Les Natchez/Livre 1

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Degorge-Cadot (p. 7-14).

A l’ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude tels que n’en ont point encore entendu des oreilles mortelles ; je veux raconter vos malheurs, ô Natchez ! ô nation de la Louisiane ! dont il ne reste plus que les souvenirs. Les infortunes d’un obscur habitant des bois auraient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes ? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d’un Indien sous le chêne de sa patrie ?

Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l’astre du Pinde ! marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau-Monde, pour me découvrir à la lumière les secrets ravissants de ces déserts !

René, accompagné de ses guides, avait remonté le cours du Meschacebé ; sa barque flottait au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. Il s’élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois coteaux. Le grand village des Natchez se montrait à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erraient des Indiennes, aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissaient ; leur bras gauche était chargé d’une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau ; elles cueillaient les fraises, dont l’incarnat teignait leurs doigts et les gazons d’alentour. René descend de la colline et s’avance vers le village. Les femmes s’arrêtaient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s’enfuyaient vers les bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d’une roche élevée, et s’envolent à son approche. Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village, ils se présentent à la porte d’une de ces cabanes. Là une famille était assise sur des nattes de jonc ; les hommes fumaient le calumet, les femmes filaient des nerfs de chevreuil. Des melons d’eau, des plakmines sèches et des pommes de mai étaient posés sur des feuilles de vigne-vierge au milieu du cercle ; un nœud de bambou servait pour boire l’eau d’érable.

Les voyageurs s’arrêtèrent sur le seuil, et dirent : « Nous sommes venus. » Et le chef de la famille répondit : « Vous êtes venus, c’est bien. » Après quoi chaque voyageur s’assit sur une natte, et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix, et dit : « Où est le Soleil [Le Soleil, le grand-chef, ou l’empereur des Natchez. (N.d.A.)] ? » Le chef répondit : « Absent. » Et le silence recommença.

Une jeune fille parut à l’entrée de la cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenait à la fois de l’élégance du palmier et de la faiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se mêlait à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et la beauté de Céluta, disaient qu’elle avait le regard de la Nuit et le sourire de l’Aurore. Ce n’était point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On aurait été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l’on n’eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d’avance aux chagrins de la vie.

Céluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l’oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d’écorce de mûrier ondoyait légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevaient le bord à chaque pas. L’air demeura embaumé, sur les traces de l’Indienne, du parfum des fleurs de magnolia qui couronnaient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d’Abydos ; telle Vénus se fit connaître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l’odeur d’ambroisie qu’exhalait sa chevelure.

Cependant les guides achèvent leur repas, se lèvent, et disent : « Nous nous en allons. » Et le chef indien répond : « Allez où le veulent les génies. » Et ils sortent avec René sans qu’on leur demande quels soins le ciel leur a commis.

Ils passent au milieu du grand village, dont les cabanes carrées supportaient un toit arrondi en dôme. Ces toits de chaume de maïs entrelacé de feuilles s’appuyaient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l’extrémité du village les voyageurs arrivèrent sur une place irrégulière que formaient la cabane du grand-chef des Natchez et celle de sa plus proche parente, la femme-chef [Le fils de cette femme héritait de la royauté. (N.d.A.)] .

Le concours d’Indiens de tous les âges animait ces lieux. La nuit était survenue, mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes parts jetaient une vive clarté sur la mobilité du tableau. Des vieillards fumaient leur calumet, en s’entretenant des choses du passé ; des mères allaitaient leurs enfants ou les suspendaient dans leurs berceaux aux branches des tamarins ; plus loin de jeunes garçons, les bras attachés ensemble, s’essayaient à qui supporterait plus longtemps l’ardeur d’un charbon enflammé ; les guerriers jouaient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents ; d’autres guerriers avaient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets ; un plus grand nombre exécutait la danse de la guerre ou celle du buffle, tandis que des musiciens frappaient avec une seule baguette une sorte de tambour, soufflaient dans une conque sauvage ou tiraient des sons d’un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat.

C’était l’heure où les fleurs de l’hibiscus commencent à s’entrouvrir dans les savanes, et où les tortues du fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. Les étrangers avaient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu’un enfant indien met à parcourir une cabane, quand, pour essayer sa marche, sa mère lui présente la mamelle et se retire en souriant devant lui. On vit alors paraître un vieillard. Le ciel avait voulu l’éprouver : ses yeux ne voyaient plus la lumière du jour. Il cheminait tout courbé, s’appuyant d’un côté sur le bras d’une jeune femme, de l’autre sur un bâton de chêne.

Le patriarche du désert se promenait au milieu de la foule charmée ; les sachems mêmes paraissaient saisis de respect, et faisaient, en le suivant, un cortège de siècles au vénérable homme qui jetait tant d’éclat et attirait tant d’amour sur le vieil âge.

René et ses guides l’ayant salué à la manière de l’Europe, le sauvage, averti, s’inclina à son tour devant eux, et, prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : « Etrangers, j’ignorais votre présence parmi nous. Je suis fâché que mes yeux ne puissent voir ; j’aimais autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leur front s’ils étaient aimés du ciel. » Il se tourna ensuite vers la foule qu’il entendait autour de lui : « Natchez, comment avez-vous laissé ces Français si longtemps seuls ? Etes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale ? Sachez que toutes les fois qu’il arrive parmi vous un étranger, vous devez, un pied nu dans le fleuve et une main étendue sur les eaux, faire un sacrifice au Meschacebé, car l’étranger est aimé du Grand-Esprit. »

Près du lieu où parlait ainsi le vieillard se voyait un catalpa au tronc noueux, aux rameaux étendus et chargés de fleurs : le vieil arbre ordonne à sa fille de l’y conduire. Il s’assied au pied de l’arbre avec René et les guides. Des enfants montés sur les branches du catalpa éclairaient avec des flambeaux la scène au-dessous d’eux. Frappés de la lueur rougeâtre des torches, le vieil arbre et le vieil homme se prêtaient mutuellement une beauté religieuse ; l’un et l’autre portaient les marques des rigueurs du ciel, et pourtant ils fleurissaient encore après avoir été frappés de la foudre.

Le frère d’Amélie ne se lassait point d’admirer le sachem. Chactas (c’était son nom) ressemblait aux héros représentés par ces bustes antiques qui expriment le repos dans le génie et qui semblent naturellement aveugles. La paix des passions éteintes se mêlait sur le front de Chactas à cette sérénité remarquable chez les hommes qui ont perdu la vue, soit qu’en étant privés de la lumière terrestre nous commercions plus intimement avec celle des cieux, soit que l’ombre où vivent les aveugles ait un calme qui s’étende sur l’âme, de même que la nuit est plus silencieuse que le jour.

Le sachem, prenant le calumet de paix chargé de feuilles odorantes du laurier de montagne, poussa la première vapeur vers le ciel, la seconde vers la terre et la troisième autour de l’horizon. Ensuite il le présente aux étrangers. Alors le frère d’Amélie dit : « Vieillard ! puisse le ciel te bénir dans tes enfants ! Es-tu le pasteur de ce peuple qui t’environne ? Permets-moi de me ranger parmi ton troupeau. »

« Etranger, repartit le sage des bois, je ne suis qu’un simple sachem, fils d’Outalissi. On me nomme Chactas, parce qu’on prétend que ma voix a quelque douceur ; ce qui peut provenir de la crainte que j’ai du Grand-Esprit. Si nous te recevons comme un fils, nous ne devons point en retirer de louanges. Depuis longtemps nous sommes amis d’Ononthio [Le gouverneur français. (N.d.A.)] , dont le soleil [Le roi de France. (N.d.A.)] habite de l’autre côté du lac sans rivage [La mer. (N.d.A.)] . Les vieillards de ton pays ont discouru avec les vieillards du mien et mené dans leur temps la danse des forts, car nos aïeux étaient une race puissante. Que sommes-nous auprès de nos aïeux ? Moi-même qui te parle, j’ai habité jadis parmi tes pères : je n’étais pas courbé vers la terre comme aujourd’hui, et mon nom retentissait dans les forêts. J’ai contracté une grande dette envers la France. Si l’on me trouve quelque sagesse, c’est à un Français que je la dois, ce sont ses leçons qui ont germé dans mon cœur : les paroles de l’homme, selon les voies du Grand-Esprit, sont des graines fines que les brises de la fécondité dispersent dans mille climats, où elles se développent en pur maïs ou en fruits délicieux. Mes os, ô mon fils, reposeraient mollement dans la cabane de la mort, si je pouvais, avant de descendre à la contrée des âmes, prouver ma reconnaissance par quelque service rendu aux compatriotes de mon ancien hôte du pays des blancs. »

En achevant de prononcer ces mots, le Nestor des Natchez se couvrit la tête de son manteau, et parut se perdre dans quelque grand souvenir. La beauté de ce vieillard, l’éloge d’un homme policé prononcé au milieu d’un désert par un sauvage, le titre de fils donné à un étranger, cette coutume naïve des peuples de la nature de traiter de parents tous les hommes, touchaient profondément René.

Chactas, après quelques moments de silence, reprit ainsi la parole : « Etranger du pays de l’Aurore, si je t’ai bien compris, il me semble que tu es venu pour habiter les forêts où le soleil se couche. Tu fais là une entreprise périlleuse ; il n’est pas aussi aisé que tu le penses d’errer par les sentiers du chevreuil. Il faut que les Manitous du malheur t’aient donné des songes bien funestes, pour t’avoir conduit à une pareille résolution. Raconte-nous ton histoire, jeune étranger : je juge par la fraîcheur de ta voix, et en touchant tes bras je vois par leur souplesse que tu dois être dans l’âge des passions. Tu trouveras ici des cœurs qui pourront compatir à tes souffrances. Plusieurs des sachems qui nous écoutent connaissent la langue et les mœurs de ton pays ; tu dois apercevoir aussi, dans la foule, des blancs, tes compatriotes du fort Rosalie, qui seront charmés d’entendre parler de leur pays. » Le frère d’Amélie répondit d’une voix troublée : « Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte, point. »

Ces paroles brusques furent suivies d’un profond silence : les regards du frère d’Amélie étincelaient d’un feu sombre ; les pensées s’amoncelaient et s’entrouvraient sur son front comme des nuages ; ses cheveux avaient une légère agitation sur ses tempes. Mille sentiments confus régnaient dans la multitude : les uns prenaient l’étranger pour un insensé, les autres pour un génie revêtu de la forme humaine.

Chactas étendant la main dans l’ombre, prit celle de René. » Etranger, lui dit-il, pardonne à ma prière indiscrète : les vieillards sont curieux ; ils aiment à écouter des histoires pour avoir le plaisir de faire des leçons. »

Sortant de l’amertume de ses pensées, et ramené au sentiment de sa nouvelle existence, René supplia Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers natchez, et de l’adopter lui-même pour son fils.

« Tu trouveras une natte dans ma cabane, répondit le sachem, et mes vieux ans s’en réjouiront. Mais le Soleil est absent ; tu ne peux être adopté qu’après son retour. Mon hôte, réfléchis bien au parti que tu veux prendre. Trouveras-tu dans nos savanes le repos que tu viens y chercher ? Es-tu certain de ne jamais nourrir dans ton cœur les regrets de la patrie ? Tout se réduit souvent pour le voyageur à échanger dans la terre étrangère des illusions contre des souvenirs. L’homme entretient dans son sein un désir de bonheur qui ne se détruit ni ne se réalise ; il y a dans nos bois une plante dont la fleur se forme et ne s’épanouit jamais : c’est l’espérance. »

Ainsi parlait le sachem : mêlant la force à la douceur, il ressemblait à ces vieux chênes où les abeilles ont caché leur miel.

Chactas se lève à l’aide du bras de sa fille. Le frère d’Amélie suit le sachem, que la foule empressée reconduit à sa cabane. Les guides retournèrent au fort Rosalie.

Cependant René était entré sous le toit de son hôte, qu’ombrageaient quatre superbes tulipiers. On fait chauffer une eau pure dans un vase de pierre noire, pour laver les pieds du frère d’Amélie. Chactas sacrifie aux Manitous protecteurs des étrangers ; il brûle en leur honneur des feuilles de saule : le saule est agréable aux génies des voyageurs, parce qu’il croît au bord des fleuves, emblèmes d’une vie errante. Après ceci Chactas présenta à René la calebasse de l’hospitalité, où six générations avaient bu l’eau d’érable. Elle était couronnée d’hyacinthes bleues, qui répandaient une bonne odeur. Deux Indiens, célèbres par leur esprit ingénieux, avaient crayonné sur ses flancs dorés l’histoire d’un voyageur égaré dans les bois. René, après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe fragile, la rendit aux mains tremblantes du patron de la solitude. Le calumet de paix, dont le fourneau était fait d’une pierre rouge, fut de nouveau présenté au frère d’Amélie. On lui servit en même temps deux jeunes ramiers qui, nourris de baies de genévrier par leur mère, étaient un mets digne de la table d’un roi. Le repas achevé, une jeune fille aux bras nus parut devant l’étranger, et, dansant la chanson de l’hospitalité, elle disait :

« Salut, hôte du Grand-Esprit ! salut, ô le plus sacré des hommes ! Nous avons du maïs et une couche pour toi : salut, hôte du Grand-Esprit ! salut, ô le plus sacré des hommes ! » La jeune fille prit l’étranger par la main, le conduisit à la peau d’ours qui devait lui servir de lit, et puis elle se retira auprès de ses parents. René s’étendit sur la couche du chasseur, et dormit son premier sommeil chez les Natchez.

Tandis que la nation du Soleil s’occupe encore de jeux et de fêtes, une fatale destinée précipite de toutes parts les événements. Abandonnant les champs fertilisés par les sueurs de leurs aïeux de jeunes hommes, plantes étrangères arrachées au doux sol de la France, viennent en foule peupler de leur fructueux exil le fort qui gourmande le Meschacebé et qui fait redire à ses bords le nom charmant de Rosalie. Perrier, qui gouverne à la Nouvelle-Orléans les vastes champs de la Louisiane, Perrier ordonne à Chépar, vaillant capitaine des Français aux Natchez, de faire le dénombrement de ses soldats, afin de porter ensuite, si telle était la nécessité, le soc ou la bêche jusque dans les tombeaux des Indiens. Chépar commande aussitôt à ses bataillons de se déployer à la première aurore sur les bords du fleuve.

A peine les rayons du matin avaient jailli du sein des mers Atlantiques, que le bruit des tambours et les fanfares des trompettes font tressaillir le guerrier dans sa tente assoupi. Le désert s’épouvante et secoue sa chevelure de forêts ; la terreur pénètre au fond de ses demeures, qui depuis la naissance du monde ne répétaient que les soupirs des vents, le bramement des cerfs et le chant des oiseaux. A ce signal, le démon des combats, le sanguinaire Areskoui [Génie ou dieu de la guerre chez les sauvages. (N.d.A.)] et les autres esprits des ombres poussent un cri de joie. L’ange du Dieu des armées répond à leurs menaces en frappant sa lance d’or sur son bouclier de diamant : telles sont les rumeurs de l’Océan lorsque les fleuves américains, enflant leurs urnes, fondent tous ensemble sur leur vieux père : l’Océan, fracassant ses vagues entre les rochers, étincelle ; il se soulève indigné, se précipite sur ses fils, et les frappant de son trident, les repousse dans leur lit fangeux. Le soldat français entend ces bruits ; il se réveille, comme le cheval de bataille qui dresse l’oreille au frémissement de l’airain, ouvre ses narines fumantes, remplit l’air de ses grêles hennissements, mord les barreaux de sa crèche qu’il couvre d’écume et décèle dans toutes ses allures l’impatience, le courage, la grâce et la légèreté.

Un mouvement général se manifeste dans le camp et dans le fort. Les fantassins courent aux faisceaux d’armes ; les cavaliers voltigent déjà sur leurs coursiers ; on entend le bruit des chaînes et les roulements de la pesante artillerie. Partout brille l’acier, partout flottent les drapeaux de la France : drapeaux immortels couverts de cicatrices, comme des guerriers vieillis dans les combats. Bientôt l’armée se déroule le long du Meschacebé. Le chœur des instruments de Bellone anime de ses airs triomphants tous ces braves, tandis que l’on voit s’agiter en cadence le bonnet du grenadier, qui, reposé sur ses armes, bat la mesure avec une gaieté qui inspire la terreur.

Fille de Mnémosyne à la longue mémoire ! âme poétique des trépieds de Delphes et des colombes de Dodone, déesse qui chantez autour du sarcophage d’Homère sur quelque grève inconnue de la mer Egée, vous qui, non loin de l’antique Parthénope, faites naître le laurier du tombeau de Virgile, Muse ! daignez quitter un moment tous ces morts harmonieux et leurs vivantes poussières ; abandonnez les rivages de l’Ausonie, les ondes du Sperchius et les champs où fut Troie ; venez m’animer de votre divin souffle : que je puisse nommer les capitaines et les bataillons de ce peuple indompté dont les exploits fatigueraient même, ô Calliope ! votre poitrine immortelle !

Au centre de l’armée paraissait ce bataillon vêtu d’azur, qui lance les foudres de Bellone : c’est lui qui, dans presque tous les combats, détermine la fortune à suivre la France ; instruit dans les sciences les plus sublimes, il fait servir le génie à couronner la victoire. Nulle nation ne peut se vanter d’une pareille troupe. Folard la commande, l’impassible Folard, qui peut dans les plus grands dangers mesurer la courbe du boulet ou de la bombe, indiquer la colline dont il faut se saisir, tracer et résoudre sur l’arène sanglante, au milieu des feux et de la mort, les figures et les problèmes de Pythagore.

L’infanterie, blanche et légère comme la neige, se forme rapidement devant les lentes machines qui vomissent le fer et la flamme. Marseille, dont les galères remontent l’antique Egyptus ; Lorient, qui fait voguer ses vaisseaux jusque dans les mers de la Taprobane ; la Touraine, si délicieuse par ses fruits ; la Flandre aux plaines ensanglantées ; Lyon la romaine ; Strasbourg la germanique ; Toulouse, si célèbre par ses troubadours ; Reims, où les rois vont chercher leur couronne ; Paris, où ils viennent la porter : toutes les provinces, tous les fleuves des Gaules, ont donné ces fameux soldats à l’Amérique.

Leurs armes ne sont plus l’épée ou l’angon ; ils ne se parent plus du large bracha et des colliers d’or ; ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne ; leur vêtement est celui du lis, symbole de l’honneur virginal de la France.

Divisée en cinquante compagnies, cinquante capitaines choisis commandent cette infanterie formidable. Là se montrent et l’infatigable Toustain, qui naquit aux plaines de la Beauce, où les moissons roulent en nappes d’or, et le prompt Armagnac, qui fut plongé en naissant dans ce fleuve dont les ondes inspirent le courage et les saillies, et le patient Tourville, nourri dans les vallées herbues où dansent des paysannes à la haute coiffure et au corset de soie. Mais qui pourrait nommer tant d’illustres guerriers : Beaumanoir, sorti des rochers de l’Armorique ; Causans, que sa tendre mère mit au jour au bord de la fontaine de Laure ; d’Aumale qui goûta le vin d’Aï avant le lait de sa nourrice ; Saint-Aulaire de Nîmes, élevé sous un portique romain, et Gautier de Paris, dont la jeunesse enchantée coula parmi les roses de Fontenay, les chênes de Senar, les jardins de Chantilly, de Versailles et d’Ermenonville ?

Parmi ces vaillants capitaines on distingue surtout le jeune d’Artaguette à la beauté de son visage, à l’air d’humanité et de douceur qui tempère l’intrépidité de son regard. Il suit le drapeau de l’honneur, et brûle de verser son sang pour la France ; mais il déteste les injustices, et plus d’une fois dans les conseils de la guerre il a défendu les malheureux Indiens contre la cupidité de leurs oppresseurs.

A la gauche de l’infanterie s’étendent les lestes escadrons de ces espèces de centaures au vêtement vert, le casque est surmonté d’un dragon. On voit sur leurs têtes se mouvoir leurs aigrettes de crin, qu’agitent les mouvements du coursier retenu avec peine dans le rang de ses compagnons. Ces cavaliers enfoncent leurs jambes dans un cuir noirci, dépouille du buffle sauvage ; un long sabre rebondit sur leur cuisse, lorsque, balayant la terre avec les flancs de leur coursier, ils fondent, le pistolet à la main, sur l’ennemi. Selon les hasards de Bellone, on les voit quitter leurs chevaux à la crinière dorée, combattre à pied sur la montagne, s’élancer de nouveau sur leurs coursiers, descendre et remonter encore. Ces guerriers ont presque tous vu le jour non loin de ce fleuve où le soleil mûrit un vin léger propre à éteindre la soif du soldat dans l’ardeur de la bataille ; ils obéissent à la voix du brillant Villars.

A l’aile opposée du corps de l’armée parait, immobile, la pesante cavalerie, dont le vêtement, d’un sombre azur, est ranimé par un pli brillant emprunté du voile de l’Aurore. Les glands, d’un or filé et tordu, sautent en étincelant sur les épaules des guerriers, au trot mesuré de leurs chevaux. Ces guerriers couvrent leurs fronts du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d’une rose blanche qu’attacha souvent la main d’une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes. C’était vous, intrépide Nemours, qui meniez ces fameux chevaux aux combats.

Mais pourrais-je oublier cette phalange qui, placée derrière toute l’armée, devait la défendre des surprises de l’ennemi ? Sacré bataillon de laboureurs, vous étiez descendus des rochers de l’Helvétie, vêtus de la pourpre de Mars ; la pique dont vos aïeux percèrent les tyrans est encore dans vos mains rustiques ; au milieu du désordre des camps et de la corruption du nouvel âge vous gardez vos vertus premières. Le souvenir de vos demeures champêtres vous poursuit ; ce n’est qu’à regret que vous vous trouvez exilés sur de lointains rivages, et l’on craint de vous faire entendre ces airs de la patrie qui vous rappellent vos pères, vos mères, vos frères, vos sœurs, et le mugissement des troupeaux sur vos montagnes.

D’Erlach tient sous sa discipline ces enfants de Guillaume Tell ; il descend d’un de ces Suisses qui teignirent de leur sang auprès de Henri III, les lis abandonnés. Heureux si, sur les degrés du Louvre, les fils de ces étrangers ne renouvellent point leur sacrifice !

Enfin le Canadien Henry dirige à l’avant-garde cette troupe de Français demi-sauvages, enfants sans soucis des forêts du Nouveau-Monde. Ces chasseurs, assemblés pêle-mêle à la tête de l’armée, portent pour tout vêtement une tunique de lin qu’une ceinture rapproche de leurs flancs : une corne de chevreuil, renfermant le plomb et le salpêtre, s’attache par un cordon, en forme de baudrier, sur leur poitrine ; une courte carabine rayée se suspend comme un carquois à leurs épaules : rarement ils manquent leur but, et poursuivent les hommes dans les bois comme les daims et les cerfs. Rivaux des peuples du désert, ils en ont pris les goûts, les mœurs et la liberté ; ils savent découvrir les traces d’un ennemi, lui tendre des embûches ou le forcer dans sa retraite. En vain les pandoures qui les accompagnent sur leurs petits chevaux de race tartare, en vain ces cavaliers du Danube, aux longs pantalons, aux vestes fourrées flottant en arrière, an bonnet oriental, aux moustaches retroussées, veulent devancer les coureurs canadiens : moins rapide est l’hirondelle effleurant les ondes, moins léger le duvet du roseau qu’emporte un tourbillon.

Les troupes ainsi rassemblées bordaient les rives du fleuve, lorsque, monté sur une cavale blanche, élevée vagabonde dans les savanes mexicaines, voici venir Chépar au milieu d’un cortège de guerriers.

Né sous la tente des Luxembourg et des Catinat, le vieux capitaine ne voyait la société que dans les armes ; le monde pour lui était un camp. Inutilement il avait traversé les mers, sa vue restait circonscrite au cercle qu’elle avait jadis embrassé, et l’Amérique sauvage ne reproduisait à ses yeux que l’Europe civilisée : ainsi le ver laborieux, qui ourdit la plus belle trame, ne connaît cependant que sa voûte d’or, et ne peut étendre ses regards sur la nature.

Le chef s’avance et s’arrête bientôt à quelques pas du front des guerriers : les roulements des tambours se font entendre, les capitaines courent à leur poste, les soldats s’affermissent dans leurs rangs. Au second signal, la ligne se fixe et devient immobile, semblable alors au mur d’une cité au-dessus duquel flottent les drapeaux de Mars.

Les tambours se taisent ; une voix s’élève, et va se répétant le long des bataillons, de chef en chef, comme d’écho en écho. Mille tubes enlevés de la terre frappent l’épaule du fantassin ; les cavaliers tirent leurs sabres, dont l’acier, réfléchissant les rayons du soleil, mêle ses éclairs aux triples ondes de feu des baïonnettes : ainsi durant une nuit d’hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies ; réunies sur la surface solide d’un fleuve, elles dansent à la lueur des pins allumés de toutes parts ; les cataractes enchaînées, les montagnes de neige, les forêts de cristal, se revêtent de splendeurs, tandis que les sauvages croient voir les esprits du nord voguer dans leurs canots aériens, avec des pagayes de flamme, sur l’aurore mouvante de Borée.

Cependant les rangs de l’armée s’entrouvrent, et présentent au commandant des allées régulières : il les parcourt avec lenteur, examinant les guerriers soumis à ses ordres, comme un jardinier se promène entre les files des jeunes arbres dont sa main affermit les racines et dirige les rameaux.

Aussitôt que la revue est finie, Chépar veut que les capitaines exercent les troupes aux jeux de Mars. L’ordre est donné ; le coup de baguette retentit. Soudain vous eussiez vu le soldat tendre et porter en avant le pied gauche, avec l’assurance et la fermeté d’un Hercule. L’armée entière s’ébranle, ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d’une jeune fille qui découpe d’ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d’airain que recouvre la peau de l’onagre se taisent au signe du géant qui les guide ; alors mille instruments, fils d’Eole, animent les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l’air et tournent comme deux soleils.

Rien de plus merveilleux et de plus terrible à la fois que de voir ces légions marcher au son de la musique, comme si elles ouvraient les danses de quelque fête : nul ne peut les regarder sans se sentir possédé de la fureur des combats, sans brûler de partager leur gloire et leurs périls. Les fantassins s’appuient et tournent sur leurs ailes de cavalerie comme sur deux pôles ; tantôt ils s’arrêtent, ébranlent la solitude par de pesantes décharges ou par un feu successif qui remonte et redescend le long de la ligne comme les orbes d’un serpent ; tantôt ils baissent tous à la fois la pointe de la baïonnette, si fatale dans des mains françaises : coucher leurs armes à terre, les reprendre, les lancer à leur épaule, les présenter en salut, les charger ou se reposer sur elles, ce n’est pas la durée d’un moment pour ces enfants de la Victoire.

A cet exercice des armes succèdent de savantes manœuvres. Tour à tour l’armée s’allonge et se resserre, tour à tour s’avance et se retire : ici elle se creuse comme la corbeille de Flore ; là elle s’enfle comme les contours d’une urne de Corinthe : le Méandre se replie moins de fois sur lui-même, la danse d’Ariadne gravée sur le bouclier d’Achille avait moins d’erreurs que les labyrinthes tracés sur la plaine par ces disciples de Mars. Leurs capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures d’Uranie : ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers ; sans confondre ou briser le dédale fragile, ils le déploient en étoile, le dessinent en croix, le ferment en cercle et l’entrouvrent doucement sous la forme d’un berceau.

Les Indiens assemblés admiraient ces jeux, qui leur cachaient des tempêtes.