Les Nuits du Père Lachaise/03

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A. Lemerle (1p. 38-93).


Le Bon-Vivant.


Après la barrière des Trois-Couronnes et de Ménilmontant, on trouve celle des Amandiers ; c’est entre cette dernière et celle d’Aulnay qu’est le Bon-Vivant, un de ces mille restaurants placés immédiatement à la sortie de Paris, afin que le Parisien n’ait qu’un pas à faire quand il veut manger du veau à quatre sous meilleur marché la livre et boire le vin sans droits.

L’été qui dore tout, prête à cette lisière poudreuse de la campagne, une physionomie demi-civile, demi-rurale. On connaît la variété et le mouvement des boulevards extérieurs, le dimanche. C’est un cordon de huit ou dix lieues formé par une succession de cuisines et de bals. Chaque restaurant s’offre ainsi aux regards : La première couche se compose de gens étendus sous la table ; la seconde de gens qui mangent autour de la table ; la troisième de gens qui dansent sur la table. Voilà ce qu’on voit. Ce qu’on sent : c’est une odeur de hareng grillé, de lapin en matelotte, de veau aux oignons, de pain chaud et de vin frelaté ; ce qu’on entend : c’est le cornet à piston, la flûte et le hautbois faisant danser les cuisinières et les ouvriers. Le spectacle ne manque pas de gaîté, et mérite d’être vu.

Parmi ces restaurants qui bravent le fisc devant le sabre de l’octroi, le restaurant du Bon-Vivant n’est pas un des moins fameux.

La nuit était venue, et nos fougueux gastronomes s’attablaient sous le charme d’un appétit aiguisé par l’attente ; car on n’improvise pas à la minute un dîner comme celui qu’ils avaient ordonné. Douze tables étaient dressées, autour desquelles ils s’assirent. Jean Pouilly, comme président occupait celle du milieu et surveillait les autres. À la grande satisfaction de Mouffleton, il ouvrit le banquet par une large tournée de vin blanc, accompagnée de ces seuls mots : Bon appétit ! Cela voulait dire ; feu ! La bataille s’engagea.

Pendant une heure il ne sortit aucune parole de ces bouches, occupées à broyer, à avaler et à boire. Il ne restait rien de la double montagne de bœuf au naturel et de bœuf aux choux déposée sur la table par les garçons ; mais rien. Les tigres ne dévorent ni mieux ni plus proprement.

Bergamotte poussa le premier soupir qui rompit le silence, et Pétroquin dit alors :

— Voilà Bergamotte qui se plaint sans doute de ce que l’année n’a pas été bonne.

— Je ne dis pas ça.

— Voyons, Bergamotte, combien as-tu mis de côté ?

— Mille francs.

— Tu mens, Bergamotte.

— Eh bien ! deux mille. Et toi Pétroquin ?

— Moi, j’ai placé.

— Où çà ?

— Chez mon notaire.

— Fichtre ! prends garde ! ça déteint, les notaires.

— Moi, dit Faucheux, j’aime mieux acheter des terrains ; on sait ce qu’on a, on se promène sur ce qu’on a, on dort sur ce qu’on a. J’ai acheté une petite ferme en Brie.

— Oh ! petite ! il n’y en pas de petites.

— Je gage que Mouffleton a de l’or, reprit un autre.

— J’ai un million dans un pot à beurre, reprit Mouffleton avec ironie.

C’est ce sournois, là-bas, qui nous dame le pion.

— Moi ? répliqua Jean Pouilly, je suis ruiné. J’avais pris des actions dans les bitumes et dans les brasseries de bières…

— Ah ! dans les bières…

La salle trembla au rire universel qui éclata sous sa voûte.

— Il a dit dans les bières !

— Ce qu’il a gagné avec les bières s’en est allé avec les bières.

Pour comprendre le singulier jeu de mot qui égayait si fort en ce moment la société du Bon-Vivant, équivoquant sur le mot bière boisson, et bière cercueil, il faut remarquer que l’assemblée n’était composée que de croque-morts, de fossoyeurs, de fabricants de tombes et d’employés aux pompes funèbres. Il est temps de le dire : nous assistons au repas de corps qu’ils ont l’habitude de faire, à frais communs, le jour des Morts, 2 novembre, et l’on conviendra que le jour ne saurait être mieux choisi. Ils vivent de la mort, n’est-il pas naturel qu’ils se souviennent avec reconnaissance de ce qui les fait vivre ?

On ne pourrait d’ailleurs mettre en doute leur profession en jetant un coup-d’œil sur la ligne de champignons auxquels étaient accrochés leurs chapeaux de deuil et leurs pleureuses qui s’agitaient aux mouvements qu’ils faisaient.

— Mais l’année qui vient sera meilleure, reprit Jean Pouilly.

— Oui, pour les riches, interrompit Mouffleton, qui représentait le parti communiste des croque-morts. Ils ont tous les gros convois, eux, et nous les morts de rien. Enfin, cela ne durera pas toujours ainsi.

— Oui, je crois aussi qu’elle sera bonne, ajouta Pétroquin, car on dit que le choléra, une maladie toute neuve, doit donner cette année.

— Nous ne sommes pas assez heureux pour ça, répéta Mouffleton. La partie se gâte, elle ne vaut plus rien.

— Quitte-la donc, personne ne te force à y rester.

— Ne voulez-vous pas que je me fasse avocat ?

— C’est que tu l’aimes, la partie…

— Je ne dis pas…

— Qu’est-ce qui t’y a poussé ?

— Dam ! mon père ; c’est lui qui m’a mis la pioche à la main. Un brave homme qui a enterré ce qu’il y avait de mieux sous l’Empire.

— Moi, je ne cache pas, dit Pétroquin, que je me suis fait croque-mort pour entendre des discours. C’est mon goût, c’est mon faible. J’en entends quelquefois jusqu’à trois par jour. Et, apportant la preuve de ce qu’il disait, Pétroquin chercha une pose et dit : « Messieurs, cette tombe qui s’ouvre devant vous va se refermer sur les restes d’un de nos plus vertueux citoyens. »

— Bravo !

— Eh bien ! ces choses-là me touchent au dernier point. J’en ai pris l’habitude, je ne pourrais plus vivre sans discours. Et toi, Bergamotte, dis-nous qui t’a fait prendre goût au métier…

— Moi, c’est la vengeance, répondit Bergamotte.

— Ceci devient comique, dit Faucheux, raconte-nous ça en deux temps.

— La parole est à Bergamotte.

— Je propose une innocente tournée de cognac, dit Mouffleton, avant d’écouter Bergamotte, fossoyeur par vengeance.

— Il y a de l’amour dans son affaire, je le gagerais, dit Pétroquin, comme on dit que c’est par amour que le chevalier De Profundis.

— Silence !

Vingt fourchettes tombèrent par terre.

— Qui parle ici du chevalier De Profundis ?

— Qui l’a nommé ?…

— Justement je l’ai vu aujourd’hui au Père La Chaise, murmura une voix effrayée…

Enfin une inquiétude générale plana subitement sur toutes ces têtes, au seul nom prononcé du chevalier De Profundis. Les verres, pleins de cognac, — qu’on juge par-là si le saisissement fut profond, — s’arrêtèrent sur les lèvres.

Mouffleton, ceci dit tout, avala un verre d’eau.

Il fallut revenir à plusieurs reprises au cognac pour retrouver la chaleur cérébrale qui commençait à bouillonner et à se manifester par des discours plus ou moins incohérents, avant que Pétroquin n’eût lancé comme un obus le nom du chevalier De Profundis.

Avant de reprendre la parole, si énergiquement retirée de sa bouche, Bergamotte promena un regard autour de la salle pour s’assurer que personne d’étranger à la société n’était là pour l’entendre. Les garçons étaient trop occupés de leur effrayante besogne pour s’amuser à écouter ; un seul, cependant, paraissait très attentif à ce qu’on disait. Il était mieux mis que les autres ; son air était infiniment plus distingué : il avait déjà laissé tomber deux assiettes par terre.

Bergamotte commença :

— Je suis un enfant trouvé.

— Dans quoi ? demanda Faucheux.

— Comment dans quoi ?

— Tu ne vois pas que Faucheux plaisante, lui dit-on ; va toujours !

— Un beau jour, reprit Bergamotte, et j’avais, je crois, seize ans, un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, nommé Kleinberg, se présenta à l’hospice et demanda un enfant pour en faire un apprenti. On m’appela, il me vit, m’examina et me trouva bien apparemment. On me donna à lui et il m’emmena. Sa famille se composait de sa femme et d’une jeune fille qui avait alors douze ans. Elle se nommait Baptistine. Elle était jolie, douce, active comme un fuseau… Bergamotte s’arrêta ; il sortit un mouchoir de coton bleu.

— Qu’as-tu ?

— Rien. Est-ce qu’il n’est pas permis de s’arrêter, de se moucher ?

— Moi j’ai soif, s’écria Mouffleton.

— Son père, continua Bergamotte, eut toutes sortes de bons soins pour moi. Il m’apprit son état…

— C’est qu’il croyait que tu étais l’enfant de quelque gros richard, et il comptait…

— Il ne comptait sur rien du tout ; il m’aimait parce qu’il était enfant trouvé comme moi…

— Bon ! interrompit Faucheux, et de deux !

— Voyons ! dit Pétroquin, tu aimas la fille. « Ah ! messieurs, c’était un de ces anges que Dieu envoie de loin en loin sur la terre, pour la consoler et lui faire prendre en patience les misères de cette vallée. » Autre discours.

— Je ne dis plus rien, s’écria Bergamotte avec humeur. Je ne veux pas qu’on se moque d’une femme que j’ai aimée.

— On ne se moque pas ! on pérore.

— Bergamotte, intervint le président, nous t’écoutons. Poursuis.

— Je m’aperçus, au bout de quelques années, que je n’étais pas seul à l’aimer. Un ouvrier en marqueterie, employé dans la maison, riche autant que j’étais pauvre, demanda Baptistine à son père, qui la lui refusa.

— Je redemanderai du bœuf au naturel, interrompit un convive.

— Il n’y en a plus, répondit le garçon.

— Qu’on en tue !

Bergamotte continua :

— Il garda son plomb sur le cœur. J’ai oublié de vous dire son nom : il s’appelait Schmitt, un nom alsacien, allemand, un nom de choucroûte, enfin. Mais Baptistine ne l’aimait pas, et j’étais pour lors fort tranquille de ce côté.

— J’ai soif ! s’écria l’infatigable Mouffleton.

— Que veut boire, monsieur ? répondit un garçon ; est-ce du bordeaux ?

— Non, pas du bordeaux.

— Du beaune vieux ?

— Non plus.

— Du…

— Du mauvais ; oui, du mauvais. J’en ai assez comme ça de ces bons vins qui ne ratissent pas en passant sous le pont. Donne-moi du mauvais, à cinq sous le litre. C’est le bon pour moi, entends-tu ?

— Voilà, reprit Bergamotte, qu’à cette époque je fus appelé pour le service militaire. M. Kleinberg pouvait me faire un remplaçant, et il n’en était pas trop éloigné, à cause de sa femme et de sa fille ; mais il disait avec raison qu’il faut qu’un jeune homme ait vu le feu pour être plus tard vraiment homme. Il avait servi, lui aussi, et avec distinction. Du reste, il me dit : Pars, mon ami ; au retour, je t’appellerai mon fils.

— Ah ! voilà l’histoire, interrompit Faucheux ; il se proposait de te donner sa fille si tu revenais capitaine ; tu revins ébéniste, et il la maria à l’autre, à l’Allemand.

— Si c’est fini, dit Mouffleton, buvons.

Bergamote, blessé comme auteur après avoir été froissé comme amant, gardait un silence digne.

— Ah ! messieurs, dit Pétroquin en se levant et en donnant de l’émotion à sa voix, « ne cherchons pas à soulever le voile derrière lequel se cachent nos destinées. Personne n’a prophétisé aujourd’hui ce qui sera demain. » Autre discours. J’en conclus que nous ne savons pas le moins du monde ce qui arriva à Bergamotte après avoir quitté sa belle.

— Et partant pour la Syrie, acheva Faucheux.

Jean Pouilly eut encore besoin de recourir à son autorité pour obtenir de Bergamotte qu’il reprît le fil de sa narration.

— Si l’on m’interrompt encore une fois !…

— On ne t’interrompra plus.

— Je partis, comme vous dites ; il y avait trois ans que, sans permis de chasse, je tuais des Bédouins de Constantine à Mascara, lorsque j’obtins un congé de six mois. Vous devinez si je mis de l’empressement à me rendre à Paris. J’arrive, je cours au faubourg Saint-Antoine, je vais au magasin de M. Kleinberg ; plus de magasin. Je me frotte les yeux, je reconnais bien le numéro, mais point de boutique d’ébéniste : un coiffeur occupait la boutique. Enfin, je m’informe auprès du magasin en face… — D’où venez-vous ? me dit-on. — Mais… d’Alger. — C’est pour cela, en effet, que vous ignorez qu’ils sont tous morts.

— Qui morts ? — Eh bien ceux que vous cherchez. — Mort, monsieur Kleinberg ? — Oui. — Morte, madame Kleinberg ? — Oui. Morte, leur fille ? — Oui.

Bergamotte s’arrêta et tira une seconde fois son mouchoir de coton bleu.

— Sais-tu s’ils eurent un convoi de première classe ? demanda Faucheux.

— Tu me feras raison de cette infâme plaisanterie, s’écria Bergamotte, terrible de colère, en larmes, laid, affreux, ému, plein de douleur et barbouillé de tabac, hideux, sublime.

Mouffleton, broyant un verre sous sa main, s’écria de son côté :

— À la fin des fins, sommes-nous ici pour écouter des histoires ou pour transvaser jusqu’au jour ? C’est fini ! que ce soit fini ! très fini ! Garçon, du bœuf !

— J’ai déjà dit qu’il n’y en avait plus.

— Eh bien ! qu’on en fasse.

— Oui avec du veau, dit Faucheux.

Quand cette ondée fut passée, le président du banquet, Jean Pouilly, reprit :

— J’invite Bergamotte à achever, c’est le vœu de l’assemblée.

— Je me rends au vœu de notre honorable président, reprit Bergamotte, non moins ivre que ses interrupteurs.

— Je ne tardai pas à savoir ceci : Schmitt, un soir d’hiver, enleva, aidé par des artilleurs de Vincennes, autres choucroûtes comme lui, des Schmitt, des Schmaltz, des Schmültz, la fille de Kleinberg, et l’emmena par force dans une campagne à quelques lieues de Paris. De là il écrivit au père de la lui donner sinon… sinon qu’il la lui rendrait. Le brigand !… Mais je me suis vengé aux deux tiers… l’autre tiers je le tiens entre la queue et la tête, par le rable.

À ce moment les doigts nerveux et tremblants de Bergamotte parurent des griffes recourbées. Il semblait tenir et soulever un lièvre et se disposer à lui rompre les reins.

On ne faisait plus mine de l’interrompre.

— Pourquoi me venger, direz-vous ? parce que lorsque madame Kleinberg apprit l’enlèvement de sa fille, elle se lança par la fenêtre du troisième étage, et se tua raide sur le coup. Et d’une. Désolé, fou, son mari court à l’endroit où était sa fille, donne deux soufflets à Schmitt, lui crache au visage et lui jette une épée à travers les jambes. Je vous ai dit qu’il avait servi. Schmitt, couvert de crachats et de soufflets, prend l’épée avec rage et se précipite sur M. Kleinberg qu’il traverse de part en part.

— Tué aussi.

— Bergamotte fit un signe affirmatif. Les tribunaux déclarèrent que Schmitt était en état de légitime défense lorsqu’il avait tué Kleinberg, et il ne lui arriva rien.

Pétroquin ne put s’empêcher de murmurer :

« Encore une de nos gloires militaires sur laquelle la tombe vient de se fermer ; et chose triste à dire, messieurs, celui qui avait assisté à cent combats, que la mitraille de vingt armées avait épargné, respecté, est venu périr d’un misérable coup d’épée de la main d’un adversaire obscur. » Autre discours.

Cette fois, Bergamotte ne se fâcha pas parce qu’il lui avait semblé entendre l’éloge de son ancien maître ébéniste, M. Kleinberg.

Baptistine ne survécut que quelques mois à ce double malheur. Devenue folle, elle alla mourir à la Salpétrière, dans un cabanon. C’était mon tour.

— De mourir ? demanda Faucheux.

— De tuer, répliqua Bergamotte.

— Bocage n’est pas plus terrible dans ses plus beaux moments.

— Bravo !

— Bravo !

— Bravo !

— Schmitt, ébéniste aussi, comme je vous l’ai dit, je crois, se maria au bout d’un mois avec la fille d’un marchand de meubles du faubourg. Son beau-père lui céda la maison et le magasin pour aller vivre à la campagne. Il était marié depuis un an, et il avait un enfant, une petite fille, lorsque je me présentai chez lui, à mon retour de l’Algérie. Après quelques mots d’amitié entre Schmitt et moi, je lui dis : Schmitt, tu as enterré tous les miens. J’enterrerai tous les tiens. Il se mit à rire, et il me dit : « À quand ? — Tout de suite, lui répondis-je. — Eh bien ! je tiens le pari, fit-il. » Je sortis. J’avais mon idée. J’allai du même pas au bureau de l’administration des pompes funèbres me faire recevoir croque-mort ; c’était là mon idée.

— Je bois au souvenir de son honorable réception parmi nous, dit Faucheux.

— Un instant ! dit Mouffleton, un instant ! nous avons bu pas mal du blanc, pas mal du rouge, pas mal du jaune ; il montrait de l’eau-de-vie. Je propose une tournée de bleu. On revient toujours à ses premières amours. Voilà un broc de vin à cinq sous le litre, le vin de tous les jours. C’est le meilleur, comme le tabac de caporal est encore le meilleur tabac. Donc, garçon, verse… verse… verse ! (Mouffleton n’avait plus sa tête). Verse du vin bleu à tous ces hommes noirs.

Le garçon saisit à deux mains le broc de vin bleu, et en abreuva les cent cinquante convives de la salle du Bon-Vivant.

— Je bois à la santé, dit Mouffleton, à la santé de…

— Qui donc se permet de boire à la santé de quelqu’un ici ?

— Ohé ! l’autre qui veut célébrer la santé !

— Pourquoi pas l’immortalité ? Nous serions frais !

— On ne boit ici à la santé de personne.

— Non, de personne !

— De personne ! voilà une plaisanterie !

— Je n’ai rien dit, répliqua tout honteux Mouffleton, je présente mes excuses à l’honorable société pour le propos que j’ai tenu.

Cet incident passé, Bergamotte reprit son récit, mais en vérité, on ne saurait trop dire au profit de quelle attention ; car sur les cent quarante-neuf-compagnons qui l’entouraient, pas un n’était capable, on ne dit pas d’avoir, mais d’affecter l’attention nécessaire pour le comprendre. Le président lui-même, Jean Pouilly, avait roulé sous la table, et par une bizarrerie de sa chute, sa perruque seule était restée à la place qu’il occupait ; elle était tombée au milieu de son assiette.

— Une fois croque-mort, je tâchai de m’introduire dans la chambre de la femme de mon ami Schmitt. Oui… je tâchai… car mes informations étaient bien prises. Je savais que monsieur descendait à l’atelier de bonne heure ; que madame restait seule jusqu’à dix heures, moment du déjeûner, et que le berceau de leur enfant était dans leur chambre même. Une chambre bleue avec des fleurs, je la vois encore… Les fleurs font bien dans une chambre… Je disais donc… très bien. Le difficile pour moi était comme je vous le disais, ou comme je ne vous l’ai pas dit, de n’être pas rencontré dans l’allée de la maison, de traverser la cour sans être vu et surtout de ne pas me croiser avec Schmitt en montant à la chambre de sa femme. Vous comprenez… de ne pas me croiser… Mais pourquoi voulais-je entrer chez sa femme ?… Ah ! j’y suis… Je choisis un jour d’hiver. Il y avait du brouillard partout ; on ne voyait pas sa main… non pas même sa main. Voyez-vous votre main dans ce moment-ci ? Eh bien ! je ne voyais pas la mienne dans ce moment-là. J’entre chez Schmitt ; je monte, je pénètre dans la chambre ; il était déjà descendu, madame était encore couchée, ne dormant pas, mais sommeillant. Moi j’étais ficelé comme vous voyez : habit gris, collet, parements noirs, boutons noirs, pleureuse, tout le bataclan, en vrai croque-mort. J’avais, de plus, l’air qu’on nous recommande à l’administration. — Affligé comme si nous avions perdu un héritage. Donc j’entre, je vais au lit de l’enfant, je le découvre ; un bel enfant, ma foi ! — Que faites-vous là ? qui êtes-vous ? que voulez-vous ! me demande avec effroi la mère. Moi, je réponds : N’est-ce pas ici, madame, qu’on m’a dit de venir chercher une petite fille morte de la rougeole ?… Ah ! j’avais oublié de vous dire que sa fille avait la rougeole. — Je suis croque-mort de mon état, je viens prendre l’enfant. C’est-il celle-là ? La femme pousse un cri épouvantable, se jette sur la sonnette.

Je ne restai pas là, vous comprenez bien, à compter les clous des fauteuils. Je descendis quatre à quatre, et me rendis à mes occupations.

Savez-vous ce qui arriva ? Savez-vous ce qui arriva ? répéta Bergamotte chez qui l’orgueil du narrateur, l’orgueil de l’homme qui s’est vengé à fond n’avait pas encore été tout à fait noyé par le vin. À cet appel, celui ci ouvrit un œil, celui-ci se détira, celui-ci fit un effort pour se mettre sur son séant, celui-là s’appuya contre le mur ; enfin, chacun s’efforça de paraître un peu moins ivre-mort qu’il n’était.

— Savez-vous ce qui arriva ? Que l’effroi fit tourner le lait à la femme, et que l’enfant, après avoir bu de ce lait empoisonné, mourut dans des convulsions atroces. Je l’enterrai le surlendemain. Reste à deux, dis-je au mari, à mon bon ami Schmitt, en passant quelques jours après devant son magasin. Ce n’est pas tout… non, ce n’est pas tout… je vous dis que ce n’est pas tout… Ce lait empoisonné monta au cerveau de sa femme, qui finit par mourir folle comme la pauvre Baptistine. Reste à un, dis-je encore à l’ami Schmitt, qui, au lieu de se mettre à rire comme la première fois, lorsque je lui annonçai la réalisation de ma menace, courut se cacher, pâle et effaré, au fond de sa boutique. Je lui avais fait peur. Depuis deux ans je passe tous les jours devant sa porte et je le regarde ; il sait ce que cela veut dire, il sait que cela veut dire : Je t’attends ! Je t’enterrerai ; il est déjà jaune comme un coing. Et voilà comment je devins fossoyeur.

— Du vin ! du vin ! eurent encore la force de crier, mais d’une voix rauque, usée, brisée, tous ces forcenés, en apprenant le dernier mot de la terrible vengeance de Bergamotte.

— Il n’y a plus de vin, répondit un des garçons, celui qui se faisait remarquer par sa tournure et son inhabileté à servir.

— De l’eau-de-vie alors !

— Il n’y a plus d’eau-de-vie non plus ; vous l’avez toute bue aussi.

— Quelqu’autre chose, en ce cas ?

— Il n’y a plus rien ; vous aviez demandé la cave, vous l’avez bue.

— Eh bien ! qu’on apporte du gaz ; nous boirons du gaz, s’écria Mouffleton.

— Le gaz est éteint, répondit le garçon.

— Nous t’étranglons, dit Mouffleton en se précipitant au cou du garçon, si tu ne nous montes pas du gaz. J’en veux un bec.

Le jeune marquis de Saint-Luc poussa un cri de douleur, car il s’était déguisé en garçon pour attendre au milieu de cette étrange société celui qui avait promis de venir l’y trouver.

Au même instant la porte de la salle s’ouvre, et ce fut alors aux cent cinquante convives à se lever et à se presser avec la terreur d’un troupeau de moutons aux approches du loup. Aucun d’eux ne fut plus ivre. Cette apparition les galvanisa et ils se replièrent vers la porte ; on entendit alors courir ce murmure : c’est le chevalier De Profundis ! c’est le chevalier De Profundis !

C’était lui en effet.

Il alla droit à la croisée, l’ouvrit.

Les croisées du Bon-Vivant donnent sur le cimetière du Père-Lachaise même.

La lune éclairait comme à midi. Il était une heure du matin environ. La ville des tombeaux s’étala avec toute sa magnifique blancheur aux regards du chevalier De Profundis et du jeune marquis de Saint-Luc qu’il venait de prendre sous sa protection. Leurs deux figures, si différentes d’expression, tranchèrent en noir dans le cadre de la croisée, sur le fond vaporeux de l’espace. Ils se prirent à examiner en silence la ville morte et ses milliers de rues, places, avenues faites de tombeaux. La lune avait jeté sur ces indéfinissables constructions sa gaze d’argent, et ni Balbec, ni Palmyre, qui sont pourtant aussi des villes mortes, ne peuvent donner une idée du calme et de la douceur que cette neige astrale ajoutait, imprimait au calme habituel de l’endroit. Un seul oiseau chantait quelque part dans un des étranges bosquets, de ces étranges jardins. Était-ce l’âme rose d’un enfant ? était-ce l’esprit d’une jeune fille partie la veille de ses noces, et qui venait redemander sa nuit ? Par instant, une fraîcheur qui n’était pas de notre terre soufflait du fond de ces vallées endormies aux rayons de la lune ; elle rafraîchissait l’âme autant que le visage. Les sens se raréfiaient, se spiritualisaient au contact moelleux de cette brise calme, sans parfum, sans interruption, et qui semblait sortir par quelque issue de l’antique Élysée où les arbres n’ont jamais été plantés et ne sont jamais morts. Grâce à cette assimilation enivrante, le chevalier De Profundis espérait introduire plus facilement son jeune compagnon, le marquis de Saint-Luc, dans la voie où il avait voulu lui-même entrer. Il l’initiait par là à sa parole, il le préparait à écouter sans effroi ce qu’il tenait tant à savoir.

S’étant l’un et l’autre retournés pour savoir ce que devenaient les fossoyeurs qui remplissaient la salle, ils ne les virent plus. Tous étaient partis, l’épouvante les avait chassés.

— Eux aussi ont peur de moi ; ils m’ont surnommé le chevalier De Profundis. Ils me croient un être sinistre, surnaturel. Vous aussi, peut-être ?

— Un peu, répondit le jeune homme.

— C’est très flatteur pour ma seigneurie.

— L’autre soir, dans un cercle, une vieille dame osa dire… mais je ne vous rapporterai pas le propos.

— Non, parlez.

— C’est trop ridicule.

— Raison de plus pour ne pas craindre de me blesser. Que disait cette vielle dame ? que j’étais un loup-garou ?

— Quelque chose d’approchant…

— Quoi donc ?

— Un vampire.

— Cette dame se trompait. Je ne suis pas un vampire, quoique je croie aux vampires.

— Vous y croyez ?

— Très fort. J’en ai connu deux. Mais je devine pourquoi maintenant j’ai été traité comme tel par cette dame… N’est-elle pas étrangère ?

— Oui, Anglaise ?

— Madame Cléphan ?

— C’est elle.

— Elle se souvenait d’une histoire à laquelle j’ai été mêlé, une aventure déjà vieille de quinze ou seize ans… N’a-t-elle pas murmuré le nom d’une Italienne, la baronne Romanella ?

— Précisément.

— L’accusation est plausible, quoique je n’aie été que témoin et non acteur dans l’histoire de la baronne Romanella. Je l’ai connue à Paris, où je la voyais souvent : mais je n’ai jamais été de complicité avec elle dans les actes terribles dont elle s’est rendue coupable, à ce qu’on dit, car ses crimes n’ont pas été prouvés aux yeux de la justice.

— Mais aux vôtres ?

— Aux miens, ils sont réels ; car j’ai la preuve chez moi…

— Ainsi, il est vrai qu’elle causait la mort de tous ceux qui avaient le malheur de l’aimer ?

— Oui…

— Et sait-on le motif ?

— C’était son secret ; il est aujourd’hui le mien ; il sera le vôtre… La baronne de Romanella n’est plus en Europe… D’ailleurs, si vous la rencontriez un jour, étant prévenu, vous prendriez garde à vous.

— Quelle femme ! C’était une autre Marguerite de Bourgogne.

— C’était mieux que cela. Je vous montrerai dans la funèbre enceinte où nous allons descendre plusieurs tombes sans inscriptions, rayées à un certain endroit avec la pointe d’une forte aiguille.

— Et cela signifie ?

— Beaucoup, monsieur le marquis. Ces marques ont été faites par la baronne Romanella.

— Et qu’y a-t-il dans chacune de ces tombes blanches ?

— Un de ses amants.

— Tous tués par elle ?…

— Tous tués par elle. Mais si nous voulons que le jour ne nous surprenne pas, entrons vite dans mon château. Je passe le premier, dit le chevalier De Profundis en riant, suivez-moi.

Le chevalier franchit d’un saut la distance qui séparait du sol le bord de la croisée. Ils se trouvèrent tous les deux dans le Père La Chaise.

— Allons de ce côté, dit au jeune marquis de Saint-Luc le chevalier De Profundis.

— Je dois d’abord vous remercier, monsieur…

— Appelez-moi comme tous ces braves gens-là, le chevalier De Profundis ; le nom est assez original.

— Je vous remercie, monsieur le chevalier, d’avoir consenti à m’accorder cet entretien dans l’endroit où vous pourrez le plus difficilement me convaincre de votre…

— De ma folie, dites le mot. C’est le nom, je le sais qu’on donne dans les salons de Vienne, de Londres et de Paris à ma manière de voir.

— Je n’appellerai pas cela de la folie, mais de la singularité, de la bizarrerie, du paradoxe.

— Mon opinion n’est rien de tout cela, reprit le chevalier De Profundis, en écartant une branche de cyprès qui gênait le passage ; elle est la vérité même.

J’attends que vous me la démontriez.

— Quoiqu’il en soit, on ne dira pas, monsieur le marquis, que je compte sur mon originalité pour faire fortune : une pareille idée ne rapporte rien…

— Ne vous saurait-on pas immensément riche qu’on ne vous soupçonnerait pas de vouloir tirer un profit direct de votre excentricité.

— Encore une fois, mon jeune ami, ce n’est pas de l’excentricité. Croyez-vous que j’aurais voulu atteler ma vie à ce char périlleux pour le plaisir de briller dans les salons ? Mon règne, d’ailleurs, eût été court ; il serait déjà fini. Si l’on s’occupe encore de moi depuis bientôt quinze ans ; si ma parole est désirée, attendue, écoutée, combattue sans doute, mais enfin écoutée ; si j’inspire un intérêt profond à la jeunesse, une terreur indéfinissable aux esprits poétiques, une curiosité immense aux gens du monde comme vous, c’est que ma conviction ne s’appuie pas sur la base fragile d’une erreur. Ne croyez donc pas qu’on passionne ainsi les masses avec rien, avec le levier du hasard. Toute idée victorieuse, toute opinion triomphante, toute œuvre qui trouve le cœur de la foule, si difficile à trouver, a en elle une étincelle de cette vérité dont Dieu est le foyer.

— Quoi ! s’écria le jeune marquis de Saint-Luc, vous êtes convaincu qu’on ne meurt pas ?

— J’en suis convaincu.

L’impétueux marquis frappa du pied.

— Quoi ! ici où nous ne respirons que la mort, où nous ne marchons que sur la mort, où deux ou trois populations comme celle de Paris sont enterrées, vous soutenez que la mort n’existe pas ? En vérité, chevalier…

Le chevalier sourit.

— Mais vous-même si dangereux, si terrible à l’épée, à toutes sortes d’armes, n’avez-vous jamais tué personne ?

La figure du chevalier De Profundis, déjà si pâle, devint tout à coup plus blanche que les marbres au milieu desquels lui et son compagnon marchaient ; aussi blafarde que la lune dont les paisibles rayons les éclairaient.

— Mon histoire n’a rien de commun avec mes convictions, reprit le chevalier. Si l’on vous a parlé de quelques passions de jeunesse ;… mais ne nous écartons pas de notre conversation… Au surplus, si je vous racontais mon histoire, nous tomberions peut-être morts tous les deux, vous en l’écoutant, moi en la racontant.

— On meurt donc ? puisque nous mourrions tous les deux, s’écria avec triomphe le marquis de Saint-Luc, heureux comme l’élève qui a surpris une faute dans le travail du maître, et si l’on meurt, ne soutenez plus…

— Quand j’ai dit qu’on ne mourait pas, reprit le chevalier De Profundis, en cherchant à se remettre de la secousse qu’il avait ressentie, je n’ai pas voulu soutenir pour cela qu’on ne cessait pas de vivre. J’ai prétendu dire que peu de personnes — et ce peu nous ne le connaissons même pas — meurent naturellement, s’éteignent faute d’huile dans la lampe, et parce que la vie s’est complètement tarie en eux. Je n’ai dit que cela, et j’avoue que cela seul est une révélation immense, aussi grande peut-être dans le monde psychologique que la découverte de l’Amérique dans le monde terrestre.

— Soit ! dit avec inquiétude le marquis de Saint-Luc, qui fit semblant d’entrer dans l’opinion du chevalier De Profundis afin de ne pas l’irriter quand il s’agissait avant tout de bien le comprendre. Vous avez dit que…

— Que sans les maladies dont toutes sont notre ouvrage, toutes, entendez-vous ! sans les passions, sans les chagrins, sans les vices de notre société, qui se jettent, qui s’acharnent sur le corps de l’homme, là avec les griffes, là avec les dents, avec les serres, on ne saurait pas où finit la vie et où commence la mort.

— Ceci me semble plus ou moins vrai… Il faudrait, à l’appui d’un tel système…

— De cette vérité, reprit vivement le chevalier De Profundis.

— Il faudrait des exemples…

— En voilà cent mille rangés autour de nous ; sur ces cent mille morts, les uns illustres, les autres obscurs, les uns jeunes, les autres vieux, les uns nés dans des palais, les autres nés dans la rue, les uns ayant vécu dans l’abondance, les autres dans la misère ; ceux-ci mêlés aux luttes politiques, ceux-là aux déchirements de la guerre ; ceux-là célèbres par leurs succès dans les arts, ceux-là fameux par leurs crimes ; celles-ci belles, charmantes, aimées ; celles-là reines par l’intrigue, la coquetterie, l’inconstance. Cherchez encore, aidez-moi, cherchez ! Mettez l’étiquette d’une vertu, d’un défaut, d’un vice, d’une passion sur chacun de ces corps glacés, et je vous dirai hardiment, nettement, irrévocablement, non pas seulement le jour de leur mort, comme font les marbriers, mais ce qui les a tués. Bref, il n’y a ici que des gens assassinés…

Ce fut le tour du jeune marquis de Saint-Luc de reculer.

— Assassinés, entendez-vous ! Ah ! vous croyez que la vie, cette étoffe délicate brodée par Dieu, comme le voile le plus pur derrière lequel il se cache, vous la froisserez, vous la foulerez dans vos mains, et qu’elle résistera, comme s’il l’avait faite aussi immortelle que l’âme ? Vous croyez que l’enveloppe choisie entre toutes, celle qu’il a mis la moitié d’une éternité peut-être à remplir, à animer de son souffle, sera un corps inerte, sur lequel vous essaierez impunément, à chaque instant, le fer, le feu et le poison ?

— Ainsi, vous croyez, demanda le marquis, que la plupart de ceux qui sont ici pourraient tout aussi bien ne pas y être, s’ils n’avaient pas vécu au milieu d’une société meurtrière qui les a tués d’un coup ou peu à peu ?

— Si je le crois ! mais je ne crois que cela.

Le marquis de Saint-Luc ne savait plus que penser.

— Mais ce qui a été d’abord un principe chez moi, reprit le chevalier De Profundis, est devenu une éclatante vérité pour mon esprit, comme je vous le disais tantôt, lorsque j’ai voulu savoir et que j’ai su ce qui avait amené la mort de ceux qui reposent ici ; et après m’être fait raconter un à un les événements qui ont assailli leur vie ou les passions qui l’ont déchirée et enfin anéantie, je me suis curieusement penché sur chaque tombe comme on se penche sur un puits afin d’en voir le fond, et chaque fois j’ai relevé la tête…

— Avec effroi ? dit le jeune marquis de Saint-Luc.

— Pas toujours, très souvent avec un joyeux éclat de rire. C’est chose si délicate que la vie, comme je viens de vous le dire à l’instant, que tout ce qui l’effleure lui fait une blessure, et que toute blessure est presque mortelle. Or, combien de causes ne sont-elles pas comiques, burlesques, incroyables, dans le nombre de celles qui tuent par l’exagération, la vanité, la jalousie ! Un exemple entre mille. Dans cette tombe luxueuse de granit et de marbre que nous avons aperçue tantôt au dernier rond-point, est une dame étrangère, morte pour avoir mal prononcé, au milieu d’un salon, le nom d’une fleur. On rit de son erreur de prononciation, qui malheureusement avait un sens équivoque, la honte amena la douleur d’esprit, la douleur d’esprit la fièvre, la fièvre le délire, le délire amena la mort. Elle est là.

— Mais qui donc vous instruit si fidèlement des particularités de l’existence de ceux qui peuplent cette enceinte !

— Vous avez dit tantôt que j’étais immensément riche ; c’est vrai. Eh bien, au lieu de dépenser mes revenus à courir tristement le monde pour savoir de quelle manière on salue en Chine et de quelle façon on apprête le riz en Tartarie, j’ai mieux aimé savoir ce qui se passe dans ce pays si difficile, si peu visité, si peu accessible qu’on nomme le cœur humain. Pour le connaître, il faut le juger par ses actions, de même qu’on ne juge bien une machine qu’après l’avoir vue fonctionner. Qui me dira les actions du cœur humain ? me suis-je demandé. La tombe ! me suis-je répondu : parce que la tombe offre à la fois la cause et l’effet des actions les plus secrètes du cœur humain. On remonte de la victime au meurtrier par des échelons qui existent. Il s’agit seulement de les trouver.

— C’était là le difficile, interrompit le marquis de Saint-Luc.

— J’en conviens ; mais le gouvernement le peut, pourquoi un homme ne le pourrait-il pas ? D’ailleurs, comment le gouvernement arrive-t-il à cette connaissance ? Par l’emploi de sa police. J’aurai, comme lui, ma police. Je l’ai eue, je l’ai ; seulement, le gouvernement s’occupe beaucoup plus de ce que font les vivants, que de savoir ce qu’on été les morts. S’il savait, comme moi, à quoi point les uns et les autres se tiennent ; combien de fils galvaniques lient la ville silencieuse où nous sommes à la ville incommensurable qui, dans quelques heures, va s’éveiller à nos pieds, le gouvernement se dirait peut-être, répétant le verset sublime de la Bible écrit sur les portes du Père-Lachaise : Les vivants sont ici ! Mais quelle est la police secrète, me demanderez-vous, que j’ai à mes ordres, à ma disposition ? Vous en avez vu une partie dans les gens qui étaient cette nuit à table chez le marchand de vin où vous avez failli être étranglé. Dispersés sur cette mappemonde qu’on appelle Paris, ils n’en reviennent jamais avec un convoi sans m’apporter quelque renseignement. Dès qu’ils conduisent ici un nouveau locataire, ils accourent me dire le nom de sa famille, sa maison, son intérieur. C’est mon point de départ. Il est étroit, mais il est certain. De là, je m’élance partout sur les traces laissées par celui qui les a faites, et de découverte en découverte, j’arrive presque toujours à cette claire démonstration : qu’il a été tué soit par l’ambition, soit par l’envie, soit par l’orgueil, soit par les procès, soit par l’injustice, soit par l’égoïsme, ou qu’il a dans les entrailles le poison qu’y a versé sa femme ou son héritier.

Enfin, j’arrive toujours invariablement à cette conclusion formelle, incontestable, terrible, fatale, que peu, infiniment peu de personnes meurent au terme voulu par la nature, terme que, rigoureusement parlant, personne ne sait.

— Oui, murmura le marquis de Saint-Luc, je comprends maintenant l’effroi que vous répandez autour de vous, aussi bien que je m’explique la pâleur de votre visage. Que vous devez savoir d’effrayantes choses ! Si vous écriviez vos mémoires…

— On n’y croirait pas.

— Après tout, vous craindriez peut-être qu’on ne prévît toujours le dénoûment de chacune de vos histoires, dénoûment qui serait la mort, une tombe ?

— Ce n’est pas cette crainte qui m’arrêterait, car elle n’est pas fondée. Le corps qu’on apporte ici est rarement, quoique victime, le personnage principal, intéressant de l’histoire dans laquelle il figure. Il a été, sans doute, de la mêlée, il a pris part au combat, il est tombé sur le champ de bataille, c’est vrai, mais non comme général ou capitaine, mais souvent comme simple soldat, comme éclaireur sans grade, sans importance. Je passe par-dessus lui pour arriver à l’état-major qui est bien loin de là et qui est le cœur de l’armée. Souvent celui qui n’est plus, ouvre une action, entame un drame sublime, dont tous les acteurs sont vivants, et c’est ainsi avec ce mort, je le répète, que je prends les autres, ceux qui se cachent dans les plis du vaste océan de la vie, comme à la mer on prend, avec un lambeau de requin mort, les poissons qui nagent à toutes les profondeurs.

— Ainsi vous pourriez me dire l’histoire simple, touchante ou terrible de tous ceux qui sont ici ?

— De presque tous. Mais je ne vous en dirai que quelques-unes, car si j’en sais beaucoup plus que la justice humaine, je dois un peu imiter la justice divine, qui retient ses secrets.

— Chevalier, s’écria le jeune marquis de Saint-Luc, me permettrez-vous encore un doute ?

— Lequel ? celui que nul de ceux dont les restes nous entourent n’est entré ici sans violence ?

— Non pas ce doute, reprit M. de Saint-Luc, quoique j’aie encore à cet égard quelques objections à soulever.

— Mais alors, quel doute avez-vous ?

— Pardonnez-moi d’avance.

Le chevalier De Profundis tendit amicalement la main à M. de Saint-Luc.

— Je doute que vous puissiez au hasard me dire le secret de telle tombe que je vous désignerai ; car vous comprenez que si c’est vous qui la choisissez…

— Eh bien ! mon ami, indiquez-m’en une, répondit le chevalier De Profundis, et je vous convaincrai peut-être de l’erreur de votre doute.

Le marquis de Saint-Luc prit aussitôt le chevalier De Profundis sous le bras, l’engagea rapidement avec lui dans une allée, le poussa sans ralentir le pas dans une autre allée, et arrivés à un endroit touffu, au milieu d’une espèce de labyrinthe, placé au sommet du Père La Chaise, il lui dit en le faisant passer par la voûte d’un bosquet où se trouvait une seule tombe : Racontez-moi l’histoire de la personne couchée là, dans ce tombeau.

Ils entrèrent alors dans le bosquet. C’était assurément un des plus gracieux de l’endroit, quoiqu’il y en ait et en très grand nombre de charmants. Il reproduisait, avec les baguettes d’osier et les fils de fer dorés dont il était tressé, la forme du joli tombeau qu’il recouvrait. Il en était l’écrin végétal. L’été devait le rendre encore plus coquet lorsque les clématites, les roses, les volubilis et les fleurs rares dont on devait infailliblement l’orner, couraient dans les petits losanges d’or du treillage. Il n’y avait de vert, au moment où le chevalier De Profundis et le marquis de Saint-Luc y entrèrent, que les deux mélèzes placés à l’entrée, et les quatre cèdres nains plantés à chacun des angles du tombeau, lequel, pour le dire ici, était trop peu remarquable pour que le chevalier sût facilement l’histoire de la personne scellée sous son couvercle, mais assez beau cependant pour ne pas éveiller le souvenir de quelque existence frappée de vulgarité.

On lisait sur la face principale de l’urne funéraire posée sur la tombe :


Ici repose,
Et là-haut existe,
Sous
L’œil de Dieu et dans les bras des anges,
Ses frères,
Lady Flavy Glenmour,
Comtesse de Wisby,
De
Pennmore et de Glendaloug ;
Jeune fille, elle fut dévouée ;
Femme, elle fut digne
Du nom
De son mari, lord Glenmour ;
Si le charme de sa beauté
Fut incomparable
Sur la terre,
Si elle fut surnommée la perle du lac
Par ses compagnes,
Et
Si ces qualités périssables
Se sont évanouies
Comme
Le brouillard du matin
Aux
Rayons du soleil,

Sa douceur, sa piété,
Sa sagesse,
Ne passeront pas, tant qu’il y aura
Du respect dans le monde
Pour
Les nobles et belles âmes.

Morte à dix-huit ans, mon Dieu !

Flavie ! Flavie ! la moitié de ton cœur,
Ton mari,
Te dit adieu dans le présent ;
Et au revoir
Dans l’éternité.
Farewell, adieu ! Farewell, adieu !


— Je vous écoute, chevalier, dit le marquis de Saint-Luc.

— Avant de vous dire l’histoire de la personne, dont le nom est gravé sur ce marbre, permettez-moi de vous faire remarquer à l’un et à l’autre côté de son tombeau, et cachées sous l’herbe, deux petites plaques de granit rose qui recouvrent, l’une le corps d’un jeune homme, l’autre celui d’une jeune fille. Regardez.

— En effet, dit le comte de Saint-Luc en se baissant et en écartant les herbes, elles sont presque invisibles. Pourquoi sont-elles là ?

— Ces trois tombes ne sont qu’une même histoire. Quant à celle-ci, reprit le chevalier De Profundis en sortant une clé de sa poche et en heurtant le couvercle de la tombe en marbre blanc, dont ils venaient de lire la longue et affectueuse inscription, quant à celle-ci, elle ne renferme personne.

— Personne ! dites-vous chevalier ? Ce tombeau serait vide ?

— Il l’a toujours été.

— Mais lady Glenmour, comtesse de Wisby ?

— Elle n’y est pas.

— Quoi ! elle n’a donc jamais été déposée dans cette tombe ?

— Elle y a passé une nuit.

— Et elle était vivante ?

— Vivante !

— Vous me faites frémir…

— Écoutez :



fin du prologue.