Les Nuits attiques/Notice

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Traduction par Chaumont, Flambart et Buisson.
Texte établi par Charpentier et Blanchet, Garnier (Volume 1p. i-vii).


NOTICE SUR AULU-GELLE


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Aulu-Gelle, Aulus Agellus, ou, suivant quelques manuscrits qui, à tort, ont réuni en un seul mot l’initiale du prénom et le nom de famille, Agellius, naquit sous le règne d’Adrien et mourut sous celui de Marc-Aurèle ; il eut pour maîtres de rhétorique et de grammaire Titus Castricius et Sulpicius Apollinaris, qui enseignaient à cette époque. Il appartenait sans doute à une famille noble, car il rappelle quelque part que, quand il prit la robe prétexte, après avoir reçu à Rome, où probablement il naquit, sa première éducation, il alla, selon la coutume des jeunes nobles, perfectionner ses études à Athènes [1]; il y suivit les leçons du philosophe platonicien Taurus et de Pérégrinus qui, de philosophe cynique, se fit chrétien, et, doublement apostat, de chrétien redevint philosophe, et qui, finissant moins en sage qu’en fou, se brûla sur un bûcher aux jeux olympiques ; — immortalisé du reste par les railleries de Lucien qui, en sa personne, travestit le christianisme. À Athènes, encore, Aulu-Gelle entretint un commerce assidu avec Hérode Atticus. Rhéteur brillant, ancien maître de Marc-Aurèle, Hérode tenait à Athènes un rang élevé ; il recevait dans sa riche maison de Céphisia les Romains venus d’Athènes : plus affable sans doute et plus hospitalier envers les étrangers, ce qui se voit quelquefois, qu’il n’était facile et agréable à ses compatriotes avec lesquels il vécut en assez mauvaise intelligence. Peu de temps après son retour à Rome,— on ne sait à quelle époque il y revint, — Aulu-Gelle fut nommé, par les préteurs, centumvir ou juré en affaires civiles[2]. Jeune encore, il prit ses fonctions au sérieux : non-seulement il recherche avec empressement les livres qui traitent des devoirs du juge[3], mais encore, la première fois qu’il lui fallut rendre un jugement, se défiant de lui-même, il ajourne l’affaire[4] ; il quitte son tribunal et va, pour s’éclairer, consulter son ami le philosophe Favorinus[5]. Un peu plus tard, il fut choisi par les consuls pour juger extraordinairement pendant les calendes[6]. On peut croire que Aulu-Gelle exagère un peu ses occupations judiciaires, car où aurait-il trouvé le temps de tant lire et de tant compiler ?

À Rome comme à Athènes, Aulu-Gelle vécut dans la société des rhéteurs, des grammairiens et des philosophes, et il s’attacha principalement à deux professeurs alors célèbres, le Gaulois Favorinus et l’Africain Cornélius Fronton, un des maîtres de Marc-Aurèle, comme Hérode Atticus. À Rome, il retrouva aussi Hérode Atticus qui ne vivait pas en très bon accord avec Fronton. Marc-Aurèle, qui lui-même avait à souffrir du caractère difficile d’Hérode, avait beaucoup à faire pour les rapprocher l’un de l’autre. Nous avons une preuve de cette difficulté et des bienveillants efforts du prince dans une lettre que Marc-Aurèle écrit à Fronton pour l’engager à user de modération dans son plaidoyer contre Hérode. Hérode avait avec son propre fils de graves démêlés, et Fronton était chargé de la cause du fils. Marc-Aurèle lui écrit donc : « Tu m’as souvent dit que tu étais à la recherche de ce qui pourrait m’être le plus agréable. L’occasion se présente : l’audience approche où l’on paraît disposé non-seulement à entendre favorablement ton discours, mais aussi à se faire un malin plaisir de ton indignation. Pour moi, que tu me regardes comme un conseiller téméraire ou comme un enfant bien hardi et trop bienveillant pour ton adversaire, cela ne m’empêchera pas de te dire tout bas mon conseil sur ce que je croirai le plus convenable… Pour toi quelle plus belle occasion de gloire que de ne pas répondre, même provoqué ! Il est vrai que si c’est lui qui commence, on pourra, jusqu’à un certain point, te pardonner de lui avoir répondu, mais je lui ai demandé qu’il ne commençât point, et je crois l’avoir obtenu ; car je vous aime l’un et l’autre, et chacun en raison de ses mérites. » Et une autre fois : « Pour Hérode, je t’en prie, pousse-le à bout, comme dit notre Quintus, par une obstinée obstination. Hérode t’aime et moi j'en fais autant, et quiconque ne t'aime point ne comprend point avec son esprit, ne voit point avec ses yeux ; je ne dis rien des oreilles, car toutes les oreilles sont les esclaves de ta voix. »

Favorinus, Gaulois d'origine, ne le cédait point en célébrité à Fronton. C'est lui qui, s'étant rendu à l'avis de l'empereur Adrien, qui l'avait repris sur une expression qui avait pour elle d'excellentes autorités, répondit à ses amis qui lui en faisaient un reproche : « Vous avez tort, mes amis, de ne pas vouloir que je reconnaisse comme le plus savant de l'univers un homme qui a trente légions à son service. » C'est déjà le mot de Voltaire sur Frédéric. Favorinus, au témoignage de saint Augustin, était un homme d’un grand savoir et d’une élocution fort élégante ; c’était aussi, on peut le croire, un philosophe sérieux. Il a eu, avant J.-J. Rousseau, et peut-être la lui a-t-il inspirée, l’idée de rappeler aux mères le devoir que leur impose la nature, de nourrir leur nouveau-né. Les paroles de l’auteur de l’Emile ne sont pas plus éloquentes que celles de Favorinus.

C’est dans cette société de savants et d’antiquaires que vivait Aulu-Gelle, s’engageant le plus souvent dans des discussions frivoles : « Quand peut-on dire que l’on meurt ? Quand peut-on dire qu’on se lève ? » et autres questions également puériles. Aulu-Gelle, cependant, rencontre mieux quelquefois. Il sait captiver notre attention en nous racontant l’anecdote du jeune Prétexiatus, l'amour d’un dauphin pour un jeune enfant, l’aventure d’Arion, la fable de l’alouette et de ses petits. On trouve dans son ouvrage des recherches curieuses sur les antiquités, sur la grammaire et sur le droit romain, des points d'érudition discutés avec sagacité, des fragments d’ouvrages perdus ; des investigations précieuses sur les langues, les institutions et les mœurs des anciens. Les citations qu’il emprunte aux vieux auteurs sont pour nous d’une utilité et d’une importance incontestables. On s’est étonné qu’il ne citât nulle part ni Quintilien, ni Pline le Jeune, ni Tacite, ni Lucain, ni Juvénal ; mais c’est là précisément le mérite de son livre ; c’était aussi le goût de son temps. Quand Fronton veut former Marc-Aurèle à l’éloquence, quels modèles lui conseille-t-il d’imiter ? Est-ce Cicéron ? non ; c’est Caton, ce sont les Gracques. L’empereur Adrien aussi préférait Caton à Cicéron, Ennius à Virgile. Sans doute, les Quadrigarius, les Valerlus Antias, ne valent pas les Tite-Live et les Tacite ; mais oeux-cl ne pouvaient périr ; et sans Aulu-Gelle, que saurions-nous des premiers ? Ne soyons donc pas surpris de cette prédilection d’Aulu-Gelle pour les curiosités de l’érudition et les obscurités de la vieille langue latine. Nous-mêmes n’en sommes-nous pas un peu là ? Ce qui nous attire aujourd’hui, ce qui sollicite les recherches des savants, ce ne sont pas, ce me semble, les grands écrivains du dix-septième ; ou si nous y revenons, ce n’est pas précisément aux plus purs que nous nous adressons, mais à ceux qui, par quelques archaïsmes de langage, par quelques tours et quelques formes naïves et gauloises, sa rapprochent un peu du seizième et même du quinzième siècle ; notre critique n’est plus guère que de la philologie. Soyons donc indulgents à ce goût d’Aulu-Gelle pour les étrangetés littéraires, historiques ou philosophiques. Moins exclusif, son ouvrage aurait pour nous moins de prix ; nous sommes assez renseignés sur les auteurs du siècle d’Auguste, qui, du reste, par leur simplicité même dans la grandeur, se font assez comprendre ; nous avons, au contraire, besoin d'être initiés à ces mystères de l'ancienne langue latine, à ces formules du vieux droit romain, à toutes ces singularités, en un mot, de langage et de vie civile qui sont le fonds de son livre.

Aulu-Gelle, nous l’avons vu, avait, jeune encore, été étudier aux écoles d’Athènes; il est assez probable que, plus tard, il fit, à Athènes, plusieurs voyages ; car ce n’est que dans un âge assez avancé qu’il composa, en Grèce, ses Nuits Attiques[7]. Quelques critiques ont pensé que la mort avait interrompu le travail d'Aulu-Gelle ; une phrase de la préface pourrait le faire croire[8]. Mais comment alors expliquer cette autre phrase où il dit qu'il a rassemblé, sous les yeux du lecteur, tous les titres placés en tête des chapitres, pour qu'on puisse voir sur-le-champ les matières qu'il traite[9]? Peut-être voulait-il donner une autre direction à ses études, ou mettre dans son travail un ordre qui s'y fait trop regretter, car ces extraits divisés en vingt livres, dont le huitième est perdu avec une partie du sixième, sont jetés sons aucun plan, au hasard des conversations et des lectures de l’auteur. Après chacune de ces lectures ou de ces conversations, Aulu-Gelle prenait des notes ; son recueil n’est autre chose qu’un choix revu et retouché de notes. C’est un compilateur et non un écri-écri écri-vain ; il ne prétend, c’est lui-même qui nous le dit, ni à la ni à élégance de la diction[10]. Toute son ambition, c’est de nous exposer avec clarté l’opinion des philosophes, des grammairiens, des jurisconsultes, des annalistes, des historiens, des pontifes, des augures ; elle ne va pas même, quand il y a désaccord entre les différentes opinions qu’il présente, jusqu’à se prononcer pour celle qui lui paraît la meilleure ; il se contente alors de dire qu’il laisse ce soin au lecteur[11]. Aulu-Gelle ne brille donc ni par le jugement, ni par le style ; son recueil n’est cependant pas l’ouvrage d’un homme sans esprit ; on y rencontre plus d’une pensée ingénieuse et des traits d'une finesse piquante ; indispensable pour les recherches de l’érudition, il n’est pas sans intérêt non plus pour l’histoire littéraire : c’est à la fois un glossaire archéologique, un répertoire de droit et un magasin littéraire.


J.P.C.
  1. Nos... compluresque alios nostrates, qui Roma in Græciam ad capiendum ingenii cultum concesserant ; Nuits Attiques, lib. I, C.2.
  2. A prætoribus lectus in judices sum, ut judicia, quæ appellantur privata, susciperem homo… adolescens. Nuits Attiques, lib. XIV, C. 2.
  3. Libros utriusque linguæ, de officio judicis scriptos conquisivi. Id.
  4. Jussi igitur diem diffendi. Id.
  5. inde a subselliis pergo ire ad Favorinum Lib. XIV , C.2.
  6. Quum Romae a consulibus judex extra ordinem datus pronuntiare intra kalendas jussus essem. Lib. XII, C.13
  7. Ad hoc… ut liberis quoque meis paratae fetius modi remissioni essent... Se quoniam longisquis par hiemem noctibus in egro... terrae Atticae, commentation e bavo ludere ac facere exorsi sumus Lib. XIV, C. 2.
  8. Ea omnia subsiciva et subsecundaria tempora ad colligendas hujuscemodi memoriarum disceptatiunculas conferam Prologus.
  9. Capita rerum, qum cuique commentario ineunt, exposuimus hic universa, ut jam statim declaretur, quid quove is libro quari invenirique possit. Id.
  10. Tantum ceteris omnibus in ipsius quoque inscriptionis laude cedentes, quantum cessimus in cura et elegantia scriptionis… quæ autem parum plana videbuntur.
  11. In hac re tam excellentis doctrinæ non meum judicium est ; ego in medium relinquo. Lib. I, 18 ; IV, 14.