Les Névroses (Janet)/Première Partie/Chapitre I

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Chapitre I
Les idées fixes et les obsessions.
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Dès le début des études médicales, les observateurs avaient noté avec étonnement un trouble particulier de l’intelligence, une sorte de délire bizarre que l’on ne pouvait ranger dans l’aliénation proprement dite, parce qu’il était très passager et ne troublait guère les rapports du malade avec la société. Ce délire passager se présentait chez les Pythonisses, chez les Sybilles, sur le trépied sacré de Delphes : il réapparut plus tard chez les possédés du Diable et chez les extatiques possédés de Dieu, il se montra souvent chez une foule de malades tourmentés par un chagrin, une passion ou un remords. Shakespeare nous donne, dans le drame de Macbeth, une excellente description de la conception populaire que l’on se faisait alors de ce trouble mental. Lady Macbeth marche dans son sommeil les yeux ouverts, mais sans voir les témoins; elle raconte tout haut le meurtre de Banco sans s’apercevoir de la présence du médecin et de la dame suivante, elle pousse des cris de terreur, quand elle croit voir sur son doigt la fameuse tache de sang : « damnée tache, tous les parfums de l’Arabie ne t’enlèveront pas ». C’est ce phénomène de l’idée fixe que nous considérons encore aujourd’hui comme le type de ces symptômes surprenants que l’on range dans les névroses. Nous verrons les principales formes qu’il prend chez différents malades; ses variétés, ou du moins deux d’entre elles, sont assez distinctes pour caractériser dès le début deux groupes de malades différents. Les caractères de ces troubles devront ensuite être compris avec quelque précision, car ils se trouveront, si je ne me trompe, dans un grand nombre d’autres manifestations névropathiques.


1. - Les idées fixes de forme somnambulique.


Dans un premier groupe d’observations, l’idée qui trouble l’esprit se présente d’une manière exagérée et souvent assez dramatique pendant des états de conscience anormaux, des sortes de crises qui méritent le plus souvent d’être appelées des somnambulismes. Dans les cas les plus simples, cette idée est le souvenir d’un événement de la vie du sujet, souvenir exact mais qui se reproduit mal à propos sans rapport avec les circonstances environnantes.

Voici un premier exemple : une jeune femme de vingt-neuf ans, Gib…, intelligente, vive, impressionnable, reçoit un jour un peu trop brusquement une fatale nouvelle : on lui annonce que sa nièce, habitant la maison voisine et déjà malade depuis quelque temps, vient de succomber dans des conditions terribles. Elle se précipite au dehors et arrive malheureusement à temps pour voir, sur le trottoir, le cadavre de cette jeune fille qui, dans un accès de délire, s’était précipitée par la fenêtre. Gib…, quoique très émue, conserve en apparence son sang-froid, aide à tous les funèbres préparatifs, assiste à l’enterrement, etc. Mais, à partir de ce moment, son humeur s’assombrit de plus en plus, sa santé s’altère et l’on voit commencer les singuliers accidents suivants. Très souvent, presque tous les jours, la nuit ou le jour, elle entre dans un état bizarre, elle paraît être dans un rêve : tout doucement elle bavarde avec une personne absente qu’elle appelle Pauline (c’était le nom de la nièce morte récemment), elle lui dit qu’elle admire sont sort, son courage, que sa mort a été très belle, elle se lève et s’approche des fenêtres, elle les ouvre, les referme, les essaye les unes après les autres, monte sur l’appui de la fenêtre, et évidemment si on ne l’arrêtait pas, se précipiterait. Il faut la retenir, la surveiller sans cesse, jusqu’à ce qu’elle se secoue, se frotte les yeux et reprenne ses occupation ordinaires comme si rien ne s’était passé.

Un homme de trente-deux ans, Sm., présente un cas encore plus étrange, il est d’ordinaire toujours couché sur son lit, car il a les deux jambes paralysées. Ne nous occupons pas aujourd’hui de cette paralysie, quoiqu’elle soit bien singulière. Au milieu de la nuit le voici qui se redresse tout doucement, il saute en bas de son lit avec légèreté, car la paralysie précédente a totalement disparu; il prend son oreiller, le serre précieusement dans ses bras et lui parle comme à un enfant; il croit en effet tenir son petit garçon et veut l’enlever pour le faire échapper aux persécutions d’une belle-mère. En portant ce fardeau, il sort de la salle sans faire de bruit, ouvre les portes, se sauve au travers des cours, puis en s’accrochant à une gouttière, il grimpe sur les toits, et le voici qui, avec une agilité merveilleuse, emporte son oreiller autour de tous les bâtiments de l’hôpital. C’est toute une affaire que le rattraper, de le faire descendre avec précaution, car il se réveille avec un air tout hébété, et dès l’instant où il se réveille de son rêve, il est de nouveau paralysé des deux jambes, et on est obligé de la porter jusqu’à son lit. Il ne comprend rien à ce qu’on lui dit, et ne peut pas s’expliquer qu’on ait été obligé de le chercher sur les toits un pauvre homme qu’une paralysie totale des deux jambes retient sur son lit depuis des mois.

Une dernière observation, car je tiens à multiplier les exemples instructifs[1]. Nous revenons au cas banal d’une jeune fille, Irène, âgée de vingt ans, qui tombe malade à cause du désespoir causé par la mort de sa mère. Il faut se rappeler que la mort de cette femme a été réellement très impressionnante et très dramatique. La pauvre femme, au dernier degré de la phtisie, était restée seule avec sa fille dans une pauvre chambre d’ouvrier, la mort est venue peu à peu avec les étouffements, les vomissements de sang et tout son cortège effrayant de symptômes. La jeune fille a lutté désespérément contre l’impossible, elle est restée soixante nuits près de sa mère, sans se coucher, travaillant à la machine à coudre pour gagner quelques sous pendant les instants où la mourante la laissait libre. Elle a essayé de faire revivre le cadavre, de le faire respirer; dans ces essais, elle a fait tomber le corps hors du lit et au eu une peine infinie à le remonter. Ce fut toute une scène macabre que l’on peut aisément imaginer.

Quelque temps après l’enterrement, ont commencé chez Irène des accidents très curieux et vraiment très impressionnants. Ce fut un des plus beaux cas de somnambulisme auquel j’aie assisté : il se prolongeait pendant des heures entières et il présentait un admirable spectacle dramatique, car aucune actrice ne pourrait jouer ces scènes lugubres avec tant de perfections. La jeune fille, en effet, avait la singulière habitude de rejouer tout entière, dans tous ses détails, les scènes qui avaient eu lieu au moment de la mort de sa mère; tantôt elle parlait et alors elle racontait tout ce qui s’était passé avec une grande volubilité, faisant les demandes et les réponses, ou bien en faisant seulement les demandes et ayant l’air d’écouter les réponses. Tantôt elle se bornait à voir devant elle ces mêmes spectacles, les yeux fixes, devant les scènes auxquelles elle assistait et en prenant des attitudes en rapport avec ces scènes. Mais le plus souvent elle réunissait tout, hallucinations, paroles et actions, et semblait jouer alors une comédie bien singulière. Quand dans son drame, la scène de la mort était achevée, elle continuait la même série d’idées en préparant son propre suicide. Elle le discutait tout haut, en ayant l ‘air de causer avec sa mère et d’en recevoir des conseils et elle imaginait de se faire écraser par un locomotive de chemin de fer. Ce détail d’ailleurs était encore en rapport avec le souvenir d’un événement réel de sa vie. Elle croyait être sur la voie et s’étendait de tout son long sur le plancher de la salle en se disant sur les rails. Elle attendait avec impatience et effroi, elle avait des poses et des expressions de physionomie admirables qui restaient figées pendant plusieurs minutes. Le train arrivait devant ses yeux dilatés par la terreur, elle poussait un grand cri et restait immobile, comme morte. D’ailleurs elle ne tardait pas à se relever et à recommencer la comédie à l’une des scènes précédentes. Un caractère en effet de ces somnambulismes, c’est qu’ils se répètent indéfiniment : non seulement les divers accès successifs sont toujours exactement les mêmes avec les mêmes poses, les mêmes expressions et les mêmes paroles, mais encore au cours d’un même accès assez prolongé la même histoire peut être répétée une dizaine de fois exactement semblable. Enfin l’agitation paraissait s’épuiser, le rêve était moins net et graduellement ou brusquement suivant les cas, le sujet revenait à son état normal de conscience. Il reprenait ses occupations antérieures sans se préoccuper le moins du monde de ce qui venait de se passer.

Des exemples de ce genre pourraient être répétés indéfiniment, tous les événements de la vie peuvent être reproduits dans des scènes semblables. Celui-ci répète un incident dans lequel il a été mordu par un chien, celui-là reproduit dans son rêve l’émotion qu’il a éprouvée quand il a été blessé par la chute d’un ascenseur; cette petite fille recommence une scène qui s’est passée à la pension et dans laquelle elle avait été punie gravement; cette jeune fille reproduit une scène de viol, ce jeune homme une bataille dans la rue, cet autre un chapitre de roman qu’il a lu et dans lequel des voleurs entrent par une lucarne et le ligottent sur son lit.

Dans d’autres cas de ce genre, les idées fixes porteront sur des faits tout à fait imaginaires comme on peut le voir chez les sujets qui se figurent être en Enfer, au milieu des démons ou qui se croient transportés dans le Ciel, ou qui jouent comme Louise Lateau la scène de la crucifixion. Un exemple amusant de cette forme du phénomène nous est donné dans l’observation du jeune Vi… Ce jeune homme de dix-sept ans est employé dans une pharmacie, ce qui lui a permis d’acquérir quelques vagues connaissances médicales; à la suite de différents bouleversements, en particulier après la mort de son jeune frère, il présente le délire suivant. Presque tous les jours et souvent plusieurs fois par jour, on le voit quitter ses occupations, changer d’attitude et de langage. Il se tient debout, les yeux ouverts et marche au milieu de la salle avec dignité : il s’arrête contre le mur, se baisse un peu, frappe avec ses doigts comme s’il percutait la poitrine d’une personne imaginaire; il s’incline et couche son oreille sur cette personne. Il se relève et d’un ton doctoral se met à dire : « il va mieux aujourd’hui, mais il a encore une forte toux et de la température; on entend des bruits crépitants, vous savez, comme du sel mis sur le feu; il a mal aux reins, mal à la tête, toujours soif, quelques suffocations; c’est bien la broncho-pneumonie, une inflammation du parenchyme du poumon. Écrivez : teinture de digitale 20 gouttes, des cachets de thiocol, pour lui cicatriser le poumon… » Il avance dans la salle et continue son manège et ses démonstration. Cette fois, il s’agit d’un prétendu épileptique : « épilepsie idiopathique, messieurs… les circonvolutions du cerveau sont convexes, séparées par le conduit médullaire… il a de l’épilepsie double, la tonique et la clonique. Écrivez : KBr, LaBr, KI, aaa 5 grammes, sirop d’écorces d’oranges amères 30 grammes, eau, q.s. pour 300 grammes… », etc. Il continue ainsi pendant des heures. On voit qu’il joue le rôle d’un médecin d’hôpital qui fait la visite d’une salle, s’arrête devant chaque lit, dit quelques mots d’explication aux élèves et dicte l’ordonnance. Au bout d’un certain temps Vi… paraît fatigué, il parle plus lentement, il ferme les yeux, puis il a quelques secousses, il reprend ses occupations ordinaires ou sa lecture sans s’excuser de ce qui vient de se passer : si on lui en parle, il prétend qu’on se moque de lui cependant dans quelque temps la même crise va recommencer, il va se retrouver dans la même salle avec les même malades qui n’ont aucunement changé, et il va répéter au même endroit les mêmes gestes et les mêmes paroles.

Enfin dans un autre groupe nous pourrions placer des idées fixes portant moins sur une représentation que sur une action. Le sujet ne semble plus songer qu’à une action qu’il cherche à exécuter malgré tous les obstacles. Bien des impulsions à voler, à frapper les autres, à attenter à sa propre vie, ou simplement à boire, se présentent sous la même forme que les crises précédentes. J’ai souvent insisté sur l’observation de Maria, une femme de trente ans, qui se met à boire pendant des journées entières tout à fait de la même manière que les somnambules précédents jouaient leur comédie. Elle finit par tomber dans quelque ruisseau et se réveille dans un hôpital ou dans une prison sans savoir pourquoi elle se trouve là et sans pouvoir comprendre ce qu’elle a fait pendant les huit jours précédents. Plus souvent qu’on ne le croit, de véritables crimes sont exécutés dans ces conditions et on peut en voir un bel exemple dans l’observation récemment publiée par le Dr Biaute[2].

Dans les cas précédents, l’idée fixe se manifestait d’une manière complète à la fois par des actes, des paroles, des attitudes, des perturbations émotionnelles, des hallucinations, des rêves. Mais le syndrome peut être moins complet et les premiers termes de ces manifestations peuvent être supprimés. Par exemple, l’action proprement dite disparaît souvent, le sujet au lieu de jouer son rêve se borne à la parler : il décrit la rivière où il a failli se noyer, le bateau qui chavire, le froid de l’eau. Sans doute il manifeste par ses expressions de physionomie et ses contorsions les émotions qu’il ressent, mais il ne joue pas la scène, il ne nage pas sur le parquet, il se borne à raconter qu’il le fait. Su… est bien amusante quand elle se figure monter au ciel, quand elle décrit les nuages qui se rapprochent d’elle, les hommes qui deviennent tout petits, la terre qui est bien loin et les anges qui viennent au-devant d’elle : « ils volent, ils agitent leurs ailes bleues, les voici tous qui m’entourent; cher ange, garde-moi dans tes bras, c’est si doux, laisse-moi toujours dans ce bonheur! »

Un degré au-dessous et le sujet cesse même de parler, il n’exprime son idée fixe que par l’attitude de son corps et l’expression de sa physionomie, il reste comme figé avec une expression magnifique de joie, d’extase, de peur ou de colère. Ce sont les attitudes cataleptiques qui ont joué un grand rôle dans les épidémies religieuses et dans les études des artistes. Un degré encore au-dessous, les attitudes des membres disparaissent, ils restent immobiles et retombent inertes si on les déplace; seuls les changements de la physionomie, les grandes modifications de la respiration et des palpitations du cœur indiquent les émotions qui bouleversent l’esprit du sujet. Un pas de plus encore et nous arrivons à un phénomène qui n’est pas toujours bien compris : le malade semble s’être évanoui, il a les yeux fermés, les membres en résolution, la respiration régulière, c’est en vain qu’on essaye de le secouer, il ne réagit en aucune manière. Au bout d’un certain temps, très variable, il se réveille de lui-même et soutient qu’il ne lui est rien arrivé; souvent même il ne se souvient pas de s’être endormi. Pouvons-nous aussi comparer cet état aux précédents et l’appeler encore une idée fixe de forme somnambulique? Dans quelques cas, je crois que cela est exact, on peut observer d’abord que ces nouveaux accidents se produisent dans les mêmes conditions que les précédents après un fait émotionnant et après les événement qui le rappellent. Ensuite dans certains états que nous étudierons plus tard on peut rappeler les souvenirs de ce qui s’est passé pendant ces sommeils, on peut forcer les sujets à dire tout haut les rêves qu’ils ont eus. On voit alors que leur immobilité et leur inertie n’étaient qu’apparents, l’idée fixe se développait en dedans d’eux-mêmes par des hallucinations et des images sans se manifester au dehors et le sujet se racontait à lui-même : « je vais mourir, voici mon petit cercueil sur deux chaises, mes amies le couvrent de roses blanches, etc. »[3]. Malgré la dégradation des expressions extérieures, l’idée fixe a toujours conservé ses caractères essentiels.


2. - Les idées fixes partielles ou de forme médianimique


Quand les idées fixes deviennent ainsi incomplètes, il se produit souvent un phénomène remarquable, difficile à expliquer au point de vue clinique. Les idées ne remplissent pas l’esprit tout entier comme dans les cas précédents, d’autre pensées étrangères à l’idée fixe peuvent se développer chez le sujet en même temps ou en apparence simultanément et le sujet quoique en proie à son idée fixe peut continuer à parler d’autre chose. Mais ce qu’il y a de remarquable, c’est que ce sujet qui s’exprime ainsi semble ignorer le délire qui se développe au dedans de lui-même ou n’en connaître que quelques fragments. Non seulement il semble oublier son idée fixe après son développement mais il semble l’ignorer pendant le développement même.

Le cas le plus typique qui fera comprendre le caractère étrange de ce groupe nous est fourni par les délires qui prennent la forme de l’écriture des médiums et c’est pourquoi j’ai proposé d’appeler ces idées fixes partielles des idées fixes à forme médianimique. L’écriture des médiums, cette écriture intelligente qui semble se produire à l’insu du sujet est, dira-t-on, un phénomène artificiel déterminé par une certaine éducation. C’est possible, mais nous n’avons pas à rechercher en ce moment l’origine des accidents, il nous suffit de décrire la forme qu’ils prennent dans certains cas. Or l’écriture des médium est toujours un délire partiel, d’ordinaire très passager et de peu d’importance, mais dans certains cas elle peut constituer un accident grave et mérite d’être prise comme type de ce groupe de phénomènes. L’observation de My… à laquelle je renvoie est bien remarquable. Cette femme de trente-huit ans, pour charmer ses ennuis, a pris la mauvaise habitude d’interroger les esprits : mais ceux-ci ne tardent pas à lui jouer un mauvais tour. Dès qu’elle est distraite le moins du monde, sa main droite prend un crayon et se met à écrire une phrase qui est malheureusement toujours la même : « Il ne faut pas te tourmenter de ce que je vais transcrire, tu vas mourir; il est trop tard pour te guérir, rien au monde ne peut guérir cette maladie… ne te révolutionne pas outre mesure, tu vas mourir, etc. ». La pauvre dame trouve cette phrase partout : elle écrit à un professeur relit la lettre il n’y a que deux lignes qui soient correctes et pendant quatre pages s’étale la formule : « tu vas mourir, il est trop tard… » My… soutient qu’elle ne pense pas du tout à la mort, qu’elle n’a aucune envie d’écrire cette phrase et qu’elle ne se sent pas ce que fait sa main quand elle l’écrit; mais elle beau faire la brave, ces messages la bouleversent et déterminent toutes sortes d’accidents nerveux.

Ce délire sous forme d’écriture automatique s’observe très fréquemment et peut prendre des formes très graves. Cependant dans les cas les plus ordinaires il est simplement risible : qui n’a pas connu ces familles éplorées, au désespoir, parce que la jeune fille de la maison voulait évoquer des anges et que sa main, guidée par le démon, n’écrit que des obscénités?

Cette première forme du phénomène nous permet de mieux comprendre d’autres accidents du même genre. À côté de l’écriture automatique il a la parole automatique. On connaît l’histoire des petits prophètes cévénols pendant la révolte des Camisards : ils parlaient involontairement en croyant obéir à une impulsion étrangère : « ils écoutaient, dit un témoin, leurs propres paroles comme provenant de l’Esprit. Ils avaient le sentiment que leurs idées leur étaient fournies à mesure que les mots leur étaient dictés, que leur langue était mise en mouvement sans qu’ils y fussent pour rien ». Au XVIIIe siècle, Carré de Montgeron décrivant les convulsionnaires du cloître Saint-Médard racontait le fait suivant : « Il arrive souvent que la bouche des orateurs prononce une suite de paroles indépendantes de leur volonté en sorte qu’ils s’écoutent eux-mêmes comme les assistants et qu’ils n’ont connaissance de ce qu’ils disent qu’à mesure qu’ils le prononcent ». Beaucoup de nos malades présentent aujourd’hui des phénomènes du même genre et quand nous parlerons du mutisme nous verrons plusieurs sujets qui ne peuvent plus parler volontairement, mais qui sont tout étonnés d’entendre leur bouche prononcer des paroles qu’ils n’ont ni voulues, ci conçues.

D’autres actes que la parole peuvent être ainsi en rapport avec ce délire partiel qui semble se développer au-dessous de la conscience normale et qui mérite d’être appelé subconscient. Je rappelle seulement un fait amusant que j’ai décrit autrefois[4]: une femme de vingt ans, B… qui avait déjà présenté toutes sortes d’accidents névropathiques venait se plaindre de ce qu’elle appelait des vertiges. Quand elle marchait dans la rue, le sol se dérobait tout à coup sous ses pieds, elle se sentait précipitée en avant et devait se retenir pour ne pas tomber. Ce vertige qui ne se rattachait à aucun symptôme précis a paru longtemps inexplicable jusqu’à ce que nous ayons pu pénétrer dans les rêveries qui remplissaient la conscience de la malade à son insu. Quelque temps auparavant elle avait fait une visite à ses parents et ceux-ci lui avaient violemment reproché sa conduite irrégulière. En revenant, elle rêvait à ces accusations et prenait dans son rêve une résolution qui simplifie toujours beaucoup les choses, celle de se jeter à la Seine; elle enjambait alors le parapet et sautait dans l’eau. Mais cette chute imaginaire faite simplement dans la rue déterminait un soubresaut qui la réveillait; elle se sentait alors tomber en avant sans savoir pourquoi et éprouvait cette impression de vertige dont elle était venue se plaindre.

Une dernière forme bien intéressante de ces idées fixes partielles est la forme hallucinatoire. Au milieu de ses autres pensées, le sujet est tout d’un coup étonné par une hallucination qui lui apparaît sans qu’il en sache l’origine. Il est facile de montrer que cette hallucination n’est qu’un fragment de tout un rêve, de toute une idée fixe dont la plus grande partie reste latente. Il est curieux de voir les deux formes de l’idée fixe chez certains sujets. Cu… par exemple, a des accidents somnambuliques analogues aux précédents dans lesquels elle rencontre un individu nommé Joseph, le voit, s’entretient avec lui et ne lui refuse rien. Mais au milieu de la journée, le même sujet bien tranquille voit subitement apparaître la tête de Joseph, ou sent l’odeur de sa cigarette, ou sent sa joue frôlée par une moustache. Une pauvre mère qui a perdu ses deux enfants voit des draps noirs, des squelettes, un corbillard qui passe dans la salle.

Enfin je crois que dans certains cas, la manifestation de ces idées fixes partielles peut être encore plus réduite et qu’il faut quelquefois rattacher à ces phénomènes des émotions subites, des peurs inexplicables qui traversent tout d’un coup la conscience du sujet sans rapport apparent avec les idées qu’il a en ce moment. Telles sont les diverses formes complètes ou incomplètes des idées fixes à forme somnambulique ou à forme médianimique que l’on observe chez les hystériques.


3. - Les obsessions.


Les idées qui troublent l’esprit sont loin de se présenter toujours sous la forme que nous venons de décrire. Chez d’autres névropathes, peut-être plus nombreux que les précédents, que j’ai proposé de désigner sous le nom de psychasténiques, on observe des troubles intellectuels analogues qui consistent aussi dans l’importance exagérée que prend une certaine idée et dans les troubles que cette idées entraîne avec elle; mais chez eux les idées pathologiques ne se présentent pas de la même manière. Il s’agit des obsessions des psychasténiques, et nous verrons peu à peu en quoi elles différent des idées fixes des hystériques.

L’aspect de ces malades et la manière même dont nous connaissons leurs troubles sont tout à fait différents. On vient de voir que l’hystérique, dans les cas typiques, oublie complètement le sujet de ses rêves et la scène qu’elle a jouée pendant la crise précédente. Quand elle est revenue à l’état normal, elle peut tout au plus nous raconter qu’elle a souvent de singulières attaques, qu’on lui a dit qu’elle parlait, qu’elle remuait, mais elle sait très vaguement de quoi il s’agit. Souvent, il est curieux d’observer que, pendant cet état normal, elle n’est pas du tout préoccupée du sujet qui devient idée fixe dans ses crises, elle l’a quelquefois entièrement oublié. L’autre malade dont il nous reste à parler, est tout à fait différent : il est embarrassé, gêné, il a peine à s’exprimer; mais, en réalité, il sait parfaitement ce qui le tourmente. Au lieu d’apprendre par l’entourage du malade le sujet de l’idée fixe, c’est par le malade lui-même que nous apprenons le contenu de l’obsession, car il peut en indiquer tous les détails. Il en résulte que la crise dans laquelle cette idée se développe est beaucoup moins nette, elle n’a pas un commencement et une fin bien déterminées. La préoccupation est presque continuelle et présente simplement des moments d’exaspération.

Voyons donc, d’après les dires des malades, les idées qui les préoccupent; nous reprendrons ensuite les caractères de ces obsessions en même temps que ceux des idées fixe précédentes. Les sujets de ces obsessions peuvent être extrêmement variés et la liste en serait interminable. J’ai cependant essayé de les répartir en quelques groupes qu’il me semble intéressant de conserver pour mettre un peu d’ordre dans l’exposé[5].

Obsessions et impulsions sacrilèges. — Dans un premier groupe, il s’agit évidemment d’obsessions religieuses, mais ce sont des idées religieuses toutes spéciales et ayant un aspect horrible, monstrueux, en dehors de toute croyance raisonnable. Au lieu de se préoccuper des événements de la vie commune, de la mort d’un enfant, de l’absence d’une personne aimée, ces malades songent à des crimes religieux, irréalisables et fantastiques. Un homme de quarante ans, après beaucoup de tergiversations, nous fait l’aveu de ce qui le tourmente jour et nuit. Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affection et la plus grande vénération : il les pleure, cela est naturel. Va-t-il être obsédé par l’image de leur figure comme une hystérique pleurant son père? Non. Il est obsédé par la pensée de l’âme de son oncle. Mais ce qui est effroyable, c’est que l’âme de son oncle est associée, juxtaposée ou confondue (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répugnant : des excréments humains. « Cette âme gît au fond des cabinets, elle sort du derrière de M. un tel, etc., etc. ». Il fait une foule de variations sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poitrine : « Peut-on concevoir abomination pareille, penser que l’âme de mon oncle c’est de la m… ». Le cas est intéressant par sa grossièreté; une idée de ce genre présente, à mon avis, un cachet tout spécial : elle avertit déjà le médecin qui ne le rencontrera guère en dehors du délire du scrupule.

J’ai beaucoup insisté sur le cas d’une jeune fille qui croit constamment voir devant elle les parties sexuelles d’un homme en train de souiller une hostie consacrée. Il est bon de remarquer qu’elle ne se borne pas à regarder ce spectacle imaginaire, à méditer sur lui, elle prétend être poussée à y collaborer, à souiller elle-même l’hostie, à commettre toutes sortes d’actes immodestes et sacrilèges. D’autres répètent sans cesse : « Je pense tout le temps que le diable me pousse à faire des malpropretés pour m’empêcher de faire mon salut ».

Enfin, ce qui est banal chez tous, c’est l’idée du blasphème, « parler mal des choses divines, penser au démon en faisant des prières et insulter Dieu au lieu de le prier…, ne savoir exprimer que la haine de Dieu d’une façon mauvaise et grossière, se révolter contre Dieu et le maudire, dire des blasphèmes dès qu’on pense à la religion… cochon de Dieu, etc. », telles sont les paroles que répètent un grand nombre de ces malades. Ceux-là mêmes qui ont des obsessions d’une autre nature mêlent la divinité et la religion à leur maladie « Je suis damnée, je lutte contre Dieu lutte contre mon cerveau malade, je me moque de Dieu si je consens à me soigner ». L’idée de sacrilège se mêle aux autres idées.

Obsessions et impulsions du crime. — Plus fréquemment peut-être les malades sont préoccupés d’idées morales et pensent constamment à quelque action criminelle qu’ils ne veulent pas faire et qui les tente cependant. Dans les cas complets, l’impulsion est indissolublement associée à l’obsession proprement dite. L’un se figure qu’il est poussé à violer une vieille femme, sur un banc, devant une église. Un autre prétend être poursuivi par la tentation de frapper les gens avec un couteau pointu «qui crève les yeux, qui entre bien ». Ger… est poussée à couper la tête de sa petite-fille, et à la mettre dans l’eau bouillante. D’ailleurs, on ne peut compter les scrupuleux qui ont des impulsions à frapper des gens et surtout à frapper leurs enfants à coups de couteaux. Dans une conférence que je faisait récemment à la Salpêtrière sur ces malades, j’avais pu réunir cinq mères de famille, répétant toutes en pleurant exactement la même chose : que quelque chose les poussait à frapper leurs petits enfants avec un couteau pointu. Ces obsessions impulsives, qui semblent pousser les malades à l’homicide, sont parmi les plus fréquentes et les plus connues. Schopenhauer rapportait déjà un cas d’impulsion à l’homicide chez un malade qui avait conscience de l’absurdité d’une semblable idée et s’en désolait. Maudsley, Magnan, Saury en décrivent de nombreux exemples. Dans une observation de M. Magnan, le malade veut simplement mordre et manger la peau qu’il aura arrachée. On peut donc réunir dans un premier groupe toutes les obsessions-impulsions à des actes de violence quelconque.

L’impulsion au suicide vient par ordre de fréquence après l’impulsion au meurtre. Nous la retrouvons chez beaucoup de nos malades, chez Nadia, par exemple, qui, dans une rêverie romanesque, arrive à se représenter qu’elle se noie dans la mer Baltique.

Les obsessions et les impulsions génitales seront naturellement parmi les plus remarquables. Combien de jeunes filles ont peur de rester libres, veulent se réfugier dans des couvents, parce qu’elles se figurent être poussées à s’approcher de leurs frères ou de tous les hommes qui entrent. À propos de ces impulsions génitales, je voudrais signaler en deux mots une idée obsédante, à laquelle des événements récents donnent quelque intérêt. Beaucoup de ces malades, des hommes ou des femmes, se prétendent atteints d’inversion sexuelle et déplorent le triste penchant qui les pousse vers le même sexe. Je ne discute pas ici la question délicate des invertis sexuels, mais je suis convaincu que trop souvent on a fait des théories sur l’inversion sexuelle à propos de simples névropathes ayant une impulsion vers cette action, comme ils auraient une impulsion à un crime quelconque, simplement parce qu’ils se la représentent comme criminelle. Inutile d’énumérer les impulsions à d’autres actions malhonnêtes, à voler, à mentir, à quitter le travail, à boire de l’alcool, à absorber des poisons, à résister à toute les idées que la religion ou la morale commandent.

Obsessions et impulsions de la honte de soi. — Un autre genre d’obsessions voisin des précédents, bien entendu, mais un peu plus simple peut-être se retrouve chez les scrupuleux, soit en coexistence avec les obsessions du sacrilège et du crime dans les cas plus grave. Il m’est difficile de résumer par un mot le caractère général qui se retrouve dans les idées de ce groupe. Il s’agit non seulement de remords proprement dits, mais de mépris, de mécontentement portant, non seulement sur les actes, mais sur les facultés morales, sur la personne du sujet. Le malade a constamment l’idée que ce qu’il fait, que ce qu’il est, que ce qui lui appartient est mauvais. Le caractère qui me semble le plus général, c’est le sentiment de honte, quoique, dans certains cas, la honte soit légère et qu’il s’agisse surtout de mécontentement. C’est pourquoi nous réunissons ces faits sous le nom générique : d’obsessions de honte.

Le malade se tourmente et s’accuse constamment à propos de tout de ce qu’il fait; il est poussé à se dénigrer, à s’humilier quand ce n’est pas à se punir lui-même et à se torturer. On ne peut énumérer toutes les formes bizarres que prennent ces obsessions. Tantôt il s’agit d’un mécontentement portant sur l’intelligence, sur les sens : les malades sont convaincus ou prétendent l’être qu’ils ne peuvent pas voir ni entendre; ils veulent toucher pour vérifier tous les objets et recommencer indéfiniment la vérification. Ils sont obsédés par la pensée de la folie, prétendent être fous, et, ce qui est pis, se sentent poussés à se conduire comme des fous : « Je vois les maisons et les gens à l’envers, je dis des sottises, je vais me cogner la tête contre les murs, regardez donc mes yeux, vous verrez comme ils sont égarés ». Ils ont l’obsession que leur personnalité est changée, que leur mémoire est transformée. La célèbre obsession du « déjà vu » rentre dans cette catégorie. Le malade, à tout moment, dans quelque état qu’il soit, ne peut fixer son attention sur aucun événement, sans avoir l’idée que cet événement, sans avoir l’idée que cet événement s’est déjà passé exactement de la même manière, dans les mêmes circonstances, il y a un an. D’autres critiquent leurs propres sentiments; il y a même , à ce propos, une maladie qui mérite d’être appelée la maladie des fiancées. Ce sont des jeunes filles tourmentées par la pensée qu’elles n’aiment pas bien leur fiancé, qui font des efforts désespérés pour « l’aimer » et qui en arrivent, à force de perfectionnements, à le détester. Des obsessions d’envie, des désirs immodérés d’indépendance rentrent aussi dans ce groupe, et, dans bien des cas obsessions amoureuses ne sont qu’une forme de la honte de soi. Dans ces obsessions, le phénomène génital, si même il existe, ne joue qu’un rôle accessoire, tandis que l’amour moral, le besoin de vivre auprès d’une personne déterminée, de penser constamment à elle, de lui subordonner toutes les actions de la vie devient l’essentiel. Si les malades ne peuvent plus se passer de cette personne s’ils se sentent seuls, s’ils croient devenir fous par isolement quand elle les abandonne, c’est qu’ils croient être incapables de se diriger seuls et qu’ils ont un besoin obsédant de cette direction ou de cette excitation très spéciale qui les remonte. Des impulsions évidentes à courir après une personne déterminée, à l’entourer, à s’occuper d’elle, accompagnent cette obsession. J’ai vu des impulsion bizarres à la générosité, des impulsions à faire des cadeaux, à rendre sans cesse des services qui n’étaient autre chose qu’une manifestation de la honte de soi.

Obsessions de la honte du corps. — Cette idée du mépris de soi-même, cette obsession du mécontentement personnel porte bien plus souvent encore sur la personne physique, sur le corps. Les malades chez qui l’on rencontre ce mécontentement de leur corps sont fort nombreux; ils forment un groupe singulier dont on ne pourrait pas soupçonner l’importance avant de les avoir fréquentés. On pourrait les appeler tous des « honteux de leur corps ». Les plus complets ont une obsession relative à leur corps tout entier; à toutes ses parties, et, par conséquent, leur obsession générale se subdivise en une foule de petits délires particuliers. Les autres vont moins loin dans la même voie et leur obsession de honte ne porte par sur tout l’organisme, mais elle se systématise sur telle ou telle partie, telle ou telle fonction dont ils sont particulièrement honteux.

L’une des formes les plus curieuse et les plus dangereuses de cette honte du corps est celle qui s’accompagne d’une impulsion à refuser toute nourriture. Pour une raison quelconque, les jeunes gens ou les jeunes filles trouvent qu’ils grandissent trop et surtout qu’ils grossissent trop. Ils ont peur de devenir des grandes personnes, de ne plus être aimés et protégés comme des enfants ou bien ils croient qu’ils vont devenir trop gros ou trop laids, qu’ils seront ridicules et méprisés, ou bien ils sont effrayés par le développement des organes sexuels, des seins, et ils mêlent à la honte du corps une obsession génitale. Dans tous ces cas, ils se sentent poussés à arrêter cet embonpoint en ne mangeant plus; ils montrent une résistance invraisemblable, déploient une grande habileté pour arriver à supprimer toute alimentation et ils tombent dans des états de maigreur parfois extraordinaires.

Si la honte porte sur telle ou telle partie du corps, nous aurons la honte et la crainte de la rougeur au visage qui a été si souvent étudiée dans ces dernières années, la honte des mains, la crainte des taches, la honte de l’écriture qui joue un rôle si important dans ce qu’on a appelé souvent à tort la crampe des écrivains, la honte des fonctions de la vessie, les obsessions de honte relatives aux fonctions génitales qui rendent fréquemment les jeunes gens impuissants; enfin faut-il rappeler l’obsession relative aux gaz abdominaux et ces personnes qui se cloîtrent volontairement, qui refusent de voir personne, parce qu’elles sont convaincues qu’on va se boucher le nez se elles approchent.

On remarquera que dans tous ces cas des impulsions à des actes déterminés accompagnent toutes ces obsessions. Non seulement le malade pense qu’il est trop gros ou qu’il va lâcher des gaz, mais encore il refuse de manger, il refuse de sortir, il est poussé à se faire vomir ou à se teindre le visage en rouge, afin qu’on ne voie pas apparaître la rougeur émotive.

Les obsessions hypocondriaques. — Un autre groupe d’obsessions se rencontre aussi fréquemment que les précédentes chez les mêmes sujets : ce sont des préoccupations qui ont rapport à leur propre santé ou à leur propre vie, en un mot, des préoccupations hypocondriaques. La forme typique de cette obsession sera naturellement la pensée de la mort qui se présente de diverse manières, tantôt la mort est considérée comme une maladie, une souffrance terrible que le malade redoute, tantôt elle est considérée comme la suppression des joies de la vie et le malade ne peut plus s’intéresser à rien : « Tout est insignifiant, sans valeur, puisque tôt ou tard tout doit être supprimé par la mort. ». Il est inutile d’énumérer toutes les obsessions déterminées par la crainte de se blesser, la peur d’avaler des fragments d’aiguilles, de s’infecter, de se salir, par la pensée de telle ou telle maladie plus ou moins connue du peuple. L’obsession de la phtisie et bien plus souvent encore l’obsession de la syphilis sont parmi les plus fréquents et les plus redoutables de ces troubles mentaux.

Formes incomplètes des obsessions. — De même que nous avons étudié les formes incomplètes des idées fixes hystériques, de même nous pouvons constater que ces obsessions psychasténiques ne se développent pas toujours au même degré. Quand le phénomène est complet, il contient, comme nous l’avons dit, non seulement des idées, mais des tendances à l’acte, des impulsions et en même temps des peurs, des phénomènes émotifs. Ces différents élément peuvent jusqu'à un certain point se séparer même dans l’obsession proprement dite : en particulier l’élément impulsif peut être prédominant chez le dipsomane, le morphinomane, qui ne réfléchit guère et qui n’a que l’impulsion à boire ou à absorber son poison. Au contraire, l’obses-sion peut rester un phénomène intellectuel sans être accompagnée d’impulsion : par exemple les obsessions du crime peuvent prendre la forme du remords. Le malade ne se sent pas actuellement poussé à accomplir une action criminelle, mais il pense qu’il l’a accomplie autrefois et il est bourrelé de remords. On peut mettre bien entendu au premier rang les remords des fautes religieuses, les désespoirs causés par les confessions insuffisantes ou par les communions prétendues sacrilèges. Tous ceux qui s’occupent de maladies mentales ont connu ces femmes affolées pendant des mois parce qu’elles croient avoir fait entrer un morceau d’hostie dans une dent creuse. Le fait est si banal qu’il a été bien connu et bien décrit par les romanciers : on peut relire à ce propos la jolie description de la sœur aux scrupules dans le Musée de béguines, de G. Rodenbach.

D’autres ont des remords pour tous les crimes possibles qui tout à l’heure provoquaient des impulsions. Une femme, caissière dans une maison de commerce est poursuivie par l’idée qu’elle a mal rendu la monnaie, qu’elle a volé; un homme a l’idée qu’il a pu tuer quelqu’un; il va dans la rue frôler les sergents de ville, et il se trouve sur le point de les prier de l’arrêter.

Dans quelques cas, on pourrait dire que l’obsession se réduit encore à un seul mot, à une image simple qui apparaît au malade et qui résume ses longs tourments précédents. Par exemple, un jeune homme qui est obsédé par l’idée de liberté, en relation, comme on l’a vu, avec le honte de soi, me décrit cette impression singulière. Il se figure en marchant dans la rue qu’il est toujours entouré par quatre arbres, deux par devant, deux par derrière, et que ces arbres sont reliés par des chaînes. Ces arbres, il les connaît bien, ce sont les quatre arbres de la cour du lycée. Une femme prétend voir devant elle une tête humaine traversée par un long couteau pointu au niveau des yeux. Enfin la plupart des jeunes filles qui ont des obsessions religieuses sont terrifiées par l’apparition d’objets blancs sur le pavé des rues qui sont évidemment des hosties ou par des images de croix ou de saintes qui apparaissent dans les nuages. Il semble donc que ces hallucinations réduites soient des fragments de l’obsession comme les hallucinations qui apparaissaient subitement pendant la veille des hystériques étaient des fragments de leurs rêves somnambuliques. Mais il ne faut pas trop se presser de conclure à une assimilation complète. Les deux groupes de phénomènes que nous venons de décrire paraissent se ressembler, mais en examinant leurs caractères nous trouverons de nombreuses différences.


4. - Les caractères des idées fixes hystériques


Pour comparer ces phénomènes reprenons les idées fixes complètes, incomplètes ou partielles, que nous avons observées dans le premier groupe de malades et voyons leur caractères essentiels.

1º Le premier caractère, bien visible et très important de ces rêves, c’est l’intensité et la perfection de leur développement. Tous les phénomènes en rapport avec l’idée qui domine le rêve semblent démesurément grandis. Sans doute, nous avons tous des expressions de physionomie, des attitudes du corps en rapport avec nos sentiments et nos idées, mais nos expressions semblent petites, incomplètes, contradic-toires à côté de ces merveilleuses expressions que l’on rencontre chez les somnambules ou chez les extatiques. Quand le sujet agit, il a une précision, une complexité de mouvements qui font de lui un admirable acteur, plus habile quelquefois qu’il ne pourrait être à l’état de veille. Notre malade, qui croyait sauver son enfant, courait sur les toits mieux qu’il n’aurait pu le faire à l’état normal, même s’il n’eut pas été paralysé. Les scènes érotiques se déroulent avec un réalisme qui n’est troublé par aucune pudeur. Aussi n’est-il pas surprenant, comme nous l’avons vu , que de tels délires amènent quelquefois des actes graves. Beaucoup d’auteurs, comme Legrand du Saulle, 1852, Yellowlees, 1878, Féré et Motet, 1881, Pitres, Gilles de la Tourette, Barth, Biaute, 1904, ont signalé des crimes et des suicides commis dans ces conditions.

Cette même perfection qui amène la réalisation des actes existe aussi dans la représentation des images; les choses auxquelles pense le malade comme conséquence de son idée fixe deviennent dans cet état de véritables hallucinations. Il n’existe guère de maladie mentale où les hallucinations soient aussi complètes et aussi indiscutables : il n’y a guère que dans le délire alcoolique que l’on trouve des hallucinations visuelles comparables. L’attitude du sujet, ses expressions de physionomie, ses paroles nous montrent qu’il voit et qu’il entend exactement comme s’il s’agissait d’objets réels. Tous les sens sont intéressés et se complètent l’un par l’autre : dans certains cas d’hallu-cinations érotiques, le sujet décrit minutieusement les impressions de tous les sens, il sent les poils de la moustache de l’individu qui l’embrasse aussi bien qu’il voit sa figure et qu’il a senti l’odeur de sa cigarette. Cette transformation de toutes les impressions en images et souvent en images visuelles explique beaucoup de phénomènes qu’on observe chez l’hystérique et en particulier sa prétendue lucidité. Elle voit à distance, et décrit si bien des endroits éloignés que les auditeurs naïfs croient qu’elle s’y est transportée; elle voit si bien le paradis et l’enfer qu’elle y fait croire les assistants; bien mieux, elle voit ses organes internes, c’est-à-dire qu’elle transforme en spectacle visuel ses vagues notions anatomiques et les impressions qu’elle ressent de ses différents organes.

Il est inutile de revenir sur le développement de la parole, qui est poussé à l’extrême et qui donne une sorte d’éloquence à des sujets d’ordinaire incapables de parler de cette façon : ce caractère se rattache étroitement aux deux précédents.

2º Le deuxième caractère essentiel me paraît consister dans la régularité de ce développement : le sujet répète les mêmes mots aux mêmes instants, fait les mêmes gestes à la même place toutes les fois qu’il recommence la comédie. Il semble avoir sur ce point une mémoire merveilleuse : quand il a adapté son somnambulisme à une salle donnée, il se souvient de tout ce qu’il a fait aux différents endroits de cette salle, il sait dans quel tiroir il a pris des photographies pour les manger, dans quelle table il a trouvé un morceau de bois qui simulait pour lui un revolver, il va directement à cet endroit, sans hésitation, se rappelant parfaitement ce qu’il veut y trouver. Quelquefois dans le cours des différents somnambulismes, la scène qui est jouée se continue au lieu de se répéter et le sujet semble se souvenir parfaitement du point de son histoire où il était resté dans la crise précédente. On connaît l’histoire d’un somnambule de Charcot qui dans les crises se croyait journaliste et écrivait un roman. Il se réveillait après avoir écrit deux ou trois pages qu’on lui enlevait; dans la prochaine crise, il recommençait son roman exactement au point où il l’avait laissé. Ces observations nous montrent quel rôle considérable jouent dans ces phénomènes l’association des idées et la mémoire.

3º En opposition avec ce développement brillant de certains phénomènes on constate avec étonnement d’étranges lacunes mentales. Ce sujet qui semble avoir des sensations très précises, puisqu’il sait marcher sur les toits, chercher des objets dans un tiroir et qu’il voit très bien le lit où, dans son imagination agonise sa mère, ce même sujet ne semble pas du tout percevoir les autres objets qui l’environnent. C’est là ce qui avait frappé tout d’abord l’observation populaire : on peut parler à ces malades, ils ne vous répondent pas; on peut essayer par tous les moyens de se mettre en rapport avec eux, ils ne semblent pas vous apercevoir; les objets que l’on met devant leurs yeux ne changent en aucune façon leur rêve. Comme le remarque le médecin de lady Macbeth, les yeux paraissent ouverts, mais sont fermés à tout impression. Disons mieux aujourd’hui : ils sont fermés à toute impression qui ne se rapporte pas à leur rêve. Pour se faire entendre, il faut rêver avec le sujet et ne lui dire que des paroles qui s’accordent avec son délire.

De même que le sujet ne perçoit rien en dehors de son idée dominante, de même il ne se souvient de rien en dehors cette idée, il ne sait plus où il est, il ne sait plus les changements survenus depuis l’époque qu’il récite, souvent il ne sait même plus son nom. Il n’a des souvenirs, comme des sensations, que dans une sphère très restreinte.

4º Le somnambulisme se termine, le sujet revient à la conscience, nous voyons alors de nouveaux caractères s’ajouter aux précédents. Le malade a repris les sensations, les souvenirs qu’il avait perdus, il sait son nom, il sait où il est, il se souvient de tous les événements de sa vie, il paraît avoir son caractère et sa personnalité ordinaire. Mais, chose surprenante, dans cette personnalité, le somnambulisme a laissé une lacune; le sujet paraît avoir oublié toute cette période précédente, qui nous a tant surpris par son caractère dramatique. Il ne s’en préoccupe pas, ne cherche pas à continuer son rêve ou à le contredire, il ne cherche pas à s’excuser de toutes les absurdités qu’il vient de faire devant nous, il semble ne pas se douter qu’elles aient eu lieu. Quand on l’interroge sur ce qu’il vient d’éprouver, il répond d’une manière fort vague, il se souvient des malaises du début, des dernières périodes de la crise, quelquefois il sait vaguement qu’il a crié, il sait, d’après ce qu’on lui a dit, qu’il parle, dans ses crises, mais tout cela est très léger et, en réalité, il n’a pas le souvenir de l’idée qui a joué un si grand rôle dans sa crise, ni des détails de son développement. Certains fait nous montrent quelquefois la profondeur de cet oubli : des malades qui volent ou prennent des objets dans leurs crises et qui les cachent ne peuvent plus les retrouver, d’autres qui se sont blessés ne comprennent pas l’origine de leurs contusions. Beaucoup ont avoué tout haut devant nous toutes sortes de choses qu’ils voulaient nous cacher, ils restent convaincus que nous ne les savons pas; ils n’ont aucunement les sentiments de gêne qu’ils auraient , s’ils soupçonnaient que nous sommes renseignés. Il y a une foule d’indices moraux qui nous montrent l’importance de cette amnésie. Comme ce phénomène est très important et que nous aurons à y revenir dans le chapitre suivant, il nous suffit de constater ici son existence.

Quand les idées fixes ne sont pas complètes, quand elles prennent la forme que nous avons appelée partielle, le sujet, comme on l’a vu, ne perd pas conscience pendant que s’exécutent les mouvements, pendant que se développent les hallucinations. Il n’y a plus, ici, d’amnésie proprement dite, mais il y a un phénomène analogue, c’est l’inconscience. Pendant que sa main écrit les billevesées en rapport avec l’idée de sa mort, My… ne paraît pas se douter de ce qui se passe, elle ne sent pas ses actes, ou ne les sent qu’incomplètement sans les comprendre. Cette malade qui, toute éveillés, rêvait à se jeter dans la Seine, sentait réellement qu’elle tombait, mais n’avait pas conscience des mouvements qu’elle avait faits pour sauter, ni des idées qui avaient amené ces mouvements, puisqu’elle attribuait sa chute à un vertige et venait consulter pour ce vertige. Sans doute, l’interprétation de cette inconscience présente beaucoup de difficultés : on peut se demander, en particulier, si la seconde série de pensées, qui constitue le rêve est, elle aussi, accompagnée d’une certaine sorte de conscience, si les deux séries de phénomènes psychologiques sont bien simultanées. Peu importe ici, l’essentiel c’est que le système de pensées qui constitue la personne, la conscience personnelle, semble être plus ou moins séparé cet autre système de pensées qui constitue l’idée fixe.

On peut, en effet, résumer tous ces caractères de la manière suivante : une idée, la mémoire d’un événement, la pensée de la mort de sa mère, par exemple constituent des groupes de faits psychologiques étroitement associés les uns avec les autres; ils forment des espèces de systèmes comprenant toutes sortes d’images et toutes sortes de tendances à des mouvements. Ces systèmes, dans notre esprit, ont une grande tendance au développement, lorsqu’ils ne sont pas arrêtés, contenus par quelque autre pouvoir. On peut représenter ce système de faits psychologiques qui constitue une idée par un système de points réunis par des lignes formant une sorte de polygone. Le point V (figure 1) représente la vue de la figure et de la mère morte. Le point A est le son de sa voix. Le point M est le sentiment du mouvement fait pour soulever son corps et ainsi de suite. Chaque point est réuni avec les autres, de telle manière qu’on n’en peut pas exciter le premier sans faire apparaître le seconde et que tout le système a une tendance à se développer [6].


Pierre Janet - Les Névroses - figure 1.JPG


Mais en même temps, dans les esprits bien portants, ces systèmes relatifs à chaque idée sont en rapport avec un système infiniment plus vaste dont ils ne sont qu’une partie, le système de notre conscience tout entière, de toute notre individualité. Le souvenir de la mort de sa mère, l’affection qu’Irène sent pour elle, avec tous les souvenirs qui s’y rapportent ne forment qu’une partie de l’ensemble de la conscience de cette jeune fille. Admettons que ce grand cercle P auprès du petit polygone représente toute la personnalité de la jeune fille, le souvenir de tout ce qui lui arriva dans sa vie antérieure. Normalement, dans l’état de santé, le petit système est réuni au grand et il en dépend, il n’est éveillé que lorsque l’ensemble de la conscience y consent et seulement dans les limites où cette conscience le permet. Pour nous représenter ce qui se passe dans l’esprit de toutes ces hystériques, on peut adopter ce simple résumé provisoire. Les choses se passent comme si une idée, un système partiel de pensée s’émancipait, devenait indépendant et se développait lui-même pour son propre compte. Le résultat est que, d’un côté, il se développe beaucoup trop et que de l’autre la conscience totale présente une lacune, amnésie ou inconscience relatives à cette même idée.

Cet ensemble de caractères nous semble assez net pour constituer un groupe de symptôme bien distincts. C’est là une forme de délire très spéciale que l’on ne rencontre pas dans tous les troubles de l’esprit. Il est accompagné, comme nous le verrons, de plus en plus par d’autres symptômes qui obéissent aux mêmes lois; c’est pourquoi nous conviendrons de donner à ce groupe un nom particulier et nous dirons, dorénavant, que les délires ayant ces caractères d’une manière nette ou s’en approchant suffisamment, sont des délires hystériques.


5. - Les caractères des obsessions psychasténiques.


Le second groupe de phénomènes, les obsessions, sont des phénomènes évidemment comparables aux idées fixes des hystériques, mais leurs caractères sont cependant bien différents. Sans doute ce sont également des idées d’une importance exagérée qui tiennent une trop grande place dans l’esprit du sujet, si on tient compte de leur utilité et de l’intelligence du malade, il est absurde pour un homme d’intelli-gence moyenne de consacrer une dizaine d’heures par jour à méditer sur le sacrilège ou sur la mort. Mais ce développement des idées ne se fait pas du tout de la même manière, nous ne retrouvons plus ce développement complet et régulier qui faisait apparaître successivement tous les éléments, images ou mouvements constituant l’idée de la mort ou l’idée de la crucifixion. Depuis longtemps l’observation clinique avait constaté cette restriction de l’idée et baptisé ce phénomène en associant deux termes contradictoires : c’est, dit-on, une folie lucide, un délire avec conscience, une obsession consciente. On veut dire par là que l’idée commence bien à se développer d’une manière délirante, mais que le sujet la connaît, la constate et la juge, et qu’il l’arrête dans son évolution.

Aussi voyons-nous des caractères positifs et des caractères négatifs. La durée de l’obsession est extrêmement longue; elle peut remplir des années. L’idée réapparaît très fréquemment, quelquefois à chaque moment de la journée. Si elle revient si souvent dans l’esprit, c’est qu’elle semble être évoquée par d’innombrables phénomènes en apparence sans grands rapports avec elle, l’association des idées semble être très facile. L’une de ces malades est terrifiée parce que sa bonne s’appelle Antoinette ou parce que son fils a une cravate rouge, car cela la fait penser à l’échafaud et au crime. Un autre qui a l’obsession des chiens enragés ne peut plus entrer dans son cabinet de travail, parce que sa femme y a pénétré en portant une robe avec laquelle elle venait de traverser la place de la Concorde, rendez-vous habituel, paraît-il, des chiens enragés. C’est à cause de ces associations que l’obsédé retombe malade en rentrant chez lui : « Je retrouve toutes mes idées en rentrant chez moi, comme un paquet posé; chaque meuble en est un vrai nid ». Ces caractères semblent être du même genre que ceux que nous venons d’observer.

Je crois cependant qu’il y a déjà quelques nuances à remarquer : la véritable crise d’idées fixes hystériques dure, se reproduit, s’éveille tout à fait automatiquement; le sujet, qui la connaît peu ou mal, ne s’occupe pas d’elle, et elle se réveille quand un de ses éléments a été évoqué d’une manière matérielle. Par exemple, le sujet qui a dans ses crise l’hallucination d’un incendie recommence la crise quand il voit devant lui une flamme ou quand il entend la trompe des pompiers, parce ce que la vue de la flamme et le son de la trompe sont réellement depuis longtemps les éléments consécutifs de l’idée d’incendie, des points de notre polygone tel qu’il était constitué antérieurement à la maladie. Chez l’obsédé, les idées durent non pas uniquement par elles-mêmes, mais grâce à la bonne volonté du sujet lui-même. Il souffre de son obsession, mais il y tient; il croit que s’il ne pense plus au crime, il deviendra malhonnête; que, s’il ne pense plus à la mort, il fera des imprudences et se portera mal. Il y là une continuation active et non une duré automatique. Le fait est encore plus net si l’on considère l’évocation des idées par association. Un jeune homme vient nous dire qu’il est malade parce qu’il a mangé d’un pain qui vient d’un boulanger qui a été indiqué à sa mère par un individu dont la femme est morte le même jour, où il a lui-même rencontré une femme de chambre dont le souvenir l’obsède et lui donne des obsessions génitales. Je dis que cette cascade d’associations d’idées n’est pas naturelle comme celle de la flamme et de l’incendie, que l’idée du pain à elle toute seule ne contient pas dans ses éléments l’idée de la femme de chambre. Le polygone antérieurement constitué ne contenait pas de tels éléments, c’est le malade lui-même qui les y ajoute aujourd’hui pour les besoins de la cause et pour justifier l’apparition de sa propre obsession. Il y a là une collaboration de toute la personnalité que nous ne trouvions pas dans le cas précédent.

Les obsessions, comme on l’a vu s’accompagnent presque toujours d’impulsion. Cela est vrai, et on peut rapprocher ce fait de l’exécution si remarquable des idées fixes hystériques. Cependant l’analogie n’est que superficielle : l’hystérique n’a pas seulement des impulsions, il a des actions. Nous avons vu qu’il joue son rêve; il va quelquefois jusqu’au crime, et s’il ne réussit pas plus souvent, c’est à cause de sa maladresse et de son défaut de perception de la réalité. Est-ce que le malade impulsif cède de la même manière à ses impulsions? Il le prétend, il a une peur affreuse d’être entraîné à commettre un homicide, il demande en suppliant qu’on le protège contre lui-même, il vous montre même de petits mouvements qu’il appelle des commencements d’exécution. Mais c’est tout : en fait il n’exécute jamais rien, au moins dans la grande majorité des cas. Je faisait remarquer autrefois que, sur trois cents malades de ce genre observés pendant une douzaine d’années, je n’avais constaté aucun accident réel. Je crois aujourd’hui qu’il y a dans cette affirmation quelques difficultés et que dans un certain nombre de cas il faut diagnostiquer avec soin l’état du malade. Certaines exécutions de l’idée obsédante peuvent survenir quand il s’agit de malades dont l’état mental est transformé par des intoxications, comme les alcooliques et les morphinomanes. Certains malades, d’autre part, se trompent; ils considèrent l’acte comme peu important, peu dangereux; ils se figurent ne faire qu’un geste, qu’un début de l’action, et, sans s’en douter, ils font des choses beaucoup plus graves qu’ils ne le supposaient. Je songe en particulier aux jeunes filles qui refusent de manger, qui s’imposent des régimes absurdes, de peur leur poitrine ne se développe ou que leur nez ne rougisse. D’autres enfin sont plus avancés dans la maladie : ils ont dépassé l’obsession et arrivent à un véritable délire. L’évolution de l’obses-sion vers les délires plus ou moins systématiques est plus fréquente qu’on ne le croyait. Ces derniers malades deviennent dangereux et peuvent exécuter des idées qui, pendant des années, étaient restées de simples impulsions sans conséquence. En général, si on considère l’obsession proprement dite, il n’y a pas de réalisation et nous sommes loin de la comédie que jouait la somnambule.

Retrouverons-nous davantage le développement représentatif et les hallucinations si caractéristiques des idées fixes hystériques? En apparence on les retrouve également : ces malades sentent des vers qui remuent dans leur ventre, des fluides qui les chatouillent, ils prétendent voir une foule de choses, et nous avons cité des hallucinations obscènes, des hallucinations criminelles, la vue du couteau à travers la face, l’hallucination d’un précipice auprès de soi, que l’on attribuait déjà à Pascal. Presque toujours il suffit d’insister un peu pour que le sujet reconnaisse l’exagération de ces paroles : « il sait bien qu’il n’a pas vu d’hostie par terre; c’était quelque chose de blanc, comme s’il en voyait une ». Il ne peut pas décrire son hallucination, il reste dans des termes vogues et finit par avouer qu’il cherche à la voir plus qu’il ne la voit. D’autre part, on peut remarquer que ces hallucinations sont d’un genre bien spécial : ce ne sont pas des objets qui sont vus en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ce sont des images qui ont une signification par rapport à l’idée du patient, ce sont des symboles. Les quatre arbres du lycée entourés de chaînes sont le symbole de l’esclavage, comme le membre viril et l’hostie sont les symboles du sacrilège. Ce ne sont donc pas des images qui se développent automatiquement, parce qu’elles font partie intégrante de l’idée, ce sont des représentations que le sujet essaye d’y ajouter pour préciser son idée. D’un côté, ces hallucinations sont fort imparfaites, et le malade est bien loin de les prendre pour des objets réel; de l’autre, leur développement même, si faible qu’il soit, est la conséquence d’un effort d’attention du sujet et ne surgit pas spontanément, comme l’hallucination de l’hystérique.

Un dernier problème résume tous les précédents : le sujet croit-il à son obsession? Se croit-il réellement sacrilège, criminel, phtisique ou syphilitique? Quand il s’agit de l’hystérique qui délire, nous n’avons pas de doute; la malade qui se couche par terre en attendant que le train passe et qui se croit écrasée par la locomotive, pousse de tels cris d’horreur, a de telles expressions de physionomie, s’évanouit si réellement, que nous ne doutons pas qu’à ce moment même elle n’ait la conviction. Il n’en est plus du tout de même avec le psychasténique : on ne sait jamais ce qu’il pense; il pleure pendant des heures en disant qu’il a volé au moment de rendre la monnaie, et il ne consent pas à ce qu’on aille reporter l’argent; il se dit syphilitique et s’en désespère, et il refuse le traitement. En réalité, il doute énormément de son idée, et c’est ce doute qui vient remplacer les caractères négatifs de l’incon-science et de l’amnésie.

Comme ce caractère est très remarquable, nous lui consacrerons une étude spéciale. Pour le moment, nous pouvons dire en résumé que l’obsession des psychasténiques ne se développe pas complètement, comme celle de l’hystérique, et qu’elle n’est pas non plus, comme celle-ci, en dehors de la conscience et de la mémoire. Elle a un certain développement imparfait; elle ne donne pas au malade l’impression nette d’une idée qui lui appartient; elle semble s’imposer à lui; elle manque de précision, de certitude, de liberté. C’est un trouble à la fois plus général et moins complet. J’ai insisté sur ces deux premiers phénomènes : l’idée fixe et l’obsession, et sur leur comparaison, parce que ce sont des phénomènes névropathiques très importants qui caractérisent deux états d’esprit différents. Nous retrouverons plus aisément les mêmes caractères et les mêmes oppositions dans les autres troubles névropathiques qui seront maintenant plus aisés à comprendre.


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Notes d'édition[modifier]

  1. Voir les détails de cette observation remarquable dans le Journal de psychologie normale et pathologique, 1904, p. 417.
  2. Biaute (Nantes). Des maladies du sommeil et des crimes commis dans le somnambulisme. Annales médico-psychologiques, 1904, II, p. 399.
  3. Névroses et idées fixes, 1898, I, p. 220, 227.
  4. Presse médicale, 1er juin 1895. Névrose et idées fixes, 1898, I, p. 219.
  5. Obsessions et psychasténie, 1903, p. 9l
  6. Automatisme psychologique, 1889, p. 55, 199.