Les Mystères du peuple/V/5

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Les Mystères du peuple — Tome V
LES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES

727-814


LES


PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES


ou


LES FILLES DE CHARLEMAGNE.
(KARL LE GRAND)


727-814.


Les filles de l’empereur Karl l’accompagnaient toujours en voyage dans l’intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles ; il les aimait avec passion ; il ne voulut jamais les marier et les garda toutes chez lui jusqu’à sa mort. Quoique heureux en toute chose, il éprouva, dans ses filles, la malignité de la mauvaise fortune ; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit envers elles comme si elles n’eussent jamais fait naître de soupçons injurieux et qu’aucun bruit ne se fût répandu.

(Chronique d’Éginhard, p.14, Coll. Hist. franc.)



Le cœur de Louis le Pieux (fils de Charlemagne) était, par nature, depuis longtemps indigné de la conduite que ses sœurs tenaient dans la maison paternelle, seule tache dont elle fût souillée ; voulant donc porter remède à ces désordres, il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec ordre, aussitôt qu’ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commît de nouveau, et de mettre sous une étroite garde ceux qui auraient offensé la majesté impériale par un commerce criminel (avec les filles de l’empereur). Quelques uns coupables de ces crimes, vinrent au devant de Louis le Pieux pour obtenir leur grâce et l’obtinrent ; Audoin résista seul, frappa mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et fut tué lui-même d’un coup d’épée… Louis le Pieux résolut ensuite de chasser du palais cette multitude de femmes qui le remplissait du temps de son père.

(L’Astronome, Vie de Louis le Pieux, p. 345, 346, Collect. de l’Hist. Franc.)




Sommaire


La Gaule au huitième siècle. — Charlemagne (Karl le Grand) Karolus magnus. — Amael et Vortigern. — Les otages. — Le palais d’Aix-la-Chapelle. — Une journée chez Charlemagne. — La blonde Thétralde et la brune Hiltrude. — Le bouquet de romarin. — L’École. — Les enfants pauvres et les enfants riches. — Le lutrin. — L’évêque et le rat empaillé. — La chasse. — La hutte du bûcheron. — Les pièces de monnaie karolingiennes. — L’esclave et sa fille. — Charlemagne et son empire. — Le pavillon de la forêt. — Mœurs de la cour karolingienne. — Les amoureux de quinze ans. — Vortigern et Thétralde.




Soixante-quatorze ans s’étaient passés depuis qu’Amael avait retrouvé sa mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L’ambitieuse espérance de Karl-Marteau s’était réalisée. Ce descendant de tant de Maires du palais avait fait souche de rois ; onze ans après sa mort, arrivée en 741, Pépin le Bref, son fils aîné, proclamé roi des Franks par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par l’évêque de Soissons dans la basilique de cette ville.

Et le dernier rejeton du pieux Clovis, ce petit Childéric III, envers qui Septimine la Coliberte s’était si généreusement apitoyée ? ce petit Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de Berthoald, refusa d’être le geôlier, qu’était-il devenu, ce roitelet, dernier rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules ? Par Ritta-Gaür ! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait été rasé, tondu, puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en Neustrie, où il mourut, ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens ! Et l’Église catholique, enrichie par Clovis et par sa race des dépouilles de la Gaule ? l’Église catholique a donc consacré l’usurpation du fils de Karl-Marteau ? Certes, les prêtres de Rome ne sacrent-ils point toujours qui leur donne pouvoir et argent ? De sorte que par l’ordre du pape Zacharie, l’évêque Boniface a sacré Pépin le Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, le pieux Clovis ; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n’avaient plus un denier à offrir à l’Église, l’Église les a religieusement abandonnés pour le fils du rude Karl, qui l’avait avilie, conspuée, baffouée, larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en Gaule, afin d’oindre Pépin de l’onction sainte, comme roi des Franks, en retour de quoi ce Pépin s’engageait à soutenir de ses armes l’Église en Italie ; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins et autres peuples, commençant à trouver le joug papal d’autant plus affreux qu’il pesait directement sur eux, l’avaient brisé ce joug, puis chassé le pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup d’argent pour l’Église, et le châtiment des Italiens rebelles à la divine puissance des vicaires de Jésus-Christ, comme ils osent s’intituler ! Le pape Étienne, en bon compère, promit à son tour au fondateur de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l’Église continuerait d’hébéter saintement le pauvre peuple des Gaules au profit de l’autel et du trône, en montrant à ce peuple, sous des couleurs méritoires pour son salut éternel, l’abjection, la misère et l’esclavage, où, de par l’immuable volonté divine, il devait vivre sous les descendants de Karl-Marteau. Durant le règne de Pépin le Bref, la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravagée, ensanglantée par les guerres civiles : Griffon, frère du roi usurpateur, s’arma contre lui et son autre frère, Karloman ; les seigneurs franks établis en Aquitaine et en Gascogne s’engagèrent dans cette lutte fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencèrent de menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelèrent leurs invasions ; les populations, décimées par ces guerres sans fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs, comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se manifestèrent ; les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à manger un mélange d’herbe et de terre ; les habitants des villes ruinées, sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles qui, depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les habitants des villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes : tout souffrait, tout gémissait ; mais quelques milliers de seigneurs, d’évêques et d’abbés, disséminés dans le pays, dont ils consommaient presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient, chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement l’amour, tandis que la vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante sous son joug, nourrissait cette exécrable race de fainéants couronnés, mitrés et casqués, de même que le corps le plus exténué engraisse encore la vermine qui le ronge ! 


Vers le commencement du mois de novembre de l’année 811, une assez nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d’Aix-la-Chapelle, alors capitale de l’empire de Karl le Grand, empire si rapidement augmenté par d’incessantes conquêtes sur la Germanie, la Saxe, la Bavière, la Bohême, la Hongrie, l’Italie, l’Espagne, que la Gaule, ainsi qu’aux temps des empereurs de Rome, n’était plus qu’une province de ses immenses États. Huit ou dix soldats de cavalerie devançaient la chevauchée, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle ; à quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers ; deux d’entre eux portaient de brillantes armures à la mode germanique. L’un avait pour compagnon de route un grand vieillard d’une physionomie martiale et ouverte ; sa longue barbe, d’un blanc de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de fourrure, tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en étoffe de laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel pendait une longue épée à poignée de fer ; ses larges braies de grosse toile blanche, tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et rejoignant des bottines au talon desquelles s’attachaient des éperons. Ce vieillard était Amael ; il atteignait alors sa centième année ; malgré son âge et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur ; il maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s’il n’eut pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre, Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude paternelle sur son petit-fils Vortigern, jouvenceau de dix-huit ans à peine, que l’autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern, d’une beauté rare chez un homme, s’encadrait de longs cheveux châtains, naturellement bouclés, qui, s’échappant de son chaperon de drap écarlate, tombaient jusqu’au bas de son cou, gracieux comme celui d’une femme ; ses grands yeux bleus, frangés de cils noirs, comme ses sourcils, hardiment arqués, avaient un regard à la fois ingénu et fier ; ses lèvres vermeilles, ombragées d’un duvet naissant, montraient, lorsqu’il souriait, des dents d’émail ; un nez légèrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par le soleil, complétaient l’harmonieux ensemble du charmant visage de cet adolescent ; ses vêtements, coupés comme ceux de son aïeul, en différaient seulement par la couleur et une sorte d’élégance due à la main d’une mère tendrement orgueilleuse de la beauté de son fils : ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à l’entour du cou, aux épaules et à l’extrémité des manches, de jolies broderies de laine blanche ; un ceinturon de buffle où pendait une épée à poignée d’acier poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient à demi ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à sa jambe nerveuse, et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées de larges éperons de cuivre, brillants comme de l’or. Vortigern, quoiqu’il eût le bras droit soutenu par une écharpe d’étoffe noire, maniait de la main gauche son cheval avec autant d’aisance que d’habileté ; il avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai ; la mobilité de son visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait Octave. Romain de naissance, d’extérieur et de caractère, il savait, par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son jeune compagnon, mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de rêverie silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement d’un ton de reproche amical : — Par Bacchus !… te voici encore soucieux et muet…

— Je pense à ma mère, — répondit l’adolescent en étouffant un soupir, — je pense à ma mère, à ma sœur, à mon pays !

— Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines !

— Octave… la gaieté sied mal aux prisonniers.

— Tu n’es pas prisonnier, mais otage, tu n’as d’autre lien que ta parole, tandis que l’on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au marché d’esclaves ; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous de compagnie, et nous vous conduisons au palais de l’empereur Karl le Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l’on désarme les prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez vos épées.

— À quoi bon maintenant nos épées ? — répondit Vortigern avec une douloureuse amertume, — la Bretagne est vaincue !

— C’est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir de soldat ; tu t’es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il n’a pas été blessé ; tu n’as reçu qu’un coup de lance, et, par le vaillant dieu Mars ! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que vous auriez dû être hachés en morceaux.

— Au moins, nous n’aurions pas survécu à la honte de l’Armorique !

— Il n’y pas de honte à être vaincu lorsqu’on s’est vaillamment défendu, et surtout lorsqu’on a combattu, décimé les vieilles bandes du grand Karl !

— Pas un des soldats de ton empereur n’aurait dû échapper !

— Pas un seul ? — reprit gaiement le jeune Romain. — Quoi ! pas même moi… qui tâche d’être à ton égard bon compagnon de route et de t’égayer ?

— Octave, je ne te hais pas personnellement ; je hais ceux de ta race ; ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.

— D’abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis de race romaine… Je t’abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages que les ours de leurs forêts ; mais, entre nous, cette guerre de Bretagne ne manquait pas de motifs : voyons, n’avez-vous pas, endiablés que vous êtes, attaqué, exterminé, l’an dernier, la garnison franque établie à Vannes ?

— Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir nos frontières par ses troupes ?

L’entretien de Vortigern et d’Octave fut interrompu par la voix d’Amael, qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils. Celui-ci, pour se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement de colère provoqué par sa discussion avec le jeune Romain, attaqua brusquement de l’éperon les flancs de son cheval ; l’animal, surpris, bondit si violemment, qu’en deux ou trois sauts il eut dépassé Amael ; mais alors Vortigern, retenant sa monture d’une main ferme, la fit ployer sur ses jarrets, et marcha de front avec son aïeul et l’autre guerrier frank. Celui-ci dit au vieillard : — Je ne m’étonne pas de la supériorité de votre cavalerie bretonne, en voyant un garçon de l’âge de ton petit-fils, malgré la blessure qui le gêne, manier ainsi son cheval ; toi-même, pour un centenaire, tu es aussi ferme en selle que ce jouvenceau.

— Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions déjà cet enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies, — répondit le centenaire. Et son front s’étant légèrement assombri, sans doute au souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment de silence, en s’adressant à Vortigern : — Je t’ai appelé pour savoir si tu ne souffrais pas davantage de ta blessure.

— Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez, je débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe.

— Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d’imprudence : pense à ta mère, à ta sœur et à son époux, qui te chérit comme un frère.

— Hélas ! cette mère, cette sœur, ce frère tant aimés, les reverrai-je un jour ?

— Patience, — reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être entendu du guerrier frank qui marchait à ses côtés, — tu reverras peut-être la Bretagne plus tôt que tu ne le crois… patience !

— Il serait vrai ! — s’écria impétueusement l’adolescent. — Oh ! grand-père, quel bonheur !

Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta tout haut : — Je crains toujours que la fatigue de la route n’enflamme de nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du du
 terme de notre voyage ; n’est-ce pas, Hildebrad ? — ajouta-t-il en se tournant vers le guerrier.

— Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle, — répondit le Frank ; — Sans cette colline que nous allons gravir, tu verrais au loin la ville.

— Va rejoindre ton compagnon, mon enfant, — dit Amael ; — surtout replace ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement ; des mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie, à peine cicatrisée.

L’adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave. Grâce à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se sentit apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait espérer de revoir bientôt sa famille et son pays ; la douceur de cette pensée se réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu’Octave lui dit gaiement : — Quel magicien que ton aïeul !… Tu étais parti soucieux et irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de ton cheval… te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule !

— Tu l’as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma tristesse.

— Tant mieux ! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin, donner libre cours à ma joie croissante à chaque pas.

— Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant ?

— Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en plus vive et allègre à mesure qu’il approche de la maison où il sait trouver sa provende ?

— Octave, je ne te savais pas si glouton.

— Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis… terriblement glouton de ces délicates friandises que l’on ne trouve qu’à la cour, et qui sont ma provende, à moi !

— Quoi ! — dit ingénument Vortigern, — ce grand empereur dont le nom remplit, dit-on, le monde, est entouré d’une cour où l’on ne songe qu’aux friandises…


— Certes, — répondit gravement Octave en contenant difficilement son envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton, — certes, et plus que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants ou de ses évêques, l’empereur Karl se montre glouton des friandises dont je te parle… il en a toujours une chambre remplie à côté de la sienne… parce que la nuit…

— Il se relève pour en manger, peut-être ? — s’écria dédaigneusement le jouvenceau, pendant qu’Octave riait aux éclats. — Je ne trouve rien, moi, de plus honteux qu’une pareille goinfrerie chez un homme qui gouverne des hommes !

— Que veux-tu, Vortigern ! Il faut pardonner quelques travers aux grands princes, et puis, vois-tu, c’est un défaut qui tient de famille… car les filles de l’empereur…

— Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie ?

— Hélas ! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou sept friandes… des plus affriolantes et des plus affriandées.

— Ah ! fi ! — s’écria Vortigern ; — fi ! elles ont peut-être aussi près de leur chambre à coucher des chambres à friandises ?

— Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami ; des jeunes filles ne se peuvent permettre une commodité pareille, c’est bon pour l’empereur Karl, qui n’est plus ingambe ; car il se fait vieux, il boite du pied gauche et son ventre est énorme.

— Je le crois : un pareil glouton !

— Tu comprendras donc qu’étant si peu alerte, ce puissant empereur ne puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni plus ni moins qu’oiselets en plein verger, qui s’en vont becquetant amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée, ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste bedaine et son pied boiteux, l’auguste Karl serait incapable de courir ainsi à la picorée, les soins de son empire y perdraient trop. L’empereur a donc sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises, où… 


— Octave ! — s’écria vivement Vortigern d’un air hautain, en interrompant le jeune Romain, — je ne veux pas être raillé ; j’ai pris d’abord tes paroles au sérieux… ton envie de rire, à peine contenue, me prouve que tu parlais par moquerie.

— Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas, je ne me moque point ; mais, respectant la candeur de ton âge, je me sers d’une image pour te dire la vérité. En un mot, cette friandise, dont moi, Karl, ses filles et, par Vénus ! tout le monde à la cour est plus ou moins glouton, c’est… l’amour !

— L’amour, — reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la première fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble croissant : — Mais, pour éprouver de l’amour, les filles de Karl sont donc mariées ?

— Ô innocence de l’âge d’or ! ô naïveté armoricaine ! ô chasteté gauloise ! — s’écria Octave ; mais, voyant le jeune Breton froncer le sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain ajouta : — Loin de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai donc, sans plus d’ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que Vénus lui eût traduit le sens du doux mot amour, je te dirai donc que les filles du grand Karl ne sont pas mariées ; il n’a jamais voulu leur donner d’époux.

— Par fierté ?

— Oh ! oh ! on dit, à ce sujet, bien des choses… Enfin, il ne veut pas se séparer d’elles ; il les adore, et, à moins qu’il n’aille en guerre, il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses concubines, ou, si tu le préfères, ses friandises, le mot effarouchera moins ta pudeur ; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes : Désidérata, Hildegarde, Fustrade, Himiltrude, Luitgarde, l’empereur s’est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles je te citerai, en passant, la succulente Mathalgarde, la doucereuse Gerswinthe, la piquante Regina, l’appétissante Adalinde, sans parler des autres saintes de cet amoureux calendrier ; car le grand Karl ne ressemble pas seulement au grand Salomon par la sagesse ; il lui ressemble encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les Arabes. Mais à propos des filles de l’empereur, écoute une historiette : Imma, l’une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau jour, elle s’amouracha de l’archichapelain de Karl, nommé Eginhard. Un archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre… pour parler de chapelinage, je suppose ; or il arriva que, pendant une nuit d’hiver, il tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte. Eginhard, un peu avant l’aube, quitte sa belle ; mais au moment de descendre par la fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur d’un superbe clair de lune, la terre couverte de blancs frimas, et se dit : — Moi et Imma, nous sommes perdus ! je ne puis sortir d’ici sans laisser sur la neige l’empreinte de mes pas…

— Alors, qu’a-t-il fait ? — demanda Vortigern, de plus en plus intéressé à ce récit, qui jetait dans son cœur un trouble inconnu. — Comment ont-ils, tous deux, échappé à ce danger ?

— Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par la fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos (A), et, sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour qui séparait sa demeure de l’une des galeries du palais. Imma, quoique de force à porter un archichapelain, avait de charmants petits pieds : leurs traces devaient éloigner tout soupçon à l’endroit d’Eginhard ; mais, par malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à Aix-la-Chapelle, l’empereur Karl, possédé du démon de la curiosité, a fait construire, sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que, d’une espèce de terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l’ensemble des bâtiments, il découvre de cet observatoire tous ceux qui entrent, sortent ou traversent ses cours. Or, l’empereur, qui souvent se relève la nuit, vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant la cour avec son amoureux fardeau.

— La colère de Karl dut être terrible ? 


— Terrible… puis sans doute fort enorgueilli d’avoir procréé une commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l’auguste empereur pardonna aux coupables ; ils vécurent depuis en amour et en joie.

— Cet archichapelain était un prêtre, cependant ?

— Hé ! hé ! mon jeune ami, les filles de l’empereur sont loin de mésestimer les prêtres. Berthe, une autre de ses filles, lorsqu’il y a six mois j’ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier (B). Cependant, l’impartialité m’oblige d’avouer qu’une des sœurs de Berthe, nommée Adeltrude, estimait non moins fortement le comte Lantbert, un des plus vaillants officiers de l’armée impériale. Quant à la petite Rothaïde, autre fille de l’empereur, elle ne refusait point non plus sa vive estime à Romuald, qui s’est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens. Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois que j’ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte. Toujours est-il que la crosse et l’épée se disputent généralement l’amoureuse tendresse des filles de Karl. J’excepte pourtant Thétralde, la plus jeune d’entre elles, trop novice encore pour estimer quelqu’un : quinze ans à peine ! une fleur ! ou plutôt le bouton d’une fleur prête à s’épanouir !… Je n’ai rien vu de plus charmant ! lors de mon départ de la cour, Thétralde promettait d’effacer, par sa douce et franche beauté d’Hébé, toutes ses sœurs et toutes ses nièces ; car j’oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, élevées avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras ; ton admiration n’aura qu’à choisir entre Adélaïd, Atula, Gondrade, Berthe ou Théodora !

— Quoi ! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l’empereur ?

— Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables femmes de service. Par Vénus ! mon Adonis, on voit dans le palais impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de prêtre, l’empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que de soldats et d’abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens, les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les grammairiens ; le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire que pour l’amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin. Que te dirai-je ? dans son ardeur de grammairien, l’empereur invente des mots ; oui ; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu le mois où nous sommes ?

— Le mois de novembre.

— Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes ! mais l’empereur a changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale ; ses peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au lieu de novembre, herbismanoht ; au lieu d’octobre, windumemanoht.

— Octave…

— Au lieu de mars, lenzhimanoht (C), au lieu de mai

— Assez, assez, par pitié ! — s’écria Vortigern, — ces noms barbares font frissonner. Quoi ! il se trouve des gosiers capables d’articuler de pareils sons ?

— Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout… Ah ! prépare tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux, sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n’aies ouï à la fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler des taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler les loups ! car, sauf l’empereur et sa famille, qui savent à peu près parler la langue romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu n’entendras parler que frank dans cette cour germanique, où tout est germain, c’est-à-dire barbare : langage, costumes, mœurs, repas, habits, coutumes ; en un mot, Aix-la Chapelle n’est plus la Gaule, c’est la pure Germanie !

— Et pourtant Karl règne sur la Gaule !… Est-ce assez de honte pour mon pays ?… l’empereur qui le gouverne, sans autre droit que celui de la conquête, est un roi frank, entouré d’une cour franque
 et de généraux, d’officiers de même race, qui ne daignent seulement pas parler notre langue.

— Ne vas-tu pas t’attrister encore, Vortigern ? Par Bacchus ! imite donc mon insouciante philosophie ! est-ce que ma race ne descend pas de cette fière race romaine qui, après la tienne et comme la tienne, fit trembler le monde, il y a des siècles ? Est-ce que je n’ai pas vu le trône des Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux, cupides ou débauchés, comme leur noire milice de tonsurés ? Est-ce que les descendants de nos fiers empereurs romains ne sont pas allés, fainéants imbéciles, végéter à Constantinople, où ils rêvent encore l’empire du monde ? Les prêtres catholiques n’ont-ils pas chassé de leur Olympe les dieux charmants de mes pères ? n’ont-ils pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces statues, ces autels, chefs-d’œuvre de l’art divin de Rome et de la Grèce ?… Va, crois-moi, Vortigern, au lieu de nous irriter contre un passé fatal, buvons ! oublions ! que nos belles maîtresses soient nos saintes, les lits de table nos autels ! notre Eucharistie une coupe ornée de fleurs, et chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, d’Ovide ou d’Horace… Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons ! c’est la vie ! Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille ; le dieu des plaisirs t’envoie à la cour de l’empereur !

— Que veux-tu dire ? — reprit presque machinalement Vortigern, dont la jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile et sensuelle philosophie d’Octave. — Que veux-tu que je devienne au milieu de cette cour étrangère ?

— Enfant !… une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi !

— Octave, est-ce encore une raillerie ? l’on me remarquerait, moi, fils de laboureur ! moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur parole ?

— Et n’est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé ? J’ai entendu parler plus d’une fois de la curiosité furieuse qu’inspiraient, il y a vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la première guerre de l’empereur contre ton pays ; les plus charmantes femmes voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand Karl, seul, avait pu vaincre : leur air rude et fier, l’intérêt qui s’attachait à leur glorieuse défaite, tout, jusqu’à leur costume étrange, encore aujourd’hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la sympathie des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces belles enthousiastes sont à cette heure mères ou grand’mères ; heureusement elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t’apprécier. Tiens, moi, qui connais la cour et les mœurs de la cour, je voudrais, avec tes dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce à cheval et ton renom de Breton, je voudrais, avant huit jours…

Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant vers son petit-fils, en étendant la main à l’horizon, lui dit : — Regarde au loin, mon enfant ; voici la ville d’Aix-la-Chapelle.

Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras. Les conseils d’Octave lui semblaient mauvais, dangereux ; cependant il se reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant Amael, il jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit, à une assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non loin desquels s’élevaient les hautes tours d’une basilique ; puis, au delà, il aperçut les toits et les terrasses d’une multitude de maisons, se perdant, à l’horizon, dans la brume du soir : c’était le palais de l’empereur Karl, la basilique et la ville d’Aix-la-Chapelle. Vortigern contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque Hildebrad, qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur d’un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons : — On attend l’empereur d’un moment à l’autre au palais ; ses coureurs ont annoncé sa venue ; il arrive d’un voyage dans le nord de la Gaule ; tâchons de le devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer dès son arrivée.

Les cavaliers pressèrent l’allure de leurs chevaux, et, avant le coucher du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour immense, environnée de corps de logis de formes et de toitures variées, percés d’une innombrable quantité de fenêtres (D). Par une disposition étrange, dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée, complètement à jour, formait une sorte de hangar dont les piliers de pierres massives supportaient la bâtisse des étages supérieurs. Une foule d’officiers subalternes, de serviteurs et d’esclaves du palais, vivait et logeait sous ces abris ouverts à tous les vents, et se chauffaient en hiver à de grands fourneaux remplis de feu, allumés jour et nuit. Ces constructions bizarres avaient été imaginées par la curiosité de l’empereur ; car, de son observatoire, il voyait d’autant mieux ce qui se passait sous ces hangars, qu’ils n’avaient pas de murailles (E). Plusieurs longues galeries reliaient entre eux d’autres bâtiments ornés de colonnes et de portiques richement sculptés à la mode romaine. Un pavillon carré, assez élevé, dominait l’ensemble de ces innombrables bâtiments. Octave fit remarquer à Vortigern une sorte de balcon situé au faite de ce pavillon ; c’était là l’observatoire de l`empereur (F). Partout le mouvement et l’animation annonçaient l’arrivée de Karl : des clercs, des soldats, des femmes, des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se croisaient en tous sens d’un air affairé, tandis que plusieurs évêques, jaloux de présenter des premiers leurs hommages à l’empereur, se dirigeaient à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même qu’au moment où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son aïeul, entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l’apparence guerrière de cette troupe, s’écrièrent : — L’empereur ! voici l’escorte de l’empereur ! — Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de quelques instants, la cour immense fut encombrée d’une foule compacte, à travers laquelle l’escorte des deux Bretons put à peine se frayer un passage, pour se rendre non loin du portique principal. Hildebrad avait choisi cette place afin de se trouver l’un des premiers sur le passage de Karl, et de lui présenter les otages qu’il ramenait de Bretagne. La foule reconnut qu’elle s’était trompée en acclamant l’empereur ; mais cette fausse nouvelle se propageant bientôt dans l’intérieur du palais, les concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles, leurs suivantes, accoururent soudain et se groupèrent sur une vaste terrasse régnant au-dessus du portique dont les deux Bretons et leur escorte se trouvaient fort rapprochés.

— Lève les yeux, Vortigern, — dit en riant Octave à son compagnon, — et vois quel essaim de beautés renferme le palais de l’empereur !

Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta frappé d’étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque, et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de chevelures, de tailles, d’âge, de beauté, qu’il fût possible d’imaginer ; il y avait là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes, grosses, minces ou petites ; c’était, en un mot, un échantillon complet de la race féminine germanique, depuis la fillette jusqu’à l’imposante matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s’étaient, de préférence, arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d’une tunique vert-pâle, brodée d’argent. Rien de plus doux que son rose et frais visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son cou délicat, blanc comme celui d’un cygne, semblait ployer sous le poids de sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune, grande, forte, aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d’une tunique orange, s’accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de la jeune enfant blonde, et appuyait familièrement son bras sur son épaule ; toutes deux tenaient à la main un bouquet de romarin dont elles aspiraient de temps à autre la senteur en se parlant à voix basse et regardant le groupe des cavaliers avec une curiosité croissante, car elles venaient d’apprendre que l’escorte n’était pas celle de l’empereur, mais qu’elle amenait des otages bretons.

— Rends grâce à mon amitié, Vortigern, — dit à demi-voix Octave au jouvenceau ; — je vais te mettre en évidence et te faire valoir. — Ce disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup de houssine sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci, moins bon cavalier, eût été désarçonné par le bond furieux de sa monture ; ainsi frappée à l’improviste, elle se cabra, fit une pointe formidable, et s’élança si haut, que la tête de Vortigern effleura le soubassement de la terrasse où se tenait le groupe de femmes. La blonde enfant de quinze ans pâlit d’effroi, et cachant son visage entre ses mains, s’écria : — Le malheureux !… il est perdu !

Vortigern, cédant à l’impétuosité de son âge et à un sentiment d’orgueil, en se voyant l’objet des regards de la foule rassemblée en cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds, les soubresauts devinrent furieux ; mais le jouvenceau, toujours plein de sang-froid et d’adresse, bien qu’il eût son bras droit en écharpe, montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s’écria en battant des mains : — Gloire au jeune Breton ! honneur au Breton ! — À ce moment deux bouquets de romarin tombèrent aux pieds du cheval, qui, enfin dompté, rongeait son frein en creusant le sol de son sabot. Vortigern relevait la tête vers la terrasse d’où l’on venait de lancer les bouquets, lorsqu’il entendit au loin un cliquetis formidable ; et soudain ce cri retentit : — L’empereur ! l’empereur ! — Aussitôt toutes les femmes disparurent du balcon pour descendre recevoir le monarque sous le portique du palais. La foule reflua en criant : — Vive Karl ! vive le grand Karl ! — Le petit-fils d’Amael vit alors s’approcher au galop une troupe de cavaliers ; on les eût pris pour des statues équestres en fer ; montées sur des chevaux caparaçonnés de fer, leur casque de fer cachait leurs traits : cuirassés de fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de fer, cuissards de fer, boucliers de fer ; et les derniers rayons du soleil luisaient sur la pointe de leurs lances de fer (G) ; enfin l’on n’entendait que le choc du fer. À la tête de ces cavaliers qu’il précédait, et, comme eux, couvert de fer de la tête aux pieds, s’avançait un homme de taille colossale. À peine arrivé en face du portique principal, il descendit lourdement de cheval et courut tout boitant vers le groupe de femmes qui l’attendaient sous le portique, leur criant joyeusement d’une petite voix grêle et glapissante, qui contrastait étrangement avec son énorme stature : — Bonjour, fillettes ! bonjour, chères filles ! — Et, sans s’occuper de répondre aux vivats de la foule et aux saluts respectueux des évêques et des grands, accourus sur son passage, l’empereur Karl, ce géant de fer, disparut dans l’intérieur du palais, et fut suivi de sa cohorte féminine.




Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l’une des chambres hautes du palais, s’y reposèrent ; l’on y apporta leur modeste bagage ; on leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point du jour, Octave vint frapper à la porte du logis des deux Bretons, et leur apprit que l’empereur voulait les voir à l’instant. Il engagea Vortigern à se vêtir de sa plus belle saie. Le jouvenceau n’avait guère de choix ; il ne possédait que deux vêtements, celui qu’il portait en route et un autre de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant, grâce à ce vêtement frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses, que rehaussaient sa charmante figure, sa taille élégante et sa bonne grâce, Vortigern parut à Octave digne de paraître honorablement devant le plus puissant empereur du monde. Le centenaire ne put s’empêcher de sourire avec un certain orgueil, en entendant vanter la tournure de son petit-fils par le jeune Romain qui lui conseillait de serrer plus étroitement encore le ceinturon de son épée, sous ce prétexte : que lorsque l’on avait la taille fine, il était juste de la faire valoir. Octave, en donnant avec sa bonne humeur accoutumée ses avis à Vortigern, lui dit tout bas : — As-tu vu tomber hier aux pieds de ton cheval deux bouquets de romarin ? 


— Je ne sais trop… je crois que oui, — répondit le jeune Breton en balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n’était pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux blonds. — Il me semble, — ajouta-t-il, — que j’ai vu tomber ces bouquets.

— Ah ! il te semble, hypocrite !… C’est pourtant mon coup de houssine qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets ! Et sais-tu quelles impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval, comme un hommage à ton adresse et à ton courage ?

— Que dis-tu ? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales ?

— Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl : l’une était vêtue de vert, couleur de ta saie ; l’autre, vêtue d’orange, couleur de tes broderies… Par Vénus ! n’es-tu pas un mortel favorisé ?

Amael, occupé à l’autre extrémité de la chambre, n’entendit pas ces paroles d’Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l’étoffe de son chaperon ; puis, ces préparatifs de présentation terminés, les deux otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de l’empereur. Après avoir traversé un nombre infini de couloirs et d’escaliers, où ils rencontrèrent plus de femmes que d’hommes, car le nombre de femmes logées dans la palais impérial était prodigieux, ils arrivèrent dans des salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence serait non moins impossible que d’énumérer les peintures dont elles étaient ornées. Des artisans, venus de Constantinople, où florissait alors l’école de peinture Byzantine, avaient couvert les murailles de compositions gigantesques : ici, l’on voyait les conquêtes de Cyrus sur les Perses ; là, les crimes du tyran Phalaris, assistant au supplice de ses victimes, que l’on entraînait pour être brûlées vivantes dans l’intérieur d’un taureau d’airain rougi au feu ; ailleurs, c’était la fondation de Rome par Rémus et Romulus, les conquêtes d’Alexandre, d’Annibal, et tant d’autres sujets héroïques ; l’une des galeries du palais était tout entière consacrée aux batailles de Karl-Martel. On le voyait triompher des Saxons et des Arabes, enchaînés à ses pieds, implorant sa clémence (E). La ressemblance était d’ailleurs si frappante, qu’Amael, en traversant cette salle, s’arrêta et s’écria : — C’est lui ! ce sont ses traits, sa tournure ! il revit ! c’est lui ! c’est Karl !

— Ne croirait-on pas que vous l’avez connu ? — dit en souriant le jeune Romain au centenaire. — Renouvelez-vous donc connaissance avec Karl-Martel ?

— Octave, — reprit mélancoliquement le vieillard, — j’ai cent ans… je combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes.

— Dans les troupes de Karl-Martel ?

— Oui, et je lui ai sauvé la vie, — répondit Amael en contemplant la gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta en soupirant : — Ah ! que de souvenirs doux et tristes ce temps me rappelle !

Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante ; puis, semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de son âge les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais ; il ne put s’empêcher de s’arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout son attention : le premier était un grand meuble en bois précieux, enrichi de moulures dorées ; des tuyaux de cuivre, d’airain et d’étain de différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres, s’étageaient sur l’une des faces de ce meuble. — Octave, — demanda le jeune Breton, — qu’est-ce que ce meuble ?

— C’est un Orgue grec envoyé à Karl par l’empereur de Constantinople. Cet instrument est vraiment merveilleux ; à l’aide de caves d’airain et de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir, l’air arrive dans ces tuyaux, et lorsqu’ils sont en jeu, tantôt l’on croit entendre les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la lyre et de la cymbale (I). Mais, tiens, là, près de cette grande table d’or massif, où est figurée en relief la ville de Constantinople (J), voici un objet non moins curieux ; c’est une horloge persane, envoyée, il y a quatre ans, à l’empereur par Abdhallah, roi des Perses (K). — Et Octave montra au jeune Breton et à son aïeul, non moins intéressé que Vortigern, une grande horloge en bronze doré : les chiffres des douze heures entouraient le cadran placé au centre d’une sorte de palais de bronze, aussi doré ; douze portes, encadrées d’arcades, se voyaient au rez-de-chaussée de cette imitation monumentale. — Lorsque l’heure sonne, — dit Octave aux deux Bretons, — des boules d’airain, marquant le nombre des heures, tombent sur une petite cymbale. Au même instant (toujours selon le nombre des heures), ces portes s’ouvrent, et par chacune d’elles sort un cavalier armé de sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, quatre heures sonnent, une, deux, trois, quatre portes s’ouvrent ; les cavaliers sortent, saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes se referment sur eux.

— Cette œuvre est vraiment merveilleuse ! — dit Amael ; — et sait-on les noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous sommes entourés ? ces peintures magnifiques ? cette table d’or, où toute une ville est figurée en relief ? cet orgue, cette horloge ? toutes ces merveilles enfin ?

— Par Bacchus ! Amael, voilà une plaisante question ! — reprit Octave en souriant. — Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui ont créé ces choses ?

— Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau traversera les âges ! — murmura le centenaire avec amertume, tandis que le jeune Romain disait à Vortigern :

— Hâtons-nous ! l’empereur nous attend. Il faudrait des journées, des mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli, car c’est la résidence favorite de l’empereur. Cependant, il aime presque autant que sa demeure d’Aix-la-Chapelle, son vieux château d’Héristall, berceau de sa puissante famille de maires du palais.


Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses et immenses galeries pour monter, sur les pas d’Octave, un escalier tournant, qui conduisait à l’appartement particulier de l’empereur, appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl d’observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans une première pièce. — Attendez-moi en ce lieu, — dit Octave aux Bretons ; — je vais prévenir l’empereur de votre venue, et savoir s’il lui plaît de vous recevoir en ce moment.

Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait une sorte d’émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant Karl, souverain de presque toute l’Europe, puis, à cette émotion s’en joignait une autre : ce puissant empereur était le père de Thétralde, cette charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet au jouvenceau ; car jamais sa pensée ne s’arrêtait sur la brune Hildrude. Au bout de quelques instants, Octave reparut, il fit signe à Amael et à son petit-fils d’entrer en leur disant à demi-voix : — Ployez très-bas le genou devant l’empereur, c’est l’usage.

Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif ; l’adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la chambre à coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard, l’archichapelain, qu’Imma avait autrefois bravement porté sur son dos. Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres de son maître. Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque, d’une taille colossale (elle avait sept fois la longueur de son pied), était assis sur le bord de sa couche, seulement vêtu d’une chemise et d’un caleçon de toile, qui dessinait la proéminence de son énorme ventre ; il venait de chausser une de ses chaussettes et tenait encore l’autre à la main (L). Il avait les cheveux presque blancs, la tête ronde, les yeux grands et vifs, le nez long, le cou large et court, comme celui d’un taureau (M) ; sa physionomie, ouverte et empreinte d’une certaine bonhomie, rappelait les traits de son aïeul Karl-Marteau. À l’aspect des deux Bretons, l’empereur se leva du bord de son lit, et, tenant toujours sa chaussette à la main, il fit, en boitant du pied gauche, deux pas à l’encontre d’Amael, semblant en proie à une certaine émotion mêlée d’une vive curiosité ; puis il s’écria de sa voix grêle, qui contrastait si singulièrement avec sa gigantesque stature : — Vieillard ! Octave m’a dit que tu as fait la guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as sauvé la vie à la bataille de Poitiers ? est-ce vrai ?

— C’est vrai. — Et, portant son doigt à son front, où se voyaient encore les traces d’une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta : — J’ai reçu cette blessure à la bataille de Poitiers.

L’empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette et dit en se tournant vers son archichapelain : — Eginhard, toi qui as recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul, toi dont la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir entendu raconter ce que rapporte ce vieillard ?

Eginhard resta un moment pensif, et reprit : — Je me souviens d’avoir lu dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux Karl, et renfermés dans ton cartulaire auguste, qu’en effet, à la bataille de Poitiers… — Mais, s’interrompant et s’adressant au centenaire : — Ton nom ?

— Amael.

L’archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête : — Quoiqu’il ne soit pas présent à mon souvenir, ce n’est pas là le nom du guerrier qui sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers… c’était, certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.

— Ce nom, — reprit le vieillard, — n’était-il pas celui de Berthoald ?

— Oui, — répondit vivement Eginhard ; — c’est ce nom-là, Berthoald… et dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux Karl recommandait à ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.

Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l’archichapelain, l’empereur avait continué et terminé de s’habiller à l’aide du serviteur de sa chambre. Ce costume, l’antique costume des Franks auquel Karl restait fidèle (sauf les jours de réception et d’apparat), se composait d’abord d’un haut de chausses d’épaisse toile de lin, que des bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres, assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d’une tunique de drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie ; l’empereur endossait ensuite, pour la saison d’automne et d’hiver, une large casaque de peau de loutre ou de brebis (N). Karl, ainsi vêtu, s’assit sur un siège non loin d’un rideau destiné à voiler au besoin une des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d’observatoire. Le serviteur sortit à un signe de Karl : resté seul avec Eginhard, Vortigern et Amael, il dit à ce dernier : — Vieillard, si j’ai bien écouté mon chapelain… un Frank, nommé Berthoald, a sauvé la vie de mon aïeul… Comment se fait-il que ce Berthoald et toi vous soyez le même personnage ?

— En deux mots, voici l’histoire, — dit Amael. — À quinze ans, poussé par l’esprit d’aventure, j’ai quitté ma famille de race gauloise, alors établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j’ai réuni une bande d’hommes déterminés ; j’avais alors vingt ans. J’ai, par un honteux mensonge, pris un nom frank, me disant de cette race afin de gagner la protection de Karl-Martel. Pour l’intéresser davantage à mon sort, je lui ai offert mon épée, celle de mes hommes, peu de jours avant la bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai sauvé la vie ; depuis lors, comblé par lui de faveurs, j’ai combattu sous ses ordres pendant cinq ans.

— Et ensuite ?

— Ensuite… honteux de mon mensonge et encore plus honteux de servir avec les Franks, j’ai quitté Karl-Martel pour retourner en Bretagne, mon pays natal… Là, je me suis fait laboureur.

— Et par la chappe de saint Martin, tu t’es fait aussi rebelle ! — s’écria l’empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausse perçant. — Oui, je sais que l’on t’a justement choisi pour otage, toi l’instigateur et l’âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en Bretagne, sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi ! puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont décimé mes vieilles bandes aguerries !

— J’ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.

— De ton mieux, traître ! Quoi ! comblé des faveurs de mon aïeul, tu n’as pas craint de te révolter en armes contre son fils et contre moi !

— Je n’ai eu qu’un remords, celui d’avoir mérité la faveur de ton aïeul. Je me reprocherai toujours de m’être battu pour lui… au lieu de m’être battu contre lui.

— Vieillard ! — s’écria l’empereur en devenant pourpre de colère, — tu as encore plus d’audace que d’années !

— Karl… brisons là ! Tu te regardes comme souverain de la Gaule… nous autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits. Ces droits, comme tout conquérant, tu les tiens de…

— Je les tiens de Dieu ! — s’écria l’empereur, en frappant du pied et en interrompant Amael. — Oui, mes droits sur la Gaule, je les tiens de Dieu… et de mon épée !

— De ton épée, oui ; de la violence, oui ; mais de Dieu, non ! Le Dieu juste ne consacre pas le vol… qu’il s’agisse d’une bourse ou d’un empire. Clovis s’était emparé de la Gaule ; ton père et ton aïeul ont dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous importe, à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis, ni à celle de Karl-Martel. Tu disposes d’une armée innombrable, tu as déjà ravagé, vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager encore, mais la soumettre… non ! Maintenant, Karl, j’ai dit. Tu n’entendras plus un mot de moi à ce sujet : je suis ton prisonnier, ton otage. Dispose de moi !

L’empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son indignation, se tourna vers Eginhard, et lui dit d’un ton calme après un moment de silence : — Toi qui écris les faits et gestes de Karl, Auguste Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains, Protecteur des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci : qu’un vieillard a tenu à Karl un langage d’une audace inouïe, et que Karl n’a pu s’empêcher d’estimer la franchise, le courage de l’homme qui lui parlait ainsi. — Et, changeant soudain d’accent, l’empereur, dont les traits un moment courroucés prirent une expression de bonhomie nuancée de finesse, dit au vieillard : — Ainsi donc, seigneurs bretons de l’Armorique, quoi que je fasse, vous ne voulez à aucun prix de moi pour empereur ? et pourtant, toi ? me connais-tu seulement ?

— Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres que ton père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses conquêtes en Europe ; mais les peuples conquis admirent peu les conquérants.

— Ainsi, pour vous autres hommes de l’Armorique, moi, Karl, je ne suis qu’un homme de conquête ? de violence ? de bataille ?

— Oui.

— Vraiment ? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer d’avis, — dit l’empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là s’était tenu à l’écart : — Qu’est-ce que ce jeune et beau garçon-là ?

— C’est mon petit-fils.

— Octave, — dit l’empereur en se retournant vers le Romain, — voici un otage bien jeune ?

— Auguste prince, pour plusieurs raisons l’on a dû choisir ce jouvenceau. Sa sœur a épousé Morvan, simple laboureur, mais l’un des chefs bretons les plus intrépides ; dans cette dernière guerre, il commandait la cavalerie.

— Mais alors, pourquoi ne l’a-t-on pas amené ici, ce Morvan ? c’eût été un excellent otage ?

— Prince auguste, pour l’amener ici, il eût fallu d’abord le prendre… et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une héroïne, est parvenu à s’échapper avec elle ; il a été impossible de les atteindre dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux réfugiés. L’on a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu, très-influents, que nous avons laissés en chemin par suite de leurs blessures, puis ce vieillard qui a été l’âme des dernières guerres, et enfin ce jeune homme qui, par sa famille, tient à l’un des chefs les plus dangereux de l’Armorique. L’on a aussi, je l’avoue, cédé aux prières de la mère de ce jeune garçon ; car elle désirait vivement le voir accompagner son aïeul durant ce long voyage, fort rude pour un centenaire.

— Et toi ? — reprit l’empereur en s’adressant à Vortigern, qu’il avait, pendant le récit d’Octave, regardé avec attention et intérêt, — tu le hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant ? Karl le batailleur ?

— L’empereur Karl a des cheveux blancs ; moi, j’ai dix-huit ans, — répondit le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux, — je ne saurais répondre.

— Vieillard, — reprit Karl en se tournant vers Amael, — la mère de ton petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j’y songe, mon garçon, est-ce qu’hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n’as pas failli te casser le cou en tombant de cheval ?

— Moi ? — s’écria Vortigern en rougissant d’orgueil, — moi, tomber de cheval ? Qui a osé dire cela ?

— Oh ! oh ! mon garçon, te voilà rouge jusqu’aux oreilles, — reprit l’empereur en riant. — Allons, rassure-toi, je ne veux point blesser ton amour-propre d’écuyer, loin de là ; car avant de te voir, j’avais entendu d’interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse à cheval. Mes chères filles, et surtout la petite Thétralde et la grande Hildrude, m’ont dix fois répété pendant le souper, qu’elles avaient vu un sauvage petit Breton, quoique blessé d’un bras, manier son cheval comme le meilleur de mes écuyers. 


— Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon grand-père, — répondit modestement Vortigern ; — c’est lui qui m’a appris à monter à cheval.

— J’aime cette réponse, mon garçon ; elle me prouve ta modestie et ton respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant ? Sais-tu lire et écrire ?

— Oui, grâce aux enseignements de ma mère.

— Sais-tu chanter la messe au lutrin ?

— Moi ! — reprit Vortigern fort étonné, — moi, chanter la messe ! Non, non, l’on ne chante guère la messe chez nous.

— Les voyez-vous, ces païens bretons ! — s’écria Karl. — Ah ! mes évêques ont raison, c’est un peuple endiablé que ce peuple armoricain ! Quel dommage qu’un si beau et si modeste garçon ne sache point chanter au lutrin ! — Et, mettant son bonnet de fourrure sur sa grosse tête et s’appuyant sur sa canne, l’empereur dit au vieillard : — Allons, suis-moi, seigneur breton. Ah ! tu ne connais que Karl le Batailleur ? Je vais t’en faire voir un autre Karl, moi, que tu ne connais pas. Viens, viens ! — Et l’empereur, boitant et s’appuyant sur sa canne, se dirigea vers la porte en faisant signe aux assistants de le suivre ; mais, s’arrêtant au seuil, il dit à Octave : — Va prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai tantôt le cerf dans la forêt d’Oppenheim, qu’il y envoie la meute.

— Auguste prince, vos ordres seront exécutés.

— Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table (O), que peut-être je dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge. Ma suite dînera aussi ; que le festin soit somptueux. Quant à moi, tu diras au Nomenclateur que mon goût n’a pas varié : un bon gros cuisseau de venaison rôti, que l’on m’apporte tout fumant sur la broche, c’est toujours mon régal (P).

Le jeune Romain s’inclina de nouveau ; Karl sortit le premier de la chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s’approchant alors de Vortigern, lui dit tout bas : — Je vais faire savoir à l’appartement des filles de l’empereur qu’il chasse tantôt. Par Vénus ! la mère des amours te protège, mon jeune Breton.

Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain, lorsque Amael se retournant, l’appela et lui dit : — Viens, mon enfant, l’empereur veut s’appuyer sur ton bras pour descendre l’escalier.

Vortigern, de plus en plus troublé, s’approcha de Karl, qui disait à ses chambellans : — Non, personne ne m’accompagnera, sinon Eginhard et ces deux Bretons. — S’adressant alors au jouvenceau : — Ton bras me sera d’un meilleur appui que ma canne, cet escalier est rapide ; viens et marche prudemment.

L’empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement les degrés d’un escalier qui aboutissait à l’un des portiques d’une cour intérieure ; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en reprenant sa canne : — Tu as marché fort sagement, tu es un bon guide. Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin ! — Ce disant, Karl suivit une galerie qui longeait la cour ; les personnes dont il était accompagné marchaient à quelques pas derrière lui. Bientôt il aperçut, en dehors de la galerie, un esclave qui traversait la cour et portait sur ses épaules un grand panier : — Eh ! là bas ! — lui cria l’empereur de sa voix perçante, — l’homme au panier ! approche ! Qu’as-tu dans ce panier ?

— Des œufs, seigneur.

— Où les portes-tu ?

— Aux cuisines de l’auguste empereur.

— D’où viennent-ils, ces œufs-là ?

— De la métairie de Mulsheim, seigneur.

— De la métairie de Mulsheim ? — répéta l’empereur en réfléchissant, et il ajouta presque aussitôt : — il doit y avoir trois cent vingt-cinq œufs dans ce panier ?

— Oui, seigneur ; c’est la redevance que chaque mois l’on apporte de la ferme. 


— Va… et prends garde de casser tes œufs. — L’empereur, s’arrêtant alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael, et l’appelant : — Eh ! seigneur breton, venez ici, à côté de moi. — Amael obéit ; l’empereur, continuant de marcher, ajouta : — Karl le Batailleur, le conquérant, est du moins un bon ménager… qu’en penses-tu ? Il sait, à un œuf près, combien pondent les poules de ses métairies (Q). Si jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras ceci aux ménagères de ton pays.

— Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je vois ici.

En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie. Aussitôt un clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s’écria, frappé de surprise, en fléchissant le genou : — L’empereur ! — Et comme le clerc faisait un mouvement pour courir à la porte d’une salle voisine, dont on voyait l’entrée, Karl lui dit : — Ne bouge pas !… Maître Clément professe à cette heure, n’est-ce pas ?

— Oui, prince Auguste.

— Reste là… — Et s’adressant à Amael : — Seigneur Breton, tu vas visiter une école que j’ai fondée ; elle est sous l’enseignement de maître Clément, fameux rhéteur, que j’ai fait venir d’Écosse. Les enfants des plus grands seigneurs de ma cour viennent, d’après ma volonté, étudier dans cette école, avec les enfants des plus pauvres de mes serviteurs.

— Karl, ceci est bien… je t’en félicite !

— C’est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose… Enfin, viens, entrons. — Et se tournant vers Vortigern : — Eh ! mon jeune homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez, et ouvrez de toutes vos forces les yeux et les oreilles ; vous allez voir des écoliers de votre âge.

L’école palatine, dirigée par l’Écossais Clément, et dans laquelle les deux Bretons suivirent l’empereur, était remplie d’environ deux cents écoliers ; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl ; 
 mais lui leur faisant signe de se rasseoir : — Restez assis, mes enfants ; j’aime mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d’étude, que le nez en l’air, sous prétexte de respect à mon égard. — Maître Clément, directeur de l’école palatine, se disposait à descendre de sa chaire ; mais Karl s’écria : — Reste sur ton trône de sapience, mon digne maître ; je ne suis ici que l’un de tes sujets ; je désire seulement jeter un coup d’œil sur les travaux de ces enfants, savoir de toi s’ils te satisfont et s’ils ont progressé en mon absence. Voyons les travaux de ce jour.

L’empereur se piquait fort de belles-lettres ; il s’assit sur un siège près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs cahiers qui lui furent soumis par différents écoliers ; mais les élèves appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l’empereur que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu’au contraire, les élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées, présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s’écria en se tournant vers Amael : — Si tu étais plus lettré, seigneur Breton, tu apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de parcourir ; les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la plupart de ces écrits. — Et Karl, s’adressant aux écoliers : — « Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions ; efforcez-vous d’atteindre à la perfection, et je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes. » — Puis, fronçant le sourcil, en jetant un regard irrité sur les nobles paresseux et sur les riches fainéants, il ajouta : — « Quant à vous, fils des principaux de la nation, quant à vous, enfants délicats et fort gentils, d’ailleurs, qui, vous reposant sur votre naissance et sur votre fortune, avez négligé mes ordres et vos études, préférant le jeu et la paresse… quant à vous ! — s’écria-t-il de plus en plus courroucé en frappant le plancher de sa canne, — que d’autres vous admirent ; je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et de votre fortune !… Écoutez et retenez ces paroles : Si vous ne vous hâtez de réparer votre négligence par une constante application, vous n’obtiendrez jamais rien de moi (R) ! » — Les riches fainéants baissèrent les yeux, tout tremblants. L’empereur alors se leva et dit à un jeune clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l’un des écoliers dont les travaux distingués venaient d’attirer son attention : — Toi, mon garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd’hui clerc de ma chapelle (S), et ma protection ne s’arrêtera pas là. — Puis s’adressant à Amael : — Eh bien, seigneur Breton ? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son humble humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité ; il sépare l’ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à sa gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs de ton pays que Karl ne surveille pas trop mal l’école qu’il a fondée.

— Je dirai, Karl, que je t’ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice et bonté.

— Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne. Si tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre Académie ; nous avons pris des noms de l’antiquité : Eginhard s’appelle Homère, Clément Horace ; moi, je suis le roi David (T). Ces noms immortels nous séient comme des armures de géants à des nains ; mais, du moins, nous honorons ces génies de notre mieux. Et maintenant, — ajouta l’empereur en poursuivant sa marche, — allons, en bons catholiques, entendre la messe.

L’empereur, précédant les personnes dont il était accompagné, suivit une longue galerie. À l’angle d’un tournant, endroit assez sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l’accosta familièrement, ainsi qu’il en usait avec l’innombrable quantité de femmes de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le menton, puis la taille ; il allait même pousser plus loin ses agressions libertines, lorsque se souvenant que malgré l’obscurité de la galerie, il pouvait être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l’esclave de s’éloigner, et dit en riant à Amael : — Karl aime à se montrer accessible à ses sujets. 


— Et surtout à ses sujettes, — reprit le vieillard ; — mais, bon ! la messe t’absoudra !

— Ah ! païen de Breton ! païen de Breton ! — murmura l’empereur ; et peu d’instants après, il entrait dans la basilique d’Aix-la-Chapelle, attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent éblouis de l’incroyable magnificence de ce temple, dans lequel s’étaient rendus tous les commensaux du palais impérial. Vortigern vit au loin, près du chœur, parmi les concubines, les filles et petites-filles de Karl, brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde, assise à côté de sa sœur Eldrude. L’empereur prit sa place accoutumée, derrière le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement vêtus. L’un d’eux offrit respectueusement à l’empereur un bâton d’ébène avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu’il le fallut, lc signal des différents chants indiqués par la liturgie. Un peu avant la fin de chaque verset, Karl, en manière de signal, poussait de sa voix grêle une sorte de cri guttural si étrange (U), que Vortigern, dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés sur lui, faillit éclater de rire au cri de l’empereur, malgré la sainteté du lieu, malgré le trouble croissant où le jetaient les doux regards de Thétralde. La messe terminée, Karl dit à Amael : — Eh bien, seigneur breton, avoue qu’au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon clerc et un bon chantre ?

— Je ne me connais point à ces choses ; je te dirai seulement que comme chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le cri des corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d’un empire a, ce me semble, mieux à faire que de chanter la messe.

— Tu seras toujours un barbare et un idolâtre ! — s’écria l’empereur en sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le portail de ce monument, l’un des grands de sa cour qui se pressaient sur son passage, lui dit : — Auguste prince, l’on vient d’apprendre à l’instant même la mort de l’évêque de Limbourg.


— Oh ! oh ! seulement à l’instant ? Cela m’étonne fort ; l’on est si âpre à la curée des évêchés, que l’on annonce toujours la mort des évêques au moins deux ou trois jours à l’avance. Est-il du moins mort en bonne odeur de sainteté, ce défunt évêque ? S’est-il recommandé dans l’autre monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres ?

— Auguste prince, il n’a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres d’argent.

— Quel léger viatique pour un si long voyage (V) ! — s’écria une voix ; c’était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl avait déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d’après les ordres de l’empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l’école palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion, regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous ses membres, lui dit en se remettant en marche : — Suis-moi ; — mais voyant les grands de sa cour se préparer à l’accompagner, Karl ajouta : — Non, non ; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune clerc m’accompagneront seuls ; vous autres, tenez-vous prêts pour la chasse de tantôt.

La foule brillante s’arrêta, l’empereur regagna les galeries du palais sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre Bernard ; plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant d’avoir par son indiscrète échappée, en critiquant l’avarice du défunt évêque, courroucé l’empereur. Aussi quelle fut la surprise de l’écolier, lorsqu’au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui dit : — Approche, approche ! Tu trouves donc que l’évêque de Limbourg a laissé trop peu d’argent pour les pauvres ?

— Seigneur !…

— Réponds ? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de paraître devant Dieu, plus libéral que l’évêque de Limbourg ?

— Auguste prince, — répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette fortune inouïe, en se jetant aux pieds de l’empereur, — c’est à la volonté de Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort. 


— Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg (X), et suis-moi ; il est bon que tu saches avec quelle âpreté l’on se dispute ici les évêchés ! On peut juger des richesses qu’il rapportent par l’ardeur avec laquelle on se les dispute. Et cependant, une fois que l’on tient l’évêché, la cupidité, loin de s’assouvir, s’irrite encore. Te souviens-tu, Eginhard, de cet insolent évêque de Manheim ? Lors d’une de mes campagnes contre les Huns, je l’avais laissé près de ma femme Hildegarde ; ne voilà-t-il pas que ce compère, se gonflant de la familiarité que lui témoignait ma femme, poussa l’audace jusqu’à lui demander en don la baguette d’or dont je me sers comme symbole de mon autorité, à cette fin, disait l’évêque, de s’en servir comme de canne (Y) ! Par le roi des cieux ! le sceptre de Karl, empereur, ne servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son empire !

— Tu te trompes, Karl ! C’est moi qui te le dis, — reprit Amael ; — tôt ou tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d’un bâton pour conduire tes peuples à leur guise.

— Par le marteau de mon aïeul ! je briserais les mitres des évêques sur leur tête s’ils voulaient usurper mon pouvoir !

— Non, car tu les crains ! J’en prends à témoin les grands biens et les flatteries que tu leur prodigues.

— Je crains les évêques, moi ? — s’écria l’empereur ; et s’adressant à Eginhard : — L’affaire du rat est-elle arrangée avec le juif ?

— Oui, seigneur, — répondit en souriant Eginhard ; — hier l’évêque a conclu le marché.

— Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques, seigneur Breton… Les flatter ! moi ! lorsqu’au contraire je ne manque jamais l’occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu’ils méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et encore je regarde toujours à deux fois avant de leur donner des terres et des abbayes dépendant du domaine impérial ; car, avec telle abbaye ou telle métairie, je suis certain de m’assurer un vassal plus fidèle que tel comte ou tel évêque (Z).

En devisant ainsi, l’empereur avait regagné son palais et était remonté dans son appartement, accompagné d’Éginhard, d’Amael, de son petit-fils et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine Karl fut-il entré dans son observatoire, qu’un de ses chambellans lui dit : — Auguste empereur, plusieurs grands officiers du palais ont sollicité l’honneur à être admis en votre présence pour vous entretenir d’une demande très-urgente… La noble dame Mathalgarde (c’était une des nombreuses concubines de Karl) est aussi déjà venue deux fois pour le même objet.

— Faites entrer ces demandeurs, — dit Karl au chambellan, qui sortit aussitôt ; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant le rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siège habituel l’empereur ajouta en riant : — Cache-toi derrière ce rideau, mon jeune homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite la vacance d’un évêché (AA).

À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la chambre fut envahie par un grand nombre de familiers du palais, officiers ou seigneurs de la cour ; chacun d’eux, faisant valoir ses propres droits à l’évêché ou les droits des postulants qu’il recommandait, assourdissait l’empereur de ses sollicitations. Parmi eux se trouvait un évêque magnifiquement vêtu, à l’air hautain et superbe. À son tour, il s’approcha de Karl.

— Voici l’évêque au rat, — dit tout bas Éginhard à l’empereur ; — le prix qu’il a payé au juif est de dix mille sous d’argent… le juif m’a scrupuleusement rapporté la somme, d’après vos ordres.

— Évêque de Bergues, n’as-tu pas assez d’un évêché ? — dit Karl à ce prélat si magnifique ; — viendrais-tu en solliciter un second ?

— Prince Auguste… je vous prie de m’accorder, en échange de l’évêché de Bergues, l’évêché de Limbourg.

— Parce que ce dernier évêché est plus riche ? 


— Oui, seigneur, et, si je l’obtiens, la part des pauvres n’en sera que plus considérable.

— Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci, — s’écria l’empereur d’un air sévère, en montrant l’évêque. — Connaissant le goût passionné du prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses qu’il achète à des prix insensés, j’ai commandé à Salomon, le juif, de prendre un rat dans sa maison… vous entendez, un rat… le plus vulgaire des rats qui ait jamais été pris dans une ratière ; puis d’embaumer ce rat avec de précieux aromates, de l’envelopper d’étoffes orientales brodées d’or, de l’offrir à l’évêque de Bergues comme un rarissime rat de Judée rapporté par un vaisseau vénitien, et de le vendre à ce prélat comme le plus prodigieux, le plus miraculeux des rats (BB).

Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène, tandis que l’évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux devant Karl, qui poursuivit : — Or, savez-vous quel prix l’évêque de Bergues l’a payé, ce rat prodigieux ? Dix mille sous d’argent ! oui, dix mille sous d’argent (CC), tout autant ! J’ai la somme ici, le juif me l’a rapportée… elle sera distribuée aux pauvres ! — Puis il ajouta d’un air sévère : — « Évêques, évêques, songez-y bien !… vous devez être les pères, les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides de vaines frivolités… et voici que, faisant tout le contraire, vous vous adonnez plus que les autres mortels à l’avarice et à de vaines cupidités ! (DD) » Par le roi des cieux ! prenez-y garde !… la main de l’empereur vous a élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque de Bergues, tu n’auras pas l’évêché de Limbourg ; conserve le tien, et sache-moi gré de ma clémence. Quant à vous autres, sachez que j’ai promis l’évêché à un jeune homme. Or, je ne veux pas, moi, manquer de parole à mon jeune homme.

À ce moment, les courtisans s’écartèrent pour donner passage à Mathalgarde, une des concubines de l’empereur. Cette femme, d’une grande beauté, s’approcha de Karl d’un air confiant et assuré dans le succès de sa demande, et lui dit gracieusement : — Mon aimable seigneur, l’évêché de Limbourg est vacant ; je l’ai promis à un clerc que je protège, ne doutant pas de votre approbation.

— Chère Mathalgarde, je n’ai rien à vous refuser ; mais j’ai donné l’évêché à un jeune homme… et je ne saurais le lui reprendre.

Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus douce, saisit une des mains de l’empereur et ajouta tendrement : — Auguste prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet évêché, en le donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute ?… Je vous en conjure, accordez l’évêché à mon clerc ; vous n’avez pas de serviteur plus dévoué.

Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s’écria au grand étonnement des assistants : — « Seigneur empereur, tenez ferme !… ne souffrez pas que personne arrache de vos mains la puissance que Dieu vous a donnée… Tenez ferme ! auguste prince ! tenez ferme (EE) ! » C’était la voix du pauvre Bernard, qui, craignant de voir Karl se laisser séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde, le rappelait ainsi à ses promesses. Alors l’empereur, écartant le rideau derrière lequel se tenait le clerc, le prit par la main, et dit en le présentant à l’assistance : — Voici le nouvel évêque de Limbourg… — Et s’adressant à Bernard : — N’oublie jamais de distribuer d’abondantes aumônes… ce sera un jour ton viatique pour ce long voyage dont on ne revient pas (FF).

La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit de dépit et sortit brusquement de l’appartement, bientôt suivie par les courtisans, non moins déçus, et par l’évêque de Bergues, qui, sans le vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un humble rat de ratière.

— Seigneur Breton, — dit l’empereur en faisant signe à Amael de s’approcher de la fenêtre qu’il ouvrit, afin de sortir sur le balcon pour y jouir de la douce chaleur du soleil d’automne, — trouves-tu
 que Karl soit d’humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre, en guise de bâton, pour conduire ses peuples ?

— Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m’accorder quelques moments d’entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que je vois ici ; je louerai le bien… je blâmerai le mal.

— Tu vois du mal ici ?

— Ici… et ailleurs.

— Comment, ailleurs ?

— Crois-tu que ton palais et ta ville d’Aix-la-Chapelle, ta ville de prédilection… soient la Gaule tout entière ?

— Que me parles-tu de la Gaule ! Je viens de parcourir le nord de ses contrées… j’ai été jusqu’à Boulogne, où j’ai fait établir un phare pour les vaisseaux, et de plus… — Mais l’empereur, s’interrompant, dit au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le balcon dominait : — Regarde !… et écoute !

Amael vit auprès d’une des galeries un jeune homme de haute et robuste taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des évêques ; deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des plus pacifiques, ainsi qu’il convient à un prélat, et de l’approcher d’un banc de pierre, afin qu’il fût plus facile à leur maître d’enfourcher sa monture ; mais le jeune évêque, remarquant deux femmes qui, d’une croisée, le regardaient, et voulant, sans doute, faire preuve d’agilité, ordonna impatiemment aux serviteurs d’éloigner le cheval du banc ; puis, dédaignant même le secours de l’étrier, il saisit d’une main la crinière de l’animal, et s’élança d’un bond si vigoureux, que, dépassant le but, il faillit tomber de l’autre côté du cheval, et eut assez de peine à se raffermir en selle. Cette espèce de saut périlleux avait attiré l’attention de l’empereur sur le trop agile prélat ; aussi lui cria-t-il de sa voix grêle et glapissante en se penchant au balcon : — Eh !… eh !… mon alerte évêque… un mot, s’il te plaît ? — Le jeune homme releva la tête, et, reconnaissant Karl, s’inclina respectueusement.

— « Tu es vif, agile et prompt, — lui cria l’empereur ; — tu as bon pied, bon bras, bon œil ; la tranquillité de notre royaume est, chaque jour, troublée par la guerre ; nous avons très-grand besoin de clercs de ton espèce ; reste donc pour partager nos fatigues, puisque tu peux monter si lestement à cheval (GG)… Je donnerai ton évêché à un homme moins ingambe. »


Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l’empereur d’un air suppliant, lorsque l’on entendit les aboiements lointains d’une meute nombreuse et le retentissement des trompes. — C’est ma vénerie, — dit l’empereur ; — nous allons partir pour la chasse, seigneur Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons… Retourne chez toi avec ton petit-fils ; l’on vous servira votre réfection du matin, après quoi vous viendrez me rejoindre ; je suis curieux de voir si ton jouvenceau est aussi habile écuyer qu’on le dit, et puis, vois-tu, quoique l’exercice de la chasse soit un plaisir frivole, plaisir que j’aime, je l’avoue, avec passion, car, en temps de paix, il me maintient en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl le Batailleur tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre votre repas, je vais prendre le mien, et ensuite, à cheval !




Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur réfection du matin. Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’une des cours du palais, le jeune Romain, profitant d’un moment où le vieillard ne pouvait l’entendre, dit tout bas en riant à Vortigern : — Heureux garçon ! je suis certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d’ébène, les autres bleu d’azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des courtisans… — Mais, s’interrompant à la vue de la vive rougeur dont le visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta : — Attends donc la fin de mes paroles avant de devenir pourpre… Je disais que deux beaux yeux bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d’une fois déjà, cherché dans la foule des courtisans… la vénérable figure de ton grand-père, car rien n’attire davantage les beaux yeux qu’une longue barbe blanche. Cela est si vrai, que, ce matin, à la messe, la blonde Thétralde et la brune Hildrude oubliaient l’office divin pour regarder incessamment… ton aïeul qui se trouvait à côté de toi… Allons, te voici encore à rougir. Crains-tu pas que les charmantes filles de l’empereur deviennent amoureuses d’un centenaire ?

— Laisse-moi !… tes plaisanteries me sont insupportables, — dit Vortigern avec impatience. — Je ne sais pas ce que tu veux dire.

— Oh ! que l’air de la cour est contagieux ! — s’écria Octave. — Ce jeune Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà non moins dissimulé qu’un vieux clerc !

Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d’Octave, balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le jeune Romain, montés sur d’excellents chevaux qu’ils trouvèrent gardés par des esclaves dans l’une des cours du palais, rejoignirent l’empereur.

Karloman et Louis (Hlut-wig, comme disent les Franks), arrivés le matin même du château d’Héristall, accompagnaient Karl, ainsi que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes du palais impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait vaillamment porté sur son dos Éginhard, l’archichapelain. Belle encore, elle atteignait la maturité de l’âge ; puis venait Berthe, cherchant du regard Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier ; ensuite Adelrude, qui, de loin, souriait à Audoin, l’un des plus hardis capitaines de l’empereur ; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux… le Breton centenaire, sans doute, ainsi que l’avait dit Octave à Vortigern. La plupart des seigneurs de la suite de Karl portaient de très-singuliers habits, venus à grands frais de Pavie, où le commerce apportait les richesses de l’Orient. Parmi ces courtisans, les uns étaient vêtus de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges pèlerines, de parements et de bordures en peaux d’oiseaux de Phénicie ; les plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons d’Asie, faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets de l’azur, de l’or et de l’émeraude (HH). D’autres courtisans portaient de précieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes de Judée, pelleteries aussi fines, aussi délicates que la peau des oiseaux ; des bonnets à plumes flottantes, des hauts-de-chausses d’étoffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes, brodées d’or ou d’argent, complétaient les splendides ajustements de ces gens de cour. La grossière rusticité du costume de l’empereur contrastait seule avec la magnificence des courtisans : ses grosses et grandes bottes de cuir, à éperons de fer, lui montaient jusqu’aux cuisses ; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque de peau de brebis, la toison en dessus, coiffé d’un bonnet de peau de blaireau, il tenait à la main un fouet à manche court pour châtier ses chiens de chasse. Grâce à sa taille élevée, qui dépassait de beaucoup celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et son aïeul, s’écria : — Eh ! seigneur Breton ! venez, s’il vous plaît, ici, à côté de moi ; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon écuyer que le disent mes fillettes. — Les rangs des cavaliers s’ouvrirent, afin de donner passage à Amael et à son petit-fils, qui suivait modestement son aïeul, n’osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont était entouré l’empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern, qui maniait son cheval avec sa bonne grâce accoutumée, lui dit : — Le vieux Karl juge d’un coup d’œil l’habileté d’un écuyer. Je suis content ; mais, avoue-le, mon garçon, tu aimes mieux la chasse que la messe, et la selle de ton cheval qu’un banc d’église ?… Voyons, réponds…

— Je préfère la chasse à la messe, — dit franchement Vortigern ; — mais j’aime mieux la guerre que la chasse.

— Si ta réponse n’est pas celle d’un bon catholique, elle est celle d’un garçon sincère. Qu’en pensez-vous ? fillettes ? — ajouta l’empereur en se tournant vers le groupe de chasseresses. — N’êtes-vous pas de mon avis ?

— Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée, — répondit la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern ; — il a parlé sincèrement. De ceci, je le loue ; il dit ce qu’il fait, il ferait ce qu’il dit. Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.

La blonde Thétralde, n’osant parler après sa sœur, devint vermeille comme une cerise, et jeta un regard d’envie, presque de colère, sur la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.

— Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour n’être point en désaccord avec ces fillettes, — dit l’empereur. — Allons, en marche ! — Et, se penchant à l’oreille d’Amael, il lui dit tout bas, en lui montrant d’un regard malin la foule de ses courtisans si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumées : — Voilà des compères fort richement vêtus, n’est-ce pas ? Regarde-les attentivement ; tâche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes, je te rappellerai ce souvenir en temps opportun. — Et l’empereur partit au galop suivi de toute sa cour, après avoir dit aux courtisans, ainsi qu’aux deux Bretons : — Une fois en forêt, chacun pour soi, et à la grâce de son cheval. À la chasse, il n’y a plus d’empereur et de cour, il n’y a que des chasseurs !




La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes d’Aix-la-Chapelle. Le soleil d’automne, d’abord radieux, s’était peu à peu voilé sous l’un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et dans ces pays du Nord. D’après l’ordre de l’empereur, aucun de ses courtisans ne s’était attaché à ses pas ; les chasseurs se disséminèrent : les uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la poursuite du cerf à travers les futaies ; les autres, moins intrépides veneurs, se guidant d’après le son des trompes ou les aboiements des chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la meute et les veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès le début de la chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné ses filles, incapables d’ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés, où l’empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs. Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce tumultueux rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un carrefour, excités par les fanfares des trompes, et s’animant entre eux, piaffaient, hennissaient, se cabraient, Vortigern, dressé sur ses étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart, son cheval s’emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint, après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le brouillard qui s’épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées par la brume. Il prêta l’oreille, espérant entendre au loin le bruit de la chasse, qui l’aurait guidé pour la rejoindre ; mais le plus profond silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop rapide de deux chevaux, s’avançant derrière lui à toute vitesse, frappa son oreille ; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère que par l’effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à travers le brouillard une forme vague ; elle devint de plus en plus distincte, et la blonde Thétralde, fille de l’empereur des Franks, apparut aux yeux du jeune Breton : vêtue d’une longue robe de drap bleu-saphir, bordée d’hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée, Thétralde portait, sur ses tresses blondes, un petit bonnet aussi d’hermine ; une écharpe de soie tyrienne, aux vives couleurs, dont les longs bouts flottaient au vent, ceignait sa fine taille. La naïve et charmante figure de la fille de l’empereur, animée par l’ardeur de sa course, brillait d’un vif incarnat ; rougissant de plus en plus à l’aspect de Vortigern, elle baissa ses grands yeux bleus, tandis que les brusques ondulations de son sein de quinze ans soulevaient l’étroit corsage de sa robe. Le trouble de Vortigern égalait le trouble de Thétralde ; comme elle, il restait muet, embarrassé ; comme elle, il tenait les yeux baissés ; comme elle enfin, il sentait son cœur battre avec violence. Le silencieux embarras des deux enfants fut interrompu par Thétralde. D’une voix timide et mal assurée, elle dit au jeune Breton sans oser le regarder : — Je croyais ne pouvoir jamais te rejoindre ; ton cheval avait tant d’avance sur ma haquenée…

— C’est que… mon cheval m’a emporté…

— Oh ! je m’en suis aperçue… ma sœur Hildrude aussi, — ajouta Thétralde en fronçant ses jolis sourcils ; — alors nous nous sommes élancées toutes deux à ta poursuite… de peur que, dans ton ignorance des routes de la forêt, tu ne t’égares, — se hâta d’ajouter Thétralde.

— Aussi m’avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux…

— Ma sœur voulait me dépasser ; mais, moi, j’ai appliqué sur la tête de son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il s’est jeté de côté dans une allée où il a emporté Hildrude ; ne pouvant le maîtriser, elle a poussé un cri de colère.

— Mais elle court un danger, peut-être ?

— Non, non ; ma sœur finira par arrêter son cheval. Seulement, comme le brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre, et j’en suis bien aise.

Vortigern était au supplice ; pourtant un sentiment d’une douceur ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent de nouveau silencieux ; la fille de l’empereur des Franks rompit encore la première le silence en disant au jeune Breton : — Tu ne parles pas… Est-ce que cela te chagrine que je t’aie rejoint ?

— Non, oh ! non !…

— Tu me trouves peut-être méchante, parce que j’ai battu le

Les Mystères du peuple tome 5.-07.jpg


cheval de ma sœur ? mais, que veux-tu ? quand je l’ai vue s’efforcer de me dépasser, je n’ai plus été maîtresse de moi.

— J’espère qu’il ne sera arrivé aucun mal à votre sœur.

— Je l’espère aussi.

Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques moments. La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit : — Tu es très-silencieux…

— Ce n’est pas de ma faute. Je ne sais que dire…

— Ni moi non plus ; cependant je mourais d’envie de te parler… Comment t’appelles-tu ?

— Vortigern.

— Vortigern… c’est un nom de ton pays ?

— Oui.

— Moi, je me nomme Thétralde… Dis-le ce nom.

— Thétralde…

— J’aime à t’entendre prononcer mon nom… tu le dis doucement.

— C’est qu’il est doux à prononcer.

— Le tien aussi, quoiqu’un peu barbare… Vortigern.

— De quel côté peut être la chasse ? — reprit le jeune Breton en regardant d’un côté et d’autre avec une anxiété croissante ; — il sera difficile de retrouver les chasseurs, le brouillard s’épaissit de plus en plus.

— Si nous allions nous perdre, — dit Thétralde en riant. — Moi, je ne connais pas les routes de la forêt.

— Alors, pourquoi n’être pas restée auprès des gens de la cour de votre père ?…

— Je ne sais. Je t’ai vu t’éloigner rapidement, je t’ai suivi malgré moi.

— Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà !

— Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi ?

— Mon Dieu ! je ne suis pas fâché, — s’écria le pauvre Vortigern ; — mais je crains pour vous que cet épais brouillard se change en pluie vers le soir ; vous serez mouillée jusqu’aux os, surtout si nous nous égarons de plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre la chasse.

— Essayons… de quel côté irons-nous ?

— Tout à l’heure il m’a semblé entendre, très au loin, le bruit affaibli des trompes.

— Écoutons encore, — dit Thétralde en penchant de côté sa tête charmante, tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son cheval, allait, à peu de distance, prêter l’oreille de son côté.

— Entends-tu quelque chose, toi ? — reprit la fille de l’empereur des Franks en élevant sa douce voix et s’adressant à Vortigern, éloigné d’elle de quelques pas. — Moi, je n’entends rien.

— Ni moi non plus, — répondit le jeune Breton en se rapprochant de Thétralde. — Quel malheur ! Comment faire ?

— Nous voilà perdus ! — dit la jeune fille en riant aux éclats. — Et si la nuit vient, quelle terrible chose !

— Quoi ! vous riez en un pareil moment !

— Est-ce que tu as peur, toi, soldat, quit t’es battu si jeune ? — Puis la jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta : — Et ta blessure ?

— Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous… Voyez, le brouillard s’épaissit de plus en plus… Comment retrouver notre route ?

— Moi, je veux te parler de ta blessure, — reprit la fille de Karl avec une impatience enfantine. — Pourquoi ton bras n’est-il plus soutenu comme hier par une écharpe ?

— Cela m’aurait gêné pendant la chasse.

Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne, l’offrit à Vortigern, en lui disant : — Tiens, ma ceinture remplacera ton écharpe et soutiendra ton bras.

— C’est inutile, je vous assure. 


— Tu me refuses ? — dit tristement Thétralde en tenant toujours à la main la ceinture qu’elle présentait à Vortigern ; puis, attachant sur lui ses beaux yeux bleus, presque suppliants : — Je t’en prie, ne me refuse pas !

Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta l’écharpe ; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir.

— Attends, — lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout près du cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux bouts de l’écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit ainsi les mains de la jeune fille effleurer ses cheveux ; il tressaillit si vivement, que Thétralde lui dit en achevant le nœud : — Tu trembles…

— Oui, — répondit Vortigern avec un trouble croissant. — Le brouillard devient si épais, si humide… Et vous-même, n’avez-vous pas froid ?

— Moi… oh ! non… Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu le veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d’aller plus vite… Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce côté.

— Puissions-nous avoir ce bonheur ! — répondit le jeune Breton avec un soupir. Les deux enfants continuèrent de s’avancer côte à côte et au pas dans cette longue avenue, où l’on ne distinguait rien à vingt pas de distance, tant le brouillard devenait épais ; la nuit approchait. Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence : — Ton aïeul a l’air très-bon et très-vénérable.

— Aussi je l’aime autant que je le vénère.

— Et ton père ?

— Il est mort !

— Quoi ! tu n’as plus ton père !… Et ta mère, vit-elle encore ?

— Oh ! oui… heureusement !

— Est-ce que tu lui ressembles ? 


— On me l’a dit.

— Combien elle a dû pleurer en te quittant

— Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci : « Tu t’en vas comme otage en pays ennemi… quoi qu’il arrive, honore et fais honorer le nom breton. »

— C’est vrai ! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des gens de ton pays ; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié… Et toi, en as-tu contre moi ?

— Comment serais-je l’ennemi d’une jeune fille ?

— As-tu des sœurs ?

— J’en ai une.

— Est-ce qu’elle te ressemble ?

— Nous ressemblons tous deux à notre mère.

— Tu dois être très-chagrin d’être éloigné de ton pays ? Veux-tu que je demande à l’empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à ton aïeul ?

— Grâce !… Un Breton ne demande jamais grâce ! — s’écria fièrement Vortigern. — Moi et mon grand-père nous sommes otages, prisonniers sur parole ; nous subirons la loi de la guerre sans demander jamais de grâce.

— Tant mieux ! oh ! tant mieux !

— Que voulez-vous dire ?

— Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici.

Un nouveau silence suivit cet entretien ; bientôt, ainsi que l’avait prévu Vortigern, l’épais brouillard se changea en une pluie fine et pénétrante. — Voici la pluie, — dit le jeune Breton, — elle va mouiller vos vêtements ! c’est à se désespérer ! L’on n’entend rien, rien, et l’on dirait cette route sans fin ; mais en voilà une à gauche, si nous la prenions ?

— Prenons-la ! — dit Thétralde avec indifférence, et elle changea la direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval, déboucla le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu’il plaça à l’arçon de sa selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui dit : — Que fais-tu donc ?

Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d’un justaucorps d’épaisse toile blanche comme ses larges braies. — J’ai consenti à prendre votre écharpe, — dit-il à la fille de l’empereur, — vous allez me laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous votre cou ; elle vous servira de manteau et vous garantira de la pluie.

— Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup plus mouillé que moi.

— Ne craignez rien ; je suis habitué aux intempéries des saisons. J’ai accepté votre écharpe, prenez ma saie.

— Alors, attache-la sur mes épaules, — répondit Thétralde en rougissant. — Je n’ose abandonner les rênes de ma haquenée.

Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa la tunique sur les épaules de Thétralde ; mais lorsqu’il s’agit de nouer les manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein palpitant de la jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate, levait, autant que possible, son petit menton rose, afin de donner à Vortigern toute facilité pour l’accomplissement de son obligeant office, les mains de l’adolescent tremblèrent si fort, si fort… que, par deux fois, il se reprit à nouer les manches.

— Vois-tu, comme tu as froid, — dit Thétralde ; — tu frissonnes encore plus fort que tout à l’heure.

— Oh ! ce n’est pas de froid que je tressaille…

— Qu’as-tu donc alors ?

— Je ne sais… l’inquiétude où je suis pour vous ; car la nuit approche… Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin prendre.

Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un cri de joie, et dit en tendant la main vers l’un des côtés de l’allée qu’ils suivaient : — Vois donc là-bas, cette hutte.


Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires, une hutte construite d’épaisses mottes de terre entassées les unes sur les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière, devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère allumées. — C’est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se retirent durant le jour lorsqu’il pleut, — dit Thétralde ; — nous serons là-dedans à l’abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à descendre de ma haquenée.

À la seule pensée de partager ce réduit solitaire avec la jeune fille, Vortigern sentit son cœur tour à tour se serrer et s’épanouir ; une chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait ; mais après un moment d’hésitation, obéissant aux ordres de sa compagne, il attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune fille qui se penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui tendit les bras et y reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde. À ce contact, l’émotion de Vortigern fut si profonde qu’il se sentit presque défaillir ; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec une curiosité enfantine, s’écria gaiement : — Il y a dans la hutte un banc de mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du feu, il reste encore de la braise. Viens vite, viens vite !

L’adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu’il trébucha sur un corps rond qui roula sous son pied ; il se baissa et vit sur le sol un grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses châtaigniers de cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de son âge, il dit vivement : — Grande découverte ! des châtaignes ! des châtaignes !

— Quel bonheur ! — reprit non moins gaiement Thétralde, — nous ferons griller ces châtaignes ; je vais les ramasser pendant que tu rallumeras le feu !

Le jeune Breton se rendit d’autant plus volontiers aux désirs de sa compagne, qu’il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d’angoisse auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde. Il entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois sec et raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de là, ramassait une grosse provision de châtaignes qu’elle rapporta dans un pan de sa robe. S’asseyant alors sur le banc de mousse placé au fond de la cabane, dont l’intérieur était vivement éclairé par la lueur du feu allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant une place à côté d’elle : — Assieds-toi là, et viens m’aider à écosser ces châtaignes.

L’adolescent s’assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse, et comme elle se piquant plus d’une fois les doigts pour retirer les fruits mûrs de leur enveloppe. il lui dit en riant : — Voici pourtant la fille de l’empereur des Franks assise dans une hutte de terre, écossant des châtaignes comme la pauvre enfant d’un esclave bûcheron.

— Vortigern, tu me croiras si tu veux, — reprit Thétralde en regardant son compagnon d’un air radieux, — jamais la fille de l’empereur des Franks n’a été plus contente.

— Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j’ai quitté ma mère, ma sœur et la Bretagne, jamais je n’ai été plus heureux qu’aujourd’hui.

— Ce que tu dis là, tu le penses ?

— Oh ! oui !

— Et si demain ressemblait à aujourd’hui ? et s’il en était ainsi pendant longtemps, bien longtemps… toujours ? tu serais content ?

— Et vous, Thétralde ?

— Dis-moi donc toi ; on se tutoie en Germanie.

— Mais le respect…

— Je te dis toi, et je ne t’en respecte pas moins, — reprit la jeune fille en riant ; — ainsi tu me demandais si je serais heureuse de penser que tous les jours seraient semblables à celui-ci ?

— Oui.


— Vortigern, cette pensée me ravirait !

— Et moi aussi, Thétralde.

La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants de silence, elle reprit : — Vortigern, y a-t-il loin, très-loin d’ici à ton pays ?

— D’ici en Bretagne ?

— Oui.

— À cheval, nous avons mis plus d’un mois à venir.

— Vortigern, quel joli voyage nous ferions !

— Quoi ! que dis-tu ?

Thétralde fit un geste d’impatience rempli de gentillesse, ordonna par un signe à Vortigern de garder le silence et reprit : — As-tu de l’argent, toi ?

— Non.

— Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car en venant du palais à la forêt, j’ai presque tout donné aux pauvres gens. Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en vida sur ses genoux le contenu : il s’y trouvait plusieurs pièces d’or assez grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d’argent et de cuivre. Deux de ces dernières, l’une en argent, l’autre en cuivre, et tout au plus de la grandeur d’un denier, étaient percées et reliées ensemble par un fil d’or.

— Qu’est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble ? — dit Vortigern, avec un regard de curiosité.

— Oh ! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi ? L’une, celle de cuivre, a été frappée l’année de ma naissance ; l’autre, celle d’argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze ans. Fabius, l’astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains signes magiques correspondant aux astres dont l’influence est heureuse ; l’évêque d’Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites : c’est un talisman. 


— C’est dommage !

— Pourquoi ?

— Si cela n’eût pas été un talisman, Thétralde, je t’aurais demandé, en souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent ton âge.

— À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres jours ? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent ? Mais si tu désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement de côté, tu les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours chose très-utile pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la pochette de ton justaucorps.

Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille, après avoir compté ingénûment son petit trésor, reprit : — Nous avons cinq sous d’or, huit deniers d’argent et douze deniers de cuivre, de plus mes bracelets, mon collier, mes boucles d’oreilles ; crois-tu qu’avec cela nous aurons assez d’argent pour voyager jusqu’en Bretagne ?

— Quoi, Thétralde !… tu voudrais ?…

— Laisse-moi donc achever ; ton cheval est excellent, ma haquenée vigoureuse ; tout à l’heure, la nuit sera venue, nous la passerons abrités dans cette hutte. L’esclave bûcheron qui s’y retire durant le jour, y reviendra demain à l’aube ; nous lui donnerons un sou d’or pour qu’il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière de la forêt, à deux lieues d’Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour moi des vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap…

— Thétralde, écoute-moi…

— Je t’écouterai lorsque j’aurai parlé. Donc, nous nous mettons en route demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute la fatigue ; je ne suis ni aussi grande ni aussi forte que ma sœur Hildrude, et pourtant si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te porterais sur mon dos comme ma sœur aînée Imma a porté jadis Eginhard, son amant ; mais voici nos châtaignes écossées, viens
 m’aider à les mettre sous la cendre chaude, et surtout prenons garde de nous brûler les doigts.

Et Thétralde relevant d’une main le pan de sa robe où étaient contenus les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit ; il se croyait le jouet d’un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d’une sorte d’amoureux et ardent vertige. Il s’agenouilla silencieux, troublé, côte à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait lentement les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé, mais le brouillard redoublant d’intensité aux approches de la nuit, rendait déjà l’obscurité complète ; les reflets du brasier éclairaient seuls les charmants visages des deux enfants agenouillés près l’un de l’autre. Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre, Thétralde se releva en s’appuyant familièrement sur l’épaule de Vortigern, et lui dit en le prenant par la main : — Maintenant, pendant que notre souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, j’achèverai de te dire mes projets.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante, expirante, semblait demander de nouveaux aliments… en vain les châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient annoncer la cuisson de leur pulpe savoureuse… en vain le cheval et la haquenée de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient comme pour appeler leur provende du soir… le foyer s’éteignit, les châtaignes se changèrent en charbon, les hennissements des chevaux retentirent au milieu du silence de la forêt… Thétralde ni Vortigern ne sortirent pas de la cabane.




L’empereur des Franks, dès le début de la chasse, s’était, avec son impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d’abord peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d’un si grand concours de cavaliers, s’était, par hasard, dirigé vers la partie de la
 forêt où le cerf se faisait poursuivre d’enceinte en enceinte. Amael assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui, épuisé de fatigue après quatre heures d’une course haletante, fit tête aux chiens, lorsqu’ils l’atteignirent enfin, et tenta de se défendre contre eux au moyen de l’énorme ramure dont sa tête était couronnée. L’empereur n’avait presque jamais quitté sa meute ; il arriva bientôt sur ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs ; sautant de cheval, il courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de ses bois aigus transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d’un coup d’œil expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau de chasse, s’élança sur l’animal aux abois, lui plongea son arme au défaut de l’épaule, l’abattit à ses pieds, et l’abandonna aux chiens ; ceux-ci, se précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent au bruit retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient ainsi la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L’empereur, son couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps contemplé avec une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés, qui se disputaient les lambeaux du cerf, aperçut Amael et lui cria joyeusement : — Eh ! seigneur Breton… trouves-tu Karl un bon et hardi veneur ?

— Je trouve qu’en ce moment l’empereur des Franks, avec son grand couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a l’air d’un boucher, — répondit le centenaire. — Excuse ma sincérité.

— Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout joyeux et disposé à l’indulgence, seigneur Breton, — répondit l’empereur en riant… puis il dit à demi-voix au vieillard d’un air narquois : — Regarde donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants au commencement de la chasse.

En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l’empereur accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l’appel des trompes ; la pluie tombait alors depuis deux heures ; le jour touchait à sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse, si glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l’éblouissant plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour, un aspect aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées de si vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux tuniques, souillées de boue et presque mises en lambeaux par les ronces des buissons ou par les branches des fourrés ; les panaches des bonnets de fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés, ressemblant fort, pour la plupart, à de longues arêtes de poisson ; les fines bottines de cuir oriental disparaissaient sous une épaisse couche de fange ; d’autres, déchirées par les épines, laissaient voir les chaussettes, souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire, simplement, chaudement vêtu de son épaisse casaque de peau de brebis, qui tombait jusque sur ses bottes de gros cuir, la tête couverte de son bonnet de blaireau, se frottait les mains d’un air matois en voyant ses courtisans, trempés jusqu’aux os, et frissonnant de froid sous la pluie. Karl, faisant alors à Amael un signe d’intelligence, lui dit à demi-voix : — Au moment de partir pour la chasse, je t’ai engagé à retenir en ta mémoire la magnificence des costumes de ces étourneaux, aussi vains et non moins dénués de cervelle que les paons d’Asie dont ils portaient les dépouilles. Vois les un peu maintenant… ces beaux fils. — Amael sourit d’un air approbatif tandis que l’empereur, élevant sa voix criarde, disait à ces seigneurs en haussant les épaules : — « Oh ! les plus fous des hommes ! quel est, à cette heure, le plus précieux et le plus utile de nos habits ? Est-ce le mien, que je n’ai acheté qu’un sou ?… Sont-ce les vôtres, qui vous ont coûté si cher (II) ? »

À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et confus, tandis que l’empereur, ses deux mains sur son gros ventre, riait aux éclats de son rire glapissant.

— Karl, — lui dit tout bas Amael, — j’aime mieux t’entendre parler avec cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux abois.

Mais l’empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit soudain en étendant au loin la main : — Regarde donc la jolie fille ! !

Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse, une toute jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d’une beauté remarquable ; une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze ans, la tenait par la main ; une pauvre vieille femme, aussi misérablement vêtue, les accompagnait toutes deux. L’empereur des Franks, dont les gros yeux à fleur de tête brillaient d’une luxurieuse convoitise, répéta en s’adressant à Amael : — Par la chappe de saint Martin ! la jolie fille !… Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton, que tu restes insensible à la vue d’une si rare beauté ?

— Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa beauté.

— Tu es fort pitoyable, seigneur Breton… et moi aussi. Le lin et la soie doivent vêtir une si charmante enfant. C’est sans doute la fille de quelque esclave bûcheron. Il s’en trouve, par ma foi, de fort jolies dans la forêt, et souvent, en chassant, j’ai abandonné une chasse pour l’autre… Mais, vrai, je n’ai jamais rencontré ici plus mignonne personne. Sa bonne étoile l’aura amenée sur le passage de Karl. — Et, sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l’un des seigneurs de sa suite : — Eh ! Burchard… approche !

Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut à la voix de l’empereur, qui lui dit quelques mots à l’oreille en s’éloignant d’Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de l’honnête mission dont le chargeait son maître, s’inclina respectueusement, et, tenant son cheval par la bride, s’approcha de la vieille femme et des deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut avec elles derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur colora les joues d’Amael ; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent autant d’indignation que de dégoût. Soudain il vit l’empereur regarder autour de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute voix : — Où sont donc mes fillettes ? Elles n’arrivent pas… Est-ce qu’elles auraient perdu la chasse ?

— Auguste empereur, — dit l’un des officiers, — j’ai entendu Richulff, qui accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque la pluie a commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner à Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous avez ordonné de préparer le souper.

— Voyez-vous, les peureuses ! pour un peu de pluie quitter la chasse ! Je gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces amazones qui redoutent une goutte d’eau, et qui sont retournées en hâte au palais. Puisqu’il en est ainsi, je n’ai pas à m’inquiéter d’elles. Gagnons le pavillon de la forêt, car j’ai grand’ faim. — Et l’empereur, remontant à cheval, ajouta : — Nous retrouverons dans ce pavillon celles de ces fillettes qui auront préféré souper avec leur père… à celles-là je ferai bonne fête.

Amael, en entendant Karl manifester une sorte d’inquiétude pour ses filles, commença de s’inquiéter à son tour de Vortigern, que plusieurs fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave, qui venait seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs de la cour, il dit vivement au jeune Romain : — Octave, tu n’as pas vu mon petit-fils ?

— Non, nous avons été séparés presque au commencement de la chasse.

— Il ne vient pas, — reprit Amael avec inquiétude. — Voici la nuit et il ne connaît aucun des chemins de cette forêt… Pauvre enfant ! qu’est-il devenu ?

— Oh ! oh ! seigneur Breton, — dit l’empereur des Franks, qui, remontant à cheval, s’était rapproché du vieillard et avait entendu ses questions au jeune Romain, — te voici donc fort inquiet pour ton jouvenceau ? Eh bien ! quand il se serait égaré ce soir ? demain il retrouvera son chemin. Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine forêt ? La chasse n’est-elle pas l’école de la guerre ? Allons, allons, viens, rassure-toi ! et puis, d’ailleurs, qui sait ? — ajouta Karl d’un ton guilleret, — peut être a-t-il rencontré quelque jolie fille de bûcheron dans une des huttes de la forêt ? C’est de son âge ; tu ne veux pas en faire un moine de ce garçon !




L’empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il devait dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle. Il appela et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de Vortigern. — Seigneur Breton, — dit gaiement l’empereur au centenaire, — causons. Que penses-tu de cette journée ? Es-tu revenu de tes préventions contre Karl le Batailleur ? Me crois-tu quelque peu digne de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi vaste que l’ancien empire romain ? Me crois-tu surtout quelque peu digne de régner sur ta sauvage petite peuplade armoricaine ?

— Je te répondrai avec sincérité.

— J’y compte.

— Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m’a proposé d’être le geôlier du dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier dans une abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir. Cet enfant, devenu jeune homme, a été, par ordre de Pépin ton père, tondu et enfermé dans un monastère, où il est mort obscur, oublié.

— Que veux-tu conclure de ceci ?

— Ainsi finissent les royautés ; telle est l’expiation prompte ou tardive, réservée aux races royales issues de la conquête. C’est leur juste châtiment.

— De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle Karl le Grand, — répondit l’empereur, avec un sourire de dédaigneux orgueil, — de sorte que ma race, à moi, finira obscurément, lâchement, comme ce roi imbécile et fainéant, dernier rejeton de Clovis ? 


— C’est là ma pensée. Je te l’ai dit : toute royauté expie tôt ou tard l’iniquité de son origine.

— Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et d’esprit sain, — dit l’empereur en haussant les épaules, — tu n’es qu’un vieux fou !

— Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé ceci : les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les enfants riches sont paresseux. Simple en est la raison : les premiers sentent le besoin de travailler pour parvenir, les seconds sont certains de parvenir sans travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant usurper la couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes descendants, n’ayant plus de couronne à conquérir, agiront comme les enfants riches. C’est là une des mille causes de la dégradation des royautés.

— Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est fausse. Mon père a usurpé la couronne, mais il m’avait à peine laissé le royaume des Gaules ; à cette heure, la Gaule n’est plus qu’une petite province de l’immense empire que j’ai conquis. Je ne suis donc pas resté paresseux, engourdi, comme un enfant riche !

— Je te parle de ta descendance et non de toi ; mais qu’importe ! biens larronnés, ou si le terme t’effarouche, pouvoir violemment conquis ne profite jamais : les rois franks et leurs leudes, plus tard devenus grands seigneurs bénéficiers, ont, à l’aide des évêques, dépouillé la Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à l’esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu’à ce que…

— Achève, seigneur Breton.

— J’avais pour aïeul un soldat, frère de lait de Victoria la Grande.

— Une héroïne ! J’ai lu ce nom dans les historiens latins. Son fils a régné sur la Gaule.

— Oui, sur la Gaule libre, qui l’avait librement élu pour son chef, selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul, a entendu faire à Victoria mourante cette prédiction : « Après des siècles de douleur, d’oppression, de luttes sanglantes, la Gaule, brisant le joug abhorré des rois de race franque et des papes de Rome, se relèvera libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir sur ses anciens conquérants son sol et son indépendance. »

— La prophétie est, je l’avoue, bizarre ; d’ailleurs, cette discussion ne saurait aboutir à rien de raisonnable, — répondit l’empereur avec impatience, — il s’agit de l’avenir. Tu prédiras une chose, moi une autre : entre nous, qui décidera ?

— Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.

— Laissons l’avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu de moi ?

— Il y a en toi du bon et du mauvais ; mais, je le crois, tu t’enorgueillis plutôt de ton mauvais côté que du bon.

— Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux ?

— De tes conquêtes stériles et désastreuses.

— Ensuite ?

— Des hommages menteurs que t’envoient rendre par leurs ambassadeurs, les empereurs de Perse, d’Asie ou d’Afrique.

— Est-ce tout ?

— Tu t’enorgueillis encore d’avoir à peu près reconstruit l’administration des empereurs romains, de faire peser comme eux ta volonté d’un bout à l’autre de tes innombrables États. Or, de tout ceci, que restera-t-il après toi ? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis par tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire, composé de royaumes qu’aucun lien commun d’origine, de mœurs, de langage ne rattache entre eux, se démembrera, et en s’écroulant, il écrasera tes descendants sous ses ruines.

— Ainsi, l’empereur Karl le Grand aura passé sur le monde comme une ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui ?

— Non, ta vie n’aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse
 contre les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique comme toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté, sinon pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions continuelles qui ravageaient le nord et l’est de notre malheureux pays, tandis que ses autres contrées étaient désolées par les guerres civiles des familles royales ; mais si tu as fermé la terre des Gaules aux Barbares, il leur reste la mer. Les pirates North-mans font chaque jour des descentes sur les côtes de ton empire, et souvent, remontant la Meuse, la Gironde ou la Loire, les bateaux de ces marins intrépides sont arrivés au cœur de tes possessions.

L’empereur, à ces mots d’Amael, tressaillit ; ses traits assombris exprimèrent une sorte d’angoisse mêlée d’abattement, et il reprit en soupirant : — Ah ! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions ne te trompent pas. Les North-mans ! oh ! les North-mans sont l’unique souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule pensée de ces païens, j’éprouve une appréhension étrange, involontaire. Un jour, j’étais à Narbonne ; quelques barques de ces maudits vinrent pirater jusque dans le port. Un noir pressentiment me saisit, mes yeux, malgré moi, se remplirent de larmes. Un de mes officiers me demanda la cause de cette soudaine tristesse. — « Savez-vous, mes fidèles, — ai-je dit à ceux qui m’entouraient, — savez-vous pourquoi je pleure amèrement ? Certes, je ne crains pas que ces North-mans me nuisent par leurs misérables pirateries, mais je m’afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont l’audace d’aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma douleur, car j’ai le pressentiment des maux que ces North-Mans causeront à ma descendance et à mes peuples (JJ). » — Et l’empereur resta pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous cette sinistre prévision qui lui revenait à la pensée.

— Karl, — reprit Amael d’une voix grave, — je te l’ai dit, toute royauté porte en soi un germe de mort, parce que son principe est inique. Peut-être ces pirates North-mans feront-ils expier un jour à ta race l’iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête. Que veux-tu ? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône vous vous léguez les peuples asservis ; nous, peuple conquis, pour héritage, nous laissons à nos fils la haine des royautés.

Soit que l’empereur, absorbé dans ses pensées, n’eût pas entendu les dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu’il ne voulût pas y répondre, il s’écria : — Oublions ces maudits North-mans ; parle-moi de ce que, selon toi, j’ai encore fait de bon. Tes louanges sont rares, elles m’en plaisent davantage.

— Tu n’es pas cruel à plaisir, quoiqu’on puisse te reprocher un abominable massacre de plus de quatre mille Saxons égorgés par tes ordres, après une bataille sanglante.

— Ne me rappelle pas cette journée, — dit vivement Karl en interrompant Amael ; — c’était horrible ! une véritable boucherie ; mais il me fallait terrifier ces barbares par un exemple. Fatale nécessité de la guerre ! je l’ai déplorée, je la déplore encore chaque jour.

— Je le crois, car malgré cet ordre de carnage donné, je le veux, dans le farouche emportement de la bataille, tu n’es pas regardé comme un homme cruel ; ton cœur est accessible à certains sentiments de justice, d’humanité ; tu t’es occupé, dans tes Capitulaires, d’améliorer un peu le sort des esclaves et des colons.

— C’était mon devoir de chrétien, de catholique.

— Tu n’es pas plus chrétien que tes amis les évêques ; tu as obéi à un instinct d’humanité naturel à l’homme, quelle que soit sa religion ; mais tu n’es pas chrétien.

— Par le roi des cieux ! je suis juif peut-être ?

— Le Christ a dit ceci, selon saint Luc l’évangéliste : — Le Seigneur m’a envoyé pour annoncer aux captifs leur délivrance, — pour renvoyer libres ceux qui sont dans les fers ! — Or tes domaines sont peuplés de captifs enlevés par la conquête à leur pays ; les terres de tes évêques et de tes abbés sont peuplées d’esclaves ; donc, ni tes prêtres ni toi, vous n’êtes chrétiens, puisque un chrétien selon le Christ ne doit jamais retenir son prochain en servitude.

— La coutume le veut ainsi.

— La coutume ? Et qui vous empêche, les évêques et toi, tout-puissant empereur, d’abolir cette abominable coutume ? Qui vous empêche d’affranchir les esclaves ? Qui vous empêche de leur rendre, avec la liberté, la possession de ces terres qu’eux seuls fécondent de leurs sueurs, et qui appartenaient à leurs pères, libres jadis ?

— Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves… À quoi bon être de race conquérante, sinon pour garder pour soi et pour les siens les fruits de la conquête ? Par le roi des cieux ! me prends-tu pour un barbare ? N’ai-je pas promulgué des lois, fondé des écoles, encouragé les lettres, les arts, les sciences ? Est-il au monde une cité comparable à ma ville d’Aix-la-Chapelle ?

— Ta somptueuse capitale d’Aix-la-Chapelle, capitale de ton empire germanique, n’est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour toi, une contrée étrangère ; tu estimes beaucoup ses forêts propices à tes chasses d’automne, et ses riches domaines, dont on voiture chaque année les revenus à tes résidences d’outre-Rhin ; mais la Gaule, épuisée d’hommes et d’argent par tes guerres incessantes, est tellement misérable, qu’en aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux n’ont été plus rares et coûté plus cher. Une épouvantable misère désole nos provinces ; pour quelques milliers de seigneurs, d’évêques ou d’abbés, qui vivent dans la débauche et la fainéantise, des millions de créatures de Dieu, presque sans pain, sans abri, sans vêtements, travaillent de l’aube au soir, et meurent dans l’esclavage pour entretenir l’opulence de leurs maîtres ; pour quelques enfants, à qui tu fais donner l’instruction dans ton école Palatine, des millions de créatures de Dieu naissent, vivent et meurent comme des brutes, hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui, gorgés de richesses, insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la divinité de la misère et la sainteté de l’esclavage… Telle est la Gaule sous ton règne, Karl le Grand, empereur… De ces maux affreux, es-tu seul responsable ? Non… Je suis juste : ces maux sont, hélas ! la conséquence forcée de l’oppression. La conquête, source de ta puissance, est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d’horribles iniquités.

— Vieillard, — reprit l’empereur d’un air sombre et contenant à peine son courroux, — après t’avoir traité en ami durant cette journée, je m’attendais, de ta part, à un autre langage.

— Je t’ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul.

— En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que tu lui as rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers toi.

— Je suis ici ton prisonnier sur parole ; je ne demande aucune grâce.

— Il ne s’agit pas de grâce ; je désirais accomplir une chose bonne pour moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j’espérais après cette journée passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions, et alors te dire : — J’ai vaincu les Bretons par la force de mes armes, je veux affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en ton pays, raconte à tes compatriotes la journée que tu as passée avec Karl, ce conquérant, ce tyran ; ils auront foi à tes paroles, car ils ont en toi, je le sais, une confiance absolue. Tu as été l’âme des deux dernières guerres qu’ils ont soutenues contre moi, sois l’âme de la pacification que je désire. Une conquête basée sur la force est souvent éphémère ; une conquête affermie par l’affection, par l’estime, devient impérissable. Je crois t’avoir prouvé que l’on peut estimer, affectionner Karl ; je me fie à ta loyauté pour me gagner le cœur des Bretons. — Oui, tel était mon espoir. Cet espoir, l’amère injustice de tes paroles le détruit, n’y pensons plus. Tu resteras ici en otage ; je te traiterai comme je dois traiter un vaillant soldat qui a sauvé la vie de mon aïeul ; peut-être, à la longue, me jugeras-tu plus équitablement ; ce jour-là venu, tu pourras retourner en ton pays, et, j’en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu croiras le bien, de même que tu leur dirais aujourd’hui ce que tu crois le mal.

— Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton but, cette pensée est généreuse, je t’en sais gré.

— Par la chappe de saint Martin ! vous êtes un étrange peuple, vous autres Bretons ! Quoi ! si tu avais créance que je mérite estime et affection, tes compatriotes, s’ils partageaient ton opinion, n’accepteraient pas avec joie mon empire qu’ils subissent aujourd’hui par la force ?

— Il ne s’agit pas pour nous d’avoir un maître plus ou moins méritant : nous ne voulons pas de maître.

— Ah ! vous n’en voulez pas ! je suis pourtant maître chez vous, païens !

— Jusqu’au jour où nous nous révolterons de nouveau contre toi.

— Vous serez écrasés, exterminés, j’en jure Dieu.

— Soit, fais exterminer jusqu’au dernier Gaulois de Bretagne, fais égorger tous les enfants, alors tu pourras régner en paix sur l’Armorique déserte et dépeuplée ; mais tant qu’un homme de notre race vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre.

— Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible ?

— Nous ne voulons pas de domination étrangère. Vivre selon la loi de nos pères, élire librement nos chefs, en hommes libres, ne payer de tribut à personne, nous renfermer dans nos frontières et les défendre, tel est notre vœu. Accepte-le, tu n’auras rien à redouter de nous.

— Des conditions, à moi ! à moi, qui règne en maître sur l’Europe ! Une misérable population de bergers, de bûcherons et de laboureurs m’imposer des conditions, à moi, dont les armes ont conquis le monde !

— Je pourrais te répondre que pour vaincre ce misérable peuple de bergers, de bûcherons et de laboureurs, retranchés au milieu de leurs montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs bois, il t’a fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes des guerres de Saxe et de Bohême !

— Oui ! — s’écria l’empereur avec dépit ; — et afin de maintenir ton maudit pays en obéissance, il me faut y laisser mes troupes d’élite, qui d’un moment à l’autre me feront faute en Germanie !

— Ceci est pour toi déplaisant, Karl, j’en conviens, et sans parler des invasions maritimes des North-mans, les Bohémiens, les Hongrois, les Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par tes armes sont, comme les Bretons, vaincus, mais non soumis ; d’un moment à l’autre, ils peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave, menacer le cœur de ton empire. Nous autres, au contraire, nous ne demandons qu’à vivre libres et en paix, sans sortir de nos frontières.

— Et qui me le garantira ? Qui me dit qu’une fois mes troupes hors de ton infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions, vos attaques contre les troupes franques cantonnées en dehors de vos limites ?

— Ce serait notre droit.

— Votre droit !

— Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir est de les provoquer, de les aider à briser le joug des rois franks ; mais les gens sensés pensent que le moment n’est pas venu. Depuis quatre siècles, les prêtres catholiques ont façonné les populations à l’esclavage ; des siècles se passeront, hélas ! avant qu’elles se réveillent ; mais écoute, Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence sur mes compatriotes ?

— Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux ?

— Tu l’avoues, il est dangereux pour toi, d’être forcé de maintenir en Bretagne une partie de tes meilleures troupes ?

— Où veux-tu en venir ?

— Rappelle ton armée, je te donne ma parole de Breton, et je suis autorisé à te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu’à ta mort, nous ne sortirons pas de nos frontières. 


— Par le roi des cieux ! la raillerie est trop forte ! Me prends-tu pour un sot ? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde une trêve, vous en profiterez pour vous préparer à recommencer la guerre après ma mort ?

— Oui, si tes fils ne respectent pas nos libertés.

— Moi, vainqueur, consentir à une trêve honteuse ! consentir à retirer mes troupes d’un pays que j’ai dompté avec tant de peine !

— Laisse donc ton armée en Bretagne ; mais attends-toi dans un an ou deux, peut être avant, à de nouvelles insurrections.

— Vieillard insensé ! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi, ton petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages ! Oh ! j’en jure Dieu ! votre tête tomberait à la première prise d’armes, entends-tu ? Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux Karl ; je n’aime pas le sang ; mais le terrible exemple que j’ai fait des quatre mille Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant aucune nécessité.

— Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures, mais qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n’auraient pas accepté, non plus que moi et mon petit-fils, le poste d’otage, s’il eût été sans péril ; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous attende, nous ne faillirons pas à notre devoir : nous sommes ici au cœur de ton empire et à même de juger l’opportunité des choses ; donc nous donnerons, s’il le faut, d’ici même, le signal d’une nouvelle guerre lorsque le moment nous semblera venu.

— Par le roi des cieux ! est-ce assez d’audace ? — s’écria l’empereur, pâle de fureur ; — oser me dire que ces traîtres, d’après ce qu’ils verront ou épieront ici, enverront en Bretagne l’ordre de la révolte ! Oh ! j’en jure Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils vous serez plongés dans de si noirs cachots qu’il vous faudra des yeux de lynx pour voir ce qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin ! tant d’insolence me rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard ! Heureusement, nous voici arrivés au pavillon ; je vais retrouver mes filles, leur vue me consolera de tant d’ingratitude ! — Ce disant, l’empereur des Franks mit son cheval au galop afin de se rendre promptement au pavillon de chasse situé à peu de distance. Les seigneurs de la suite de Karl se préparaient à hâter comme lui la marche de leurs montures, lorsqu’il se retourna vers eux en s’écriant d’une voix courroucée : — Que personne ne me suive ! je veux rester seul avec mes filles ; vous attendrez mes ordres en dehors du pavillon.

Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l’empereur, et tandis qu’il s’éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent lentement leur route vers le rendez-vous de chasse ; Amael, confondu parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien avec Karl, et sentant aussi augmenter l’inquiétude que lui causait l’absence prolongée de Vortigern. Les courtisans de l’empereur, frissonnant de froid sous leurs habits de soie emplumés et dépenaillés, maugréaient tout bas contre le caprice de leur souverain, qui retardait ainsi le moment où ils espéraient se réchauffer au foyer du pavillon et se réconforter en soupant ; descendus de leurs chevaux, ils causaient depuis un quart d’heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi mis pied à terre, se tenait pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave qui, courant à lui, s’écria d’une voix émue et précipitée : — Amael, je vous cherchais ; venez vite. — Le vieux Breton attacha son cheval à un arbre, suivit Octave, et lorsque tous deux furent éloignés de quelques pas du groupe des seigneurs franks, le jeune Romain reprit : — Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern.

— Que dis-tu ?

— Voici ce que je viens d’apprendre dans ce pavillon : votre petit-fils ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement de la chasse, Thédralde et Hildrude, deux des filles de l’empereur, l’ont suivi. Que s’est-il passé ? je l’ignore ; seulement l’on m’assure qu’Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle avec deux de ses sœurs et les concubines de son père… donc Thé
tralde est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt.

— Achève !

— Amael, je connais par expérience la facilité des mœurs de cette cour. Thétralde a remarqué votre petit-fils ; elle a quinze ans, elle a été élevée au milieu de ses sœurs, qui ont autant d’amants que son père a de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre innocent, tourné la tête de Thétralde : ce sont deux enfants ; ils ont disparu ensemble, ils se seront perdus ensemble… car trois des filles de Karl sont retournées au palais, deux autres sont revenues ici. Thétralde seule ne se retrouve pas. Or, si, comme je le crois, elle s’est égarée en compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je dit ce matin… il est à craindre, dirai-je ce soir, que…

— Ciel et terre ! — s’écria le vieillard en pâlissant, — tu as le courage de plaisanter !

— Ce matin, j’aurais, je l’avoue, trouvé l’aventure divertissante ; ce soir, elle me paraît redoutable : voici pourquoi : tout à l’heure, l’empereur ordonnant que personne ne le suivît, a piqué des deux vers le pavillon.

— Oui, oui ; c’était, disait-il, afin de rester seul avec ses filles.

— Maudit accès de tendresse paternelle ! Rothaïde et Berthe, filles de Karl, croyant, sans doute, être à l’avance prévenues de son arrivée par le bruit tumultueux de sa chevauchée, avaient gagné les chambres hautes du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier, Rothaïde avec Audoin, l’un des officiers de l’empereur. Or, les deux couples pleins de sécurité se mirent, les imprudents ! à chanter les litanies de Vénus !

— Quelles mœurs ! quelle cour !

— L’empereur arrive seul, descend de cheval ; les amoureux n’entendent rien. — « Où sont mes filles ? — demande-t-il brusquement au grand Nomenclateur de sa table, qui veillait aux préparatifs du souper… C’est de lui que je tiens ces détails, car, tout à l’heure, transi de froid et mouillé jusqu’aux os, je suis, malgré les ordres de Karl, entré par une porte de derrière du pavillon, pour me réchauffer au feu de la cuisine…

— Eh ! qu’importe !

— Où sont mes filles ? — demanda donc l’empereur à l’officier de sa table d’un ton courroucé, car il semble véritablement furieux… de cette furie, vous savez peut-être la cause, Amael, vous qui l’avez entretenu tout le long du chemin ?

— Octave… tu me mets au supplice… achève donc !

— Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais, connaissait les galanteries des filles de l’empereur ; aussi, les voyant grimper aux chambres hautes avec Audoin et Enghilbert, notre homme supposa sagement qu’elles n’allaient point en ce lieu pour dire leurs oraisons. À la vue inattendue de Karl, qui lui demande où sont ses filles, le grand Nomenclateur se trouble et répond : — « Auguste empereur… je vais avertir les augustes princesses de votre auguste présence ; elles sont, je crois, montées aux chambres hautes pour prendre un peu de repos, en attendant le souper. » — « Je vais aller les rejoindre, » — reprit Karl, — et le voici grimpant à son tour à l’étage supérieur. Le vieux Vulcain, surprenant Mars et Vénus dans leurs amoureux ébats, ne dut pas être plus furieux que l’auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le grand Nomenclateur, resté près de la porte de l’escalier, entendit bientôt un tapage infernal dans les chambres hautes : l’irascible Karl jouait à tort et à travers du manche de son fouet de chasse sur les couples amoureux ; après quoi un grand silence se fit. L’empereur, ayant l’habitude de ne point ébruiter ces choses, redescendit, calme en apparence, mais pâle de colère, et… — Le récit d’Octave fut soudain interrompu par des cris tumultueux ; il vit, ainsi qu’Amael, des esclaves sortis du pavillon en tenant des torches à la main. Bientôt la voix perçante de l’empereur, dominant ce tumulte, s’écria : — À cheval !… ma fille Thétralde est égarée dans la forêt… elle n’est pas retournée au palais… et elle n’est pas venue dans ce pavillon… Prenez des torches… et cherchons-la !… Vite, à cheval ! à cheval !…

— Amael… au nom du salut de votre petit-fils, — s’écria précipitamment Octave, — suivez-moi de loin… il nous reste une chance de sauver Vortigern du courroux de l’empereur. — Ce disant, le jeune Romain disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui couraient à leurs chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment contenue, faisait explosion de nouveau, s’écriait : — Les voilà ahuris comme un troupeau en désordre… Que chacun prenne une torche et suive une des allées de la forêt… en appelant ma fille à grands cris. Holà ! quelqu’un pour porter une torche devant moi ! — Octave, à ces mots, saisit une torche et s’approcha de l’empereur, tandis que d’autres seigneurs s’éloignaient rapidement dans diverses directions, afin d’aller à la recherche de Thétralde. Amael comprit alors le sens de la recommandation d’Octave, et remontant à cheval, ainsi qu’y étaient remontés Karl et le jeune Romain qui l’éclairait, il les laissa tous deux prendre une assez grande avance, puis il les suivit de loin, se guidant sur la lumière de la torche qui brillait à travers les ténèbres.




L’empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael, semblait tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle preuve du libertinage de ses filles et à l’inquiétude où le jetait la disparition de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par quelques mots entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain, qui précédait Karl de quelques pas : — Malheureuse enfant !… Où est-elle ? où est-elle ? mourant de froid et de frayeur… au fond de quelque taillis, peut-être ! — murmurait l’empereur ; puis il appelait à grands cris : — Thétralde ! Thétralde ! — Mais le silence seul lui répondant, il reprenait en gémissant : — Hélas ! elle ne m’entend pas ! Roi des cieux, aie pitié de moi ! Si jeune… si délicate… une pareille nuit de froidure peut la tuer !… Oh ! malheur à ma vieillesse ! que cette enfant eût consolée… Elle n’eut pas ressemblé à ses sœurs ; son front de quinze ans n’a jamais rougi d’une mauvaise pensée ! Oh ! morte, morte, peut-être ! Non, non… la jeunesse est si vivace… et puis ces filles… je les ai élevées en garçons… elles sont habituées à la fatigue… à me suivre pendant mes voyages… et pourtant… cette nuit profonde… ce froid… la frayeur de se trouver seule… c’est affreux pour une enfant de cet âge ! — Et il se reprenait à crier : — Thétralde ! Thétralde ! — Puis, s’arrêtant soudain et prêtant l’oreille, l’empereur des Franks dit vivement au jeune Romain après un moment de silence : — N’as-tu pas entendu le hennissement d’un cheval ?

— En effet, auguste prince, il me semble…

— Écoute… écoute…

Octave se tut ; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit au milieu du silence de la forêt. — Plus de doute… ma fille, désespérant de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre, — s’écria Karl, palpitant d’espérance, et s’adressant à Octave : — Au galop ! au galop ! — Précipitant alors sa course, l’empereur des Franks s’écria : — Thétralde ! ma fille !… me voici !

Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l’ombre, suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait s’éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant toujours à l’empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint, ainsi qu’Octave, l’endroit de la route où Vortigern et Thétralde, avant d’entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux. Une lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture favorite de la jeune fille, et laissa dans l’ombre le noir coursier de Vortigern, attaché à quelques pas.

— La haquenée de Thétralde ! — s’écria Karl ; puis, avisant la cabane à la clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta : — Ô roi des cieux ! grâces te soient rendues !… ma chère enfant a trouvé un abri ! — Mettant alors pied à terre, l’empereur dit au jeune Romain, en se dirigeant vers la hutte, éloignée d’une vingtaine de pas de la route. — Viens vite ! ma fille est là... Marche devant, éclaire-moi.

Octave, doué d’un coup d’œil plus perçant que celui de Karl, avait reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la haquenée de Thétralde ; aussi, pressentant l’accès de fureur où allait entrer l’empereur à la vue du spectacle qui l’attendait, sans doute… Octave recourut à un moyen extrême : feignant de trébucher, il laissa tomber sa torche dans l’espoir de l’éteindre sous ses pieds, comme par hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en s’écriant : — Maladroit ! — Puis il courut à l’entrée de la hutte… Le jeune Romain, plein d’épouvante, suivait l’empereur ; soudain il le vit s’arrêter pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la torche qu’il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael. Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l’épaisse feuillée dont était jonché le sol, s’approcher sans être entendu de l’empereur des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s’était arrêté immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau : Vortigern, profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait l’entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite, Thétralde, étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de la tunique du jouvenceau, dormait aussi d’un profond sommeil, sa tête, candide et charmante, posée sur l’un de ses bras replié. Telle était la persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern ne furent d’abord réveillés par la lumière de la torche. De grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de l’empereur des Franks. À sa première stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte solitaire en compagnie du jeune Breton, avait succédé sur les traits de Karl l’expression d’une angoisse terrible ; puis, ces doutes cruels sur la chasteté de sa fille firent placé à l’espoir, lorsqu’il remarqua la sérénité du sommeil de ces deux enfants. L’empereur se sentait encore rassuré par la précaution qu’avait eue Vortigern de se coucher en travers du seuil de la cabane, cédant, sans doute, ainsi à une pensée de respectueuse sollicitude et de vaillante protection. Thétralde, cependant, s’éveilla la première. La clarté de la torche frappa les paupières closes de la jeune fille ; elle souleva d’abord à demi sa tête, encore appesantie, porta la main à ses yeux, les ouvrit bientôt tout grands, se dressa sur son séant ; puis, à la vue de son père, elle poussa un cri de joie si sincère, ses traits enchanteurs exprimèrent un bonheur si pur de tout embarras, de toute honte, en se jetant d’un bond au cou de Karl, qu’il la pressa contre son cœur avec ivresse en murmurant : — Ah ! je ne crains plus rien… son front n’a pas rougi !

Ces mots arrivèrent aux oreilles d’Amael, jusqu’alors debout et immobile derrière l’empereur, qui courut bientôt un assez grand danger : car Thétralde, courant à son père dans le premier élan de sa joie, avait heurté Vortigern en passant par-dessus son corps ; le jeune Breton, réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l’esprit encore troublé par le sommeil, saisit son épée, se releva d’un bond ; et voyant à l’entrée de la hutte deux hommes, dont l’un tenait Thétralde enlacée dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d’une main Karl à la gorge, et, le menaçant de son épée nue, s’écria : — Tu es mort si… — mais, reconnaissant aussitôt le père de Thétralde, Vortigern laissa tomber son épée, se frotta les yeux, et dit en reculant d’un pas : — L’empereur des Franks !…

— Lui-même, mon garçon ! — répondit joyeusement Karl en baisant de nouveau avec une sorte de frénésie le front et les cheveux de sa fille. — Tu avais défendu l’entrée de la hutte en te couchant en travers du seuil… Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve qu’il eût été mal venu celui qui aurait eu quelque méchante intention contre mon enfant !

— Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis avec bonté, mon aïeul et moi, — répondit simplement le jeune Breton, sans baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl ; — j’ai veillé sur ta fille… comme j’aurais veillé sur ma sœur.

Vortigern accentua si noblement ces mots : ma sœur, qu’Amael murmura tout bas à l’oreille de Karl : — Ainsi que toi, je ne doute pas de la pureté de ces enfants.

— Toi ici ? — s’écria l’empereur en se retournant avec surprise. — Sois le bien-venu ! D’où sors-tu ?

— Tu cherchais ta fille… moi je cherchais mon petit-fils.

— Et je l’ai retrouvée, ma douce fille ! — reprit Karl avec un attendrissement ineffable, en baisant encore Thétralde au front. — Oh ! je l’aime… je l’aime plus que je ne l’ai jamais aimée ! — Et, la tenant toujours enlacée de l’un de ses bras, l’empereur alla jusqu’au fond de la hutte, où il se jeta brisé par l’émotion. Faisant alors asseoir Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui dit : — Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure… Comment as-tu perdu la chasse ? Comment t’es-tu ainsi égarée ? Comment t’es-tu résignée à passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce vaillant soldat ?

— Mon père, — répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant un instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui elle restait assise, — laisse-moi rassembler mes souvenirs… je vais tout te raconter.

Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse de Thétralde, se rapprocha d’Amael, qui le serra tendrement contre sa poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette scène, le jeune Romain semblait, il faut l’avouer, encore plus surpris qu’enthousiasmé de la continence de Vortigern.

— Mon père, — reprit Thétralde en relevant la tête et attachant son regard candide sur l’empereur des Franks, — je dois tout te dire, n’est-ce pas ? tout… absolument ?

— Oui, fillette, tout absolument ! — Et Karl, réfléchissant, dit à Octave : — Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon

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veiller sur nos chevaux. — Le Romain obéit, s’inclina, et sortit avec le petit-fils d’Amael.

— Quoi ! mon père… tu renvoies Vortigern ? — dit Thétralde avec un accent de doux reproche. — J’aurais, au contraire, désiré qu’il restât pour te confirmer mon récit.

— Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle sans crainte devant moi et l’aïeul de ce digne garçon.

— Hier, — reprit Thétralde, — j’étais au balcon du palais lorsque Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu’il venait ici comme prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à lui ; puis, quand il a manqué d’être renversé, tué peut-être par son cheval, j’ai eu si grand’peur, si grand’peur, que j’ai poussé un cri d’effroi ; mais, lorsque Hildrude et moi nous l’avons vu se montrer intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos bouquets.

— Vous m’aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce jouvenceau comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là ; enfin, passons… continue.

— J’ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père ; cependant, je te l’avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern qu’à toi ; toute la nuit, ma sœur et moi, nous avons parlé du jeune otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et hardie… de…

— Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons…

— Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout ?…

— Si… si… continue…

— Au point du jour, je me suis endormie, mais c’était encore pour rêver de Vortigern ; nous l’avons revu à l’église, quand je ne regardais pas son fier et doux visage, je priais pour le salut de son âme. Après la messe, lorsque j’ai su que l’on chasserait, ma seule crainte a été qu’il ne vint pas à la chasse… Juge de ma joie, mon père, lorsque je l’ai aperçu. Soudain son cheval s’emporte ; moi,
 presque sans réfléchir, car j’agissais vraiment comme malgré moi, je donne un coup de houssine à ma haquenée pour rejoindre Vortigern. Hildrude me suit, elle veut me dépasser ; oh ! alors cela m’irrite ; je frappe son cheval à la tête ; il fait un écart, emporte ma sœur dans une autre allée ; j’arrive seule auprès de Vortigern. Le brouillard, la pluie, et bientôt la nuit nous surprennent ; nous remarquons cette hutte de bûcheron et un foyer à demi éteint ; alors nous nous disons : nous ne pouvons retrouver notre chemin, passons la nuit ici ! Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des arbres ; nous les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais nous avons oublié de les manger…

— Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute ?… de sorte que, pour prendre du repos, tu t’es couchée, toi sur cette mousse, et ce garçon en travers du seuil ?

— Oh ! non, mon père… avant de nous endormir, nous avons beaucoup causé, beaucoup disputé, et c’est en disputant ainsi que nous avons oublié nos châtaignes… puis le sommeil nous a pris, et nous nous sommes endormis.

— Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés, ma fille ?

— Hélas ! j’avais eu des pensées mauvaises… ces pensées, Vortigern les combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous sommes disputés ; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison ; car tu ne pourras jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller en Bretagne avec Vortigern… pour nous y marier.

— Me quitter… ma fille… me quitter ? moi qui t’aime si tendrement !

— C’est ce que m’a répondu Vortigern. « — Thétralde, y songes-tu ? quitter ton père, qui te chérit, — me disait-il. — Quoi ! tu aurais le triste courage de lui causer ce cruel chagrin ? Et moi qu’il a traité, ainsi que mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice ! Non, non ; d’ailleurs je suis ici prisonnier sur parole ; prendre la fuite, ce serait me déshonorer. Ma mère ne me reverrait de sa vie… » — Ta mère t’aime trop, — disais-je à Vortigern, — pour ne pas te pardonner ; mon père aussi nous pardonnera : il est si bon ! N’a-t-il pas été indulgent pour mes sœurs, qui ont leurs amants comme il a des maîtresses… Cela ne fait ni tort ni mal à personne de s’aimer quand on se plaît ; une fois mariés, nous reviendrons auprès de mon père ; heureux de me revoir, il oubliera tout, et nous vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma sœur Imma. — Mais Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse de prisonnier et du chagrin que te causerait ma fuite ; il pleurait ainsi que moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une enfant que j’étais ; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé, beaucoup pleuré, il m’a dit : « Thétralde, la nuit s’avance ; tu dois être fatiguée, il faut te coucher sur ce lit de mousse ; je me mettrai en travers du seuil, mon épée nue à côté de moi, pour te défendre au besoin… » Je tombais de sommeil ; Vortigern m’a couverte de sa tunique ; je me suis endormie, et je rêvais encore de lui, quand tout à l’heure tu m’as réveillée, mon bon père…

L’empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange d’attendrissement, de crainte et de chagrin ; bientôt il poussa un profond soupir d’allégement qui semblait répondre à cette réflexion : — À quel danger ma fille a échappé !… — Cette pensée dominant bientôt toutes les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde avec effusion, en lui disant : — Chère enfant, ta franchise me charme ; elle me fait oublier qu’un moment tu as pu songer à quitter ton père.

— Oh ! à ce méchant projet, Vortigern m’a fait renoncer ; aussi, pour le récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n’est-ce pas ? Nous nous aimons tant !…

— Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer à regagner le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos ; nous reparlerons ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici ; j’ai à m’entretenir un moment avec ce bon vieillard. — Karl sortit de la hutte avec Amael, et lui dit en s’arrêtant à quelques pas : — Ton petit-fils est un loyal garçon, vous êtes une famille de braves hommes ; tu as sauvé la vie de mon aïeul, ton petit-fils a respecté l’honneur de ma fille ; car je sais ce qu’il y a de fatal, à l’âge de ces enfants, dans l’entraînement d’un premier amour ; cet entraînement, Vortigern l’eût payé de sa vie… mais j’aime mieux louer que punir.

— Karl, lorsqu’il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes à propos de l’absence de Vortigern, tu m’as répondu : — « Bon ! il aura rencontré quelque jolie fille de bûcheron… l’amour est de son âge. Tu ne veux pas faire un moine de ce garçon ? » — Et pourtant, s’il eût traité ta fille comme la fille d’un bûcheron… qu’aurais-tu fait ?

— Par le roi des cieux ! Vortigern ne serait pas sorti vivant de cette hutte !

— Donc il est permis de déshonorer la fille d’un esclave ? et le déshonneur de la fille d’un empereur est puni de mort ? Toutes deux pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.

— Vieillard, ces paroles sont insensées !

— Et tu te dis chrétien ! et tu nous traites de païens ! Mon petit-fils s’est conduit en honnête homme, rien de plus. L’honneur nous est cher, à nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour devise : Jamais Breton ne fit trahison. Un dernier mot : Veux-tu m’accorder une grâce ? je t’en saurai gré.

— Parle.

— Tantôt, je t’ai vu frappé de la beauté d’une pauvre fille esclave ; tu songes à faire d’elle une de tes concubines d’un moment ; sois généreux pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas ; rends-lui la liberté, à elle et à sa famille ; donne à ces gens le moyen de vivre laborieusement, mais honnêtement.

— Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n’as rien de plus à me demander ? 


— Rien.

— Écoute à ton tour. Tantôt tu m’as, au nom de ton peuple, dit ceci : Karl, retire tes troupes de notre pays, et j’engage la foi bretonne que durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.

— Oui, cette offre, je te l’ai faite : je te la fais encore.

— Je l’accepte.

— Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles à la nôtre.

— Ta main, Amael… ta main loyale.

— La voici, Karl, et qu’elle soit la main d’un traître si notre peuple parjure sa promesse ! Nous vivrons en paix avec toi ; si tes descendants respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.

— Amael, c’est dit et juré.

— Karl, c’est dit et juré.

— Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à Aix-la-Chapelle, vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt ; demain, au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte chargée de vous accompagner jusqu’aux frontières de l’Armorique, et vous vous mettrez en route sans retard.

— Tu peux y compter.

— Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant, afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern. Je dirai à mes courtisans que je l’ai trouvée seule dans cette hutte : hélas ! les médisances des cours sont cruelles ; on n’y croit guère à l’innocence, et si l’on savait que Thétralde a passé une partie de la nuit dans ce réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d’elle ce qu’on dit de ses sœurs ! — Et portant sa main à ses yeux humides, l’empereur des Franks ajouta douloureusement : — Ah ! mon cœur de père saigne souvent ; j’ai trop aimé mes filles, j’ai été trop indulgent ! Et puis mes guerres continuelles au dehors de mon royaume, les affaires de l’État m’empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant, en mon absence, je les laissais aux mains des prêtres ! elles ne manquaient pas un office et brodaient des chasubles pour les évêques ! Enfin, le Seigneur Dieu, qui m’a toujours été secourable en toutes choses, a voulu me frapper dans ma famille, que sa volonté soit faite ! Je suis un malheureux père ! — Et appelant le jeune Romain, il lui dit d’une voix redoutable : — Octave, personne… tu m’entends, personne… ne doit savoir que ma fille a passé une partie de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car la malignité n’épargne pas même ce qu’il y a de plus chaste, de plus respectable au monde. Le secret de cette nuit n’est connu que de moi, de ma fille et de ces deux Bretons ; je suis aussi certain de leur discrétion que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci : tu es perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour ; en ce cas, toi seul aurais parlé ; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu peux compter sur ma faveur croissante.

— Auguste empereur, ce secret, je l’emporterai dans la tombe.

— J’y compte : amène mon cheval et celui de ma fille ; tu vas nous accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle ; tu commanderas l’escorte que je donne à ces deux otages pour retourner en leur pays ; je te remettrai un ordre pour le commandant de mon armée en Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras au pavillon de la forêt avec l’escorte, et vous partirez aussitôt pour l’Armorique.

Octave s’inclina. L’empereur dit alors à Amael : — La lune s’est levée, elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils, suis cette allée jusqu’à ce que tu te trouves dans un carrefour ; tu t’y arrêteras ; c’est là que, par mes ordres, l’on viendra bientôt te chercher pour te conduire au pavillon d’où tu partiras demain au point du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à la mienne. Si tu trouves que l’empereur Karl mérite que l’on dise quelque bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.

Amael alla rejoindre son petit-fils, qu’il trouva profondément pensif, assis au bord de la route, sur un tronc d’arbre, sa figure cachée dans ses mains ; il pleurait silencieusement et n’entendit pas le vieillard s’approcher de lui. — Allons, mon enfant, — lui dit Amael, d’une voix douce et grave, — remontons à cheval et partons.

— Partir ! — dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement, et essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes. — Partir ?… déjà ?

— Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour la Bretagne, où tu reverras ta mère et ta sœur. La noblesse de ta conduite a porté ses fruits ; nous sommes libres ; Karl rappelle ses troupes de l’Armorique.




Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d’Aix-la-Chapelle, a écrit ce récit que j’ai joint à la légende de notre famille. Moi, Vortigern, j’ai vu mourir mon grand-père à l’âge de cent cinq ans, peu de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le Grand est mort à Aix-la-Chapelle, l’année 814.