Les Névroses (Janet)/Première Partie/Chapitre VII

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Chapitre VII
Les troubles des instincts et des fonctions viscérales.
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Les troubles des fonctions de relation, qu’il s’agisse de l’intelli-gence, de l’action ou de la perception constituent les phénomènes névropathiques les plus évidents. Mais il existe chez les mêmes malades et dans les mêmes circonstances d’autres phénomènes qui semblent se rapprocher des précédents, quoiqu’ils soient certainement plus embarrassants. Ce sont des troubles qui affectent des fonctions physiologiques plus élémentaires relatives à la conservations de l’organisme plutôt qu’à ses relations avec le monde extérieur. Ces fonctions, dont le siège principal est dans les viscères, ne sont pas cependant sans quelque relation avec les phénomènes psychologiques. Elles sont au moins dans une partie de leurs opérations en rapport avec des phénomènes de conscience, mais elles ne sont pas liées à des idées, à des actions volontaires, à des perceptions, intelligentes, elles sont plutôt en relation avec de simples instincts dont la conscience est plus vague. C’est pourquoi nous réunissons ces troubles sous le nom de troubles des instincts et des fonctions viscérales.

Leur diagnostic ne laisse pas que d’être très difficile, car ces troubles se mêlent avec toutes les maladies possibles des différents appareils, et il ne faut pas appeler névropathique tous les troubles viscéraux qui peuvent survenir chez un névropathe; je ne puis étudier ici que les troubles viscéraux dont le caractère névropathique est plus évident et le plus universellement reconnu.


1. - Les troubles du sommeil.


L’étude du sommeil peut nous servir d’introduction et de transition, car le sommeil est une fonction bien mal connue qui, d’un côté, se rattache évidemment aux opérations les plus élémentaires de nos viscères et de l’autre consiste principalement en une suspension des fonctions de relation les plus élevées. Il est étroitement en relation avec les phénomènes psychologiques qui ont sur lui une grande puissance : à l’état normal nous pouvons suspendre le sommeil, le retarder, le supprimer même pendant un temps assez long; nous pouvons aussi, quand nous nous portons bien et que nous avons une grande puissance de volonté, le faire naître à peu près quand nous le voulons. Enfin le sommeil est en relation avec des idées, des sentiments, ainsi qu’on peut le voir dans le sommeil déterminé par suggestion. Il n’est donc pas surprenant que cette fonction moitié physiologique, moitié psychologique, présente diverses altérations chez les névropathes.

Dans bien des cas se rattachant au groupe des hystériques, le sommeil est exagéré, il cesse d’être volontaire, il cesse de pouvoir être suspendu ou supprimé par la volonté du sujet, il se produit à tort et à travers en contradiction avec les circonstances extérieures et avec les désirs du sujet. Depuis longtemps les populations ont été frappées d’étonnement en voyant des individus qui s’endormaient subitement et qui restaient tranquillement endormis pendant des heures et pendant des jours sans qu’on pût par aucun moyen les réveiller. Ces malades, qui présentent des sommeils anormaux, n’ont pas tous les même aspect : les uns semblent avoir un sommeil assez léger, ils se remuent de temps en temps, murmurent quelques paroles; les autres ont une immobilité beaucoup plus complète et semblent complètement dépourvus de sensibilité et de conscience. Les degrés les plus profonds de ces sommeils ont été désignés sous le nom de léthargie pour indiquer que l’aspect de ces malades se rapproche de celui du cadavre. Le visage est d’une pâleur de cire, sans aucune expression, les yeux sont fermés et quand on les ouvre on trouve quel les pupilles sont dilatées et que les yeux restent immobiles; la peau semble être refroidie, les fonctions viscérales paraissent très diminuées, la respiration est superficielle et rare; les battements de cœur sont sourds et difficiles à percevoir.

On raconte qu’un certain nombre de malades dans ces états ont été pris pour des morts et que cet accident a donné lieu à des inhumations précipitées. J’en suis toujours pour ma part un peu surpris : tous les léthargiques que j’ai eu l’occasion de voir ne pouvaient à mon avis donner lieu à aucune illusion, il suffisait d’un peu d’attention pour éviter cette erreur absurde. D’abord il n’est pas vrai, au moins dans les cas assez nombreux que j’ai pu voir, que les fonctions viscérales soient abolies; on peut ne pas sentir le pouls, mais avec un peu d’attention on entend toujours le cœur, et en cherchant bien on trouve toujours des manifestation de la respiration. D’ailleurs la température n’est pas très basse et la peau ne donne jamais au contact l’impression de la peau cadavérique. Il y a même des petits phénomènes spéciaux qui manquent rarement : par exemple une légère trémulation des paupières, le réflexe pupillaire soit à la lumière, soit plus souvent encore à la douleur, le changement d’attitude si on ferme la bouche et le nez et si on empêche la respiration, etc. En un mot je ne comprends pas très bien que l’on puisse jamais prendre une femme en état de léthargie hystérique pour une morte. Ce sont, à mon avis, des erreurs qui supposent de grandes ignorances : il fallait cependant signaler ce danger.

Ces divers sommeils ne sont pas non plus identiques au point de vue moral; une des formes les plus fréquentes se rattache à des phénomènes que nous avons déjà étudiés dans le premier chapitre, je crois que ce sont surtout des crises de rêverie. On observe souvent des petits mouvements des lèvres, de petites expressions fugitives du visage en rapport avec des pensées. Dans certains, cas, on a tout à fait l’impression que le malade bavarde en dedans et qu’il suffirait de peu de chose pour qu’on puisse l’entendre. Nous avons vu que par divers procédés on peut entrer en relation avec lui, connaître ce qu’il rêve. On voit alors qu’il s’agit en somme d’une crise d’idées fixes analogues à celles que nous connaissons. Dans un second groupe de cas, il s’agit de phénomènes qui sont plutôt analogues aux paralysies : le sujet entend tout, et désire répondre, mais il ne peut faire absolument aucun mouvement volontaire et, quand il est rétabli, il se souvient de ses efforts infructueux. Ce sont là des faits que nous avons signalés à propos des paralysies totales.

Enfin il y a un troisième groupe de phénomènes dans lesquels le sommeil semble plus réel, plus identique au phénomène que nous connaissons sous ce nom chez l’homme normal. Le sujet ne cherche pas à remuer, ne le désire pas, il ne perçoit pas le monde extérieur et ne s’y intéresse pas. Son esprit n’est pas absorbé par une idée fixe, il a des rêves variés et assez vagues. En un mot ce sommeil ne diffère du nôtre que un point, c’est qu’il se produit d’une manière irrésistible sans la volonté du sujet et qu’il ne peut être interrompu quand on le désire. La fonction du sommeil s’exerce d’une manière indépendante et automatique.

Avec quelques différences de détail, on retrouve le même phénomène chez les psychasténiques qui ont quelquefois des besoins de sommeil irrésistible et qui ne peuvent parvenir à se réveiller, mais le caractère automatique du phénomène est un peu moins net.

À côté de ces exagérations du sommeil et quelquefois chez le même malade, nous connaissons des impuissances du sommeil. L’insomnie est extrêmement fréquente chez tous les névropathes. Souvent ils ne peuvent commencer le sommeil, ils ne peuvent s’en-dormir : au moment où ils le désirent leur esprit présente une grande agitation et ils ne peuvent prendre la décision de l’arrêter. D’autres commencent bien le sommeil, mais au moment où ils vont entrer dans le sommeil profond, ils se réveillent brusquement effrayés par des rêves, des cauchemars, des angoisses. Une grande agitation qui porte sur les mouvements, sur les viscères et sur la pensée se développe à la place de l’acte du sommeil qu’ils ne peuvent pousser à son terme. D’autres malades n’ont qu’une partie du sommeil, ils restent endormis quelque temps au début de la nuit, puis ils se réveillent vite et ne peuvent plus se rendormir. On dirait qu’à l’inverse des précédents, ils peuvent commencer le sommeil mais qu’ils ne peuvent ni le continuer, ni le finir. On ne peut s’empêcher de remarquer, comme je le signalais autrefois[1], que tous ces troubles du sommeil sont singulièrement analogues à ceux de l’action et qu’il y a là une sorte d’aboulie du sommeil analogue aux aboulies des mouvements ou de l’attention.


2. - Les troubles de l’alimentation.


L’alimentation est une fonction très complexe qui contient dans ses parties les plus élevées des phénomènes psychologiques compliqués, comme le goût de certains aliments, la gourmandise, l’appétit, la faim, la recherche et la préhension des aliments et dans ses parties profondes des phénomènes physiologiques très élémentaires, comme la sécrétion des glandes ou l’assimilation. On a considéré un très grand nombre de maladies de l’alimentation comme des troubles névropathiques : naturellement les plus incontestables de ces troubles portent sur les parties supérieures et psychologiques de cette fonction et sur les instincts relatifs à l’alimentation.

Beaucoup de ces malades semblent ne plus gouverner leur appétit et ne peuvent plus résister à des appétits immodérés. Ils mangent énormément d’une manière gloutonne, et se plaignent de n’être jamais rassasiés, d’avoir toujours le besoin de manger davantage. Ce sont des phénomènes de polyphagie, de boulimie, qui se développent dans bien des circonstances morales différentes. Remarquons que ces sujets ont en même temps un perpétuel sentiment de faiblesse, de défaillance, et qu’ils se figurent trouver un réconfort et une excitation dans l’alimentation. Ce sont souvent des psychasténiques qui ont en même temps des phobies, qui ne peuvent traverser une place, parler à une personne, sans manger d’abord quelque chose et qui portent toujours avec eux des provisions de bouche indispensables.

À côté de l’alimentation excessive, il faut placer le besoin immodéré de boire, qu’on pourrait appeler la polydispsie. Il y a de ces maladies qui boivent dans la journée vingt et trente litres d’eau sans pouvoir se désaltérer. Cet excès de liquide amène une conséquence inévitable : c’est une énorme sécrétion rénale et des phénomènes de polyurie, car nécessairement ces malades urinent de vingt à trente litres par jour. Chose curieuse, les études médicales se sont presque toujours préoccupées du second phénomène plus que du premier. Il est possible que, dans certain cas, le trouble rénal soit primitif, mais il faudrait le démontrer et, dans bien des cas, le trouble de la soif et la boisson excessive sont à mon avis le phénomène le plus important.

Bien entendu ces besoin d’alimentation et de boisson seront très souvent systématiques et porteront par exemple sur les boissons alcooliques, mais nous revenons alors à des phénomènes d’impulsion et d’idées fixes dans lesquels les instincts d’alimentation jouent un faible rôle.

À côté de ces agitations, nous constatons comme toujours des insuffisances fonctionnelles, les plus remarquables portent sur l’appétit et sur la préhension des aliments. Nous avons à signaler l’inverse de la boulimie dans les anorexies hystériques et dans les sitiergies psychasténiques. Voici d’abord, en résumé, la forme hystérique du syndrome : il s’agit de sujets en général assez jeunes qui sous des prétextes quelconques commencent par s’acclimater de moins en moins et qui finissent par refuser à peu près complètement toute alimentation. La maladie a été décrite par W. Gull, en 1868, et par Lasègue, en 1873. L’article de Lasègue fut le seul qui eut du succès et qui contribua à répandre cette notion médicale nouvelle. C’est lui qui amena Gull à faire observer, en 1873, qu’il avait déjà signalé des faits semblables.

Comme Lasègue l’avait observé, la maladie passe ordinairement par trois phases successives. La première période pourrait être appelée la période gastrique, car tout le monde se figure qu’il s’agit simplement d’une affection de l’estomac et on se comporte en conséquence : on trouve tout naturel que la jeune fille dont l’estomac est malade soit soumise à un régime sévère. Elle se résigne à tout et se montre d’une docilité exemplaire; d’ailleurs, en dehors des souffrances de l’estomac de plus en plus vagues, elle semble jouir d’une santé parfaite. Au bout d’un temps souvent fort long commence la seconde période, la période morale ou la période de lutte. On finit par s’inquiéter de la prolongation indéfinie de ces traitements, de ces régimes restreints qui ne semblent guère justifiés. On soupçonne des idées hypocondriaques et de l’entêtement. Tantôt on cherche à séduire la malade par toutes les délicatesses de la table, tantôt on la gronde sévèrement, on alterne les gâteries, les supplications, les menaces. L’excès d’insistance amène l’exagération de la résistance : la jeune fille semble comprendre que la moindre concession de sa part la ferait passer de l’état de malade à celui d’enfant capricieux et jamais elle ne veut y consentir. Enfin survient tôt ou tard, mais quelquefois après des années seulement, la troisième période dite la période d’inanition. Les troubles organiques commencent à paraître : l’haleine est fétide, l’estomac et l’abdomen sont rétractés, la constipation est invincible, les urines sont rares et contiennent peu d’urée. La peau devient très sèche, pulvérulente, le pouls est très rapide, entre 100 et 120, la respiration est courte et pressée. Enfin l’amaigrissement fait des progrès surprenants, à la fin les malades ne peuvent plus quitter le lit et restent dans un état semi-comateux. À ce moment, elles se comportent de deux manières différentes : les unes continuent à délirer et, comme disait Charcot, ne conservent plus qu’une seule idée, l’idée de refuser de manger; les autres heureusement commencent à avoir peur et cèdent plus ou moins complètement. Beaucoup de ces sujets se rétablissent même après des pertes de poids tout a fait énormes, mais il n’en est pas moins vrai qu’un certain nombre succombe et qu’on a constaté un très grand nombre de morts déterminées directement ou indirectement par cette suppression de la faim et par ce refus d’aliments.

Chez les obsédés psychasténiques, on observe très souvent un refus analogue des aliments; mais ce symptôme a chez ces malades un caractère un peu différent sur lesquels nous auront à revenir, aussi doit-on le désigner par un autre terme, celui de sitiergie. Les malades qui presque toujours ont eu des accidents psychasténiques antérieurs sont troublés par des obsessions ou des phobies relatives à leur alimentation. Ce sont des scrupuleux qui ont horreur de manger la chair des animaux ou de se nourrir quand ils n’ont pas suffisamment gagné leur vie. Ce sont des honteux de leur corps qui ont peur de rougir après avoir mangé ou qui craignent d’engraisser, de s’enlaidir et de ne plus être aimés, ou bien encore qui craignent de se développer et de grandir, de ne plus être des enfants qu’on câline et qu’on excuse. Ce sont aussi des hypocondriaques qui ont peur de s’étouffer, de se dilater l’estomac, d’avoir des selles trop copieuses, etc. Tous essayent de réglementer et de restreindre leur alimentation : ils s’imposent certains aliments bizarres et refusent les autres. Leur résistance à l’alimen-tation est irrégulière, un jour ils mangent beaucoup et dévorent, puis pendant longtemps ils refusent tout aliment, souvent ils refusent de manger devant des témoins et consentent à manger seuls, ou bien ils se lèvent la nuit pour manger en cachette des restes malpropres, car ils ne peuvent plus résister à la faim qui les torture. L’évolution du mal est à peu près la même que dans les cas précédents, mais elle me semble plus irrégulière et en général un peu moins dangereuse. Les malades n’arrivent pas aussi vite ni aussi souvent à la période d’inanition terminale[2].

Les diverses fonctions partielles qui entrent dans l’alimentation peuvent s’émanciper isolément. Si nous suivons le bol alimentaire depuis son introduction, nous pouvons noter la série des accidents suivants : au début nous observons les spasmes des mâchoires et des joues, les tics de crachotement et de salivation perpétuelle, les divers spasmes du pharynx et en particulier les tics de déglutition. Certains sujets avalent toutes la journée quelques chose; tantôt ils avalent simplement leur salive, tantôt ce qui est plus sérieux et plus grave, ils avalent de l’air. Ce tic de l’aérophagie a des conséquences très importantes : l’air ingéré trouble énormément la digestion stomacale, et quand il pénètre dans l’intestin il donne naissance à des phénomènes remarquables sur lesquels nous reviendrons bientôt à propos du météorisme. Des spasmes de l’œsophage empêche certains sujets de déglutir les aliments; chez d’autres il y a une véritable régurgitation, le mérycisme, qui ressemble à la rumination des animaux.

Un de ces spasmes est particulièrement grave, c’est le vomissement névropathique; il peut empêcher toute alimentation et déterminer une véritable inanition. Peut-être présente-t-il des caractères un peu spéciaux dans les deux névroses que nous considérons. Dans l’hystérie, il est plus inconscient, plus involontaire, il s’accomplit rapidement d’une façon automatique sans être précédé par des sentiments bien nets de malaise ou de nausée. Un phénomène assez caractéristique, c’est que les malades ne semblent pas supporter l’arrêt de ces vomissement. Quand par un procédé quelconque on les empêche de vomir, ils sont angoissés, agités; ils finissent par perdre conscience dans une grande attaque hystérique. Bien des malades ont ainsi à choisir entre des attaques délirantes et le vomissement perpétuel. C’est bien là le caractère d’une agitation automatique qu’ils ne peuvent plus gouverner.

Chez les psychasténiques, le vomissement prend souvent des caractères un peu différents. Il prend la forme d’un désir obsédant, d’une impulsion véritable. Le malade, dès qu’il a fini de manger, éprouve un malaise général, des souffrances dans tout le corps et surtout dans la tête. Il en fait un tableau dramatique : « Il me semble que mon estomac est complètement inerte… la masse alimentaire remue comme dans un sac… tout le temps que j’ai l’estomac plein, j’ai tous les membre brisés et je sens comme si mes yeux étaient retirés à l’intérieur de mon crâne,.. je ne pense qu’à mon estomac, c’est dans mon estomac qu’est toute ma vie. Cette agitation s’exaspère graduellement par une accumulation de cette souffrance sourde qui accompagne toutes mes actions, toutes mes pensées et qui teinte tout de souffrance… Les autres douleurs, je les supporte, mais celle-là me défait le caractère, elle rend toutes les choses étranges et incompréhensibles, je ne me sens plus être moi-même, je perds ma personne, ou je perds la raison. » Si l’on songe que le remède à de telle souffrances est tout à la portée du malade, on comprend qu’il n’ait guère la vertu de résister. Il lui suffit de faire un tout petit effort et un vomissement abondant le débarrasse aussitôt. Mais à ce moment une nouvelle inquiétude le prend, il n’est pas certain d’avoir complètement vomi; il recommence plusieurs fois l’opération et pendant des heures il se contorsionne, il fait des efforts continuels pour vomir : « parce qu’il reste une gorgé de bile et qu’il doit la vomir pour se soulager ». Il y a là des crises d’idées fixes, d’impulsions, de manie de la perfection, qui compliquent le vomissement et lui donnent un caractère spécial.

Un peu plus loin, nous trouverons encore des troubles relatifs à l’intestin, en particulier ceux qui ont rapport à la défécation ou à l’expulsion de gaz par le rectum. Dans bien des constipations intervient une inertie névropathique et dans l’expulsion exagérée des gaz il y a souvent des tics automatiques.


3. - Les troubles de la respiration.


Les modifications de la respiration sont très nombreuses chez les névropathes; naturellement elles portent surtout sur les parties supérieures de la fonction respiratoire, sur celles qui sont en rapport avec la conscience, avec l’attention, avec l’émotion

La respiration de ces malades semble quelquefois s’exagérer dans son ensemble : c’est le fait qui a été souvent décrit sous le nom de polypnée hystérique. En voici un beau cas : Ar…, un homme de 30 ans, contremaître dans un port de mer, commandait à des ouvriers qui manœuvraient un cabestan pour élever un grand mât. Il vit une corde casser et le mât s’incliner, il se figura que le mât tombait sur ses ouvriers, et il poussa de grands cris. Aucun accidents ne se produisit d’ailleurs, mais il fut si fatigué par cette émotion qu’il fut obligé de rentrer chez lui. Le lendemain on s’aperçut qu’il respirait d’une façon bizarre; peu à peu le trouble respiratoire s’est accentué et a pris la forme suivante. Notre homme respirait constamment avec une vitesse et une force inouïes, sa poitrine se soulevait très fort et très vite, sans aucune interruption, 88 ou 97 fois par minute. Cette respiration formidable l’épuisait, le mettait en sueur, et surtout ne lui laissait aucune liberté d’esprit : il restait immobile sur sa chaise, ne pensant à rien, ne faisant que respirer. Il est intéressant de noter cette relation des troubles respiratoires et des troubles de l’attention. Dès qu’on l’hypnotise, la respiration se calme et on le guérit d’ailleurs très vite par ce procédé. Mais il faut ajouter ici un fait curieux sur lequel nous aurons à revenir : cet homme resta guéri pendant deux ans, puis il fut bouleversé par la mort de sa petite fille. Quel trouble présenta-t-il à la suite de ce chagrin? Eut-il des attaques de somnambulisme ou des crises convulsives comme nous l’avons observé chez tant de malades dans ces circonstances? Non, ce fut encore la même polypnée qui recommença et qu’il fallut guérir par les mêmes procédés. Un sujet qui a déjà présenté une forme particulière d’hystérie reproduit indéfiniment les mêmes accidents à propos de toutes les émotions.

Après ces exagérations de l’ensemble de la respiration, énumérons rapidement les exagérations de détail, les tics portant sur telle ou telle fonction particulière qui s’émancipe et se met en marche indépendamment de la volonté et de la conscience. Voici d’abord les tics d’inspiration, l’inspiration exagérée en rapport d’ailleurs avec un certain sentiment de dyspnée, qui prend la forme de soupirs continuels. Un peu plus forte, cette inspiration deviendra un sanglot, puis un bâillement. On se souvient de l’importance qu’on a attribuée autrefois au bâillement hystérique qu’on trouvait très amusant : rien de plus singulier en effet que ces pauvres filles qui toutes la journée bâillent à se désarticuler la mâchoire, deux ou trois fois par minute. C’est un des phénomènes où se montre le mieux la contagion de l’imitation, c’est aussi un phénomène en rapport avec les troubles de l’alimentation. Il en est de même pour le dernier tic inspiratoire, le hoquet, qui est aussi très fréquent. Le hoquet n’est autre chose qu’une inspiration très rapide avec un certain degré de spasme de la glotte. L’air ne peut pas rentrer assez vite, parce que l’inspiration est trop rapide et aussi parce que la glotte est un peu fermée : il en résulte d’abord un bruit caractéristique et il en résulte aussi un certain vide thoracique qui détermine une aspiration dans tous les organes. Ce fait joue un grand rôle dans le phénomène de l’aérophagie, chez les malades qui avalent de l’air; il joue également un rôle dans le vomissement.

Parmi les tics expiratoires, nous rangerons d’abord la toux hystérique, ce petit phénomène si fréquent dans les débuts de la maladie. Ensuite, on constate le rire, ces crises de rire qui se développent pendant des heures comme de véritables crises de nerfs. Certains rires hystériques peuvent être en rapport avec des états émotifs plus ou moins subconscients : ainsi une jeune fille a subi une petite opération chirurgicale pour laquelle on l’a à demi chloroformée, mais pendant cette petite opération insignifiante de jeunes élèves de l’hôpital qui l’entouraient l’ont plaisantée et l’ont fait rire. Probablement sous l’influence du sommeil chloroformique, cet état émotif s’est transformé en un phénomène indépendant et automatique et le rire a persisté fort longtemps sous forme de tic[3]. Dans d’autres cas le rire n’a aucun rapport avec des états émotifs plus ou moins gais, il se présente simplement comme un phénomène d’agitation, comme une sorte de dérivation des forces nerveuses très difficile à expliquer.

Encore un degré de plus et l’expiration violente accompagnée de spasmes de la glotte va amener les cris les plus variés, les fameux aboiements hystériques. Ces phénomènes se présentaient sous forme d’épidémie au moyen âge et les religieuses dans les couvents se mettaient à hurler, à aboyer ou a miauler. Le fait est aujourd’hui moins répandu et il n’est pas aussi épidémique, mais il existe bien souvent sous des formes variées. Dans bien des cas ce tic se mélange avec quelques-uns des troubles du langage dont nous avons déjà parlé. L’aboiement devient peu à peu un mot particulier, le nom d’une personne, ou une obscénité quelconque.

On comprend en effet que tous ces divers tics que nous avons analysés peuvent se mélanger les uns avec les autres et produire des phénomènes complexes. Par exemple le hoquet, par le vide qu’il détermine dans le thorax, produit un appel d’air dans l’œsophage et amène les sujets à déglutir de l’air. Au bout de trois ou quatre hoquets l’estomac est plein d’air, ce qui amène un autre fait : c’est l’expulsion de ces gaz de l’estomac par un rot. C’est pourquoi, si l’on veut bien y faire attention, les grands hoquets sont toujours interrompus de temps en temps par des rots de tonalité différentes[4].

À ces mêmes tics complexes de la respiration je voudrais rattacher un phénomène extrêmement curieux : le gonflement du ventre ou le météorisme[5]. Il faut bien connaître ce phénomène, parce que c’est lui qui donne naissance aux erreurs médicales les plus communes et les plus grotesques. Chez certaines jeunes femmes nouvellement mariées qui désirent avoir un enfant, les règles se suppriment, le ventre grossit, les seins durcissent et se colorent, il y a des nausées et des vomissements, les sages-femmes appelées sentent le bras de l’enfant et fixent la date de la délivrance. Cette date arrive et rien de cesse, on attend plus longtemps et un beau jour tout disparaît, sans qu’on puisse savoir ce qu’est devenu l’enfant. C’est la fameuse grossesse nerveuse dont j’ai pu étudier une douzaine de cas et dont il est bon de se méfier. L’erreur est ici moins grave que lorsqu’on attribue ces gonflements du ventre à des tumeurs diverses et lorsqu’on conseille des opérations.

Quoi qu’il en soit, ce gonflement abdominal n’est pas très aisé à expliquer : les anciennes théories du temps de Charcot le rattachaient à une paralysie des parois intestinales, permettant la dilatation des gaz. Je suis bien plus disposé aujourd’hui à croire qu’il s’agit de phénomènes respiratoires : l’un de ces phénomènes est un spasme du diaphragme qui reste abaissé et comprime les viscères en avant, mais il ne détermine que les petits gonflements. L’autre est en rapport avec cette même aérophagie, cette même déglutition d’air dont je parlais tout à l’heure. Certains malades rendent l’air qu’ils ont avalé par des éructations, d’autres ne réussissent pas à vider leur estomac par l’orifice supérieur. Ils forcent le pylore et envoient cet air dans l’intestin où il détermine divers troubles de la digestion et en particulier de la diarrhée. Mais en même temps cet air parvenu dans l’intestin produit un énorme gonflement de tout l’abdomen. On peut imaginer et observer bien d’autres combinaisons de ces troubles respiratoires.

À côté de ces agitations de la respiration dont la polypnée est le type et qui déterminent tous ces tics divers, il existe, plus souvent qu’on ne le croit, des diminutions, des sortes d’insuffisances de la respiration, de même que nous avons constaté des insuffisances de l’alimentation. Cependant, il est incontestable que nous ne pouvons commencer l’étude de ces insuffisances respiratoires par l’examen d’un trouble aussi important et aussi net que l’anorexie hystérique. Celle-ci était, comme on l’a vu, la suppression, la dissociation de l’alimentation tout entière, allant jusqu’à l’inanition et jusqu’à la mort : c’était une grande et complète paralysie fonctionnelle. Existe-t-il dans les névroses que nos considérons ici une suppression de la respiration, une asphyxie correspondante à l’anorexie, supprimant toute respiration et allant jusqu’à la mort? Le fait a été souvent discuté : j’hésite pour ma part à admettre qu’il puisse être vrai, j’ai vu plusieurs hystériques mourir de faim, je n’en ai pas encore vu mourir d’étouffement. L’asphyxie hystérique, résultant de troubles variés dans la fonction respiratoire, ne me semble pas susceptible en général d’amener la mort. Il arrive un moment ou l’asphyxie détermine l’évanouissement, c’est-à-dire l’arrêt des fonctions supérieures du cerveau et la respiration qui était gênée par ces fonctions supérieures reprend sous une forme plus élémentaire, grâce à l’automatisme du bulbe. C’est en effet là que se trouve la raison de la différence qui existe entre les troubles alimentaires et les troubles respiratoires des hystériques. L’alimentation, ou du moins la partie mécanique de cette fonction, la préhension des aliments, est entièrement une fonction consciente et volontaire : même si nous mourons de faim, si nous sommes évanouis par inanition, aucun mécanisme bulbaire ou médullaire ne nous fera manger. Tandis que la respiration n’est pas uniquement une fonction consciente et volontaire; heureusement pour nous il y a un mécanisme respiratoire fondamental en dehors de notre conscience, c’est lui qui sauvegarde nos hystériques. Cette différence entre le danger de l’anorexie et le peu de danger de l’asphyxie hystérique est encore un fait à relever pour justifier notre interprétation mentale de la maladie.

Quoi qu’il en soit il y a des troubles hystériques de la respiration qui se comprennent d’ailleurs fort bien depuis que nous savons l’influence du cerveau sur cette fonction. Flourens en 1842 rattachait entièrement la respiration au bulbe, mais depuis les travaux de Coste en 1861, de Danilewsky en 1875, de Lépine, de Richet, de Franck, de Pachon, et surtout de Mosso, on sait très bien qu’il y a une respiration cérébrale. Dans l’engourdissement du cerveau, la respiration diminue et se réduit; il semble que dans la respiration totale il y ait une partie de respiration superflue ou de luxe, comme la nomme Mosso, qui dépend de l’activité cérébrale. C’est cette respiration de luxe qui chez les hystériques peut être réduite, modifiée ou même supprimée.

Nous constatons d’abord des troubles de la sensibilité respiratoire qui jouent naturellement un assez grand rôle dans l’évolution des accidents, car on sait que toute perte d’une fonction ou toutes paralysie s’accompagne d’un oubli, d’une distraction particulière relative aux sensations spéciales qui jouent un rôle dans la fonction, c’est-à-dire d’une anesthésie systématique. Souvent on pourra constater des anesthésies plus ou moins diffuses réparties sur les organes de la respiration. Le nez est très souvent insensible et l’absence de la perception des odeurs, l’anosmie, accompagne les troubles respiratoire comme la perte du goût accompagne les troubles de l’alimentation. La pharynx est très souvent insensible : autrefois Chairou voulait faire de cette insensibilité et de la perte du réflexe pharyngien au chatouillement un symptôme caractéristique de toute hystérie. Cela est fort exagéré, quoique le fait soit fréquent, puisqu’il accompagne souvent les troubles de l’alimentation et ceux de la respiration.

Le fait qui est le plus intéressant, c’est que l’on peut dans certains cas constater une anesthésie très spéciale relative à la respiration elle-même. Nous sentons bien notre respiration et surtout nous sentons bien le besoin de respirer. M. Bloch, en 1897, a inventé un curieux appareil pour mesurer cette sensibilité respiratoire. Le sujet est obligé de respirer au travers d’un tube dont l’extrémité est fermée par une fenêtre de dimension calculée. Une vis permet de réduire graduellement les dimensions de cette fenêtre et le sujet qui a les yeux fermés doit indiquer à quel moment il commença à sentir une gêne respiratoire. Les chiffres obtenus sont assez variables suivant le sujet et suivant l’état où il se trouve, mais j’ai pu observer que chez certains hystériques ces chiffres sont souvent très différents de la normale et infiniment plus réduits. Le malade ne signale le besoin de respirer que très tard, beaucoup plus tard que ne le ferait un individu normal. Il y a là une inconscience spéciale du besoin respiratoire, que l’on peut jusqu’à un certain point rapprocher de l’anorexie ou de l’inconscience de la faim.

Ces troubles de sensibilité sont accompagnés par des troubles moteurs dont les sujets ont plus ou moins conscience. Il ne savent plus respirer volontairement, bien qu’il n’arrivent pas à l’asphyxie totale pour les raisons physiologiques que nous venons de voir. Ils ne savent plus ajouter à leur respiration ce luxe auquel nous sommes habitués et quoiqu’ils en sentent mal la privation, ils éprouvent à ce propres des sentiments de gêne qu’ils ne savent pas rapporter à leur véritable cause. C’est ce qui détermine les différentes variétés de dyspnée ou d’étouffement. Ces accidents surviennent soit à la suite d’acci-dents ou de maladies légères portant sur les organes respiratoire, anormale pendant la veille, redevient vite normale pendant le somnambulisme ou pendant les périodes de distraction, car le trouble ne porte que sur la respiration consciente et en quelque sorte supérieurs : l’accident est tout à fait conforme aux règles qui s’appliquaient aux paralysies.

Il ne faudrait pas croire cependant qu’il s’agisse dans ces faits de véritable paralysie de tel ou tel organe de la respiration. Ce que j’ai constaté le plus souvent, c’est un désordre respiratoire, une absence de régularité et d’harmonie. La respiration dépend d’organes complexes, le nez, le pharynx, la glotte, la cage thoracique, le diaphragme; pour qu’elle s’effectue correctement, il faut que tout marche à la fois et dans le même sens. Il est inutile de dilater le thorax si on ferme la glotte, ou si on relève le diaphragme. Le trouble respiratoire est moins une paralysie proprement dite qu’un défaut de synergie; cela est encore intéressant pour comprendre ces paralysie névropathiques qui sont toujours des paralysies systématiques.

Ce caractère systématique est encore plus net dans certaines formes curieuse de paralysie partielle de la respiration. Un cas remarquable a été publié, il y a quelques années, par M. Lermoyez; il me semble tout à fait intéressant pour la théorie de l’hystérie et il aurait dû attirer l’attention beaucoup plus qu’il ne l’a fait. Il s’agit d’une jeune fille d’une vingtaine d’années conduite chez M. Lermoyez parce qu’elle avait le nez obstrué par des végétation adénoïdes. L’opération fut faite sans aucune difficulté. Mais on remarqua à la suite que la jeune fille ne respirait pas mieux qu’auparavant, qu’en particulier elle était encore forcée de tenir la bouche ouverte. M. Lermoyez crut que le nez était encore obstrué; il l’examina minutieusement, mais il ne découvrit rien, car les voies respiratoires étaient largement ouvertes, et il voulut démontrer à la jeune fille qu’elle respirait très bien par le nez. À sa grande surprise, il n’en fut rien : il n’y eut pas de souffle par les narines, la malade se tordit comme si elle étouffait et quand on insistait, en la tenant fortement, la face et les oreilles bleuirent. En un mot, cette jeune fille asphyxiait quand on lui fermait la bouche en lui laissant le nez ouvert. Il n’y avait cependant aucun obstacle en aucun point; il n’y avait qu’un désordre singulier du système nerveux, une incapacité de faire le mouvement respiratoire, de remuer le moins du monde la poitrine dès que la bouche se trouvait fermée. Comme le disait très bien M. Lermoyez, cette jeune fille avait oublié comment on s’y prenait pour respirer par le nez. N’est-ce pas une jolie dissociation de la fonction respiratoire, ou du moins d’une des parties de la fonction respiratoire?

Dans certains cas cependant le trouble respiratoire peut prendre d’autres formes plus déterminées, mais ce sont là des fait rares, encore en discussion, que je signale simplement à titre de problème,. J’ai communiqué au Congrès de Psychologie de Paris, en 1900, un fait qui, a mes yeux, n’est pas sans importance. Il s’agit de l’apparition du rythme de Cheyne Stokes dans l’hystérie. Vers 1816, Cheyne (de Dublin) et Stokes ont décrit une certaine irrégularité de la respiration tout à fait spéciale et n’apparaissant, selon eux, que dans les états les plus graves. Ce rythme est caractérisé par des pauses respiratoires qui peuvent durer une demi-minute, alternant avec des séries de dix à quinze respirations, rapides. Au début on ne connaissant ce phénomène que dans l’apoplexie cérébrale, dans la plupart des états agoniques, dans certaines variétés de tumeurs cérébrales; plus tard on le retrouva dans la fièvre typhoïde, dans l’urémie, dans diverses intoxications. C’est M. Mosso le premier qui a singulièrement généralisé ce rythme respiratoire; il a montré qu’il existait quelquefois dans le simple sommeil naturel, pourvu que celui-ci fût profond, et qu’on le retrouvait dans tous les états d’engourdissement cérébral. À une époque où je prenais systématiquement le graphique de la respiration de toutes les hystériques, je fus très étonné de trouver chez l’une d’elles un graphiques qui représentait exactement le rythme de Cheyne Stokes. Cette malade était toujours dans un état de distraction et de rêverie; lorsqu’on attirait son attention par un procédé quelconque, sa respiration changeait et redevenait à peu près normale. Il en était d’ailleurs de même dans les autres cas de Cheyne Stokes que j’ai retrouvés chez des hystériques. Cette respiration existe chez des sujets qui sont dans un état de demi-sommeil et qui sont incapables de prêter aucune attention : elle disparaît quand le sujet est plus réveillé et plus actif. Ces observations sont intéressantes pour montrer le rôle de la respiration dans l’attention; elles sont aussi importante pour la théorie de l’hystérie, car elles nous montrent ici le trouble d’une fonction, celle de la respiration attentive, qui n’est pas une fonction connue par le sujet et qui, par conséquent, ne peut pas être troublé par ses idées préconçues.

Dans le même ordre d’idées je voudrais signaler, plutôt à titre de curiosité, car cette fois je n’en ai vu qu’un seul cas, un phénomène de paralysie du diaphragme avec respiration alternante ou en bascule[6]. On sait que dans la respiration normale le diaphragme s’abaisse quand le thorax se soulève, qu’il refoule activement les intestins et gonfle par conséquent le ventre pendant l’inspiration. Si le diaphragme est paralysé, il ne peut pas faire ce mouvement actif, il flotte comme un voile inerte et se laisse aspirer pendant l’inspiration en bascule. On la considérait autrefois comme très dangereuse et incompatible avec la vie. Briquet cependant en avait déjà signalé un cas d’une manière vague, il est vrai, chez une hystérique dont la vie n’était pas compromise. J’en ai décrit une observation avec beaucoup de précision à propos de cette jeune fille qui avait tout le tronc paralysé à la suite d’une chute dans un puits. C’est là, j’en conviens, un phénomène très discutable dans l’hystérie, et il faut en attendre la confirmation. Si elle arrive, il nous faudra admettre des fonctions plus profondes, plus anciennes, relatives au mouvement du diaphragme, qui peuvent être troublées dans certaines formes graves d’hystérie.

La plupart de ces troubles respiratoires se retrouvent chez les deux groupes de névropathes que nous avons signalés chez les hystériques et chez les psychasténiques et quand les accidents portent uniquement sur la respiration, le diagnostic est souvent fort difficile. Peut-être les accidents sont-ils plus superficiels, plus irréguliers et même temps accompagnés de plus de pensées pathologiques dans le groupe des psychasténiques. C’est parmi eux que l’on rencontre ces gens qui reniflent ou qui soufflent par le nez pour chasser les petites bêtes qui pourraient monter jusqu’au cerveau, ces malades qui inventent des systèmes pour bien respirer et pour bien déglutir et qui veulent avaler une goutte d’eau entre chaque respiration.

Beaucoup d’angoisses des psychasténiques ne sont que des agitations respiratoires. Tous ces individus qui ont des phobies éprouvent des resserrements à la poitrine et croient qu’ils s’arrêtent de respirer : « Je sentais que j’étouffais, je sentais que rien ne remuait plus dans ma poitrine et il me semblait que les autres personnes ne devaient pas respirer non plus… Alors ce devait être la fin du monde. Tout le monde mourrait étouffé ». Si on prend le graphique de la respiration dans ces cas, on constate toutes sortes d’irrégularités, des respirations incomplètes par saccades, des trémulations du ventre très curieuse, de la polypnée, des soupirs convulsifs. L’état mental qui accompagne ces phénomènes se rattache nettement à la névrose psychasténique, mais le trouble respiratoire en lui-même est le plus souvent semblable à ceux qu’on observe dans l’hystérie.


4. - Troubles urinaires, vaso-moteurs, sécrétoires.


Je signale seulement d’une façon rapide les troubles des fonctions urinaires qui sont plus fréquents qu’on ne le croit chez les névropathes. On rencontre chez les hystériques des sortes d’agitations des fonctions urinaires sous la forme d’exagération de la fréquence des mictions, des pollakiuries, ou des incontinences fort curieuses. Ce ne sont pas des écoulements d’urine goutte à goutte comme dans certaines incontinences par regorgement, ce sont de larges miction tout à fait analogues à des mictions normales, sauf qu’elles s’accomplissent à l’insu du sujet d’une manière subconsciente. Elles se produisent souvent la nuit, à l’occasion de rêves relatifs à la miction ou simplement à l’occasion de rêves émotionnels. On rencontre également des insuffisances de la fonction urinaire avec perte de la sensation du besoin d’uriner et perte du pouvoir d’uriner volontairement. Les diverses variétés de ce phénomène ont d’ailleurs des mécanismes souvent fort compliqués.

Les autres névropathes ont également des pollakiuries et des incontinences, mais d’ordinaire le phénomène ne se passe pas en dehors de la conscience, il s’agit bien plutôt de besoins impérieux en rapport avec des obsessions ou avec des manie. Telle était cette malade atteinte d’un singulier scrupule urinaire qui, avant de se coucher, retournait soixante fois aux cabinets, parce qu’elle n’avait jamais le sentiment d’avoir uriné d’une manière suffisamment complète. Les rétentions d’urine en rapport avec des spasmes sont très souvent associées avec des timidités, des gênes de différentes espèces, des idées hypocondriaque ou des scrupules relatifs à la miction.

On rencontrerait les mêmes troubles dans les fonctions génitales, mais ici la part des troubles intellectuels est encore plus considérable et la plupart des symptômes ont déjà été signalés à propos des obsessions, des impulsion ou des phobies.

On a souvent rattaché aux névroses un grand nombre de troubles de la circulation, ou même de troubles des sécrétions. Comme on le verra tout à l’heure, en recherchant les caractères de ces troubles viscéraux, ces symptômes nouveaux soulèvent une foule de problèmes physiques et physiologiques que nous ne pouvons discuter ici complètement. Rappelons seulement que certains de ces troubles sont incontestables et assez faciles à comprendre. On sait qu’il y a des modifications de la circulation et des sécrétions en rapport avec des émotions vives; par exemple, on sait que le cœur palpite, que le visage rougit, que les yeux pleurent, que les sécrétions gastriques ou intestinales peuvent être modifiées, que les règles peuvent être arrêtées par les émotions subites de chagrin ou même de joie. Si ces émotions deviennent très fréquentes ou à peu près permanentes, comme cela arrive dans certains états d’angoisse ou d’idée fixe, on comprend que ces modifications viscérales puissent se répéter très souvent et s’aggraver : ce premier point n’est guère mis en discussion.

Mais on a signalé d’autres phénomènes : ce sont des palpitations cardiaques, des modifications vasomotrices qui persistent pendant longtemps, indépendamment d’un état émotionnel particulier, et qui constituent par elles-mêmes un trouble névropathique permanent de la fonction. Depuis très longtemps, car le fait était déjà connu à l’époque où l’on recherchait les stigmates des sorcières en piquant la peau avec une pointe acérée, on avait remarqué que les piqûres faites sur les régions anesthésiques et paralytiques ne saignaient pas de la même manière que les piqûres faites sur les régions saines. L’écoulement du sang est nul, ou bien il est minime et s’arrête immédiatement. D’ailleurs la peau de certaines régions est souvent plus pâle et plus exangue qu’à l’état normal. Enfin il est incontestable qu’on observe facilement, dans beaucoup de ces d’anesthésie et de paralysie hystériques des modifications importantes de la température superficielle. Les sensations de froid que les malades accusent souvent dans leur membre importent ne sont pas toujours imaginaires et il n’est pas rare d’observer des différences de température de 3 ou de 5 degrés entre le membre paralysé et le membre sain. C’est là un fait anciennement connu sur lequel M. Egger a récemment insisté d’une manière intéressante. Ces modifications circulatoires permanentes, en rapport avec des spasmes des vaso-moteurs, ne me semblent pas être mises en doute.

D’autres phénomènes peut-être plus rares sont ces troubles vaso-moteur qui déterminent des oedèmes dans diverses régions. L’école de Charcot a beaucoup insisté sur un œdème particulier de coloration bleue ou blanche assez dur, souvent froid, qui se développe en même temps que les contractures ou les paralysies hystériques des membres. J’en ai observé plusieurs exemples sur les bras et sur les jambes; je l’ai même observé une fois à la face, en même temps que l’hémispasme glosso-labié. Dans certains cas le trouble va plus loin encore : l’épanchement de la sérosité détermine des troubles cutanés variés dont le terme serait de véritables gangrènes hystérique; dans d’autres cas il y la rupture des vaisseaux superficiels et une véritable hémorragie. Ces hémorragies cutanées ont joué un grand rôle dans l’interprétation des stigmates présentés autrefois par les saints du Moyen âge. Le phénomène n’a pas entièrement disparu aujourd’hui et j’ai présenté une observation remarquable de ces stigmates chez une femme atteinte de délire mystique, dont j’espère bien étudier un jour l’histoire d’une manière plus complète[7]. De telles hémorragies se retrouvent dans les muqueuses. On a souvent répété qu’elle jouait un rôle dans certains vomissements de sang, dans des crachements de sang venant des poumons et dans certains hémorragies utérines. Au même groupe de phénomènes se rattachent des troubles remarquables des sécrétions. Tantôt les organes cessent absolument toute sécrétion, comme cela a été signalé dans certains cas d’anurie hystérique; plus souvent il y a une sécrétion exagérée du nez, de l’estomac, de l’intestin, de l’utérus, ou même du sein. On recueille encore de temps en temps des observations remarquables et bien embarrassantes de rhinorrhée, de pertes aqueuses énormes par l’utérus, de sécrétion lactée ou aqueuse par le mamelon du sein. J’en ai constaté plusieurs cas sans être arrivé à me former une opinion bien nette sur leur mécanisme ou même sur leur diagnostic. Tous ces faits sont en effet extrêmement embarrassants et d’une interprétation très difficile. On les rattachait autrefois sans hésiter à l’état névropathique; on est aujourd’hui plus difficile sur leur diagnostic et on est disposé à restreindre davantage le domaine des névroses et en particulier le domaine de l’hystérie, pour discuter leur nature nous sommes obligés de revenir sur les caractères généraux des troubles viscéraux névropathiques.


5. - Les caractères des troubles viscéraux névropathiques.


Il est évident qu’il faut prendre de grandes précautions avant d’attribuer à la névrose des troubles viscéraux que présentent des malades par ailleurs vraiment névropathes. Ces malades peuvent avoir une foule d’affection surajoutées à leur névrose, et il ne faut pas dire que tout coryza chez une femme hystérique est un phénomène qui se rattache à l’hystérie. Je crois qu’on a souvent commis des erreurs à ce propos. D’autre part, la névrose se présente chez des individus qui sont plus ou moins faibles, tarés, et qui peuvent avoir, à côté de leurs troubles du système nerveux, des malformations et des insuffisances de beaucoup d’autres organes. Les manifestations de ces insuffisances organiques se juxtaposeront à la névrose proprement dite sans être tout à fait de même nature.

C’est ainsi qu’on a observé très souvent l’association de diverses névroses avec la diathèse qu’on appelle arthritique. Que l’arthritisme soit une malformation héréditaire, qu’il se rattache à diverses auto-intoxications déterminées le plus souvent par la suralimentation, qu’il dépende de l’insuffisance de certaines glandes à sécrétion interne, de toute manière il n’est pas identique à ces troubles d’une nature très spéciale que nous avons constatés dans les fonctions du cerveau et dans les fonctions psychologiques. Les deux genres de troubles ont entre eux d’étroites relations, cela est clair, mais ils ne sont pas nécessairement unis. Ils ont un mécanisme différent et ils réclament souvent des thérapeutiques tout à fait différentes. C’est, à mon avis, s’exposer à de grandes confusions que de rattacher aux névroses proprement dites tous les troubles cutanés, gastriques, intestinaux, qui sont une manifestation de l’arthritisme. C’est un peu le défaut que je relèverais dans le livre remarquable de M. M. Leven sur la névrose (1887).

Pour dire que des troubles viscéraux sont névropathiques, on s’appuie d’ordinaire simplement sur leur évolution. Ce sont, dit-on, des maladies viscérales qui ne sont pas définitives, qui peuvent guérir plus ou moins complètement; ce sont des maladies qui apparaissent rapidement sans que nous voyions bien dans les circonstances environnantes des causes suffisantes pour les expliquer. Ce sont des maladies qui semblent avoir un certain rapport avec des phénomènes moraux ordinairement très mal décrits sous le nom vague d’émotions; enfin ce sont des maladies dont nous ne voyons pas nettement les lésions.

Aucun de ces caractères ne me paraît bien net et à l’abri de toute discussion. Beaucoup de maladies de divers organes guérissent heureusement et il n’est pas toujours facile de prédire la vitesse de la guérison. L’apparition rapide de la maladie, ou plutôt de la manifestation maladive, car le trouble organique pouvait être latent depuis longtemps, n’a rien de bien démonstratif. Il y a des symptômes réflexes qui apparaissent très rapidement. Des anuries complètes consécutives à une infection de nitrate d’argent dans la vessie sont-elles des névroses? L’intervention des émotions est quelquefois plus intéressante, mais elle peut précipiter simplement la manifestation d’une lésion antérieure. Autrefois, on n’hésitait pas à rapporter à l’hystérie des vomissements de sang survenant subitement après des émotions. Voici à ce propos deux observations rappelées récemment par MM. Mathieu et Roux à propos des névroses de l’estomac : ces observations sont curieuses et instructives. Kuttner, en 1895, signalait une malade qui ne s’était pas plainte antérieurement de son estomac et qui eut subitement un grand vomissement de sang à la suite de la mort d’un parent : on fut amené à l’opérer et on trouva dans la région du pylore un ulcère véritable probablement en évolution depuis longtemps. Une autre femme, à la suite d’une grande scène de famille dans laquelle sa fille unique quitta pour toujours la maison paternelle, eut également un vomissement de sang qui, provoqué dans de telles circonstances, aurait été autrefois rattaché sans hésitation à des troubles névropathiques; quand on l’opéra, on trouva également un ulcère. Ces observations nous montrent qu’il faut être très réservé dans ces diagnostics de troubles névropathiques purement viscéraux, quand on ne peut s’appuyer que sur l’évolution des symptômes et sur la provocation des accidents par l’émotion.

Pour apprécier avec plus de probabilité le caractère névropathique de certains symptômes viscéraux, il faudrait pouvoir retrouver dans ces nouveaux phénomènes les mêmes caractères qui ont été constatés à propos des troubles névropathiques des autres fonctions; il faudrait, par exemple, pouvoir refaire ici les mêmes constatations et les mêmes expériences qui ont été faites à propos des troubles névropathiques du langage. Nous disions, en étudiant le mutisme hystérique, que la fonction du langage était restée intacte parce que le sujet pouvait encore parler d’une manière tout à fait correcte si on le plaçait dans des conditions morales légèrement différentes; un individu tout à fait muet en apparence, quand on l’examinait pendant la veille en attirant son attention, pouvait parler facilement en rêve, ou pendant le somnambulisme, ou simplement dans un état de distraction. Quand nous examinions les névroses des fonctions motrices, il nous suffisait de modifier certains états psychologiques pour supprimer ou pour transformer le trouble constaté, et c’est là ce qui nous permettait de diagnostiquer la névrose. Il faudrait pouvoir refaire toutes ces mêmes études à propos des symptômes viscéraux.

Dans certains cas, une recherche de ce genre n’est pas impossible. On a vu que des hystériques anorexiques qui ne sentent pas la faim et qui refusent absolument de manger pendant la veille, vont spontanément se préparer des aliments et les mangent avec appétit pendant une crises de somnambulisme; on a vu également que certains troubles respiratoires comme la polypnée ou le hoquet cessent subitement dès que le sujet est hypnotisé. Dans ces cas, la comparaison de ces phénomènes avec les précédents peut être faite assez facilement et nous admettons sans peine que certains troubles des fonctions de l’alimen-tation, de la respiration, ou même de la miction soient des troubles névropathiques. Mais les choses deviennent bien plus délicates quand il s’agit de troubles circulatoires comme les oedèmes et les hémorragies. La difficulté principale provient de ce que ces fonction circulatoires n’ont avec la pensée humaine que des rapports très éloignés et aujourd’hui mal connus. Nous ne sommes pas capables de reproduire à volonté des expériences dans lesquelles nous puissions faire apparaître ou disparaître des oedèmes ou des hémorragies. Des tentatives de ce genre ont sans doute été faites à plusieurs reprises, mais elles n’ont pas réussi entre toutes les mains, et il reste un doute non sur la possibilité du phénomène, mais sur les moyens de le reproduire. Dans ces conditions, comment pouvons-nous constater sur un sujet qui présente de l’œdème l’intégrité de la fonction circulatoire, comment pouvons-nous démontrer que le trouble dépend uniquement d’un certain état psychologique, quand nous ne savons ni le faire disparaître ni le modifier? C’est pourquoi nous nous trouvons ici en présence d’un diagnostic qui est aujourd’hui très difficile et qui ne doit être présenté qu’avec une grande prudence.

Sauf dans des cas exceptionnels où l’analyse psychologique pourra par exception être bien faite, il faudra le plus souvent en revenir à une opinion que je soutenais déjà en 1892 dans mon travail sur l’état mental des hystériques. Les troubles proprement caractéristiques des névroses sont des troubles psychologiques, et les phénomènes viscéraux ne peuvent être considérés comme névropathiques que dans la mesure où ils sont associés avec les précédents. Dans des conditions particulières, chez des sujets qui sont déjà peut-être prédisposés par une auto-intoxication ou par le trouble d’une glande à sécrétion interne, une contracture ne peut pas rester permanente sans déterminer des troubles circulatoire et des oedèmes. Cet œdème est alors un phénomène complexe qui se rattache en partie, mais uniquement comme phénomène associé à des troubles moteurs nettement névropathiques.

Un autre problème se rattache à l’étude de ces symptômes viscéraux : si on les considère comme névropathiques, peut-on diagnostiquer de quelle névrose il s’agit et peut-on toujours les rattacher nettement à l’hystérie ou à la psychasténie, comme nous l’avons fait pour tous les symptômes précédents? Un peu de réflexion suffira pour montrer la difficulté du problème : jusqu’à présent, nous avons distingué ces deux névroses par des différences à mon avis très importantes, mais en réalité délicates dans l’état mental des sujets. Ce diagnostic pourra être fait à propos des accidents viscéraux si les phénomènes psychologiques qui les accompagnent sont assez complets et assez nombreux pour que l’on puisse faire sur eux l’examen nécessaire pour discerner ces différences. Or, il est facile de voir que les choses ne se présentent pas toujours ainsi.

Certains de ces phénomènes viscéraux sont accompagnés d’une forte conscience et de phénomènes psychologiques bien distincts : leur diagnostic devient alors aisé. Par exemple, je prétend qu’il est presque toujours possible et souvent très utile de distinguer l’anorexie hystérique et la sitiergie psychasténique, car ni l’évolution, ni le pronostic, ni le traitement, ne sont les mêmes. Dans les premiers cas, on constate une disparition du sentiment de la faim beaucoup plus complète, des anesthésies variées, une agitation musculaire, un besoin de mouvement sur lequel j’ai beaucoup insisté, qui est en rapport avec un état d’euphorie. En un mot, tous les sentiments relatifs à l’alimen-tation, même le sentiment de la faiblesse corporelle, se sont dissociés; le sujet n’a plus dans sa conscience personnelle aucun phénomène psychasténique de la sitiergie, la disparition de la faim est beaucoup moins nette, le sentiment de la faiblesse et du besoin d’aliments persiste, il détermine des irrégularités dans le refus des aliments : le sujet n’est pas précisément incapable de manger, il est incapable de manger en public ou bien de prendre la décision volontaire et définitive de se nourrir, il ne présente véritablement de troubles que dans les sentiments sociaux qui accompagnent l’alimentation, dans les idées et dans les déterminations relatives à la nourriture. Cette analyse psychologique peut en général être faite plus ou moins nettement quand il s’agit d’un phénomène comme celui de l’alimentation, dans lequel les pensées et les sentiments jouent un grand rôle. Aussi le diagnostic des deux névroses est-il ici presque toujours intéressant. On pourra le faire de même, au moins dans certains cas, à propos des tics respiratoires et des vomissements, quand la même analyse psychologique sera possible. Mais déjà, ici, l’obscurité est bien plus grande parce que les phénomènes psychologiques sont moins nets.

Mais quand il s’agit d’un phénomène de rhinorrhée ou d’un œdème, comment voudra-t-on faire la même analyse sur le degré de conscience personnelle des phénomènes psychologiques? Ceux-ci sont bien peu nombreux et bien mal analysés. Il est difficile de reconnaître leur existence; comment essayer de se prononcer sur les caractères délicats qui distinguent les deux psycho-névroses? Aussi ne faut-il pas être surpris si l’on retrouve de ces troubles circulatoires chez les malades des deux catégories sans pouvoir les distinguer l’un de l’autre : j’ai souvent observé de beaux cas de dermographisme ou d’œdème cutané chez des psychasténiques incontestables, sans trouver dans ces phénomènes aucun caractère qui permît de les distinguer de ceux que l’on décrivait autrefois chez les hystériques. Il me semble qu’il est inutile de s’engager dans des diagnostics de ce genre, c’est le seul moyen de conserver quelque précision à l’étude des névroses.

En un mot, les symptômes proprement névropathiques sont parfaitement clairs et nets lorsque l’on considère les idées et les fonctions mentales comme la mémoire, l’action volontaire et la perception; ils existent encore quand il s’agit des fonctions viscérales nettement associées avec des instincts, des phénomènes d’attention ou d’émotion; ils deviennent obscurs quand on considère des fonctions élémentaires très fondamentales et très anciennes dans l’organisme, sur les quelles la conscience actuelle de l’homme semble avoir moins d’influence.


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Notes d'édition[modifier]

  1. État mental des hystériques, I, p. 127.
  2. Obsessions et psychasténie, 1903, I, p. 554.
  3. Névroses et idées fixes, II, p. 352.
  4. Névroses et idées fixes, II, p. 358, 485.
  5. Accidents mentaux des hystériques, p. 112. Névroses et idées fixes. II, p. 495.
  6. Névroses et idées fixes, I, p. 430, II, p. 414.
  7. Bulletin de l’Institut psychologique,1901, p. 209.