Les Nouveaux Romanciers de l’Angleterre - Justin Mac-Carthy

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Les Nouveaux Romanciers de l’Angleterre - Justin Mac-Carthy
Revue des Deux Mondes3e période, tome 45 (p. 624-640).

Dear Lady Disdain, 2 vol., 1876 ; Miss Misanthrope, 2 vol., 1878 ; Donna Quixote, 2 vol., Leipzig, 1880 ; Tauchniz.


L’Angleterre produit, bon an mal an, un millier de romans environ. Aussi la critique est-elle prise d’un accès périodique de mélancolie lorsqu’il s’agit de faire l’oraison funèbre de la saison littéraire et de distinguer, dans le tas de volumes amoncelés devant elle, ceux qui ont quelque chance de survivre jusqu’à l’année suivante. Combien n’en est-il pas en effet qui disparaissent sans que le couteau à papier ait passé dans leurs derniers feuillets, et qui se souvient encore, au bout de six mois, des plus favorisés ? Deux ou trois à peine échapperont à la destinée commune et, subissant la transformation qui est le sceau du succès, arriveront, sous un nouveau format, à une seconde édition.

C’est dans cette catégorie d’ouvrages privilégiés qu’il faut ranger ceux de M. Justin Mac-Carthy, qui s’est fait une place dans les lettres par la diversité de ses talens. Membre du parlement et romancier, M. Mac-Carthy est encore un historien remarquable. Entre deux rom ans, il écrit, pour se délasser, ce brillant récit qui s’appelle l’Histoire de notre temps [1], trouvant peut-être qu’en fait d’invraisemblance la réalité l’emporte encore sur la fiction, et ce qui achève de donner à sa personne un caractère particulier, c’est qu’il est Irlandais et home ruler. Né à Cork et longtemps journaliste dans la presse de province avant de siéger à Westminster, il appartient à ce groupe qui revendique pour l’île sœur l’indépendance que l’Angleterre s’obstine à lui refuser. Il faut ajouter qu’il passe pour modéré, n’ayant probablement qu’une médiocre sympathie pour ceux de ses compatriotes qui coupent la queue aux vaches et les oreilles aux agens des landlords récalcitrans. Ce qui est certain, c’est que les jugemens qu’il a eu l’occasion de porter sur les événemens de l’histoire contemporaine donnent, par leur modération même, l’idée d’un écrivain impartial, sans enthousiasme pour les mesures violentes. Le romancier ne dément pas non plus cette impression générale, et le tableau qu’il fait de la société anglaise ne trahit nullement la main d’un ennemi. Peut-être n’est-il pas sans intérêt, au moment où l’Irlande préoccupe si vivement l’opinion publique, de voir sous quelles couleurs un Irlandais a dépeint l’Angleterre.


I

La politique ne tient pas, dans les romans de M. Mac-Carthy, une aussi grande place que pourrait le faire supposer le titre de l’auteur. Il ne faut pas s’en plaindre. L’ambition, quand elle n’a pour but suprême qu’une place dans le cabinet, offre un spectacle assez monotone sur lequel on est vite blasé. M. Anthony Trollope lui-même, avec tout son talent, n’a pas pu mener jusqu’au bout, sans fatigue pour ses lecteurs, les intrigues ministérielles de l’élégante aristocratie qu’il semble si bien connaître. Le monde où s’agitent les personnages de M. Mac-Carthy est un monde tout différent et beaucoup plus occupé de vivre que de savoir qui sera premier ministre. Il s’y trouve sans doute des ambitieux, mais d’un rang inférieur. Tel est, par exemple le Walter Warton de l’un des premiers romans de l’auteur (the Walerdale Neighbours), qui représente si bien une classe de gens qu’on ne rencontre pas seulement de l’autre côté de la Manche. Walter Warton, qui ajoute à son nom celui de Raleigh parce qu’il est sonore et sent son XVIIe siècle, est un de ces candidats au succès sous toutes ses formes. Capable, avec les dehors du talent, d’être également homme de lettres, avocat ou professeur, il possède une imperturbable confiance en lui-même et une voix retentissants. Aussi s’est-il décidé pour la politique. Il a commencé par l’opposition, ce qui, tout en exigeant peu d’études, prête au développement des facultés oratoires, et, comme la carrière est encombrée, il a fini par se tourner du côté des tories pour obtenir un siège au parlement. Il meurt sans avoir entrevu la terre promise des fonctions officielles. L’auteur n’a pas l’air de le plaindre beaucoup, il a plus de goût pour les nombreux originaux dont il a peuplé les trois romans qui ont mis son nom à la mode, et le lecteur est du même avis. On trouve en effet, dans Dear Lady Disdain, dans Miss Misanthrope et dans Donna Quixote, une vive peinture d’un coin de la société anglaise négligé jusqu’ici par les romanciers de talent. Il ne s’agit ni de l’aristocratie, ni des paysans, ni du bas peuple des villes, ni de la gentry des provinces. M. Mac-Carthy se renferme dans Londres. Ce qui l’attire surtout, ce sont les êtres déclassés qui n’ont pas trouvé leur voie, qui ne la trouveront jamais peut-être, et qui, cherchant des aventures, fondant des religions, travaillant à l’émancipation de la femme, poètes méconnus, hommes d’état sans ouvrage, femmes sans occupation, mécontens de toute espèce, rêvant, mais dans un autre sens que celui de l’Écriture, de nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera. Si les uns sont venus trop tôt dans ce monde, les autres y semblent en retard.

Le capitaine Cameron, par exemple, n’aurait-il pas dû naître dans ces temps fortunés où les gens de cœur trouvaient si facilement l’emploi de leur épée ? Condottiere égaré au milieu d’un siècle qui ne croit guère à la chevalerie, il s’est vu réduit à la nécessité de courir les deux hémisphères pour y chercher des causes à défendre. Il a combattu pour les Turcs et pour les Polonais contre les Russes, et pour les gentilshommes du Sud contre les épiciers dm Nord ; encore n’a-t-il pas obtenu partout la considération qu’il mérite. Il était brigadier-général dans l’armée confédérée, où, voyant les choses aller à la diable, il s’est mis en tête d’offrir des conseils à ce « pauvre Lee, » qui n’a pas voulu l’écouter, ce qui fait qu’il a dû donner sa démission. Comme Henri V de France n’a pas jugé à propos d’entrer en campagne pour revendiquer sa couronne, il s’en va maintenant proposer ses services au seul roi qui reste en Europe, à Charles VII d’Espagne. Ne lui parlez plus de l’armée anglaise depuis qu’elle est commandée par des décrotteurs devenus officiers à la suite d’un examen ridicule. Ne lui parlez même pas de Londres, où la société se compose aujourd’hui de maîtres d’école libres penseurs et de jeunes femmes radicales, où l’on court le risque, quand on entre chez le coiffeur, d’avoir les cheveux coupés par un volontaire de six pieds et à l’apparence martiale, qui, tout en faisant sa besogne, vous parle de Darwin et de l’évolution. On s’exilerait à moins, il faut en convenir, mais les idées voyagent si vite que le capitaine Cameron pourrait bien les retrouver sous une autre forme la première fois qu’il confiera sa tête aux barbiers espagnols.

Quant au malencontreux perruquier évolutionniste entrevu par le chevalier errant, il joue un rôle considérable dans le joli roman qui porte le titre un peu prétentieux de Dear Lady Dindain. Il y représente les ambitions sociales des classes inférieures avec ce qu’elles ont de pernicieux lorsqu’elles fermentent dans un esprit sans équilibre. Nathaniel Cramp est le fils d’une, pauvre veuve qui s’est donné beaucoup de mal pour faire de lui l’apprenti du « professeur de coiffure » Carpetts. Rien ne l’empêcherait de s’établir un jour à son propre compte, si ce n’était que les livres et les conférences lui ont tourné la tête. Son intelligence a pris une nourriture qu’elle ne pouvait supporter, et Tennyson, Darwin, Carlyle et Stuart Mill, en se mélangeant dans sa cervelle, y ont mis, au lieu de vraie science ou de vraie poésie, le dégoût de son métier. Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut, sous son uniforme vert foncé die volontaire, aller à la parade dans Hyde Park. Alors seulement, oubliant ses viles occupations, il se sent héroïque et vraiment homme. Aussi n’a-t-il qu’un désir, qui est de quitter son patron et sa boutique.

« — Mère, dit-il un jour à la veuve, ne vous y trompez pas : je ne prendrai jamais cet état.

« — Vraiment, Nat ? Bonté divine ! pourquoi pas, mon chéri ?

« — Parce que ce n’est pas là un état convenable quand on a conscience d’être un homme, l’ai bien pu m’y résigner pour quelque temps, mais pas pour toujours. Vivons-nous donc à une époque où un homme, — un homme ! — doive employer son existence à coiffer les têtes d’un tas de femmes ?

« — Sont-elles, bien ennuyeuses, cher Nat, bien difficile à contenter, et tout ce qui s’ensuit ?

« — Qui donc, mère ?

« — Les dames, celles qui viennent se faire arranger les cheveux. Il ne faut pas y faire attention, Nat ; vous savez, elles sont toutes les mêmes. « — Oh ! ce n’est pas cela. Ce détail m’est indifférent. C’est le métier que je hais et que je planterai là. Je ne suis pas fait pour cela. Mère, sommes-nous à un moment où un homme avec des sentimens, une âme et des aspirations qui n’en finissent pas, soit réduit à couper les cheveux aux gens ?

« — Mais, Nat, reprit la mère alarmée devant ces indices de rébellion, il faut bien que quelqu’un le fasse.

« — S’en charge qui voudra ; assez d’imbéciles ne sont bons qu’à cela. Mère, votre fils est né pour quelque chose de mieux. Nous vivons dans un grand siècle, mère.

« — Oui, mon ami.

« — Un siècle de progrès et de science. Le vieux monde a pris feu, mère, s’écria Nat avec ardeur, empruntant à Carlyle quelques mots qui s’étaient profondément imprimés dans sa mémoire.

« — Bonté du ciel ! murmura Mrs Cramp.

« — Un nouvel ordre de choses approche, et le sacerdoce de la grandeur va réclamer son tour. Qu’est-ce que les rangs et les classes en comparaison de l’immensité ? Le credo du monde nouveau, c’est l’évolution et la fraternité de l’homme. »

L’égalité, ou du moins un état social où tout le monde sera gentleman, voilà le rêve de Nathaniel Cramp. Pour en hâter la réalisation non moins que pour satisfaire sa vanité, il s’est joint aux fidèles qui sont en train de fonder la religion de l’avenir. L’église de l’avenir est encore dans la période de l’enfance, et déjà le schisme la menace. Quelques-uns de ses membres estiment que, pour en faire partie, il faut commencer par rejeter tous les articles de foi des anciennes églises, tandis que les autres veulent qu’elle tende les bras à tout le monde. Après tout, disent ces derniers, un homme qui a le malheur de croire à la vie future ne doit pas, par cela même, être mis à la porte, d’autant plus que ce n’est pas toujours sa faute. Il peut avoir été mal élevé, et puis il n’est pas impossible qu’il se repente. C’est sur cette question que la congrégation se divisera probablement. En attendant, le culte se célèbre tous les dimanches dans une petite salle, occupée pendant la semaine par une école de danse. L’auditoire se compose d’ouvriers et de femmes âgées, et les sermons ont généralement pour objet de vouer à l’exécration toutes les institutions politiques ou religieuses qui existent. Mais ici encore l’égalité n’est qu’un vain mot. La salle se vide quand le pauvre Cramp lit péniblement son manuscrit à la tribune, alors qu’une simple jeune fille a su passionner ses auditeurs en leur exposant sa foi profonde dans le bonheur qu’on éprouve quand on est débarrassé de toute espèce de foi, et en leur exposant le dogme principal de l’église de l’avenir, qui consiste à n’en plus avoir d’aucune sorte. Ce n’est pas tout encore. La patronnesse du culte nouveau se garde bien d’inviter à ses soirées le conférencier malheureux, et de tous les griefs de Nathaniel Cramp contre la société, ce n’est pas là le moins cruel.

Herbert Blanchet est aussi un mécontent et d’un genre particulier. On sait qu’une nouvelle école de poésie, de peinture et de critique s’est fondée en Angleterre dans ces dernières années, ayant à sa tête des hommes de talent auxquels on ne saurait guère reprocher que leurs disciples. Pour ceux-ci l’art n’est, suivant l’expression de l’un d’entre eux, qu’une pure « sensualité ; » dès qu’il admet quelque chose de moral ou d’intellectuel, il se dégrade et déchoit. Cette doctrine a produit des chefs-d’œuvre d’incohérence devant lesquels il est bien difficile de garder son sérieux. Un peu de noir ou de bleu jeté au hasard sur une toile et décoré du titre de nocturne s’est appelé l’art de l’avenir ; une phraséologie digne d’un buveur d’opium a pris le nom de haute critique, et le choix harmonieux des périodes, sans aucune considération pour le sens des mots, est devenu l’unique préoccupation du poète. Il paraît qu’avec un peu d’habileté dans ce genre d’exercices il n’est pas impossible de trouver, soit des acheteurs soit des lecteurs enthousiastes ou qui feignent de l’être. C’est à cette école que se rattache le rimeur dont M. Mac Carthy a tracé, dans Miss Misanthrope, l’amusante physionomie.

Herbert Blanchet et la petite église dont il fait partie ont encore raffiné sur les théories mises à la mode par les préraphaélites. Laissant aux arriérés l’amour de la nature avec l’étude des passions humaines, ces nouveaux artistes se concentrent en eux-mêmes : ils regardent dans leurs cœurs, et cela leur suffit. Ils ne se soucient même pas de la réputation. Qu’est-ce que la gloire ? La vulgarité rendue immortelle, rien de plus. Aussi Herbert Blanchet et ses pareils se gardent-ils bien de rien publier. D’abord parce qu’aucun éditeur jouissant de sa raison ne voudrait imprimer leurs ouvrages, ensuite parce que le public ne les comprendrait pas. D’ailleurs le véritable artiste n’a pas de public. Il compose pour sa propre satisfaction et pour celle des trois ou quatre initiés qui peuvent le goûter, ayant mis de côté tous les préjugés sur lesquels a vécu jusqu’à présent une esthétique surannée. Le premier article de la constitution de la secte, c’est de croire profondément au génie de chacun de ses membres, et le second, c’est de mépriser le monde, ses habitudes, ses goûts et ses théories esthétiques. Quant à l’art, la secte n’en reconnaît qu’un, le sien. Herbert Blanchet, par exemple, n’a jamais lu Shakspeare et considère Byron comme au-dessous de toute critiqué. Il a composé un chapelet de petits poèmes, dont la principale particularité est de unir juste au moment où l’on pourrait croire qu’ils vont vraiment commencer. Quand l’auteur veut bien les lire à un cercle d’amis, il faut au préalable que les lampes soient allumées ; ses vers réclament un certain cadre et ne sont pas faits pour le jour. Il faut encore que les auditeurs suspendent leur approbation jusqu’à la dernière ligne, vu que l’impression doit résulter de l’ensemble. Enfin le poète demande l’autorisation de se retirer après avoir fini sa lecture sans remplir les formalités ordinaires de la bienséance, sans même prononcer une seule parole. Lorsque ces conditions ont été scrupuleusement observées, les poésies d’Herbert Blanchet ne laissent pas de produire un certain effet sur l’auditoire ahuri par l’étrangeté funèbre de la mise en scène.

M. Mac-Carthy est, on s’en aperçoit, un satirique, mais un satirique sans amertume. Il n’a pas, pour les personnages qu’il a crées ou simplement photographiés, l’aversion de certains auteurs à l’égard de leurs héros. Il ne vous prend pas à part pour vous faire remarquer leur scélératesse ou leur vanité ; ni pour vous faire observer qu’ils sont encore plus laids au fond qu’ils ne le paraissent à la surface. Il se contente de les faire poser devant lui, et, le sourire aux lèvres, il est le premier à s’amuser de leurs faiblesses, de leurs ridicules et de leurs prétentions. Comme il est fort éloigné de penser que tout soit pour le mieux dans la meilleure Angleterre possible, il ne cache pas sa sympathie pour ceux qui s’y trouvent mal, et d’autre part il ne sait pas mauvais gré à ceux qui, grâce à leur fortune ou à leur tempérament, s’y trouvent encore assez bien. Il n’a pas de mépris pour les gens habiles qui, ayant su faire leur chemin, ont pour le succès le culte de la reconnaissance, mais sa commisération se porte plus volontiers sur ceux qui n’ont pas réussi dans ce monde, ou bien encore sur les âmes charitables dont le rêve constant est d’améliorer le sort de leurs semblables. Il ne se dissimule pas que Mrs Seagraves a reçu du ciel une médiocre intelligence et de ses parens une éducation assez incomplète. Pourquoi en voudrait-il à cette aimable personne qui fait tout ce qu’elle peut, sans y parvenir, pour être une femme utile et sérieuse ? Mrs Seagraves a longtemps cherché son rôle dans ce monde. Elle a donné dans tous les goûts capricieux de la mode. Elle a collectionné toutes les curiosités imaginables, depuis les prétendus vieux maîtres jusqu’aux éventails du Japon. Elle a passé de la photographie aux timbres-poste, des gravures aux vélocipèdes, et de la vieille porcelaine au spiritisme, dépensant dans ces diverses poursuites une énergie dont on trouve à chaque pas les monumens dans sa maison transformée en musée universel. Maintenant elle se fait la patronne de toutes les idées nouvelles, même les plus contradictoires : il lui suffit qu’elles soient avancées. Elle est ou plutôt elle voudrait être familière avec tous les problèmes de l’esprit humain, avec toutes les questions d’où dépend l’avenir des sociétés. C’est là un nouvel idéal féminin mis en honneur par les écrivains et destiné à remplacer les types usés de la génération précédente. A la femme passionnée et romanesque a succédé la femme sérieuse. Personne ne saurait dire combien de temps elle durera, car il en est de ces créations comme des chapeaux de l’année prochaine, dont nul mortel n’oserait prédire la forme. Il faut donc se hâter de la contempler pendant qu’elle existe encore. Mrs Seagraves reçoit dans son salon une foule de gens qu’on ne rencontre jamais nulle part ailleurs et qui tous ont fait quelque chose, d’original, de remarquable, ou au moins de ridicule. Au milieu de cette société bigarrée, la maîtresse du logis cherche à tirer du chaos des opinions les plus opposées une harmonie qui ne se dégage qu’imparfaitement. L’ardent désir de ne blesser personne lui fait commettre les confusions les plus singulières, et la seconde partie de ses phrases ne manque jamais de contredire la première.

« Mrs Seagraves avait des cheveux jaunes tirant sur le rouge et qui, retombant sur son front en broussaille, témoignaient d’une négligence pleine de travail. Sa taille, était-ce l’effet de l’art ou la volonté de la nature ? commençait immédiatement sous les bras, et sa longue robe pendait de la ceinture au talon. Autant qu’on en pouvait juger, Mrs Seagraves paraissait, en fait de jupons, avoir restreint son costume au minimum, et le vêtement vert sombre qui couvrait la maigreur de sa forme allongée ressemblait plutôt à une gaine qu’à une draperie. Elle inclinait habituellement la tète en parlant, et ses yeux restaient à demi voilés par leurs languissantes paupières.

« — Isabelle, lui dit son frère, laissez-moi vous présenter mon jeune ami Pembroke, dont je vous ai souvent parlé. Pembroke, ma sœur est une femme aux vues avancées.

« — Que faut-il entendre par là ? demanda Pembroke.

« — Oh ! répondit Mrs Seagraves, vous le savez bien ; ce sont des opinions sans étroitesse, sans limites, libres. Plus de conventions gênantes, plus d’asservissement aux contraintes et aux lois du monde. Je ne veux pas dire qu’il faut secouer toute espèce de règle ; non, cela ne conviendrait pas, et je serais la dernière à l’approuver ; cependant…

« — Un grand homme n’a-t-il pas dit que c’est seulement dans la loi que l’esprit trouve la liberté ?

« — Vraiment ? oh ! voilà qui est exquis, J’aime ce mot… sans toutefois qu’il me plaise complètement. Il nous faut une loi, naturellement, non pas une loi étroite, mais une loi libre. Voyez-vous, a grande difficulté, c’est de concilier la liberté et la loi. Avec la loi de la liberté, le problème est résolu. Voilà ce que voulait dire votre grand homme. Il faut que vous me retrouviez son nom.

« — Je crois que c’était Goethe, dit Pembroke.

« — Goethe ! comme cela lui ressemble, n’est-ce pas ? J’aime tant Goethe ; du moins je l’aimais tant autrefois, car maintenant je ne peux plus le souffrir. C’est-à-dire, vous comprenez, je l’aime comme nous l’aimons tous, mais je ne crois plus en lui. Un esprit conservateur, étroit,.. non, peut-être ne devrais-je pas me servir de ce terme, mais étroit pour lui, en comparaison de ce qu’il aurait dû être. J’ai tout à fait abandonné la philosophie allemande de cette époque. Nous sommes si avances aujourd’hui ! »

Et ainsi, dans son salon, où de « délicieux athées » dont elle ne peut s’empêcher de déplorer les opinions, coudoient de « charmans jeunes hommes » qui ont voulu brûler Paris, Mrs Seagraves se tourmente, pour le plus grand bien de l’avenir, à concilier des antinomies.

Tandis qu’indépendante et riche, elle joue avec des mots qu’elle ne comprend pas, d’autres, passant de la théorie à l’action, essaient de mettre en pratique les idées nouvelles et de reconstruire sur des bases plus solides l’édifice vermoulu de la société. Miss Sybil Jansen ne se contente pas de penser que le moment est venu pour la femme de réclamer ses droits méconnus, elle éprouve le besoin d’agir et de proclamer au monde, du haut de la tribune, le dogme de l’égalité des sexes. Deux ou trois petits journaux de banlieue ont eu le tort de louer son éloquence, aussi creuse que passionnée, et la pauvre fille se croit une mission. Peut-être cette mission changerait-elle de nature si l’un de ses auditeurs voulait bien tourner sur elle des regards plus tendres que ceux de la simple amitié ; car Sybil n’est pas une énergumène : elle a toutes les qualités d’une ménagère ; elle sait préparer le thé avec le soin que réclame cette délicate opération, et dans le triste intérieur où, près d’une mère séparée de son mari, elle abrite ses rêves de transformation sociale et sa pauvreté, rien ne décèlerait son apostolat si l’on n’apercevait sur la table le cahier dans lequel elle a collé les articles, trop enthousiastes pour être sincères, où le Champion de la femme et la Trompette de Putney ont salué sa venue. Ici encore l’ironie de M. Mac-Carthy se tempère d’une pitié communicative. On ne peut s’empêcher de plaindre la jeune et jolie prêtresse qui porte, elle aussi, dans l’âme ce petit signe auquel un poète grec assure qu’il reconnaît les amoureux.
II

Miss Frances Power Cobbe, dans une des conférences récemment publiées par elle [2], se plaint amèrement de la façon cavalière dont la question de la femme est traitée au parlement anglais. Elle compare les facéties auxquelles est exposé son sexe toutes les fois qu’il s’agit de discuter ses droits, à cette récréation, fort en honneur dans l’ancienne Angleterre, qui consistait à cingler de coups de fouet un ours aveugle et incapable de prendre sa revanche, vu qu’il était enchaîné. La comparaison manque peut-être de justesse, au moins dans l’un de ses termes ; elle ne peut en aucun cas s’appliquer à M. Mac-Carthy. Le brillant romancier n’est pas de ceux qui renvoient dédaigneusement la jeune fille et la mère de famille aux soins du ménage, en leur défendant, avec les hautes pensées dont parle Wordsworth, les jouissances de l’esprit et les raffinemens de l’éducation intellectuelle. Sa satire ne vise que l’exagération des sentiments et de la culture, et il en vient à conclure, comme miss Cobbe elle-même, que, pour la femme, les devoirs personnels ne doivent jamais être sacrifiés aux devoirs sociaux. Mais, avant tout, M. Mac-Carthy fait sans parti-pris son métier de romancier. Il n’écrit pas pour exposer des théories audacieuses ou nouvelles. Si la condition de la femme dans la société moderne l’intéresse, elle ne le préoccupe pas exclusivement ; et comme il ne cherche pas à résoudre par une formule toute faite les difficultés qu’elle soulève, il éprouve, au jeu des passions et des caractères, la curiosité d’un observateur impartial, pour ne pas dire un peu sceptique.

C’est dans Donna Quixote que ce plaisir délicat a trouvé son expression la plus heureuse. C’est là que viennent se rencontrer, au milieu d’une intrigue animée sans être invraisemblable, quelques-unes des figures les plus attrayantes que l’auteur ait entrevues dans une société riche en originaux. Le roman tient presque en entier dans le récit des expériences d’une jeune femme qui a voulu faire le bien sans avoir égard aux convenances, aux usages et aux préjugés du monde, sans prendre d’autre règle de conduite que les impulsions d’un cœur débordant de bienveillance pour tout ce qui est généreux, pauvre, fier et persécuté. Gabrielle Ronalds a épousé par pitié un mourant qui a survécu trois jours à son mariage. La voilà veuve à vingt ans, avec la responsabilité d’une fortune qu’elle doit garder pour obéir aux dernières volontés du pauvre garçon qui l’aimait et qu’elle n’aurait jamais pu aimer. Que fera-t-elle de cet argent ? que fera-t-elle de sa vie ? Dans sa petite maison perdue derrière les arbres d’un des grands parcs de Londres, à quoi consacrera-t-elle son temps ? Elle n’est pas une de ces personnes dont la charité systématique trouve son emploi dans un comité de bienfaisance ni dans une association de dames patronnesses. Son caractère se plierait mal à cette discipline, et sa sympathie veut s’exercer avec plus d’indépendance. Jeune fille, elle pensait comme Hamlet que le monde est sorti de ses gonds et se croyait appelée à le remettre en place. Allant de l’ivrogne qu’elle cherchait à convaincre de sa folie aux petits joueurs d’orgues et aux bouquetières déguenillées, elle étendait sur toutes les infortunes une pitié que les souffrances pittoresques n’étaient pas seules capables d’émouvoir. En devenant par commisération aussi Mrs Vanthorpe, elle n’a fait qu’accepter une charge de plus. Mais par où commencer son œuvre ? Comment faire honneur à l’engagement qu’elle a pris au chevet de son jeune époux ? Quel but se proposer afin de pouvoir se rendre un jour le témoignage de n’avoir pas vécu en vain ? Ses premières tentatives ne sont pas très heureuses, et, avec les meilleures intentions du monde, il lui arrive de faire tout le contraire de ce qu’elle avait rêvé.

Au fond d’une vieille masure habitée par des gens de toute sorte, elle a découvert un de ces ouvriers qui sont bien près d’être des artistes, et l’a chargé de quelques réparations. Robert Charlton, forcé par son métier d’avoir toujours dans ses mains délicates des objets de luxe, n’a pris à ce contact qu’un profond sentiment d’envie à l’égard de ceux qui sont d’une condition supérieure à la sienne. Persuadé que le sort s’est rendu coupable à son endroit de la plus criante injustice en ne faisant pas de lui un gentleman, il en est arrivé à se considérer comme un génie à qui le monde refuse sa place légitime. L’ouvrage même où il excelle, il affecte de le mépriser tout en restant très vain de l’habileté qu’il y déploie, et il passe le meilleur de son temps à se ronger le cœur en regardant sans cesse au-dessus de lui. Les grandes dames qui parfois viennent s’asseoir à son établi pour surveiller son travail l’irritent par leur familiarité, où il voit justement une preuve cruelle de l’infériorité de sa position, et, derrière la bienveillance qu’elles lui témoignent, il soupçonne toujours une secrète intention de patronage qui le met en fureur. Gabrielle, dans son horreur des distinctions sociales, a traité en ami l’intelligent ouvrier et sa compagne, la gentille Janet, dont il n’est pas digne. Elle s’est dit qu’à force de prévenances elle se ferait pardonner sa modeste voiture, sa robe de soie et son élégance naturelle. Elle ne réussit qu’à rendre plus amères les comparaisons que sa présence fait naître dans l’âme malade de Charlton, loin de le ramener à ce contentement qui, suivant le proverbe, passe richesse. Le malheureux, s’enfonçant de plus en plus dans sa jalousie, finira par le suicide après avoir commencé par la trahison et la calomnie.

Une femme qui passe pour secourir les infortunes et redresser les torts ne manque ordinairement pas de clients, surtout quand elle est jeune, belle et veuve. Aussi Gabrielle Vanthorpe, dont la bienfaisance n’a pas de spécialité, se voit-elle bientôt beaucoup de besogne sur les bras. Artistes méconnus par le public, fonctionnaires oubliés par un gouvernement ingrat se rencontrent à sa porte avec des solliciteurs d’un genre plus intime, avec des prétendans qu’encouragent ses manières cordiales et la sympathie universelle qui se dégage de toute sa personne. Voici d’abord miss Elvin, cantatrice de grand avenir, à en croire son frère, le professeur d’escrime, et qui plongera l’Europe dans l’extase si seulement on lui donne l’occasion d’ouvrir la bouche. Gabrielle accueille la victime de la conspiration du silence, lui fournit le moyen de produire en public une voix dont l’énergie formidable fait vibrer les bobèches des chandeliers et frissonner les feuillets des cahiers de musique, et miss Elvin, invitée pour un jour, s’installe pour des semaines chez sa protectrice, qu’elle paiera de son hospitalité par la malveillance et l’espionnage.

Ce n’est pas précisément à la générosité de Gabrielle que Claudia Lemuel s’adresse. Quand on a pour mère une femme qui, vêtue en homme, a traversé l’Amérique du Lac supérieur au cap Horn et qui s’apprête à pousser par terre jusqu’au cap de Bonne-Espérance, en prenant Alger pour point de départ, on est peut-être excusable de mettre sa gloire dans un autre ordre d’occupations. Si Mrs Lemuel croit que sa mission ici-bas est de traverser toms les continens d’une extrémité à l’autre, en droite ligne, pour montrer ce que peut faire une pauvre femme, sa fille a donné pour but à sa vie l’enseignement de ses semblables. Il n’est question ici ni de conférences publiques ni d’écoles du dimanche, mais de simples conversations où Claudia Lemuel expose ses idées et sa foi à quelques personnes de bonne volonté parmi lesquelles elle voudrait bien enrôler Gabrielle. Cette foi n’est autre chose que le pessimisme de Schopenhauer, mieux interprété et corrigé. Il faut avouer en effet que le philosophe de Francfort s’est montré complètement incapable d’apprécier la place de la femme dans le grand développement de l’univers. Touchée par l’air convaincu de Claudia Lemuel et curieuse de s’instruire dans l’art de vivre suivant les lois de la raison, l’héroïne de M. Mac-Carthy a rendu visite à la nouvelle Hypatie. Le logement est modeste, et tout y est conforme au principe du vrai. Ni peinture, ni vernis, ni tapis, ni housses, ni aucune imitation de quoi que ce soit, parce que ce sont là des déguise-mens, et tous les meubles en sapin, parce que la beauté n’est que l’utilité. Le petit cénacle philosophique se compose d’une douzaine de femmes et de jeunes filles de tout âge, depuis seize ans jusqu’à soixante ans, bien mises pour la plupart et n’offrant aucun de ces traits qui prêtent à la caricature. Il présente ceci de remarquable, que la divergence des opinions y est tolérée, comme on peut s’en convaincre par le récit de la séance à laquelle assiste Gabrielle.

« Claudia présenta successivement chacune de ses visiteuses à Mrs Vanthorpe, en les appelant par leur nom de baptême, ne faisant d’exception que pour Gabrielle elle-même, qui, pouvait-on supposer, n’avait pas encore été amenée à connaître que toute adjonction de titre de politesse est contraire à la vérité.

« — Mon amie Letitia Roberts. Letitia est la célèbre poétesse, l’auteur d’Alcyone, ou le Soleil central. C’est un poème métaphysique. Vous l’avez lu peut-être.

« — Pas encore, répondit Gabrielle.

« — Je vous en enverrai un exemplaire, si vous le permettez, dit la poétesse.

« C’était une grande femme, d’un certain âge, et qui conquit aussitôt le cœur de Gabrielle par la simplicité de son costume noir.

« — Elisabeth Eagle, dit Claudia en introduisant une jolie fille dont le jeune visage faisait contraste avec les boucles de cheveux en tire-bouchons qui l’encadraient à la vieille mode. Elisabeth a publié une série de Lettres remarquables sur la nouvelle économie politique. Le nom de Barbara Severance vous est sans doute familier ? Elle édite la Dissection religieuse, un journal mensuel destiné à montrer la fausseté radicale de toutes les confessions religieuses acceptées jusqu’ici par les hommes. C’est dans la Dissection religieuse que parurent les Lettres d’Elisabeth sous le titre d’Évangile politique pour les vrais hommes.

« Quand nous parlons des hommes, nous entendons naturellement par là les femmes aussi, dit en manière d’explication l’éditeur de la Dissection religieuse. C’était une petite femme grassouillette de quarante-cinq ans environ, aux yeux brillans, au visage rayonnant de bonté, justement la sorte de personne dont les enfans attendent instinctivement du pain avec beaucoup de confitures.

« — Naturellement, dit Gabrielle. « — Je suis heureuse de ce « naturellement » qui vient du cœur, reprit Barbara Severance. Les femmes du monde n’ont pas toujours les mêmes vues que nous.

« — Je ne vais pas beaucoup dans le monde, mais je ne vois point quelle objection on pourrait vous faire.

« — Nous n’admettons, dit Barbara Severance, aucune différence entre l’homme et la femme. Pour ma part du moins, je n’en admets aucune, et je nie que la nature nous autorise à le faire. Je vois mon amie Sara Crossley secouer la tête. Je sais que ce n’est pas son sentiment. Elle croit que l’homme est un animal inférieur, imparfait ou incomplet, destiné, avec le temps, à disparaître. Or je n’admets pas que la nature produise des imperfections.

« — Permettez-moi un mot à ce sujet, Barbara, dit une autre dame qui parlait d’une voix douce et monotone. Je nie absolument l’existence de la nature. Qu’est-ce que la nature selon vous ?

« — La nature est un gaz, s’écria une jeune fille qui était toute petite avec des yeux ronds.

« — La nature, dit alors Claudia, me semble être un mouvement. Il est bien entendu que je parle par métaphore pour me faire comprendre. Le mouvement de l’imparfait pour arriver au parfait, voilà ma définition de la nature.

« — Ne feriez-vous pas mieux de l’appeler une tendance ? demanda doucement une autre dame élégante et svelte.

« — Ce serait peut-être, en effet, une manière plus claire d’exprimer l’idée que vous et moi nous avons dans l’esprit, répondit Claudia. J’accepte avec plaisir votre correction, Sophie.

« — Ce n’est pas une correction, Claudia, reprit la dame à la voix douce. Je ne me permettrais pas de reprendre Claudia Lemuel. Je connais trop bien pour cela ma position intellectuelle. Il me semble seulement que d’après vous la nature serait une tendance plutôt qu’un mouvement.

« Gabrielle ne s’aperçut pas que ses idées sur les rapports de l’homme avec ce qui l’environne fussent très éclaircies par la supposition qui faisait de la nature une tendance plutôt qu’une force ; mais il était évident que ce compromis écartait toute difficulté pour les belles philosophes réunies autour d’elle, et elle fut bien aise de voir l’accord s’établir si vite sur la question.

« — Il ne nous reste rien de mieux à faire, dit alors Tune des dames, que de demander à Claudia ce qu’elle pense au sujet de la nature considérée comme tendance. »

La dissertation de Claudia Lemuel ne jette pas beaucoup de lumière dans l’esprit de Gabrielle, qui se retire assez désappointée. En regardant par la portière de son coupé, elle voit aux mains d’un petit mendiant une souris blanche. L’animal faisait tourner la roue de sa cage avec une énergie désespérée, mais sans avancer. « Est-ce là, se dit la jeune femme, l’image de toute philosophie, celle du passé comme celle de l’avenir ? »

En attendant que la régénération de la société s’opère par la femme et qu’un nouvel univers se reforme sur les ruines de l’ancien d’une façon que Schopenhauer n’avait pas prévue, Gabrielle Vanthorpe continue à prendre parti pour le faible contre le fort, à défier les convenances mondaines et à commettre une infinité d’imprudences non moins désagréables pour elle-même que dangereuses pour les autres. Elle n’a pas toujours affaire à des êtres aussi désintéressés et aussi chimériques que miss Lemuel. Une belle-sœur lui arrive un matin d’Amérique, réclamant son affection dans un langage plus dramatique que grammatical. Les manières de la nouvelle veuve n’indiquent pas une origine très aristocratique, mais cette parente est malheureuse, elle est veuve : cela suffit à Gabrielle. Épousée jadis pour une beauté qui réclame aujourd’hui des soins minutieux, Pauline Vanthorpe est une aventurière de bas étage. L’argot des tavernes de Londres, où elle a passé sa jeunesse comme servante, se combine dans sa bouche avec l’idiome épicé des bar- rooms de la Nouvelle-Orléans, où Philippe Vanthorpe s’est laissé, pour son malheur, séduire par ses charmes. Maintenant elle vient exiger sa place dans la famille de son mari, bien résolue, si on ne la lui accorde pas de bonne grâce, à faire de l’esclandre. Elle n’a pas de peine à mettre dans ses intérêts son « amour de belle-sœur. » Moins heureuse avec le reste de la famille, elle aura l’effronterie de généraliser sa cause, d’en appeler, dans des meetings, au sentiment de loyauté inhérent à la race anglaise et d’inscrire sur sa bannière la revendication des droite de la femme. Puis, lasse de ce rôle qui ne lui rapporte que des applaudissemens, elle ourdira contre Gabrielle, dont elle est jalouse, une trame odieuse. Elle se fera passer, sans se soucier de l’inconséquence, pour la femme d’un jeune homme qu’elle a connu en Amérique et retrouvé dans le salon de sa belle-sœur. Il ne restait en effet à Gabrielle qu’une imprudence à commettre, et elle l’a commise. Tandis que les uns lui demandaient son temps ou son argent, les autres le sacrifice de ses goûts et de ses croyances, tous son intérêt ou sa pitié, elle a rencontré quelqu’un qui ne lui demandait rien, et elle lui a tout donné.

Clarkson Fielding n’est ni un mécontent ni un déclassé : il a d’autres titres à l’attention de la jeune femme. Fils cadet et d’humeur indépendante, il s’est expatrié de bonne heure pour chercher fortune au loin. Revenu d’Amérique avec plus d’argent qu’il n’en faut à son ambition et sans aucune des habitudes qui accompagnent les spéculations heureuses, il vit à l’écart, selon le caprice du moment, dans une indifférence absolue des conventions que le monde impose. Ce n’est pas un misanthrope, mais plutôt un humoriste, qui, n’ayant pas besoin de la société, peut se donner le rare plaisir d’agir et de penser autrement qu’elle, de prendre en pitié tout ce qu’elle admire, et de garder son admiration pour ce qu’elle dédaigne. Lorsque Gabrielle l’a rencontré, Fielding venait justement d’entreprendre sur le vif une expérience philosophique. Il s’était logé dans une maison d’ouvriers et, bienfaiteur anonyme de ménages dans l’embarras ou de petits employés sans ressources, il jetait un rayon de gaîté sur la triste demeure. Un jour, pour rendre service à son voisin absent, il a ouvert la porte à Gabrielle, et cette gracieuse apparition l’a laissé tout rêveur. L’exercice de la charité, dans de certaines conditions, présente quelquefois des dangers, et c’est être téméraire, quand on est femme, que de prendre pour confident et pour collaborateur un homme jeune, spirituel et généreux. Le jour où Gabrielle Vanthorpe s’aperçoit de cette vérité, il est trop tard pour réparer le mal. D’ailleurs, en est-ce bien un, et le rôle que cherchait donna Quixote n’est-il pas tout tracé devant elle dans un heureux mariage ?

M. Mac-Carthy, — la conclusion de Donna Quixote le prouve suffisamment, — est un adversaire déclaré de ce qu’on appelle l’émancipation de la femme. Il n’ignore pas cependant qu’en Angleterre, plus peut-être que partout ailleurs, les jeunes filles se plaignent de leur inutilité dans l’organisation sociale, et, comme la femme de l’Ancien-Testament, sont souvent tentées de se demander à quoi leur sert la vie. L’avenir qui se déroule au sortir de la pension devant les plus heureuses perd bientôt tout son attrait à leurs yeux. Passer sa matinée à écrire des lettres, à élever des oiseaux ou à cultiver des fleurs, s’habiller pour le lunch, faire des visites ou parcourir des magasins, se remettre à table pour le thé de l’après-midi, changer de toilette au moment du dîner et consacrer sa soirée à ces plaisirs sans lesquels, suivant un homme d’esprit, la vie serait encore assez tolérable, voilà certainement une brillante existence, mais il paraît qu’on finit par s’en lasser et qu’il arrive un instant où elle ne suffit plus à remplir le cœur ni l’imagination. L’ennui naît alors avec le besoin d’une activité moins frivole. Quant à celles qui, n’ayant pas la fortune, n’ont ni chevaux ni voitures, ni distractions coûteuses à leur disposition, pour s’ennuyer autrement elles ne s’ennuient pas moins. De là les rêves de régénération sociale, les essais de nouvelles religions et de nouvelles philosophies. De là les miss Jansen et les Claudia Lemuel. Le remède serait-il dans la participation des femmes aux affaires publiques ? M. Mac-Carthy n’a pas l’air de le croire. Si ses romans ont une morale, c’est que la femme doit rester au foyer domestique et chercher le bonheur dans l’accomplissement des devoirs de famille. Toutes les héroïnes de l’auteur se résignent à mettre en pratique cette leçon, qu’elles soient avides d’idéal, comme miss Misanthrope, ou d’indépendance comme dear Lady Disdain, ou passionnées pour la justice comme donna Quixote, et aucune ne s’en repent. Il n’y arien là sans doute de bien nouveau ; aussi M. Mac-Carthy ne le donne-t-il pas comme tel. Il laisse à entendre seulement que c’est encore ce que les hommes et les femmes ont trouvé de mieux. Au reste, l’aimable écrivain ne se pique pas, tant s’en faut, d’être un réformateur. Il se contente de faire d’une main légère la satire des goûts, des caprices et des folies du jour, en montrant au lecteur des personnages qui soient réels et qui ne craignent pas d’être divertissans. Il n’appartient pas à l’école nouvelle qui, sous prétexte d’étudier de plus près l’humanité, disserte au lieu de raconter et dissèque au lieu de peindre. Il ne croit pas que le premier mérite d’une œuvre d’imagination soit d’être ennuyeuse pour la plus grande gloire de la vraisemblance. Avec lui point de surprise désagréable. Homme de bonne compagnie, il écrit pour les gens honnêtes, et, lettré, c’est aux délicats qu’il s’adresse. Faut-il maintenant lui reprocher d’avoir dessiné des travers passagers plutôt que des caractères ? Peut-être répondrait-il que, si le roman est, comme on le dit, condamné par sa nature même à vieillir plus vite que toute autre forme de littérature, le meilleur moyen pour le romancier d’assurer quelque durée à son œuvre, c’est de lui donner un intérêt historique, en cherchant à reproduire avec fidélité les traits fugitifs du spectacle que lui présente la société de son temps.


LEON BOUCHER.

  1. A History of our own times, 4 vol.
  2. The Duties of Women : a course of Lectures, by Frances Power Cobbe, London ; Williams.