin, homme de quarante ans, regardant les gens de côté, à la dérobée, et doué, depuis le menton jusqu’au sinciput, de la physionomie d’un observateur, n’était rien moins que S. Boyne, esq., surintendant du metropolitan-police. Grâce à lui et à l’un des sous-commissaires de la Cité, qui siégeait un peu plus bas, la Famille vivait en paix ou à peu près avec la police. Mais cette paix-là lui coûtait fort cher.

S. Boyne, esq., était peut-être le seul lord de la Nuit qui pût soutenir sans danger un avis contraire à celui de Rio-Santo. C’était une puissance dans le conseil, bien qu’il fût homme de peu en définitive. Néanmoins, son opposition ne dépassait jamais certaines bornes, parce que S. Boyne, esq., avait de bonnes raisons pour être persuadé que Rio-Santo, — M. Edward, — avait en haut lieu des habitudes telles que, d’un mot, il eût pu mettre S. Boyne, esq., sur le pavé.

Or, S. Boyne, esq., se rendait justice. Il savait que, le jour où il perdrait ses fonctions de police, toute son influence disparaîtrait.

Assis à côté du magistrat, se prélassait un lord…

Un lord ? — Mon Dieu, oui. Un véritable lord, portant couronne de vicomte au dessus de son écusson normand, un noble lord, pouvant faire remonter ses preuves au delà de la conquête, le petit-fils d’un compagnon de Guillaume, le chef d’une famille dont la devise dit : craignez honte, tout comme celle des ducs de Portland.

Que voulez-vous ! voilà ce qui arrive. On a un nom chevaleresque et une magnifique fortune, mais on a l’esprit faible, sinon vicieux a priori. On regarde autour de soi ; on ne voit, aussi loin que peut se porter la vue, que lords plongés jusqu’au cou dans une orgie sans fin, stupide, insensée, abrutissante. — On est lord : on a le droit de faire comme les lords. — On se jette à corps perdu dans leur vie, vie de duels, de dettes, de rapts, coupée par quelques séances de représentations gravement hypocrites.

L’or coule à flots, puis l’or s’épuise et manque.

Que faire ?

Caton mourrait. D’autres s’arrêteraient et demanderaient au travail l’expiation d’une vie de folie. — Eh bien ! quelques uns meurent non pas comme Caton, mais comme Clarence, noyé dans une tonne de Malvoisie. Quelques uns se suicident, non par pudeur, mais par fatigue et lâcheté. — Les autres cherchent dans la politique une veine à exploiter, un marché à faire. Ils se vendent, bien ou mal, suivant qu’il leur reste un lambeau plus ou moins écorné de ce fier manteau de considération et d’honneur où s’enveloppaient leurs pères.

Et, quand ils ne peuvent pas se vendre, ce qui se rencontre, car on n’a pas toujours besoin à la Chambre haute d’un soudoyé de plus, ils cherchent…

On en a vu, et combien, hélas ! vivre du jeu qui les avait ruinés, du sport qui les avait réduits à la mendicité.

Nobles bohémiens, ils s’en vont par le monde pêchant avec le propre hameçon qui les a pris jadis.

Lord Rupert Bel…, vicomte Clé…, n’avait pas pu se vendre.

À sa gauche, un gentleman rose et propre, portant sur un nez mince et blanc de belles lunettes d’or, touchait à peine son fauteuil et se dressait dans toute la rigide tenue de l’étiquette britannique. Ce gentleman était le personnage important de la séance, parce que sa qualité de sous-caissier central de la Banque le mettait à même de fournir tous les renseignements nécessaires pour le grand acte de spoliation que méditait la Famille. Il s’appelait William Marlew et ne donnait ses bonnes, grâces qu’à ceux qui l’appelaient sir William.

Après lui venaient plusieurs employés du gouvernement et un juge.

De l’autre côté de la table se trouvait la partie véritablement militante du conseil de la Famille. Ceux que nous venons de nommer, à l’exception du docteur Moore, payaient plutôt de leur position que de leurs actes, les autres étaient de véritables bandits, agissant, combinant, et servant de tête aux cent mille bras de l’association.

Là nous retrouvons le pauvre aveugle, sir Edmund Makensie, M. Smith, dépouillé de son garde-vue vert et de son air cafard, qui n’eût point cadré avec son titre belliqueux de major Borougham ; sir Paulus Waterfield, le docteur Müller, dans la personne duquel nos lecteurs eussent reconnu le bijoutier Falskstone, et deux ou trois autres, audacieux et intelligents coquins qui, comme M. Jédediah Smith et le docteur Müller, venaient en droite ligne de Botany-Bay.

Chacun, dans cette étrange assemblée, discutait gravement et avec une convenance qui eût fait grande honte à nos réunions parlementaires.

Lorsque Bembo fut introduit dans la salle, la parole était à William Marlew, sons-caissier central de la Banque. —

J’affirme, déclamait-t-il avec une affectation de gravité pédantesque, — et, si j’ose le dire, je prétends que le moment est fort judicieusement choisi pour opérer la soustraction dont est cas… Je crois être, par ma position, à même parler sur ce point avec une certaine autorité… je dirai même avec quelque consistance…

— Écoutez ! écoutez ! murmura lord Rupert qui bâilla, se croyant à la Chambre haute.

— Je remercie le noble lord de sa bienveillante interruption, poursuivit le bureaucrate, et je maintiens… Bien plus ! j’avance que les caves de notre administration n’ont jamais contenu autant de matières d’or, monnayées ou non…

Un murmure approbateur courut par l’assemblée, ce qui porta lord Rupert à répéter :

— Écoutez ! écoutez !

— Je remercie sincèrement Sa Seigneurie de son encouragement obligeant, et je dis… messieurs ce sont des chiffres !… la Banque n’a pas moins de vingt-cinq millions sterling en caves.

Comme si l’énoncé de cette somme monstrueuse (six cent vingt-cinq millions de francs) eût eu le pouvoir de percer les murailles pour arriver jusqu’à la tourbe impure qui croupissait non loin de là dans le Purgatoire, le tuyau acoustique se prit à vomir un sourd et frémissant murmure, auquel se joignit le murmure avide de l’assemblée.

— Vingt-cinq millions sterling ! répéta l’aveugle Tyrrel dont les yeux scintillèrent.

— C’est un beau denier, dit S. Boyne, esq., en se frottant les mains.

— Bien employée, ajouta le banquier Fauntlevy, cette somme pourrait doubler en six mois dans le commerce.

— Et quelle sera la part de chacun de nous ? demanda d’un air tout content le révérend Boddlesie, futur doyen de Westminster.

— C’est une question d’arithmétique, monsieur, répondit le caissier ; — une simple division…

— Sir William, interrompit Rio-Santo, — veuillez nous dire quelle est la somme, en billets au porteur, que peuvent contenir les coffres de la Banque.

— Ceci me semble sans intérêt, milord, attendu que les billets ne représenteront plus bientôt que des valeurs absentes… Néanmoins, pour satisfaire Votre Seigneurie, je répondrai… permettez…

Marlew compta sur ses doigts et reprit :

— Les coffres et portefeuilles peuvent contenir, en billets dont je ne donnerais pas six pence, le double des valeurs en caves.

— C’est bien, monsieur, dit Rio-Santo.

Bembo venait de s’approcher de lui pour lui faire son rapport.

— Milords, reprit presque aussitôt le marquis, votre juste impatience va être enfin satisfaite… dans la nuit d’après-demain, nous serons introduits à la Banque.

La gravité de l’assemblée ne put tenir à cette bienheureuse annonce, et un joyeux hurrah fit retentir les lambris de la salle. Dans ce concert de clameurs triomphantes, on put distinguer le fausset aigrelet de l’homme de police, S. Boyne, esq., et la basse chantante de l’homme d’église, le révérend Boddlesie, lequel lança son chapeau en l’air et le rattrapa fort adroitement.

Les gens du Purgatoire entendirent sans doute ces acclamations, car le tuyau acoustique jeta dans la salle, en guise de réponse, un cri amer et railleur.

— Il est quelques mesures à prendre, continua Rio-Santo, pour lesquelles, je pense, le conseil me donnera plein pouvoir…

— Assurément ! assurément ! répondit-on de toutes parts.

Il n’y eut que lord Rupert qui fit une variante à cette réplique en disant :

— Écoutez ! écoutez !

— Sir William aura la bonté de se rendre sur les lieux, poursuivit encore Rio-Santo, pour pointer le plan des caves et donner à nos hommes toutes les indications nécessaires… car il faut de la célérité autant que de la prudence… Sir William indiquera en outre les dépôts de bank-notes, bien qu’il semble dédaigner ce butin…

— Une fois la Banque ruinée… commença le caissier.

— C’est juste, monsieur, — mais vous ferez ce que je vous demande. — Quant aux mesures de précaution, cela regarde messieurs de la police ; nous pouvons nous reposer sur leur zèle. Je me réserve d’ailleurs de mettre sur pied le ban et l’arrière-ban de la Famille pour faire émeute au besoin sur différents points et occuper la force armée… Ne vous étonnez donc point, milords, si tous nos hommes sont convoqués à la fois.

Le docteur Moore, qui n’avait pas encore prononcé une seule parole, jeta sur le marquis un regard perçant et furtif ; ces derniers mots lui semblèrent couvrir un dessein secret. — L’aveugle et lui échangèrent un imperceptible signe d’intelligence.

Du moins, un observateur l’eût pensé ainsi ; mais, en définitive, nous craindrions d’abuser de la confiance du lecteur en lui affirmant trop positivement que la qualité de lord de la Nuit donne aux aveugles la faculté de converser par signes.

Quoi qu’il en soit, si Moore et Tyrrel soupçonnaient que M. le marquis de Rio-Santo gardait pour lui-même une bonne partie de sa pensée, ils ne se trompaient nullement. Le pillage de la Banque n’était qu’un accessoire de son grand projet, un détail de son plan. Ces billets au porteur, dont le rose et blond caissier faisait fi, acquéraient pour Rio-Santo une valeur sans prix, par cette circonstance que, entre ses mains, ils devenaient une arme et déterminaient tout d’un coup la banqueroute du premier établissement financier de l’Angleterre, la ruine de l’un des plus solides appuis du gouvernement.

Dans son projet, il ne s’agissait pas seulement d’enlever à la Banque son fonds de garantie, il fallait l’obliger à proclamer la perte de ce fonds, à suspendre ses paiements, à reconnaître enfin que toutes les bank-notes répandues à profusion sur tous les points des Trois-Royaumes n’étaient plus que de vains chiffons.

Quant à la réunion de tous les hommes de la Famille, c’était une autre affaire. Il s’agissait d’une émeute en effet, mais ce n’était pas tout à fait pour protéger l’enlèvement de l’or de la Banque. L’émeute devait porter plus haut et avoir un autre résultat.

Les lords de la Nuit se séparèrent, et eurent cette nuit-là, sans doute, de bien beaux rêves de fortune. Sir George Montalt et John Peaton se virent à la tête des plus belles meutes du royaume ; lord Rupert fit courir à Epsom, comme dans son bon temps, et joua le whist à cent guinées la fiche ; S. Boyne, esq, se fit meubler un somptueux hôtel dans le Strand et donna un cachemire d’un certain prix à mistress Boyne ; Fauntlevy mit sous ses pieds la maison Rottschild et prêta un million sans intérêt à S. A. R. le duc de…, frère du roi ; enfin, le révérend Boddlesie, évêque de Londres, s’assit au parlement et y ronfla ministériellement, comme c’est le droit et le devoir de tout pair ecclésiastique…

Moore regagna sa maison de Wimpole-Street. Durant toute cette journée, il ne s’était point occupé de Clary Mac-Farlane ; cette nuit encore, il l’oublia pour se creuser la cervelle et tâcher de voir clair dans les projets de Rio-Santo. Pendant ces vingt-quatre heures, la pauvre Clary, dont on avait changé le régime, n’eut à souffrir que de sa solitude, de ses craintes et de ses regrets. Rowley avait reçu l’ordre de lui donner de la nourriture, afin qu’elle pût supporter mieux le choc galvanique auquel le docteur voulait la soumettre. Ce fut un répit, — un sursis entre ses tortures et le dernier acte de son martyre.

Le marquis de Rio-Santo remonta dans son équipage avec le cavalier Angelo Bembo. Il était si puissamment préoccupé qu’il n’avait même pas songé à s’informer auprès du docteur Moore de l’état présent de Mary Trevor.

Pendant toute la route, il garda le silence, murmurant seulement de temps à autre quelques paroles décousues, où l’on n’eût pu saisir que des lambeaux de sa pensée.

Au moment où sa voiture s’arrêtait dans Belgrave-Square, il prit la main de Bembo et la serra fortement.

— Ange, dit-il, l’heure approche. J’aurai besoin de vous tout entier… S’il est au monde quelqu’un que vous aimiez, pensez à lui cette nuit et demain ; car après ce terme vous êtes à moi, Ange, n’est-ce pas ?

— Je suis à vous, don José, répondit Bembo, tout à vous !

Puis, quand Rio-Santo l’eut quitté pour se retirer dans son appartement, Bembo, resté seul, répéta lentement et avec mélancolie :

— S’il est au monde quelqu’un que vous aimiez… Pauvre fille !

Au lieu de monter à sa chambre, il se glissa doucement le long du corridor sur lequel s’ouvrait la chambre d’Angus Mac-Farlane, et vint s’accouder à l’appui de la fenêtre basse, située vis-à-vis du lord’s-corner.

Anna était toujours dans la chambre où nous l’avons vue, toujours aussi dans cette bergère qui lui servait de lit. — Mais elle était bien pâle et bien changée. Ses yeux rougis avaient dû beaucoup pleurer. Jusque dans le sommeil qui l’avait surprise, elle gardait une attitude douloureuse et comme épouvantée.

La lumière d’une bougie éclairait doucement son visage où passaient, visibles comme en un miroir, les enfantines appréhensions de ses rêves. — Bembo la contempla long-temps en silence.

— S’il est au monde quelqu’un que j’aime… murmura-t-il enfin. Oh ! oui… c’est un amour d’hier, qu’il faudra oublier demain… un amour sans passé comme sans avenir… Mais je l’aime… je l’aime comme je n’ai point aimé encore et comme je n’aimerai plus.

C’était une de ces rares nuits où l’hiver de Londres revêt le manteau de frimas des contrées polaires. Le givre scintillait aux branches étiolées des arbres qui masquaient les derrières d’Irish-House, et renvoyait, colorés bizarrement en d’innombrables nuances, les rayons assombris de la lune à son couchant. — La rue était déserte sous la fenêtre. On entendait seulement au loin dans Grosvenor-Place le roulement étouffé de quelque voiture attardée.

— Je n’ai que cette nuit, reprit Bembo, et cette nuit est déjà bien avancé… Pauvre douce enfant ! je n’aurai pas même le temps de jouir du bonheur qu’aura sa mère à la revoir…

Une demi-heure après, la petite porte par où le prince Dimitri Tolstoï avait été introduit dans Irish-House s’ouvrit sans bruit, et le cavalier Bembo traversa doucement la rue. — C’était à ce moment où Londres entier dort, où les voitures elles-mêmes cessent de tourmenter le pavé. Aucun son ne troublait le silence absolu de la nuit. — Bembo mesura de l’œil la distance qui le séparait de la fenêtre où brûlait la bougie d’Anna, et tâcha de lancer sur le balcon une échelle de soie, relique d’une aventureuse et insouciante jeunesse, qu’il avait apportée.

Il n’y put point réussir.

Heureusement il était agile et homme d’expédients. Son poignard fiché entre les briques lui servit de marchepied, et, moitié à l’aide de cet appui, moitié par le secours des saillies, il parvint à mettre sa main sur le balcon.

Les preux des anciens jours ne s’y prenaient pas autrement pour escalader les citadelles.

Une fois sur le balcon, il attacha solidement son échelle de soie aux barres de fer ; car, après être monté, il s’agissait de redescendre, et de redescendre deux.

Anna Mac-Farlane s’éveilla en sursaut. Le poing de Bembo, enveloppé d’un mouchoir, venait de briser l’un des carreaux de la croisée. L’instant d’après, l’espagnolette, luxe rare à Londres, jouait en grinçant, et Bembo sautait dans la chambre.

L’air frais du dehors fit irruption à l’intérieur en même temps que Bembo, et la flamme de la bougie, vivement soufflée, se pencha, n’éclairant plus que vaguement les objets. Anna, qui avait fait d’abord un mouvement pour s’enfuir, s’élança en poussant un cri de joie et vint tomber entre les bras de Bembo étonné.

— Stephen ! oh ! mon cher Stephen ! s’écria-t-elle, — Dieu vous envoie enfin à mon secours !

Un douloureux frisson courut par tous les membres de Bembo. Il se sentit presque défaillir à ce mot qui brisait d’un seul coup des espérances déjà bien chères.

— J’ai tant prié ! reprit Anna d’une voix qui allait jusqu’au fond du cœur de Bembo ; — j’ai tant prié, mon Stephen !… Dieu m’a exaucée… Je savais bien, allez, que mon salut me viendrait de vous.

La flamme de la bougie se redressa en un moment de calme. Anna découvrit son erreur, qui prenait sa source, non pas tant dans la ressemblance des deux jeunes gens que dans sa préoccupation, à elle, qui avait constamment Stephen pour objet. Elle se dégagea, effrayée, et se réfugia en courant à l’autre bout de la chambre. Là, elle se tapit, collée à l’angle du lambris.

Bembo ne la suivit point. Plus il la voyait belle et virginale et charmante dans son naïf effroi, plus son cœur se serrait.

— Stephen ! murmura-t-il en lui-même ; — où donc est ce Stephen qu’elle aime et qui l’abandonne aux mains des ravisseurs ?… Oh ! fou que je suis ! voilà que je hais cet homme maintenant… Ne devais-je pas m’attendre à cela ?… Elle est si belle !…

Il s’arrêta et acheva en un long soupir de regret :

— Mon Dieu ! que je l’aurais aimée !

Anna, cependant, la pauvre enfant, s’effrayait de plus en plus à voir cet étranger immobile, qui la contemplait sans trêve et avait sur son visage une expression qu’elle ne savait point définir. Elle trembla d’abord un peu, puis bien fort ; puis de grosses larmes vinrent à ses yeux ; puis encore des sanglots éclatèrent, tandis qu’elle tombait, terrifiée, sur ses deux genoux, en disant :

— Je vous en prie !… je vous en prie, ayez pitié de moi !

Bembo tressaillit à cet appel qui vint changer le caractère de son émotion. Il eut pitié en effet, il eut cette douce et tendre pitié qui est l’un des déguisements de l’amour, et qui peut mettre par surprise, des larmes dans les yeux d’un homme.

— Je la rendrai à son Stephen, pensa-t-il en sentant son cœur s’amollir jusqu’à la faiblesse ; — je lui dirai de la faire bien heureuse… L’aimera-t-il comme je l’aime ?

Ce n’était pas une réponse. Anna joignit ses petites mains avec désespoir et chancela.

Bembo se précipita vers elle.

— Ne craignez rien, dit-il si doucement qu’Anna se sentit presque ravivée ; ne craignez rien de moi, madame ; ma présence ne doit point vous causer de frayeur.

Il lui prit la main et la releva en ajoutant avec tristesse :

— Entre nous deux, ce n’est pas vous qui avez sujet de craindre ou d’implorer.

Anna ne comprit point, mais elle se rassurait peu à peu à l’aspect de cette physionomie noble et franche, qu’elle n’avait vue jusqu’alors en quelque sorte qu’au travers du trouble de sa première épouvante.

— Comment êtes-vous ici, monsieur ? demanda-t-elle pourtant avec un reste de défiance.

Bembo l’avait presque oublié. Cette question le rendit tout-à-coup au sentiment de la réalité. Il mesura les obstacles qui lui restaient à vaincre ; il se souvint du lieu où il était. Les valets du lord, éveillés par hasard, n’auraient point de peine à s’opposer à sa sortie. Le moindre bruit, la moindre résistance de la pauvre recluse, pouvait refermer sur elle les portes du lord’s-corner.

Oh ! que Bembo eût trouvé bientôt un expédient sans ce malheureux nom de Stephen, jeté comme un voile pesant et froid sur ses ardents espoirs de tout à l’heure ! — Mais la tristesse conseille mal. L’imagination replie ses ailes à son contact glacé. — Bembo garda durant une minute un silence plein d’embarras.

Cependant il fallait agir. Le front d’Anna se rembrunissait de nouveau et son regard disait éloquemment le retour de son inquiétude.

— Madame, dit enfin Bembo, je suis ici pour vous sauver.

Et, surmontant avec effort une instinctive répugnance, il ajouta, en tâchant de sourire :

— Ne devinez-vous pas ?… je viens de sa part.

— De sa part ! s’écria miss Mac-Farlane dont le visage exprima tout-à-coup une confiance sans bornes.

— De la part de Stephen, dit tout bas le cavalier Bembo.

Anna sauta joie. Elle riait et pleurait en même temps. Bembo détourna la tête ; elle ne s’en aperçut point.

— Vous venez me chercher, disait-elle ; — je vais le revoir… revoir Clary… tout ce que j’aime… Merci ! Oh ! vous aussi, je vous aimerai !

Bembo souffrait cruellement ; mais il eut la force d’employer jusqu’au bout son généreux stratagème.

— Venez ! murmura-t-il ; — Stephen vous attend.

Il souleva dans ses bras la jeune fille, qui n’opposa point de résistance, et commença à descendre l’échelle de soie avec précaution.

Bembo tournait le dos à Irish-House qu’Anna regardait au contraire.

La descente se faisait bien lentement, car l’échelle oscillait à chaque mouvement. À moitié chemin de la fenêtre au sol, Bembo crut entendre derrière lui, dans la maison de M. le marquis de Rio-Santo, le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait.

Il continua de descendre.

Quelques marches plus bas, il sentit Anna frémir entre ses bras.

— Voyez… voyez ! dit-elle avec effroi ; — un fantôme qui glisse parmi les branches de ces arbres…

Bembo essaya, mais en vain, de se retourner. — Anna regardait toujours le fantôme, qui descendait, lui aussi, le long de l’un des troncs d’arbres plantés derrière Irish-House. Arrivé au niveau du mur de la cour, il s’y cramponna et demeura un instant comme indécis.

C’était un homme demi-nu, dont on apercevait les membres étiques et la poitrine velue, aux obliques rayons de la lune.

Anna se mourait de peur.

Enfin Bembo mit le pied sur le dernier degré de l’échelle. — À ce même instant on entendit la chute d’un corps sur le pavé. C’était le fantôme qui venait de sauter dans la rue.

En sorte que nos deux fugitifs et cet homme touchèrent en même temps le sol et se trouvèrent en présence.

Bembo hésita. — L’homme s’appuya, épuisé, au mur qu’il venait de franchir, et une voix chevrotante s’éleva dans le silence de la nuit. Cette voix chantait :


80

80


— Mon père ! s’écria Anna en se dégageant des bras de Bembo pour s’élancer vers le chanteur, — c’est la voix de mon père !

Angus, — c’était bien lui, — fit un pas vers sa fille, dont il avait reconnu la voix ; mais, presque aussitôt, saisi d’une mystérieuse horreur, il se recula, chancelant.

— Toujours les ombres de celles qui sont mortes ! murmura-t-il avec détresse.

— Mon père ! mon bon père ! dit encore Anna.

— Laissez ! laissez-moi ! s’écria Angus ; — je les ai vues…

Et comme Anna voulait mettre ses bras autour de son cou, il la jeta violemment sur le pavé et s’enfuit en criant :

— Toutes deux !… toutes deux !

Bembo le perdit de vue au détour de Belgrave-Lane. Il reprit dans ses bras Anna évanouie et l’emporta.

Le lendemain, M. le marquis de Rio-Santo trouva vide le lit du laird. Il ne put confier à personne ses inquiétudes, car, de toute cette journée, le cavalier Angelo Bembo ne se montra point à Irish-House.


XXXVI


ANGE GARDIEN.


Bien qu’Aristote n’ait point pris la peine de tracer des règles pour le roman, et qu’Horace ait jugé à propos de garder le silence à ce même sujet, nous avons tâché, dans notre profonde vénération pour les autorités classiques, de nous rapprocher autant que possible de ces belles règles d’unité qu’ils ont posées comme étant la condition nécessaire de tout drame. Jusqu’ici, nos personnages n’ont point perdu de vue le dôme majestueux de Saint-Paul de Londres ; jusqu’ici, notre histoire a tourné dans le cycle étroit d’une semaine.

Mais le moment arrive où il nous faudra franchir tout-à-coup le temps et l’espace, où nous serons forcés de mettre des mois entre les scènes de notre drame, et où notre action prendra la poste pour élire domicile dans les sauvages bruyères de l’Écosse du sud ; — Ceci est, à coup sûr, un grand malheur, et personne ne pourra nous blâmer d’en exprimer d’avance nos vifs et bien sincères regrets.

En attendant, nous avons repris un à un tous nos personnages mis à l’écart dans la deuxième partie de ce récit, où l’attention du lecteur est presque exclusivement portée sur Susannah et Brian de Lancester ; nous avons suivi chacun d’eux dans leurs efforts bons ou méchants, dans leurs sentiments, dans leurs aventures, et le cours naturel de ces divers récits, convergeant au même but, nous ramène à cette journée où Brian de Lancester creva Ruby, son beau cheval, et affronta le feu des horse-guards pour apporter une fleur aux pieds de Susannah.

Ce fut la veille de ce jour, en effet, que M. le marquis de Rio-Santo fut mis en danger de mort par l’étreinte furieuse de Mac-Farlane ; ce fut le matin même, vers trois heures après minuit, que le cavalier Bembo enleva la plus jeune fille du laird à sa prison du coin-du-lord.

C’était par conséquent le soir de ce même jour que Frank Perceval devait se rendre devant Saint-Jame’s-Theatre, au rendez-vous fixé par la comtesse Ophélie.

Mais il se passa bien des choses entre la réception de cette lettre et l’heure du rendez-vous, où M. le marquis de Rio-Santo devait attendre en vain son partner…

Il y avait un lien secret, un lien étroit entre le docteur Moore et l’aveugle Tyrrel. Ce dernier avait reçu du docteur un de ces bienfaits qui ne se paient point, et lui en gardait une sorte de reconnaissance. Leur intérêt, d’ailleurs, les rapprochait énergiquement : ils voulaient partager la succession du marquis de Rio-Santo. Tous deux demeuraient dans Wimpole-Street : Tyrrel, au numéro 9 ; Moore, au numéro 10, leurs maisons se touchaient [19].

Leurs maisons, en outre, communiquaient entre elles par un passage habilement masqué, passage dont rien ne pouvait faire soupçonner l’existence, par cela même que Moore et Tyrrel s’en servaient pour leurs relations habituelles, de telle sorte qu’on ne les voyait jamais entrer l’un chez l’autre.

Ce fut par cette voie que la maison du numéro 9 fut évacuée tandis que Brian de Lancester allait chercher une escouade de police.

Moore était absent et n’avait point paru chez lui de toute la journée. La maison restait donc à la garde de Rowley, l’aide-empoisonneur, qui fit une débauche de Toxicological amusements, et laissa en repos la pauvre Clary Mac-Farlane. On l’avait retirée de sa prison, parce que le docteur avait besoin qu’elle reprît un peu de forces avant de la soumettre à la terrible épreuve du choc galvanique. Elle était couchée, faible encore et souffrante, dans une chambre attenant au cabinet du docteur.

Rowley avait reçu l’ordre exprès de mettre un terme à son jeûne, mais, nous l’avons dit, Rowley était absorbé dans la lecture attachante de ses chères Récréations toxicologiques.

Le passage qui reliait les deux maisons voisines aboutissait, par un court corridor pris sur la chambre-prison, au cabinet même du docteur. Ce fut d’abord là qu’entrèrent les fugitifs du n° 9.

Susannah n’avait point songé à opposer de résistance, parce qu’elle ignorait qu’on la faisait ainsi passer d’une maison dans l’autre.

À peine entré dans le cabinet du docteur, Tyrrel prit à part madame la duchesse douairière de Gèvres et lui dit :

— Allez dans White-Chapel-Road, Maudlin, et prévenez que ma maison est au pouvoir de la police… Quelqu’un pourrait y venir, voyez-vous, et serait pris comme dans une souricière… Moi, j’ai de la besogne ce soir, car il faut que ce fou de Brian ait la bouche fermée avant demain matin.

— C’est une méchante affaire, milord, répondit la petite Française d’un air chagrin. Nous avions là une jolie habitation…

Tyrrel haussa les épaules.

— Demain, nous aurons peut-être un palais, Maudlin, répliqua-t-il ; — et d’ailleurs, qu’y voulez-vous faire ?… Allons ! dépêchez !

Madame la duchesse de Gêvres jeta de côté un coup d’œil sur Susannah.

— La laisserons-nous seule ici ? demanda-t-elle.

— Un tour de clé, Maudlin, un tour de clé, dit l’aveugle en se dirigeant précipitamment vers la porte ; — surtout hâtez-vous… Moi, je vais m’occuper de l’amoureux… Vous entendrez parler de cela, madame la duchesse.

La Française s’approcha de Susannah, qui s’était assise à l’écart.

— Mon cher amour, lui dit-elle, vous avez été bien imprudente… mais, à tout péché miséricorde… Je vais travailler pour vous et pour lui, afin qu’il n’arrive point de mal de tout ceci… Adieu ! mon cher amour.

Avant de sortir, elle se ravisa.

— Mais vous n’avez pas mangé de la soirée, chère belle, reprit-elle, et je serai long-temps absente. Je vais vous faire servir à souper.

— Je n’ai pas faim, dit Susannah.

— Mon Dieu ! je connais cela, mon amour !.. la peine, le désespoir… on n’a pas faim… mais on mange un blanc de poulet, mon cœur… un blanc ou deux et l’on boit un petit verre de vin.

Madame la duchesse de Gêvres, qui semblait être aussi à l’aise chez le docteur Moore que dans sa propre maison, sortit et reparut bientôt, suivie d’un domestique porteur d’un plateau. Ce plateau contenait une collation complète. Le groom le déposa sur une table, puis la petite femme se retira définitivement cette fois en disant :

— Bon appétit, mon cher cœur !

La clé tourna deux fois dans la serrure, en dehors.

Susannah était seule.

Il y avait une demi-heure à peine que Lancester l’avait quittée. Depuis lors les événements s’étaient succédé avec une telle rapidité, qu’elle n’avait pu voir clair parmi le trouble de son intelligence. Elle restait sous le coup de cette terrible frayeur causée par l’apparition de Tyrrel au moment où elle se croyait déjà libre et heureuse. Elle n’en était pas même encore à se demander ce qui allait arriver, ce que ferait Lancester, ce qu’elle avait à espérer ou à craindre.

Elle avait mis sa tête entre ses mains et tâchait à débrouiller le chaos des tumultueuses pensées qui emplissaient son cerveau. — La première idée qui lui vint fut une crainte poignante. Elle se souvint des menaces que Tyrrel lui avait faites souvent, menaces qui avaient toujours Lancester pour objet. — Comme elle se jugea imprudente et coupable ! comme elle regretta cet aveu qui entourait Brian d’ennemis invisibles, puissants, implacables ! Ces périls inconnus qu’elle avait accumulés sur Lancester lui semblaient d’autant plus terribles qu’elle ne les pourrait point partager avec lui. Tandis qu’on l’entourerait d’embûches, elle serait à l’abri, elle !…

Savait-elle seulement si elle devait le revoir !

Susannah était forte de cœur ; mais toute sa force l’abandonnait dès qu’il s’agissait de Brian. Son héroïque nature fléchissait alors tout d’un coup. Elle redevenait femme et faible femme.

Au bout de quelques minutes, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux.

— Oh ! mon Dieu ! je l’ai tué ! murmura-t-elle avec accablement.

Un faible gémissement se fit entendre derrière elle, comme un écho de sa plainte désespérée. — Susannah n’y prit point garde et tâcha de prier.

Tandis qu’elle priait, les gémissements redoublèrent. Susannah les entendit et se leva, car, dans son âme noble et toute généreuse, le désespoir lui-même ne pouvait étouffer la pitié. Elle prêta l’oreille attentivement. Les plaintes faiblissaient, puis revenaient plus déchirantes.

Susannah prit la bougie et poussa vivement la porte à laquelle s’adossait son siège. Le lit où gisait Clary défaillante était à dix pas de là.

Clary se tut aussitôt qu’elle vit la lumière. — Peut-être eut-elle peur d’avoir évoqué l’un de ses bourreaux. — Puis, lorsqu’elle aperçut, éclairé en plein par la bougie, l’éblouissant visage de la belle fille, elle se crut encore le jouet d’un rêve et ferma les yeux avec fatigue et découragement.

Elle avait vu, depuis trois jours, tant de visages d’anges, radieux et doux, pencher à son chevet leurs décevants sourires ! elle avait tant de fois joint avec espoir ses mains amaigries et imploré en vain ces fantômes qu’appelait sa fièvre !…

Susannah, cependant, s’était avancée jusqu’au lit et avait abaissé vers la patiente son regard plein de commisération. Mais à peine ce regard eut-il rencontré les traits de Clary, que la physionomie de la belle fille exprima une émotion extraordinaire. Son œil devint humide et tendrement inquiet, comme l’œil d’une mère auprès du berceau de son enfant ; son sein se souleva, et un sourire indécis, triste et joyeux à la fois, détendit l’arc harmonieux de sa lèvre.

Puis elle se laissa tomber à genoux sur le tapis, tandis que ses beaux yeux s’élevaient vers le ciel.

Clary ouvrit ses paupières endolories, parce qu’elle venait de sentir un baiser sur sa main. — Le songe continuait : ce fut là sa première pensée ; mais qu’il était doux et vraiment céleste cette fois ! Les anges de ses rêves passés n’étaient point aussi beaux que cette femme au sourire ami qui semblait être un bon génie d’espérance et de miséricorde.

Clary regardait, charmée, et ne gémissait plus.

— C’est bien vous, murmura enfin Susannah d’une voix contenue, qui frappa les oreilles de Clary comme l’accord voilé d’une musique lointaine ; — c’est bien vous que je cherchais depuis si long-temps !

Un muet étonnement se peignit sur le visage de miss Mac-Farlane.

— Vous ne vous souvenez plus, reprit Susannah ; — le bienfait accordé ne laisse point de traces dans les âmes généreuses… Mais le bienfait reçu !… Oh ! je me souviens, moi, et, dès que j’ai su prier, j’ai prié pour vous et pour cet autre ange qui vous ressemble et qui, sans doute, est votre sœur… pour Clary, la noble fille, et pour Anna, la douce enfant.

— Qui donc êtes-vous, madame ? demanda Clary.

— Vous ne savez pas mon nom… et vous ne me l’avez pas demandé, Clary, ce jour où votre bras soutint ma taille affaissée sur le trottoir de Cornhill, ce jour où vous secourûtes la pauvre fille inconnue qui se mourait de faim…

— De faim ! répéta Clary en pressant douloureusement sa poitrine : — Oh !… moi aussi, je meurs de faim !

Susannah bondit hors de la chambre et revint aussitôt, portant la collation préparée pour elle. Ses yeux mouillés riaient un rire de naïf et gai bonheur.

— Je lui pardonne, à cette femme, tout ce qu’elle a fait contre moi, dit-elle, puisqu’elle m’a donné de quoi vous soulager, Clary.

Elle se remit à genoux sur le tapis et aida la pauvre malade à se soulever. Tandis que cette dernière mangeait avidement, s’interrompant seulement pour pousser de temps à autre un soupir arraché par la faiblesse, la belle fille la soutenait, lui souriait, lui disait de douces paroles et mettait sur ses mains pâles et presque diaphanes de caressants baisers de sœur.

Clary se ranimait, doublement réchauffée par les aliments et les consolantes douceurs de cette tendresse inespérée qui planait tout-à-coup au dessus de son lit de souffrance. Elle se sentait heureuse et reconnaissante ; elle revivait.

— Comme elle avait faim, la pauvre enfant ! disait Susannah entre deux baisers ; — si vous pouviez voir, Clary, les jolies couleurs qui reviennent à vous joues !… Vous voilà belle comme autrefois, maintenant !… Savez-vous que pour vous reconnaître il m’a fallu regarder à deux fois au fond de mon cœur où était votre image… Mais j’avais là gravé chacun de vos traits… ce beau front sérieux et pensif, cet œil si bon qui a souri à ma misère, cette bouche chère qui m’a dit autrefois de consolantes paroles… Vous aviez beau être pâle, Clary, ma chère Clary, quelque chose en moi s’est éveillé à votre approche ; j’ai senti mon cœur s’élancer et tressaillir… Je vous aime si bien, ma petite sœur !…

Clary avait les yeux pleins de larmes.

— Merci ! merci ! murmura-t-elle.

Puis, saisie d’un involontaire et soudain effroi, elle ajouta en frissonnant :

— Mais vous ne pourrez toujours rester près de moi, madame, et quand vous ne serez plus là, ils me feront encore mourir de faim.

Susannah se redressa d’instinct, comme si elle eût voulu se mettre entre Clary et un danger subitement reconnu. Pour la première fois, elle eut une vague idée de la position de miss Mac-Farlane, et se demanda pourquoi cette pauvre enfant mourait de faim dans une maison où tout respirait l’opulence.

Elle fit questions sur questions ; Clary essaya de répondre de son mieux ; mais à elles deux, elles n’avaient point ce qu’il fallait pour comprendre le premier mot de ce hideux mystère. Susannah, ignorante et n’ayant que de généreux instincts, Clary, âme pure et noble, devaient nécessairement s’ingénier en vain pour trouver le nœud de cette barbare intrigue.

Ce qui était constant, c’est que Clary avait souffert, cruellement souffert, et que ses terreurs n’étaient que trop justifiées.

— Les misérables ! disait Susannah ; s’attaquer à vous, Clary !… à vous, ange de miséricorde et de douceur !… Mais je vous défendrai, moi ; je suis forte comme un homme !… Qu’ils viennent !…

Elle s’interrompit parce qu’elle avait vu Clary pâlir tout-à-coup et fermer les yeux avec effroi.

Avant qu’elle pût se retourner pour voir quelle était la cause de cette frayeur subite, une voix sèche et mécontente prononça tout auprès d’elle :

— Ta ta ta ta !

Elle tourna vivement la tête, et vit un petit homme chauve au sommet de la tête, mais pourvu sur les tempes de deux énormes touffes de cheveux. Ce petit homme, le nez pris entre les pinces d’une grande paire de lunettes, avait un in-quarto sous le bras. — C’étaient maître Rowley et les Toxicological amusements.

Il s’était avancé à pas de loup, suivant sa coutume, et n’avait pas été médiocrement scandalisé en voyant les restes de l’abondant repas de Clary.

— Ta ta ta ta ! répéta-t-il avec une mauvaise humeur croissante ; — de quoi se mêle cette lady, je vous prie ?… La petite fille a mangé comme un ogre… Nous voilà bien, ma foi ?… Et que dira le patron, s’il vous plaît ?.. Je vous demande ce qu’il dira ?

Maître Rowley s’adressait cette question à lui-même et se tenait à respectueuse distance, parce qu’il avait entendu les dernières paroles de Susannah, et qu’il ne se souciait point d’affronter sa colère.

La belle fille s’était placée entre le lit et lui, les bras croisés sur sa poitrine. Elle le regardait fixement.

— Bien ! bien ! grommela l’aide-empoisonneur en reculant d’un pas ; — je n’ai pas peur de cette amazone, au moins… Et, après tout, avec ma préparation, il ne faudrait que trois secondes, cinq tierces et une fraction pour l’arraisonner comme il convient… C’est égal ; je voudrais l’éloigner d’ici avant l’arrivée du docteur.

Ce vœu du digne Rowley ne devait point être réalisé, car, presque aussitôt après, la porte s’ouvrit brusquement, et le docteur Moore, l’air sombre, les sourcils froncés, entra dans la chambre.

— Que signifie cela, monsieur ? dit-il durement en s’adressant à Rowley.

— Sir Edmund a passé par la petite porte, répliqua tout bas l’aide-empoisonneur, — et il a amené cela… cette lady… avec lui.

— Ce n’est point la place de cette lady, monsieur… Retirez-vous et priez-la de vous suivre.

— Monsieur, je ne sortirai pas, dit Susannah d’une voix basse et calme.

— Ta ta ta ta ! fit Rowley.

Le docteur s’avança jusqu’au lit.

— Madame, dit-il en faisant effort pour refouler sa colère naissante au dedans de lui-même ; — j’ignore et je méprise les puériles formules de ce qu’on nomme la galanterie… Néanmoins, prévoyant un fâcheux, dénouement à tout ceci, et voulant l’éviter, je me découvrirai devant vous, madame ; — il mit le chapeau à la main, — je m’inclinerai comme un fat, et j’épuiserai tout mon fond de courtoisie en vous disant : Je vous prie, madame, je vous supplie de vous retirer sur-le-champ.

Pour que le lecteur comprenne tout d’un coup la situation, il suffira de lui apprendre que le docteur quittait à l’instant même le chevet de miss Trevor, et qu’il revenait en toute hâte pour tenter sur Clary la terrible expérience jusque-là retardée.

Susannah tourna la tête vers Clary.

— Oh ! ne m’abandonnez pas ! dit la pauvre fille, qui crut voir de l’hésitation dans ce mouvement.

— Vous abandonner ! s’écria Susannah en l’entourant de ses bras. Oh ! non, Clary ! Je ne connais point de force qui puisse me séparer de vous.

— Mauvaise tête ! grommela Rowley.

Le docteur laissa échapper une sourde exclamation.

— Madame !… madame !… dit-il d’une voix tremblante ; — vous ne me connaissez pas !.. Et vous ne savez pas quel crime vous avez commis à mes yeux en pénétrant dans cet appartement…

— Je sais qu’on a voulu faire périr cette enfant, répondit Susannah sans s’émouvoir, — et je veux veiller désormais sur elle.

La porte s’ouvrit encore. Cette fois, ce fut Tyrrel l’Aveugle qui entra. Personne ne prit garde à lui. Au lieu de gagner l’intérieur de la chambre, il demeura immobile et froid sur le seuil, tournant sur cette scène, avec une complète indifférence, sa prunelle morne et vitreuse.

Le docteur avait tressailli visiblement à la réponse de Susannah.

— Ah !… vous savez cela, madame ! murmura-t-il avec un menaçant effroi ; — eh bien ! je puis oublier que vous le savez… je puis vous pardonner peut-être de le savoir. Mais sortez !… sur votre vie, sortez !

— Je ne sortirai pas, répéta la belle fille, dont l’œil, serein et brillant d’un calme sublime, soutint sans se baisser le sinistre éclair du regard de Moore ; — et il faudra commencer par me tuer, monsieur, si vous en voulez à la vie de cette enfant.

Le docteur mit ses deux mains dans les vastes poches de son habit ; son visage, pâle d’ordinaire, avait du sang jusqu’au front et était terrible à voir.

— Hors d’ici ! dit-il à Rowley avec un éclat de rage ; — cette femme l’a voulu !..

Aucun des muscles du beau visage de Susannah ne se contracta. Seulement, elle éleva ses yeux vers le ciel, parce qu’elle vit bien qu’elle allait mourir.

Mais Tyrrel l’Aveugle s’était décidé enfin à prendre un rôle dans cette scène. Au moment où Moore, affolé par un de ces paroxysmes de fureur qui prennent surtout les hommes comme lui, dont la passion se cache hypocritement sous une enveloppe glacée, à l’instant, disons-nous, où il s’élançait vers Susannah toujours immobile, le bras robuste de Tyrrel l’arrêta court.

Le docteur essaya de se dégager. Ce fut en vain.

— Quoi ! s’écria-t-il enfin, épuisé par cette lutte d’un moment ; — tu oses me faire violence, toi !!

— Mon idée est qu’il ne faut pas tuer cette femme, docteur, répondit paisiblement Tyrrel.

— Et si je le veux, moi !

— Je tâcherai de vous en empêcher.

— Pourquoi, misérable, pourquoi ? rugit le docteur avec toute la naïveté de la rage.

Clary était plus morte que vive. — Susannah, que la colère de Moore n’avait pu faire trembler, attachait maintenant sur Tyrrel un regard inquiet et craintif.

Celui-ci reprit, sans rien perdre de son flegme :

— Docteur, pour plusieurs raisons… D’abord, cette femme est ma fille.

Susannah éprouva un imperceptible choc et devint plus pâle, mais elle ne manifesta point de surprise. — Moore, au contraire, recula étonné.

— Ah ! ah ! miss Suky, poursuivit Tyrrel en la couvrant de ce regard long, perçant et lourd dont la belle fille avait parlé tant de fois à Brian de Lancester ; — ne me reconnaissez-vous pas ?

— Je vous reconnais, monsieur, prononça tout bas Susannah, — et pourtant…

— Pourtant ne signifie rien, miss Suky, avec un savant homme comme M. le docteur… Vous m’avez vu pendre, n’est-ce pas ? Qui sait ? peut-être me verrez-vous pendre encore… Docteur, ajouta Tyrrel en se tournant vers Moore, dont la colère avait pris le change à cette révélation, mais qui regardait toujours les deux jeunes filles avec une hésitation de mauvais augure ; — quand je dis : elle est ma fille… vous m’entendez bien ?… Au temps où j’avais nom Ismaïl Spencer, on l’appelait Susannah Spencer, voilà tout… et ce n’est pas précisément pour cela que je me suis mis entre vous deux…

— Pourquoi donc ? demanda Moore.

— C’est la moins bonne de mes raisons. L’autre, la voici : M. le marquis de Rio-Santo m’a ordonné de veiller sur elle.

— Ah !… fit le docteur qui baissa la tête.

— Formellement ordonné ! acheva Tyrrel.

— Et cependant, continua Moore, elle sait… sa vie pourrait être ma condamnation !

Tyrrel s’inclina gravement.

— Qui se chargera de la réduire au silence ?… reprit le docteur. Est-ce vous, Ismaïl ?

Tyrrel jeta un oblique et furtif regard sur Susannah, qui s’était affaissée sur le lit et baissait les yeux.

— Eh bien ! oui, répondit-il en prenant tout-à-coup la bonhomie de son rôle de sir Edmund ; — je me charge de cela, docteur.




PREMIÈRE PARTIE.


LES GENTILSHOMMES DE LA NUIT.


Voir le premier volume




DEUXIÈME PARTIE.


LA FILLE DU PENDU.


Voir le deuxième volume




QUATRIÈME PARTIE.


LE MARQUIS DE RIO-SANTO.


Voir le quatrième volume


NOTES


  1. Il ne nous appartient pas de rendre plus évidente qu’elle ce l’est dans le texte, l’allusion faite ici par sir Francis Trolopp à un passage de certain réquisitoire.
  2. Nous avons donné déjà la signification de ce terme : chevalier d’industrie.
  3. Sous-entendu house : maison où l’on est libre et à l’aise (petite maison}.
  4. L’existence de cette étrange association, parfaitement connue de la police anglaise, est trop constante pour qu’il soit besoin d’en apporter des preuves. Nous faisons malheureusement ici l’histoire.
  5. Chevaliers d’industrie de différents degrés. Le swindler est le plus souvent un dandy.
  6. Argot : To stump up, boucher le trou, payer la dépense.
  7. Argot : Passeurs de fausse monnaie, sorte de courtiers aux gages de faux-monnayeurs.
  8. La Cour des Insolvants est établie dans l’intérêt des débiteurs malheureux, pour les protéger contre l’absurde rigueur de la loi anglaise. — Quiconque se présente devant cette cour et affirme que son avoir ne dépasse pas deux guinées, est mis en quelque sorte hors la loi et à l’abri de toute poursuite. — On juge si la loyauté anglaise doit abuser de cette perte, ouverte à la fraude.
  9. Le bourreau de Londres.
  10. Au delà de Smithfield, on arrive par Long-Lane, à une rue habitée presque exclusivement par des Italiens qui font commerce de viande de chat. La loi anglaise ne peut rien, faut-il croire, contre ce singulier trafic qui se fait à la face du soleil.
  11. L’enseigne de Shakspeare se trouve dans Wych-Street, non loin du Strand. C’est un rookery (endroit fertile en gibier) bien connu des limiers de la police. On ne va jamais là qu’à coup sûr. — Avant 1840, l’enseigne portait un globe de verre contenant un oiseau et un poisson. Cette allégorie-avertissement faisait allusion à la prison, pour l’oiseau, et à la déportation (le poisson, personnification de l’Océan). Maintenant le globe de verre a disparu, mais le spirit-shop de Shakspeare existe encore et il existera tant que Londres aura des policemen et des voleurs.
  12. Beaucoup de ces pauvres gens qui fraient, pour un penny, des passages au milieu de la boue de Londres sont des lascars, enlevés à leur pays par la presse anglaise. Partout où un capitaine a besoin de matelots, il prend ainsi des hommes, quitte à les rejeter, nus, sur le sol anglais au retour. Les lascars sont une des mille variétés de victimes que l’égoïsme anglais fait partout sur son passage. On s’en sert, puis on les laisse mourir de faim.
  13. The poor man (le pauvre). La mendicité est, comme on sait, rigoureusement interdite.
  14. Blue ruin, nom populaire du gin.
  15. Nous avons déjà donné l’explication de ce terme qui littéralement veut dire : lieu où les grolles abondent. — Le mot rook, du reste, a passé de l’argot dans la langue, et on l’emploi volontiers pour signifier filou. — Ainsi rookery : repaire de filous.
  16. Cette ambitieuse et absurde métaphore est restée dans le langage usuel des presbytériens d’Écosse. Elle veut dire tout bonnement l’Église romaine.
  17. The speech, la harangue, ou plutôt, pour exprimer mieux l’idée au prix d’un barbarisme manifeste, la harangation — Dans tous les repas anglais, que ce soit un festin ou une orgie, le speech trouve inévitablement sa place. C’est un ingénieux moyen de faire la part de l’ennui. — On harangue le maître de la maison, qui harangue ses convives, lesquels se haranguent entre eux. — Plus d’un honnête homme aimerait mieux dormir ou boxer, mais c’est la coutume ; et, d’ailleurs, l’un n’empêche pas l’autre.
  18. En français dans le texte.
  19. À Londres, comme on sait, les numéros se suivent.