Les Nibelungen/26

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Anonyme
Traduction par Émile de Laveleye.
Librairie internationale, A. Lacroix, Verboekhoven et Cie (p. 237-246).



XXVI. COMMENT DANCWART TUA GELPFRÂT


Quand ils furent tous arrivés sur l’autre rive, le roi se mit à demander : — « Qui nous montrera le bon chemin, afin que nous ne nous égarions pas ? » Le fort Volkêr répondit : — « Moi je m’en charge. »

— « Maintenant, dit Hagene, veillez bien, chevaliers et varlets. Qu’on suive de près ses amis, voilà ce qui me parait bon. Je vais vous faire connaître une malencontreuse nouvelle : nous ne retournerons plus au pays burgonde.

« Deux femmes des eaux m’ont annoncé ce matin de bonne heure que nous ne reviendrions pas de ce voyage. Maintenant, voici ce que je conseille de faire : armez-vous, héros ! et soyez bien sur vos gardes. Nous avons ici de puissants ennemis, et il ne faut s’avancer qu’en bon état de défense.

« J’espérais convaincre de mensonge ces blanches ondines. Elles m’avaient dit que nul d’entre nous ne reverrait sa patrie, sauf le chapelain. C’est pour ce motif que je l’eusse si volontiers noyé aujourd’hui. »

Cette nouvelle vola d’escadron en escadron. Plus d’un héro agile en devint sombre ; car ils se mirent à penser avec souci à cette dure mort qui les attendait en ce voyage de fête, et certes ce n’était pas sans motif.

Ils avaient passé le fleuve près de Mœringen ; c’était là que le nautonnier d’Else avait été tué. Mais Hagene parla : — « Puisque je me suis déjà fait des ennemis sur la route, certes ici on nous arrêtera.

« ce matin de bonne heure, je tuai le batelier, sachez ce fait. Donc mettons hardiment la main à l’œuvre, et si Gelpfrât avec Else ose attaquer notre suite, qu’il leur en arrive malheur !

« Je sais qu’ils sont assez braves pour ne pas attendre longtemps. C’est pourquoi faites aller les chevaux plus doucement, afin que personne ne s’imagine que nous fuyons par le chemin. » — « Je suivrai ce conseil, répondit Gîselher la bonne épée.

« Qui conduira nos troupes à travers le pays ? » — « Ce sera Volkêr, répondit-on, car ce brave ménestrel connaît les chemins et les sentiers. » Avant qu’on eût achevé ces paroles, on vit debout et bien armé

Le rapide joueur de viole. Il attacha son heaume ; son costume de bataille était d’une magnifique couleur. Il fixa au haut de sa lance une banderole rouge. Depuis lors il se trouva avec les rois dans un terrible danger.

La nouvelle de la mort du nautonnier était arrivée à Gelpfrât, qui n’en pouvait douter. Else le très fort en était aussi instruit ; tous deux en étaient affligés. Ils firent quérir leurs guerriers, qui furent bientôt prêts.

En peu de temps, je veux vous le raconter, on vit accourir autour d’eux beaucoup de terribles escadrons, qui avaient accompli maint exploit en de cruelles guerres. Au moins, sept cents hommes vinrent au secours de Gelpfrât.

Quand ils s’avancèrent à la rencontre de leurs redoutables ennemis, leurs chefs les conduisirent. Ils voulaient immédiatement attaquer les audacieux étrangers. Bientôt plus d’un, parmi les amis de ces seigneurs, succombe.

Hagene de Troneje avait arrangé les choses ainsi : comment un héros aurait-il pu mieux protéger sa parenté ? Lui-même faisait la garde, la nuit, avec ses hommes et son frère Dancwart ; tous le faisaient volontiers.

Le jour était écoulé ; ils n’en jouissaient plus. Hagene craignait des dangers et des malheurs pour ses amis. Ils chevauchaient à l’abri de leurs boucliers à travers le Beierlant. Peu de temps après les héros furent attaqués.

Des deux côtés de la route et très près derrière eux, ils entendirent résonner les sabots des chevaux ; les ennemis arrivaient rapidement. Le hardi Dancwart dit : « C’est ici qu’on veut nous assaillir, attachez vos heaumes ; suivez mon conseil. »

Ils arrêtèrent leur marche, ainsi qu’il convenait de le faire. Ils voyaient dans les ténèbres briller les boucliers bien polis. Hagene ne voulut point se taire plus longtemps. Qui donc les poursuivait ainsi par le chemin ? Voilà ce que Gelpfrât devait lui dire.

Le margrave du Beierlant répondit : — « Nous cherchons nos ennemis et nous avons couru après eux. J’ignore qui m’a tué mon nautonnier, un héros si habile ! C’est pour moi une grande peine. »

Hagene de Troneje reprit : — « Ce batelier était-il à vous ? Il ne voulait pas nous passer ; moi je suis le coupable ; c’est moi qui ai tué cet homme fort. Mais en vérité, j’y ai été obligé, car j’ai presque reçu de ses mains une mort horrible.

« Je lui offris pour récompense de l’or et des vêtements, afin qu’il nous transportât, ô héros, en ton pays. Il s’en irrita si fort, qu’il me frappa avec un énorme aviron ; cette attaque excita ma fureur !

« Je tirai mon épée et, me défendant contre sa rage, je lui fis une profonde blessure ; cet homme brave en mourut ; mais je suis prêt à composer pour sa perte, suivant que vous le trouverez bon. » On commença à se disputer de part et d’autre : les esprits étaient très excités.

— « Je savais bien, dit Gelpfrât, que si Gunther et sa troupe passaient par ici, nous souffririons du dommage par la main de Hagene de Troneje. Mais il n’échappera pas. Ce guerrier doit répondre pour la mort du nautonnier. »

Hagene et Gelpfrât abaissèrent leurs lances au dessus des boucliers, afin d’en percer leur ennemi. Tous deux désiraient la mort de leur adversaire. Else et Dancwart se lancèrent l’un contre l’autre, ils éprouvèrent leur valeur ; Ah ! ce fut un rude combat.

Quand des guerriers se sont-ils jamais mieux battus ? D’un coup terrible la main de Gelpfrât poussa l’audacieux Hagene à bas de son cheval. La courroie de sa cuirasse se rompit ; il apprit ce que c’était qu’un combat.

Le bruit des lances de leurs hommes retentissait au loin. Hagene, jeté sur le gazon par la violence du choc, se releva : sa fureur contre Gelpfrât redoubla.

J’ignore qui tint leurs chevaux. Hagene et Gelpfrât étaient tous deux à terre sur le sable ; ils s’élancèrent l’un sur l’autre. Leurs compagnons s’entre-choquèrent en une effroyable mêlée.

Quelle que fût la rage de Hagene à assaillir Gelpfrât, le noble margrave n’en abattit par moins une grande partie de son bouclier ; le feu en jaillit. L’homme-lige du roi Gunther faillit bien perdre la vie.

Il se mit à appeler Dancwart à haute voix : — « À l’aide, frère chéri, un héros au bras rapide m’a assailli ; il en veut à ma vie. » Le hardi Dancwart répondit : — « Moi je vais vous séparer. »

Le héros bondit vers eux et, d’un coup de son épée bien acérée, il étendit Gelpfrât mort à ses pieds. Else aurait voulu venger le vaincu ; mais lui et sa troupe se retirèrent avec de grandes pertes.

Son frère était tué, lui-même était blessé. Plus de quatre-vingts de ses guerriers demeurèrent sur le champ de bataille en proie à l’affreuse mort. Leur maître était obligé de fuir devant les hommes de Gunther.

Ceux du Beierlant, se retirant de la route, on entendit encore retentir de terribles coups. Les hommes de Troneje se mirent à la poursuite des ennemis, qui, voulant échapper à la mort, fuyaient en toute hâte.

Quand il les vit reculer ainsi, Dancwart, la bonne épée, parla : — « Nous allons aussitôt rebrousser chemin, et nous les laisserons chevaucher ; ils sont tout baignés de sang. Hâtons-nous de rejoindre nos amis, voilà ce que je vous conseille. »

Quand ils repassèrent sur le lieu du combat, Hagene de Troneje dit — « Héros, nous allons voir qui nous manque et qui nous avons perdu ici, dans cette rencontre, par la fureur de Gelpfrât. »

Ils avaient perdu quatre des leurs, qu’ils pleurèrent avec raison, mais ils étaient bien vengés ; car, de l’autre côté cent ou même an plus grand nombre des hommes du Beierlant étaient tués. Les boucliers des guerriers de Troneje étaient tout ternis et humides de sang.

La lune brillante perça à moitié les nuages. Hagene dit : — « Personne ne dira à notre maître ce que nous avons fait : laissons-le reposer, cette nuit, sans soucis. »

Ceux qui avaient combattu là le suivaient, mais la fatigue faisait beaucoup souffrir la troupe. — « Combien de temps chevaucherons-nous encore, demandèrent plusieurs d’entre eux ? » Le brave Dancwart répondit : — « Il n’y a point ici de logis à avoir.

« Vous devez tous cheminer jusqu’à ce que vienne le jour. » Volkêr, le rapide, qui prenait soin de la suite, fit demander au maréchal : « Où arriverons-nous aujourd’hui et où nos chevaux et nos chers seigneurs pourront-ils se reposer ? »

Le hardi Dancwart répondit : — « Je ne puis vous le dire ; mais nous ne pouvons nous reposer avant que le jour vienne ; alors, où que nous nous trouvions, nous nous coucherons sur l’herbe. » Quand ils entendirent ces paroles, tous furent bien mécontents !

Sans qu’on s’en aperçût, ils restèrent tout rougis de sang, jusqu’à ce que le soleil, se levant au dessus des monts, les éclairât de ses rayons brillants. Alors le roi vit qu’ils s’étaient battus. Le héros irrité parla :

— « Qu’y a-t-il maintenant, ami Hagene ? Vous avez tenu peu de compte de ma présence, me semble-t-il, puisque vos cottes de mailles sont à ce point humides de sang. D’où cela vient-il ? » Hagene répondit : — « C’est Else qui nous a attaqués cette nuit.

« Il s’est jeté sur nous à cause de la mort de son nautonnier. La main de mon frère a tué Gelpfrât. Else a fui, l’extrême danger l’y obligeait. Cent des siens, quatre des nôtres ont succombé dans le combat. »

Nous ne pouvons indiquer au juste l’endroit où ils s’arrêtèrent. Tous les gens de la campagne apprirent promptement que les fils de la noble Uote se rendaient à la cour. Bientôt après ils furent parfaitement reçus à Passouwe.

L’évêque Pilgerin, l’oncle du noble roi, était très heureux de voir arriver dans le pays ses neveux avec tous leurs hommes. Ils s’aperçurent vite qu’il leur voulait du bien.

Tous leurs amis allèrent les recevoir sur la route. Comme on ne pouvait les traiter tous à Passouwe, ils durent chercher une plaine au delà de l’eau, afin d’y dresser des huttes et des tentes.

Ils s’arrêtèrent en cet endroit un jour et une nuit entière. Comme on prit soin d’eux ! Après cela il leur fallut chevaucher vers le pays de Ruedigêr, qui apprit bientôt la nouvelle de leur venue.

Fatigués du chemin, les cavaliers s’étaient déjà approchés du Hiunen-lant, et ils prenaient du repos, quand ils trouvèrent dans la marche un homme endormi, auquel Hagene de Troneje enleva sa forte épée.

Ce bon chevalier s’appelait Eckewart ; il eut grande peine d’avoir perdu ainsi son arme, au passage de ces héros ; car ceux-ci trouvaient la Marche de Ruedigêr très mal gardée.

— « Hélas ! honte à moi ! s’écria Eckewart, oh ! que le voyage des Burgondes m’afflige ! Depuis que j’ai perdu Siegfrid, toute joie est anéantie pour moi. Hélas ! seigneur Ruedigêr que j’ai mal rempli mon devoir envers toi ! »

Hagene entendant le désespoir de ce noble guerrier, lui rendit son épée et y ajouta six bracelets d’or rouge : — « Reçois-les de bonne affection, ô héros, et sois mon ami. Tu es un guerrier intrépide, puisque tu restes ici seul !

— « Dieu te récompense de tes bracelets, dit Eckewart ! Et pourtant votre voyage chez les Hiunen m’afflige. Vous avez tué Siegfrid et ici l’on vous hait. Soyez bien sur vos gardes, voilà ce que je tous conseille en toute sincérité. »

— « maintenant c’est à Dieu à nous protéger, répondit Hagene ; ces guerriers, les rois et leurs hommes, n’ont qu’un souci, trouver un logement dans ce pays où nous puissions nous reposer cette nuit.

« Nos chevaux sont épuisés par la longueur du chemin et nos vivres sont à bout. Ainsi parla Hagene la bonne épée. Nous n’en trouverons pas facilement. Nous aurions besoin d’un hôte qui nous accordât par générosité le pain pour cette nuit. »

Eckewart prit la parole : — « Je vous indiquerai cet hôte, et en aucun pays vous n’aurez rencontré une maison plus hospitalière que celle-là, si vous voulez voir Ruedigêr, ô héros rapides.

« Il réside le long de la route et c’est le meilleur hôte qui jamais tint maison. Son cœur enfante des vertus comme le doux mois de mai fait éclore les fleurs dans l’herbe. Quand il peut être utile à des héros, son âme en est joyeuse. »

Le roi Gunther dit : — « Voulez-vous êtes mon envoyé près de mon bon ami Ruedigêr et lui demander si, pour l’amour de moi, il veut nous recevoir, moi, mes parents et nos hommes. Et tout temps je reconnaîtrai de mon mieux les obligations que je lui aurai. »

— « Volontiers serai-je votre envoyé, » dit Eckewart, et avec grand plaisir il se mit en route et annonça à Ruedigêr tout ce qu’il avait appris. De longtemps celui-ci n’avait reçu si bonne nouvelle.

On vit un guerrier accourir vers Bechelâren. Ruedigêr le reconnut et dit : — « Voilà sur la route, Eckewart, un des fidèles de Kriemhilt, qui approche en toute hâte. » Il s’imaginait que les ennemis lui avaient causé quelque dommage.

Il s’avança en avant de la porte, où il rencontra le messager. Celui-ci détacha son épée et la déposa près de lui. Il ne cela point longtemps la nouvelle qu’il apportait à l’hôte et à ses amis : il la leur dit aussitôt.

Il parla au margrave : — « Je suis envoyé vers vous par Gunther, mon seigneur, du pays des Burgondes, par son frère Gîselher et aussi par Gêrnôt. Chacun de ces héros vous offre ses services.

« Hagene et Volkêr agissent de même avec zèle et dévoûment. Et je vous dirai plus : le maréchal du roi vous fait savoir par moi que ces bons compagnons ont bien besoin de vos logements. »

D’humeur souriante Ruedigêr répondit : — « Je suis heureux d’apprendre que ces nobles rois ont besoin de mes services, qui certes ne leur seront pas refusés. S’ils viennent chez moi, vraiment j’en serai fier. »

— « Dancwart le maréchal vous fait savoir qui vous recevrez avec lui, chez vous. Il y aura soixante chefs rapides et mille bons chevaliers avec neuf mille serviteurs. » Ruedigêr avait l’âme joyeuse.

— « Recevoir de pareils hôtes est un bonheur pour moi. Je me félicite d’avoir en ma demeure ces illustres seigneurs, à qui j’ai bien rarement rendu quelque service. Je m’avancerai à leur rencontre avec mes parents et mes hommes. »

Chevaliers et varlets se précipitèrent vers leurs chevaux. Tout ce que leur maître leur commandait leur paraissait bon. C’est pourquoi ils se préparaient d’autant plus volontiers à obliger les étrangers. Dame Gœtelint, assise dans ses appartements, ne savait rien encore.