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Les Nuits attiques/Livre IV

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Traduction par Chaumont, Flambart et Buisson.
Texte établi par Charpentier et Blanchet, Garnier (Volume 1p. 197-240).


LIVRE QUATRIÈME



I. Récit d’un entretien à la manière de Socrate que le philosophe Favorinus eut avec un grammairien plein de jactance. Citation, amenée dans la conversation, d’un passage de Q. Sccvola, où ce dernier donne du mot penus une définition qui n’a paru ni juste ni complète.


Un jour qu’une foule de personnes de tout rang attendaient, dans le vestibule du palais Palatin, le moment de saluer César, un grammairien, au milieu d’un groupe de savants où se trouvait le philosophe Favorinus, se mit à débiter, en vrai pédant d’école, de savantes niaiseries sur les genres et les cas des noms, fronçant le sourcil et donnant à sa voix et à son maintien une gravité qui. l’eût fait prendre pour un interprète des oracles de la Sibylle. Tout à coup, s’adressant à Favorinus, quoiqu’il le connût fort peu : « Quant au mot penns, provisions de ménage, dit-il, on lui a donné aussi différents genres, on l’a décliné de plusieurs manières ; car les anciens ont dit hoc penus, hœc-penus et au génitif, peni, penenris, peniteris, penoris. Remarquons encore que le mot mundus, toilette, parure, qui est du masculin partout ailleurs, est du neutre dans les vers suivants de la seizième satire de Lucilius :

Legavit quidam uxori mundum omne penumque.
Quid mundum ? quid non ? nam quis dijudicet istuc?

Un mari légua à sa femme tout son mundum et tout son penus. Mais ce mundum, qu'est-ce ? et que n'est-ce pas ? Car qui peut déterminer cela ?

Et notre homme de continuer d'étaler sa science, et d'étourdir tout le monde de témoignages et de citations. Enfin, ennuyé de cette jactance, Favorinus l'interrompit d'un ton calme : « Illustre professeur, dont j'ignore le nom, lui dit-il, tu viens de nous apprendre beaucoup de choses que nous ignorions assurément, et que nous étions fort peu désireux de savoir. En effet, que m'importe à moi, et à celui avec qui je parle, de quel genre soit penus ou comment je le décline, puisqu'il a été décliné de différentes manières sans barbarisme ? Mais ce qui pique ma curiosité, c'est de savoir ce que veut dire penus ; dans quel sens est pris ce mot, afin de ne pas m'exposer à désigner par des termes impropres des objets d'un usage journalier, comme font les esclaves étrangers qui s'essayent à parler latin. — La réponse est facile, reprit notre grammairien ; qui ne sait que penus désigne le vin, le blé, l'huile, les lentilles, les fèves, et autres choses semblables. — Mais, demanda Favorinus, peut-on aussi se servir de penus pour désigner du millet, du panic, du gland, de l'orge ? car toutes ces choses-là sont à peu près semblables. » Comme le grammairien, embarrassé, hésitait à répondre : « Ne te tourmentes pas l'esprit, ajouta Favorinus, pour savoir si tout cela fait partie de penus. Je ne te demande pas de nommer les objets désignés par penus, mais de me faire connaître le sens du mot penus lui-même, de me le définir par le genre et par les différences. — De quels genres, de quelles différences parles-tu, dit l'autre, je ne te comprends pas ? — Tu me demandes, reprend Favorinus, une chose fort difficile ; c'est d'expliquer plus clairement une chose qui est clairement expliquée ; n'est-il pas, en effet, généralement reconnu que toute définition procède par le genre et par les différences ? Cependant, si tu veux que je commence par te mâcher les morceaux, comme on dit, je le ferai pour t'être agréable. » Puis il commença en ces termes : « Si je te demandais de définir l'homme, tu ne me répondrais pas, je suppose, que nous sommes l'un et l'autre des hommes : car ce serait montrer des hommes, et non dire ce que c'est que l'homme. Mais, je le répète, si je te priais de me définir l'homme, tu me répondrais certainement que l'homme est un animal mortel, doué de raison et d'intelligence ; ou tu me donnerais toute autre définition qui distinguerait l'homme de tous les autres animaux. Or, maintenant, je te demande de me dire ce que c'est que penus, et non de me citer tel ou tel objet désigné par ce mot. » Alors notre fanfaron, baissant la voix et le ton : « Je n'ai jamais appris ni désiré apprendre la science de la philosophie, dit-il ; et si j'ignore si l'orge fait partie du penus, et comment on peut définir ce mot, ce n'est pas une raison pour que je manque de littérature. »

« Eh ! sache donc, dit alors en riant Favorinus, que la définition du mot penus ne rentre pas plus dans notre philosophie que dans ta grammaire. En effet, tu te rappelles, je pense, que l'on a coutume de discuter pour savoir ce que Virgile a voulu dire par ces mots : penum instruere longam ou longo ordine ; car tu n'ignores pas que ces deux leçons se trouvent dans ce poète. Mais, pour te rassurer, je dois te dire que les plus savants interprètes du droit ancien, ceux que l'on a honorés du nom de sages, n'ont pu don-don don-ner du penus une définition bien satisfaisante. On sait, en effet, que Q. Scévola a défini ainsi penus : « Penus est ce que l'on boit et ce que l'on mange. Comme le remarque Mucius, par ce mot on doit entendre les choses dont on fait provision d'avance pour le repas du père de famille ou de ses enfants, et pour celui de toutes les personnes chargées des travaux tant du père de famille que de ceux de ses enfants. Penus ne peut pas se dire de ce que l'on prépare chaque jour pour le boire et le manger du matin et du soir : mais ce qu'on entend au juste par ce mot, ce sont les objets de consommation serrés et mis en dépôt pour un usage assez long ; le mot penus vient de ce que ces objets ne se trouvent pas sous la main , mais qu'ils sont serrés et renfermés dans un endroit retiré de la maison, intus ou penitus. »

« Bien que mes goûts m'aient dirigé vers l'étude de la philosophie, reprit Favorinus, je n'ai pas cru que ces connaissances me fussent inutiles, parce qu'il me paraît aussi honteux pour des citoyens romains, parlant la langue latine, de ne pas désigner un objet par le mot propre, que ridicule de ne point nommer quelqu'un par son nom. »

C'est ainsi que Favorinus savait changer une conversation banale, froide et minutieuse, en un entretien instructif et utile pour ses auditeurs ; ce qu'il faisait sans affectation, sans pédan-pédan pédan-tisme, tout en ayant le talent de faire naître ses observations du sujet même.

Quant au moi penus, j'ai cru qu'il était bon, pour compléter ces détails, de consigner ici ce qu'avance Servius Sulpicius, dans sa Critique des chapitres de Scévola : « Catus Élius, dit-il, soutient que le penus désigne non-seulement ce que l'on boit, ce que l'on mange, mais encore l'encens, la cire et autres choses analogues dont on fait provision. » Massurius Sabinus, dans le deuxième livre de son traité du Droit civil, comprend aussi dans le penus ce que l'on achète, pour nourrir les chevaux du maître de la maison. Il dit même que le bois, les fagots, le charbon qui servent à la préparation des aliments , y sont compris par quelques-uns ; mais que, quand un propriétaire retire du même fonds de terre des produits dont il se sert pour son usage propre, et dont il trafique, le mot penus ne doit s'appliquer qu'aux objets mis en réserve pour la consommation de l'année entière.


II. En quoi diffèrent les mots morbus et vitium ; leur signification dans un arrêté des édiles. Si la rédhibition existe pour les eunuques et les femmes stériles. Diverses opinions émises à ce sujet.


Dans un arrêté des édiles curules, à l'article qui a rapport à la vente des esclaves, on lit : « Ayez le soin de dresser chacune de vos listes de vente de manière qu'on puisse facilement voir les maladies , les vices des esclaves ; s'assurer s'ils sont fugitifs ou vagabonds, ou s'ils sont sous le coup d'une condamnation. »

Les anciens jurisconsultes, se rendant compte de cet édit, ont examiné ce qu'il fallait entendre par esclave malade, morbosus, et par esclave vicieux, vitiosus, et quelle est la différence entre les mots vitium, vice, et morbus, maladie.

Célius Sabinus, dans son traité sur l'Édit des édiles curules, rapporte que Labéon définit ainsi ce qu'on doit entendre par maladie, morbus : « La maladie est un état du corps contre nature, et qui prive les organes de leur puissance. » Il ajoute que tantôt la maladie gagne tout le corps, tantôt une partie : le corps entier, dans la fièvre ou la phthisie ; une partie du corps, dans la cécité, la faiblesse de jambes. Le bégayement, dit-il, une difficulté pour parler, sont plutôt des vices que des maladies : c'est ainsi qu'un cheval qui mord, qui rue, n'est pas malade, mais vicieux. Sans aucun doute, le sujet malade est en même temps vicieux; mais la proposition inverse n'est pas exacte : car le sujet vicieux, vitiosus peut n'être pas malade, morbosus. C'est pourquoi, en parlant d'un homme malade , jamais on ne dira ; « De combien ce vice diminuera-t-il son prix? quanto ob id vitium minaris erit.»

On s'est demandé si c'est une contravention à l'arrêté des édiles, de vendre un eunuque en laissant ignorer à l'acheteur que l'esclave a perdu les organes de la virilité. Labéon, dit-on, affirme que c'est un cas de rédhibition, l'esclave étant malade, morbosus ; il soutient même qu'en vertu de cet édit, on pourrait poursuivre ceux qui auraient vendu des truies stériles. Trébatius combat Labéon au sujet des femmes stériles, quand elles le sont de naissance. Labéon pense que c'est un cas de rédhibition, la femme étant malade. Trébatius lui oppose, d'après l'édit, « qu'on ne peut rompre le marché si la femme est stérile de naissance. » Mais si la santé de la femme s'est dérangée, si de ce dérangement il est résulté dans les organes une altération qui l'empêche de concevoir, elle n'est plus saine, et peut être rendue à son vendeur. L'esclave myope, luscitiosus, aussi bien que celui qui n'a pas de dents, a donné lieu à une discussion : les uns pensent qu'on peut toujours avoir recours contre le vendeur ; les autres n'admettent la rédhibition que lorsque l'infirmité serait venue à la suite d'une maladie. Selon Servius, le brèche-dents peut être rendu à son premier maître ; Labéon le nie : « Beaucoup d'hommes, dit-il. sont privés de quelques dents , et ne sont pas iK)ur cela réputés malades ; et il serait absurde de dire que les hommes naissent infirmes, parce que les enfants viennent au monde sans avoir de dents. » Il ne faut pas omettre ici ce que nous trouvons dans les écrits des anciens jurisconsultes, savoir, qu'il y a une différence entre morbus, maladie, et vitium, vice. Le vice, disent-ils, est permanent, la maladie est passagère. S'il en est ainsi, ni l'aveugle ni l'eunuque ne sont malades ; ce qui combat l'opinion émise par Labéon, et que je viens de citer. Voici un passage que j'ai extrait du deuxième livre du traité du Droit civil de Massurius Sabinus. « Le fou furieux, le muet, celui qui a un membre brisé ou mutilé, celui qui est atteint d'une infirmité qui le rend impropre au service, sont réputés malades, morbosi ; celui qui a la vue courte n'est pas regardé comme plus malsain que celui qui marche avec difficulté. »


III. Que Rome ne vit point de procès entre époux, sur la possession de la dot, avant le divorce de Carvilius. Signification du mot pellex ; son origine. la terre.


On rapporte que cinq cents ans après la fondation de Rome, on n'avait encore vu ni dans Rome ni dans le Latium aucun procès occasionné par la reprise des biens de la femme, ni aucune de ces conventions relatives au divorce, mentionnées dans les contrats. Personne, en effet, ne songeait à ces précautions, le divorce étant encore sans exemple. Servius Sulpicius, dans son traité des Dots, a écrit que les conventions relatives au .bien de la femme avaient été jugées nécessaires, pour la première fois, lorsque Spurius Carvilius, surnommé Ruga, homme noble, eut divorcé avec sa femme, parce qu'un vice de conformation empêchait celle-ci de lui donner des enfants. Ce fait se passait cinq cent vingt-trois ans avant la fondation de Rome, sous le consulat de M. Attilius et de P. Valérius. Ce Carvilius, dit-on, loin d'avoir de l'aversion pour la femme qu'il répudia, l'aimait beaucoup pour la pureté de ses mœurs ; mais il sacrifia son amour et ses affections à la religion du serment, parce qu'il avait juré devant les censeurs qu'il se mariait pour avoir des enfants.

La femme qui vivait en concubinage avec un homme marié, était regardée comme infâme et appelée pellex, comme nous l'apprend une loi très-ancienne que l'on fait remonter jusqu'au roi Numa : « Que la concubine ne touche point à l'autel de Junon ; si elle y touche, que, les cheveux épars, elle vienne immoler une jeune brebis à la déesse. » Le mot pellex, de là pel-'pel- pel-'licio attirer par la flatterie, vient de ηχλλχξ jeune fille, dont on fait ηαλλαχιζ concubine. Comme tant d'autres, il est emprunté à la langue grecque.


IV. Ce que Servius Sulpicius, dans son livre sur les Dota a dit sur les conventions légales et les contâmes des fiançailles chez les anciens Romains.


Servius Sulpicius, dans son traité mr les Dots, nous instruit des formes légales qui précédaient les fiançailles, et des conventions observées dans cette circonstance par les habitants de cette partie de l'Italie que nous appelons Latium : « Celui qui voulait se marier, dit-il, faisait à celui qui devait lui donner une femme la promesse de la prendre pour épouse ; de son côté, celui qui avait promis une épouse s'engageait à la donner. Ce contrat, ces conventions réciproques, ces stipulations, s'appelaient sponsalia, fiançailles ; la femme promise était appelée sponsa, fiancée; celui qui promettait de la prendre, sponsus, fiancé. Si après ce traité et ces conventions, l'épouse n'était pas donnée ; si le fiancé manquait à sa parole, la partie lésée, en vertu du contrat, pouvait se pourvoir en justice. Les juges connaissaient de l'affaire ; le tribunal s'informait de la cause qui avait empêché de livrer ou d'accepter la fiancée : si les raisons alléguées n'étaient pas valables, celui qui avait manqué à sa parole était puni d'une amende plus ou moins forte, selon que le dommage causé par le refus de donner ou d'accepter la fiancée était plus ou moins grand pour la partie lésée. » Servius dit que ces prescriptions légales furent observées jusqu'à l'époque où le droit de-citoyen romain fut accordé à tout le Latium par la loi Julia. Nératius rapporte les mêmes particularités au sujet des fiançailles, dans son livre sur les Noces.


V. Trait de perfidie des aruspices étrusqaes, qui donna lieu à ce vers que les enfante chantaient dans tonte la ville de Rome : « Un mauvais conseil est surtout mauvais pour celui qui le donne. »


La statue élevée dans le comitium de Rome, en l'honneur d'Horatius Coclès, ce courageux citoyen, fut un jour frappée par la foudre. Pour purifier par des sacrifices expiatoires les lieux foudroyés, on fit venir des aruspices de l'Étrurie. Ces derniers, par haine et par ressentiment national contre le peuple romain, résolurent de faire cette expiation d'une manière funeste. Ils conseillèrent donc méchamment de transporter cette statue dans un endroit plus bas, environné d'une enceinte de maisons qui inter-inter inter-ceptaient de tous côtés les rayons du soleil. Les Romains se laissèrent persuader. Mais la perfidie des aruspices ne tarda pas à être découverte ; ils furent dénoncés au peuple, avouèrent leur crime et furent mis à mort. Ensuite les vrais principes ayant été reconnus, on décida que la statue serait replacée dans un lieu découvert. On la mit donc sur l'esplanade où est bâti le temple de Vulcain ; et ce changement fut heureux pour le peuple romain. Alors, pour perpétuer le souvenir du crime des aruspices et de la vengeance qu'on en avait tirée, on fit, avec assez d'à-propos, ce vers que les enfants de Rome chantèrent dans toute la ville :


Un mauvais conseil est surtout mauvais pour celui qui le donne.


Cette anecdote touchant la perfidie des aruspices et le vers ïambique qui la rappelle, sont consignés dans le onzième livre des Grandes Annales, et dans le premier livre des Faits mémorables de Verrius Flaccus. Ce vers paraît être une imitation d'un vers grec du poëte Hésiode :


Un mauvais dessein est surtout mauvais pour celui qui le conçoit.

VI. Termes d'on ancien sénatus-consulte ordonnant l'offrande des grandes victimes, parce que dans le sanctuaire du temple de Mars les javelots de ce dieu s'étaient agités d'eux-mêmes. Ce qu'on appelle hostiœ succidanœ porca præcidanea. Capiton Atteius a appelé certaines fêtes præcidanea.


On sait qu'à Rome, aussitôt qu'un tremblement de terre a été annoncé quelque part, on s'empresse de conjurer la colère divine par des offrandes. C'est d'après cet usage, qu'un jour, comme je l'ai lu dans les anciennes annales, le sénat ayant été informé que les javelots de Mars s'étaient agités d'eux-mêmes dans le sanctuaire, rendit, sous le consulat de M. Antoine et de A. Postumius, un sénatus-consulte dont voici les termes : « C. Julius, fils de Lucius, souverain pontife, ayant annoncé que les javelots de Mars se sont agités d'eux-mêmes, au fond du sanctuaire, dans le palais des pontifes, le sénat a décidé que le consul M. Antoine apaisera Jupiter et Mars par l'offrande des grandes victimes; qu'il sacrifiera aux autres divinités qu'il croira devoir être conjurées ; qu'il sera approuvé en tout ce qu'il fera ; que s'il est indispensable de multiplier le nombre des victimes, si quid suciddaneis opus esset, on en offrira au dieu Robigus. » Quelles sont ces victimes appelées succidaneœ par le sénat ? On a souvent cherché quel est le sens de ce mot. Dans lEpidicus de Plante, ou lit deux vers qui ont fixé l'attention des savants, parce qu'on y trouve le mot succidaneus :

Men' piacularem oportet fieri ob stultitiam tuam,
Ut meum tergum stultitiæ tuæ subdas succidaneum ?

Faut-il que j'expie ta sotttise, et que mon dos porte la peine de ta folie ?


Remarquons d'abord que succidaneœ est pour succedaneœ, la lettre e ayant été changée en i, ce qui arrive souvent dans les mots composés ; il faudrait donc dire succedaneœ : ce qui s'entend des victimes que l'on conduisait à l'autel pour être immolées, si le premier sacrifice était insuffisant pour apaiser la colère des dieux ; victimes qui étaient immolées à la suite des premières, succidebantur, pour achever l'expiation commencée ; voilà l'origine du mot succidaneœ, dans lequel l'i est long et non pas bref, comme le prononcent quelques personnes, qui, en cela, font une faute grossière. Par la même raison, on appelle hostiœ prœcidaneœ celles qui sont immolées la veille des sacrifices solennels, porca prœcidanea la truie que l'on immole à Cérès avant que la moisson nouvelle commence à croître, lorsque dans la maison où il est mort quelqu'un on a négligé de faire les purifications d'usage, ou qu'on les a faites sans observer les rites ordinaires. Tout le monde sait le sens des expressions que je viens de citer : porca prœddanea, hosiiœ prœcidaneœ ; mais on ignore généralement qu'il est aussi des fêtes que l'on appelle feriœ prœcidaneœ. C'est pourquoi j'ai consigné ici un passage d'Attéius Capiton, extrait du cinquième livre de son traité sur le Droit des pontifes, où l'on trouve cette expression : « Le grand pontife Tib. Coruncanius, ayant annoncé les fêtes prœcidaneœ pour un jour regardé comme funeste, le collège des pontifes arrêta qu'on ne devait pas se faire scrupule de désigner un tel jour pour la célébration de ces fêtes. »


VII. Sar une lettre du grammairien Valerias Probus à Marcellus touchant l'accentuation de quelques mots carthaginois.


Le grammairien Valérius Probus, un des hommes les plus érudits de son temps, voulait que l'on prononçât Hannibâlem, Hasdrubâlem, Hamilcârem, comme si la pénultième était marquée d'un accent circonflexe ; c'est ce que prouve la lettre qu'il écrivit à Marcellus, et dans laquelle il prétendait que Plaute, Eunius et beaucoup d'autres auteurs anciens n'avaient pas adopté une autre accentuation. Toutefois, pour appuyer son opinion, il ne cite qu'un vers d'Ennius qu'il tire de son livre intitulé Scipion ; ce vers ïambiquè de quatre mètres serait faux, si la troisième syllabe du mot Hannibâlis n'était pas marquée d'un accent circonflexe. Voici le vers d'Ennius :

Qui propter Hannibâlis copias considerant.

Ceux qui s'étaient arrêtés non loin des troupes d'Annibal.


VIII. Mot de C. Fabricius sur Cornelias Rufinus, homme avare, qu'il avait fait désigner pour le consulat, quoiqu'il eût pour lui de l'aversion et de la baine.


Fabricius Luscinus s'acquit beaucoup de gloire par ses hauts faits. P. Cornélius Rufinus était de son côté un guerrier plein de bravoure, un général habile et expérimenté, mais un homme d'une rapacité et d'une avarice insatiables. Fabricius n'estimait pas ce dernier, et, loin d'avoir de l'amitié pour lui, il le haïssait même à cause de son caractère. Cependant ce Rufinus, briguant le consulat dans des circonstances très- difficiles pour la république, et n'ayant pour compétiteur que des hommes sans énergie et sans capacité, Fabricius employa tout son crédit pour que les suffrages se portassent sur ce Rufinus. Comme on s'étonnait généralement que Fabricius secondât un homme d'une avarice sordide, et qu'il détestait ouvertement : « Qu'on ne s'étonne pas, dit-il, si j'aime mieux être pillé que vendu. » Dans la suite, Fabricius, devenu censeur, chassa du sénat ce même Rufinus, quoiqu'il eût été deux fois consul et dictateur, comme coupable de déployer un trop grand luxe, et d'avoir dix livres de vaisselle d'argent. Ce mot de Fabricius, que je viens de rapporter, se trouve dans la plupart des historiens ; mais Cicéron rapporte, dans le deuxième livre de l'Orateur, que Fabricius l'adressa à Rufinus lui-même, qui venait le remercier de son concours, pour lui faire entendre que les remerciments étaient inutiles. Voici les paroles mêmes de Cicéron : « Un genre assez heureux de plaisanterie, c'est de profiter d'une circonstance peu importante ou même d'un seul mot, pour laisser voir sa pensée. P. Cornélius, à qui l'on reprochait son avarice et ses déprédations, passait en même temps pour un général brave et habile. Comme il remerciait C. Fabricius de lui avoir, malgré son inimitié, donné sa voix pour le consulat, dans un temps où Rome soutenait une guerre dangereuse : « Ne me remercie pas, lui dit celui-ci, j'ai mieux aimé être pillé que vendu. »


IX. Ce que signifie proprement religiosus ; différentes signiflcations attribuées à ce mot. Ce que Nigidius Figulus en dit dans ses Commentaires.


Nigidius Figulus, qui est, selon moi, le plus savant des Romains après M. Vairon, cite, dans le onzième livre de ses Commentaires sur la grammaire, un vers tiré d'un ancien poème, et vraiment digne d'être remarqué ; le voici :

Religentem oportet esse ; religiosum nefas.

Il faut être religieux, et non pas superstitieux.

Nigidius ne nous apprend pas quel est l'auteur de ce, vers ; il dit encore dans le même endroit : « Les mots terminés en osus, comme vinosus, adonné au vin, mulierosus, passionné pour les femmes ; religiosus, superstitieux ; nummosus, avare, indiquent toujours un excès de la chose dont il s'agit : c'est pourquoi religiosm désignait celui qui se soumettait à des pratiques supersti-supersti supersti-tieuses, exagérées, et était pris en mauvaise part. » Mais Nigidius ne donne pas toute l'étendue du sens de ce mot. Religiosus a souvent une autre signification ; il se dit de l'homme chaste et pur, scrupuleux observateur de ses devoirs, qui ne sort jamais des règles, des limites de ce qui doit être fait. Ce mot s'emploie encore de différentes manières, et même il a deux sens bien distincts dans les expressions dérivées, telles que les suivantes ; religiosi dies, religiosa delubra. On appelle religiosi dies les jours malheureux, les jours de mauvais augure, pendant lesquels on ne peut ni offrir de sacrifices, ni entreprendre aucune affaire. Le vulgaire ignorant les appelle à tort jours néfastes. M. Cicéron, dans le neuvième livre de ses Lettres à Atticus, s'exprime ainsi : « Nos ancêtres ont voulu que la journée de la bataille de l'Allia fût regardée comme plus funeste que celle de la prise de Rome, parce que le second de ces malheurs fut la suite du premier. Aussi l'anniversaire de la première journée a été mis au rang des jours appelés religiosi, tandis que celui de la seconde est oublié. »

Cependant le même M. Tullius, dans son discours sur les Droits des accusateurs, emploie l'expression, delubra religiosa, par laquelle il n'entend pas des temples attristés par de mauvais présages, mais des lieux qui inspirent le respect par leur majesté et leur sainteté. Massurius Sabinus, dans ses Commentaires sur les mots indigènes, définit ainsi religiosus : « Par ce mot, dit-il, on désigne des choses qu'un caractère de sainteté semble mettre à l'écart et placer loin de nous ; il dérive de relinquo, comme cœrimmxiœ tire son origine de carere. » D'après cette interprétation de Sabinus, les temples, les lieux consacrés, dont la sainteté ne saurait être trop grande, l'excès ici ne méritant point le blâme comme dans les autres choses, sont appelés religiosa, parce qu'ils doivent être visités, non par une foule impudente et grossière, mais par des personnes chastes et pures, qui accomplissent les cérémonies avec un pieux recueillement, et parce qu'ils doivent être plus redoutés que fréquentés du vulgaire ; tandis que les jours religiosi sont ceux que nous évitons, que nous laissons, relinquimus, comme marqués d'un funeste présage. Voilà pourquoi Térence, dans le Bourreau de soi-même, dit :


Tum, quod dem ei, recte est. Nam, nihil esse mihi, relligio est dicere.


Cependant, pour lui donner... C'est bien. Je n'ose pas avouer que je n'ai rien.

Si, comme le dit Nigidius, tous les noms terminés en osus indiquent un excès, un abus, et renferment une idée de blâme, comme vinosus, adonné au vin, mulierosus, passionné pour les femmes, verbosus, verbeux, morosus, morose, famosus, mal famé; pourquoi ingeniosus, ingénieux, formosus, beau, officiosus, officieux, speciosus, spécieux, dérivés de ingenium, forma, officium ; disciplinosus, docile, consiliosus, de bon conseil, victoriosus, victorieux, employé dans ce sens par M. Caton ; pourquoi facundiosus éloquent, dont Sempronius Asellius s'est servi au troisième livre de ses Annales, dans la phrase suivante : « Facta sua spectari oportere, non dicta, si minus facundiosa essent, il fallait le juger par ses actes, et non sur le plus ou moins d'éloquence de ses paroles ; pourquoi, dis-je, tous ces mots n'expriment-ils jamais un blâme, mais au contraire toujours un éloge, quoiqu'ils désignent une chose portée à l'excès ? Est-ce parce que l'excès est blâmable dans les choses désignées par les mots que nous avons cités ? Ainsi le crédit, gratia, s'il est excessif et sans bornes ; les mœurs, mores, si elles renferment autant de mauvaises qualités que de bonnes ; la conversation, verba, si elle est longue, insignifiante et monotone ; la renommée, fama, si par son excès elle trouble le repos et fait naître l'envie, ne sont ni louables ni utiles ; tandis que l'esprit, ingenium, le devoir, officium, la beauté, forma, la science, disciplina, la prudence dans les conseils, consilium, la victoire, victoria, l'éloquence, facundia, sont autant de qualités précieuses qui ne doivent point avoir de bornes ; plus elles sont grandes, portées à l'extrême, plus elles ont droit à nos hommages.


X. Sur la manière de recueillir les suffrages dans le sénat. Scène qui eut lieu entre le consul C. César et Caton, qui voulait parler pendant tout le jour.


Avant la loi qui règle aujourd'hui les délibérations du sénat, on changea souvent la manière de recueillir les suffrages : tantôt l'on commençait à recueillir les avis par celui que les censeurs avaient élu prince du sénat; tantôt par les consuls désignés. Cependant quelquefois les consuls, disposant de cette distinction en faveur d'un sénateur qu'ils voulaient honorer de cette marque de déférence et d'amitié, ne se conformaient pas à l'usage adopté ; mais lorsqu'on dérogeait à cet ordre, on avait le soin de s'adresser toujours à un personnage consulaire. On rapporte que C. César, lorsqu'il était consul avec M. Bibulus, n'honora de cette distinction que quatre sénateurs : de ce nombre se trouva M. Crassus ; toutefois, quand César eut marié sa fille à Cn. Pompée, il réserva cet honneur à son gendre. Il s'en expliqua même devant le sénat, et rendit compte de cette conduite, ainsi que nous le rapporte Tiron Tullius, affranchi de M. Cicéron, qui tenait ces particularités de la bouche de son maître. Capiton Attéius, dans son traité sur les Devoirs du sénateur y mentionne ce fait. On lit dans ce même traité l'anecdote suivante : « Caius César, étant consul, pria M. Caton de donner son avis. Caton repoussait la proposition sur laquelle on délibérait, parce qu'il la croyait nuisible à la république ; aussi, pour faire traîner l'affaire en longueur, se mit-il à discuter longuement, et pendant ce temps le jour s'écoulait : car chaque sénateur, lorsqu'on lui demandait son avis, avait le droit de parler auparavant sur le premier sujet venu, et de garder la parole tant qu'il lui plaisait. César, en sa qualité de consul, appela l'huissier et lui ordonna de saisir l'orateur qui s'obstinait à parler, et de le conduire en prison. Le sénat tout entier se leva et se disposait à suivre Caton en prison. Ce blâme universel arrêta César, qui le fit mettre en liberté. »


XI. Renseignements donnés par le philosophe Aristoxène sur le régime de Pythagore et qui semblent plus vrais que la tradition ordinaire. Témoignage analogue de Plutarque sur le même sujet.


D'après une opinion ancienne fort en crédit, mais évidemment fausse, Pythagore ne mangeait jamais de la chair des animaux, et s'interdisait même ce légume que les Grecs appellent κύαμος fèves. C'est en suivant cette opinion que le poëte Callimaque a dit :


Abstenez-vous de fèves, ne mangez point de chair : c'était le précepte de Pythagore, et je le proclame aussi.


Cette erreur était aussi partagée par M. Cicéron, qui a dit, dans le premier livre de son traité de la Divination : « Platon veut que, lorsqu'on se livre au sommeil , la disposition du corps soit telle qu'il n'y ait rien qui puisse jeter dans l'âme le trouble et l'erreur. Aussi croit-on que l'usage des fèves a été interdit aux pythagoriciens, parce que cet aliment produit une boursouflure contraire à la tranquillité qui doit régner dans une âme qui recherche la vérité. » Voilà les paroles de M. Cicéron. Mais, d'un autre côté, le musicien Aristoxène, homme très-versé dans la littérature ancienne, et disciple d'Aristote, rapporte, dans un traité qu'il a laissé sur Pythagore, que les fèves étaient, de tous les légumes, celui que ce philosophe se faisait servir le plus souvent, parce qu'il les trouvait faciles à digérer, et douées d'une propriété laxative. Je cite Aristoxène lui-même : « Pythagore préférait les fèves à tous les autres légumes, parce qu'elles sont faciles à digérer et ne chargent pas l'estomac ; aussi en mangeait-il très-souvent. » Le même Aristoxène prétend que Pythagore mangeait aussi du cochon de lait et du chevreau. Il tenait probablement ces particularités du pythagoricien Xénophile, son ami, et de quelques autres personnes plus âgées, qui, par conséquent, avaient été presque contemporains de Pythagore. Le poète Alexis, dans sa comédie intitulée la Pythagorienne, nous apprend, lui aussi, que Pythagore mangeait de la chair des animaux. Quant aux fèves, il est probable que l'erreur provient d'un poème d'Empédocle, philosophe pythagoricien, où l'on trouve ce vers :

O malheureux, très-malheureux, abstenez-vous de toucher aux fèves, κυάμους.

On a pensé généralement qu'il s'agissait du légume qu'on appelle de ce nom ; mais ceux qui ont lu avec plus d'attention et d'intelligence les poèmes d'Empédocle ont pensé que κυάμους signifie ici testicule, et qu'Empédocle, sous le voile de l'allégorie et à la manière de Pythagore, désigne par ce mot les organes de la génération, première et principale cause de la concep-concep concep-tion κμωήοζ, voies dont se sert la nature humaine pour se reproduire ; qu'ainsi dans ce vers, Empédocle ne défend pas de manger des fèves, mais il cherche à détourner les hommes de la débauche, des plaisirs honteux de Vénus. Plutarque, dont l'érudition donne du poids à ce qu'il avance, nous dit, dans le premier livre de son traité sur Homère, qu'au rapport d'Aristote, les pythagoriciens se nourrissaient de la chair de tous les animaux, à peu d'exceptions près. Voici les paroles de Plutarque, que j'ai cru devoir citer, parce que ces détails sont peu connus : « Aristote nous apprend que les pythagoriciens s'abstenaient de manger la matrice et le cœur des animaux ; qu'ils s'interdisaient l'ortie de mer et quelques autres animaux ; que du reste ils mangeaient de toute espèce de chair. » L'ortie de mer, ἀκαλέφη, est un poisson que l'on appelle, dans notre langue, urtica. Plutarque rapporte aussi, dans ses Symposiaques, que les pythagoriciens ne mangeaient pas indistinctement de toutes les sortes de poissons. Le même écrivain nous dit que Pythagore assurait qu'il avait vécu d'abord sous le nom d'Euphorbe, c'est ce que tout le monde sait; mais ce que l'on ignore assez généralement, c'est que, suivant Cléarque et Dicéarque, Pythagore disait avoir été ensuite Pyrandre, puis Calliclée, enfin une courtisane d'une grande beauté, dont le nom était Alcé. XII. Curieux exemples de peines infamantes infligées autrefois par les censeurs, d'après les monuments anciens.


Laisser son champ en friche, ne pas y donner tous les soins nécessaires, ne le labourer ni le nettoyer ; négliger ses arbres, ses vignes, c'était à Rome autant de fautes que punissaient les censeurs de la perte du droit de suffrage. Un chevalier romain avait-il un cheval maigre, mal soigné, il était noté comme coupable d'impolitia, mot qui est l'équivalent de incuria, négligence. Ces deux faits sont prouvés par des textes, et M. Caton en parle souvent.


XIII. Qu'en jouant de la flûte d'une certaine manière, on peut apporter un soulagement aux douleurs de la sciatique.


C'est une croyance très-répandue qu'un homme tourmenté par un accès de sciatique sent la violence de son mal diminuer insensiblement, si quelqu'un, placé près de lui, tire d'une flûte des sons doux et mélodieux. J'ai lu tout dernièrement, dans Théophraste, qu'on guérit aussi les morsures de la vipère par les sons que tirerait de son instrument un habile joueur de flûte, Démocrite rapporte à peu près la même chose dans son traité de la Peste et des maladies pestilentielles. Dans beaucoup de maladies, dit-il, les sons de la flûte ont été un remède souverain ; car chez l'homme, l'affinité qui existe entre le corps et l'âme est si grande, que les mêmes remèdes guérissent les maladies de l'un et corrigent les vices de l'autre.


XIV. Anecdote sur l'édile Hostilius Mancinus et la courtisane Mamilia. Arrêt des tribuns devant lesquels cette dernière cita l'édile.


En lisant le neuvième livre des Conjectures d'Attéius Capiton, qui a pour titre des Jugements publics, j'y remarquai un arrêté des tribuns, plein de cette sagesse si commune chez nos ancêtres ; c'est pourquoi je le rapporte ici. Voici le fait qui provoqua cet arrêté, et quel en est, à peu près, le contenu : A. Hostilius Mancinus, étant édile curule, cita un jour à comparaître devant le peuple la courtisane Mamilia, parce que du haut de sa galerie elle lui avait lancé, pendant la nuit, une pierre qui l'avait blessé ; et il montrait la blessure à la foule. Mamilia porta l'affaire devant les tribuns du peuple : elle dit que Mancinus, au sortir de table, s'était présenté chez elle ; que, comme la loi lui défendait de le recevoir, et qu'il voulait entrer de force, elle s'était vue obligée de le repousser à coups de pierres. Les tribuns jugèrent qu'un édile qui, la couronne sur la tête, se présentait ainsi devant une telle maison, méritait d'en être chassé de cette manière ; en conséquence, ils lui défendirent de porter plainte devant le peuple.


XV. D'un passage de Salluste attaqué par les ennemis de cet historien avec une sévérité malveillante.


L'élégance du style de Salluste, le penchant de cet écrivain à dans les mots et les expressions, lui ont attiré de nombreuses critiques ; des hommes d'un grand mérite ont pris à tache de déprécier ses écrits, dont ils ont censuré beaucoup de passages, et souvent avec ignorance ou mauvaise foi. Il faut avouer cependant que beaucoup de passages semblent prêter à la critique, par exemple cet endroit de la Conjuration de Cati-'Cati- Cati-lina où l'on dirait que l'auteur n'a pas pesé ses paroles ; les voici : « Bien qu'il n'y ait pas autant de gloire à écrire les grandes actions qu'à en être l'auteur, cependant la tâche de l'historien me paraît des plus difficiles : d'abord parce qu'il faut que le récit réponde à la grandeur des actions ; ensuite parce que si vous relevez quelque faute, on ne manquera pas d'attribuer vos reproches à la malveillance, à l'envie ; enfin parce que si vous rappelez la gloire, les vertus des gens de bien, chacun n'accueille avec plaisir que ce qu'il se juge en état de faire : au delà il ne voit que fiction et mensonge. »

Salluste, dit-on, se propose de faire connaître les causes qui rendent difficile la tâche de l'historien ; mais, au lieu de commencer par là, il se borne à des plaintes. En effet, dire que le lecteur ou interprète mal la pensée de l'auteur, ou ne croit pas à la vérité des faits, ce n'est pas expliquer en quoi le travail de l'historien est difficile. C'est une preuve, tout au plus, qu'il est exposé aux injustices de la malveillance ; mais ceci n'augmente nullement la difficulté : car ce qui est difficile est ce qui offre en soi de la difficulté, indépendamment des erreurs où peut tomber l'opinion publique. Tel est le langage que tiennent des cri- tiques peu bienveillants ; mais Salluste emploie arduus pour dé-dé dé-signer non-seulement ce qui est difficile, mais encore ce que les Grecs entendent par δυσχερής ou χαλεπός c’est-à-dire ce qui est difficile, fâcheux, pénible, incommode à supporter. Signification qui certainement, dans le passage cité, s'accorde assez bien avec la pensée de l'auteur.


XVI. De quelques mots dans la déclinaison desquels Varron et Nigidius s'éloignaient de la règle ordinaire. Éclaircissements sur ce sujet ; citations d'anciens auteurs. la terre.


On sait que M. Varron et P. Nigidius, ces deux savants romains, ont toujours écrit et prononcé senatuis, domui, fluctui, génitif de senatus, sénat ; domus, maison ; fluctus, flot. De là vient, d'après eux, le datif senatui, domui, fluctui, dans ces noms et dans tous ceux qui suivent la même déclinaison.

On trouve, dans les premières éditions du poëte comique Térence, un vers où cette forme de génitif est employée :

Ejus anuis, opiner, causa, quae est emortua.

Sans doute à cause de cette vieille qui est morte. Plusieurs grammairiens anciens ont voulu confirmer l'autorité de ces écrivains par l'observation suivante : tout datif singulier en i, s'il n'est pas semblable au génitif du même nombre, forme la terminaison de ce dernier cas par l'addition de la lettre s. Exemple : patri patris, duci ducis, cœdi cœdis. Or, ajoutent ces grammairiens, si nous disons au datif huic senatui, il s'ensuit que le génitif singulier doit être senatuis et non smatus ; mais ils ne conviennent pas tous que l'on doive dire au datif senatui, plutôt que senatu. Lucilius dit au datif victu, anu, et non victui, anui dans le vers suivant :

Quod sumptum atque epulas victu præponis honesto.

Parce que tu préfères les dépenses et les festins à un train de vie modéré.

Ailleurs : anu noceo, je nuis à la vieille. Virgile dit aussi au datif, aspectu pour aspectui :

. . . . . . . Teque aspecto ne subtrahe nostro.

Ne te dérobe pas à mes regards. Et dans les Géorgiques :

Quod nec concubitu indulgent.

Parce qu'elles ne s'accouplent point.


Caïus César, qui connaît bien les principes de la langue latine, a dit également, dans son Anticaton : Unius arragantiæ, superbiæque dominatuque, à l'orgueil, à l'insolence, à la domination d'un seul. Et dans sa troisième action contre Dolabella : — Ibi isti quorum in ædibus fanisque posita et honori erant et ornatu, là ceux pour qui ces richesses déposées dans les temples et dans les maisons étaient un ornement et une gloire. Enfin, dans son traité sur l'Analogie, il pense que l'on peut supprimer la lettre i au datif des noms de cette espèce.


XVII. De la nature de quelques prépositions jointes à des verbes. Qu'il n'y a rien de choquant dans l'usage de faire ces prépositions longues. Citations et discussions à ce sujet.


Dans le onzième livre de Lucilius, on lit les vers suivants :

Scipiadæ magno improbus objiciebat Asellus,
Lustrum, illo censore, malum infelixque fuisse.

Asellus poussait la méchanceté jusqu'à reprocher à Scipion que le lustre qui s'était écoulé pendant l'exercice de la censure de ce grand citoyen avait été malheureux et fatal.

J'entends souvent des lecteurs faire longue la lettre o, pour sauver, disent-ils, la mesure du vers. Plus bas, nous lisons dans le même auteur :

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Et jam
Conjicere in versus dictum præconi' volebam
Grani.

Déjà je songeais à mettre en vers le mot du crieur public Granius.

Par la même raison, la préposition con qui se trouve dans le premier verbe est longue. Dans cet autre vers de Lucilius, tiré de son quinzième livre,

Subjicit huic humilem et suffert catu' posteriorem,


Il glisse à sa place un homme obscur, et lui substitue adroitement un inférieur.


on fait longue la lettre u de subjicit parce qu'un vers héroïque ne peut commencer par une brève. De même, dans l'Epidicus de Plaute, on prononce longue la syllabe con, dans ce vers :

Age nunc jam, orna te, Epidice, et pallium in collum conjice,
Allons, pare-toi, Epidicus, et jette ton manteau sur tes épaules.

On donne ordinairement la même quantité à la première syllabe de subjicit dans ce vers de Virgile :

. . . . . . . . . . . . . . . . . Et jam Parnasia laurus
Parva sub ingenti matris se subjicit umbra.

Le laurier même, ornement du Parnasse, voit croître à l'ombre de son large feuillage des enfants dont il est le père.

Cependant les prépositions ob, sub, ne sont point longues dans leur nature ; il en est de même de cm, à moins que celte syllabe ne soit suivie de s ou de f, comme dans constituit et confecit, ou qu'elle ne perde, par élision, la lettre n, comme dans ce passage de Salluste, Facinoribus coopertus, couvert de crimes. Dans les exemples que je viens de citer, la quantité est respectée, sans que l'on soit obligé d'allonger les prépositions par licence : car il faut remarquer que, dans ces verbes, les prépositions con, sub, sont suivies de deux ii, et non pas d'un seul. En effet, le verbe auquel se joignent les prépositions dont nous venons de parler, n'est pas icio, mais bien jacio ; il ne fait pas au parfait ici, mais jeci: or, la lettre a comprise dans le verbe jacio se change en i, par la même raison qui fait dire insilio, incipio ; on a donc ainsi un i double qui a la valeur d'une consonne. C'est pourquoi, comme on prononce cette syllabe en appuyant un peu dessus, la première ne peut être brève ; elle devient longue par position : de cette manière, on reste fidèle en même temps à la quantité et aux règles de la prononciation. Ce que nous venons de dire nous conduit à penser que, dans ce passage du sixième livre de l'Énéide,


Eripe me his, invicte, malis, aut tu mihi terram
Injice,

Héros invincible, arrachez-moi à ces maux, ou jetez sur mon corps un peu de terre.


c'est bien injice qu'on doit lire et écrire ; à moins qu'il ne se trouve un commentateur assez entêté pour soutenir que, dans ce pied, la préposition in est allongée par licence, à cause de me-me me-sure du vers. Mais pourquoi, dans obicibus qui vient de obicio la lettre o se trouve-t-elle longue ? On ne dira pas ici qu'il en est de même que de motus, qui, venant de moveo, fait o long. Je me souviens que Sulpicius Apollinaris, homme d'une profonde érudition, prononçait o bref dans obices et obicibus. C'est ainsi qu'il lisait ce vers de Virgile :


. . . . . . . Qua vi maria alta tumescant Obicibus ruptis.

Par quelle cause la mer s'enfle et brise ses digues.


Mais en prononçant la lettre i, qu'il faut considérer comme double dans ce mot, il s'arrêtait un peu sur cette voyelle, de manière à en prolonger légèrement le son, comme je viens de le recommander. On devrait de même dans subices, mot composé comme obices, faire u bref. Ennius, dans sa tragédie intitulée Achille, donne à subices le sens, de plaine de l'air placée au-dessous du ciel, dans les vers suivants :

Per ego deum sublimes subices, humidus
Unde oritur imber, sonitu saevo et spiritu.

Je le jure par les demeures aériennes, d'où nous viennent et la pluie et les vents à l'haleine bruyante.


Cependant vous entendez la plupart des lecteurs faire u long dans ce mot. Dans son discours sur son consulat, M. Caton emploie ce même verbe joint à une autre préposition : « C'est ainsi, dit-il, que le vent les porte d'abord vers la partie supérieure des Pyrénées; de là il les pousse, projicit, vers la haute mer. » De même Pacuvius, dans sa tragédie intitulée Chrysès :

. . . . . . . . . . . . . . . Id promontorium
Cujus lingua in altum projicit.

Ce promontoire qui s'avance en pointe dans la mer.


XVIII. Traits mémorables de la vie P. Scipion, le premier Africain, rapportés dans les Annales.


Un grand nombre de paroles et d'actions remarquables de Scipion, le premier Africain, nous révèlent quelle gloire lui acquirent ses vertus, et quelles furent sa grandeur d'âme, la di-di di-gnité de son caractère, et la force que lui donnait une conscience sans reproche. On remarque surtout deux occasions mémorables dans lesquelles il déploya sa noble confiance en lui-même et l'élévation extraordinaire de son âme. Le tribun M. Névius l'accusait devant le peuple de s'être laissé gagner par l'or du roi Antiochus, pour lui faire obtenir, au nom du peuple romain, des conditions de paix moins onéreuses et plus douces ; il lui reprochait encore beaucoup d'autres actes indignes d'un tel homme. Alors Scipion, après quelques mots que semblaient exiger sa dignité personnelle et le soin de sa gloire, s'écrie ; « Romains, c'est à pareil jour, je m'en souviens, que je défis, dans une grande bataille, en Afrique, le Carthaginois Annibal, l'ennemi le plus redoutable de la grandeur romaine, et que je vous procurai une paix et une victoire inespérées ; ne soyons donc pas ingrats envers les dieux ; laissons là ce mauvais citoyen, et allons au Capitole remercier Jupiter très-bon, très-puissant. » A ces mots, il laisse son accusateur, se dirige vers le temple; le peuple entier, qui s'était réuni pour juger Scipion, abandonne le tribun, suit Scipion au Capitole, et le reconduit ensuite à sa maison avec les plus vives démonstrations de reconnaissance et d'allégresse. On cite un discours que l'on prétend être celui qu'il prononça dans cette circonstance : niais ceux qui le croient supposé ne nient pas toutefois que les paroles que nous venons de rapporter ne soient de Scipion. Le second trait n'est pas moins digne de remarque. Un certain Pétilius, tribun du peuple, poussé, à ce qu'on assure, par Marcus Caton, ennemi personnel de Scipion, le pressa vivement, un jour, en plein sénat, de rendre compte du trésor d'Antiochus et des dépouilles qu'il avait enlevées à ce prince pendant la guerre. On sait que Scipion, dans cette guerre, avait été le lieutenant de son frère L. Scipion l'Asiatique. L'accusé se lève, et, tirant de son sein un livret, dit qu'il contient le compte de l'argent et des dépouilles ; qu'il l'a apporté pour en faire connaître le contenu et le déposer ensuite au trésor public. Mais je ne le ferai pas, ajouta-t-il, je n'aurai point la faiblesse de me déshonorer moi-même. Aussitôt il met le livret en pièces devant toute l'assemblée, indigné qu'on se permette de demander compte de quelques sommes d'argent prises sur l'ennemi à celui auquel l'État devait son salut et sa gloire.


XIX. Ce que M. Varron dit, dans an de ses recueils, sur la nécessité de modérer la nourriture des enfants.


Il est prouvé que si on laisse les enfants encore impubères trop manger et trop boire, ils deviennent lourds, apathiques, et sont exposés à tomber dans la langueur et l'abrutissement; ils grandissent très-difficilement et ne peuvent se développer. La plupart des médecins et des philosophes partagent cette opinion, qui a été développée par M. Varron dans un de ses recueils intitulé Caton, ou de l'Éducation des Enfants.


XX. Condamnations portées par les censeurs contre ceux qui, à leur audience, se permettaient quelque plaisanterie indécente. Délibération sur la punition qu'ils devaient infliger à un homme qui avait bâillé devant eux.


Parmi les condamnations portées par les censeurs, on en cite trois qui prouvent quelle était la sévérité de ces magistrats. Voici la première. Le censeur, selon la coutume, faisait prêter le serment par lequel on déclare qu'on est marié. On adressait la question suivante : « Et toi, réponds selon ta conscience, es-tu marié? » Un homme du peuple vint prêter serment à son tour : C'était un plaisant, naturellement railleur. Pensant que l'occasion était bonne pour faire rire, il répond à la question d'usage adressée par le censeur : « Oui, je suis marié, mais non selon mon goût. » Pour cette réponse déplacée, le censeur relégua le plaisant dans la classe des citoyens privés du droit de suffrage, et motiva son arrêt sur une plaisanterie inconvenante faite en sa présence. Il n'y a pas moins de sévérité dans cet autre fait. Les censeurs délibérèrent un jour sur la punition qui devait être infligée à un citoyen qui, appelé en témoignage par un ami, s'était permis, en pleine séance, de bâiller de toutes ses forces et avec grand bruit ; ils allaient condamner le coupable pour s'être laissé aller à un acte qui dénotait une étourderie indécente et un sans-gène fort insolent ; mais celui-ci assura par serment qu'il n'avait pu se retenir, que ce bâillement lui avait échappé, et qu'il était sujet à la maladie appelée oscedo, envie continuelle de bâiller ; alors l'arrêt, porté contre lui déjà, fut annulé. P. Scipion l'Africain, fils de P. Emile, consigne ces deux faits dans le discours qu'il prononça, pendant sa censure, pour rappeler le peuple à la sévérité des mœurs des anciens Romains. Le troisième fait est tiré du septième livre des Mémoires de Sabinus Massurius : « Les censeurs P. Scipion Nasica et M. Popillius, dit-il, passant la revue des chevaliers, en remarquèrent un dont le cheval était maigre et en mauvais état, tandis qu'il était lui-même gras et brillant de santé. « D'où vient, disent ces magistrats, que tu es en meilleur état que ton cheval ? — C'est que je me soigne moi-moi moi-même, répondit-il, et que c'est Statius, un mauvais drôle d'esclave, qui prend soin de mon cheval. » Cette réponse paraissant peu respectueuse, le chevalier fut relégué, selon la coutume, dans la classe des citoyens privés du droit de suffrage. » Statius était dans l'origine un nom d'esclave très-commun ; le poëte Cécilius, si célèbre par ses comédies, avait été esclave, et avait, à cause de cela, porté le nom de Statius, qu'il garda dans la suite comme un surnom, puisqu'on l'appelle encore de nos jours Cécilius Statius.




» ego me curo, eqnum Statias mens servus. » Visum est panun reverens esse responsum, relatusque in æarios, ut mos est. » Statius antem servile nomeo fuit. Plerique apud veteres servi eo nomine fuerunt. Gæcilius qnoqne, ille eomœdiarum poeta inclytus, servus fuit, et propterea nomen habuit Statius. Sed postea versum est quasi in cognomentum, appllatusque [est] Gæcilius Statius.